Une excursion a MonteVergine
Cjomme la ville de Naples présente des beaulés qu’ ailleurs on ne trouve que difficilement, soit par son bel horizon, soit par les découvertes qui se font souvent en fouillant les anciennes villes de Pompéi et d’Erculanum, je voulus, le mois de Juillet dernier, aller passer quelques jours sous son beau ciel. Je connaissais déjà celte ville depuis les années 1838 et 1849 ; mais , bien que j’y eusse séjourné deux fois, je désirais revoir cette cité si remarquable par les moeurs de ses habitants. L’ arrivée à Rome de ma chère et bonne mère Thérèse me fit retarder mon départ. Enfin, je partis de Rome avec le Rév. Père curé de la basilique de S‘'Marie-Majeure, D. Philippe Massari et mon domestique Joseph Duc. C’était le 26 Juillet 1839.
La Chaleur que j’éprouvai en arrivant à Naples ne m’empêcha pas de sortir tous les jours pour voir, ou les églises, ou les cabinets scientifiques, ou les divers musées, ou les villas et palais jroyaux, ou
les grandes archives du royaume, où enfin pour admirer ces belles promenades qui enchantent les esprits les moins poétiques, et qui nous rappellent avec tant de plaisir les récits et les descriptions des anciens poètes latins. Je passais les journées à parcourir la ville, et le soir je rentrais dans mon logement qui appartient à la famille du Chev. Masillo, dont la soeur est très habile dans le dessin et mair tresse au grand établissement dit des Miracles. Dans cette habitation, Mgr. Lettieri, Évêque de S“ Agathe-des-Goths que j’estime beaucoup à cause de sa science et de sa prudence , et quelques autres amis venaient me tenir compagnie. Un soir, entr’ autres , mon domestique m’avertit qu’il y avait dans l’antichambre le Très-Rév. Père D. Guillaume de Cesare, Abbé de l’abbaye NulUus de Monte Vergine. Je n’avais plus revu cet homme honorable depuis l’année 1840: mais dix-neuf ans écoulés ne m’avaient pas fait perdre le souvenir de ce digne ami. J’allai à sa rencontre et nous nous embrassâmes comme de vielles connaissances. Alors nous nous rappelâmes les entrevues de Rome, la brochure historique sur l’abbaye de Monte Vergine, imprimée en 1840,et toutce qui se rattachait au temps qu’il passa dans cette ville. J’éprouvais un chaime inexprimable en me rappellant cette époque. Il me semblait converser encore avec le Chanoine-Régulier D. François Busiri, un de mes plus tendres amis, »»ort en 1811, et qui, pendant le séjour à Rome du
Très-Rév. Père de Cesare, partageait avec moi les douceurs de son amitié.
Après avoir ainsi causé quelques instants avec mon ami , je lui demandai l'indication de son logement, afin d’avoir le plaisir de m’entretenir avec lui une autre fois; il me répondit sèchement: » mon logement est à Monte-Vergine où je vous attendrai. » A cette réponse, je lui fis observer qu’il m’était bien difficile de faire un pareil voyage, soit à cause de la chaleur, soit parceque je tenais à faire une excursion à Massalubrense; mais il résolut toutes mes difficultés, de sorte que je promis d’aller à Monte Vergine le plustôt possible.
En effet, après avoir visité Castellamare, Vico, Sejano, qui porte encore le nom du trop fameux ministre de Tibère; Sorrento, noble patrie de notre Tasse; Massalubrense, qui s’élève au-dessus de Sorrento, dans une charmante position, où l’on respire un air très pur et où l’on admire encore l 'église dédiée à St. Pierre que fit bâtir, en 1021, Benoit Tizzani , mon ancêtre, ainsi que l’ indique une inscription latine placée derrière le maitre-autel, après tout cela , je me préparai au voyage projeté. Je voulus pour m’accompagner, outre le Rév. curé Massari, D. Pascal Ciccodicola, afin de lui donner un faible témoignage de mon affection et de ma gratitude, en souvenir de la gratieuse et bienveillante hospitalité reçue , tant de sa part que de celle de ses parents, pendant la révolution de Rome, en 1849.
Nous prîmes donc le chemin de fer le 27 Août, vers midi, et le jour môme nous arrivâmes à Noie. Cette ville historique ne présente plus, les anciens souvenirs ni du temps du Consul Marcellus, qui livra bataille à Annibal, en 540, de Rome; ni d’Auguste, qui y finit ses jours; ni enfin de Vespasien, qui la déclara colonie romaine. Mais il y a de plus nobles monuments qui rappellent les gloires du Christianisme. Outre le souterrain de la cathédrale, où repose, vénéré, le corps de St. Félix, et l’église supérieure, où l’on admire une chaire ciselée en bois et un tombeau de l’ Evêque Scaccari, mort en 1400, ainsi que celui d’un autre Evêque, nommé Léon, qui mourut en 1468, il y a, à presque un quart d’heure de Noie, un lieu appelé Cimitino. Là se trouvent dos monuments des premiers siècles de l’Eglise, tant de Martyrs, que de Confesseurs et d’Evéques. On y voit un clocher ((lie l’ancienne tradition rapporte au temps de St. Paulin de Noie. Si ces monuments étaient mieux entretenus, ils pourraient augmenter la gloire de cette ville célèbre dans l’histoire tant sacrée que profane; particulièrement pour nous avoir donné le sculpteur Jean de Noie et le trop célèbre Jordanus Brunus. Nous attendimes à Cimitino, plus d’une heure, la voiture qui devait nous porter à Loreto où réside l’Abbé de Monte- Vergirte. Pendant celte longue heure d’attente, la chaleur nous accablait, sans que nous pussions découvrir un lieu frais
OÙ nous reposer. Enfin, on nous dit que Ton venait d’ouvrir un café pour nous offrir quelque chose. Nous y entrâmes, espérant y trouver quelques rafraichissements. Sur la demande que je fis d’ une limonade, on me répondit qu’il n’y avait pas de limons; je demandais alors une Semata? même réponse! Dans ce cas, comme, je mourais de soif, je me bornais à réclamer un simple verre d’eau fraiehe. La réponse fut encore négative ! ! mais le cafetier acheta de la neige sâle , qu’aprés un long quart d’heure, je pus enfin obtenir. Quoiqu’il en soit, ma soif fut apaisée par cette boisson.
L’arrivée de la voiture me fil oublier cette petite contrariété; nous partîmes alors pour Schiava, petit village voisin deCimitino. Nous vîmes, en passant, Sperona, Bajano, Cardinale, et Mugnano. A quelques pas de ce dernier lieu, le voiturier nous pria de permettre que deux jeunes filles, qui se dirigeaient à pieds vers Monteforte, pussent se placer dans le coupé, à cause de la pluie qui commençait à tomber. La naïveté, et l’innocence qui transpiraient sur la physionomie des ces jeunes voyageuses nous obligèrent à leur accorder la permission demandée; et, comme le coupé était découvert, nous leur cédâmes notre parapluie. J’ai voulu noter celte particularité pour faire connaître que ce petit acte de complaisance excita, dans le cœur de ces innocentes enfants, un sentiment de gratitude si sensible, qu’en arrivant à Monte-
forte, où descendues pour rentrer chez elles, elles voulurent non seulement baiser nos mains, mais encore notre voiture, ne pouvant mettre fin à leurs remerciements. On voyait bien que la civiKsation n’ était pas encore arrivée chez elles ! Monteforte est un village bien situé, sur le penchant d’un mont tout boisé; nous y éprouvâmes une fraicheur très agréable, nous qui venions de Naples.
Ici, la voiture commença à descendre la pente de la montagne jusqu’à Torelli, premier village du diocèse de Monte Vergine. Nous prîmes alors le petit chemin qui conduit à Loreto, où nous arrivâmes vers le soir. Ce lieu, où est bâti, depuis plus d’ un siècle , le grand monastère, résidence ordinaire de r Abbé , s’ appelle Loreto , parcequ’ il y avait, anciennement, un bosquet de lauriers très épais. Les moines, avant qu’on y eût construit ce magnifique édifice, étaient logés dans un hospice, situé à un quart d’heure plus loin , et qui croulât, à la suite d’un tremblement de terre. Nous trouvâmes le Très Rév. Père Abbé de Cesare qui, déjà, venait à notre rencontre avec M.^ l’Intendant d’Avellino. Après les complimens d’usage, le Père Abbé me fit visiter le monastère. L’architecture, me disait-il, est, où de Vanvitelli, où d’un de ses élèves. Certainement le bâtiment octogone s’élève avec majesté sur le sommet d’une petite colline. Les corridors, très larges, prennent aussi cette forme; et, quand on les a parcourus cinq fois.
011 a fait* un mille. Dans l’intérieur du couvent, il y a un jardin appelé Flora di Loreto , parcequ’il s’y trouve beaucoup de fleurs cultivées, avec soin, par les religieux. Au fond de ce jardin, est une grande fenêtre pratiquée dans l’intérieur d’un joli portique soutenu par des colonnes; de cette fenêtre, on jouit d’ une vue magnifique : on voit , comme ' dans un cadre, toute la hauteur de Monte Vergine , ainsi que son sanctuaire. En face de cette fenêtre, c’est-à-dire,à l’extrémité du couvent, se trouve la grande entrée, d’où l’on aperçoit, tant à droite qu’à gauche, deux magnifiques rampes d’escaliers, qui conduisent au logement de l’Abbé; logement que nous pourrions, sans exagération, appeler royal, parce qu’ il doit servir aussi au Roi de Naples, lorsqu’ il vient habiter le sanctuaire de Monte Vergine. Les salles en sont superbes et ne laissent rien à désirer sous tous les rapports. 11 me semblait pénétrer dans un de ces antiques manoirs du Moyen-âge , où des maitres superbes réunissaient les objets les plus recherchés: avec cette différence, cependant, que les meubles et les ornemens de ces seigneurs étaient souvent le fruitde la sueur et des gémissements de leui*s vassaux, tandisque cette demeure abbatiale a été embellie par l’ affection et la reconnaissance des peuples du voisinage. Au lieu des vexations de quelque petit tyranneau ces populations ont toujours trouvé, dans ces religieux , des pères pleins d’amour et de sollicitude pour leur véritable bien être.
)) Il fait bon vivre sous la crosse! » disait un proverbe de ces temps-là.
Le Très Rév. Père Âbbè voulait me céder son appartement que je refusai , aimant mieux loger dans une petite chambre que dans une grande ; il me donna donc deux chambres à côté des siennes, où je logeai avec D. Pascal Ciccodicola. Le Curé Massari fut placé dans un petit et riche appartement, situé vers la partie nord du monastère. L'heure du souper arrivée, le Père Abbé nous invita à le suivre dans une grande salle, où nous trouvâmes une table abondante et bien servie. La chose la plus agréable pour moi, fut une eau fraiche et très pure, telle que je n’en n’avais plus goûté, depuis mon départ de Rome. Fatigué à cause du voyage, je me retirai, sans retard, dans ma chambre pour me coucher. Le matin, je dis la ste. messe dans la chapelle du monastère dédiée à Notre Dame de Loreto. Cette chapelle est toute incrustée de fins marbres et embellie d’un magnifique pavé. Après avoir pris une tasse de café, le Curé Massari voulut rester dans le monastère, et moi, avec Ciccodicola, allâmes visiter Avellino, résidence de l’Intendant de la province.
Avellino, situé dans une petite vallée, à deux milles de Loreto, était autrefois la propriété de la famille des Caraccioli; le 8 septembre, 1694, il fut presque entièrement ruiné par un tremblement de terre. Aujourd’hui, il n’a de remarquable
que le collège des Scolopes et le séminaire : la cathédrale ne présente rien de curieux, à l’exception d’un tableau, placé au-dessus d’un confessional voisin de la chapelle du Très St. Sacrement, et représentant l’adoration des Mages ; la façade de cette église est en construction. Le séminaire n’attire nullement l’attention par ses bâtiments, mais il la mérite par le nombre de ses élèves et par la méthode d’enseignement suivie dans les études. Le Recteur fut très poli envers moi , il me fil visiter toutes les classes et le cabinet de physique, où se trouvent des instruments, en petit nombre, il est vrai, mais plus que suffisants pour acquérir toutes les notions essentielles de cette science. On n’y néglige, ni les mathématiques, ni la philosophie rationnelle, ni la théologie, ni la littérature. Il y a des professeurs de mérite, d’après ce que j’ai pu voir par la lecture d’une brochure intitulée: Saggi di scienze e lellere, que le Recteur eût la bonté de m’offrir, en sortant du séminaire.
Le collège des Scolopes est fort bien sous le rapport de l’architecture; il se présente comme s’il sortait d’un bosquet. Ce jour-là, 28 Août, on y célébrait la fête de St. Joseph Calasanzio. En entrant, on entendit une mélodie instrumentale qui s’échappait mystérieusemant d’à-travers les arbres et les fleurs, derrière les quels étaient les. musiciens. Des jeunes-gens, de toutes conditions, fêtaient leur St. Protecteur dans une gracieuse cha-
pelle que des femmes visitaient encore. Après avoir admiré cet établissement, nous reprîmes la voiture pour retourner à Loreto. Ici, nous retrouvâmes l’Abbé prêt à partir, avec le même véhicule, pour Mercogliano, village considérable de son diocèse , où il devait chanter la grand-messe pontificale.
Le nom de Mercogliano est une composition de Mercurii ara, parcequ’il y avait là un autel dédié à cette divinité. Ce lieu est placé aux pieds de Monte Vergine, et ses maisons sont échelonnées sur la pente du coteau. Au premier plan, on rencontre une église dédiée à St. Modestino où le peuple était réuni pour attendre le Père Abbé, qui fût reçu à la porte de l’église avec tous les honneurs propres aux Evêques. Le clergé, et les moines vêtus de blanc, le conduisirent au maître-autel, tout orné de draperies, de voiles, de chandeliers, de statues, de petites colonnes factices, en bois, et recouvertes de soie rouge, d’ une multitude de petites bougies allumées. D’autres chandelles décoraient des arches gothiques factices, enveloppées de draperies comme les colonnes. Le chœur étant très étroit, le trône fut placé en dehors; et au dedans du chœur, on m’avait préparé un beau et riche siège que je ne voulus pas occuper. Le Père Abbé fit la prière, avant la messe, assisté des ministres sacrés en très riches tuniques, après quoi il revêtit les ornements pontificaux et la grand-
messe commença. Les musiciens chantaient à l’orgue; le Curé Massari et moi étions au-dedans du Presbyterium; Mr. Ciccodicola, auprès du trône; le peuple était divisé en deux classes : les femmes occupaient la partie supérieure de l’église et les hommes le bas.
Une myriade de petites chandelles allumées au maître-autel me fesaient craindre quelque accident. En effet, pendant le chant du Gloria, les flammes commencèrent à envelopper les colonnes de bois. En un clin d’ œil , le feu se propage parmi les chandeliers; les draperies brûlent; les voiles s’allument; tout l’autel est en flammes. Les cris des femmes, des enfans, de tous les assistants nous assourdissent. Qui prend la fuite d’un coté, qui de l’autre. Le plus grand danger était pour le plafond de l’église formé de vielles planches. On tâcha d’isoler le feu dans le chœur, et on y réussit, en versant de l’eau en abondance, en déchirant les draperies, les voiles, en mettant en pièces les colonnes, les arches gothiques et tout ce qui était capable d’ augmenter l’ incendie. Les statues de la Vierge et de St. Antoine, dont on célébrait la fête, furent immédiatement transportées hors de l’église: le maître-autel resta nu comme le Vendredi-saint. Au milieu d’un pareil tumulte, le Père Abbé, conservant tout son sang froid , ne voulut pas abandonner le trône pontifical afin de rassurer le peuple: de la voix et du geste, il cherchait surtout et il
parvint à calmer les cris désespérés des femmes. Enfin, on put éteindre l’incendie. Quatre chandeliers furent placés sur l’autel, afin de continuer le Divin Sacrifice ; peu-à-peu le calme se rétablit lout-à-fait et chaqu’un reprit sa place.
Après l’Evangile, un père Franciscain monta en chaire vis-à-vis du trône: après les compliments d’usage, il récita un très long panégyrique de St. Antoine. Déjà il était midi : la grand-messe était finie, mais l’Abbé ne pût pas administrer la Confirmation, vu l’heure avancée. Alors nous primes ■ la rue qui conduisait à la maison du Chanoine D. Luc Conrado qui nous avait préparé un diner splendide.
D. Luc Conrado est un prêtre tout dévoué aux religieux Bénédictins blancs de Monte Vergine; chaqu’ année il fait un cadeau à l’Abbé du monastère et aux moines. Il y avait à diner, avec nous, six de ces religieux, ainsi que M" Renna, Crici, Bianco , Santa ngelo , tous personnages des plus respectables du village. La gaieté des convives, la cordialité du Chanoine Conrado, la délicatesse et la variété des mets et des vins nous firent oublier tout-à-fait la frayeur causée le matin par l’incendie de l’église de S.‘ Modestino.
Le diner terminé, le Père Abbé fit préparer des chevaux pour monter à Monte Vergine. Lui en tête, puis moi, puis le Curé Massari, ensuite Mr. Ciccodicola , et enfin un moine , tous nous
nous dirigeâmes vers le sanctuaire. La vielle roule se présente tortueuse, escarpée, sauvage. Le mont semble loucher le ciel, et le tremblant voyageur craint, d’un côté, d’être écrasé par des roches énormes et menaçantes, de l’autre, d’être précipité dans un abîme dont on ne voit pas le fond. Quoique les chevaux aient l’habitude de passer souvent par celle dangereuse roule , néanmoins je craignais fort de ne pas arriver au sommet de la montagne. Les dangers étaient si nombreux que la seule pensée de la possibilité d’une chute m’épouvantait. Il y eut un moment , où la frayeur que nous causaient les ombres des rochers et l’ impétuosité extrême des vents nous fit croire que le mont entier allait s’écrouler. Heureusement, le Père Abbé avait choisi une heure à la quelle le soleil , disparaissant de l’horizon, l’ombre des rochers et des arbres nous cachait la vue de ces effrayants précipices. Le Curé Massari, en voyant les ténèbres de la nuit s’approcher, demanda avec une grande anxiété si, dans ces bois épais et ces rochers, des loups ou d’autres bêles féroces ne pourraient pas être cachés. La réponse de l’Abbé fut très rassurante. « Quelquefois, dit-il, on y voit, à la vérité, des loups, qui se distinguent facilement à leurs yeus brillants ; mais depuis St. Guillaume, ils n’ont plus fait de mal à personne; ce qui est attribué à la protection du Saint qui, une fois poursuivi par un loup, lui ordonna de le suivre , en portant son pain et ses autres
provisions ». Cependant, nous poursuivions noire marche, découvrant, à chaque pas, de nouveaux périls. J’avais eu soin de m’habiller comme pour la saison d’hyver, prévoyant une température assez basse dans la montagne. En effet, je commençai à sentir le froid à mesure que nous approchions du sanctuaire. Mais, peu-à-peu, nos membres se dégourdirent, après que le Père Abbé nous eût obbligé de descendre de cheval et do marcher à pieds, à cause des dangers qui toujours se multipliaient. La nuit arrivée, des guides nous conduisirent par un sentier si étroit et si tortueux, que nous nous repentions presque de nous y être déjà trop avancés. Mais, que faire? Rétrograder était chose impossible : la vue de l’ abîme qui était h notre gauche nous eût plutôt portés à rester immobiles! Toutefois, le désir de vénérer le sanctuaire fut plus fort et nous fit continuer notre roule, si route on peut appeller ce casse-cou. Durant ce temps, le Père Abbé nous encourageait, en nous disant que bientôt nous allions atteindre le sommet de la montagne. Enfin, nous arrivâmes à un chemin couvert de lauriers qui conduisait directement au monastère, où nous parvinmes sains et saufs, plus étonnés que satisfaits.
Les moines, vêtus de blanc, et en cocoUa, nous attendaient sur les premiers gradins de l’église, à genoux, pareeque leur Abbé arrivait aussi. On me jeta sur les épaules une immense cocolla de drap
blanc qui, vraiment, venait fort à-propos, en présance d’un froid qui se faisait de plus en plus vivement sentir. Le Curé Massari et Mr. Ciccodicola furent pareillement couverts d’autres cocolle. Ainsi vêtus, nous entrâmes dans l’église, précédés par ces vénérables religieux qui, par leur port grâve et leur profonde modestie, montraient combien ils étaient dignes d’être les gardiens de ces lieux vénérés.
Notre première visite fut à la chapelle de la Vierge, où l’on conserve la Très Ste. Eucharistie. Pendant notre prière, nous entendîmes le bruit de plusieurs sonnettes, ce qui nous fit lever les yeux : on découvrait l’image de la Vierge Immaculée. Sa figure, pleine de bonté, fit descendre dans mon cœur une douceur toute céleste. Tandisque nous vénérions, en silence, cette image chérie dans une chapelle toute resplendissante de clarté, au milieu des ténèbres de l’église, tout-à-coup, on entendit l’harmonieuse mélodie d’un grand-orgue, placé derrière le maître-autel. Le silence profond, qui avait régné jusqu’alors dans ce sanctuaire, les ombres de la nuit, percées seulement par l’éblouissante lumière de la Ste. chapelle, les religieux prosternés contre terre, dans leurs blanches robes, les regards maternels de l’image de Marie, l’arrivée soudaine des sons de l’orgue, répétés par tous les échos du temple: tout dans cette scène me remuait l’âme. Il me paraissait pour un môment être au ciel!
Tout ceci se passait sur la cime d’une très haute montagne, où les anciens adoraient la déesse Gybèle, mère des Dieux. Le Christianisme brisa son simulacre pour le remplacer par l’image de la Mère du seul et vrai Dieu.
Ainsi , la déesse née de la roche Âgdo , en Phrygie, adorée sur le mont Ida, transportée à Rome, en 537, av. J. G., vénérée dans l’Italie et les Gaules, était spécialement un objet d’adoration sur le mont Partbenius aujourd’hui Montevergine où elle avait, à son service, des prêtres, peut-être de la Pbrygie même. Mais la lumière de l’Evangile éclipsa cet astre de l’idolâtrie pour faire lever, à sa place, la vraie Etoile du monde. A son arrivée, la Vierge voulut des moines qui, blancs dans l’âme ainsi que dans la robe, montrassent aux hommes que celui qui veut jouir de sa protection, doit, auparavant, se purifier et devenir blanc comme la neige.
Cependant, comme le froid augumentait dans l’église, le Père Abbé vint nous tirer de nos méditations pour nous conduire au monastère. De larges corridors, de belles salles ornées de tableaux de divers goûts, forment le logement de ces bons moines. Je refusai l’appartement de l’Abbé et choisis deux chambres simplement meublées, l’ une pour moi, l’autre, pour Mr. Giccodicola ; le Curé Massari prit place dans une pièce voisine.
Nos petits effets arrangés, nous visitâmes les
divers logemerUs, entre les quels nous remarquâmes celui du moine D. Gabriel de Naples, professeur de musique, qui nous avait fait entendre cette belle mélodie dans l’église ; et celui de D. Vincent Normandia de Sarno qui maniait en maître le violoncelle. Pour nous être agréable, le Père Abbé permit à ces deux religieux de nous donner un concert avec le piano-forte et le violoncelle. Si nous n’eussions été présents, nous aurions cru qui il y avait là tout un grand orchestre avec des chanteurs nombreux: le violoncelle nous donnait la voix humaine; le piano, tous les instruments. D. Vincent etD. Gabriel suffisaient à tout; nous en fûmes enchantés! L’heure du souper nous arracha de cette chambre harmonieuse.
Le souper avait été préparé dans une belle salle. Le Curé Massari, Mr. Ciccodicola et moi donnâmes tous trois l’assaut à la table en brâves. Nous fûmes d’abord étonnés en voyant que tous les mets étaient maigres: c’était une omelette , une frütala di maccaroni, presque crue, du baccala frit, du taranlello et des olives; puis une eau délicieuse* qui me fit oublier le vin. Mon estomac, habitué à recevoir peu de nourriture, et encore de facile digestion, n’aurait pas voulu de ces mets; mais la faim, m’obligea de manger, il n’y avait pas autre chose sur table ; parceque, comme nous dit l’Abbé, il est défendu de manger, dans le monastère, ni graisse, ni laitages. Et, à ce propos, il nous racon-
la que cette prohibition , imposée à St. Guillaume par le Sauveur-même, est observée, de la part des religieux, avec tant de sévérité, que des prodiges sont quelque fois venus confirmer cette volonté du ciel. Une fois, nous dil-il, c’était la nuit qui précéda la Pentecôte de 1611, des méchants voulurent se moquer de cette observance religieuse, en mangeant autour du monastère, de ces viandes défendues. Mais, toul-à-coup, le feu du ciel les accabla: quatre cents de ces misérables restèrent morts sur place, et les auberges où ils se trouvaient furent réduites en cendres. Une inscription rappelle cet évènement. Mais, comme, parfois, certains voyageurs ne peuvent pas manger maigre, il y a un endroit, assez distant du monastère où il est permis de manger gras. Revenons à notre souper. Nous commençâmes à manger dabord très lentement; puis, sans nous en appercevoir, nous finîmes par dévorer , assez rapidement, tout ce qui avait été apporté sur table ! ... L’Abbé riait de ce résultat, et médisait que tous les visiteurs font la grimace, à leur arrivée, en «voyant ces mets; mais qu’ils arrivent presque toujours à menacer aussi la table.
Restaurés par ce maigre, mais bon souper, nous nous retirâmes dans nos chambres, où nous trouvâmes, fort-à-propos, un grand feu allumé. M.^ Ciccodicola et moi l’entourâmes, comme les enfans ont l’habitude de faire la nuit de Noël, pour écouter les contes de leurs grands-mères. L’Abbé , habitué plus
Dicjiti-cci h-
que nous à ces froids-là, se plaça sur un sofa, tout enveloppé dans son manteau blanc, et nous raconta ainsi l’histoire du monastère.
» S.‘ Guillaume de Vercelli, en 1119, fonda » l’abbaye de Monte-Vergine. Après la mort de ses » parents, quoique noble et riche, il quitta sa pa- » trie, âgé seulement de 14 ans, pour se dédier » aux pélérinages et à la pénitence. Couvert de » grossiers vêtements, il entreprit, à pieds-nus, de )) longs voyages. Il visita les sanctuaires de l’Es- » pagne, les grandes et riches basiliques de Ro- » me, et, enfin, se réfugia dans cette montagne, » appelée alors Monte Partenio. Il y avait là, an- » ciennement, un temple dédié à la Mère des Dieux, » où l’on accourait de tous côtés pour accom- » plir quelque voeu. La montagne fut ensuite nom- » mée Montevergine. Des érudits croyent que Vir- » gile y demeura quelque temps. 11 y a un endroit » qui s’appelle encore aujourd’hui Orto di Virgi- » Ao, et le mont lui-même s’appelait auparavant » Monte VirgiHanOj comme l’indique un parche- » min écrit en caractères longobards, par St. Jean, » moine de Monte Vergine, et conservé dans les ar- » chives de l’abbaye. Sur ces hauteurs, se refugiè- » rent St. Modestin, Evêque d’Antioche, et deux » de ses compagnons; St. Félix, Evêque de No- » le ; les martyrs Félix et Maxime, également de » Noie, s’y cachèrent aussi pendant la persécution. » St.Vitalien, Evêque de Capoue, finit ici ses jours
» el , dès ce temps-là, ce lieu fut appelé sacré. » St. Guillaume eut ici la vision du Sauveur, qui » lui ordonna d’y bâtir un ermitage, consacré à » la Vierge, sur les débris du temple de Gybèle, » et lui commanda de ne manger que du maigre. » L’ordre divin fut accompli: l’église fut commen- » cée par Jean, Evêque d’Avellino, et St. Guillau- » me eut la consolation de voir de saints moines » le suivre dans cette vie austère et pénitente. Les » miracles du St. Fondateur firent découvrir cet » asile de la mortification, et, en peu de temps, » plusieurs y accoururent, soit pour vivre loin du » monde, soit pour demander à la Vierge quel- » ques grâces. L’affluence des chrétiens y augmen- » tait tous les jours, avec les offrandes et les au- » mènes, de manière que, le 11 Novembre 1182, » la petite chapelle de l’ermitage était déjà devenue » une grande église, solennellement consacrée par » deux Archevêques, celui de Bénévent et celui de » Salerne , par treize Evêques et par six Abbés. » Dès-lors les Papes, les Empereurs, les Princes » commencèrent à venir vénérer le sanctuaire et D à y séjourner quelque temps afin de satisfaire » leur dévotion. Déjà l’abbaye avait été déclarée » libre de la jurisdiction de l’Evêque d’Avellino. » Ce privilège fut confirmé par Alexandre III, Lu- » ce III, Urbain III et Urbain IV; ce dernier fit si- » gner la bulle par treize Cardinaux. D’ autres » Pontifes Romains confirmèrent ou augmentèrent
» ces privilèges. Les Rois ont aussi fait voir com- » bien ils tenaient à la splendeur de ces lieux. Ro- » ger appela auprès de lui le St. Fondateur; Guil- » laume I et II protégèrent, non seulement l’er- » mitage, mais encore les habitants des terres don- » nées au sanctuaire. Les populations voisines , » mécontentes des barons, trouvaient, dans les - » religieux, des protecteurs qui les accueillaient, » et leur donnaient des terres. De cette manière, » s’ élevèrent plusieurs villages ; parmi lesquels » Spedaletto, lieu où accouraient les malades du » voisinage : de cette manière , les tanières des » loups, des sangliers, des ours, se changèrent » en hospices pour les pauvres, pour les malades, » et les malheureux de tout genre : de cette ma- » nière, les forêts furent défrichées; et, où crois- » saicnt, auparavant, des ronces et des épines, » mûrirent, plus tard, le froment et le raisin. » Ainsi ont fait par tout les religieux ! Ils ont ap- » pris à toutes les générations que les mains-mor- » tes, ainsi appelées par les incrédules du siècle » présent et passé, sont plus vives et plus fécon- » des en vrais résultats humanitaires, que les vi- » des théories des réformateurs sociaux qui décla- » ment contre. Henri VI donna à l’abbaye le vil- » lage de Mercogliano et son château, détruit, plus » tard, par Roger, ennemi de Rainulphe. Alphon- » se I et d’autres souverains donnèrent à l’ab- » baye des terres , des châteaux , des villages et
» des villes. Ici, pendant plusieurs siècles, on vé- » néra le corps de St. Janvier, que le Cardinal » Alexandre Carafa fit, avec le consentement d’A- » lexandre VI , transporter à Naples, le 13 Jan- )) vier 1497. Un siècle et demi avant cette trans- )) lation, en 1340, Cathérine de Valois transféra » pareillement, dans cet auguste sanctuaire, l’ima- » ge de la Mère de Dieu, sauvée, par Baudouin II, » lorsqu’il fut obligé de quitter l’empire-d’Orient » et d’abandonner Constantinople. Celui qui dé- » sire voir la grande vénération des fidèles envers » cette sainte image doit venir ici dans le mois » des fleurs. Une multitude de peuple, accourue » à Mercogliano, se met en marche, la nuit, le » long des flancs de cette montagne, portant mil- » les flambeaux allumés, et chantant les louanges » de Marie. Hommes, femmes, vieillards, enfants, » jeunes gens, jeunes filles, tous, chantent les stro- » phes sacrées: et les échos des montagnes envi- » ronnantes répètent les louanges de la Vierge Très » Sainte et Immaculée. Grands et touchants spec- » tacles qui remuent l’âme, et que la religion de » Jésus-Christ peut seule donner ! Les pélérins vi- » siteurs, arrivés au sommet, attendent, en silence, » l’ouverture du sanctuaire. A l’aube du jour, la » grande cloche du couvent annonce l’ouverture de » l’église. Tout-à-coup, le silence se change en cris » joyeux, tous se dirigent vers le temple qui se » remplit de fidèles venus pour visiter leur Mère. »
Celte narration du Père Abbé nous enchanta :
nous eussions voulu l’écouter encore bien longtemps, si la nuit n’avait été trop avancée. L’Abbé prit congé de ses auditeurs , en nous souhaitant une bonne nuit.
Je quittai, à regret, le bon feu auprès duquel je me trouvais; mais, en me mettant au lit, j’eus la précaution de garder mes bas de laine, ma maille, et de m’envelopper la tête d’un grand mouchoir, afin de me préserver du froid. Au bout de deux heures, je m’éveillai, éprouvant une faim vorace: j’eusse volontiers répété le repas du soir. Le sommeil revint, par bonheur, et je pus reposer encore deux autres heures. Comme j’avais laissé les volets ouverts, je m’apperçus que déjà le jour commençait à poindre. Je sortis du lit et me hâtai de m’habiller afin d’assister au lever du soleil. Habitué presque à ce froid, et bien couvert d’un manteau, de la fenêtre même de ma chambre, d’où le regard plonge sur la vallée d’Avellino, j’assistai réellement à un magnifique et imposant spectacle.
Le temps était serein , le soleil dorait la cime des monts, les vallées étaient encore ensevelies dans les ténèbres; mais cet horizon grandiose s’éclaira peu-à-peu. Il embrassait la mer, des montagnes, des villes, des villages, des forêts et des fleuves ! En passant de l’un à l’autre côté du monastère, je vis les golfes de Naples , de Gaëte et
de Saleme. La mer était calme, tranquille et unie comme la surface d’un miroir. Âudessous de nous, on voyait le Vésuve fumant, la ville d’Avellino, la plus voisine du sanctuaire, semblable à une poignée de maisons, et, au pied du mont, un abîme qui fesait peur. En un mot, on voyait, de cette hauteur, cinq provinces du royaume de Naples. Pendant que je contemplais , tout ému , ce panorama grandiose , un moine vint m’ avertir que tout était préparé pour le Divin Sacrifice.
Je descendis aussitôt à l’église et je célébrais dans la S“ Chapelle. Après la S" mëfese et une prière à la Vierge, les religieux me firent monter sur le toit de l’église et du couvent pour y examiner les paratonnerres, distribués sur toute l’étendue des bâtimens , et m’assurer en même temp^ si les puits des conducteurs étaient établis selon les règles de l’art. Un froid très vif m’en fit accélérer l’inspection. Nous prîmes le café et retournâmes une autrefois à 1a S'* Chapelle.
Ce fut alors, qu’à l’improviste, on entendit chanter les litanies de la Sainte-Vierge, accompagnées du son harmonieux de l’orgue. Le Père Abbé voulut nous procurer cette pieuse surprise. Je vis les yeux des hommes et des femmes qui, déjà se trovaient agenouillés là, verser des larmes, en entendant cette mélodie. Moi même, j’éprouvai une si vive et si suave émotion, que je ne pus retenir mes larmes ! Oui , ce que je ressentis , en ce moment , la
religion seule peut le produire; il n’y a qu’elle qui sache et puisse élever nos âmes à une hauteur où les passions des hommes se taisent et où notre pauvre coeur peut s’ élancer librement vers Dieu ! ! — Enfin, nous dûmes partir, les reli^eux nous accompagnèrent jusqu’aux limites de la clôturé; et, là, ils nous saluèrent en nous souhaitant mille biens , tandisque le Père Abbé nous précédait pour nous reconduire à Loreto.
Je fus étonné de ne pas voir les cheveaux; car, pour retourner à Loreto, on devait faire au-moins ‘ six milles. — Mais, le souvenir de la roule périlleuse que nous avions parcourue le jour précédant me tranquillisa immédiatement. Au milieu de ces rochers, si escarpés et si rapides, on devait préférer de marcher à pieds plutôt qu’ à cheval. Nous cheminâmes donc , presqu' un mille , de la sorte. La lumière du jour nous faisait découvrir tous les périls que nous n’avions pas pu appercevoir, la veille, à cause de l’obscurité de la nuit. Dans un endroit, je me crus un instant perdu, vû la dilficulté d’assurer mes pas; je ne pouvais, ni avancer, ni reculer, ni me tourner à droite, moins encore à gauche, où je voyais l’abîme. Je m’arrêtai donc jusqu’à ce qu’un guide, plus habitué que moi à de pareils sentiers, me prît par la main , en m’encourageant afin de me faire franchir ce pas dangereux. Le Père xVbbé me dit alors: « voilà le chemin qu’ont dû faire, jusqu’à présent, les pélé-
rins pour visiter le sanctuaire; dorénavant, on pourra venir ici en voiture » . En voiture, sur une semblable montagne? C’est impossible! Eh bien reprit-il, regardez! — Quelle fut ma surprise! Je vis une belle route, déjà terminée; et, au-milieu, la voiture de l’ Âbbé qui nous attendait. 11 me semblait être sur les grandes et larges routes de I^aples, je dirais mieux, sur une belle voie de villa. — Les arbres y étaient plantés, en espaliers, des deux cotés; et, comme du haut d’un balcon, on voyait l’abîme au-dessous de soi. D’une part, la route était défendue par une forte muraille, formée de gros blocs quarrés de marbre s’élevant à la hauteur d’un mètre, de l’autre, des éperons, très hauts, soutenaient des roches menaçantes. Le Père Àbbé ne nous avait pas fait voir cette route , toujours dans le but de nous ménager d’ agréables et nouvelles surprises ; il avait, surtout, voulu nous faire apprécier l’ importance du nouveau chemin ; c’ est pourquoi, il avait attendu, pour nous le montrer, que nous eussions goûté, par nous mêmes, les agréments de l’ancien. « Cette nouvelle route, dit l’Abbé, je l’ai commencée avec quatorze sous. La protection du Grand Ferdinand II et le pieux patriotisme des vertueux Napolitains m’ont procuré les moyens de l’ achever, sur six milles de longueur, depuis Mercogliano jusqu’ici. » L’endroit où l’Abbé me disait celaf est une large place, creusée, par la mine, dans l’intérieur de la montagne, et
uù l’on bâtissait une grande et belle maison, près de laquelle arrive une belle source d’ eau. — Nous montâmes donc en voiture ; nous étions , il faut le dire, enchantés de nous voir dans une voiture, tirée par trois vigoureux mulets, sur les flancs d’une montagne si escarpée que les chèvres les plus hardies n’auraient pu la gravir. Nous atteignîmes bientôt Loreto ; et, là , détournant nos regards du côté de Monte Yergine, et les élevant ensuite vers le sommet, il nous paraissait que, l’ avoir monté jusqu’à la cime, et l’avoir redescendu en voiture, était une illusion, un rêve.
A Loreto, je priai le Père Abbé de m’ouvrir les archives de l’abbaye, archives précieuses que je trouvai très bien tenues par les bons moines. 11 y avait des parchemins superbes du 10* siècle et des livres en velin. J’ y admirai des codes peints en miniature, qui n’avaient rien à envier aux miniatures du célèbre Chanoine Régulier, Jules Glovio, le Raphaël de la miniature, mort en 1578. On y conserve encore d’ anciens diplômes, depuis Roger de Normandie qui fonda la monarchie de Naples et le monastère même de Monte Yergine. Dans ces archives, les savants peuvent trouver d’abondantes matières à leurs études. L’heure dudiner arrivée, le Père Abbé nous invita à sa table, où nous trouvâmes quelques moines, l’avocat de la maison et Don André Gilento, professeur de belleslettres à l’abbaye royale de Monte Yergine ; en sor-
tant, ce dernier me donna un sermon sur les gloires de St. Pierre Apôtre. A deux heures après midi, notre voiture était déjà prête pour nous transporter à Noie. Ce départ me fut vraiment pénible: je n’aurais plus voulu quitter ces lieux, où la vénération du sanctuaire, l’amitié du Père Abbè de Cesare, la bonté de tous ces exemplaires religieux m’avaient déjà affectionné.
IMPRIMATOK
Fl. Tl. Liicb Oii>. Pim. S. P. A. Via. Soc.
IHPRIMATOR
Fl, A. Liai'Biisii 0. H. G. Aici. le.
Vicisi.