‹ Une énigme historiqueChapitre 72 sur 100 · ROUMAIN HONGROIS ALLEMAND · texte numérisé non relu

ROUMAIN HONGROIS ALLEMAND

Pasul Turnului ros. Verestorny-Passus. Rothcnthurmpass.

Dans quelques cas pourtant, il nous est permis de rétablir la succession des formes verbales, surtout quand il s'agit de noms anciens que seule la population daco-romaine a pu conserver. Ainsi, comme nous l'avons dit plus haut, le nom de la rivière Cerna est ancien. Les Hongrois rappellent aujourd'hui Elgriig = Eger-Ugy, mot dans lequel Eger signifie aulne et par suite noir. Egcr-ugy signifie donc rivière de l'aulne ou rivière noire, même signification que Cerna, nom slave adapté à l'ancien Dierna et signifiant aussi noir. Or il est évident que c'est le mot Cerna qui doit être le premier en date, car il se retrouve chez les anciens, et que le nom hongrois n'est qu'une traduction postérieure '.

Voilà à quoi se réduisent les assertions les plus catégoriques de Rœsler; malgré les noms roumains qui sautent aux yeux par centaines à la première inspection d'une carte géographique, il a le courage de soutenir qu'il n'existe pas une seule localité habitée, dont le nom serait d'origine roumaine. Il est vrai que bien souvent il faut découvrir ces noms roumains sous leur travestissement hongrois ou allemand, et il est hors de doute qu'un œil non exercé prendrait pour allemands des noms tels que : Vladein, Bornbach, Bodsau, Ruckendorf et pour magyares ceux de : Volkany, Kerpenyes. Galyis, Szescel, etc.

1. M. Hunfalvy reconnaît ce fait, mais s'efforce de le mettre d'accord avec sa théorie : « Der slavische Name (Gerna\ der von der frùheren slavischen Bevœlkerung herkam, wurde unter den ungrischen Besitzern zu Eger-ugy. Nun erscheinen die Wa~ laotien, denen das slavische nicht fremd ivar, mit denen sich die etwaigen slavischen Ueberreste vereinigten, und die aile slavische Benennung ivurde erneuert. Auf dièse Weise haben sich die slavischen Flussnamen auch neben den Ugrischen in Siebenbiirgen durch die Walachen erhallen », p. 106. Si les Valaques sont arrivés après les Hongrois, pourquoi auraient-ils adopté les noms slaves et pas les noms hongrois?

La terminologie des localités habitées ne saurait pourtant apporter aucune lumière dans la question qui nous occupe, à l'exception, bien entendu, des noms d'origine ancienne que nous avons rappelés plus haut. Tous les noms, tant magyares qu'allemands ou roumains d'origine plus récente, ne sauraient prouver autre chose, si ce n'est que tel ou tel endroit a été fondé par tel peuple, et d'indiquerjusqu'à un certain point la succession des couches de populations qui y habitent. On ne saurait en déduire un argument ni pour ni contre la priorité de l'établissement d'une des trois races principales dans ce pays. Pour trouver l'argument décisif, un argument tout aussi puissant que celui qui dérive des restes de la nomenclature ancienne, il nous faut monter dans la partie élevée du pays, parcourir la montagne et étudier les noms que porte pour ainsi dire le squelette du pays; car, ainsi que nous l'avons remarqué, ce furent les monts Garpathes qui abritèrent le peuple roumain contre les périls de l'invasion. Ces montagnes qui avaient bien des fois défendu les Daces contre les attaques des peuples voisins, devinrent encore une fois le refuge des habitants du pays, cette fois pour un temps bien plus long, pendant lequel ils fouillèrent tous leurs recoins, escaladèrent tous leurs pics, se désaltérèrent eux et leurs troupeaux à tous leurs torrents. C'est à cette époque que la montagne devint si connue aux Daco-Romains ; c'est alors qu'ils donnèrent des noms aux moindres accidents de terrain qu'ils rencontraient, semblables aux Suisses qui abritèrent eux aussi sous les neiges de leurs montagnes leur liberté et leur indépendance. Un peuple n'habite jamais volontairement la montagne, où la vie est toujours plus difficile/, c'est seulement quand il y est forcé et pour sauver son existence. Pourtant un écrivain allemand, cité et approuvé par Roesler, fait cette remarque à propos des Roumains qui habitent les montagnes du Bihar (entre la Transylvanie et la Hongrie) : « Dans les pays alpins on trouverait difficilement un paysan qui ne connaîtrait pas le nom des montagnes, vallées, ravins ; dans le Bihar, j'avais toujours à lutter avec l'ignorance des guides, même des bergers qui visitent chaque année les pâturages des montagnes. Cette ignorance est, sans aucun doute, un produit de l'indifférence pour sa propre patrie et indique, par conséquent, le manque de sentiment national. L'habitant des Alpes est infatigable à louer la beauté de ses paysages ; il ne tarit pas en explications et en énumération de tous les noms. On n'en trouve nulle trace dans le Bihar ; indifférent et sans intérêt, connaissant à peine les pics les plus rapprochés, ignorant absolument tout ce qui se trouve à une certaine distance, le guide mar-

che à vos côtés, n'ayant de sens que pour la bouteille '. » Le voyageur et l'historien oublient que les montagnards n'apprécient jamais la beauté des paysages qu'ils ont continuellement sous leurs yeux, et qu'il faut mettre l'enthousiasme dont les guides suisses paraissent être inspirés sur le compte de leur intérêt professionel, ce qui ne sau« rait avoir lieu dans le Bihar. Dans ce pays rarement visité, la profession de guide est totalement inconnue, et par conséquent aussi les qualités qui la recommandent.

Étudions plus en détail la nomenclature de la montagne dans les pays habités par les Roumains en commençant par la Transylvanie, contrée entourée presque de tous les côtés par des montagnes qui atteignent à de grandes hauteurs et qui renferment un plateau luimême assez élevé.

En partant de la frontière sud-ouest du pays, des confins du Banat de Temisoara (Temesvar), nous trouvons la montagne la plus élevée portant le nom de Vîrful Pietrei (pic de la pierre) autour duquel se groupent les pics secondaires suivants : 2

Môgura (s). Dealul negru. Dealul çjalben.

Muntelemic. Scârisoara. Nevoùtl.

Poiana Nedjei. Nedja. Dealul pchaelor.

Les ruisseaux et torrents qui les baignent portent les noms :

Bistra Morului (s). Fenesul (h). Hidegul (h).

Lâpitsnicul Riul alb.

A l'exception des deux ruisseaux Fenesid (Fenes en hongrois : étincelant) et Hidegul (froid) dont les noms sont d'origine hongroise, tous

1. AdolphSchmidt, Das Bihargebirge, dans Rœsler, Rom.Stud., p. 142, qui en déduit l'argument suivant : « Wùrde sien der Walache so zeigen, wenn er sien stels als den alten Bùrger dièses Bodens gefuhlt haette, wenn dieser ihm nichl in der That eine neue, rfoch nicht verlraut gewordene Heimat wsere? » Nous n'avons pas besoin de relever la valeur de cette tirade, qui n'est pas même basée sur une observation juste.

2. Tous ces noms ont été pris sur la carte des pays roumains dressée par l'étatmajor autrichien. Comparez ie dictionnaire de Trauenfeld et la géographie de Bielz. Nous marquons les noms slaves par une (s); les hongrois par une [h).

les noms de cotte région — et nous n'en avons rapporté qu'une très petite partie — sont roumains; quelques-uns d'entre eux, slaves.

Le bassin du Jiul supérieur, rivière qui prend sa source en Transylvanie, comprend les noms suivants des montagnes et cours d'eau principaux. Pics élevés : Râtezatul, Lancicul, Vîrful la Boi, Sigleul mare, Straja (s). Pics plus bas :

Vîrful Rades.

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