CARACTERES DIFFÉRENTIELS
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l^^Q UNE ERREUR JUDICIAIRE
En sorte qu'en résumé, la présente expertise se trouve constater qu'il existe treize probabilités que les pièces de question et de comparaison ont été exécutées par la même main ; et que les probabilités qu'elles sont Toeuvre de deux écrivains diiférents sont environ quatre fois plus nombreuses si l'on tient compte, encore bien que logiquement leur valeur soit insignifiante, de Fatténuation des analogies.
Nï^UVIEME OPERATION
COXCLUSIOÎsS
I^ De Fexpertise en écritures dont les opérations précèdent résultent les conclusions suivantes déduites simplement de la calligraphie de la pièce unique de question, d'une part, et des pièces de comparaison, d'autre part, telles que l'état en est constaté sous la première opération, abstraction faite de toutes considérations morales ou autres, et sous la réserve expresse de la conformité absolument exacte de l'original de la pièce de question avec le fac-similé versé à l'expertise; la non conformité ou même la simple diiférence qui existerait entre cet original et ce fac-similé, comme il en existe quelquesunes entre les originaux des pièces de comparaison et leurs facsimilé, pouvant à la rigueur vicier l'expertise dans quelque mesure.
Ces conclusions dériveront purement et simplement de la récapitulation des probabilités pour ou contre la confection de la pièce de question par le même écrivain ou un écrivain autre que celui des pièces de comparaison; telles que ces probabilités ont été récapitulées dans l'opération qui précède et s'élevant environ à plus de 75 0/0, contre 25, en faveur de l'hypothèse de deux écrivains.
Et a ce sujet une observation s'impose, c'est que la question qui a fait l'objet de l'expertise telle qu'elle a été formulée sous la deuxième opération se dédouble et donne lieu à deux hypothèses qui doivent être examinées successivement puisque toutes les deux expliquent l'existence de la pièce de question.
D'où il suit qu'en réalité il n'y a pas seulement à conclure sur le fait unique de la confection par une même main des diiîérentes pièces dont l'examen a fait l'objet de la présente expertise, mais il y a en outre à envisager le cas où ces différents documents auraient été écrits par une même main dans des conditions absolument différentes qui auraient dénaturé le graphisme au point de lui donner une autre physionomie»
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En un mot, la pièce de question a été écrite par un écrivain différent de celui des pièces de comparaison, ou bien cette pièce de question et les pièces de comparaison ont été écrites par une main unique, et, dans ce dernier cas, cette main a donné un produit soit dénaturé, soit contrefait-, c'est ce qui va être examiné sous les paragraphes suivants.
II. — Pour donner une solution à la première de ces deux hypothèses et se prononcer sur le fait de la pièce de question écrite par la main d'un écrivain inconnu et les pièces de comparaison écrites par la main d'un autre écrivain, il se présente doux ordres de considérations à examiner.
Premièrement, si l'on se reporte à la récapitulation des probabilités faites sous Topération qui précède, la certitude absolue n'existant pas plus en matière d'expertise qu'en tout autre ordre de connaissances ou même de sciences, il est permis et il est logique d'affirmer que dans tous les cas toutes les diverses opérations de la présente expertise tendent à démontrer que la pièce de question n'a pas été écrite par la main qui a écrit les pièces de comparaison, les probabilités qui militent en ce sens étant plus nombreuses que celles qui tendent à identifier les écrivains des deux séries de documents.
Mais il se trouve que ces probabilités de caractères différentiels sont renforcées par un autre ordre de considérations tirées également de la calligraphie des pièces.
Et d'abord, toute pièce non datée, ni signée est légitimement suspecte : c'est le cas de la pièce de question • mais elle contient dans son texte d'autres motifs également légitimes de suspicion.
Parmi ceux qui ont déjà été mentionnés sans y insister aucunement au cours de la troisième opération, il y en a quelques-uns qui peuvent avoir une réelle importance et qui peuvent s'énumérer ainsi :
1° Les lettres écolières et graphiques qui font ordinairement partie de l'alphabet des copistes et simples employés de bureau, telles que la lettre S initiale et M de Madagascar;
2° Les points d'hésitation, éraillures des traits, retouches, recharges d'encre, qui généralement témoignent d'un graphisme laborieusement conçu et confectionné sinon copié-,
3° Les multiples trains d'écriture qu'on ne saurait ramener incontestablement à moins de deux, l'un pour la première moitié, et l'autre pour la seconde moitié du document et qui sont ordinairement l'indice d'une écriture confectionnée à plusieurs reprises, sans
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unité de physionomie scripturale ni unité de Téfat psychique et de l'excitation sous laquelle est placé Técrivain-,
4° Les lignes tassées dans la seconde moitié du document comme il arrive presque toutes les fois qu'on a mal calculé les dimensions d'un blanc à remplir et que Ton se trouve contraint à serrer l'écriture au fur et à mesure que l'on arrive à la fin de la page -,
5° L'élargissement proportionnel de la dernière ligne qui semble témoigner d'un effort pour revenir au train primitif de l'écriture-
6° La diversité au moins apparente de l'encre employée pour la confection du document et qui ne présente pas le même aspect au commencement et à la fin^ dans la reproduction photographique*
^ 7° L'absence de tout trait mouvementé de départ et de jambage aisément développé ;
8° La physionomie morte de l'écriture, et l'exagération qui se manifeste dans les traits dont la morphologie est commune avec ceux du graphisme des pièces de comparaison -, exagération qui fait que le graphisme de la pièce de question semble être en partie la caricature de celui des pièces de comparaison; là où l'écrivain de ces dernières pièces trempe la pointe du bec de sa plume dans l'encrier, l'écrivain de la pièce de question semblant y plonger non seulement son porte-plume tout entier, mais encore ses deux mains et ses deux pieds -,
9° Et enfin la présence de l'idiotisme scriptural et alphabétique dont il a été fait mention sous le paragraphe deuxième de la troisième opération et qui, avec quelques autres signes, serait probablement un des critères pouvant servir à retrouver le véritable écrivain de la pièce de question.
Si les fac-similé soumis a l'expertise sont bien les reproductions d'un document authentique soumis déjà à des vérifications juridiques, il semble en outre étrange que l'opération photographique n'ait pas reproduit de mention ne varietur et ne fournisse aussi aucun renseignement sur la nature du papier qui a reçu récriture de la pièce de question.
Dans tous les cas, quelque valeur qu'aient ces raisons de suspicion par rapport au document dont s'agit, comme aussi toutes celles déjà présentées ou mentionnées au cours du présent rapport, elles ne tendent pas moins indirectement à renforcer la valeur des arguments qui militent en faveur de l'hypothèse de deux écrivains,
III. — A l'égard de l'hypothèse d'une modification et d'une falsification de récriture de l'écrivain des pièces de comparaison dans
la circonstance où a été écrite la pièce de question, il y a lieu, d'examiner :
- 1^ S'il est possible que l'écrivain des pièces de comparaison ait pu écrire la pièce de question *,
2** Si subsidialrement récriture inégale de cet écrivain n'a pas pu devenir celle de la pièce de question sous rinfiuence d'une cause obscure.
Un fait d'expérience courante répond au premier de ces deux!, aléas-, il est impossible (et l'expérience est facile à renouveler pour, n'importe quiet autant de fois qu'on le désire), il est impossible a ' un écrivain, même en s'efforçant d'y mettre toute son attention, de' contrefaire et de falsifier son graphisme naturel et normal sans laisser échapper quelques-unes des impulsions de son activité mus'-; culaire inconsciente, suivant les formes et directions qu'elles prennent habituellement^ comme il est impossible à un homme quelconque de rester une demi-heure immobile sans extérioriser un tressaillemeut du un geste involontaire.
Or, dans Tespèce, on ne rencontre pas un seul trait de départ rapide aux lettres initiales, aucune projection exagérée des hampes de lettres vers les lignes supérieures, aucune liaison anormale et" vive de traits ou accents avec les lettres initiales des mots suivants,''' ni aucun des idiotismes les plus accentués et les plus invétérés dé" l'écrivain des pièces de comparaison-, ce qui serait infailliblement arrivé au moins une fois, si l'écrivain était le même pour les pièces'' de comparaison et la pièce de question, et dans le cas même où cet^ écrivain aurait falsifié sa propre écriture. < ^
Une seule question reste à examiner, c'est celle de la transformation possible du graphisme des pièces de comparaison en celuî^' de la pièce de question.
Le cas de la falsification volontaire vient d'être examiné et jugé irréalisable par qui que ce soit et en employant n'importe quel procédé-, tout écrivain laissant forcément quelques traces de sa propre^! originalité dans un espace de trente lignes, ce qui inciterait fort à ^ penser que ce ne serait pas l'écrivain des pièces de comparaison, mais bien plutôt celui de la pièce de question qui aurait falsifié son^^ écriture. ,
En dehors de la falsification volontaire, il reste le cas d'une transformation inconsciente qui serait à la rigneur possible mais seulement partiellement, et sous le coup d'une violente émotion dépres-"sive surtout . .
Dans le cas d'une émotion violente, il est impossible que le désarroi dans lequel se trouve l'écrivain ne facilite pas, au contraire, la pro-^
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duction de traits rapides et accessoires, analogues à ceux dont il a été parlé ci-dessus.
Enfin, dans ce même désarroi préjugé de l'émotivité de Técrivain, où rirradiation de Fébranlement nerveux et musculaire donne lieu . à des contre-balancements excessivement compliqués d'impulsions de directions diverses et même contradictoires, il ne serait pas possible à un écrivain d'avoir tracé avec autant de netteté et de relief qu'elles en ont dans la pièce de question les formes calligraphiques des lettres S et M déjà mentionnées plus haut ; d'ailleurs le fait est démenti par le graphisme mort et appliqué sinon à main posée de la pièce de question.
En définitive, il résulte tant des constatations dont le compte rendu précède que de celles généralement quelconques dont la récapitulation a été faite sous la neuvième opération, qu'il y a autant de différences scripturales entre la pièce de question et les pièces de comparaison, qu'il y en aurait, pour prendre une comparaison parfaitement exacte, entre un homme mort et ce même homme vivant.
JEn conséquence cette conclusion générale s'impose que toutes les %)ieces versées à V expertise n'ont pas été écrites par la même main; que la pièce de question est V œuvre d'un écrivain inconnu qui a laissé des traces de sa facture personnelle, et que les pièces de comparaison sont V œuvre d'un autre écrivain.
Y.i les quelques analogies qui se rencontrent dans les deux séries des documents ne sauraient en rien infirmer cette conclusion générale. Il est même extraordinaire qu'elles ne soient pas plus nombreuses, soit qu'il y ait un seul écrivain, soit qu'il y en ait deux, des écritures quelconques n'étant d'ailleurs pas rares, dans lesquelles on pourrait retrouver autant d'analogies avec la pièce de question qu'il en existe entre cette dernière et les pièces de comparaison.
Si enfin, contre toutes les apparences et en dépit des déductions et constatations consignées au présent rapport, il n'existait effectivement qu'un seul écrivain, ce serait le cas de répéter la parole célèbre : «Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité, que ce serait mal juger que de ne pas s'y laisser tromper. »
Ni l'histoire des expertises en écritures, ni la pratique de vingt ou trente années de n'importe quel graphologue ou expert en écritures, n'est au surplus, capable de fournir un seul exemple d'un tel faussaire et d'une telle fausseté ; cette conjecture est donc infiniment peu probable dans l'espèce.
De tout ce que dessus a été dressé pour servir et valoir ce que de droit, le présent rapport rédigé sur papier libre et non enregistré,
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attendu sa nature de renseignements amiables et auquel il a été vaqué depuis le lundi 10 mai jusqu'au vendredi 18 juin 1897.
Et comme la mission de l'expert se trouve ainsi remplie après que le tableau synoptique des lettres minuscules, énoncé sous le paragraphe II de la sixième opération, y a été joint et annexé, le présent rapport est demeuré clos et arrêté après avoir été certifié véritable et signé par Fexpert soussigné.
Issoudun, ce 18 juin 1897.
Certifié et signé : G. BRIDIER.
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