‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 77 sur 207 · RETOUR A LA VIE ACTIVE · texte numérisé non relu

RETOUR A LA VIE ACTIVE

La vigoureuse constitution du capitaine Pierre, jointe à deux jours de tranquiUité, à une diète prudente, à deux nuits de repos et au bonheur de se sentir libre, avait triomphé de la maladie ; et le matin du troisième jour, quand le soleil éclaira sa chambre et que les chants du moqueur vinrent égayer son réveil, le capitaine se sentit tellement rafraîchi qu'à l'exception d'un peu de faiblesse, il se trouva aussi bien qu'il eut pu le désirer.

Trim, enveloppé dans une couverte, s'était jeté tout habillé et dormait comme un bienheureux, couché sur le plancher au pied du lit de son maître.

Il était encore de bien bonne heure, et Pierre, afin de ne réveiller personne dans la maison, se leva tout doucement et appela Trim, en le secouant assez vigoureusement pour le tirer de son profond sommeil.

« — Trim, lui dit-il quand il l'eut réveillé, je vais aller à bord du Zéphyr, j'ai besoin de voir ce qui s'y passe ; j'irai ensuite déjeûner avec M. Meunier, s'il est de retour de la campagne où tu m'as dit qu'il était allé.

)) Dans tous les cas, tu diras à madame Regnaud de n'être pas inquiète, que je me sens parfaitement bien, et de ne pas m'attendre pour déjeûner.

— Vous pas pouvez sortir à c't'heure, le docteur li l'a dit vous pas sorti d,i tout encore.

— Si le docteur me voyait, il me trouverait assez bien pour me laisser sortir. Et d'ailleurs il faut absolument que je voie M. Léonard et M. Meunier. Après cela je penserai à madame Coco-Létard et à ses élèves !

Trim vit avec terreur sur la physionomie de son maître sa décision de sortir, pour aller chez M. Meunier et à bord du Zéphyr. Quoique son maître lui parut parfaitement rétabli, il croyait que s'il apprenait subitement la mort de M. Meunier, cette nouvelle ne lui causât une réaction, aussi fit-il tout en son pouvoir pour le détourner de sa résolution.

» — Moue va couri cri M. Léonard, et amené li à li tout suite : pis moue couri l'après M. Meunier, quoique moue se bien li pas vini, car li l'été pas vini encore hier soir, dit Trim en élevant sa voix.

— Ne parle pas si fort, tu vas réveiller les personnes qui dorment dans la chambre voisine.

C'était bien cela qu'espérait Trim, et il comptait sur l'influence de Mme Regnaud pour dissuader le capitaine de sortir, au moins avant que le docteur eut donné son opinion sur la convenance de l'informer de la mort de M. Meunier, qu'il ne fallait lui apprendre qu'avec les plus grandes précautions.

» — Vous l'été encore faible ; et pis c'est pas tout, continua Trim sur le même ton, il été bon vous pas montré li dans les rues, avant nous l'attrapé, tous ceux qui voulé faire li mouri dans F cachot ; moue croyé y avait grand complot et M. Léonard itou.

— C'est justement pour cela que je veux voir M. Léonard.

— Eh bien ! moue couri chercher h. Et tout en disant cela, Trim sortit de la chambre «.

Il a peut-être raison, pensa le capitaine quand Trim fut sorti ; il doit y avoir eu quelque complot dans lequel les Coco-Létard ne jouaient qu'un rôle secondaire. En effet ce n'était pas mon argent qu'ils voulaient avoir, d'ailleurs savaient-ils si j'en avais sur moi ? Il doit y avoir quelque main puissante et secrète qui faisait mouvoir les fils de cette trame. Nous verrons.

Tout en faisant ces réflexions, le capitaine s'habilla, après quoi il passa tout doucement dans le salon, où il s'assit sur un fauteuil près de la table, sur laquelle il y avait plusieurs journaux. Il en prit un qu'il se mit à lire avec avidité. C'était le Courrier de la Nouvelle-Orléans. Ce que Trim avait tant redouté arriva, sans que le capitaine Pierre eut mis les pieds hors de la maison de Mme Regnaud.

Voici ce qui se trouvait sur le journal : « A peine annoncions-nous l'arrivée » du trois mâts le Zéphyr, venant du Brésil, et la glorieuse conduite de son » capitaine lors de la rencontre des pirates, dont nous avons donné la des- » cription dans notre dernier numéro, que nous avons à enregistrer aujour- » d'hui sa mort prématurée et sa fin tragique. Le jeune Pierre de St-Luc » arrivait justement à temps pour recueillir l'immense succession que lui » avait léguée son bienfaiteur ; mais la providence en avait ordonné autre- » ment, et à peine les cendres de feu M. Alphonse Meunier avaient-elles » eu le temps de se refroidir, que celles de son héritier ont été déposées » près des siennes. Son corps fut trouvé flottant au bayou bleu, noyé » par accident, suivant le rapport du Coronaire.

» Les funérailles du capitaine Pierre de St-Luc ont eu lieu à la cathédrale, » à midi précis. Une foule immense assistait à la cérémonie ; la présence » des matelots du Zéphyr et du Sauveur, rangés quatre de front à l'arrière » du cercueil, donnait à la procession un air de solennelle grandeur ».

Le capitaine lut à deux reprises l'article du Courrier, sans pouvoir y rien comprendre. Il regarda à la date de la pubhcation ; c'était celle du 1er novembre 1836.

« — Mais c'était bien avant-hier 1 se dit le capitaine, en relisant l'article pour une troisième fois. Oui, c'est ça, c'est bien ça... Comment ? M. Meunier mort ! et moi mort, noyé, enterré... mes funérailles... mes matelots à mes funérailles ! — oui, c'est bien ça. Et pourtant, je ne dors pas... En vérité, je n'y comprends rien » !

Le capitaine mit le journal sur la table, se rejeta en arrière dans le fauteuil, et le front appuyé dans ses deux mains, les coudes aux bras du fau-

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