LUCIEN, ANDRÉ
LUCIEN, revenant vers André.
André, j’ai la superstition du premier coup d’œil : ta femme est charmante 1
ANDRÉ
Ah! mon ami, C.abrieile était peut-être la seule femme qui put me rendre heureux.
LUCIEN
Et des esprits chagrins prétendent qu’on ne trouve jamais son idéal ici- bas!
ANDRÉ, souriant.
Il aurait pu m’échapper. — Quand j’ai demandé Cabrielle, elle me l'a confié depuis, sa main était vivement sollic lée par un prétendant, qu’elle a refusé, malgré les vœux d’une partie de sa famille.
LUCIEN
Je ne connais pas ton rival...
ANDRÉ
Ni moi; Gabrielle a eu la discrétion de ne pas le nommer.
Ll'CIEN.
Mais je réponds qu’elle a bien fait de te préférer.
ANDRÉ
Je tâche de te donner raison.
LUCIEN
Ah çà! et ton fils, monsieur le père de famille? Parlons-en, puisqu’on ne peut le voir, (ils s’asseyent sur la causeuse.)
ANDRÉ
Si tu savais comme il est beau !
LUCIEN, souriant.
C’est un ange, parbleu !
ANDRÉ
Écoute : je n’y croyais pas plus que toi, aux anges, comme disent les poètes et les mères. Eh bien, j’avais tort... Ne ris
pas... ton neveu est un petit chérubin, avec ses cheveux bouclés ut ses grands yeux bleus débordant de joie. Et puis il ne pleure jamais, parole d’honneur!
LUCIEN
Bravo ! je m’en vais lui raconter des histoires... à m’endormir moi-méme, s’il n’était là pour me réveiller, et me demander la suite, l’innocent! Je lui apprendrai aussi à monter à cheval.
ANDRÉ
Malheureux ! mais il n’a pas deux ans!
LUCIEN
Sur mon genou ; et si cela t’effraye encore, je le bercerai... Je sais bercer: on apprend un peu de tout en campagne... Et toi, André, tu as donc renoncé à tes ambitions de collège, pour te faire gentilhomme campagnard?
ANDRÉ
Campagnard tout court, va.
LUCIEN
Vraiment, les journées ne te semblent pas un peu longues, parfois ?
ANDRÉ
Moi? Je me plains, au contraire, de leur brièveté. A peine levé, le soleil se couche, ut il n’y a certainement pas sept jours d’un lundi à l’autre. Tu ne sais pas ce que c’est que de gérer soi-même sus biens, que d’aller voir ses champs, à travers les prés, par une brise embaumée du matin qui vous chante aux oreilles sa douce petite chanson.
LUCIEN
’ Toujours poète!
Et puis je m’occupe aussi à faire un peu de bien autour de moi; c’est facile, va : un conseil, une marque d’intérêt à l’un, un bon office à l’autre, ut l’on crée le bien-être et la gaieté à la place de la misère et du découragement. Que veux-tu! mon bonheur a besoin de la joie des autres.
LUCIEN, avec vlan.
Oh ! to : , tu as toujours été parfait!... (il se lève.) comme je le répétais hier encore à un homme qui veut bien se dire de mes amis, et auquel je compte te présenter.
ANDRÉ, sc levant.
Tes amis sont les miens, Lucien, et j’aurai grand plaisir à le connaître.
LUCIEN
J’ai parlé de lui à notre mère. C’est un officier qu’un deuil récent vient de rappeler dans ce pays. Son nom ne t’est pas inconnu : M. de Nangis.
AM) U K j trouble.
M. de Nangis ?
ScfcNE viii.
LUCIEN
Oui; il vient île perdre su femme; il est inconsolable, l'n témoignage d’intérêt île noire part le touchera bien certainement, et je dois aller le voir dès demain. André, veux-tu m’accompagner?
Qui, 11101? Mais je ne le connais pas!
LUCIEN
Lui te connaît; nous avons causé!
ANUHÉ, vivement.
Non, Lucien; il vaut mieux que tu ailles seul au château de M. de Nangis.
LUCIEN
Mais...
ANDRÉ
Je l’assure... D'ailleurs, je ne suis pas libre demain.
LUCIEN
N’est-ce que cela?
ANDRÉ
N’insiste pas.
LUCIEN, surpris .
Ah ! soit, n’en parlons plus! Tu me feras du moins le plaisir de l’accueillir cordialement quand je te le présenterai. ANDRÉ, avec une sorte d’efTroi.
Quoi ! lu veux l’amener ici?
LUCIEN
Sans doute.
Ne l’amène pas, Lucien 1
LUCIEN
Comment) un homme que j’estime... que j’aime!...
ANDRÉ
Pardon, mon ami! Je t’afflige?
LUCIEN
Beaucoup ! (sileucc.)
ANDRÉ
Lucien , il y a un fait de mou passé que tu ne sais pas, dont le souvenir m’est pénible, et qui m’interdit de voir M. de Nangis. (ils s’asseyent au gucridou.)
LUCIEN
Puis-je savoir?...
ANDRÉ
Tu te veux? Eh bien, il y a quatre ans, un an avant mon mariage, et lorsque j’habitais encore Paris, je rencontrai madame de Nangis dans le monde, éloignée alors de son mari. Libre, riche, elle était partout recherchée, félée ; elle avait d’ailleurs toutes les grâces, toutes les élégances qui séduisent
* André, Lucien.
et captivent. Je l’aimai. Mon affection , plus sincère que la plupart Jes hommages que sa beauté lui attirait, la toucha, et nous nous crûmes heureux...
LUCIEN
Que me dis-tu là?
ANDRÉ
Mais l’heure vint vite des mécomptes et du désenchantement! Ame romanesque et exaltée, madame de Nangis sut bientôt faire de notre liaison une souffrance, une lutte ardente de tous les jours; je compris vite aussi que l’emportement de la passion convenait mal à mon cœur, qui est fait pour les sentiments profonds et durables, et je ne trouvai désormais dans mon prétendu bonheur qu’une contrainte inexprimable, un malaise incessant, à la pensée que j’avais trompé un galant homme Aussi, crois-moi, lorsque M. de Nangis rappela sa femme auprès de lui, notre rupture, loin d’ètre une catastrophe, fut un bienfait pour tous deux... Un an • plus tard, j’épousais ma Gabrielle, et je comprenais alors qu’il n’y a d’amour souhaitable et précieux que celui qui ne Craint pas le grand jour. (Moment de silence.)
LUCIEN
J irai seul chez M. de Nangis, et, sois tranquille, je ferai en sorte qu’il ne vienne jamais dans cette maison.
UN DOMESTIQUE, eutraut.
M. le colonel de Nangis demande si M. André Norbert peut le recevoir.
ANDRÉ ET LUCIEN, ensemble, se levant.
Lui !
Que peut-il me vouloir ?
LUCIEN, au domestique.
C’est sans doute à moi que le colonel veut parler ?