INTRODUCTION
'était en 1842. M. l’abbé Thomas Maguire, aumônier du monastère des Ursulines de Québec, venait de publier une petite brochure bien inoffensive en apparence, intitulée: Manuel des principales difficultés de la langue française. Si l’auteur se fût contenté d’énoncer ses opinions sur les locutions vicieuses, sur la manière de prononcer certaines diphtongues, il est assez probable qu’aucun contradicteur n’eût surgi dans la foule. L’autorité de M. Maguire s’imposait dans une bonne mesure : il avait visité Paris, et même il y avait fait
un séjour de six mois. Là, à la Chambre des députés, il avait entendu Lafitte, Mauguin, Berryer, et dans les chaires sacrées, les plus célèbres prédicateurs de la ville-lumière. Mais l’auteur du Manuel avait commis l’imprudence d’écrire la phrase suivante : « L’articulation vicieuse de la diphtongue oi, si fréquente chez nous, doit attirer l’attention sérieuse de l’instituteur, ou plutôt, devons-nous dire, sa conscience est grevée à cet égard d’une immense responsabilité envers ses élèves et la société. » Or, M. Demers, éducateur de premier ordre, voulut dégager sa responsabilité. Voilà pourquoi il s’efforça d’établir que la diphtongue oi se prononçait en France de trois manières différentes, et que le mode préconisé par M. l’abbé Maguire était particulier au midi, tandis qu’à Paris elle se prononçait comme à Québec.
Cette querelle, dite grammaticale, donna lieu à une série d’articles au cours desquels M. l’abbé Demers critiqua plusieurs des théories du Manuel. On argumenta longuement de part et d’autre sur la valeur de certains néologismes.
sur l’à propos de mettre l’article ou la préposition devant certains noms de lieux, comme Trois-Rivières, Cap-Santé, Détroit, Trois-Pistoles, Château-Richer. Doit-on dire: «Je vais aux Trois-Rivières ou à Trois-Rivières ; je reviens du Détroit ou de Détroit. » M. Deniers voulait l’article, M. Maguire tenait à la préposition comme règle générale. Qui avait raison?
Quoi qu’il en soit, M. l’abbé Deniers écrivit une dizaine d’articles savamment élaborés, et M. l’abbé Maguire, de son côté, montra une grande ardeur à la réplique. Il va de soi que dans une discussion de cette nature, faite à grand renfort de dictionnaires, depuis Trévoux jusqu’à Noël et Chapsal, le public fut bien empêché de déclarer lequel des deux écrivains remporta les honneurs. Peut-être eût-il pu dire : « Si l’un a raison, l’autre n’a pas tort. » Mais, aujourd’hui, grâce aux développements qui se sont opérés en philologie, on pourrait se prononcer plus sûrement. M. Maguire était un patriote, mais il exagérait sa thèse. C’est ainsi qu’il aurait voulu faire table rase de certains
mots, inconnus, il est vrai, à l’Académie, mais que l’usage a consacrés parmi nous. M. Demers n’entendait pas de cette oreille-là. Pourquoi rejeter du vocabulaire canadien des mots à l’allure française comme poudrerie, qui peint si bien la neige poussée par le vent qui tourbillonne, manchonnier, menoires, carriole ? Disons, en justice pour Fauteur du Manuel, qu’il s’élève avec raison contre l’emploi des anglicismes, l’un des plus terribles ennemis de notre langue. C’était alors un véritable fléau; il avait envahi la presse, la tribune et les salons. Cette discussion eut un certain retentissement, dans les campagnes comme à la ville. Elle dut aussi produire un bon effet ; n’eût-il été que de mettre sur ses gardes la classe instruite, ces deux vénéîables prêtres auraient été amplement récompensés de leurs efforts pour sauver du naufrage une langue qui semblait aller à la dérive.
M. l’abbé Deniers avait pris pour règle de s’abstenir de toute polémique dans les journaux, car il fuyait le bruit, sachant que le bien ne fait pas de bruit et que le bruit ne fait pas de