JEUDI, LE Ô DECEMBRE
Par M. ARTHUR BUIES.
Mesdames et Messieurs,
Je vous arrive comme un revenant, Qui, je viens d’une plage inconnue, déserte, absolrment inhabitable, si ce n’est par des castors, sur laquelle j'ai été jeté, il y a quinze ans, en pleines ténèbres, ma ‘‘ lanterne ”” s'étant éteinte dans la bourrasque.
Pendant ces quinze années, comme vous le pensez bien, j'ai à peine eu par ci par là quelques nouvelles de mes anciens amis.
Je voyais au loin la province de Québec comme un point noir que les rayons du snleil frappaient sans l’éclairer, et ce n’est que par hasard que j’apprenais quelque chose de ce qu ‘’y passait, les journaux ue parlant plus de rien,- et le Courrier des Etats-Unis lui-même ayant été prohibé en vertu de sages et salutaires décrets, Je cherchais constamment des occasions de m'échapper ; je méditais toute espèce de plaus, mais les ressources me manquaient ; —il n'y avait pas de souscripteurs de ce côté-là, mais seulement des débris comme moi-même, tellement abîmés par la tempête qu’il n’y avait moyen d’en rien tirer. Enfin, il y a environ un mois, d’après le temps moyen nouvollement adopté, ce qui va faire aller le Canada bexucoup plus vite, je vis"poindre à l'horizon vague une petite embarcation avec des voiles en papier et une presse à vapeur pour engin. Mes yeux aussitôt se fixèrent sur elle pour ne plus s'en détacher, Vous comprenez si j'étais haletant et agité par d'indicibles émotions.
La netite embarcation *e dirigeait évidemment vers moi ; bientôt elle prit des formes plus nettes, se dessina complètement, et je distinguai à bord un homrne qui la faisait manœuvrer. Peu après, je pus lire le nom de la nacelle ; elle le portait écrit en grosses lettres rouges, couleur qui met eu colèrs les dindons. Ce nom c'était ‘La Patrie”. A peine l'avais-je lu que l’embarcation atteignait le rivage ; l’homme sautait à terre, et accourant vers moi :
“Mon cher Buies, me dit-il, tu vas faire uñe conférence un de ces soirs dans la salle de séances que j'ai fait construire dernière. ment aa dessus des ateliers de mon journal ; nous devons avoir une conférence tous les quinze jours ; M. Joly est inscrit pour la première ; David fera probablement la deuxième, et, pour la troisième, je compte sur toi, sur toi, incomparable chroniqueur.
‘Ah ! continua l'ami Beaugrand, le journalisme a fameusement marché depuis ces Jours regrettés où tu arrivais si aisément à tuer un journal en moins de six mois. Une nonvelle génération a poussé tout à côté de nous, come à notre insu. Elle a grandi pendant que nous, désespérés et nu ayant plus foi dans aucun avenir, nous pletrions sur les ruines des principes libéraux. Sortie du marasme, elle en a conservé des nausées profondes, d’insurmontables dégoûts ; elle veut autre chose que les clichés sempiterrels et les formules invariables qui constituent le seul bagage de notre é lucation publique, et qui ont été pour nous cmme les
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lisières dans lesque]lss on retient les en:
fants qui commencent à marcher. Elle demande à cor et à cris un mouvement intellectuel qui débarrasse la route du vrogrès encore effroyablement encombrée, malgré les câbles transatlantiques, malgré les steamers de 6,000 tonneaux de jauge, malgré les lampes Edi-on, et enfin malgré l’Institut Royal d'Ottawa, cette espèce d'académie canadienne-française qui compte vingt immortels, parmi lesquels jl y a cinq ou six mortsnés. ”’—C'est toujours Peaugrand qui parle, remarquez-le-bien, messieurs ; pour moi, je n’oserais jamais dire ces choses là. “Enfin, continua t-il, pour tout dire en un mot, la jeunesse a soif, il faut lui donner à boire, mais par petites doses au commencement, afin de ne pas l'étonffer, par conférences données tous les quinze jours. Tu administreras la troisième ; d’autres te suivront, et, de la sorte, nous arriverons à créer assez vite un centre intellectuel aui consolera les anciens de leurs beaux jours perdus et of.
frira aux jeunes un moyen de rassembler leurs forces, de porter en commun leurs efforts et leurs aspirations vers un avenir nouveau, ”” Ildit, et m’entraînant avec lui dans la nacelle, Beaugranä fit force voile vers la salle de conférences de La Patrie, et voilà comment j’apparais devant un public montréalais pour la première fois, ce soir, depuis quinze ans !., Quinzears MM.
cela n’est pas long pour un peuple qui se 1ecueille en préparant une revanche, mais c'est bien long pour expier ses péchés de jeunesse, de cette jeunesse qui est si courte ! Aussi, il me semble que je dois vous paraître comme un revenant, avec l’épaisse forêt blanche qui couvre ma tête, moi qui vous ai quittés en pleine floraison. Nous nous retrouvons après avoir suivi Gifférents sentiers dans un désert sans fin, où nulle voix humaine n’a pu trouver d’écho ; mais, jadis, nous marchions ensemble, à cette époque où la jeunesse de Montréal, sérieusement et franchement libérale, avait ses clubs de discussion, ses séances publiques, ses réunions particulières dans lesquelles s'élaboraient les questions qui, le lendemain, devaient agiter les opinions de toute la pressse, où, enfin, elle possédait son champ clos, son srène à elle propre, je veux dire cette institution féconde où elle
donnaît libre cours à ses aspirations, et où elle ne craignait pas d'aborler les plns hauts sommets, fidèle à sa devise “Altits tendimus”.
Cette institution n'est plus : elle a sombré dans le naufrage général des hommes et des choses de ce temps. Elle n’a même pas laissé d’épaves, si ce n’est quelques indomptables caractères qui ont mieux #imé l'isolement et l’abstention qu’une participation boîteuse rt vacillante avec toute sorte de compromis, qui ont préféré la défiance et la terreur qu'inspireront toujours les esprits en avant de leur âge aux faciles succès obtenus par ceux qui suivent la foule au lieu de la diriger.
On vous a parlé, dans une conférence récente, de quelques hommes d’alors qui avaient brillé un jour et «ui s'étaient éteints en une heure, sans laisser aucuns œuvre, rien derrière eux que le sillon fugitif tracé par le météore en traversant la nuit ; laissez-moi de mon côté, pour un instant seulcment, rappeler à vos souvenirs un peu confus, un peu troublés, peut être même un peu obscurcis, la mémoire de cet Institut-Canadien si décrié, si persécuté, tellement frappé de tous les côtés à la fois qu’il en est mort, mais qui, en mourant, à laissé une tradition ineffaçable, un devoir sacré à remplir par la génération actuelle qui recueille ce qu’il a semé,et qui a encore bien des sommets à gravir si elle vent reprendre l’allure de ceux qui sont tombés pour lui frayer le chemin.
Aujourd’hui nous voyons reparaître, sous des dehors différents, des tentatives nouvelles, et nous saluons, comme une forme de résurrection, tout ce qui tend à faire ravivre au ‘ilieu de nous le mouvement intellectuel, l'expansion des idées puisées à la s ource intarissable de l'étude et dans le sentiment indestructible du progrès. Ce sentiment peut subir bien des défaillances, de nombreur arrêts et retards, mais il 1e saurait s'éteindre, parce que la marche ascencionnelle est l’essence même des sociétés modernes, semblable à ces phares à feux tournants qui semblent disparaître pendant quelques minutes, mais qui reparaissent aussitôt après, éclatants, inondant l'espace d’une lumière qui n'avait fait que se dérober, sans s’amoindrir,
La génération à laquelle j'ai l'honneur
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d’appartenir n’a connu l’Institut-Canadien que dans ses dernières années, années de spasmes, de convulsions, d’intermittences, d’alternatives d’espérance et de découragement, qui se termiuèrent enfin par un trépas ignoré et une disparition sars éclat, La coupe des humilistions et des désenchantements avait été épuisée il ne restait plus que l'injustice de l’oubliet le silence fait aatour de sa tombe pour compléter la destinée de l'Iustitut Canadien. Cette société avait été fondée en 1844, à peine au sortir de l'insurrection de 1837-38, alors que l'Angleterre achevait d'acheter avec des honneurs le concours de certains Canadiens éminents, Quelques jeunes gens, nourris à l'école da passé, se cherchèrent au milieu des tristesses de la patrie Ils apportaient un fonds commun de libéralisme et de dévouement à leurs idées ; ils se réunirent dans une étroite masure de la rue St-Jacques et constituèrent ce qui fut pendant vivgt ans l’Institut-Canadien, afin, comme ils le déclarèrent, dès leur première séance, ‘* de chercher la force qui nait du travail commun, de s’instruire et de s’habituer à la parole au moyen de la discussion.”
Dix aus passèrent. La salle étroite, basse, pauvre de l’Institut était devenue une tribune publique d’où jaillissaient les idées de réforme, ce brandon paisible qui, en agitant profondément les masses, ne dé.
trait que les abus et perfectionne les institutions. Treize des vaillants jeunes gens qui avaient présidé à sa fondation étaient maintenent des députés au parlement canadien. Réunis, côte à côte, ils formaient cette petite phalange hardie qui attaquait tous les priviléges, tous les vices de l'organisation sociale, judiciaire et politique.
Alors se déchaîna l’orage du fanatisme, de toutes les servilités cupides, et le torrent sourd de la calomnie s’épancha à flots intarissables jusque dans le sein des familles, Alors s’organisa une croisade acharnée, impitoyable, contre l'institution qui avait formé cette jeunesse intrépide, et les malédictions commencèrent à ypleuvoir sur tout.s les têtes qui se dressaient encare dans la dércute des intelligences.
On eut peur, Résister à de pareilles attaques, voir l'avenir se fermer dès le début de
sa carrière, avoir devant soi toute une vie de luttes contre la méchanceté, contre la mauvaise foi, contre l'intolérance, c'était plus qu’il n’en fallait pour décourager plusieurs de ces jeunes gens qui voulaient bien de l'avancement de leur patrie, mais qui n'étaient pas assez forts pour en accepter le far leau. Ils lâchèrent pied daus ce sentier difficile, sous le poids accab'ant de leur tâch?. Les concessions commencè:ent, l‘intrigue fit joùer ses mille ressorts, la crainte comprima l'élan, et enfin, de faiblesses en faiblesses, on descendit aux cipitulations, anx compromis, et l’on perdit jusqu’au drapeau lui même qui portait le programme si vaillamment défendu jusqu'alors, Mais ce n’était pas encore l’anéantissement. Si le programme était abandonné, si le parti libéral, tel qu’on l'avait constitué à l'origine, avait fait naufrags, il restait encore des hommes. Qu'il me soit permis d’en rappeler deux seulement, deux qui se maintinrent débout parmi les débris du libéralisme, semblables à l’écueil blanchi par l’écume des flots qui se brisent sur lui saus l’entamer, Tous deux sont morts et avec eux le secret de leur généreus » audace : l’un emporté par la fougue même de ses passions, l’autre brisé par les fatigues de la vie, par les émotions d’une lutte sans trève qu’il soutenait seul, seul désormais, avec des ressources précaires, mais avec une âme invincible. L'un, puissant oratsur, perso àvification orageuse, brûlante, de l’éloquence tribunitienne ; colosse de taille et d’évergie dort la voix, comme celle de Danton, faisait tressaillir le cœur des masses, taire les frémissements de l’impatience et de la colère, étouffer tous les bruits que soulevait en vain la rage des ennemis ameutés,.
Quand il ‘apparaissait devant le peuple, il courait comme un long frissonnement narmi les rangs pressés, #t quind il parlaft, l'enthousiasme et les applaudissements éclataient frénétiques Sa grande voix dowinait tout: on eût dit que la nature l'écoutait soumise ; le fau de son éloquence passionnée entrait dans les âmes comme si une étincelle magique, les frappant toutes à la fois, ies eût entraîneés et confondues dans la sienne.
Il parut peu de temps à la grande tribu.
ne populaire ; mais ce fut assez pour que les échos de sa voix formidable retentisseut
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e,core lougtemps ajiès à l'oreille de ses compatriotes.
Cet hoxre se nommait Joseph Papin.
L'autre, rt c'est ici qua je contemple
avec une Fusion douce la physionomie du plus désinteressé, du plus vertueux, du plus fidèle et du plus persévérant ami de la hberté, s'appelait Eric Dorion.
Tout au contraire de Papin, il était petit, faible, maladif, étiolé ; il ne semblait tenir à l’existence que par vu miystère, ou plutôt, 1l ne vivait pas de sa vie propre, mais de celle du peuple dont il s'était pénétré en l’échauffant. Il parla jusqu’à son dernier jour aux assemblées qu'il aimait tant à réunir, car il navait qu'une pensée, qu’on sentiment, qu'un amour, l'instruction dn peuple ; et quand on l’emporta, frappé subitement au cœur, il parlait encore. L:
mort, combattant sur ses lèvres la parole expirante, seule avait. pu le vaincre +t éteindre sa pensée. Il mourut dans une campagne solitaire, presque sauvage, au milieu des colons qu’il avait lui-même guidés et armés de la hache du défricheur.
Après avoir assisté à tous les effondrements et vu tomb-r un à un autour de lui les remparts du libéralisme, il voulut combattre encore seul dans la presse et il créa une povulation libérale au sein des forêts qu'il avait ouvertes à la civilisation. Sa vie entière s’exprime par un seul mot, dévouement, et sa mort par up autre mot, espérance, Donnors lui tous ensemble un souvenir ce soir, messieurs et mesdames, et n'oublions Jamais la noblesse, l'élévation, la pureté de son âme, ni son admirable dévouement qui restera comme un exemple et comme le parfum de sa vie.
1858 fut l’année terrible de l’Institut, Plus de cent membr-s s’en séparèrent, après une discussion violente aruenée per la question de la bibliothèque, et allèrent fonder près de là une de ces sociétés hybrides, sans caractère et sans consistance, qui avortent misérablement, parcequ’elles n’ont aucun principe vital. Ceux qui restèrent, réduits à une petite phalange désorganisée, ne désespérèrent pas, mais ils se rallièrent autour du vieux drapeau, et pendant dix ans ils le maintèrent encore, dix ans rendant lesquels iis virent des jours magnifiques, de mémorables solennités et des fétes de l’esprit comme il ne s’en était pas encore vu à
Montréal ; rappelons par exemple elle qui evt lieu à l'inauguration du nouvel édifice bâti par l'Institut canadien, et où l’on comptajusqu’à quinze cents personnes dans ja grande salle qui devait être celle des séances futures.
Quand nous parûmes sur la scène, nous, c’est à dire les hommes qui ont aujourd’hui de 40 à 45 ans, et qui suivaient immédiatement les Papin, les Dorion, les Doutre, lex Dessaules, les Laflamme, ce fut dans les commencements de 1863. (‘omme ceux qui nous avaient précédés, nous arrivions, phalange fortement unie, non seniemunt par la solidarité de principes commuus et nettement définis, mais encore par les liens
d’une amitié étroite que le temps n’a fait |
que resserrer d'avantag». Nous étions des compagnons d'étude, de plaisirs, de...
tout ce que vous voudrez. Nous avons vu les derniers jours dé Montréal d'autrefois et nous avons été les derniers types des étudiants vieux modèle, Nous avous ainsi
fermé le trait-d’union entre une société qni à
s’éteignait et une nouvelle qui s’annonçai:
avec des goûts, un esprit et un genre tout différents. D'un côté nons tenions aux
fusils à pierre, de l’autre nous chargions par |
la culasse. C'était dans le temps où l’on commençait les dérzolitions de la rue Notre Dame, où l’on comblait le fossé de la rue
Craig et les marais de la rue Ste-Catherine, !
dans le temps où la rue St-Denis comptait
tout au plus une dizaine de maisons qui!
avaient l'air de se demander par quel h1-!
sard elles se trouvaient plantées 1à. En
haut, sur la côte, se dressait dans un dé!
daigneux isolement la grande maison de M Lacroix, maison hospitalière par excellence, dont la moitié était occupée par la famille de notre ami si regretté, de l’homme qui fut le plus populaire et le plus aimé parmi les jeunes gens d'alors, de M Wilfrid Dorion, dont il suffit de rappeler le nom pour que les souvenirs les plus agréables et les plus chers arrivent en foule au cœur de tous ceux qui l’ont connu.
Les radicaux, les intransigeants, les irréconciliables, les enragés de la phalange de
Em ioerèn “l à) TE
1863 ne comprenaient que sept à huit fu-!
rieux dont les noms re soulèvent plus au}
jourd’hui le moindre effroi chez les plus vieilles femmes des dernières concessions.
C’étaient Geoffrion, Laurier, Lusignan,
sonne, ) l’Asson) s’étonu social, © tard an des chr les plus anjourd’ sous la toutes | Nous des écri quiner tout aho foudé ul dans le devinez | cours d’ qu’il y 4 et surto Figur jusqu’à de la lar saient td les que souvent En ce à Chicag passer p Mais c’é voir, D Quel qu discuter cheveux tenait fe démonti était la qui hac mots il patés ba sés ; il menue € les élans quence, arc-bout apostrof des mou Desmou iln’'ya des du £ sous les On ve
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Nous avons vu al d'autrefois ers types des Us avOns ainsi ine société qui ti s’annonçai:
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dans un démaison de M par excellence, par la famille homme qui fut \imé parmi les ilfrid Dorion, om pour que eset les plus cœur de tous
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vent plus au-} chez les plus s concessions.
kr, Lusignan,
Gouzalve Doutre, Ovids Perrault, Joseph Turgeon, (qui n’a jamais fait guillotinerper. sonne,) Oscar Archambault qui, du fond de l’Assomption, son avant-dernière demeure, s'étonue d’avoir pu vouloir détruire l’ordre social, st enfin celui qui, étant devenu plus tard une bête noire, n’a plus su que faire des chroniq'ies, ces joujoux qui ont amusé les plus belles femmes du monde, et qui, aujourd’hui, vous présecte ses hommag:s sous la forme de dix feuillets écrits suivant toutes les règles de la ponetuation,
Nous étions une génération d’audacieux, des écrivains en germe, mais téméraires, qui ne reculaient devant rien, qui osaient tout ahorder, à ce point que nous avions fondé un cénacle, oh ! le glorieux cénacle, dans lequel j'étais chargé de faire, moi, devinez.,...,, vous ne devinez pas ? dex cours d'économie politique !.... Hélas !
qu’il y a longtemps que j'ai oublié les cerrs, et surtont l’économie.
Figurez-Vous encore que nous allions jusqu’à faire des vers anglais, nous, l'espoir de la langue française, mais nos vers finissaient toujours par la même rime, en y, tel.
les que my, sy, ty, }y, et même un peu souvent en rye.
En ce temps-là Fréchette faisait des vers à Chicago, ne se doutant pas qu’on pouvait passer par Chicago pour aller à Paris...
Mais c'était à l’Iustitut qu’il fallait nous voir, Nous ne manquions pas une séance.
Quel que fût l’ordre du jour, la question à discuter, nous étions là, toujours pris aux cheveux, bien entendu. Gonzalve Doutre tenait ferme pour les choses historiques, démontrées par l'expérience ; Geoffrion était la hache de Phocion qui tailladait, qui hachait tous mes discours ; en deux mots il faisait de mes tirades des petits patés bons pour les lunchs des avocats pressés ; il m’'abîimait avec une dialectique merue qui n’excluait pas de temps à autre les élans et les éc'ats d’une véritable éloquence, Son argumentation était incisive, arc-boutée, concluante. Je TJlancais des apostrophes, j'éclatais en transports, j'avais des mouvements comme ceux de Camille Desmoulins, Geoffrion se levait : ‘Il y a ou il n’y a pas ; or, donc,”.... rasé les tirades du grand Buiès, et je tombais anéanti sous les bancs,
On voyait peu les anciens; ils se mon-
traient rarement a nos séances, excepté aux occasions solennelles et quand il fallait douner de notre institution une opinion considérable, Le fait est qu’une espèce de dégoût s’emparait de plus en plus des libéraux en renom, et que, voyant le terrain leur échapper davantage tous les jours, ils aimaient mieux se retirer que de se comiprowuettre encore plus sur l'arène brûlante où la jeunesse seule pouvait impunément se iisquer. Puis il y avait d’autres considérations; on avait vieilli, on était père de famille, ce qui rendait l’intérieur plus difficile à quitter après les journées de travail ; on avait des affaires, des soucis, des intérêts, mille choses qui n’embarrasient pas la jeunesse, de sorte que les hommes arri vés étaient bien aises de trouver des remplaçauts ; sans cela l’Institut aurait été obligé de fermer ses portes. M. Joseph Doutre, cependant, venait plus souvent que ceux de sa génération. M Doutre que l’on regarde à bon droit comme le type de l'in:
flexibilité, de }attachement inébranlable et immuable aux principes de la vieille le, n'avait pas plus lâché prise dans ce -mps-là qu’il ne le fit plus tard, dans une mstance mémorable, et qu'il ne le ferait tuvore aujourd'hui, si l’occasion s’en prés-utait. Il aimait à voir les jeunes gens s'afÉrmer, inanifester hautement leurs opipions, ne relever que ae leurs convictions et de leur conscience, Il aimait à les encourager de sa parole et Ge ses actes ; aussi le trovait-on plus souvent en contact avec eux et se mêlait-il davantage à leurs reunions ou aux occasions diverses qu'ils avaient de se manifester ou d'agir.
Je viens de dire que les anciens, parmi les fondateurs de J’Institut, venaient assez rarement à nos séances ; oui, cela est vrai en général, plus on moins, sans excep« tion, Cependant, il y a une exception, comment concilier ces deux termes contraires ? En ce temps-là existait à Montréal un homme unique, indescriptible, incroyable,tellement singulier, bizarre, paradoxal et phénoménal qu’il ne compteit jamais avec les autres, et qu’il était impossible de le classer dans une catégorie quelconque d'hommes ayant certaines occupations ou habitudes connues et définies, vivant d’une vie commune à un certain nombre, ayant enfin des façons d'agir qu'on peut