V^ ANNÉE
Ton travail
de 50 dimanches
8 h. maj.
— Et je serai libre ! dit Pompée, en se jetant à genoux, oh ! mon maître ! Dans cinq ans...
— Mais moi, dit une vieille négresse, le désespoir peint sur la figure ; jamais capable pour gagner deux piastres par dimanche ! jamais gagner plus de deux escalins ! jamais gagné mon la liberté 1
— Ma bonne Marie, dit le capitaine en souriant, tu ne vaux pas $1,200 non plus. Voyons ce que l'on t'a estimée. Ah ! on ne t'a estimée que $150, ma bonne vieille ; ainsi, pour toi, au lieu de $100 qu'il faut à Pompée pour racheter chacune de ses douze heures majeures, il ne te faudra à toi que douze piastres et demie. Tu vois que tu pourras racheter ton temps aussi vite que lui, avec tes deux escalins par dimanche ; car deux escahns te feront, au bout de l'année, douze piastres et demie.
— Il en sera ainsi à peu près pour tous vous autres ; car l'estimation de chacun est en raison du montant d'ouvrage qu'il peut faire par jour. Oui, mes enfants, au bout de cinq ans, à compter de ce jour, vous pouvez tous être libres, pourvu que vous travailliez bien, et surtout que vous vous comportiez bien.
— Mais dans cinq ans je serai morte !
— J'espère bien que non ; dans tous les cas, tu pourras donner à qui tu voudras l'argent que tu aurais gagné.
La vieille Marie se mit à pleurer de joie ; et tous ces nègres qui, sans comprendre exactement encore la portée des explications et des calculs de leur maître, entrevoyaient une perspective plus ou moins prochaine de liberté, se jetèrent à genoux pour remercier leur maître. La scène qui s'ensuivit, l'expression à la fois grotesque et délirante de bonheur qui animait toutes ces figures d'êtres, tout à l'heure écrasés sous le joug d'une perpétuelle servitude, et maintenant relevés à la hauteur de l'homme par la perspective de la liberté, fit sur sir Arthur et sa fille une impression qu'ils eurent de la peine à maîtriser.
Le capitaine était ému. Il appela l'économe auprès de lui et le chargea de leur expliquer de nouveau ce qu'il venait de leur dire et de tâcher de leur faire comprendre.
Parmi les esclaves, il y en avait cinq à six qui s'étaient tenus à l'écart, ne partageant pas l'enthousiasme général ; parmi eux on remarquait le père Tobie.
» — Pensez-vous, dit un des planteurs au capitaine, que votre plan réussira ?
— Pourquoi pas ?
— D'abord, parce que les nègres sont défiants, ils ne voudront pas donner leur argent dans la crainte d'être trompés ; ensuite, ils ne voudront pas .travailler pour gagner une liberté qu'il leur semblera impossible de réaliser, ils sont trop paresseux ; il n'y a que le fouet qui puisse les faire travailler.
— Mais n'avez-vous pas vu leur enthousiasme ? combien ils avaient l'air heureux !
— Oui, oui, tout cela c'est bon pour un moment, mais quand il leur faudra payer, vous verrez. Quant à moi, je ne demande pas mieux que de les voir refuser de gagner leur liberté ; car si vos calculs sont corrects, et ils me paraissent assez raisonnables, sauf les dépenses de nourriture que vous n'avez pas pris en compte, il ne me paraît pas juste que cinq ans de travail partiel puissent leur gagner leur liberté, quand nous avons droit à les garder toute leur vie. Si nous adoptions votre plan, qu'arriverait-il, en supposant que les nègres voulussent en profiter ? Au bout d'une dizaine d'années il n'y aurait plus d'esclaves dans la Louisiane. Bel état de choses, vraiment ! Une classe de paresseux, de voleurs ! Les terres resteraient en friche ; il n'y aurait plus de culture possible. Nous serions tous ruinés.