RAPPORT SUR L'AFFAIRE DU CAPITAINE DREYFUS
EXPERTISE GRAPHOLOGIQUE
Par M. A. de Rougemont
La question posée est de savoir si l'écriture du document incriminé est, oui ou non, celle du capitaine Dreyfus.
Cette question ne peut se trancher du coup. Elle demande une étude sérieuse, car on ne peut nier qu'a première vue, l'écriture du bordereau ne frappe par un certain air de ressemblance avec celle des lettres authentiques du capitaine Dreyfus.
Aussi, prévenu comme on l'est contre le « traître » Dreyfus, est-on tenté de s'écrier tout aussitôt : « Cela saute aux yeux, c'est bien lui le coupable. »
Si, cependant, l'on jette un regard moins superficiel sur les documents en question, des doutes naissent, de nombreux points d'interrogation surgissent. On est comme forcé de se rendre compte que l'impression qui se dégage de l'ensemble de ces deux écritures n'est pas la même et qu'une même main ne peut les avoir tracées.
Puis, à mesure aussi que l'on examine de plus près les détails, on est amené à constater que si ces écritures ont entre elles de certains points de ressemblance, les dissemblances ne laissent pas que de s'y faire voir en nombre bien autrement considérable encore.
Il y a donc là un véritable problème, et des plus intéressants, pour ne pas dire des plus poigmants, à résoudre.
Feu l'abbé Michon, une autorité de premier ordre en pareille matière, disait que, dans les cas du genre de celui qui nous occupe, il ne fallait pas s'arrêter aux ressemblances que l'on constate dans
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les écritures, mais bien plutôt porter toute son attention sur les dissemblances qui s'y font jour.
Et, certes, il avait bien raison! Parce que deux personnes ont, par exemple, des yeux bruns et un nez aquilin, sont-elles pour cela une seule et même personne?
Il en est de même pour les écritures. Plusieurs peuvent avoir entre elles des traits de ressemblance frappants, et cependant provenir de personnes différentes.
Ainsi se fera que tel ou tel mot ou fraction de mot de l'écriture du capitaine Dreyfus pourra fort bien avoir une ressemblance marquée avec le même mot ou fraction de mot de l'écriture incriminée, sans que cela tire à conséquence. Cette constatation n'a rien encore de concluant^ car, je le répète, quantité d'écritures se ressemblent, et il sera toujours possible de leur trouver tel ou tel trait commun.
Non, avec cette manière-là de procéder, on ne peut que patauger. On en est réduit à de simples conjectures ou présomptions, et, fait grave, on, court grand risque, en influençant les juges, de faire condamner les innocents en laissant échapper les vrais coupables. A ma ,: connaissance, plus d'une fois déjà, ce cas s'est présenté.
Mais, depuis la découverte de la graphologie, il existe fort heureu-.^ sèment uiï. moyen. bien autrement sûr d'arriver au but que l'on se propose, soit de pouvoir constater l'identité de la personne incriminée... ou son innocence.
Il se trouve, en effet, qu'à notre insu, tous, du plus au moins, > nous avons dans notre écriture certaines lettres, certains traits ^ particuliers, originaux, parfois même bizarres, appelés en termes techniques « idiotismes », que nous n'avons appris sur les bancs d'aucune école, mais que, sans- nous en rendre compte, nous nous .sommes fabriqués nous-mêmes. Or, ces particularités-là de nos écritures^ bien entendu lorsqu'elles- sont constantes, se .répètent ; fréquemment, nous trahissent et aident à faire établir notre identité, tout aussi 'sûrement que le feraient, par exemple, pour nos ' personnes) dv3 certaines marques particulières sur notre visage.
L'essentiel est donc- de savoir découvrir ces « idiotismes ». Il .en >existe dans toutes l'es écritures, mais parfois ils sont fort peu visibles. Dans le document incriminé, -il s'en trouve heureusement ; de nombreux et fort bien caractérisés.
Mais auparavant; un point à éclaircir est de savoir si peut-être ce dit document serait Tœuvre d'un faussaire, s'il est d'une écriture contrefaite;, déguisée. ; . .^ ^
Et ici,, deux suppositions se présentent. .Ou, bien ^le capitaine , Dreyfus ;aura. cherché à donner le change, en contrefaisant son écri- ^
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ture, ou bien au contraire, pour le perdre, des tiers, des ennemis à lui, se seraient efforcés d'imiter de leur mieux son écriture. Voyons si Tune ou lautre de ces suppositions peut se soutenir.
Tout esprit non prévenu, tout individu qui a des yeux pour voir, toute personne surtout qui a fait de la graphologie une étude quelque peu approfondie, se rendra bientôt compte que le bordereau incriminé est d'une écriture naturelle^ non contrefaite, et rendant bien la personnalité vraie de celui qui a tenu la plume.
Toutefois, si l'écriture n'est ni redressée, ni renversée, ni contrefaite, elle manque, il est vrai, au départ surtout, d'abandon et de spontanéité. Elle a ce quelque chose de contraint et de gêné, que l'on observe dans nos écritures, alors que nous nous trouvons dans un état d'âme ou dans des circonstances anormales, exceptionnelles. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, le « traître», dirait-on, ne se sentait guère à l'aise.
Mais plus bas, la physionomie de l'écriture change, et le dernier paragraphe, commençant par ces mots : « A moins que vous ne vouliez », a même ce cachet de laisser aller négligent qui souvent caractérise la fin de nos lettres, et qui est la négation même de toute pensée de déguisement.
Le traître s'y livre donc à nous à face découverte! Or — ûiit sur lequel je désire attirer tout particulièrement l'attention^ — c'est précisément ici que la dissemblance entre l'écriture du bordereau et celle des lettres authentiques du capitaine Dreyfus frappe le plus ^ les yeux et s'impose à notre esprit, alors qu'il est cependant de toute évidence que, si le capitaine Dreyfus était l'auteur du bordereau, nous devrions logiquement arriver à la constatation inverse.
D'ailleurs, sans entrer même dans tous ces détails, ne saute-t-il 'pas aux yeux que celui qui cherche à contrefaire son écriture a grand soin de s'en fabriquer une autre, aussi dissemblable que possible de la première? Et pour cela, son premier soin ne sera-i-il pas de la renverser, cette écriture, ou du moins de ne pas lui laisser son inclinaison habituelle?
Or ici, ce qui contribue beaucoup à donner à ces écritures ce faux air de ressemblance, c'est précisément cette similitude de leur inclinaison et ce fait, à lui seul déjà, ne suffirait-il pas pour innocenter le capitaine Dreyfus?
^ Par contre, ce même fait, cette similitude d'inclinaison des écritures, rendrait déjà bien plus plausible la supposition qu'on aurait cherché à imiter son écriture.
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Toutefois, il faudrait admettre chez celui qui aurait tenté la chose une perversion morale si odieuse, une haine personnelle si féroce que j'ai peine à croire à pareille noirceur. En tout cas, ledit s'y serait pris de manière bien maladroite et n'aurait g-uère dû avoir connaissance de la graphologie, puisqu'il n'aurait su ni imiter les « idiotismes » de Dreyfus, ni se garer des siens propres. Aussi, sans pouvoir rejeter absolument cette hypothèse, tout me porte cependant îi croire que nous avons dans le document incriminé l'écriture naturelle du vrai coupable.
Cela dit, procédons, sans plus de retard, à un examen comparatif approfondi des pièces.
A première vue, le document incriminé a, nous venons de le dire, un certain air de ressemblance avec les lettres du capitaine Dreyfus.
En effet, l'écriture de ces divers documents est petite, noire, assez tassée, inclinée à droite^ la lumière y circule, les lignes n'y sont point enchevêtrées. Puis, bordereau comme lettres du capitaine nous parlent d'individus à volonté prononcée, ayant un esprit cultivé, le sens du beau esthétique, point poseurs et ayant cette simplicité d'allure, cette précision et cette concision qui d'ordinaire caractérisent les militaires.
Enfin, plusieurs lettres ou fractions de mots du bordereau — ainsi^ les lettres « près » du mot « après » (lignes 22 et 25) — ont une analogie frappante avec les mêmes mots dans les lettres de Dreyfus.
Aussi conçoit-on jusqu'à un certain point que ceci ait pu donner le change, et que l'on ait cru pouvoir en inférer la culpabilité du capitaine.
Et cependant, ce n'en est pas moins une erreur profonde !
Pour s'en convaincre, il faut chercher à bien se pénétrer de chacune de ces deux écritures et à leur donner vie en soi. si je puis m'exprimer ainsi.
Bien vite on se rend compte alors de combien petite valeur sont ces divers points de ressemblance, neutralisés qu'ils sont par des dissemblances bien autrement nombreuses et caractéristiques. Puis surtout, on se trouve peu à peu amené à constater que de Tensemble de l'écriture du bordereau, il se dégage une physionomie toute différente, je dirais même, à bien des égards, inverse de celle qui ressort des lettres du capitaine Dreyfus, physionomie sournoise, plus lourde, plus sensuelle, et d'autre part bien moins vive, bien moins anguleuse.
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En effet, si le côté volontaire de l'être est fortement représenté chez le capitaine, tout comme chez Fauteur du bordereau incriminé — que, pour simplifier, j'appellerai dorénavant X... — il y a cependant entre eux, même sar ce point, une grande différence.
Si, chez Dreyfus, cette volonté est surtout vive, aiguë, facilement irritée, elle est, par contre, avant tout réfléchie chez X...
Puis, s'il est des courbes dans l'écriture de ce dernier, on n'en rencontre guère dans les lettres du capitaine Dreyfus, où l'angle bien plutôt règne en souverain maître.
Ses « o » minuscules en particulier — à l'inverse de ceux de X... • — ont tous à leur base une forme triangulaire qui nous en dit long sur sa spontanéité, son irréflexion, son absence de douceur et de moelleux. Le sentimentalisme et le capitaine Dreyfus n'entrent certainement pas par la même porte.
Ceci, du reste, n'est que la forme, le dehors, et n'empêche point que, de nature, Dreyfus ne soit aimable, fortement aimant, capable même de grands dévouements.
Mais, je le répète, la forme est souvent sèche et cassante. Il a pu se faire des ennemis.
Plus jeune que X..., Dreyfus a un besoin intense de vie et d'action. Il semble être constamment plus ou moins sous pression. Il a le sang chaud et parfois part comme un bouchon de Champagne.
Il n'y va pas par deux chemins. Les compliments et la flatterie ne sont pas son fait.
Par vivacité de sentiments, il pousse parfois les choses à l'extrême et se complaît en de certains superlatifs. Son jugement n'est guère calme et froid comme celui de X...
Il est fier, conscient de sa force et, comme les gens à qui la vie sourit, il s'admire quelque peu : encore un point où il diffère de X..., ce qu'entre autres trahit à l'œil la forme si différente de leurs L majuscules.
Avec cela, le capitaine Dreyfus s'efforce de se dominer. Etant très intelligent, capable, positif, pratique, l'expérience de la vie lui a fait sentir le danger d'un naturel de premier mouvement comme le sien. L'instinct de conservation personnelle s'est chez lui fortement réveillé. Il cherchera à ne pas prêter le flanc.
X..., lui, est bien plutôt un fourbe qui se cache. Et cependant, il n'est point un être vulgaire, loin de là. Il a conservé des dehors absolument corrects et donne ainsi le change. Il est d'ailleurs éminemment doué.
Le sens esthétique, la simplicité de bon aloi qui se dégagent de ses belles majuscules et de plusieurs de ses minuscules nous en font foi et nous disent un esprit fort cultivé.
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Il agit avec calme, prudence extrême et préméditation, et possède un empire sur soi, une souplesse, une habileté de dissimulation
rares.
Par contre, fait étrange, il n'est ni un avide, ni un cupide, bien
plutôt un dévoyé.
En effet, son écriture laisse l'impression d'une intelligence de premier ordre, mais d'un caractère moral en bon train de faire naufrage complet.
Cependant, il surnage encore comme des vestiges d'une grande loyauté et bonté d'âme natives.
C'est là ce que nous révèle cet étrange contraste entre ses lettres,^ les unes —en petit nombre — belles, ouvertes et harmoniques; les autres, qui foisonnent, comprimées, étriquées, sales et contournées.
Du reste, il n'est point heureux, le traître! Son écriture nous parle de malaise, de mécontentement, de tristesses secrètes, de déchéance.
Quel contraste avec l'écriture du capitaine Dreyfus, où tout est ardeur, sève de jeunesse, espoir et bonheur!
Toutefois, récriture du capitaine nous dit qu'il a dû se passer, jadis, un fait qui l'a des plus vivement et péniblement impressionné et qui a marqué dans sa vie.
Il en est guéri, mais le souvenir lui en reste vivant.
Ce qu'il a dû souffrir, alors et depuis son arrestation, lui, un loyal soldat, un sensitif numéro un, Dieu seul le sait!
Il aura' eu des moments d'indignation, d'irritation extrême, do désespoir sans doute, mais il ne se sera pas abandonné, car sa signature nous dit que la dernière note de son être est une ténacité, une énergie quasi-indomptables.
Et voilà l'homme dont on voudrait faire un lâche et un traître !
L'analyse de ces deux caractères nous fait voir leur dissemblance extrême. ■ '
L'un, le capitaine Dreyfus, spontané, plein de vie et d'action, est tout d'une pièce, tout d'un jet.
L'autre, le traître X..., est un être double; tout chez lui est réflexion, calcul, incohérence, contrastes surprenants!...
Et Ton voudrait faire de ces deux contraires une seule et même personne î . - . '
'Et maintenant examinons de plus près quelques-unes des principales ; dissemblances qui se font jour entre l'écriture du document: incriminé et celle des lettres du capitaine Dreyfus-
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1° J'ai déjà parlé des «o» minuscules bizarres qu'on remarque dans ces dernières.
En effet, ilsjont tous sans exception une forme aiguë, triangulaire, qui contraste absolument avec les « o » allongés, sinon même arrondis du bordereau. (Voir en particulier les « o » des lignes 15, 28 et 29 du bordereau.)
2"^ A peu d'exceptions près, tous les « d » minuscules dudit bordereau ont une forme inverse de celle des « d » du capitaine Dreyfus. Les «d » de ce dernier sont tous, du moins au commencement des mots, à hampes droites.
Ceux de X..., par contre, sont tous, à part deux (lignes 2 et 21), des « d » dits « de la liaison des idées » — en suite de leur hampe plus ou moins recourbée et se liant à la lettre qui suit.
Ces « d » dénotent toujours une grande maturité de l'esprit et une forte dose de réflexion et de logique.
3° Dans les lettres du capitaine Dreyfus, quantité de lettres minuscules qui commencent les mots, ainsi les « p, c,,s, v, r », etc., ont une tendance plus ou moins prononcée à s'élever anormalement au-dessus des autres lettres.
On ne remarque rien de semblable dans le bordereau.
4*" Par contre, plusieurs « f » de ce bordereau présentent une particularité étrange au bas de la hampe. (Voir : >7«y>^-., ligne 4;
/ffy,^^^, ligne 11.) . ^
Je n'en ai pas trouvé trace dans les lettres de Dreyfus.
5o Le seul L majuscule du bordereau me frappe par son contraste absolu avec ceux du capitaine Dreyfus, qui tous sont des L dits
« d'admiration de soi ». (Bordereau : ^ -, Dreyfus : '^ -)
6° J'observe aussi que le seul J majuscule de X... (dernière ligne) descend *sous la ligne, ce que ne font jamais les J du capitaine Dreyfus.
Je pourrais allonger indéfiniment cette liste, attirer l'attention sur quantité d'autres dissemblances entre ces écritures, mais je crois en avoir dit assez pour donner sérieusement à réfléchir à tout esprit impartial et lui inspirer les doutes les mieux motivés sur la prétendue culpabilité du capitaine Dreyfus.
Toutefois, pour faire jaillir si possible la lumière plus complètement encore, je tiens à mettre au grand jour deux idiotismes du bordereau, si caractéristiques qu'ils nous autorisent à dénoncer » avec certitude absolue, comme étant le vrai traître, celui dans
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^^^ l-'NE ERREUR JUDICIAIRE
récriture duquel, en sus des signes indiqués tout a l'heure, ils se retrouveraient l'un et l'autre. Les voici :
lo La forme bizarre des « s » doubles ;
2° La forme non moins bizarre du mot «je » minuscule.
a) Depuis vingt ans et plus que je m'occupe de graphologie, je n'ai que fort rarement encore rencontré cette forme spéciale des « ss » de la pièce incriminée (voir « adresse », lignes 2 et 28 ; << intéresse », ligne 24, etc.) et jamais identique à celle-ci. Si donc j'en eusse retrouvé la moindre trace dans quelqu'une des nombreuses lettres du capitaine Dreyfus que j'ai eues sous les yeux, je n'aurais pu m'empêcher d'y voir une présomption écrasante de sa culpabilité.
Mais il n'en est rien. Au contraire, tous les « ss » de Dreyfus ont la structure inverse : au lieu d'un petit « s » suivi d'une barre épaisse : ^ (double « ss » du bordereau) nous avons un « s » allongé suivi d'un petit «s» : ^^ , ou aussi deux «ss » normaux, d'égale hauteur.
Impossible de supposer dissemblance plus patente!
Or, nous avons vu précédemment qu'avec pleine sécurité nous pouvions écarter tonte idée de falsification d'écriture.
b) Le petit mot « je », si insignifiant en apparence, ne va pas moins nous permettre de couronner notre édifice de la manière la plus imprévue.
Il nous offre en effet un phénomène des plus rares : la coïncidence d'un double idiotisme, soit le fait que, et le capitaine Dreyfus et X..., ont chacun une manière originale et bizarre, mais diamétralement opposée l'une à l'autre, d'écrire le mot « je ». Les quatre fois — lignes 2, 16, 25 et 26 — que ce mot se rencontre dans le bordereau, il est composé d'un « j » en forme de barre épaisse et fortement inclinée à droite, suivi à une distance plus ou moins considérable d'un « e » s'en allant en sens inverse : / •" ^^ ^ ' /
Chez le capitaine Dreyfus, le «j», au lieu d'une barre épaisse, nous offre au contraire un long trait effilé, suivi d'un petit quelque
chose qui doit signifier r«e» : ^ J^ y^ f
Peut-on imaginer un contraste plus absolu !
Or, ce «j » du capitaine Dreyfus, qui ainsi se soude à r« e» qui le suit, ne nous dit-il pas ce caractère tout d'un jet, tout d'une pièce, dont je parlais tout à l'heure; et ce « j » du bordereau incriminé, qui en quelque sorte divorce d'avec son « e », ne pourrait-il pas
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servir d'emblème à ce dualisme dont nous avons constaté Texistence dans récriture du vrai traître?
Et Ton oserait soutenir encore que le capitaine Dreyfus est l'auteur du document incriminé !
Résumant en quelques mots tout ce qui précède, je conclus et je dis :
lo L'écriture du capitaine Dreyfus, jugée graphologiquement, le met absolument à couvert de la supposition de pouvoir être un lâche et un traître.
2° Les dissemblances si nombreuses et si profondes qui existent entre l'écriture du bordereau et celle des lettres authentiques du capitaine Dreyfus prouvent jusqu'à l'évidence qu'une seule et même main ne peut les avoir tracés.
Je tiens encore à dire en terminant que Texamen des pièces que l'on soumet à l'analyse graphologique ne permet pas toujours d'aboutir à une certitude aussi absolue.
Mais dans ce cas-ci, le doute n'est pas possible.
Pour moi, j'affirme, sans crainte aucune de me tromper, que jamais le capitaine Dreyfus n'a été l'auteur du document incriminé ; tôt ou tard les faits le prouveront.
Cela étant, comment ne pas reconnaître que la revision du procès condamnant le capitaine Dreyfus à la déportation, s'impose comme un acte de justice élémentaire !
Encore un mot !
Au moment de poser la plume, je jette un dernier regard sur le fatal bordereau, et, une fois de plus, les contrastes surprenants qui s'y font jour se dressent devant mes yeux. Oui, comment, par quel funeste concours de circonstances, cette intelligence de premier ordre, cette nature d'élite qu'était jadis, k ce que nous révèle son écriture, l'auteur du bordereau, l'X... inconnu, en a-t-il pu venir, non seulement à trahir son pays, mais lâcheté si possible plus insigne encore, comment a-t-il pu voir condamner en son lieu et place, à une peine terrible et infamante, un innocent?
Eh bien^ je ne crains pas de le dire, ce lâche, ce traître-là, je le plains du fond de mon âme, car, quelque bas tombé qu'il soit, il
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n'aura pu étouffer en lui ce reste de loyauté, oui, je le répète, de grande loyauté dont son écriture fait foi.
Il doit donc horriblement souffrir, éprouver une intolérable douleur. Qui nous dira le drame terrible qui, à l'insu de tous, se passe en son for intérieur?
Aussi, quelque absurde que cela puisse sembler, quelque étrange qu'il me paraisse à moi-même d'avoir à écrire la chose, je suis comme forcé de le dire ici : Il ne me semble point impossible, j'ose même Tespérer, que, bourrelé de remords, poussé par les cris de sa conscience et craignant d'ailleurs de se voir un jour ou l'autre trahi par son écriture, le vrai coupable ne se décide à se dénoncer luimcme (ce fait s'est déjà vu), et à mettre ainsi, sans plus tarder, un terme aux tortures atroces autant qu'imméritées que, par son crime sans nom, il inflige depuis passé deux ans et demi au capitaine Dreyfus, à sa femme, à ses enfants.