CHAPITRE HUITIÈME
les jeunes filles admiraient la fermeté avec laquelle il se tenait en selle, la vij,'ueur et l'élégance avec lacjuelle il faisait bondir et caracoler son destrier, dont les naseaux brûlants semblaient jeter des flammes ! Quelquefois, par un bizarre caprice, il le lançait au galop, à travers la campagne, et au moment où il semblait emporté dans sa course impétueuse, il l'arrêtait tout court en le jetant sur ses hanches, et le faisait se dresser tout droit sur ses jarrets.
« — Quel élégant cavalier ! disait une belle jeune fille, au teint un peu pâle et aux longs cheveux blonds bouclés, à sa vieille gouvernante, qui était assise près d'elle dans une magnifique volante. Il y a plusieurs jours que je le rencontre, et je ne le vois jamais parler à personne ; j'aimerais beaucoup à savoir qui il est.
Cette jeune fille n'était pas née à l'île de Cuba, son teint et ses blonds cheveux trahissaient une origine étrangère. Cependant sa longue résidence aux Antilles, où elle avait été amenée toute jeune encore, lui avait donné cet air de nonchalante et paresseuse mollesse, cette espèce de limpide morbidezza si particulière aux créoles des Iles.
» — Je ne le connais pas ; je pense cependant que ce doit être ce riche étranger qui est venu dernièrement sur la superbe habitation de la Campagna, qu'il a achetée, dit-on, à un prix extravagant, du vieux Don Garcia del Ricon.
— J'aimerais beaucoup à faire sa connaissance. Il faut, ma chère Carlotta, que tu trouves le moyen de me le présenter. Tu me feras bien ce petit plaisir, n'est-ce pas, ma bonne Carlotta ?
Et la jeune fille jeta à sa duègne un coup d'œil si caressant, que la vieille Carlotta, qui était une vraie espagnole et se rappelait encore ses amours du jeune âge, ne put s'empêcher de sourire.
» — Allons, je vois que je ne puis rien vous refuser, nous verrons, nous verrons ; mais surtout de la discrétion.
— Carlotta, prends garde ; le voilà qui vient, il nous regarde, oh ! mon Dieu, s'il allait s'apercevoir.
Et elle détourna la tête, un vif incarnat colorant ses joues d'une teinte purpurine ; mais pas assez vite cependant pour empêcher l'élégant cavalier, qui arrivait au léger galop de son cheval, de remarquer les vives carnations qui avaient trahi l'émotion de la jeune fille.
» — C'est une bien b?lle personne! se dit-il à lui-même, quand il fut passé, et j'ai cru remarquer... mais non, c'est peut-être une erreur. Il se retourna cependant sur sa selle pour examiner la volante ; puis il arrêta son cheval ; puis il tourna la bride dans la direction que suivait la voiture et se mit à penser ; puis, tout en pensant, il lança son cheval au galop sur les traces de la volante, qu'entraînaient deux mules blanches richement caparaçonnées. Au bout de la promenade, la volante retourna ; et les yeux du jeune homme et de la jeune fille se rencontrèrent.
— Elle est bien belle, pensa le jeune homme.
— Il est bien beau, pensa la jeune fille.
D'étranges impressions se réveillèrent soudainement dans son cœur ; elle le sentit battre d'un mouvement jusqu'alors inconnu. Elle baissa la vue, et demeura longtemps silencieuse, la tête penchée.
Peu à peu les volantes quittèrent la promenade, et à mesure que les ombres de la nuit se répandaient sur la ville, les rues devenaient de plus en
plus désertes. La volante aux mules blanches était partie depuis quelque temps et s'arrêtait à la porte d'une magnifique maison.
» — Carlotta, vous ne chercherez pas à me procurer d'entrevue avec l'étranger ; je ne veux pas le voir... je ne puis pas »...
Et la jeune fille s'était élancée de la voiture ; elle monta rapidement à sa chambre, où elle s'enferma.
Un homme à cheval, avait, de loin, suivi la volante et remarqué la maison où elle s'était arrêtée.
La blonde jeune fille, ce soir-là, ne descendit pas au souper. La nuit, elle ne put reposer ; jon sommeil était agité.
Le lendemain et les trois jours suivants, elle ne voulut pas sortir à l'heure de la promenade. Le soir du quatrième jour cependant, quand le soleil fut descendu sous l'horizon, elle sortit pour prendre l'air sur le balcon, et un instant après elle vit passer, à cheval, le brillant inconnu, qui jeta un coup d'œil vers elle et partit au galop.
Le dimanche suivant, elle assista à la grand'messe de la Cathédrale, et elle aperçut le même jeune homme, appuyé contre l'un des pihers de la nef, les yeux fixés sur elle. Après la messe, au moment où elle allait mouiller son doigt dans le bénitier, une main recouverte d'un gant blanc lui offrit l'eau bénite qu'elle n'osa refuser. Elle leva les yeux, c'était lui ! Elle se sentit prête à défaiUir. Il était si beau, il avait l'air si noble, il était si poli ! Hélas ! pauvre jeune fille, si c'eut été un autre, peut-être n'eut-elle pas pensé que c'était de la politesse, mais bien une impardonnable effronterie 1 et si elle eut su...
Le mardi suivant, il y avait grande revue des troupes nouvellement arrivées. Toute la ville devait y être, et la jeune fille y alla dans sa volante aux blanches mules. Il y était aussi, et elle l'eut bientôt distingué des autres, au milieu des cavaliers parmi lesquels il se trouvait. Le coup d'œil était splendide, la tenue des troupes magnifique, et les différentes évolutions qu'elles exécutèrent au son d'une musique guerrière, causèrent un enthousiasme général. Bientôt commencèrent les manœuvres de l'artillerie légère, dont les pièces, traînées par de vigoureux chevaux, semblaient emportées dans des tourbillons de poussière au bout de la plaine, tournaient comme sur un pivot et revenaient au grand galop des chevaux après avoir lâché leurs décharges.
Au bruit étourdissant du canon, deux mules s'étaient effrayées ; elles se cabrent, jettent à terre leur postillon et s'élancent dans leur épouvante à travers la campagne. Elles courent, elles bondissent par dessus les pierres, à travers les fossés. Une jeune fille est dans la volante qui, à chaque bond, menace de culbuter ou de se briser en éclats. Personne, de toute cette foule, n'ose porter secours à l'infortunée, qu'un rien peut jeter sous les roues de la volante ou sous les pieds des mules épouvantées. Un homme a reconnu les deux mules blanches, qui fuient à travers la plaine ; il plonge ses éperons dans les flancs de son cheval qui bondit comme un tigre blessé, secoue sa crinière, et part comme un ouragan sur les traces des mules. De sa cravache il lui sangle les épaules, de ses éperons il lui laboure le ventre. Cinquante cavahers s'élancent après lui au galop, honteux de leur inaction et entraînés par l'exemple de cet inconnu. Les manœuvres de l'artillerie sont suspendues, toute cette foule suit de l'œil et est dans l'attente de quelqu'horrible catastrophe. L'inconnu n'est plus