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Une Étoile filante

Il y a tant d'horaraes chez Déranger, qu'il faut bien les examiner l'un après l'autre, pour dégager la vérité de son caractère.

Il y a d'abord le jeune homme. La famille devait lui manquer. Il avait bien un père quelque part, mais seulement pour la forme ; car à peine ce père sous bénéfice d'inventaire, gentilhomme apocryphe sorti d'un cabaret, avait-il vu naîire son fils, qu'il levait le pied et allait chercher aventure en Hollande. Delà Hollande, il passait en Belgique; de la Belgique, il repassait en Vendée et y intriguait pour le compte de la chouannerie. Enfin, après avoir couru tous les chemins, battu tous les buissons, il revenait exercer à Paris la profession de prêteur sur gage, et fermait sa carrière par une banqueroute.

Quant à la mère de Béranger, modiste par état et veuve par situation, elle aimait la toilette ; la payait qui pouvait. Or, pour jouir librement de sa toilette, elle écoula, du premier jour, son enfant en nourrice, et oublia ensuite d'acquitter la pension. La femme du peuple donna son lait gratis au chantre du peuple encore au maillot , jusqu'à ce que enfin , lassée de porter un fardeau de plus à son bras, elle restituait le nourrisson abandonné au grand-père, qui le renvoyait, à son tour, à une tante, aubergiste à Péronne. Et ainsi ballotté de main en main, Béranger apprit à l'auberge, sous l'aile d'une providence picarde, dévote à la fois et révolutionnaire, à servir la messe et à aimer Ja république ; mais il servait la messe de travers, et il aima toujours la république... à distance.

Le 18 brumairo jette la république par la fenêtre; Béranger applaudit au 18 brumaire. Il versa, dit-il, une larme sur la tombe de la Liberté; mais le vent de la guerre l'eut bientôt séchce. Béranger avait le cœur Eoldat, il aimait la gloire militaire, Horace l'aimait aussi dans sa jeunesse. Il mettait toutefois sa personne au service de son auiour. Il alla jusque sur le cbamp de bataille. A la vérité, sitôt qu'il vit de près que la guerre n'était pas précisément une fiction de poésie, mais une chose sérieuse, qui consiste à tuer ou à mourir, comme il tenait modérément à la première partie, et encore moins à la seconde partie du dilemme, il jeta là son bouclier, et revint à perte d'haleine, rimera sa façon un couplet à quelque Lisette romaine de la rue Suburre.

Mais Béranger aimait la gloire comme la république... à distance. L'heure de la conscription l'appelle à payer sa dette à la patrie. Il va sans doute revêtir l'uniforme de son enthousiasme ; prendre part, sous le plumet, à un nouveau Marengo; cueillir, dans le sang, sa grande ou sa petite feuille de laurier. L'urue est là béante qui l'attend. Chacun y tire, à tour de rôle, une épaulette ou un ruban, une jambe ou une tête cassée. Mais Béranger se sauve, mais il se cache : il craint de devenir un héros; il préfère le rôle modeste de conscrit réfractaire; il rejette sur un autre la chance, bonne ou mauvaise, de la loterie. Que cet autre ait un père ou une mère infirme à nourrir, n'importe ; il ira verser son sang et tomber, à la place du poëte, sous la mitraille de Friedland ou de Moscou. Pendant ce temps, Béranger, tranquillement assis, le pied sur son chenet, cadencera une strophe à l'honneur du courage, pour avoir, plus tard, le droit de réclamer l'inscription de sou nom au pied de la colonne.

Il fallait vivre cependant, tenter une vocation. 11 avait étudié dans le temps l'orfèvrerie, ensuite la typographie. Plus tard, il avait tenu la maison de banque de son père, et prêté à la petite semaine. Qu'allail-il faire désormais? Pour trancher la question, il écrivit un poëme sur le Rétablissemenl du culte, c'està-dire le Concordat, et un autre sur le Déluge, probablement la Révolution. Il envoya cette première couche de sa muse, encore toute chaude, à Lucien Bonaparte . Lucien accueillit cette poésie de circonstance en seigneur du dix-septième siè-

cle, et appointa le poëte bien pensant, sur sa cassette. C'était la fortune. La fée venait d'entrer. A cette 'prébende piincière, Béranger ajoutait bientôt un canonicat de copiste dans un bureau de l'Université. Il pourra désormais rêver, rimer à son aise, à son heure, sans préoccupation de celte tête de Méduse appelée la fin du mois, et même à l'occasion, sur son épargne, acheter un bonnet ou un fichu à Lisette.

L'Europe brûle : la France, lancée au galop dans un tourbillon, court éperdument de Milan à Berlin, de Berlin à Moscou. Que pense, que dit Béranger de ce drame haletant et de ce perpétuel changement à vue de l'histoire? i cette même époque, il y avait, dans un village de Calabre, un capitaine d'artillerie prédestiné, lui aussi, à conquérir la popularité dans la mêlée du libéralisme. Celui-là, du moins, prenait intérêt au spectacle pendant la durée de la représentaiion, et vibrait de façon ou d'autre au contre-coup de chaque événement. Paul- Louis Courier prouvait ainsi que, même sous l'uniforme, même du fond de l'Italie, on pouvait encore penser à la destinée de son pays, et dire franchement sou opinion, sous enveloppe soigneusement cachetée toutefois, ou dans le tuyau de l'oreille.

Mais pendant toute la période de PEiupire, Béranger pratique la morale du moine dans son couvent: laisser courir l'heure après l'heure sur le cadran sans jamais parler en bien ou en mal du prieur. Austerlitz tonne, le roi de Rome vient de naître, voilà le moment de chanter, de raconter l'enthousiasme de la nation. Eh bien I non ; pas un chant dans sa poésie, pas un mot dans sa correspondance sur qui que ce soit, sur quoi que ce soit; pas même sur Câlin, qui entre dans Vienne un malin. Au milieu de ce prodigieux feu d'artifice de la guerre, Béranger écume tranquillement son pot-au-feu, et songe à une augmcnlaiion ou à une diminution de traitement. Il laisse tomber un soupir voilé quand le gouvernement fait une retenue sur l'Université, pour un don patriotique de chevaux à 1 armée. Il gémit ailleurs sur la disgrâce de Lucien. Le prince exilé pourrait emporter avec lui la pension du poëte. Pauvre Araignée^ écrit Béranger avec un accent de mélancolie, j'ai fait ma toile dans un palais. Comment expliquer ce silence de Béranger sur la politique de l'Empereur? Attendait-il donc que l'Empire mourût pour en comprendre le mérite!

En attendant, il apprenait au Caveau à tourner le couplet. Lorsqu'il eut atteint la perfection du genre, il prit de lui-même le titre de chansonnier. Il devait, en effet, à la chanson ce témoignage de reconnaissance. 11 lui a beaucoup prêté, sans doute ; mais aussi elle lui a beaucoup donné; car elle possède par elle-même une valeur indépendnrtte du mérite du poëte.

La chanson, d'abord, a toujours été la poésie du peuple français, du peuple soldat, du pas de marche et de l'action. C'est l'âme gauloise elle-même, née de la lune et du vent, vive, prompte, mobile, railleuse, exaltée, mais de l'exaltation de la minute, uniquement pour avoir l'occasion de rire, une minute après, de son enthousiasme.

Aussi la Gaule avait-elle choisi pour devise vivante l'alouette et le coq, c'est-à-dire la chanson en l'air et sur le chaume. C'est en chantant que la France évaporait son opposition sous la monarchie; c'est en chantant qu'elle accomplissait sa révolution ; c'est en chantant' qu'elle avait défendu la patrie ; c'est en chantant enfin qu'elle fait tout ce qu'elle fait, qu'elle travaille ou qu'elle chôme, qu'elle gagne ou qu'elle perd la victoire. Lorsqu'après Waterloo le soldat prussien montait la garde au Louvre, elle chantait; ce qui est, après tout, la façon naturelle de gémir.

Partout 011 il y a place pour une tonnelle, une cantine, un établi, une échoppe, une partie de plaisir n'importe oii, une œuvre n'importe laquelle, la faridondaine accourt et prend part à la fête ou à la besogne. La France, dit-on, pour expliquer ce besoin de clianterjVendange le meilleur vin; et sans le boire précisément comme elle l'a vendangé, elle le bbit cependant suftisamment électrique pour sentir à la seconde rasade la gaîté monter au cerveau et pétiller sur la lèvre dans sa langue privilégiée : la chanson ; la chanson quand même, à tout propos, même sans propos. Pourvu que l'air y soit et la rime à peu près, que lui fait le sens ou l'idée? Quel chant plus populaire, en définitive, que le Clair de la lune ou bien encore le Bon tabac dans 1(1. tabaticre? Tant la chanson a pénétré dans notre fibre et dans notre nature! Nous l'aimons jusqu'à la bêtise.

comme si la bêtise était pour le peuple le plus spirituel de la terre une partie de carnaval indispensable à son esprit.

Mais lorsqu'à ce mérite de naissance la chanson daigne ajouter le mérite du talent, comme chez Déranger, elle a plus de chance qu'aucune autre forme de poésie pour atteindre du premier coup à la popularité.

D'abord, celui qui la chante, pour peu qu'il ait une belle voix, trouve d'autant plus de mérite à la chanson qu'elle lui a donné à lui-même l'occasion de montrer un talent; ensuite, celui qui l'a entendue la répète h son tour, et il circule désormais à l'état d'exemplaire vivant destiné à reproduire à l'infini un nouveau chanteur. Enfin, pour prendre la peine de charger sa mémoire d'une chanson, on doit mieux l'aimer ou la sentir qu'un autre, et, par conséquent, mieux l'interpréter, et la chanter non-seulement pour la chanter, mais encore pour souligner au besoin jusqu'à la plus légère intention de poésie.

Et où donc, en outre, et à quelle heure, la chanson va-t-elle chercher de préférence son auditoire? Dans la joie de la noce ou du baptême, du repas de corps ou de famille, à l'heure où la bougie brûle, où le cristal étincelle, où le vin de Champagne lance sa fusée d'écume, où la flamme de la coupe échauffe l'âme du convive et la prédispose à l'enthousiasme. C'est la plus belle voix, d'habitude, et c'est la plus jolie fille qui fait fête à l'œuvre du poêle. Elle chante, et la chanson emprunte à cette muse d'occasion une beauté de reflet; et, pendant ce temps-là, le regard cherche à la ronde le regard; chacun, selon la nature de son esprit, arrête au passage le trait de sa sympathie, et le dénonce au voisin d'une exclamation ou d'un applaudissK'inent ; l'assemblée admire en commandite, par contagion ; et l'admiration, ainsi provoquée, ainsi avertie à chaque instant, augmente au contact de l'un sur l'autre, comme rélectricité dans la pile de Voila.

Voilà la chanson. Il fallait bien constater sa mise de fonds personnelle pour faire convenablement la part du chansonnier. Est-ce à dire que Béranger, du premier jour et par esprit de calcul, ait songé à chercher dans la chanson une économie de talent? Non. Poëte encore inconnu à lui-même, il a d'abord éprouvé l'ambition de ce qu'on appelait la grande poésie : la tragédie, la comédie, l'idylle, l'épopée. Ce n'est qu'eu déses-

poir de cause et par mégarde qu'il a consenti à devenir et à demeurer le grand homme du couplet.

Sa vie de jeunesse, d'ailleurs, vie décousue, au hasard de l'événement, et, autant que sa vie, sa nature particulière d'esprit, l'appelaient d'un commun accord à la poésie au vent et au jour le jour de la chanson. Il était de la race de ces enfants trouvés du bon Dieu qui, arrivés trop tard au partage, ont la gaîté de la misère, font volontiers un voyage dans la lune, dînent où ils peuvent, soupent à la même enseigne, couchent oii ils trouvent un lit charitable, fût-il déjà occupé ; les gueux, en un mot, les gens heureux, car à défaut de rentes, et malgré les terribles perfidies de leurs poches, ils ont mille petits talents de société, mille passe-temps de bonne humeur; témoin ce joyeux abbé de Lamarre dont parle Diderot, lequel abbé dormait au grenier, mais chaque matin jetait par la lucarne un cocorico si parfait, qu'il mettait en rumeur tous les coqs du voisinage.

Béranger chantera donc; mais que chantera-t-il? Ce qu'on avait le droit de chanter sous l'Empire : le vin, et l'amour; le vin à la barrière et l'amour oii il vous plaira. Sa muse est une griselte, non pas précisément la griseîte de mansarde qui travaille pour monter son ménage et le soir arrose vertueusement son pot de giroflée ; mais Frétillon, la grisette en jupon court, si court que le diable passerait sous l'arche tout debout, la grisette qui aime à rire, qui aime à boire, qui aime à danser, Dieu sait quelle danse! et qui a suffisamment mis à prohl l'amour de la semaine pour le donner gratis le dimanche.

La femme, dans la poésie de Béranger, c'est la fille, et l'amour c'est le quart d'heure. Lorsque sa chanson croira devoir initier une jeune enfant à la débauche, c'est dans la bouche de la grand'mère qu'il ira placer la leçon : Combien je regrette, e\c. Il fléirira ainsi, du même coup, dans une même chanson, deux idées sacrées : la vieillesse et l'enfance. Il voudra justifier plus ijrd cette luxure d'inspiration, et il la justifiera par une raison d'utilité.

« Je dirai seulement, écrit-il dans une préface, sinon comme « défense, du moins comme excuse, que ces chansons, folles « inspirations de la jeunesse, ont été des compagnes fort utiles

(( données aux graves refrains et aux couplets politiques. Sans rt leur assistance, je suis tenté de croire que ceux-ci auraient « bien pu n'aller ni aussi loin, ni aussi bas, ni même aussi « liant; ce dernier mot dùt-il scandaliser les vertus d'^ salon, »

Quoi ! commencer par démoraliser le peuple pour le préparer à la liberié, c'est là la théorie de Déranger : La Liberté, cette vierge austèk'e, mérite-t-elle donc celle injure, qu'il en fasse la sœur cadette de Câlin? Est-ce donc sur la borne qu'elle enfantera jamais un peuple assez fort pour porter le poids de sa destinée? Est-ce donc à l'école de la prostitution que le peuple apprendra, plus tard, le respect de lui-même, indispensable à l'exercice de sa souveraineté?

Ou le voit par cette chanson, un sens manquait à Déranger, le sens de la Runille. 11 devait lui manquer jusqu'au dernier moment. Déranger touchait déjà au tombeau. Il écrivait sa biographie. Or, à celte heure grave de recueillement et dans la plénitude de sa renommée, il crut devoir déshonorer la mémoire de sa mère sur un ton badin, et en montrer, en quelque sorte, la rolie au public. II retournait ainsi l'iuimortalité de son nom contre le liane qui l'avait porté, comme pour en immortaliser la flétrissure.

Déranger chantait ainsi sous l'Empire. Mais l'Empire tombe à Leij)sick. La coalition entre dans Paris. Plus tard, de souvenir, dans le loisir de sa vieillesse, Déranger trouve une larme d'imprécation contre ce retour du destin. Mais cette larme patriotique sur le deuil de la patrie, le lecteur la cherche en vain dans sa correspondance. Sous le coup même de l'invasion. Déranger écrivait une lettre plus que tiède , à cela près , qu'il éprouvait quelque inquiétude pour sa place dans l'Université. Il craignait à ce moment, pour répéter sa |)ropre expression, c/iie la prêtraille ne lui arracha t de la main sa férule, et le soir même il trinquait au Caveau avec Désaugiers, un chansonnier aussi, mais pour le compte de la Piestauralion. Le lendemain, il prêtait serment à la légitimité et gardait sa férule. Il alla ensuite attendre dans son bureau le moment favorable pour avoir une opinion ; car l'opinion en lui souf-

/lait du dehors, et, avant de parler, il consultait l'atmosphère.

Toutefois, en échange de la carte déchirée de l'Empire, le gouvernement de lu Restauration apportait à la France une feuille de papier qui pouvait avoir à l'occasion sou mérite, pour peu du moins que le signataire voulût faire honneur à sa signature. C'était la charte ou plutôt la liberté rentrée à la suite de l'armée française, au refrain d'une autre Marseillaise, mais chantée cette fois, hélas I en langue allemande. Bieniôt, la Restauration , par sa politique à rebours de la charte, souleva l'opposition du libéralisme. Déranger ouvrit le feu roulant du couplet contre la légitimité. Du moment, toutefois, qu'il attaquait le pouvoir, il devait commencer par renoncer à la place qu'il tenait de sa munificence. On peut bien rompre avec son hôte dans ce monde, mais à la condition de quitter la maison. L'injuriera la table où il nous donne le vivre et le couvert, c'est trop de moitié. On ne peut à la fois vouloir renverser et servir un gouvernement, et de la même main qui vient de recevoir le salaire d'une épigramme contre ea politique, toucher un second salaire sur la feuille d'émargement. Il y va de la conscience et de la dignité. Mais Béranger voulait un coup d'éclat contre sa personne. Il préféra une destitution à une démission. La couronne de victime devait contribuer à sa popularité.

Alors il apprit à la France l'existence d'im nouveau pouvoir, le pouvoir de la chanson. Jusqu'à ce moment, il avait chauté le vin et l'amour. Il posa le verre là, il chanta la liberté. Sera tamen respcxit iuerlcm. Lisette monte en grade. Elle jette au ruisseau son bouquet sur l'oreille et coifl'e le bonnet de Phrygie. La voilà déesse de la liberté, en jupon court toutefois encore, moitié déesse, moitié vivandière; mais elle marche au pas de charge, le peuple la suivra.

L'Empire avait singulièrement raccourci la ration de la liberté. Bérangf^r avait supporté la diète avec un calme stoïque; et maintenant, qu'en fait de liberté, la Restauration ramenait une abondance au moins relative, il lui reprochait de ne pas donner assez de liberté, et il lui adressait ce reproche au nom de l'Empire. Passe encore si la Restauration n'avait fait aucune avance de libéralisme. Béranger en aurait pris sans doute en-

core son parti. Mais il trouvait qu'une première faveur engage à une dernière, jusqu'à ce que, de part et d'autre, on n'ait plus rien à refuser ni à demander. Déranger avait appris à raisonner ainsi à l'école de Fréiillon.

Mais il était bien question alors de logique ou de reconnaissance. L'émigration voulait reprendre l'histoire à la page avant la Révolution. Or, pour la révolution ainsi mise au défl, il fallait vaincre ou périr. Il fallait faire arme de toute colère, argument de tout paradoxe, enrôler dans le même parti le sabre et l'idée, ameuter pêle-mêle contre la Restauration la foule et la bourgeoisie, l'échoppe et le corps-de-garde, le cabaret et la fille du cabaret. Or, le meilleur moyen d'attrouper le passant, c'est de chanter dans la rue, et Déranger chantait à merveille. Il avait le don de la caricature rimée ; il traîna sur la place publique le marquis de Garabas côte à côte de la marquise de Pretintaille, et l'émigration mourut d'un éclat de rire à bout portant : supplice dirai-je plus humain, dirai-je plus cruel que la guillotine?

Ce fut le jour de Déranger. Il faut avouer aussi que la poésie du chansonnier, en dehors de son mérite d'épigramme, trouvait dans la politique de l'époque une condition accessoire de succès. La Restauration, par son système intermittent de censure et de liberté de la presse, faisait par moment-; de la chanson la seule voix publique de l'opinion. Quand la liberté de la presse reparaissait, la presse exaltait naturellement le poëte ; et, quand elle disparaissait, le poète remplissait l'intérim. La Restauration semblait imposer silence à la France^ au profit exclusif de Déranger et pour le rayonnement de sa popularité.

Et lui, toujours debout, toujours à l'œuvre, jetait sans cesse le couplet au vent, et le vent le répandait partout, sous le chaume, sous le pampre, dans le boudoir, dans l'atelier, dans le salon, dans l'alcôve. Le nom de Déranger voltigeait jour et nuit, la nuit autant que le jour, sur l'aile du refrain»; allait, venait de la bourgeoisie à la masse et redescendait jusque dans la dernière couche de la population. Homme fait peuple par la vertu d'un flonflon, c'est en lui que la France riait et entretenait en riant sa haine contre la légilimilé.

Lorsqu'une génération, par scepticisme ou de fatigue, a renoncé au culte de l'idée et porte au fond de son cœur une seule

corde, la corde de la raillerie, place au chansonnier! vienne la faridondaine, elle parlera du moins la langue de cette génération essoufflée et pourra la remettre en haleine. En ce sens, on peut dire que Béranger a fait la révolution de Juillet. Oui, comme la Marseittdise a gagné la bataille de Jemmapes; non pour en avoir donné l'idée, mais pour en avoir soufflé la passion. Après la victoire, le poëte pendit sa lyre à la muraille. La révolution, dit-il, a détrôné la chanson. Il abdiqua sa charge de chansonnier.

Mais pourquoi laisser l'œuvre avant la hn de la journée? Il a emprunté la gloire à la liberté,- il lui en doit le prix en dévouement. La liberté n'est pas une conviction de fantaisie que 1 homme prend et quitte à sa convenance ; c'est une passion de toute heure et sous toute espèce de pouvoir. Lorsqu'une grande idée descend dans un cœur, elle y allume à jamais l'ambiiion de l'aposlo'at. Ce qu'elle a voulu de lui une fois, elle le veut toujours, car il y a toujours plus ou moins à combattre pour sa cause, et même à souiïrir la persécution. Et qu'on ne gémisse pas, dans ce cas-là, de l'injustice de sa destinée, car la liberté nous paye au ceniuple noire sacrifice, en versant en nous la première joie de l'âme, la lierté.

Mais Béranger aimait trop W far niente ùé\\c\c\\\ àw succès pour rentrer dans la mêlée. La révolution de Juillet avait dispersé son public auparavant unanime. La bourgeoisie, incarnée dans le gouvernement, formait en majorité le parti conservateur. Le prolétariat, excommunié du droit politique, formait par opposition le parti républicain. Béranger devait choisir et)tr<; l'un ou l'autre parti ; mais il craignait de perdre une parcelle de popidarité, il adopta l'un et l'autre à la fois.

Il dit au parti républicain : Je suis à toi, mais pour le siècle futur; et, au parti conservateur: Je suis encore à loi, mais seulement pour le siècle présent, et, à l'aide de cette ingénieuse division de sa personne, imitée de je ne sais plus quelle dame qui avait trouvé le moyen de concilier deux amours en donnant sou âme à l'un et la réalité à l'autre, Béranger pouvait serrer en même temps la main de M. Barthe et de M. Tréiat, du juge et du condamné ; applaudir à la politique répressive de Casimir Périer et à la prédication révolutionnaire d'Armand Carrel.

Homme de bruit plutôt que de principe, il avait gagné la popularité par un coup de fortune, et celte popularité le possédait désormais tout entier. 1} avait pour elle toute la sollicitude du millionnaire a» are pour son million, et il la retirait prudemment (lu commerce de peur de la compromettre dans (juelqiie nouvelle entreprise. C'est pour elle qu'il vivait, c'est.elle qu'il couvait du regard, c'est elle qu'il caressait de la pensée; c'est à la conserver, c'est à la préserver, c'est à l'embellir et la rajeunir qu'il dépensera tout ce que le dieu du calcul avait mis en lui de prévoyance et de diplomatie.

Un jour il annonce à sa nombreuse intimité qu'il va publier un dictionnaire biographique des Contemporains. On cherchait vainement autour de lui quel motif plausible dans l'ordre de son talent pouvait le pousser tout à coup sur le terrain scabreux de la biographie. Béranger souriait en lui-même de la naïveté et de la crédulité de la galerie. Il n'avait jamais prétendu écrire, et il n'a jamais écrit, en efl'et, une ligne de ce dictionnaire, mais il en dress;;it le fantôme à la porte de sa gloire, comme le seigneur dressait l'arbre de justice à la porte de son château, pour maintenir le vasselage dans le respect.

Cependant le mouvement littéraire de la révolution de Juillet menaçait de distancer le poêle. Il cojnprit le danger. Il voulut reprendre Tavance. 'Mais il fallait faire acte de poésie. Où puiser toutefois l'inspiration? dans la politique comme auparavant? C'était prendre parti, et il avait signé un concordat avec chaque opinion. Il chercha donc en dehors de la politique un courant d'idées, car par lui-même il n'aurait jamais su le produire. Il prêta l'oreille au bruit de la rue. La rue murmurait le mot de socialisme. Béranger exploita ce murmure comme il avait exploité le libéralisme. Le socialisme d'ailleurs le rattachait par un nouveau lieu de sympathie à son véritable public, le public de 1 atelier et de l'échoppe.

Il avait trouvé un thème populaire, il jeta là-dessus la broderie du couplet. Sa muse, d'abord Frétillon, puis vivandière selon l'air et le goût du temps, passa par une dernière transformation ; elle mit à son bonnet rouge la cocarde bigarrée du

socialisme. Mais ce n'est plus Lisette, la bonne fille toute à tous, qui aime à distribuer sa jeunesse au fond de son grenier; elle a perdu cette jeunesse, hélas! et niê;i:e son grenier, faute de payer le terme avec exactitude. Et, maintenant aigrie el flétrie, elle est Jeanne La Rousse, la fille du Vieux vagabond, la sœur du Contrebandier, la femme du Braconnier ; elle est !a misère qui secoue en passant sa guenille, comme une déclaration de guerre à la richesse ; la révolte qui rôde sur la lisière de la société en lançant de droite et de gauche un regard farouche au passant ; l'imprécation qui monte sur la borne, et lève le poing au ciel pour maudire la destinée. Évidemment, le poète, par condescendance pour la popularité, forçait la note de sa chanson. La démocratie est une idée et non une colère, la table élargie et non la table renversée du banquet. La balle voit clair dans l'ombre, a-t-il osé fredonner, ce que la loi condamne, le peuple Vabsout, ajoute-t-il ailleurs. Si le peuple allait l'entendre!., la responsabilité du sang versé retomberait sur sa mémoire.

Béranger avait prophétisé la république, parce que de son vivant il la croyait impossible. La république était plutôt pour lui une attitude qu'une conviction. Aussi, lorsqu'elle sortit à l'improviste d'une barricade, un jour de février, il lui aurait dit volontiers comme le bûcheron de la fable : aide-moi à recharger mon fardeau. Que fut-ce donc quand la république, prenant le poète au mot, voulut le traîner d'autorité au Forum, sous le prétexte déplorable que la prédication oblige le prédicateur? Il dut croire véritablement à un attentat contre sa personne, justiciable en tout autre temps du préfet de police. Comment moi , l'homme prudent , l'homme réglé comme une horloge, qui n'ai jamais eu que deux idoles dans ma vie, ma tranquillité et ma popularité, j'irai aventurer l'une sur la place publique et jouer l'autre sur un coup de scrutin !

Béranger pouvait bien accepter une candidature en paraissant la refuser, parce qu'une élection à Paris par le suffrage universel ajoutait un rayon à son auréole. Mais à peine élu, il donna sa démission, puis la retira, puis la donna définitivement. On eût dit que la République l'avait pris au piège, il éprouvait contre elle une sorte de colère; le jour même de l'ou-

verlure de l'Assemblée constituante, il voulut fuir le premier moment d'enthousiasme ; il écrivait dédaigneusement à une amie : « Je crois bien qu'après mon départ on a proclamé la t République, car j'ai entendu le canon. Je n'ai plus ni temps, a ni repos ; le sommeil me fuit. Voilà tout ce que j'ai gngné à « la république. Plaignez-moi donc un peu et croyez qu'il me « sera bien doux de planter là un de ces jours mes chers col- « lègues, qui paraissent bien disposés à s'amuser. »

Ain si, Béranger refusait d'assister à la proclamation légale de la République et d'apporter sa pierre à l'édifice. Il craignait le bruit, a-t-on dit à sa décharge. Était-ce donc en haine du bruit qu'il faisait chanter la France entière, et qu'au refrain d'une Marseîliaixe, ianlài grivoise, tantôt socialiste, il la poussa une première fois et une seconde fois à une révolution ? Et quand la révolution réclame son concours, il lui répond : Je ne te connais pas, passe ton chemin. Il ferme la porte au verrou, et il laisse la République errer au hasard.

Et elle erra si bien qu'un jour, marquons ce jour d'une croix noire dans le calendrier, une partie du peuple, égarée, qui sait par qui ? qui sait par quoi ? peut-être par un vers mal compris du Vieux vagabond, en vint à tirer sur sa propre souveraineté assise dans l'Assemblée. Or, dans ce sinistre suicide populaire, quand un nuage de poudre couvrait Paris d'un voile de mort, quand on comptait chaque minute par un coup de canon, chacun cherchait autour de soi un homme, un nom assez autorisé de part et d'autre pour jeter sa popularité comme une branche d'olivier entre l'Assemblée et l'insurrection.

Or, il ny avait qu un nom : Béranger; qu'un homme : Béranger, qui pût, du haut de la confiance populaire, imposer sa parole et fermer la veine ouverte de la guerre civile. Mais que faisait à cette heure ce pacificateur désigné d'avance à l'unanimité? Ce qu il faisait? il appelait Lisette. Mets la table, lui disait-il, je vpis te chanter un couplet, et il chantait la chanson des Tambours. Et pendant ce temps-là le sang coulait, la République mourait, la République qu'il avait prêchée, qu'il avait chantée ; et ce qu'il déplorait à ce moment de deuil, ce n'est pas la ville incendiée par la fusillade ni une idée égorgée par elle-même ; c'était l'extase de sa digestion troublée, c'était la volupté de son repos, interrompue par le bruit de la générale.

Ce qu'il n'a pas fait, un autre l'a tenté. Pâle de l'émotion refoulée en lui, il a marché aussi loin qu'il pouvait marcher. II n'avait aucune chance pour apaiser l'insurrection, car il n'avait aucun titre à la confiance du peuple. De chance? Qu'importe? n'en eût-il que la possibiliié la plus lointaine, le cœur parlait, c'était assez. La fortune à Dieu! à l'homme, le devoir! et il marchait toujours ; une balle l'a frappé en route, une halle maudite, et le monde admire un mort de plus, nous avons le droit de le dire, car nous, vaincus de la démocratie, nous l'avons assez cruellement payée. Est-ce que cette mort, à supposer que Béranger l'eût trouvée à la même place, n'eût pas mieux valu pour sa mémoire que la fin à double entente qu'il a faite sur son fauteuil?

C'est une monnaie précieuse que la popularité. Quand un peuple la donne à un homme, c'est pour que cet homme la dépense au service de la cause commune, et non qu'il la détourne à la satisfaction de son égcïsme. Je ne veuxpas être asservi à ma réputation, écrivait Béranger au poète Lebrun, Nous demandons pardon an chansonnier.L'homme de cœur est toujours asservi, à sa conviction d'abord et ensuite à sa réputation, qui n'est autre chose que sa conviction partagée. Dti moment qa'il a propagé une doctrine, et au nom de cette doctrine lancé la multitude à l'action, il appartient corps et âme à la multitude, elle n'a pas à s'inquiéter de ses fantaisies de far nienle,m de ses délicatesses de nerfs ; elle veut qu'il agisse, il doit agir ; elle veut qu'il paye de sa personne, il doit donner l'exemple. Il serait par trop commode de prendre toutes les douceurs de la gloire sans en accepter les obligations.

Mais Béranger a donné un démenti à cette théorie d'épicurisme ; car, à la fin de sa vie, il frappait sa poitrine pour avoir été, écrivait-il, « un être parasite, un luxe de la société, à la- « quelle il n'avait apporté , ni l'utilité de l'acte , ni l'utilité de 0 l'exemple. »

La République mourut dans la matinée du 2 décembre. Il la vil tomber sans regret. Il l'avoua lui-même à M. de Lamartine. Je ne puis être affligé, écrivait-il à un ami sous le coup de l'événement. Il avait créé la légende impériale, et, quand la légende remontait au pouvoir, il avait bien le droit de dite : Me me adsum gui feci, et d'en tirer une cer-

taine satisfaction. Il restait bien encore républicain de souvenir, par point d'honneur; mais, au fond du cœur, il professait une autre religion.

Il a dit quelque part, dans une chanson adressée au général Sébastian! : Je suis un sou de bon aloi. De bon aloi, nous le voulons bien, mais de quelle époque? De l'époque oiî le sou portait d'un côté : République française, et de l'autre, Napoléon Empereur.

Il y a dans le monde deux races d'esprits : les lyriques et les politiques. Les lyriques, c'est-à-dire les passionnés, les enthousiastes, les inspirés, les imprudents qui écoutent la voix de la sibylle intérieure et crient toujours : En avant! Que le vent soujffle autour d'eux du levant ou du couchant , ils vont quand même où les pousse leur conviction, la tête nue à l'orage, à travers les flammes s'il le faut, et à travers les épées. Ils ont souvent des chutes profondes, ceux-là des défaillances, des retours, des pages difliciles dans leur biographie à tourner plutôt qu'à lire; car ils oublient de compter avec les réalités, les étiquettes, les bienséances, et les hypocrisies de l'existence. N'importe. Ils n'en forment pas moins la famille supérieure des croyants, des apôtres, des martyrs et des élus.

Il y a ensuite les politiques, nous voulons dire les habiles, les diplomates, les hommes à coup sûr, qui prennent le pas de la foule, qui interrogent le veut, savent l'attendre au besoin et négocient toujours avec l'obstacle. Ils ne livrent rien au hasard ceux-là, ils ne font pas de coup de tête ceux-là, ni de langage, ni de conduite, ils ne heurtent personne de front et ne scandalisent jamais l'auditoire. Ce sont les gens de bon sens, de bon conseil; et à leur rang et à leur moment, de bonne rencontre même et de bonne fortune. Que deviendrait don Quichotte si Sancho Pança ne lui tenait compagnie ?

Béranger appartient à celte dernière généalogie. Poète, il a toutes les qualités de sa famille, le culte du détail, le coup de lime, le fini et le poli du travail. Talent incontestable pour l'inspiration goutte à goutte, pour la perfection de la poésie en

petit, de l'art au microscope, pour le mol, pour le trait, il exécute avec une habileté, une sûreté de main vraiment chinoise la découpure et la cisehire du refrain. Qu'est-ce que le refrain cependant? le joujou de la poésie. Mais qui dit poésie dit avant tout abondance, magnificence, la source à grande nappe renaissante toujours d'elle-même et rejaillissante toujours. Cependant l'école du bon sens appelle sans cesse Béranger le [iremier poëte de notre génération. Le premier, soit; sous réserve toutefois d'une anecdote. Bussy-Rabulin lui aussi faisait agréablement le couplet. Un jour quelqu'un le proclamait le premier général de l'armée. — Pour la chanson, répondit le maréchal de Turenne.

Mais si la Providence avait refusé à Béranger le don sacré de l'idéal , elle lui avait accordé en revanche un merveilleux génie de spéculation pour grandir son talentde son infirmité même, pour faire de son nom quelque chose au-dessus, ou du moins en dehors de toute comparaison. Il voulut vivre et mourir seul de son espèce, sans entrer en partage avec qui que ce soit, ni subir aucune solidarité. Un caprice de jeunesse lui imposa un jour la charge,sansle titre, de la paternité. Père à son corps défendant, il devra nourrir, il devra élever un enfant du mystère. Il gémit profondément sur la cruauté de la destinée; c'est son épargne compromise, c'est son indépendance perdue. Il aurait dit volontiers, comme le père de Mirabeau : Je le traîne à ma ceinture sans savoir dans quel fossé j'irai le jeter. Il élève cependant ce fils du hasard, et à l'âge de raison il le fait garçon épicier. Comme l'enfant avait reçu une vocation médiocre pour l'épicerie, Béranger l'expédie avec une pacotille à l'île Bourbon. En vain l'infortuné demande à travers l'espace à prendre le nom de Béranger. Il meurt sous le soleil dévorant du tropique sans pouvoir obtenir un autre nom que le nom de : mon bon ami. Béranger voulait emporter ce nom-là tout entier dans le tombeau. Le roi de la chanson craignait de laisser une dynastie.

Béranger avait connu, au malin de sa vie, une jeune fille du nom de Judith, belle, bonne, aimante, dévouée, un œil de muse, — c'est lui-même qui le dit, — et une voix de chanson. Celte jeune fille, de son propre aveu, l'assista dans sa pauvreté, et depuis lors il vécut avec elle comme on vit en ménage. Entre elle et lui tout était commun. C'était mieux qu'une

amie, c'était une compagne ; il rimait, elle chantait ; elle avait retienne de la gloire du poëte, et payait à sou tour cette faveur d'un sourire. El ainsi unis de cœur, d'intérêt, ils allèrent, au bras l'un de l'autre, jusqu'à l'extrême vieillesse, et moururent à un trimestre de distance.

Et après ce long essai l'un de l'autre , après ce long échange d'affection l'un pour l'autre, il ne vint pas un instant à la pensée de Béranger de donner la plus haute récompense que l'homme qui aime puisse donner à la femme qu'il aime, je veux dire son nom, cadeau de noce d'autant plus précieux que c'était un reflet de gloire qu'il déposait sur le front de sa compagne. Mais il trouvait sans doute quelque chose de prosaïque à l'existence d'une madame Béranger, peut-être un jour la veuve Béranger. Que dirait-on du chantre de Lisette marié comme un bourgeois? sa poésie pourrait en perdre un certain prestige. Il devait rester seul de sa race, seul en vue du peuple, seul debout sur la place publique comme une colonne. Rien à côté, ni femme ni fils, voilà le secret de son existence.

C'est par cette raison qu'il refuse la croix d'honneur. Non qu'il réprouve l'institution en elle-même, il la regarde, au contraire, comme une inspiration de génie. Pourquoi donc alors écarter la décoration de sa poitrine? Parce qu'une fois décoré, le voilà chevalier au même titre que les autres chevaliers, et perdu comme eux dans la multitude des rubans ; mais avec sa gloire, mais avec son talent^ échapper au signe commun du talent et de la réputation, c'était marquer sa place à part dans la littérature, distinguer précisément son nom par l'absence de distinction. Aussi, quelque compère ne manquera pas de chanter : Honneur à Béranger, car il n'a rien à sa boutonnière.

C'est par cette raison encore qu'il repousse la candidature de l'Académie. Béranger académicien, qu'était-ce? Rien qu'un académicien de plus, un quarantième, un objet de comparaisou, un chansonnier confisqué, englouti sous l'uniforme, sous le chapeau à claque et sous l'habit brodé. Mais pouvoir être de l'Académie et ne pas vouloir en être, avec la popularité de Béranger, n'était-ce pas être à lui seul toute une Académie? Et en même temps qu'il déclinait l'honneur du fauteuil, par mo destie, disait-il, il racontait son refus à l'écho, et l'enregistrait

même dans une prélîice, de peur de perdre le bénéfice de sa modestie. El, en effet, la foule naïve criait h l'abnégation. Mais quel nom donner à cette abnégation, toujours occupée à faire sonner elle-même le grelot de son mérite? La modestie ainsi comprise n'est qu'une vanité retournée.

C'est par celte raison toujours qu'il refusa une place après la révolution de Juillet. Quelle place pouvait valoir le trône qu'il occupait dans l'opinion? Déranger, simple chansonnier, traitait sur le pied d'égalité avec n'importe quel ministre. Mais Déranger directeur, administrateur, bibliothécaire, fonctionnaire public en un mot, classé à son rang dans la hiérarchie, aspirait à descendre au lieu de monter. Il devait mettre de temps à autre la cravate blanche officielle, pour aller rendre une visite de subordination au ministre de son département ou à son chef de division. Don gré, malgré, d'ailleurs, il subissait le risque du voisin, le contre-coup de la politique de l'homme d'État qui l'avait enrôlé et le retenait comme otage dans son ministère. Or, Déranger portait trop haut le culte de sa personne pour sacrifier sa puissance à n'importe quel titre sur l'Almanach royal.

C'est par cette raison enfin qu'il affecta toujours la. pauvreté. Cette pauvreté d'emprunt l'identifiait au peuple par une communauté d'existence. Pour donner à cette fiction une apparence de réalité, il habita toujours un appartement modeste, meublé à la Spartiate, et il porta toujours un costume ambigu, moitié prolétariat, moitié bourgeoisie : redingote jusqu'au talon, cravate de coton nouée à l'aventure et chapeau de feutre, gris en dessus et vert en dessous, pour assoupir au regard le rayon de lumière. Mais comment croire à la pauvreté de Déranger? Est-ce que par hasard il donnait gratis sa poésie; non, il la vendait ou il la faisait vendre, et jamais vente d'auteur n'atteignit un pareil chiffre en librairie. Il avait retiré de sa muse une centaine de mille francs à la révolution de Juillet. Où voiton là matière à pauvreté ?

De notoriété publique, le dernier éditeur du poëte a gagné une fortune considérable rien qu'en débitant la poésie de Déranger. Et lui., l'ami du poëte, enrichi par le poëte, aurait laissé vivre son ami et son bienfaiteur dans l'indigence ! Et le poëte lui-même, homme de sens et de calcul, à l'âge de la cinquan-

taine, après avoir constaté par lui-même, pendant toute la durée de la Restauration, l'écoulement prodigieux de sa poésie, aurait pu commettre l'insigne duperie de signer un traité qui le dépossédait à jamais de sa part légitime de bénéfice dans l'exploitation de son talent ! C'est tirer en conscience une lettre de change trop forte sur la crédulité du peuple français.

Mais la correspondance de Déranger atteste, au contraire, qu'il possédait des capitaux, des actions de Gaz, et qu'il recevait même, de la main à la main, des actions à prime de la maison Péreire. «Vous parlez de mon affaire des actions, écrit- « il à un ami, en homme qui veut rassurer ma conscience. « Ce n'est pas elle qui a besoin d'être prêchée. C'est un sentier ment intérieur qui m'a dit, dès le commencement, que mon « nom ne devait pas se mêler de ces sortes d'agiotages. J'ap- « prouve la grande opération ; si j'étais un inconnu, intime de « ceux qui l'ont conçue, je profiterais de la circonstance, parce « que je sais faire bon usage de l'argent qui m'arrive. Mais il y « avait ici des répugnances dès l'abord. Malheureusement, a comme vous dites, cela s'est enfllé de façon que, sans blesser « quelqu'un, je n'ai pu m'en tirer. Ce que je redoute, c'est de 1 vouloir être 'pauvre à tout prix, comme ce fou de Jean-Jac- Œ ques. Je n'en ai pas moins fait une sottise, d'où il résulte « que j'ai 931 francs de rente de plus. Ajoutez que je suis sur a le point d'en perdre beaucoup plus du côté du Gaz, mon « plus riche domaine. »

Il donnait beaucoup, dit-on. Il faut lui savoir gré de sa bienfaisance. Malheureusement la main droite disait toujours à la main gauche ce qu'elle avait donné. A chaque instant il annonce à qui veut l'entendre qu'il tient bureau de charité. On croirait vraiment qu'il a repris le costume du petit manteau bleu pour le compte de sa popularité. Mais quel argent donnait-il? l'argent de M. Clercq, banquier à Bruxelles, et de M. Péreire, banquier à Paris. La maison Clercq et la maison Péreire faisaient les fonds de sa générosité, il les répandait en son propre nom et recueillait les bénéfices de la reconnaissance. A qui donc faisait-il allusion quand il écrivait à un ami, peu de temps avant de mourir .- « Beaucoup de ceux qui ont paru 0 le mieux comprendre l'Évangile dans leur jeunesse, vieillards ■ n'en comprennent plus un mot. Il en est souvent ainsi de

« la bienfaisance dans le monde où tant de gens qui l'ont ema brassée avec amour finissent par s'en faire un rôie, qu'ils a jouent à (^ui mieux mieux pour acquérir de l'importance. »

Cependant l'heure approche. Déranger va rendre sur luimême le dernier témoignage. L'acte le plus important de la vie, après tout, c'est de mourir. Ace moment religieux, où l'homme, restitué à la candeur première de sa nature, et couché sur son lit d'agonie comme sur l'autel en face du Dieu vivant, échappe au mensonge de la vie en échappant à la vie elle-même, el peut dire, doit dire enfin le mot suprême de sa croyance, confesser hautement ce qu'il pense, ce qu'il a pensé, sans équivoque, sans réticence pour que d'autres apprennent de lui à bien finir, quelle confession va faire Déranger? La postériœ, déjà penchée sur son chevet et suspendue h sa lèvre attend... le poëto flotte entre la philosophie et la religion. Il ment à l'une et à l'autre à la fois. Il craignait de donner un exemple : il meurt avec prudence.

Il meurt sur un coussin brodé au chiffre impérial, et comme l'a dit Lamartine « il disparaît dans l'apothéose ambiguë du « peuple et du soldat de la République et de l'armée. »

Lorsque l'abbé de Lamennais abjura le catholicisme. Déranger lui dit: Gardez votre soutane.

Nous connaissons le mot pour l'avoir entendu répéter à un académicien ami de Déranger. Nous en trouvons d'ailleurs la confirmation dans sa correspondance.

« Je lui ai donné des avis, dit-il, dans l'intérêt de sa soutane, « qu'après tout il ne peut quitter. De ma part, moi, philoso- « phe, c'était certes acte de charité, »

Ce conseil résume toute la morale du chansonnier. Or, cette morale, la voici d'un trait de plume ravoir une opinion pour soi et porter la livrée d'une autre, afin de pouvoir exploiter l'une et l'autre en même temps.

Il faut lire cette correspondance. Déranger y parle naturellement de Déranger. Déranger a chaud, Déranger a froid, Déranger a oublié ses socques chez u);idame Cauchois-Lemaire, Déranger a fait une partie de dominos avec sa tante Merlot. Le

chat deBéranger a décampé de la maison, la châtie de Béranger a mis bas, et faute de lait au pis de la mère, il doit nourrir l'enfant au biberon; Béranger, enfin, a donné à Fèvre une paire de bottes à ressemeler, à quoi l'éditeur attendri ajoute par manière de réflexion : Ne dirail-ou pas le grand Corneille allant porter lui-même sa chaussure au savetier?

C'est là, toutefois, c'est dans cette confession au jour le jour qu'on trouve Ihommc à double fond qui sait toujours et en toute chose séparer l'opinion de la soutane.

Ainsi, à la fin d'une préface, au moment de comparaître devant le public, il croit devoir offrir un bouquet au journalisme.

a Je ne suis point de ceux, dit-il, qui oublient les obligations « qu'ils ont à la presse périodique. »

Voilà la soutane. Voici l'opinion :

0 Quand ou pense à qui l'on doit ces affreux effets de la dé- « pravation morale et intellectuelle, on est tenté de maudire les « instruments de liberté qui nous sont confiés, d

Les instruments de liberté, ce sont les journaux; Béranger veut qu'on les mette en régie.

« Je me demande, dit-il, si dans un État bien organisé il se- « rail possible de laisser la presse sans direction. »

Que la presse maintenant lui dresse un autel. A une autre page il déclare fièrement :

« Faisant le métier d'auteur, j'ai toujours tenu à ne pas m'ap- « procher des journalistes qui font l'office de trompettes, o

Or, la correspondance montre Béranger en intimité constante el en coquetterie suivie avec l'état-major tout entier du journalisme.

Ailleurs, il croit devoir faire celle déclaration de principe :

« Nos amis du i\ a t iona l charcheni h faire alliance avec l'ar- « mée ; sans doute, c'est par amour de la liberté qu'ils font de a leur journal une meule à aiguiser les grands sabres. Je les fé- « licite de cette heureuse idée. »

Mais qui donc a plus tourné la meule que Béranger et plus recherché que lui l'alliance de l'armée?

Aussi longtemps que Carrel vécut, Béranger afficha une profonde sympathie pour le talent du gloiieux publiciste. Lorsque le National perdait un procès devant la pairie, Béranger sous-

crivait au payement de l'amende ; lorsque Carrel recevait en duel un coup d'épée, Béranger lui écrivait :

« Quand donc aurez-vous une vanité d'auteur proportionnée 0 à votre talent? Quand aiirez-vous un amour-propre de pa- « triote égal à l'utilité dont vous êtes au pays? »

Béranger avait mis ce jour-là sa soutane ; mais Carrel une fois mort, il la déboutonne sans façon. Il appelle dédaigneusement Carrel le doctrinaire de la République.

« Il faudrait, dit-il, briser le cercle étroit oi!i Carrel a ren- « fermé la politique du National. »

A cette époque, Lamartine publia le poème de Jocelyn. Béranger tressaille d'entbousiasrae.

« Suivant moi, dit-il, Jocelyn est le plus beau monument de « notre poésie actuelle, il est surtout d'un heureux exemple. »

Il écrivait ainsi à son ami Fortoul, et, à peine l'encre de sa plume avait séché, qu'il la trempait dans un autre encrier et .qu'il écrivait à son ami Lamennais :

0 A quoi pensez-vous d'aller perdre votre temps à écouter « des vers? je croyais que Lamartine vous en avait dégoûté. »

Oix est la soutane ici, oij est l'opinion? Le dira qui voudra. Cependant, toute réflexion faite, Béranger pouvait bien admirer la poésie de Lamartine.

Admirait-il la prose de Lamennais? Oui, en apparence. Il lui écrivait toujours sur le ton d'une parfaite vénération.

« Travaillez, monsieur et illustre ami, lui dit-il, sûr d'aa vance que vous êtes des applaudissements de tout ce qui a 0 cœur d'homme, quelle que soit la diversité des croyances. »

Mais, à quelque temps de là, une lettre prenait la poste par un autre chemin, et cette lettre contenait le passage suivant :

a Que dites-vous de Lamennais journaliste politique? Le « brave homme a perdu la boussole. »

Lamennais avait surtout perdu la boussole pour avoir fondé un journal, de concert avec George Sand, et, à ce propos, il disait de l'un et l'autre associés :

a Les gens à qui on serait tenté de demander son chemin « montrent leur derrière aux passants pour rassembler autour « d'eux les badauds qu'ils méprisent. Les beaux génies ne sont « plus que des ivrognes. »

Béranger méprisait cordialement le journalisme. Le talent, à

son avis, dérogeait lorsqu'il allait, chaque jour, h cette tribune en plein vent, combattre pour sa conviction.

0 Vous ne lisez plus les journaux, écrit-il à un ami; ce n'est a pas une grande perte que vous faites là : ils ne disent plus € rien. »

Or, au moment où Béranger trouvait que les journaux ne disaient plus rien, Carrel tenait la plume au National; Marrast, à la Tribune; Loë\e Veymars, au Temps; Louis Blanc, au Bon Sens; Henri Fonfrède, dans le Courrier de la Gironde; Genoude, à la Gazette; Sacy, Saint-Marc Girardin et Michel Chevalier, aux Débats.

Béranger jetait surtout le sarcasme aux publicistes de son opinion. Que voulez-vous? Il faut bien détester ses voisins.

« Je veux croire, écrit-il, qu'ils marchent à la tête de l'hu- 0 manité. ils devraient bien moucher leur chaudelle, même « avec leurs doigts, ces législateurs républicains. »

Longtemps après, quand la République, prêchée par lui, apparaîtra un moment et disparaîtra, il enverra cette boutade à ses amis vaincus :

0 Je déteste la pipe, depuis que j'ai vu les fumeurs s'empa- « rer du pouvoir. »

Béranger a pris sa retraite de la littérature militante à la révolution de Juillet, et, au milieu de la 'iiagnifique renaissance littéraire de cette époque, il ne trouve rien à saluer, rien, ni personne, ni en politique, ni en poésie, ni à la tribune, ni au théâtre.

A la tribune? Il commence par déclarer : « Que depuis 1815 t les capacités ont toujours été s'amoindrissant, »

Depuis 1815? La date, ici, a son importance, c'est-à-dire que le gouvernement constitutionnel étoufle le génie,

« Je n'ai jamais plus compté sur la Providence, dit-il, que a depuis que j'ai vu à l'œuvre tant d'hommes dont nous avons « mesuré le mérite à la longueur de leurs discours; oh ! que le « bavardage nous est funeste ! Nous dépensons notre temps en « paroles. »

Qui croirait qu'à ce même moment Guizot, Thiers, Barrot, de Broglie, Casimir Périer, Royer-Collard, Lamartine, Berryer faisaient à l'Europe ce cours éloquent de droit constitutionnel qui a successivement donné la tentation de la tribune

au Portugal, à l'Espagne, à l'Italie, à l'Allemagne enfin tout entière?

Mais Béranger portait une médiocre affection au gouvernement constitutionnel et à la terre classique de ce gouvernement.

« J'ai l'Angleterre et les Anglais en horreur, écrit-il à une a dame; leur gouvernement est mille fois plus hypocrite que « celui de l'Autriche. »

Si, toutefois, il détestait les Anglais, il aimait, en revanche, les Anglaises ; car ce sage, à l'âge de .soixante ans, brûla d'une flamme subite pour une fille d'Albion, Et, craignant sans doute d'être enlevé par elle, il fuyait au fond d'un bois pour échapper au mariage. C'est son biographe ofiiciel qui veut bien nous donner ce détail sous cette forme mythologique : Béranger, sur ses vieux Jours, reçut la flèche invincible.

Peut-être allait-il au théâtre par curiosité, car l'école romantique y faisait aussi une révolution; hélas! là aussi il secouait la tête et passait en disant :

« Vous savez le peu d intérêt que je porte au théâtre en gé- « néral. Si nos habitudes ne se hâtent de changer, je crains que * cette grande occupation de nos pères ne soit qu'un des « moindres joujoux de nos enfants. »

11 avait applaudi à outrance je ne sais plus quelle tragédie de Lucien Arnault, et il refuse un bravo, ne fùt-';e qu'un simple bravo, à Hugo, à Dumas, à Scribe, à Delavigne, etc.

Même dégoût ])0ur le roman que pour le théâtre, et c'est à un romancier de profession, c'est à M. Mérimée, qu'il fait cette confidence ;

« Comment, lui dit-il, un homme de mérite peut-il encore 0 faire des roman? aujourd'hui? J'en ai toujours lu peu, et je a finis par ne plus en lire. »

11 semblerait pourtant que, du vivant de Béranger, Walter Scott, Goethe, Cooper, Benjamin Constant, Balzac, Senancourt, George Sand, Dickens, ont répandu assez de charme sur le roman pour que le chansonnier morose, à l'heure de la vieillesse, eût pu lui accorder encore, le soir, au coin du feu, un quart d'heure de lecture.

Mais depuis que Béranger ne fredonnait plus de grivoiseries à l'oreille de Lisette, tout était mon, tout était fini. Le soleil

était voilé. C'était l'éclipsé du génie français. Il fallait fermer la porte du Panthéon.

a Que restera-t il de toutes nos gloires? Rien 1 » dit-il.

Rien ! Voilà la part que le poëte national fait à la France au dix-neuvième siècle. Quoi ! en regard de ce rien, pas un nom de savant à mettre, ni de penseur, ni d'historien, ni d'orateur, ni de poêle, ni d'artiste ! On ne pourrait nier sans blasphème le courage de la nation, mais on pourra nier impunément son génie. Le génie, sans doute, ne fait pas partie de la nationalité.

Son dégoût du présent rejaillissait même sur le passé. Il appelle, par exemple, M™* de Sévigné : « Cette pécore aristocra- 0 tique de marquise, dont on ne parlerait pas si elle avait été « une couturière. »

11 dit en parlant de Jean-Jacques Rousseau : « Cœur sec, a dur, égoïste. » Il déclare Voltaire «contestable au point de « vue itléraire, » Enfin il nie le style de Paul-Louis Courier.

Mais qui donc aimait-il, qui donc admirait-il dans sa génération? Lui, sans doute, lui seul; lui, l'homme du peuple ; lui, Béranger; lui, le chansonnier? Dieu le préserve de commettre une semblable maladresse! Loin de là, Béranger parle toujours de lui-même avec une touchante humilité :

« Je suis un bon petit poëte, dit-il ; j'ai voulu essayer de « transporter la poésie dans les carrefours, et j'ai été conduit à a la chercher jusque dans le ruisseau. Qui dit chansonnier, dit « chiffonnier. »

Entin, il appelle sa muse quelque part une fille de joie. A chaque page de la correspondance, il fait un trou de plus au manteau de Diogène.

Mais autant il j'abaisse le chiffonnier, autant il exalte le chiffon. Qu'on dise ce qu'on voudra du chansonnier, il baissera modestement la paupière ; mais qu'on ose touchera la chanson, alors il redresse fièrement la tête : La chanson ! répondra-t-il, voilà la seule, voilà !a vraie poésie ! Elle est la langue simple et populaire de l'Évangile. Qu'est-ce que la poésie lyrique, en comparaison? « Une fée, dit-il, qui vomit une perle à chaque « parole. »

« Je ne crois pas^ ajoute-t-il, le lyrique possible dans la lan- « gue où l'on n'a jamais chanté Dieu qu'en latin. »

A quoi tient la destinée de la poésie lyrique chez une nation? Si la France eût entendu la messe en français, peut-être bien aurait-elle pu monter à ce sommet de l'âme humaine appelé le lyrisme, et peut-être bien aussi que Lamartine, que Victor Hugo auraient rimé l'un ou l'autre une ode passable; mais^ par malheur, l'abbé Châtel a échoué dans sa tentative de messe en français sur l'orgue de Barbarie, et l'ode, bon gré malgré, a dû céder la place d'honneur à la chanson.

Donc Déranger déclarait la chanson la première poésie, et laissait ensuite au public le soin de chercher le premier poëte.

Il éprouvait, cependant, par moments un scrupule. Sa muse avait sur la conscience plus d'une partie de débauche d'iuiaginalion. La morale la moins farouche pouvait un jour en demander compte au poëte. 11 crut devoir en désarmer d'avance la sévérité par une confession.

« A des louanges aussi flatteuses, écrivait-il à un admirateur, t ne conviendrait-il pas d'ajouter : il est fâcheux qu'en chan- « tant pour le peuple, Déranger se soit trop laissé entraîner à « la peinture de mœurs que plus tard, sans doute, il eût voulu a pouvoir corriger. »

Ce n'était là qu'une précaution oratoire; car, si plus tard Déranger avait voulu sérieusement corriger les mœurs, il aurait commencé par retirer de la circulation ses folles rimes, provocations chantées à toutes les orgies de la guinguette et de l'alcôve. Mais loin de là ; tant qu'il vécut, il refusa cette réparation à la pudeur publique, et ce ne fut qu'à sa mort qu'un éditeur, plus chaste que lui-même, nettoya le bouquet de Déranger de toutefleur lubrique, pour l'offrira la mère de famille.

« J'ai vu Mgr Sibour, écrit-il à une daine, ne voulait-il pas, « le mauvais plaisant, m'obliger à supprimer de mes œuvres « mes chansons grivoises qu'il qualiliede poésies erotiques? Je « lui ai répondu, en l'appelant Monseigneur gros comme le « bras, qu'un père ne brûlait pas vifs ses enfants, fussent-ils ( borgnes ou bancroches. »

Il parle ainsi deux langues, selon la circonstance ou la personne. Sous le règne de Louis-Philippe, la pauvreté du chansonnier, continuellement à l'ordre du jour, avait attendri la

sensibilité du gouvernement. Un ministre voulut offrir une récompense nationale à Déranger sous forme de pension.

« On m'a réduit à dire, écrit-il, que si j'étais jamais assiégé t par la misère, je ne ferais pas comme Sganarelle, qui tend la 0 main derrière lui pour recevoir l'argent qu'il feint de refuser, « mais que je m'adresserais directement au public, ouvrant « moi-même une souscription pour moi. S'il le fallait, j'atta- « cherais mon nom à mon chapeau et le tendrais aux passants a pour recevoir le sou de l'artisan et du chiffonnier. »

Et plus tard, quand l'Impératrice, inquiète à son tour du dénûment éternel de Béranger, croit devoir laisser tomber sur lui un rayon d'or, et confie à l'éditeur de Béranger la négociation de cet acte de munificence, Béranger, oubliant sa théorie d'un autre temps, répond la lettre que voici :

a Si vous revoyez, dit-il à son éditeur, l'honorable secrétaire « des commandements de Sa Majesté, chargez-le, je vous prie, « de toutes mes actions de grâces pour l'Impératrice . Chargez-le « également de rassurer Sa Majesté que, sous le rapport de la « fortune, je n'ai rien de mieux à désirer. Ajoutez néanmoins t qu'il m'a toujours été agréable de recevoir des offres de ser- « vice ou d'appui. Dites donc à M. Damas-Hinard combien je « suis reconnaissant de l'attention que Sa Majesté a bien voulu « faire à moi. Le souvenir m'en restera au cœur. J'ajoute même < que si jamais la pauvreté revenait vers moi, ce serait de préce férence à Sa Majesté que je m'adresserais pour en obtenir le « terme. »

Nous voici loin, cette fois, de l'artisan et du chiffonnier. Tel est l'homme, toujours en contradiction avec lui-même, mais toujours conséquent à une seule pensée, la glorification ou Ja satisfaction de son moi. Fils, il déchire la robe de sa mère en public ; père, il déporte son fils à l'île Bourbon ; célibataire, il vit en ménage ; conscrit réfractaire, il chante la gloire du coup de canon ; républicain une première fois, il applaudit au dixhuit brumaire; libéral, il fredonne un hymne au despotisme; républicain une seconde fois, il renie la République; voltairien, il demande à l'Église une goutte d'eau bénite pour son cercueil.

Le commentaire de l'homme, enfin, c'est son portrait; c'est ce masque rabelaisien, cet œil à fleur de têle, ce nez charnu,

celte lèvre sensuelle toujours amorcée d'un sourire ou d'une épigramme. Nulle place, sur cette figure, pour la flamme sacrée de l'idéal ou pour l'ombre austère de la rêverie. La nature avait écrit le matérialisme sur sou front, et, qu'il le sût ou non, il eu professa toujours la doctrine.

Il la professait aussi bien en politique qu'en amour. Elle transpire, elle éclate à chaque page, à chaque ligne de sa correspondance spontanément, naïvement, comme la confidence intime et une indiscrétion, en quelque sorte, de son cœur et de son esprit. Vers l'année 185ii, écrivant à M"* de Solms, il exprime en passant le regret que Victor Hugo persiste à rendre veuve notre chère pairie. Il dit : persiste; mais qu'entend-il par ce : persiste, écrit avant l'amnistie? A ce propos, il croit devoir définir la patrie, et il laisse tomber de sa plume cette formule :

t Les lois, les institutions, les gouvernements changent de c nationalité; les mœurs, le sol et l'air ne changent pas; c'est « tout cela que résume le mot patrie. »

Ainsi, la patrie, c'est l'air, c'est le sol, c'est la pluie, c'est le beau temps, c'est la boue en hiver, la poussière en été; c'est la truffe en France, c'est le vin de Champagne et, enfin, ce je ne sais quoi que Bérauger appelle les mœurs, probablement les dîners en ville, les bals masqués, les cafés chantants, les courses de chevaux et les promenades au bois de Boulogne.

Donc, pourvu qu'on mange, qu'on boive , qu'on respire, qu'on fasse l'amour, on a une patrie. Mais c'est la patrie du corps, cela, de l'intestin et du poumon. Mais, à ce compte, le bœuf aurait aussi une patrie dans l'étable, car il tire au râtelier, il y souffle et il y rumine. La définition de Béranger ferait descendre le peuple français au rang de troupeau.

Non, quoi qu'en ait pu dire le chantre de Lisette, ce n'est pas là la patrie, pas plus que le corps n'est l'homu-.e. L'homme est avant tout un être pensant. La patrie, c'est le droit, cet air vital de la pensée. Le sol fait l'habitant. Le droit seul fait le citoyen. Je vois une patrie, disait Rousseau, là où l'homme est le plus homme, c'est-à-dire le plus libre de développer sa nature morale et de contribuer au développement de son semblable.

« Si Napoléon III, dit-il ailleurs, savait caresser les paysans, \ il établirait sa dynastie pour cent ans. Les paysans, voilà le

fl grand appui de tout nouveau gouvernement. Les paysans dé- « fendront Napoléon moins par sijmpaihie que par intérêt. Ils a forment une masse de vingt ou de vingt-deux millions. C'est « là une armée formidable qu'il serait bon de diriger. »

Ainsi, éducation, inielligence, science, art, industrie, la fleur, en un mot, de la civilisaîion. Béranger supprime tout cela d'un trait de plume, ou plutôt écrase tout cela sous le sabot de Jacques Bonhomme, sous le poids brutal du nombre et de l'ignorance.

Quimporte Béranger? nous dit-on cependant, il est mort. Il est vivant, vous dis-je, à mon tour. On Je voit, on le rencontre à chaque instant, ressuscité et multiplié en un parii déplus en plus nombreux qui sépare ou tend à séparer, comme lui, l'opinion de la soutane.

Oi!i est l'opportunité, dit-on encore, de toucher à sa mémoire? L'objection, nous devons l'avouer, nous réduit au silence. Le jour oii nous connaîtrons le quantième précis du mois oij l'écrivain doit dire la vérité, alors, peut-êire, trouverons-nous une réponse.

Mais, protester contre le chantre de Lisette, reprend-on. c'est déserter la cause de la liberté ? Si nous l'avions désertée, en effet, nous nous garderions bien de reprocher à Béranger de lavoir abandonnée le premier. Nous le remercierions, au contraire, de nous avoir montré le chemin, afin de couvrir notre défection de sa popularité.

Mais, enfin, réplique-t-on, douter du libéralisme de Béranger, c'est faire alliance avec la légitimité? Nous connaissons de longue date l'objection pour l'avoir entendue faire dans le temps à Carrel. Le parti légitimiste combattait alors la politique du gouvernement de Juillet au nom du droit divin, et parce que Carrel la combattait au nom de la souveraineté nationale, on répétait chaque matin qu'il avait fait alliance avec la légitimité.

Nous avons touché à l'idole, notre main doit sécher.

Le Siècle nous injurie une fois par semaine. La presse gouvernementale répète l'injure de département en département. Pourquoi ce déchaînement de fureur? On a, certes, plus d'une fois attaqué tel poêle autrement grand que Béranger, sans réveiller une colère ni une parole de protestation. Comment expliquer cette conspiration en faveur d'un chanson-

nier coupable de telle chanson qui aurait déshonoré M. de Sade lui-même? Eh 1 mon Dieu, par une raison bien simple : c'est que Déranger représente, à un degré supérieur, le mauvais côté du caractère français ; c'est que la mémoire de Déranger est comme une banque où chaque homme de sou parti a un vice placé, tel le vice de faux bonhomme, tel le vice de faux libéral, etc. Si la maison venait à faire banqueroute, chacun de ceux-là craindrait de perdre son argent. Il tient donc la vérité sur Déranger pour une injure personnelle, et, mieux qu'une injure, pour une ruine.

Quant à nous, quelle que soit la difficulté d'une œuvre de cœur à cetle date de l'opinion, nous continuerons à porter témoignage sur Déranger, la main levée, comme un témoin, sans haine, mais sans faiblesse. Il ne nous a fait ni bien ni mal, nous ne l'avons jamais trouvé sur notre chemin. Si le ciel, par hasard, nous avait accordé une faculté, ce serait à coup sûr la faculté de l'admiration. Nous aimons à admirer : nous y trouvons le compte de notre esprit; personne plus que nous n'a sonné la cloche à l'honneur du talent. Mais on a voulu faire de Déranger le saint de la démocratie. C'est un saint dangereux. Nous le repoussons. Car, si on jugeai! l'idée par l'homme, l'idée aurait bien baissé. La démocratie , pour nous, n'est ni une chanson, ni une équivoque; elle est une vérité et une vertu. Or, quelle vérité a chantée Déranger ? une contradiction. Quelle vertu a-t-il prêchée par son exemple? Voyez son parti. Veut-on le juger par qui l'attaque et par qui le défend! Nous admettons la question ainsi posée; nous acceptons sans forfanterie la comparaison. Le vent courbe en ce moment plus d'une tête; qui donc reste le mieux debout?

Paris, imp. de L. Tinterlin, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3,

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