CHAPITRE QUARANTE-HUITIÈME
pour se rendre à la Côte des Neiges. En arrivant au faubourg St-Antoine, un Jiojiime à cheval passa au galop, suivant la même route que St-Luc ; ce dernier ne fut pas ])eu surpris de reconnaître son cheval. St-Luc n'avait pas eu le temps de voir le visage de celui cpii le montait, mais il était bien certain que ce n'était pas le Dr G... auquel il l'avait confié la veille. Cette découverte paraissait de mauvais augure ; le Dr G... ainsi que le frère d'Henriette avaient-ils été arrêtés ? St-Luc eut de vagues craintes, et donna l'ordre au charretier de mettre son cheval au galop. La pauvre bête, vigoureusement fouettée, secoua la tête et prit à regret une allure qui lui était si peu familière ; elle se rendit jusqu'au haut de la rue de la Montagne, mais là elle refusa obstinément de continuer sur le même train. Il fallut donc se contenter d'aller au trot jusqu'au pied de la longue côte qui monte le long du mur du domaine des messieurs de St-Sulpice et traverse la montagne. La pente était rapide, il fallut monter au pas ; Sl-Luc sauta hors de la voiture et marcha. Quand ils furent arrivés à peu près vers le haut de la côte, à l'endroit où elle fait un coude, il jeta un coup d'œil en arrière ; et quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir débouchant au grand trot, au bas de la côte, un détachement considérable de cavalerie !
« — Allons, dit-il au charretier en montant dans le sleigh, votre cheval s'est un peu reposé, je vous donne deux piastres si vous me menez bon trot d'ici à la Côte-des-Neiges.
— On va essa} er. Marche, Carillon !
Puis, administrant trois à quatre coups de fouet à tour de bras sur la croupe de Carillon, il réussit à lui faire prendre un assez bon train.
» — Ah ! monsieur, continua-t-il, ça été un bon cheval dans son temps, et même encore ; mais c'est si fatigué, ce pauvre animal ! Tous les jours attelé, du matin au soir. Tenez, vous ne le croiriez pas, il n'a pas mangé depuis hier soir ; depuis ce matin, c'est la seconde fois qu'il monte cette côte.
— Comment cela ?
— Je revenais ce matin, avant le jour, de St-Laurent, où j'avais été conduire deux messieurs, quand j'ai pris à la barrière un volontaire que j'ai mené aux casernes ; de là je l'ai ramené à la barrière, et je retournais à la maison pour mettre mon cheval à l'écurie lorsque vous m'avez engagé.
— Savez-vous ce que le volontaire allait faire aux casernes ?
— C'était pour donner l'alarme.
— L'alarme ? Quelle alarme ?
— Comment, vous ne savez pas ? mais il paraît que les patriotes sont cachés dans la montagne. Dans la nuit on a vu des signaux allumés à la tête d'un arbre ; c'était un paquet d'écorces de cèdre, ou une botte de paille qu'on y faisait brûler ».
St-Luc n'osa faire d'autres questions, quoiqu'il fût dans une grande inquiétude. Il espérait que celui qu'il avait vu monté sur son cheval, quelque temps auparavant, aurait averti les patriotes de ce qui se passait dans la ville, pourvu qu'il n'eut pas été arrêté à la barrière. Il fut bientôt soulagé néanmoins de cette dernière crainte, quand en arrivant à cette barrière, il n'aperçut pas son cheval. Il ne fut pas inquiété non plus et passa, sans qu'on fit aucune question, les volontaires reconnaissant probablement le charretier, qui leur souhaita le bonjour d'un air de connaissance.
Arrivé au haut de la montagne, la pente devenait favorable à Carillon
qui, pour faire voir qu'il savait l'apprécier, se mit à allonger son trot d'une manière notable.
De temps en temps St-Luc regardait en arrière, pour voir si la cavalerie n'arrivait pas.
Enfin, il crut reconnaître, à quelque distance, l'endroit où, la veille, il s'était arrêté avec Henriette pour parler à Barsalou. Deux charges de foin étaient dans le chemin juste au-devant de la maison.
En arrivant, il vit à sa grande surprise devant la porte son cheval tout attelé sur sa propre voiture ; un garçon le tenait par la bride.
Pendant que le charretier attachait Carillon sous la remise, après lui avoir jeté une robe sur le dos, St-Luc entra dans la maison. Le Dr G... et son compagnon se préparaient à sortir, mais en reconnaissant St-Luc, ils lui tendirent tous les deux la main.
« — Comment, dit St-Luc, est-ce vous qui étiez avec le docteur hier soir ? Je vous croyais gagné les États-Unis.
— Les lignes sont gardées, et, d'ailleurs j'étais venu à Montréal pour tenter une chose, qui malheureusement est manquée ; nous espérions prendre les pièces de campagne du corps d'artillerie. Nous avons été découverts, le coup est manqué ; il ne nous reste plus qu'à nous éloigner.
— Et vous n'avez pas de temps à perdre ; partez, partez vite, la cavalerie arrive. Elle était au bas de la côte, au moment où nous arrivions au sommet.
— Adieu, alors ; nous partons ; dites à ma sœur de n'être pas inquiète.
— Votre sœur Henriette ?
— Oui.
En ce moment, le garçon qui tenait le cheval, ouvrit la porte en criant : « Voici la cavalerie » !
Le Dr G... et son compagnon sortirent et se jetèrent si précipitamment dans la voiture, en partant au grand trot, que St-Luc n'eut pas le temps de demander le lieu où demeurait Henriette.
» — Barrez le chemin », cria le Dr G... à ceux qui menaient les voitures de foin.
En effet, les deux habitants mirent si bien leurs charges en travers du chemin que les cavaliers, qui arrivaient au galop, furent soudainement arrêtés. Des cris et d'énergiques jurons anglais assaillirent nos pauvres habitants qui, sous prétexte de se dépêcher à ranger leurs voitures pour faire place, finirent par en renverser une au beau milieu de la route. C'était probablement leur intention, pensa St-Luc, qui était remonté en voiture, décidé à suivre la cavalerie, afin de s'assurer si elle se mettrait à la poursuite de ceux qu'il avait tant de désir de voir s'échapper.
Cinq minutes s'écoulèrent avant que la cavalerie put passer, temps précieux pour ceux qui se sauvaient, et dont ils surent profiter, en mettant plus d'un mille de distance entre eux et la cavalerie.
Aussitôt que les voitures de foin eurent fait passage à la cavalerie, l'ofiicier qui la commandait donna un ordre, que St-Luc ne put entendre, mais dont il ne tarda pas à comprendre le sens, en voyant cinq cavaliers sortir des rangs et partir, à fond de train, à la poursuite de ceux qui venaient de s'échapper, et que l'on avait sans doute reconnus. Le reste de la troupe partit au trot.
St-Luc suivait à quelque distance.