UNE
A la fin de notre long voyage à travers l'empire chinois, nous avons eu, M. Bonvalot et moi, la chance de déboucher au Tonkin; après la traversée du Thibet, peu peuplé, du Setchuen occidental bien misérable, du Yunnan montueux et aride, le delta du Song-Koï nous a semblé un pays enchanté, un nouvel Eden ; n'étions-nous pas l'objet d'un mirage? Avions-nous bien le droit de juger avec nos précédents souvenirs comme point de comparaison? Et la
2 UNE EXCURSION EN INDO-CttîNE.
richesse de la colonie française ne nous a-t-elle apparu qu'en raison de la pauvreté des régions déjà parcourues? Autant de questions qu'il m'importe de résoudre.
De prime abord admirateur du Tonkin, j'y retournerai pour avoir le droit d'en parler; il me faut en effet mieux le connaître que par le séjour d'un mois; mes impressions doivent s'appuyer sur autre chose que des renseigneaients vagues, sur des faits et des chiffres; une sorte d'enquête est à faire; c'en est le résultat que je veux vous soumettre ici.
Ma conférence se divisera naturellement en trois parties : dans la première, je vous dirai mon séjour dans le bas Tonkin ; j'essayerai de vous faire en quelques traits un tableau de ce qui a déjà été créé, vous verrez facilement à côté ce qui reste à faire et c'est beaucoup.
La seconde nous conduira dans le haut
pays; ici, trois directions nous sont indiquées par le cours des eaux : à Test, la voie de la rivière Claire ; de ce côté, la pacification est loin d'être achevée ; les travaux de chemin de fer ne sont guère avancés, et, d'ailleurs, les rapports de notre consul de Lang-Tchéou, de l'agent anglais de Pakoï, des employés des douanes chinoises, nous donnent des chiffres précis, qui nous permettent d'estimer, dans l'état actuel de la question, le commerce possible du Tonkin avec le Quang-Si et le Quang- Toung.
Au nord, le fleuve Rouge, l'artère principale du Tonkin, qui coule du Yunnan droit comme un i jusqu'à Hanoï. Nous avons eu la chance de le descendre dans mon précédent voyage.
Reste, à l'ouest, la rivière Noire, encore peu connue du public, malgré les nombreuses traversées de la mission Pavie ;
c'est elle que nous allons remonter. A côté des renseignements commerciaux que nous pourrons y glaner, nous trouverons d'autres avantages ; les races qui peuplent ses bords, sa formation, sa faune, sa flore sont à peine étudiées; il y aura matière à nombreuses collections.
Enfin, la montée du Song-Bo nous mènera auprès du Laos.
Dans la troisième et dernière partie de ma conférence, je me propose de vous dire deux mots de cette région encore mal définie et dont le nom semble pourtant devoir revenir souvent dans l'histoire de rindo-Chine moderne. Un syndicat français cherche à mettre cette contrée en exploitation; des rivaux nous y disputent un terrain occupé par un tiers, et la poudre jetée aux yeux du public n'a souvent pour but que de lui cacher des convoitises plus grandes.
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On peut dire du Laos, en étendant son nom à la région que traverse le Mékong, de la frontière du Cambodge à celle de Chine, qu'il est actuellement la clef de la question d'Extrême-Orient; c'est derrière le masque du Laos que les Anglais cherchent à nous couper les voies de pénétration en Chine et à nous devancer sur le grand marché du Céleste-Empire... (et ils marchent à grands pas). La question est brûlante, complexe, difficile à résoudre diplomatiquement dans un pays où chacun peut, avec justesse, invoquer des droits; passionnante pour nous, car d'elle, peutêtre, dépend l'avenir de notre empire colonial en Indo-Chine.
En quelques mots, messieurs, j'ai essayé de vous indiquer le but que j'ai poursuivi en retournant au Tonkin. Je n'ai plus qu'à aborder le récit même de l'excursion, en sacrifiant souvent, pour plus de brièveté,
b UNE EXCURSION EN INDO-CHINE.
les détails de la roule au désir de vous exposer quelques-uns des résultats généraux qu'il me semble avoir constaté.
LE BAS TONKIN — LES CHARBONNAGES. — LA PIRA- TERIE ET LES MOYENS DE LA COMBATTRE.
Arrivé à la fin de décembre à Hong- Kong, j'ai la chance d'}^ assister à des essais qu'on fait du charbon du Tonkin ; ce dernier est brûlé à bord de plusieurs ferrys de la rade et dans les fourneaux de l'usine Jardine et Matheson. Le feu doit être entretenu avec soin. Mais le combustible produisant, à quantité égale, plus de calorique que celui du Japon, on réalise à son emploi une économie de près d'un tiers sur le japonais. Des chiffres donnent ainsi la
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mesure de succès du charbon de notre colonie.
Quelques jours plus tard, une chaloupe mise à ma disposition par un des capitalistes de Hong-Kong les plus convaincus de Tavenir du Tonkin, M. Gheater, me transporta de Haïphong à Hong-Hay ; de cette excursion dans les charbonnages, j'ai déjà envoyé un compte rendu détaillé à la Société de géographie commerciale.
Qu'il nous suffise de dire ici que deux gisements principaux exploités, l'un en galerie et Tautre à ciel ouvert, comme une simple carrière, et reliés au port par une quinzaine de kilomètres de chemin de fer à voie d'un mètre, donnent actuellement cent cinquante tonnes de charbons par jour et que dans quelques mois, lorsque les derniers kilomètres de rails seront posés, on pourra compter sur un rendement journalier de trois cents tonnes.
Au mois de décembre 1891, six mille tonnes ont déjà été envoyées à Hong-Kong; et lorsque j'ajouterai que la production totale d'un des centres d'exploitation (il y en a trois principaux dans la concession seule de Hong-Hay) est évaluée à plus de quarante millions de tonnes, je crois que j'aurai dissipé toute crainte qu'on pourrait avoir d'un rapide épuisement de la mine.
Plus loin, Kébao, dont les travaux ont été commencés plus tard et avec un moindre capital, suit pourtant honorablement l'exemple donné par son aînée Hong-Hay; les deux exploitations sœurs sont appelées à un grand avenir.
L'île de Kébao ferme la rade profonde de Tien-Yen ; les vaisseaux calant sept mètres pourront y trouver abri et venir aux plus basses marées jusqu'au pied de la falaise. Sur les îlots semés à l'entrée de la baie, comme des sentinelles aux avant-
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postes, des batteries vont être établies et derrière celles-ci sera créé un port de ravitaillement pour la marine militaire : peutêtre alors ceux qui ont invoqué l'abandon par la France de la clef de l'océan Indien, le canal de Suez, comme argument contre l'occupation du Tonkin, comprendront-ils l'immense avantage pour la patrie d'être seule avec la Russie à posséder un grand port militaire dans l'Extrême-Orient; et qui se souvient de la position critique dans laquelle le manque de combustible avait mis notre flotte, sous le commandement de l'amiral Courbet, sentira la force qu'elle se donne en contruisant ses appontements sur des assises de charbon.
En quittant Hong-Hay et Kébao, nous n'en avons pas fini avec la question de la houille au Tonkin : la prochaine carte géologique du pays sera marquée d'une large
bande noire traversant la colonie dans sa
plus grande étendue, du sud-est au nordouest ; apparaissant dans l'île de Haïnan, le charbon est connu à Kébao, à Hong-Hay, puis dans le Dong-Trieu, à Quang-Yen et encore sur les bords du fleuve Rouge, à Yen-Bay, à Lao-Kaï, où les essais ont révélé un combustible égal au meilleur cardiff ; ces charbonnages montent plus haut jusque dans le Yunnan, formant de véritables montagnes sur lesquelles le sabot du cheval se heurte à chaque pas au combustible. Je ne vous parlerai pas des traces connues et que j'ai moi-même relevées sur la basse et haute rivière Noire; je ne vous entretiendrai pas de ce qui est encore à trouver, de ce qu'on découvre encore en ce moment; je ne vous conduirai même pas aux célèbres exploitations de l'Annam ; je me bornerai à ce que je viens de vous énumérer au Tonkin même, il y a quelques instants, et je demanderai à chacun de vous, quelque
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opinion qu'il puisse avoir sur la question coloniale, s'il n'est pas tenté de joindre sa voix à celle d'un étranger, d'un Anglais, de lord Gonnemara, pour dire avec lui :
« Le Tonkin est appelé à jouer dans l'Extrême-Orient le rôle que joue l'Angleterre en Europe ; ce sera le grand producteur de charbon de l'Asie. »
Puisque j'en suis à invoquer les avis de nos rivaux en matière coloniale, il me plairait de me mettre encore ici sous le couvert d'un journaliste anglais pour vous parler de Haïphong; je serais ainsi en garde contre l'accusation de partialité; des citations vous intéresseraient peut-être, des faits vous parleront plus éloquemment.
En 1885, le Haïphong français se composait de quelques cabanes de planches et de bambous dressées au milieu des marais; la mortalité était grande dans ce centre infectieux.
En 1892, des esprits facétieux (il s'en trouve partout) annoncent que pharmaciens et médecins sont sur le point de se mettre en grève. Sans croire cet âge d'or arrivé, je me contenterai de vous faire remarquer qu'en cette année bienheureuse un seul décès est constaté dans la population européenne delà ville; nous ne comprenons pas dans celle-ci, bien entendu, les soldats malades évacués du haut Tonkin. Les mares ont été comblées avec des mottes de terre apportées les unes après les autres par des coolies ; sur ces moites une ville s'est élevée : des canaux ont été creusés, et le voyageur qui suivrait les quais serait étonné de voir dans les chantiers qui bordent le fleuve Rouge les carcasses de navires construits de toutes pièces à Haïphong pour la montée des rivières du Tonkin.
C'est un de ces navires, appartenant à la Compagnie des messageries fluviales, dont
les bateaux sillonnent la contrée, qui nous conduira en quinze heures à Hanoï. 11 me faudrait plusieurs journées pour vous promener dans la ville et ses environs, vous montrer partout les résultats étonnants obtenus en peu d'années par des colons énergiques et travailleurs; le parti qu'on a su tirer de quelques produits déjà utilisés, le dressage qui a été fait d'indigènes, bien différents de nous, mais laborieux et intelligents, mis avec succès à des travaux entièrement nouveaux pour eux; le temps me presse, et pourtant vous éprouveriez, j'en suis sûr, un bien légitime sentiment d'orgueil national à visiter l'imprimerie, la typographie et la fabrique de papier de MM. Schneider, la fabrique d'allumettes de M. Courtois, les filatures de soie de MM. Dorel et Bourgoin-Meiffre, les broches à coton nouvellement arrivées de ce dernier, les ateliers de confection de M. Charpentier, que
sais-je? Plus loin, le Jardin botanique, dirigé avec avec tant d'intelligence et à si peu de frais par M. Marlin, jardin où chacun peut trouver à un extrême bon marché les jeunes plants nécessaires à tous les essais ; et, plus loin encore, à quelques heures de bateau, les carrières de marbre et les cultures de café de Kccheu, dirigées par les frères Guillaume; le vaste établissement agricole créé par le regretté monseigneur Puginier, dont la figure plane dans Thistoire de la colonisation française en Indo-Chine audessus des partis et des croyances; les plantations de coton du Syndicat anglo-français, et tant d'entreprises diverses dont la mise en œuvre suffît seule à réduire à rien les dénégations de ceux qui refusent à la race gauloise le génie colonisateur.
Je m'arrête ici pour essayer de répondre à une question que je sens posée sur les lèvres de chacun.
— Si l'on a déjà tant fait, me direz- vous, que reste- t-il à faire?
Beaucoup, tout même, et c'est là que j'arrive au revers de la médaille.
Hong-Hay, Haïphong, Hanoï, et une zone environnante ne constituent pas tout le Tonkin; adroite et à gauche s'étend le Délia, où la population grouille, le Delta fertile avec ses rizières; et au-dessus du Delta, les plateaux encore non cultivés; plus haut encore les collines couverles de forets. Dans ces régions le colon ne se fixe pas; c'est à peine s'il les parcourt de temps à autre.
A part les charbonnages et quelques gisements d'antimoine, proches de ces derniers, les mines ne sont pas exploitées.
Les grandes cultures ne sont guère tentées; de vastes espaces de terre arable sont encore vierges du contact de nos charrues.
Tandis qu'à l'ouest, nous voj^ons les Anglais aller chercher leurs rubis dans les
districts les plus reculés de la haute Birmanie, ou faire descendre leurs radeaux de teck de forêts éloignées; tandis qu'au sud les Néerlandais retirent de leurs vallées des centaines de millions sous la forme de feuilles de tabac ou de balles de sucre ; tandis qu'à l'est, les Espagnols de Manille chargent des navires entiers de chanvre dit de Manille ou de jute, pourquoi nos compatriotes du Tonkin ne produisent-ils que sur une si petite échelle encore? Pourquoi ne se hasardent-ils guère en dehors d'une bande de terrain si étroite, alors que le pays est si grand?
C'est, dira-t-on, qu'il y a peu de routes; que les capitaux manquent; que beaucoup de préventions qui ont accompagné l'occupation du Tonkin subsistent encore. Tout ceci est exact; et pourtant là n'est pas encore la vraie réponse :
Nous sommes en retard, parce que le
pays n'est pas encore pacifié. Les pirates sont partout. Leur existence est la cause de notre faiblesse.
Des travaux dans une mine ont-ils été interrompus ? une récolte détruite? un convoi arrêté? un commerçant a-t-il disparu? Chaque malheur, chaque catastrophe, chaque désastre est l'œuvre des pirates, force invisible, mystérieuse, sans cesse combattue et renaissant sans cesse de ses propres débris, semblable à ces annélides dont les tronçons sectionnés à l'infini reforment toujours des corps nouveaux.
Il ne m'appartient pas de faire ici une étude de la piraterie, de vous montrer la différence entre les contrebandiers et les rebelles, d'examiner les sentiments qui les animent, les moyens d'en venir à bout; c'est parmi nous qu'il faut chercher la raison de leur durée et de leur force; on ne peut la préciser et on la trouverait un
peu partout : dans l'établissement de la ferme d'opium, qui fait naître les contrebandes; dans le peu d'unilé d'action; dans la trop longue rivalité qui s'est produite entre les pouvoirs civils et militaires; dans le trop petit nombre de troupes européennes.
Dans une contrée grande comme la France, où nous ne pouvons pas opposer à douze millions d'habitants plus de trois mille soldats français, une position obtenue ne peut être gardée; tout est sans cesse à recommencer; est-on parvenu à acculer Lou-Ky dans le Dong-Trieu, qu'il faut T abandonner, lui laissant les moyens de se reconstituer, pour porter l'attaque dans le Yen-Thé; et ces opérations sur la rive gauche du fleuve Rouge permettront, à l'ouest, aux bandes du Doc Ngu de gagner du terrain et d'infliger de sérieux échecs à nos troupes, trop faibles sur ce point.
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Je devrais mentionner encore ici la difficulté des communications; je sais que nous devons au gouverneur général la construction de nombreuses routes; mais il reste sur ce point beaucoup à faire; ne serait-il pas temps de songer à des chemins de fer, de commencer des travaux plus sérieux que ceux du Decauville qui doit transporter les marchandises de Phu-lang-Thuong à Lang- Son, et dont le spectacle est un scandale, il faut dire le mot, exposé à la vue de tout voyageur venant au Tonkin ; je regrette d'avoir laissé échapper ce mot, et pourtant après vous avoir montré vingt-deux kilomètres de voie de soixante centimètres posés en deux ans, je voudrais pouvoir vous transporter en Birmanie et mettre sous vos yeux deux cent vingt kilomètres de voie d'un mètre établis en un an dans la vallée de l'iraouaddy, entre Rangoon et Mandalay. Les chiffres parlent; ils se-
raient encore plus éloquents si nous abordions le chapitre des dépenses.
La recherche des causes de la piraterie vient de m'entraîner plus loin que je n'aurais voulu, et pourtant je voudrais, avant de la quitter, vous indiquer un autre aspect de la question : celui de notre situation entre la Chine et le Siam ; des deux côtés du Tonki[i, la frontière est ouverte, et nos voisins ont tout intérêt à soutenir les pirates; les protestations de bonne amitié du Tsongli-Yamen ou de la cour de Siam sont fréquentes ; je veux bien que Pékin et Bangkok ne soient pour rien dans les agissements de leurs provinces frontières des nôtres ; mais est-ce une raison pour nous de laisser passer des faits graves sans rien dire?
Ne pouvons-nous demander ce que sont devenus les assassins de M. Haïtce? ne nous donnera-t-on pas des explications sur la présence en Chine, près de Mong-Kay, au
printemps de celte année, de deux Européens, trafiquant avec Lou-Ky de nos fusils Lebel? et pourquoi laisser Tuyet, à Canton, toucher une pension de trois cents piastres par mois, du Tonkin, alors que nous venons de céder à la Chine, sur sa prière, un mandarin fuyard du Céleste Empire, qui s'était rendu à nous avec ses armes, se fiant à notre parole?
Et à Bangkok, pourquoi ne pas redemander les chefs annamites faits prisonniers, en 1891, sur notre propre territoire? Pourquoi ne pas élever la voix lorsque les Siamois insultent notre drapeau et nos représentants, ou font venir chez eux, pour leur prêter secrètement serment, des chefs muongs, dépendant de nous directement?
Pour les Orientaux, comme pour d'autres, d'ailleurs, le silence équivaut souvent à l'aveu d'impuissance.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas ici le lieu
d'étudier des sujets aussi complexes sur lesquels j'avais voulu simplement attirer voire attention.
Mon désir de rester impartial, qui me les a fait aborder, m'oblige, après ces mots de critiques, d'indiquer certaines considérations qui dégagent singulièrement notre responsabilité.
Nous ne devons pas oublier que la piraterie a été la plaie endémique du Tonkin avant notre venue, que nous sommes dans un pays montueux, coupé, broussailleux, rocheux, difficile, en présence de douze millions d'hommes, et que nous n'y sommes que depuis six ans. Si nous nous reportons aux efforts que nous avons dû faire, aux soldats que nous avons sacrifiés, à l'argent qu'il nous a fallu emplo3'er, et pendant de longues années, en Algérie, nous reconnaîtrons que nous ne sommes pas au Tonkin dans une position anormale. Loin de dé^
sespérer de l'état de choses, nous saurons nous imposer de nouveaux sacrifices et les supporter avec patience, en raison de la grandeur du but à atteindre : donner à la patrie dans l'Extrême-Orient ce qu'elle a déjà de l'autre côté de la Méditerranée ; faire une seconde France aux portes de la Chine; créer à côté de l'empire anglais, sur les bords du Pacifique, un empire français solide, durable, riche ; tel est le résultat que nous voulons atteindre, et l'édifice sera impérissable, parce que ses pierres de taille sont faites des os, et son ciment du sang des Français !
LA RIVIERE NOIRE. — LES CULTURES ET LES HABITANTS. — LES VOIES COMMERCIALES.
Nous venons de faire peut-être un trop
long séjour dans le bas Tonkin. Le temps me manque, et pourtant je désirerais vous faire entrevoir un coin du haut pays. Pour être bref, et vous épargner les ennuis d'un voyage souvent fatigant marqué de peu d'incidents saillants, laissez-moi vous transporter à Laïchau, le poste français le plus reculé sur la rivière Noire, à six journées de marche de la frontière de Chine. Nous sommes à la fin de février, le thermomètre marque 11° à 15° la nuit, et de 25° à 45*^ dans raprès-midi, suivant qu'on est à l'ombre ou en plein soleil.
La montée de la rivière Noire m'a pris dix-huit jours : on fait route en pirogues poussées à la perche, ou halées à la cordelle; en comptant les arrêts dans les postes et les excursions à droite et à gauche, j'ai parcouru pendant trente-cinq jours la vallée du Song-Bo.
Les eaux sont basses et les rapides nom-
breux; c'est par douze ou quinze que je les ai parfois comptés dans la même journée; les rives sont montueuses, généralement couvertes de forêts épaisses ou de bambous; les schistes qui forment ces collines, rarement interrompus par des granits, font plus souvent place à de hautes falaises calcaires, à pic, qui encaissent le courant et le dominent parfois de plusieurs centaines de mètres. Les crêtes sont souvent si rapprochées que c'est à peine si elles laissent passer un mince fdet de jour qui vienne au fond de la gorge, tout en bas, montrer au batelier la direction à prendre au milieu des bouillons écumants du torrent. Rien de plus beau et en même temps de plus terrible que ces longs et profonds couloirs d'érosion dont les deux parois, portant encore l'empreinte l'un de l'autre, semblent avoir été violemment séparés dans des temps relativement récents. Nous sommes en présence
de cette formation de calcaire carbonifère, unique en son genre, je crois, qui, donnant naissance aux îlots bizarres et à la fois grandioses des baies de Fitz-Along et d'Along, s'étend à travers le Tonkin et vient former ici, au milieu des plateaux, des cirques naturels, véritables atolls, rappelant les récifs polynésiens: c'est au fond de ces cuvettes qu'on rencontre les alluvions aurifères, peut-être produites par la décomposition des schistes. Tel semble du moins être le cas des sables de Molou, à quelques journées de Sonia, sur la rive droite de la rivière.
Le rendement ne m'a pas paru ici très grand; quelques lavages que j'ai fait faire m'ont donné une moyenne de un gramme un dizième d'or à la tonne; il est vrai que les travaux exécutés à la main, sans l'emploi du mercure, sont grossiers, mais je ne m'explique pourtant les bénéfices obtenus jadis
par les patrons chinois à la tête de près de huit cents ouvriers, avant l'arrivée des Pavillons-Noirs, que par le bon marché de la main-d'œuvre; les travailleurs étaient payés avec de l'opium.
Si Tor donne peu, ici les gisements de cuivre semblent devoir être plus productifs; j'ai vu des échantillons de cuivre presque pur d'un poids de près de douze kilos, provenant du plateau de Tafme; des chefs m'ont dit qu'on y trouve des blocs de près d'un mètre cube; d'autres minerais de cuivre fort riches ont été récoltés sur la rive droite de la rivière Noire, presque en face du confluent du Nam-Ma; dans cette région on trouve également de nombreuses mines de plomb argentifère. Gomme dans la basse rivière Noire, j'ai constaté des traces de charbon, sans avoir de données sur la richesse possible du gisement, ou la qualité du combustible des couches inférieures.
Des mines étaient jadis exploitées dans les pays de Deo Van Tri autour de Laïchau ; on y cherchait du cuivre et du plomb pour la consommation locale; plus tard, les pirates y prirent la matière de leurs balles, et maintenant abandonnées, ces exploitations attendent pour être reprises par l'élément français que les voies de communication, devenues plus praticables, rendent le transport moins coûteux.
Ce n'est pas seulement des mines que les provinces du pays muong sont appelées à tirer leurs richesses : les hauts plateaux élevés sur des assises calcaires, exposés à une température plus constante que dans le Delta, conviendront à des cultures diverses. Déjà le coton y pousse partout, sans aucun soin, comme une mauvaise herbe.
Après un incendie préalable, il est semé par les indigènes qui, dès lors, ne s'en occupent plus que pour la récolte; les arbustes
atteignent un mètre cinquante. La production poursuivie est limitée aux simples besoins de consommation de l'habitant. Mais le colon qui se fixerait dans ces régions ne devrait pas oublier que les Chinois du Yunnan s'en viennent chercher le coton jusque dans les États chans de la Birmanie, en faisant vingt-cinq et trente étapes de caravane pour rapporter leurs balles à la capitale. Ils payent ainsi, si l'on accepte les chiffres donnés par Halett, plus d'un franc de transport par livre. De Yen-Bay, sur le fleuve Rouge, ou de Van-Bou, sur la rivière Noire, à Yunnan-Sen, le prix serait près de moitié du précédent. Pour ne rien omettre ici, je devrais mentionner la concurrence que nos filés pourraient faire à ceux qui viennent de Shanghaï jusqu'à Mong-Tzé, ville située à douze jours de Laïchau et à cinq de Lao-Kaï.
A côté des plantes indigènes, que de cul-
tures nouvelles à introduire î Un simple coup d'œil sur les Indes néerlandaises suffirait à nous montrer les résultats qu'a su atteindre un travail persévérant et opiniâtre; je n'en veux qu'un chiff're pour exemple : une seule compagnie de tabac, à Bornéo, produit par an pour plus de quatrevingt millions de francs.
Le terrain est bon, les herbages hauts; des bestiaux pourront également trouver leur nourriture sur les plateaux du haut Tonkin.
Plantation ou herbage, quoi qu'y tente le colon, il ne sera pas restreint à une zone étroite ; son entreprise pourra être développée à loish% car les mêmes conditions de terrain, d'altitude et de climat se répètent sur un vaste espace, des deux côtés de la rivière Noire, depuis le Bavi jusqu'à Laïcliau, pour ne parler que de l'ouest du Tonkin ; près de ce dernier poste, le pla-
teau atteint seize cents mètres. J'y ai vu la température descendre à — ¥ la nuit ; le froment, le maïs, les arbres fruitiers, y donnent d'excellents résultats. C'est peut-être le plateau Tafme, ainsi nomme-t-on ces hauteurs, qu'on donnera un jour comme sanatorium à nos troupes et aux colons anémiés ; ils y trouveront un climat européen.
Au-dessous des rochers calcaires se développent généralement les grandes forêts vierges au milieu desquelles domine le gigantesque ficus, aux racines étalées comme les tentacules d'un poulpe démesuré; de nombreuses essences pourraient être exploitées. Près de Laïchau, se rencontre, m'a assuré un chef du pays, le teck, ce bois si précieux, qui est appelé à disparaître d'ici à quelques années des forêts de Siam.
Les arbres, et du reste toute la flore de
la région avoisinant le Song-Bo, se rapprochent des espèces de Cochinchine et de Malaisie; il n'en est pas de même de la faune qui paraît tenir de près à celle de l'Hymalaya. Il semble qu'une même zone de vie animale commençant aux monts du nord de l'Inde, s'étend à travers TAssam, les États laotiens, pour aboutir sur la rivière Noire et le fleuve Rouge, se laissant à peine entamer par les faunes de Chine, au nord et de la péninsule au sud.
Champ d'études particulièrement intéressants pour les naturalistes, la partie du Tonkin comprise entre le Delta et le Yunnan a encore plus d'attraits pour l'ethnographe et l'historien. Dans la péninsule indo-chinoise, en effet, peut-être plus que dans l'Inde, ils trouveront la solution des grands problèmes qu'ont fait naître les migrations des peuples d'Extrême-Orient; ils y verront l'aborigène coudoyant le conque-
rant, souvent sans se mêler à lui ; ils feront sortir de la foule où ils se trouvent ensevelis et questionneront encore les débris des anciens empires que, peu à peu, a démembrés ou détruits l'invasion chinoise; ils sauront, au milieu des éléments les plus divers, démêler la langue et l'histoire propre de chacun ; travail lourd et difficile, que le savant peut entreprendre dès maintenant, et pour lequel il est du devoir de chacun de porter sa somme de renseignements.
Bien que la classification soit loin d'être faite, on s'accorde généralement à reconnaître, en partant du bas pays, les éléments suivants :
D'abord, à la limite du Délia le Moi, peut-être autochtone du Tonkin, refoulé par le Giao-Ghi. Plus loin le Thaï, rameau de la branche laotienne et siamoise, encore vierge des traditions bouddhistes et adonné
aux croyances primitives des esprits ; sur les hauteurs, les sauvages yunnanais, les Méos au large turban, portant chez les femmes, comme parmi les Lolos, la petite jupe plissée ; avec les Yaos, dont les manuscrits hiéroglyphiques préoccupent l'ethnographe à un si haut point, ils paraissent d'origine quangloungnaise; les Khas, au teint foncé, population inférieure et de petite taille, apparentés aux Penombs et aux Stiengs du Cambodge et du bas Laos, frères des Négritos d'Australie, semblent former l'élément le plus ancien, aborigène peutêtre de rindo-Chiiie.
La question des races de la péninsule est trop complexe, trop peu connue, et moimême suis trop ignorant en la matière pour vous en entretenir plus longtemps.
Avant d'aborder le Laos, il importe d'examiner ce que la rivière Noire peut promettre comme voie de communication ;
à mon avis, un grand mouvement commercial ne pourra s'y créer d'ici bien longtemps; à un développement dans ce sens s'opposent le trop grand nombre de rapides, la lenteur de la montée qui ne peut pas même être tentée pendant plusieurs mois de Tannée, les dangers de la navigation (nos postes en savent quelque chose), le prix des transports .
Le Laos, ainsi que je me propose de vous le dire ultérieurement, peut d'ailleurs être atteint par un chemin plus court et à moins de frais.
Le Song-Bo n'est qu'un fort torrent comparé au fleuve Rouge et vous savez déjà toutes les difficultés que la Compagnie des Messageries fluviales a trouvées à envoyer ses bateaux jusqu'à Lao-Kaï, en dépit du courage et de l'opiniâtreté qu'elle a apportés dans cette entreprise.
En dehors du ravitaillement de nos postes, la voie de la rivière Noire peut être utilisée
pour la mise en communication du district chinois de Ibang avec le Tonkin; les rapports sont déjà établis; M. Bourgoin-Meiffre, que sa hardiesse et sa persévérance peuvent placer au premier rang des pionniers de la colonisation française au Tonkin, a conclu un traité avec l'intelligent chef de Laï, Deo Van Tri, pour la descente du thé, appelé de Puehr ; plus de cent cinquante piculs ont déjà pris la route de Hanoï.
Les deux parties contractantes sont également satisfaites de leur marché ; et un courant tend à s'établir pour emmener Je commerce de cette partie du Yunnan vers le Tonkin.
Je suis heureux de vous signaler ce résultat qui, espérons-le, n'est que le point de départ d'un commerce plus important; reste à charger les pirogues qui ont descendu le thé jusqu'à Gho-Bo, d'articles français pour Ibang, et ainsi sera créé un mouvement
d'échanges entre la Chine et Hanoï par la rivière Noire.
LE LAOS. — LA FORMATION d'UN PEUPLE.