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CHAPITRE TRENTE-ET-UNIÈME

» Je me fais illusion peut-être. Ces temps sont éloignés sans doute ; nous ne les verrons point de nos jours. Lentement, mais sûrement, ils vientlront. Il ne faudra qu'une étincelle pour allumer un vaste incendie, qui ne s'éteindra que dans une mer de sang. Ce sera le Sud qui en souffrira le plus.

S'il était possible de prévenir de tels malheurs, en commençant dès aujourd'hui, nous aurons fait une bonne œuvre, sous tous les rapports ; et je crois que nous pouvons y parvenir sans que nous en souffrions, même pécuniairement.

» En elTet que faut-il ?

» Obtenir de ses esclaves la plus grande somme de travail possible.

» Obtenir pour chaque esclave sa valeur entière.

» Obtenir l'assurance d'une bonne conduite de la part de chaque esclave.

» Voilà les trois choses que nous devons tous désirer. Si nous pouvons l'obtenir, nous avons résolu le problème le plus difficile du système de l'esclavage des nègres.

» Dans l'ordre ordinaire des choses, les derniers événements confirment ce que déjà vous avez plus d'une fois compris, qu'il est presqu'impossible de vivre dans la sécurité tant que nous serons entourés par une population noire, si hostile et si ennemie des blancs. Il faut agir avec la plus grande sévérité pour les contenir, et cette sévérité même, si impohtiquement nécessaire, est la cause première de la haine invétérée que nous porte l'esclave. La perspective d'une captivité perpétuelle, que le nègre redoute quelquefois autant que la mort, le pousse sans cesse vers le désir de s'émanciper. Et l'émancipation, dans l'esprit du nègre, c'est l'anéantissement des blancs ; ces deux idées dans sa tête n'en font qu'une. Peut-être n'aurons-nous pas toujours la chance de supprimer si aisément une autre révolte.

» Offrons-leur donc une perspective de liberté, tout en nous assurant une rémunération équivalente à la valeur de chaque esclave.

» Chaque esclave est la propriété de son maître, et est une valeur réelle, estimable à prix d'argent.

» Le travail de l'esclave appartient à son maître.

» La valeur de l'esclave est en général en proportion de la somme de travail qu'il peut donner.

» Les heures de travail, que l'on peut raisonnablement exiger d'un esclave, sont de douze heures par jour. Ces douze heures de travail, répétées tous les jours, offrent la valeur de l'esclave. Ainsi en supposant pour un instant que l'esclave vaille six cents dollars, cette somme représente les douze heures de travail de l'esclave durant sa vie. Si l'on divise ces six cents dollars en douze parties, on aura la somme de cinquante dollars pour la valeur de chaque heure de travail de cet esclave.

» Maintenant si l'on offre à l'esclave de lui vendre une heure de son travail par jour, pour cinquante dollars, il ne sera pas effrayé par la somme. Car il n'y a pas un nègre qui ne puisse facilement mettre de côté cinquante dollars tous les ans. D'abord, tous les dimanches lui appartiennent, ce qui lui permet de gagner un dollar par chaque dimanche (1) ; ensuite il en est peu qui ne puissent économiser sur le produit de leur petit jardin, et sur

(1) A la Louisiane les dimanches comme les autres jours de la semaine, sont considérés jours ouvrables. Les magasins, les boutiques, les théâtres sont ouverts ces jours-là. Ce jour-là comme les autres, les ouvriers et les cultivateurs travaillent. Les esclaves néanmoins sont exempts, par la loi, de travailler pour leurs maîtres. G. B.

la vente de leurs volailles. Les premières heures seront le plus difficile à acheter ; à mesure qu'ils auront plus d'heures libres, ils pourront bien plus vite réaliser les cinquante dollars nécessaires à la libération de chacune des heures restantes.

» Quand une fois on aura fait comprendre aux nègres qu'aussitôt qu'ils auront racheté leurs douze heures de travail, ils seront libres ; je n'ai aucun doute qu'ils ne se mettent tous à l'œuvre, et de bon cœur, pour commencer le rachat graduel de leur liberté.

— Quand un nègre aura acheté une heure, demanda quelqu'un de l'assemblée, devra-t-il néanmoins continuer à travailler les douze heures par jour, jusqu'à ce qu'il ait accompli le rachat de ses douze heures de travail ?

— Non, répondit Pierre de St-Luc, cette heure libre appartiendra à l'esclave qui l'emploiera à travailler comme bon lui semblera, en donnant néanmoins la préférence à son maître, qui le paiera. Le maître ne saurait s'en plaindre ayant en ses mains les $50, qui représentent la valeur de cette heure de travail.

» Et, afin de ne créer aucune confusion, je serais d'opinion que la dernière heure de la journée fut la première libérée ; ainsi de suite en commençant à retrancher les dernières.

— Ne pensez-vous pas, M. de St-Luc, reprit le premier interlocuteur, que les nègres ne craignent, qu'après avoir payé leur $50, leur maître leur refuse leur heure libre ; et que cette crainte ne les empêche de travailler à leur rachat ?

— Cette crainte, répondit le capitaine, pourrait en effet empêcher les nègres d'avoir confiance en leur émancipation future, s'ils la voyaient laissée entièrement à la promesse du maître ; c'est pourquoi je suggérerais, pour la satisfaction du maître et de l'esclave, que le payement fût fait entre les mains du régistrateur de la paroisse, qui serait autorisé à l'enregistrer et à en donner certificat à l'esclave.

— Mais si le maître, après avoir touché l'argent, refuserait ensuite la libération ?

— Quant à cela, il n'y a pas de doute que le maître pourrait refuser la hbération, à moins qu'il n'y eut une loi de passée à cet effet. Si le plan que je vous ai soumis rencontre la faveur du public, il faudra demander à la législature une loi qui règle les dispositions et les formahtés du rachat graduel des heures de travail.

— Je vois une autre objection, dit un second planteur ; le nègre, qui est naturellement indolent et paresseux, se dira à lui-même : « A quoi me » servira de racheter une heure, deux, trois ou quatre heures, si je meurs, » je perdrai tout et j'aurai donné mon argent pour rien » ? Cela seul l'empêchera de travailler à son rachat.

— Le nègre, continua Pierre de St-Luc, ne sera pas arrêté par cette crainte, car chaque certificat que lui aura donné le régistrateur sera la représentation d'une valeur de $50, et ce certificat étant une véritable valeur de $50 sera la propriété privée de l'esclave qui pourra le léguer à qui bon lui semblera. Bien plus, je serais d'opinion que ces certificats pourraient être donnés ou négociés ; pourvu qu'ils ne pussent être donnés qu'à un parent de l'esclave, ou négociés qu'entre les esclaves et au pair, et ce du consentement des maîtres.

» Vous sentez bien que lorsque j'ai dit que chaque certificat représenterait

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