CINQUANTE DEUXIÈME PRONE
La vie éternelle. Les deux éternités.
Credo... eu mis resurrectioaem, vitam œlernain.
,1e crois. . . la résurrection de la chair, la vie éternelle.
Haec quidem scnteiitia justissime a Domino salvatore nostro feretur.
Catech. Rom.
Et ils ironi, ceux-ci, les rcproucés, à l'éternel supplice; ceux-là, les prédestinés, à la vie éternelle... Telles ont été les dernières paroles de la précédente Instruction, il vous en souvient encore; et si ce n'était, ou la mobilité naturelle de notre esprit, ou la préoccupation comme incessante des choses terrestres, il nous en souviendrait à tout instant. Donc, absolument parlant, nous eussions pu nous en tenir là, et clore la série de nos prônes paroissiaux sur le Symbole. Mais, parce que, selon la recommandation du grand Apôtre, notre foi doit être éclairée, nous ajouterons un mot, ce sera le dernier, cette fois: des deux éternités, parallèles, et pourtant si différentes l'une de l'autre, nous dirons qu'elles sont justes l'une et l'autre; juste et équitable l'éternité des peines; juste et équitable l'éternité des récompenses. C'est le sujet de l'Instruction d'aujourd'hui. Dieu nous aide de sa grâce ! . . .
Jésus Christ l'a dit à maintes reprises, surtout et avec plus d'autorité que jamais, dans ce vingt cinquième chapitre de l'évangéliste saint Matthieu, qui nous a fourni sur ce point tant de sujets de sérieuses réflexions; écho fidèle du Maître, et dépositaire infaillible de sa doctrine, l'Église l'a répété et ne ces-
aéra de le redire jusqu'à la plus exlrème limite des temps, par ses Docteurs, par ses Conciles, par ses Gatécliismes, par tous les organes autorisés de son enseignement : Elles sont éternelles, les peines réservées aux méchants ; éternelle la peine du dam, éternelle la peine du sens, il ne mouri'a jamais le ver qui les ronge, il ne s'éteindra jamais le feu qui les dévore... et le grand poète, qui avait encore plus de théologie que d'imagination, a vu écrits sur la porte des sombres demeures, ces mots: Vous tous qui entrez ici, laissez l'espérance (1)...
Mais n'insistons pas davantage. C'est moins de la certitude de l'éternité malheureuse — à cet égard la preuve est faite — que de sa conformité à la plus rigoureuse justice, que j'ai à vous enti-etenir. Qu'elles se récrient et trépignent, les passions; que la sensibilité se prenne d'épouvante : la vérité demeure, l'enfer est éternel, et il est juste qu'il le soit.
Cela est juste, parce que, du moment qu'il s'attaque à une majesté infinie, le péché contracte, par cela seul, une malice, la plus grande qui soit, ou qui puisse être. Nous l'avons dit plusieurs fois déjà, au cours de ces Instructions, les grands théologiens l'avaient dit avant nous, et la saine raison, qui est de tous les temps, le dira toujours: que la grièveté d'une offense se tirant, non de celui qui la fait mais de celui qui la reçoit, c'est la dignité de ce dernier qui en mesure l'étendue, et, .selon le mot de saint Thomas, qui fixe la taxe de la peine à subir: Pœna taxatur seciitidum dignifatchi ejus i)i quem peccatur (2i. Donc, s'attaquant à Dieu, Majesté infinie, le péché, je le répète, contracte une malice comme infinie, qui demande une peine proportionnée. Elle le sera en effet, non en elle-même et dans son essence, il n'est pas au pouvoir d'un être créé de porter li' poids d'une peine infinie en intensité, mais autant qu'elle pourra l'être, c'est-à-dire par la durée, par une interminable durée (3). . .
Cela est juste, parce que, en bonne équité, autant de temps subsiste le péché, autant de temps doit subsister la peine : Non débet pœna cessare quandiu ciilpa manet (4). Or, le péché ne cessera d'être. Déjà, pendant la vie, il était comme incarné dans
(J) Dante; L'e/f/er. (3) Ibid.
(2) 5i//)/*/. q. 99. (-i) Ihili.
LU. — LA VIK KTKRNKr.LK i5:î
l'intention de son auteur. C'est la judicieuse lemarque flo saint Grégoire : (jue le pécheur, surtout s'il l'est de profession, s'il l'est non accidentellement, mais d'habitude et de volonté r»bstinée, voudrait toujours vivre pour pécher toujours — et en fait il pèche toujours, le jour où il ne pèche plus n'est auli-e que celui où il ne vit plus. — Eh bien, continue le même saint Docteur, n'est-ce pas grande justice de la part du .luge, que celui-là ne manque jamais d'être puni, qui n'aura jamais cessé de pécher, ou de vouloir pécher : Ad magnam justitiam Judicantis pertinet ut nunqiiam careat sitpplicio, qui in hac vita nunquam noluet'it carere peccato (1). Et il y a plus : non seulement le péché est comme éternel dans l'intention de celui qui le commet, il l'est encore proprement et en soi. Le péché non remis au temps où il pouvait l'être ne le sera plus jamais ni ne pourra l'être, il est devenu irrémissible, il constitue pour son auteur un état fixe, immuable désormais. Un homme, dit saint Thomas, qui se jetterait volontairement dans un précipice, sachant bien qu'il n'est pas en son pouvoir d'en remonter la pente, et d'autre part n'ayant aucun espoir que quelqu'autre homme l'en retire, s'il vivait éternellement, il y demeurerait éternellement (2). Les Théologiens proposent un second exemple, menant à la même conclusion : l'exemple d'un homme se crevant les yeux ; de ce mal voulu par lui et maintenant irréparable, à qui s'en peut-il prendre, sinon à lui seul ? Et s'il vivait, lui aussi, éternellement, ne resterait-il pas éternellement plongé dans la nuit ? (3) . . . Or, (jui ne le voit clairement : tel sera le sort du pécheur, mort dans l'impénitence finale obstinée, et obstinément réfléchie. Il l'a voulu, le voilà comme immobilisé dans le péché, il n'en pourra sortir. Là où il tombe, dit le Sage, dans la direction du midi, ou du côté de l'atiuilon, l'arbre y reste (4). Semblablement, autant de temps qu'il vit. l'homme est libre de ses déterminations, il peut choisir entre les deux éternités, l'une heureuse, l'autre malheureuse ;
(1) Ihid.
(3) Non aliter ac si quis se oculis privaret, cl (amen a'ternuni viveret, irtermiitt «aecns esset. Perone, t. 1, p. 865.
(A) EccL. c. XI, V. 3.
454 LE SYMBOLE DES Al'OTRES
mais à la mort qui est le terme de son action propre, comme elle est le terme de l'action de Dieu par sa grâce, le choix ((u'il a fait demeure, il est irrévocable, il est scellé du scedu de celle des deux éternités pour laquelle il a opté. O jugements de Dieu, que vous êtes redoutables ! Mais quoi ! ... à fléfaut de la foi, la raison toute seule suffirait encoi'e à nous les faire reconnaître pour justes et équitables : Jusfus es, Domine, et rectum JKdicium luum (1).
Enfin cela est juste, parce (pie non seulement l'enfer est la punition du péché, mais encore le préservatif du péché. Les pénalités portées par les lois vindicatives humaines, c'est la ré- (lexion du Docteur angélique, sont ordonnées, elles aussi, à ces deux fins : de punir et de prévenir, de châtier les crimes, et d'en arrêter le cours (2). Il s'en faut qu'elles soient toujours efficaces. Ce n'est pas que les pénalités divines, non plus, atteignent infailliblement le but. Mais qui ne voit qu'elles ne l'attendraient pas du tout, si, d'éternelles, elles devenaient temporaires ? Oui, à quoi servirait un enfer temporaire, un enfer qui un jour ou l'autre prendrait fin, un enfer duquel, en y entrant, on aurait la certitude de sortir, ne fut-ce qu'après plusieurs milliers d'années ? J'ose le dire, il n'aboutirait à rien. Et vous ne sauriez manquer de trouver excellente la preuve que je vais en donner. Qu'e.st-ce que le purgatoire, et en ({uoi diffère-t-il essentiellement de l'enfer ? Uniquement par la durée, saint Augustin le dit, et avec saint Augustin, tout ou presque tout l'enseignement catholique : à la durée près, le purgatoire n'est pas autre chose que l'enfer. Or, qu'arrivet-il, précisément par cette laLson que les peines du purgatoire ne sont pas éternelles ? Qui donc les redoute beaucoup ? Qui donc y pen.se avec épouvante? En est-il un grand nombre qui, par cette seule crainte, se privent d'une satisfaction coupable? qui fassent le sacrifice d'une passion favorite ? qui renoncent ùune habitude notablement mauvaise? Ces peines temporaires,
(I) PSAL. CXVIII.
{"!) Le grand théologien donne à sa pensée le développement qu'elle comporte, et termine ainsi : ita damnatio œterna impiornm,est ad correctionen eornm qni ninic sunt in ecclesia. Suppl. q. xcix,arl. 1.
L([. — i.A \\\: i';i'i';r,xi;M,K 455
bien qu'extrêmes par leur intensité, bien que longues en durée, ne sont-elles pas considérées comme si elles n'étaient pas ? tant il est vrai, c'est le mot de saint Augustin, que, pour une âme immortelle, une peine qui doit finir, une peine à terme, n'est presque plus comptée comme une peine : Omnis res qnie fmern hahct, anl brcniti, aut nulla est ; quocl seternum non est, nihil esl .
Eh bien ! 11 on serait de même d'ini enler qui ne durerait (ju'uu temps. Go serait une sanction inefficace, une barrière ((ui n'arrêterait rien. Je puis me tromper dans mon évaluation, c'est pourcpioi je ne l'impose à personne, le chifTre que je vais dire, vous pouvez le décupler et au delà : pour moi, je pense qu'un enfer à terme n'empêcherait pas dix péchés mortels par an dans le monde entier . . . Mais au lieu de cela, que l'enfer soit éternel, comme il l'est en effet ; qu'on le croie fermement, comme on doit le croire en effet ; c'est autre chose. Avant de commettre un péché mortel, on y regarde à deux fois ; on y regarde de plus près pour y persévérer ; et de plus près encore pour mourir en cet état ... Et c'est en vertu de ces raisons que l'enfer est éternel, et que c'est justice qu'il le soit, non seulement comme punition du péché, mais encore comme préservatif du péché.
Arrêtons-nous ici, non que le sujet soit épuisé, il y aurait encore à dire : mais un autre spectacle nous attire, plus beau, plus doux mille fois à contempler. Les Élus, les prédestinés nous appellent.
Les Élus . . . Ils vivront, eux aussi, éternellement et éternellement heureux : Justi autem in perpetuum vivent (1).
Les Élus .. Ils brilleront comme les étoiles au firmamenl, pendant un nombre infini d'éternités, dit le prophète, comme si une seule ne suffisait pas : Fulgcbunl quasi stcJla' in perpétuas œternitates (2).
Les Élus . . . Ils auront souffert persécution et toutes sortes de mauvais traitements; mais après l'épreuve, la récompense: après les larmes, la joie ; cette joie sera duralile, et personne
(1) Sapient. c. V, V. 1(5.
(:2) Dan. c. xii, v. 3.
ne la leur enlèvera : Et gandium iieslnaji nemo tollet avohis (1).
Les Élus . . . Comme ils l'aimaient, leur Sauveur, alors même qu'ils ne le voyaient, ni ne l'entendaient, pendant tout leur pèlerinage terrestre ! Mais au grand jour des rémunérations, ils le verront de leurs yeux de chair, ils l'entendront de leurs oreilles, quand il dira : Venez, les bénis de mon Père, venez posséder le Royaume qui vous a été préparé depuis l'origine du monde (2) , . . et ils iront, ces heureux prédestinés, ces bénis du premier amour, ils iront dans la vie éternelle : Ibicnt Justi in vitam seternam (3) ; ils iront dans ce beau ciel, pour en jouir aux siècles des siècles, en compagnie de Celui qui en est le Seigneur et le Roi : Et semper cuni Domino erimus (4).
Et cela est juste ; car il ne faut pas que j'oublie, ni que vousmêmes vous perdiez de vue, la thèse à démontrer, qui est celle-ci : Comme il est juste que les méchants soient éternellement punis, semblablement il est juste que les bons soient éternellement récompensés.
Cela est juste, parce que Dieu l'a promis, vous dire combien de fois, je ne le saurais, les Écritures en sont pleines. Or, Dieu est fidèle (5) ; le ciel et la terre passeraient plutôt que Dieu manquât à une seule de ses promesses (6). Le mot de saint Augustin, à lui seul, vaut une démonstration : En se faisant notre prometteur. Dieu s'est constitué notre débiteur: Promitlor Dominus, dehitor fuctus est.
Cela est juste, parce que, autant Dieu le doit à sa justice, autant il le doit à sa sagesse, et si j'osais dire, à son honneur, à son honneur dont il est plus jaloux mille fois que nous ne le sommes nous-mêmes du nôtre. Du moment qu'il réserve, nous l'avons dit, un enfer éternel à ceux qui lui résistent, il est impossible qu'il n'ait à offrir qu'un bonheur temporaire à ceux qui le servent. Autrement, on serait en droit de dire, qu'il est moins libéral pour récompenser, que sévère pour punir. Sa munificence serait visiblement en défaut.
Cela est juste, parce que si Dieu doit à sa justice, à sa sagesse.
(1) JoANN. c. XVI, V. 22. (4) I Thess. C. IV, V. 16.
(2) Matth. c. XXV, V. 34-. (5) I Cor. c. x, v. 13.
(3) Ibid. V. 46. (6) Luc. c. xxi, v. 33.
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à son honneur, de nous donner un bonheur éternel, il nous le doit, non moins, à nous-mêmes, à notre nature, à nos aspirations, à nos instincts invincibles, à nos désirs insatiables et toujours renaissants. Oui, je m'interroge de nouveau (1), et cette fois je me réponds encore, que je veux toujoui'S être heureux ; quand même on m'ofiVirait mille années de vie et de bonheur, mon attente ne serait pas comblée. Arrivé au terme de ma carrière, je voudrais la recommencer. Et ce que je ressens, vous l'éprouvez vous-mêmes. Ce désir infini de bonheur qui est en moi est aussi en vous. Entre tous les hommes la nature est commune, et les aspirations sont les mêmes. C'est pourquoi, à vous, comme à moi, à nous tous, à tout homme qui aura fait .son devoir en ce monde, il faut une félicité éternelle. Le paradis cesserait d'être le paradis, si Ton pouvait craindi-e d'en voir la fin : Beatitudo vera non est de cujms feternitafe duhilalur (2).
Enfin, cela est juste; et la conviction sera faite dans vos esprits, pour peu que vous vous rappeliez ce que nous disions, il n'y a qu'un instant: Qu'une peine temporaire, qu'un enfer qui un jour ou l'autre prendrait fin, ne signifierait rien. Ce serait une digue impuissante, une barrière percée à jour qui laisserait passer le torrent fangeux des iniquités humaines, parce que, pour répéter le mot de saint Augustin : au regard d'une âme qui est immortelle, tout ce qui a une fin est comme non-avenu, tout ce qui n'est pas éternel n'est en quelque sorte que néant : Quod {eternum non est, nihil est. Eh bien ! Il en est de même^ quoique en sens opposé, pour la thèse de maintenant. Présentement Dieu nous impose le joug de la vertu, moyennant récompense. Dieu nous fait faire un vrai service de guerre, et montre la couronne réservée au vainqueur. Mais que cette récompense soit simplement temporaire; que cette couronne ne reste que passagèrement sur le front qui l'aura reçue : seront-ils nombreux ceux qui voudront porter ce joug? .serontils nombreux ceux qui prendront rang dans cette milice?
(1) Voir noire (luaranle et uiiièine prune.
(2) S. Augustin. — Le Catéchisme Romain exprime la mrnic pensée : Quare, nisi ea promissio stabilis et ccria sit, maximo eruciatu limoris angatur beatus iiccessc est.
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Tenons-le pour certain : de même que mille ans d'enfer ne seraient pour le vice qu'une peine illusoire ; de même mille ans de paradis ne seraient pour la vertu qu'une récompense vaine ; toujours par cette même raison : qu'au regard d'une âme immortelle, tout ce qui n'est pas éternel n'est rien : Quod œternum non est, nihil est.
Mais au lieu de cela : qu'il y ait quelque part une récompense éternelle en réserve, c'est autre chose. Voici toutes les vertus en pleine floraison, l'humilité, la patience, l'abnégation, le support mutuel, le pardon des injures, la résignation dans l'épreuve, le respect, la soumission du serviteur à son maître, du fils à son père, du sujet à l'autorité légitime. Voici tous les dévouements à l'œuvre, l'apôtre traverse les mers, parcourt les continents, pour gagner des âmes, certain qu'il est, qu'en sauvant les autres, il se sauve lui-même ; le martyr livre son corps aux flammes, ne voulant pas livrer sen âme à l'apostasie ; le soldat déploie sur le champ de bataille un courage invincible que le patriotisme seul ne suffit pas toujours à donner; la vierge chrétienne s'arrache aux étreintes maternelles pour aller s'enfermer dans un hôpital, et après cinquante ans et plus de profession religieuse, elle craint encore de n'avoir pas assez fait pour mériter le ciel éternel . . .
O Ciel ! 0 Ciel ! Oui, il est juste que vous soyez éternel ! Et parce qu'il est juste que vous soyez éternel, vous l'êtes ; j'en jure i3ar Dieu, vous l'êtes ! Elle ne cessera jamais, l'union de l'Élu avec le Dieu qui le béatifie ! Elle ne se brisera jamais, cette douce chaîne ! Elle ne tarira jamais, cette effusion ! Elle ne sonnera jamais, l'heure qui interrompi'ait cette extase !
0 Éternité bienheureuse ! 0 Cité sainte ! O Demeure permanente ! Qu'ils sont ennemis d'eux-mêmes, ceux qui vous dédaignent, ceux qui portent ailleurs leurs espérances !
On raconte qu'une reine d'Angleterre, la trop fameuse Elisabeth, cette femme coupable de tant de crimes, persécutrice impitoyable de la foi catholique, aurait dit un jour : Pour mon compte, si Dieu veut bien m'accorder quarante ans de règne, je renonce volontiers à ma part de Paradis . . . Or, Dieu la prit au mot ; ce ne furent pas seulement quarante années d'un règne tel quel qu'il lui accorda, mais bien quarante quatre an-
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nées du règne le plus heureux selon le monde. Maisenlin, pour elle aussi, l'heure de la rnort arriva ; et son âme étant descendue tout droit en enfer, pendant longtemps, disent les légendes populaires, les profondes voûtes de Westminster (n'i était ensevelie cette odieuse femme, retentirent de ces paroles lamentables : Hélas ! malheureuse que je suis ! que sont maintenant mes quarante ans de règne, en regard de l'éternité à laquelle je suis condamnée (1) !
Toutefois, ce n'est point sous cette impression que je veux laisser vos esprits. Il est un tableau plus agréable à voir, et des paroles plus attrayantes à entendre. Regardez le tableau, écoutez les paroles.
Nous sommes à Rome, vers le commencement du troisième siècle de l'ère chrétienne, au plus fort de la persécution de Septime-Sévère : Un généreux chrétien, d'origine patricienne , est appelé à comparaître devant le Juge : Yalérien, c'était le nom du jeune martyr, Valérien, lui dit le Juge, en vous faisant l'adepte du Christ, ne voyez-vous pas que vous suivez des folies ! Vous dédaignez les plaisirs et le bien-être ; quittez donc vos chimères, la vie est faite pour jouir (2) , . .
Et Valérien répondit : J'ai vu pendant l'hiver des hommes parcourir la campagne, au milieu des jeux et des ris ; ils .se livraient à la joie la plus folâtre. Mais en même temps et non loin de là, j'apercevais de bons villageois ; les uns remuaient la terre avec ardeur, les autres plantaient la vigne, ceux-ci écussonnaient les arbres, ceux-là tranchaient avec le fer les plantes nuisibles ; tous enfin se livraient aux travaux utiles de la culture.
Et les voyant, les hounnes désœuvrés disaient : Insensés que vous êtes, laissez ces labeurs superflus, venez vous réjouir avec nous ; pourquoi user votre vie dans des occupations si tristes? Et ils accompagnaient leurs paroles de forts éclats de rire et de grands battements de mains.
(l) Cili- texIiiellfinciU du P. Vkntiu.v. l'araboles de X. S..I. C t. I. |>. i(i7.
(i) Dans son l'ohjeiicte, Couneii.i.k l'ail dire à Pauline encore païenne : Voilà de vos Chrétiens les ridicnles songes ; Voilà jusqu'à quel point vous charnient leurs mensonges : Quittez cette chimère, et m'aimez
i\rais les choses ne tardèrent pas à prendre une autre figure. Aux pluies et à la froidure succédèrent bientôt les tièdes haleines du printemps, puis ensuite les soleils mûrissants de l'été. Et voilà que les campagnes cultivées avec tant de soin s'étaient couvertes de riches moissons, les églantiers étalaient leurs roses fleuries et odorantes, les grappes descendaient en festons le long des sarments, aux arbres pendaient des fruits savoureux. Les hommes de travail étaient dans l'allégresse, leurs celliers regorgeaient et leurs greniers étaient pleins.
Et pendant ce temps-là, les hommes de plaisir regrettant, mais ti'op tard, leur molle oisiveté, se lamentaient, disant: Voilà ceux que nous poursuivions de nos railleries, leurs travaux nous paraissaient une honte, leur genre de vie nous faisait horreur, leurs personnes étaient viles et leur société sans honneur. Mais quoi ! l'événement a démontré qu'ils étaient les sages, et nous les fous. Ils sont dans l'abondance, et nous, nous mourons de faim (i) , . .
Avez-vous compris l'apologue? A la manière dont vous l'avez écouté, oui, vous l'avez compris. Pour moi, j'ai pensé ne pouvoir pas donner un couronnement meilleur et plus utile à mon enseignement sur nos destinées futures, en particulier; et, en général, à toute la doctrine contenue dans cette série de Prônes sur le Symbole.
Qu'ils se livrent donc aux plaisirs, et à l'oisiveté plus énervante que les plaisirs, les partisans du monde ; qu'ils se laissent emporter au cours de leur folle ivresse; qu'ils sacrifient leur part de Paradis, je ne dis pas pour quarante ans de bonheur, comme cette malheureuse reine, car quelle est la vie humaine, si fortunée soit-elle, qui compte quarante ans de bonheur, mais pour de fugitives satisfactions, ou pour un peu d'or à grand'peine amassé : C'est leur affaire, et ce sera leur perte.
Pour nous, comme les sages de l'apologue, nous travaillerons nous planterons, nous sèmerons, nous sarclerons . . . Autrement dit, et .sans figure : nous porterons le joug du Seigneur,
(\} DOM GvtR\T\GER : Sainte Cécile et la Société Romaine aux deux premiers siècles, p. 296 et siiiv.