CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
» — Partons, dit-il, je veux aller à l'hôtel St-Charles.
— A l'hôtel St-Charles, mais vous courez risque de vous faire reconnaître !
— On peut peut-être me reconnaître, mais me prendre c'est autre chose. Il faut absolument que je voie Miss Sara Thornbull ; je la verrai !
— Écrivez-lui un mot et je lui le porterai; mais, je vous en prie, ne vous exposez pas, mon général.
Cabrera marcha quelque temps sans répondre, et réfléchissant sur ce qu'il devait faire.
)) — Tu as raison, dit-il, retournons chez toi ; je lui écrirai. Quand il fut arrivé, il prit une feuille de papier et écrivit :
« Sara, tu dois me maudire, moi un pirate, moi un monstre ! Mais je )) t'aime, et je veux te voir, quand je devrais mourir après ! Exposé à être » pris et pendu, traqué par toute la pohce de la ville, je suis décidé à tout » braver pour te voir ; et je te verrai, quand je devrais aller moi-même, » en plein jour, te trouver à ton hôtel, en présence de tout le monde ! tu me » connais, je suis homme à le faire.
» Ce soir à six heures je t'attendrai sur la place Lafayette. Viens-y si » tu ne veux pas que je commette une folie. — Sara, je me livre à toi, » et tu peux me livrer aux autorités si tu veux ; mais j'ai confiance en toi, » aies confiance en moi. » Antonio ».
Il pha la lettre, la cacheta et la donna à Edouard Phaneuf, avec ordre de ne la remettre qu'à Miss Thornbull elle-même, le lendemain matin.
» — Fumons un cigare, maintenant, et buvons un verre de bière, dit Phaneuf, vous devez en avoir besoin.
— Pas d'objection.
— Et que pensez-vous faire ?
— J'aurais voulu rester pour essayer de sauver mes camarades ; mais puisqu'il n'y a pas moyen, il n'y a plus qu'à me sauver moi-même, après avoir enlevé Miss Thornbull, si elle ne veut pas venir de bonne volonté,
— Et croyez-vous qu'elle ira ?
— Je ne sais.
— Et comment vous sauverez-vous ? je vous conduirai bien à la mer dans mon cutter, mais je crains que tous les navires en passant ne soient soumis à une stricte recherche.
— Tu as raison, aussi ce n'est pas par le Mississipi que je pense me sauver. Ma corvette a ordre de croiser, pendant une dizaine de jours, en vue de la baie de Barataria, et c'est à la grande Isle que j'irai les joindre ou les attendre.
— Vous pourrez vous perdre dans les prairies.
— Je connais trop bien les bayous, les lacs et les îles ; j'y ai passé assez souvent. Peut-être aurai-je besoin de toi pour m'accompagner.
— Bien volontiers ».
Cabrera demeura caché dans la maison de Phaneuf, jusqu'au lendemain soir. Vers six heures il se rendit, déguisé et armé, à la place Lafayette où il attendit Miss Sara Thornbull, qui avait reçu son billet le matin. La place était déserte, quoiqu'il ne fît pas encore nuit close. Il régnait une espèce de crépuscule très favorable à Cabrera ; il ne faisait pas assez clair pour distinguer les personnes à cinq pas, et les lampes n'étaient pas
encore allumées dans les rues. Il s'assit sur un banc au milieu du square dans une position d'où il pouvait facilement apercevoir toutes les personnes qui entreraient dans la place, se trouvant au centre d'où divergeaient toutes les allées. 11 attendit quelque temps ; six heures sonnèrent au cadran de l'église voisine.
La demie, puis sept heures sonnèrent sans que Sara arrivât.
Cabrera inquiet et vexé en même temps, se dirigea vivement et sans briiit du côté de la rue Poidras ; écouta quelques instants, puis fit entendre un sifflement aigu et prolongé. Bientôt il entendit le roulement d'une voiture qui s'avançait rapidement et s'arrêta devant lui. Il monta sur le siège, et s'assit près du postillon.
« — Où allons-nous ? demanda ce dernier.
Cabrera réfléchit un instant, puis il dit :
» — As-tu mis mes pistolets dans le siège de la voiture ?
— Oui ; j'en ai même mis deux paires.
— - C'est bon ; dans ce cas il faut aller à l'hôtel St-Charles ; je veux enlever Miss Sara. Peut-on compter sur tes chevaux pour nous mener au galop jusqu'à Carolton ?
— J'en réponds.
— En route pour l'hôtel St-Charles, alors ! Il fut convenu entre Cabrera et le postillon, qui n'était autre que le pilote Phaneuf, que la voiture stationnerait à la porte de l'hôtel, tandis qu'il entrerait, comptant sur quelqu'heureux événement pour le conduire. Il attendit néanmoins une bonne demiheure, examinant attentivement ceux qui entraient et sortaient de l'hôtel. Il était nuit alors. Il monta le grand escalier de l'hôtel, et au moment où il mettait le pied sur la dernière marche, il aperçut Sir Arthur Gosford accompagné de sa fille et de Miss Sara qui sortaient. Il se retira vivement dans l'ombre de l'un des piliers, tirant son chapeau sur ses yeux.
— Je vais te conduire chez le Consul, disait Sir Arthur à Miss Sara, puisque tu ne veux pas venir au bal ; nous te reprendrons en revenant, à moins...
Cabrera n'entendit pas le reste de la phrase. » — Une voiture, cria un serviteur.
— Voici, répondit Phaneuf, en ouvrant la portière. Où faut-il aller ?
— Chez le consul anglais d'abord, puis à la Bourse St-Louis. Cabrera eut le temps de dire à l'oreille de Phaneuf : « Va d'abord à la
Bourse, puis tu mèneras ensuite Sara seule chez le Consul ; tu passeras par la rue Chartres », et il disparut sans avoir été remarqué par Sir Arthur.
Phaneuf conduisit d'abord Sir Arthur à la Bourse dont la façade, brillamment illuminée, présentait un spectacle enchanteur. D'élégants équipages arrivaient et partaient, après avoir déposé leurs essaims de gracieuses jeunes filles. Les voitures ne pouvaient avancer qu'une à une et au pas, tant l'encombrement était considérable à la porte de l'hôtel.
» — Mais je vous avais dit d'aller d'abord chez M. le Consul, dit Sir Arthur au cocher qui ouvrait la portière.
— Pardon, je n'avais pas compris, répondit Phaneuf en contrefaisant sa voix ; je vais y aller, il n'y a pas loin d'ici ; dans cinq minutes nous y serons.
— Vous n'avez pas besoin de m'accompagner, dit Sara, je sais où demeure M. le Consul ».