EXALTATION, ORGIE, INQUIÉTUDES
Il était près de minuit, quand le docteur Rivard entra à son logis. Il arrivait du Bureau du Bulletin, où on lui avait promis d'insérer l'avis de la Cour des Preuves pour le lendemain matin. La figure du docteur était animée et rayonnait de joie. Après avoir fermé les portes et fait coucher ses serviteurs, dont le nombre se résumait à un : la vieille Marie, il s'enferma dans son étude. Il tira d'un tiroir le testament de feu Alphonse Meunier, et l'ouvrit sur son pupitre en souriant d'un rire de triomphante satisfaction ; ses yeux brillèrent de plaisir, et il se mit à parcourir à grands pas son étude, en se frottant les mains de bonheur.
Vive Dieu ! murmurait-il, je n'ai plus que douze heures à attendre. Il est minuit, et demain à midi je serai nommé administrateur, ou plutôt non, le petit Jérôme sera reconnu comme le fils légitime de feu M. Meunier, et moi, en ma qualité de tuteur, je deviendrai tout uniment l'administrateur naturel de ses biens ! ah ! ah ! ah ! Et cette vieilie bête de juge, qui s'était imaginé que j'allais résigner mes fonctions de tuteur, et refuser l'administration ! oh ! oh ! oh ! refuser l'administration de plusieurs millions, moi, Léon Rivard ! oh ! oh ! oh ! Buvons un verre de madère à la santé de la perspicacité de son honneur le juge de la Cour des Preuves !
Il tira une bouteille de l'armoire, s'en vida un plein verre, qu'il sirota avec une ineffable sensualité, en fermant à demi les yeux, et se faisant claquer les lèvres après les avoir léchées de sa langue.
Il n'est pas mauvais du tout ce madère ! continua le docteur, en se parlant à lui-même ; maintenant voyons notre richesse, ou plutôt celle de notre pupille ! oh ! oh ! Je connais déjà le testament par cœur ; mais c'est égal, ça ne nous fera pas de mal de le relire encore une fois, une petite fois ! voyons, commençons par le commencement : « Me sentant attaqué d'une maladie incurable, etc ». Il avait deviné juste, le vieux ! « Je recommande mon âme à Dieu ». Oh ! oh ! oh ! comme s'il avait eu besoin de lettre d'introduction ! Je lui avais donné son passe-port et sa feuille de route, qu'avait-il besoin de recommandations » ? Je, etc.. Je, etc. Je ne dois à personne, etc ». Tant mieux, nous aurons moins de
difficulté dans notre consciencieuse administration. « Je constitue pour mon héritier et légataire universel Pierre de St-Luc, etc ». Nous connaissons tout ça ; passons aux legs. « En reconnaissance de la fidélité, etc., de Pierrot et Jacques, etc ». C'est ce maudit mulâtre de Pierrot, qui était toujours sur mes talons, quand j'entrais chez le défunt ; nous verrons s'il l'aura, sa hberté ! « Je donne, etc. Je donne et lègue, etc. Je lègue, etc. Je lègue à dame veuve Regnaud, etc ». Vieille folle ! « J'en donne la nue propriété à son intéressante et aimable fille, Mathilde ». Une petite nigotte ! une petite pimbêche ! une petite stupide ! avec des yeux de feu, un cœur de glace ! avec un assez joli minois, une grosse bête ! Si elle avait voulu... je lui laisserais bien son legs ; je l'aurais doublé, triplé même ! Mais avec de pareils vertugadins, le mieux, ma foi, c'est de ne pas s'en occuper... Passons au positif ; prenons une plume et du papier, et additionnons :
Par titres authentiques hypothécaires $223,050
Oh ! je ferai bien grâce des cinquante dollars !
Billets promissoires hyp. et échus 104,337
do do non échus 342,612
Les billets échus, j'en réaliserai le montant ; ceux qui ne le sont
pas, je les escompterai à perte. Ce ne sera pas mon pupille qui
en souffrira.
Propriétés foncières , 665,000
Actions 42,000
Dépôts ! dépôts !! dépôts !!! quatre cent soixante et quinze mille dollars 1!!
Buvons un verre de vin !... oh ! c'est bon le vin ! buvons-en un autre à la mémoire de feu M. Meunier !... et un autre à la santé de feu M. de St- Luc !... et encore un autre à la mémoire de notre pupille, le fils légitime du premier défunt ! hi ! hi ! hi !... Maintenant laissons nos calculs ; j'ai la vue un peu fatiguée ! Buvons. Ce n'est pas tous les jours qu'on devient administrateur de-du-de la-d'une si grande fortune ! ce sont de bien mauvaises chandelles, que j'ai là ! Elles n'éclairent pas; et je veux bien que le d... m'emporte, si j'y vois clair. Allons encore un coup !... et encore un autre petit... Mais oui ; c'est bien ça ; c'est un fait ; il n'y en a plus dans la bouteille ! Si je faisais sauter le bouchon d'une bouteille de Sillery mousseux ? et pourquoi pas ? Ça oui ; c'est du vin 1 il n'est pas si fort que ce coquin de madère qui vous monte à la tête ! voyez donc cette belle couleur, cette moussante écume ! allons à votre santé... Il est bon, fameux, capital ! 11 faut que j'en boive un autre verre à la santé de... de qui donc ? de cet autre défunt, auquel j'ai ce soir délivré un passeport pour sa majesté l'empereur des enfers ! hi ! hi ! hi !
Ah, si cet animal de Pluchon était ici, je boirais à sa santé, et je lui ferais chanter sa chanson : « Montre-moi Ion pctil poisson ». En voilà une chanson, par exemple ! ion petit poisson ! oh 1 oh I oh ! Il devait être un pêcheur, celui-là qui l'a composée ; je voudrais bien savoir s'il était pêcheur au dard ou à la raie ? dans tous les cas, un verre de Champagne à l'immortel auteur de l'immortelle chanson ! au roi... des chansonniers 1... Je commence à voir double ; est-ce que, par hasard, le Champagne affecte la vue ? Ma langue s'épaissit ; ah ! comme les chan.. .délies tournent et dan. ..sent ! dansons ; non, je tombe. ..rais. Allons nous cou. ..cou. ..cou...