‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 19 sur 69 · RESUME · texte numérisé non relu

RESUME

J'ai noté les ressemblances et les dissemblances à mesure qu'elles se présentaient pendant l'examen méthodique des mouvements généraux de l'écriture. Il serait puéril, pour apprécier les résultats obtenus, de faire deux additions et de soustraire le plus petit nombre du plus grand. Dans les manifestations graphiques il y a une hiérarchie des signes. Les uns sont fondamentaux, essentiels, typiques, ce sont des marques qualitatives, les autres sont accessoires ou de portée moindre, ce sont des signes quantitatifs. Dans une expertise, la preuve qui résulte de toutes les comparaisons réunies n'est rendue décisiv^e que^par les signes qualitatifs.

Mais quels sont ces signes dans la comparaison des écritures? Ce sont les genres, espèces ou modes physiologiques qui, marquant tous les degrés du mode spécial d'activité qu'ils représentent, s'enregistrent le plus facilement et le plus nécessairement pour constituer l'identité du scripteur. Y a-t-il, chez un écrivain, une tendance vive à faire certains mouvements jusqu'à les rendre inévitables? Leurs représentations scripturales sont des signes qualitatifs. Ils sont plus fréquents dans les signes concernant l'intensité, la forme, la direction et la continuité que dans ceux qui se rapportent à la dimension et à

(1) L'Écriture et le Caractlre, p. 280. (Paris, P. Alcan, 189(5.)

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rordonnancG; parce que ce sont des genres plus importants du graphisme, dont le retentissement sur la physiologie du scripteur est plus profonde, plus étendue et plus inéluctable. On modifie aisément Tarrangement de son écriture; il est excessivement difficile de changer son intensité. Parvient-on cependant à modifier une des espèces de l'intensité, soitla vitesse, soitles angles, soit la netteté, etc.? Il se passe alors un phénomène des plus dignes d'attention, que j'ai signalé dans une publication antérieure : on voit apparaître dans récriture de celui qui se contrefoit des formes qui dénoncent d'un autre côté ce qu'il cherche à dissimuler.

Il ne cache les formes graphologiques de la finesse qu'en prenant celles des impénétrables- son activité contrainte se transforme en énergie, sa feiblesse en désordre, sa sottise en prétention, sa précision en clarté, son hésitation en lenteur, son égoïsme en dureté, etc. Et, s'il parvient à dominer une de ses tendances au point de la rendre méconnaissable^ c'est à l'aide d'une opposition absolue, en faisant anguleux tout ce qui est arrondi, léger ce qui est pâteux, etc.

Mais quand la plume ne trahit pas le scripteur en formant tout à coup le trait qu'il cherche à éliminer, c'est la physionomie de l'écriture qui est faussée, qui devient étrange, incoordonnée, et révèle à première vue l'inharmonie et l'invraisemblance de l'arrangement.

Jamais, en tout cas, l'on n'obtient la falsification totale d'une écriture courante, et même dans une copie servile et professionnelle un œil exercé trouve, dans certaines discordances qualitatives, la preuve de l'imitation.

Ces données, qu'il était utile de produire pour la compréhension de ce qui va suivre^ s'appliquent avec une certaine force à un document de trente lignes avec une documentation de vingt-neuf pages pour la comparaison...

Avons-nous trouvé des dissemblances qualitatives en comparant les deux sortes de pièces? Oui, dans toutes les espèces d'intensité (angulosité, netteté, vitesse) ; dans toutes les espèces de forme (forme des lettres, inégalité, naturel, gladiolement, grossissement)'-, dans la direction ascendante; dans toutes les esplces de continuité (inégalité, hésitation, séparation des lettres, différences de situation, contractions du tracé et dans la très importante et complexe dissemblance des doubles « s »)*, enfin dans V accentuation.

Ces témoignages sont si importants et ils se soutiennent si bien mutuellement qu'il ne faudrait rien moins que des ressemblances absolues entre tous les faits scripturaux non catalogués ci-dessus pour infirmer la conclusion cju'ils annoncent. Or, qu'avons-nous comme ressemblances qualitatives? Une seule, la sinuositée

C'est évidemment au-dessous des suppositions que l'on fait avant

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d'étudier à fond ces écritures. Mais il m'est impossible de considérer ici la rapidité et l'amplitude comme des ressemblances qualitatives. Si apparentes que soient ces similitudes, elles sont seulement quantitatives.

La rapidité est presque aussi grande, mais elle est obtenue à l'aide d'associations de mouvements d'ordre tout à fait différent : donc elle est foncièrement différente comme qualité, tout en étant à peu près pareille comme quantité.

L'amplitude nous apparaît aussi grandement semblable. Je voudrais, cependant, pour lui accorder une valeur franchement qualitative, la voir associée au naturel du tracé et appuyée sur une plus grande ressemblance des incgalités de dimension. Il y a aussi trop de mouvements inhibitoires dans la pièce X, et il est permis de supposer que l'écrivain a fait des efforts pour régler l'amplitude de ses mouvements. Ce n'est pas tine ressemblance franche et, dans une expertise en écriture, ce qui n est que similaire est différent.

On objectera que ces signes et quelques autres à peu près ressemblants peuvent être attribués à Dreyfus parce qu'il est capable de les produire et qu'il trace la forme proche de celle-là. C'est un raisonnement hardi et qui peut trouver son application juste- je ne craindrais pas de m'en servir, dans certains cas, pour appuyer des jjreiives déjà satisfaisantes . Mais il m'est impossible de systématiser ce raisonnement et de dire tout au long d'une expertise, comme seul argument à opposer à des feits indiscutables : « Voici un trait qui ne ressemble pas absolument à celui-là, mais ça ne fait rien. L'écrivain de la pièce X n'est pas très éloigné d'être celui des pièces de comparaison, donc c'est le même. » Cela ne détruirait, du reste, aucune des preuves du contraire.

Ainsi donc, alors que les dissemblances quahtatives s'appliquent à tant de marques de l'écriture, et même à des genres entiers avec toutes leurs espèces, nous n'avons, a une exception près, que des ressemblances secondaires à opposer. Mais nous avons aussi des dissemblances secondaires! .Si l'ordonnance des lignes est semblable en ce qui concerne leurs terminaisons, elle ne l'est plus du tout au sujet d'une caractéristique constante du début de ces mêmes lignes.

Ces différences s'appliquant à des faits trop particuliers, ou à des faits généraux peu marqués, ne peuvent soutenir aucune argumentation sérieuse * elles s'annulent réciproquement et si elles se représentaient seules tout au long d'une expertise, elles obligeraient encore l'expert à conclure à la non identité.

Mais que dire des faits indéterminés, des similitudes banales, par exemple de la grosseur moyenne, nullement caractéristique, de l'écriture de la pièce X, ressemblant à la grosseur moyenne et non

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caractéristique de récriture de Dreyfus? Ce sont là des faits négatifs qui ne méritent pas d'être résumés.

DIFFERENCIATION GRAPHOLOGIQUE

Il résulte de tout ce qui précède que la différenciation des deux écritures permet de les attribuer graphologiquement à deux personnalités distinctes.

Celle de Dreyfus révèle une intelligence assez vive, débrouillarde, capable de s'élever jusqu'au talent pourvu que ce soit dans une seule direction.

Son caractère est, tout à la fois, très sensible et très renfermé, presque insaisissable. Il a quelque chose de dur et de hautain qui éloigne la sympathie affectueuse. Il est doué d'une énergie et d'une persévérance remarquables .

L'autre écriture, celle de la pièce de question, nous dit une intelligence peut-être aussi cultivée que celle de Dreyfus, mais un esprit faux et illogique : ce qui est le contraire des qualités de Dreyfus.

Son émotivité est extrême. C'est une nature fausse, menteuse, profondément antipathique.

Son énergie est faible, inconstante, et ses passions se trouvent à la merci des caprices de son imagination et de son jugement médiocre.

On comprend très bien que cet esprit-là ait écrit la pièce X, si incohérente qu'il est impossible de savoir si le projet de manuel de tir est livré, ou promis, ou copié. Dreyfus eût été plus clair.

Entre les deux hommes il y a une différence fondamentale : Dreyfus est médiocrement sociable, mais il est un caractère* l'auteur du document X est plus en dehors, extrêmement fourbe, dangereux et sans caractère.

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