CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
Tout le reste de la nuit, Pluchon eut le temps de faire les plus sérieuses réflexions. Il ne lui resta pas le moindre doute qu'il serait convaincu de tentative préméditée d'assassinat. L'espoir qu'il s'était fait d'abord, que l'intluence du docteur Hivard pourrait lui obtenir une commutation de peine, s'elïaça bientôt de son esprit, quand il songea à l'influence bien plus grande de Pierre de St-Luc, devenu le plus riche citoyen de la Nouvelle- Orléans, dont la vengeance serait aussi implacable qu'elle était juste. Il ne savait à quelle idée s'arrêter. Quelquefois il pensait qu'en découvrant tout au capitaine, il pourrait obtenir son intercession pour prix de sa déposition ; tantôt il songeait que peut-être le capitaine ne voudrait pas se ralentir dans sa vengeance, même au prix de ses délations ; un instant après il s'elTrayait à l'idée que, s'il dénonçait le docteur Rivard, celui-ci pourrait bien de son côté faire certaines déclarations fort graves contre lui. Flottant entre la crainte et l'espoir, irrésolu sur ce à quoi il devait se décider, il se trouvait dans une grande perplexité, quand Tom, le lendemain matin, vint lui donner ordre de comparaître devant le capitaine, qui le faisait demander à l'étage supérieur.
Le capitaine, qui avait été prévenu par Tom, en arrivant, qu'il n'avait rien pu obtenir de Pluchon, se décida sur le champ à affecter d'abord de croire qu'il ignorait que le docteur Rivard eût quelque chose à faire dans le complot ; et si ce moyen ne réussissait pas, alors de dire qu'il savait tout à l'égard du docteur. Son front était sombre et son attitude sévère, quand Pluchon parut devant lui, conduit par Tom. Sir Arthur regarda avec un mélange de mépris et d'horreur cet homme, qui s'était rendu coupable du plus alïreux attentat et dont la figure et la contenance dénotaient en ce moment la plus abjecte frayeur et l'afîaissement le plus complet.
« — C'est vous qu'on appelle M. Pluchon, lui dit le capitaine d'une voix solennelle, après avoir fait retirer tout le monde, à l'exception de Sir Arthur.
— Oui, monsieur, balbutia Pluchon.
— Et pourquoi vouhez-vous attenter à ma vie, malheureux ? Est-ce que je vous avais jamais fait de mal ? Qu'aviez-vous donc contre moi ? Quelles raisons ? Ne savez-vous pas que votre punition c'est la corde ?
Pluchon trembla de tous ses membres ; le capitaine s'en aperçut et continua :
)) — Oui, malheureux ! la loi vous condamne à être pendu ! et vous n'avez rien pour que la loi ne s'appesantisse point sur vous dans toute sa rigueur. Point de raison, point d'excuse, pas même un semblant d'excuse. Vous avez vous-même préparé et conduit tout ce complot, par un pur sentiment de mahce, par l'infernal désir de commettre un crime ! Non seulement vous avez voulu commettre un crime dont l'horreur étonne ; mais encore vous avez voulu rendre d'autres vos complices ! Pour eux, peut-être plus à plaindre qu'autrement, ils ont au moins l'excuse d'avoir obéi aux ordres d'un maître. Mais vous, vous n'aviez d'autre maître que votre cœur méchant et corrompu ; vous n'agissiez que d'après votre volonté, ou plutôt d'après l'instigation du diable qui vous poussait.
Pluchon baissa la tête et tressailht.
» — Quand on agit, comme vous, sans autre motif que celui de commettre un assassinat, continua le capitaine, pour le simple plaisir de le commettre ; quand on n'a pas même l'excuse d'avoir été la dupe d'un plus habile et plus méchant que soi, de n'avoir été que l'agent secondaire dans la commis-
sion d'un forfait qu'un autre aurait mûri dans son esprit, préparé dans sa tête et combiné dans tous ses détails, oh ! alors, que celui-là soit maudit et qu'il meure !
Le capitaine s'était levé en prononçant ces dernières paroles.
» — Pardon ! pardon ! cria Pluchon, d'une voix étranglée et se jetant à genoux aux pieds du capitaine.
Celui-ci lança un regard si plein de dédaigneuse ironie, que l'âme de Pluchon sembla s'éteindre dans sa poitrine, tant il devint pâle.
» — Vous demandez pardon, vous ! et qu'avez-vous qu'on puisse offrir en votre faveur ?
— Je vous découvrirai tout, si vous voulez m'entendre.
— Eh bien ! parlez, malheureux ! lui dit le capitaine en se rasseyant.
— Je ne demande qu'une grâce.
— Laquelle ?
— Que vous intercédiez pour moi.
— Pour vous ? et pourquoi ?
— Si je vous déclare le nom de celui qui a ourdi cette trame et dirigé ce complot ; je n'étais qu'une dupe, une pauvre misérable dupe d'un plus méchant que moi.
— Je ne vous crois pas ; c'est un subterfuge de votre part.
— Je suis prêt à l'afTirmer sous serment.
— Voyons cela ; qu'est-ce que c'est ?
Pluchon raconta de point en point tout ce qui s'était passé entre lui et le docteur Rivard.
» — Et vous m'assurez que ce n'est point une histoire inventée à plaisir ?
— Je le jure.
— Et vous êtes prêt à l'afTirmer sous serment ?
— Oui.
— C'est bien, si ce que vous me dites est vrai, je tâcherai d'obtenir que vous ne soyez pas pendu ; vous en serez quitte pour le Pénitentiaire.
^ Mieux vaut le Pénitentiaire que la corde ! répondit Pluchon en reprenant un peu d'assurance.
Le capitaine fit entrer Tom, auquel il donna ordre d'aller chercher un juge de paix.
» — Je n'ai pas d'objection à faire ma déclaration devant un juge de paix, mais je vous demanderais une grâce : de ne pas laisser savoir au docteur Rivard, avant le procès, que c'est sur ma déposition qu'il a été arrêté.
— Si ça peut se faire, je vous le promets, lui répondit le capitaine.
— C'est bien, je suis prêt ».
Quand le juge de paix fut arrivé, il prit par écrit la déposition de Pluchon qui la signa et l'assermenta. Après quoi le juge de paix dressa un mandat d'arrêt contre le docteur Léon Rivard, qu'il mit entre les mains du capitaine.
Le juge de paix, après avoir pris les dépositions nécessaires contre la mère Coco et ses garçons, dressa l'ordre de les mettre en prison, en attendant leur procès, et le remit aussi au capitaine.
Celui-ci, après avoir payé le juge de paix pour ses services, alla le reconduire jusqu'à sa voiture, en lui recommandant de garder sous silence tout ce qui venait de se passer, jusqu'après l'arrestation du docteur Rivard. Le capitaine était fort satisfait d'avoir réussi au-delà de ses espérances.
Aussitôt que Tom eut reconduit le juge de paix, il revint prendre le