NOM OFF
Oui, mais c'est que ce n'est pas drôle du tout, me voilà forcé de garder ma porte...
LE COMTE
Et comment cela t'est-il arrivé? Car, enfin, tu attendais une femme. T'aurait-elle fait faux bond?
A-t-elle manqué au rendez-vous? Conte-moi donc un peu cela.
N OM 0 F F
Oh! mon ami,... mon histoire est bien simple. Cette dame était venue chez moi pour me consulter au sujet d'une affaire épineuse, qui avait rapport à une de ses amies; celle-ci se trouvait dans une position difficile, dont il lui fallait sortir à tout prix. Aussi, après que j'eus dit mon avis, fourni une idée...
LE COMTE
Ah ! c'est toi qui lui as indiqué le moyen de se tirer d'embarras?
Oui, mon ami... tu semblés douter de mes capacités consultatives...
LE COMTE
Nullement, mon cher, nullement.
NOMOFF.
Ah! c'est que, vois-tu, on a aussi ses petits moyens, ses idées ; on n'est pas aussi maladroit, qu'on
en a l'air ! Et puis, entre nous soit dit, le hasard s'est mis de la partie et a complété l'œuvre de l'imaginative. Aussi, après que j'eus dit mon avis, la consultation se trouva close d'elle-même et la dame me quitta.
LE COMTE
Comment, et c'est tout ?
NOMOFF.
Non, pas tout-à-fait. Pendant que j'étais allé voir si sa voiture était là... car, mes domestiques n'y étant pas, je suis obligé de faire mon service moi-même. . elle m'a écrit une lettre, qu'elle m'a laissée sur la table.
LE COMTE
Ah ! un mot de merci avant de partir,
NOMOFF.
Oui. Mais,* franchement, je m'en serais passé très -facilement. Elle m'y exprime toute sa reconnaissance pour le service, que je lui ai rendu, etc., etc..
LE COMTE
Oui, ce sont les etc. dont tu te serais passé... Je connais ca.
NOMOPF.
Et toi, mon cher Michel, ton aventure, je ne t'en tiens pas quitte, ne me la narreras-tu pas ?
LE COMTE
Oh! très-volontiers, mon ami. Confidence pour confidence ; c'est le moins que je puisse faire pour toi. D'ailleurs, mon histoire est comme la tienne, tout aussi simple, tout aussi peu dramatique et à dénoûment tout aussi peu brillant. Les deux font la paire ; nous n'avons rien à nous envier l'un à l'autre.
NOMOFF.
Pauvre ami !
LE COMTE
Après avoir échoué auprès de toi, quant à la cession territoriale, que j'étais venu te demander, je me rendis chez la princesse. Pas la moindre petite idée ne me venait en tête, quant à l'endroit,
où je lui proposerais d'aller. Mais, l'heure, à laquelle elle m'avait dit de venir, allait sonner; avant tout, il était important d'être exact. La princesse, elle, ne m'a pas fait attendre; à peine arrivée, son suisse viat me dire qu'elle allait descendre et un instant après, elle s'installait dans ma voiture. Je lui dis mon embarras, je hasardai Donon : «Oh! ne vous en préoccupez pas», me dit-elle, «faites-moi faire d'abord un tour de promenade et puis, je ver rai. 2> Nous partîmes; mes trotteurs, tu les connais, allaient comme le vent; Razbégaï surtout semblait avoir des ailes. La princesse gardait le silence, mais on voyait bien, qu'elle était très-émue.
NOMOFF.
Oh! cela se comprend.
LE COMTE
Les chevaux continuaient leur train d'enfer. Pour gagner du temps, j'avais dit au cocher de faire le grand tour, par les quais. J'espérais toujours, qu'il me pousserait une idée. Rien ne venait. J'avais risqué quelques fleurs de rhétorique insinuatoires .. pas de réponse! La princesse s'en tenait aux lieux communs: «que donne-t-on ce soir à
TOpéra? êtes-vous allé au bal hier... c'est pourtant bien beau cette nappe de neige éclairée par la lune. > Tout à coup, après un silence de quelques minutes, en passant devant le jardin d'été : «Mon cher comte», me dit-elle, «connaissez-vous Coralie? — La danseuse? — «Oui». — «Celle qui a de si beaux chevaux et de si longues nattes?— Précisément.» — Oui, princesse, je la connais.» — «Est-il vrai, qu'elle est entretenue par... mon mari? — Par le prince? quelle idée, princesse! mais, qui donc a pu s'amuser à inventer une pareille fable ? Le protecteur de Coralie... tout le inonde le sait... c'est le prince Gabriel, votre cousin.» — «Vrai? Vous en êtes bien sûr? — Sûr et certain.» — Et moi, qui avais soupçonné mon pauvre Boris. Merci, mon cher comte, merci... vous me rendez à la vie. Et maintenant ramenez-moi chez moi et dites au cocher de marcher bon train; vos chevaux n'avancent pas.» — Et à partir de ce moment, elle devint gaie, causante, enjouée... je crois même qu'elle alla jusqu'à trouver des mots. Je m'arrêtai à sa porte, elle descendit, me pria de venir la voir et me tendit la main; j'étais tellement ahuri, que j'oubliai de la lui baiser. Et voilà par quoi finit mon odyssée!... J'avais laissé chez toi mon plaid... je suis venu le prendre... discrètement... par l'escalier de service...
et j'apprends, que, toi aussi, pauvre ami, tu n'as guère eu plus de chance que moi. Oh ! je prends une part bien vive à ta déconfiture... je compatis de cœur à ton fiasco! S'attendre à un succès et en être réduit au rôle d'avocat consultant!
NOMOFF
Il te sied bien de t'amuser à mes dépens, toi, qui, à tout bien prendre, a eu la part encore moins belle que moi, car, enfin, en définitive, qu'as-tu été, toi?
LE COMTE
Témoin à décharge... pardi! je le sais bien. Et maintenant, je vais au club.
NOMOFF.
Au vrai?
LE COMTE
Au vrai, à celui où l'on ne s'amuse pas... Bonsoir, don Juan.
NOMOFF.
Bonsoir, Lovelace.
(le comte sort.)
NOMOFP (resté seulj.
Et c'est encore lui, qui se plaint de n'avoir pas de chance! L'ingrat! A quoi tiennent les choses, cependant !
(Rideau).
Deacidified using the Bookkeeper process. Neutralizing agent: Magnésium Oxide Treatment Date: Feb. 2008
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