LES FRONTIÈRES DU TONKIN
Le dernier courrier du Tonkin nous apprend que les bandes de pirates chinois se tiennent sur la frontière de Chine; certaines d'elles compteraient trois cents hommes ; l'une aurait même jusqu'à douze cents fusils. Ces nouvelles n'en sont plus pour nous; chaque courrier ne fait que répéter ce qu'a annoncé la malle précédente. Encore pouvons-nous nous estimer heureux, lorsqu'il ne nous parle que d'attaques de villages ; trop souvent il nous apprend l'as-
sassinat de quelque brave officier, pauvre héros à peine connu, massacré loin de tous sans avoir môme la consolation suprême de reposer en terre de France.
Le Tonkin ri'est pas pacifié : voilà la vérité ; je la répète et j'ai essayé, il y a quelques jours, d'indiquer les raisons de cet état de trouble dans une conférence que j'avais adressée au Congrès pour l'avancement des sciences à Pau, et que le Temps a bien voulu reproduire : inutile donc d'y revenir ici. Dans les causes qui engendrent la piraterie dans noire colonie, il en est -pourtant une, que j'ai à peine effleurée, qui est mal connue, et sur laquelle je crois très important d'attirer l'attention publique; je veux parler de la nature de nos rapports diplomatiques avec la Chine et le Siam, des relations du Tonkin avec ses voisins et des agissements de ceux-ci à notre égard. Soit indifférence de la part du gouverneur gé-
lierai, qui ne veut pas entendre parler des questions extérieures, dont il se désintéresse ayant déjà trop à faire dans l'intérieur du pays, soit par ignorance chez le département des affaires étrangères, il est permis à nos voisins les Siamois et les Chinois, d'entretenir des foyers de troubles à nos portes, d'accueillir les pirates, de correspondre directement avec eux, de créer des postes en plein territoire de notre protectorat, en un mot non seulement de nous susciter des difficultés continuelles au mépris des traités, mais encore de s'établir ouvertement, en temps de paix, sous nos yeux, en prévision d'une guerre, dans des positions dont il sera peut-être un jour trop tard pour essayer de les chasser. Je veux croire à l'honneur de nos agents dans l'Extrême-Orient, qu'ils ont mis le cabinet au courant de la situation exacte ; informé ou non le ministère semble donner le même
mot d'ordre partout : « Laissez faire. » L'indifférence que témoigne ce langage est d'autant plus coupable que la situation est plus grave; voici les faits :
Lorsque le traité de Tientsin fut conclu, entre la France et la Chine, celte dernière donna des terres dans le Quan-Toung le long de notre frontière au vieux général Fung et à Lu-phi n-Voc. Le premier était le héros, bien malgré lui, de Lang-Son; après avoir cru pendant deux jours être battu il finit par apprendre le retrait de nos troupes, et profita de cette circonstance pour acquérir parmi ses compatriotes une grande renommée comme vainqueur des Français.
Quant au second, ancien chef de Pavillons Noirs, 671 rébellion contre la Chine, il lutta vaillamment contre nous, notamment à Sontay ; c'est à lui que sont dues les embuscades où tombèrent Garnier, Rivière et tant d'autres; en reconnaissance du mal qu'il
nous avait fait l'empereur de Chine lui pardonna et lui conféra un haut grade dans l'armée chinoise.
Fung et Lu-phiu-Voc, ces deux personnalités militaires, dont le nom seul impose le respect dans la Chine méridionale et le bas Tonkin, établies sur nos derrières, unies par une même haine, resserrèrent encore leur lien d'amitié; le fils de Fung qui est à la tête du camp de Tung-Li, en face de Mong- Kay, épousa la fille de Lu-phin-Voc. Une partie des officiers qui commandent à Tung- Li sont les assassins connus et récompensés de notre pauvre compatriote M. Haïtce, arrêté dans la rivière de Mong-Kay et cruellement torturé.
D'un autre côté, on sait que l'empereur d'Annam Nam-Ghi, arrêté par nous, est notre prisonnier à Alger; or, c'est en son nom que se fait toute la piraterie, d'ailleurs
parfaitement organisée dans l'est du Tonkin; on en a la preuve absolue à chaque prise de chefs ; leurs sceaux portent tous : « Par ordre royal. »
Nous avons bien arrêté Nam-Ghi, mais nous avons laissé filer son ministre Tuyet. D'abord réfugié à Canton où les Chinois avaient promis de le garder interné, il a gagné, depuis un petit village du Tonkin, à quelques kilomètres de la frontière, et c'est là qu'il se tient actuellement avec une quinzaine de serviteurs. Les derniers renseignements recueillis de la bouche même des pirates semblent démontrer le fait d'une manière certaine. Si Nam-Ghi est le prêtenom, Tuyet le chef réel de la piraterie, l'agent financier, le collecteur des impôts est Tienduc, ancien chef de pirates dans la baie d'Along, avec Deong, Lamfang, Quanloun, tous lieutenants, maintenant soumis ou arrêtés. Tienduc a renoncé à son
métier pour servir d'intermédiaire entre les populations et la caisse centrale; il lève les impôts, et donne des reçus — (ses livres ont été pris par nous et nous les avons trouvés très régulièrement tenus). — Le produit est porté à Tuyet qui en donne un peu aux mandarins chinois, et partage le reste entre ses lieutenants, gardant pour lui trois cents piastres par mois.
Le lecteur se demande sans doute quel rapport peut avoir le séjour de quelques chefs militaires chinois près de notre frontière avec le fait d'une rébellion organisée chez nous ; et pourtant rebelles annamites et généraux chinois se tiennent étroitement; je vais essayer ici de donner une preuve évidente de la connivence de ces derniers avec les pirates, au mépris des traités.
Quand Tienduc a fait sa levée d'impôts, il vient avec ses jonques àPaklung, rade que
nous avait donné le traité de Tientsin, et qui, rétrocédée depuis à la Chine en échange de quelques petites concessions, est sur le point d'être fortifiée ; ses hommes débarquent ostensiblement armés sur le marché de Ghounksang; lui-même est reçu par le fils du général Fung, commandant pour le gouvernement chinois le camp de Tung-Li ; celui-ci fait porter Tienduc en chaise et lui donne une escorte pour porter le produit des impôts levés au Tonkin, au comité central de la rébellion, c'est-à-dire à Tuyet. La connivence des Chinois me semble bien évidente.
Tous ces faits étant connus, par les aveux des pirates arrêtés, et par des rapports d'espions, l'amiral Fournier est venu bloquer Paklung, pour saisir Tienduc, tandis que le gouverneur général demandait son arrestation au vice-roi de Canton, frère de Lihun-chang. Celui-ci répondait immédiate-
ment qu'il envoyait aux autorités le mandat d'amener par télégraphe; la satisfaction était donc accordée par le gouvernement chinois ; la venue de nos vaisseaux dans ses eaux l'avait effrayé, et il avait feint de céder — j'insiste sur le mot feint, car nous apprenions presqu'en même temps l'ordre d'arrestation donné par le gouvernement chinois, et la fuite de Tienduc qui, prévenu et protégé par les mandarins locaux, rentrait au Tonkin par terre : le tour était joué. Nous nous heurtions une fois de plus à ces éternelles chinoiseries, toujours les mêmes, contre lesquelles notre diplomatie s'entête à lutter, cherchant au fond de quelque chose de malpropre un sentiment du droit ou du juste qu'elle n'y trouvera jamais; toujours la même tactique pour les questions de voisinage, comme pour celles des missionnaires, pour le Quan-Toung, comme pour le Thibet; demandons-nous à entrer nous-mêmes dans
le pays, on pousse les hauts cris à Pékin, nous touchons la terre sacrée du Céleste- Empire; réclamons-nous des représailles, une compensation pour une offense faite à notre honneur national, une insulte à notre drapeau, on promet tout, et quand il s'agit de tenir, on dit que c'est bien loin, que le pays est un peu sauvage, que les mandarins n'obéissent pas, et autres balivernes semblables. Si nous insistons on nous fait l'affront de nous offrir une compensation pécuniaire, comme si les taches faites à notre drapeau pouvaient s'effacer avec de l'or.
Et de notre côté, quand un malheureux chef confiant en nous vient se rendre, déposant les armes, si Pékin le réclame, nous le lui livrons, et il sera promené à travers le Yunnam et le Quang-Si dans une cage, pour montrer à tous la mauvaise foi de la France; ceci s'est passé, il y a trois ans.
Bonne foi, droit des traités, conventions
internationales, autant de mots qu'on est étonné d'entendre répéter par des gens d'aussi mauvaise foi et de parti pris que les Chinois. Contre les porcs et les chèvres (c'est ainsi qu'ils nous appellent) tout moyen est bon; mentir, voler, tuer, sont choses permises pour les chasser de chez nous. Ainsi s'expriment-ils dans leurs pamphlets, qui rendent assez bien le sentiment général.
Telle est la règle de conduite, qui leur sert de principes, et à laquelle ils se conforment, lorsqu'en protestant auprès de nous de leur bonne amitié, ils récompensent les chefs pirates, les attirent chez eux, les comblent d'honneurs et créent ainsi intentionnellement un état de choses très nuisible pour nous. Assurément si je me mets à leur point de vue^ je les admire d'avoir attaché à nos flancs une sangsue qui sans cesse empêche de se refermer la plaie inhérente au Tonkin. Je les trouve
logiques avec eux-mêmes, lorsque je me reporte à cette phrase d'un de leurs généraux, de sang anglais, Mesny :
« De longues années peuvent s'écouler; la haine ne disparaîtra pas, jusqu'à ce que la Chine possède de nouveau tout le pays auparavant sien (faux) que la France a déjà pris ou qu'elle peut annexer dans l'avenir». (Écrit en 1881).
Logiques encore quand ils font assassiner M. Haïtce, quand l'année dernière, à cette commission de déhmination si illusoire, ils menacent un officier, ou que derrière nous, ils arrachent les bornes posées par nous, pour les fouler aux pieds et cracher dessus; ils obéissent à leur lâcheté en satisfaisant dans notre dos leur haine, qui n'ose pas nous insulter en face.
Continuellement humiliés à la frontière (et je ne crois pas qu'un officier, ayant fait partie de cette commission, vienne me dé-
mentir) c'est nous qui ne sommes pas logiques Les Chinois ont raison d'agir comme ils font, nous avons tort de les laisser faire. Il est toujours triste d'étaler nos fautes; pour employer une expression triviale : il vaut mieux laver son linge sale en famille; mais hélas I notre linge sale, les étrangers de l'Extrême-Orient, les Anglais, les Allemands, le connaissent; il n'y a que nous qui ne savons pas chez nous ce qui se passe là-bas; et il convient, il est nécessaire que la lumière se fasse; le public doit apprendre comment le nom de la France est respecté.
Tant qu'à faire des traités avec la Chine, puisque nous entretenons des agents diplomatiques dans l'Extrême-Orient, demandons au moins l'application de ces traités. Que la Chine empêche les bandes de pirates poursuivies par nos troupes de se réfugier sur son territoire; qu'elle ne les protège
pas; qu'elle interdise le marché public des femmes annamites; le trafic des armes; en un mot, qu'elle ne travaille pas contre nous, ou bien cessons toute relation diplomatique avec une nation qui ne promet qu'avec l'intention bien arrêtée de ne pas tenir. (La violation formelle de l'article 7 du traité de Tientsin, relatif aux concessions de chemins de fer, est une nouvelle preuve de ce que j'avance.) Du côté du Tonkin faisons taire nos consuls, et laissons parler nos canonnières; puisque le gouvernement chinois proteste de sa bonne amitié, et déclare formellement ne pas nous faire la guerre, ce n'est pas lui que nous attaquerons ; nous nous en prendrons à l'adversaire de Courbet, à Sontay, à celui qui a fait tomber dans des embuscades Garnier, Rivière et tant d'autres, à Lu-phi n-Voc, à Fung, aux assassins récompensés de Haïtce, aux amis de Tujet, de Tienduc, et c'est en
nous adressant aux gens de Paklung, de CJiounksang, de Tung-Li que nous montrerons à la cour de Pékin ce que coule à nos yeux, une parole violée.
Je viens de parler des canonnières du Tonkin; pour en tirer parti, encore faudrait-il se presser, car, en admettant que les mesures fâcheuses prises dans ces derniers temps par le gouverneur général relativement à notie défense maritime en Indo- Chine, soient maintenues, dans deux ans, elle sera réduite à néant.
Des dix-sept canonnières que nous possédons au Tonkin, représentant un capital de quatre millions, plus une ne pourra être mise en marche, si toutes n'ont déjà coulé; nous venons d'en perdre une, le Francis- (j cimier ; les autres sans exception ont besoin de réparations; une somme avait été consacrée à ce chapitre dans le budget
ii UNE EXCLUSION EN INDO-CHINE.
de la marine; or, la division navale de rindo-Ghine a été supprimée d'un trait de plume sans qu'un des officiers compétents ait été consulté à ce sujet, ni même averti. On espérait par là mettre la main sur le budget affecté aux dépenses maritimes pour combler ailleurs un déficit qui ne le sera pas ; par cette mesure radicale, nos canonnières ont été sacrifiées en bloc; actuellement un seul bâtiment, F Alouette est chargé de la garde de plus de cent milles de côte. Quelque temps avant que tout moyen d'action fût retiré à notre marine, par une anomalie incompréhensible, les jonques indigènes étaient armées ; un décret autorisait quatre carabines et cent cartouches par arme sur chacune d'elle ; en admettant que ces jonques s'en tinssent à la lettre de l'autorisation, n'a-t-on pas songé qu'elles étaient plus de trois cents, ce qui, par le fait, met entre les mains des matelots indigènes au
. A l'KOPOS DE LA PIRATERIE. 7o
moins douze cenls carabines, dûment autorisées par le protectorat.
On a été plus loin : les navires qui foni le commerce de Pakoï à Gac-Ba ont droil à un certain nombre de canons, à condition qu'ils les déposent à terre pendant leur séjour à la Gac-Ba ; ils les reprennent pour s'en aller et peuvent ainsi, dangereusement armés, passer devant Hong-Hay, devant Kébao, sur cent quarante kilomètres de notre côte à vol d'oiseau.
En dehors de la protection du Tonkin lui-même, on a oublié probablement, en supprimant la division navale de l'Indo- Chine, notre voisinage avec la Ghine, avec un pays qui, quoique peu belliqueux, se crée pourtant à coups d'argent, sous la direction des Anglais et des Allemands, une marine militawe sérieuse. Qui a songé à l'effet que pourrait produire la venue dans les eaux du Tonkin de deux avisos arborant
au grand mât le dragon du Céleste-Empire? Il y a quatre ans, l'amiral Ting vint avec quatre vaisseaux à Saigon pour une visite purement amicale ; l'effervescence fut telle, parmi les commerçants et ouvriers chinois, à la vue du pavillon national, que l'on craignit sérieusement une insurrection contre nous ; et pourtant la Gochinchine est bien pacifiée et bien tranquille ; mais qui répondra des cinq mille travailleurs chinois des mines de Hong-Hay et Kébao, lorsqu'ils apercevront leur drapeau et que nous n'aurons à aligner en face d'eux que l Alouette,
Ces considérations et bien d'autres semblent avoir échappé à la clairvoyance des membres du gouvernement de l'Indo-Ghine ; les faits sont là, ils parlent ; ici suppression de notre escadre, c'est-à-dire désarmement sur mer de notre côté ; là armement autorisé des jonques indigènes et chinoises. Voilà où nous en sommes pour ce qui concerne
seulement la défense de la frontière maritime du Tonkin. Et pour abréger, je laisse encore ici de côté la question qui devrait être examinée, de l'utilité, de la nécessité même de nos canonnières dans les rivières et canaux du Delta.
Puisque c'est des frontières de notre colonie que je viens vous entretenir, et que je vous ai parlé du voisinage de la Chine et de nos moyens de défense par mer de ce côté, passons maintenant à l'ouest, suivons le littoral d'Annam, doublons la presqu'île de Cochinclîine, et après avoir passé au nord devant Hatien, à l'extrémité du canal venant de Saigon, arrêtons-nous à la frontière du Cambodge proprement dit. Ce royaume, dont nous avons le protectorat, se développe actuellement sur plus de trois cents kilomètres de rivage, comprenant Campot, passant au nord de l'île Phoukok,
venant former la baie de Kompongsam, et s'arrêtant au nord de la pointe Samit qu est encore cambodgienne. Au delà est le Siam, notre voisin de l'ouest. Entre celui-ci et notre colonie proprement dite, les débris de l'empire Khmer constituent à notre profit une sorte de matelas ; nous avons ici soumis à notre influence quelque chose d'analogue à ces états tampons, dont le système est si utile aux Anglais sur la bordure de l'Inde et de la Birmanie. Notre situation toute faite ici est assez semblable à celle que les Chinois se sont créée à l'est, en établissant à nos portes des confins militaires, avec cette différence toutefois qu'au Cambodge nous sommes établis par le droit, en vertu de traités, et que nous exerçons notre influence sur des populations pacifiques; tandis que la Chine a établi par trahison en face de Mong-Kay un foyer de piraterie, à laquelle elle laisse toute latitude pour nous
nuire. A l'ouest, nous nous sommes contentés des débris d'un État que les anciennes cartes, voir même celles du commencement du siècle, nous montrent beaucoup plus étendu. Si amoindris que nous soyons, nous avons encore trop au gré du Siam; bien conseillée par nos rivaux ambitieux, la cour de Bangkok ne veut pas se contenter des provinces que nous lui avons bénévolement cédées; comprenant la gêne que peut lui occasionner en temps de guerre un matelas entre elle et nous, elle veut le supprimer totalement, en un mot, prendre contact direct avec la Gocliinchine. Aussi ne nous étonnerons-nous pas d'apprendre que le Siam possède un poste à Samit, territoire cambodgien, mais ce qui nous étonnera le plus, c'est de savoir que notre ministère des affaires étrangères, renseigné seulement par les réclamations non fondées des Siamois, avait donné l'ordre d'évacuer Je
poste cambodgien, c'est-à-dire de nous retirer pour laisser la place à nos voisins. A la suite de protestations venues de Cocliinchine, on n'osa plus à Paris confirmer cette décision de reculade, mais on laissa les Cambodgiens; toutefois, on arrêta l'établissement qui allait se faire d'une vice-résidence à Samit. Ce n'est pas cetle presqu'île seulement que convoite le Siam, il cherche à gagner tout le littoral jusqu'à Campot, y compris quelques îlots, qui, au premier abord, semblent insignifiants.
Supposons un instant que les prétentions des Siamois aient été reconnues, quelle serait notre situation?
Hatien, la tête du canal venant de Saigon serait bloqué : or, ce chenal est la seule voie que peuvent suivre, pour venir dans le golfe de Siam, nos canonnières trop exposées aux deux moussons, aux récifs et aux brouillards sur les côtes de Cochinchine;
les Annamites ont si bien reconnu Futilité de ce canal pour éviter à leurs vaisseaux de doubler un cap dangereux, qu'ils l'ont creusé eux-mêmes bien avant notre venue. Un des îlots négligés, qui semblent prolonger Samit, Rong-Salem, offre un excellent mouillage en eau profonde, et qui plus est, on y trouve de l'eau douce, denrée rare dans ces parages ; les vaisseaux de nos voisins y trouveraient un excellent abri et probablement ils y rencontreraient quelque escadre anglaise. Non seulement en cas d'offensive, la route de Bangkok nous serait ainsi fermée, mais nous serions même bloqués et dans Timpossibilité de nous défendre ; enfin les troupes siamoises débarquées à Gampot pourraient entrer dans la Gochinchine cultivée, peuplée et fertile, sans avoir à traverser les immenses forêts et les régions qui actuellement l'en séparent.
En résumé l'avancement du Siam sur le littoral cambodgien serait dangereux et menaçant pour notre colonie de Gochinchine, paralyserait tout à fait nos moyens de défense maritime dans le golfe de Siam, enfin établirait un autre pouvoir européen qu'il n'est pas difficile de soupçonner, en face de nos côtes, dans le seul bon mouillage du golfe.
Pour éviter de tels dangers, il suffit au département des affaires étrangères de conserver une attitude ferme vis-à-vis de nos voisins, et s'il ne veut pas redemander ce qui nous est dû, au moins de ne pas céder ce que nous avons. En ce qui concerne la pointe de Samit j'ai dit qu'on avait été sur le point de céder aux réclamations du Siam ; espérons que ce semblant de faiblesse ne se renouvellera pas, et que l'ignorance ou la mollesse de certains de nos agents supérieurs, qui de Paris dirigent notre po-
litiqae en Extrême-Orient, sans vouloir s'en rapporter aux avis expérimentés que leur envoient des ministres plénipotentiaires compétents, n'ira pas jusqu'à livrer à nos rivaux des armes contre nous.
Un hasard a fait que sur le littoral nous n'avons pas cédé à Bangkok. Sur terre il n'en est pas de même ; depuis longtemps le Siam a empiété sur TAnnam, et il continue à avancer vers l'est. Dans ma conférence au Congrès de Pau, j'ai Comparé à ce sujet trois cartes différentes, je n'ai pas à y revenir ici, je désire signaler pourtant un des côtés de la situation dangereuse où tend à nous mettre la marche en avant des Siamois ; on sait que la libre navigation du Mékong, obtenue dans le traité de 4867, n'est qu'un mot, puisque pour le remonter il nous faut un passeport du Siam; non seulement la navigation du Mékong nous
est interdite, mais nous ne pouvons parcourir les régions traversées par ses affluents de gauche ; nous sommes réduits à un mince ruban de côtes, large de trente lieues au plus; qu'une guerre éclate, en «Jeux journées de marche les Siamois seront sur le littoral et par ce fait, nos deux colonies de Gochinchine et du Tonkin se trouveront séparées par terre : voilà un des dangers à craindre dans l'avenir. Examinons le présent. En cédant continuellement aux Siamois, en les laissant avancer sans même prolester, en leur permettant même de nous insulter sans demander de réparation, nous amoindrissons singulièrement notre prestige parmi eux et par contre-coup parmi les Annamites.
Dans mon dernier voyage, je me rappelle avoir éprouvé en pénétrant au Siam la même sensation douloureuse qui m'avait frappé il y a deux ans en Chine; le voya-
geur est pris d'un serrement de cœur probablement inconnu des politiciens qui n'ont pas bougé de Paris, en entendant le nom de la France tourné en dérision, et en voyant que son influence est comptée pour rien.
Au poste de Dien-Bien-fou, le dernier poste français sur la frontière nord occidentale du Tonkin, un des chefs Muongs, appelé par rofficier commandant, vient de passer trois jours dans le Siam où il a été bien reçu, et ce n'est assurément pas pour rien qu'il y a été. Le poste siamois est à trois jours plus loin ; des difficultés de routes, de frontières n'ont encore pu être réglées parce qu'il est défendu à l'officier français d'aller jusqu'à la frontière de Siam pour éviter des complications. Le lieutenant siamois n'a reçu aucun ordre semblable, au contraire; il doit chercher à susciter des difficultés; c'est donc lui qui devra
aller trouver notre compatriote, emprisonné par sa consigne.
Je saute quinze jours. A Luang-Prabang une proclamation d'un officier siamois, en l'absence de l'agent français faisant les fonctions de vice-consul, menace de mort ceux qui seront amis des Français. Et notre agent, de retour, pour obtenir satisfaction, ne pouvant compter sur un appui du ministère, doit dire au colonel siamois que son propre honneur est engagé dans l'affaire, et lui demande réparation sur le terrain, ou châtiment du subalterne siamois. Voilà les procédés auxquels, en désespoir de cause, sont réduits nos agents soucieux de l'honneur et du respect de la patrie.
Quels autres arguments employer en effet pour obtenir réparation auprès de gens qui, l'année dernière, ont pu impunément arracher notre drapeau, et le fouler aux pieds, rouer de coups un interprète au service de
la République, et arrêter dix chefs annamites sous le protectorat de la France ? les chefs envoyés par le résident français de Vinh, sur le plateau des Pou'on, arrêtés par le Siam, furent niis en prison à Bangkok ; quelques-uns s'échappèrent et notre consulat les fît rapatrier en Annam. Ici se pose un dilenrime : ou le Siam n'avait pas le droit de les arrêter, et nous devions demander réparation, ou nous étions dans notre tort, pourquoi encourager alors les fugitifs ?
Les tiers moyens, les procédés manquant de franchise ont été préférés.
En rapportant ces faits, je crois de mon devoir de mettre le public en garde contre une erreur, dans laquelle il pourrait tomber : celle de mettre les fautes que nous avons commises sur le compte de nos ministres ou de nos consuls. Ce n'est pas à eux qu'il faut s'en prendre la plupart du temps, c'est plus haut qu'il faut s'adresser.
L'humiliante devise : « Pas de complication » est assez connue de tous ; les journaux siamois comme les feuilles de Chine Font suffisamment reproduite et nos ennemis savent en jouer et en tirer parti. Je sortirais de mon sujet en cherchant à montrer ici la situation humiliante que nous a faite cette crainte des affaires aussi bien sur la côte d'Afrique, à Madagascar, qu'en Indo-Chine, et à Pékin. Mais il importe de défendre ceux de nos agents dont les protestations répétées et les rapports trop souvent mis de de côté, témoignent de la parfaite connaissance de la situation.
Honneur à nos agents qui, connaissant ces affronts, ont l'énergie morale — car c'en est une — de les subir, préférant, si peu encouragés qu'ils soient, ne pas abandonner leur poste, parce qu'ils espèrent faire encore quelque chose pour la cause de la grandeur de la France en Extrême-Orient
à laquelle ils ont donné leur vie. J'en ai vu qui, pleurant de l'impuissance où ils sont de nous faire respecter, ont refusé d'abandonner la brèche où ils se tiennent, même en échange de situations plus avantageuses, de crainte que leur départ ne nous cause de plus grands torts; ceux-là, même inconnus, même attaqués, auront la suprême consolation de tomber, la conscience tranquille; ils savent qu'ils ont bien mérité de la patrie.
Mais il ne faut pas s'étonner si à côlé d'eux beaucoup de nos compatriotes, pas assez au courant de la situation, trouvent les frais de leurs postes inutiles. De nom breux colons d'In do-Chine se demandent ainsi dans quel but a été envoyée et subventionnée la mission Pavie. Partie, emportant pour mot d'ordre le télégramme de M. Goblet : « Le minimum de nos prétentions est la rive gauche du Mékong », elle est sur
prise par un changement de ministère ; les instructions se modifient. « Avancez, mais pas d'affaires. » Le rôle politique de la mission est entravé.
Et maintenant qu'elle est revenue, que grâce au zèle infatigable et à l'énergie de son chef, bien secondé par ses membres, elle a réuni, sur les régions du Laos et des Sibsompanas, les documents les plus curieux et les moins connus, ne lui laisserat-on tirer de ses travaux, qu'un résultat purement scientifique? Aura-t-on dépensé cinq cent mille francs et mis en œuvre les efforts d'hommes aussi dévoués au service de la cause coloniale, que pour préparer aux Siamois et aux Anglais une carte des régions au milieu desquelles ils s'avancent?
Si une politique de laisser aller et d'abandon est celle (ju'on compte suivre, mieux vaut renoncer en une fois à un effort tendant à donner à notre pays une expan-
sion coloniale. Car notre force dans TEx- Irême-Orient dépend avant tout du respect qui accompagnera le nom de la France parmi nos voisins. Et tant que la Chine à droite, et le Siam à gauche pourront agir à notre égard à leur guise, et mépriser impunément les traités, nous ne pourrons avoir chez nous aucune sécurité, partant pas de prospérité.
P.-S. — En train de corriger les épreuves de cet arlicle, je reçois les derniers journaux du Tonkin. — Ils ne font que confirmer ce que je viens de dire ; sans en être étonné, je suis frappé par le cri d'alarme jeté par toutes les feuilles de la colonie, par tous les colons, sans exception, contre
les dangers imminents de Finvasion chinoise dans le Delta.
D'un côté, on nous signale l'envoi fait par Li-hung-Ghang, à la suite d'une protestation de M. Lemaire au Tsong-li-Yamen, d'un mandarin chargé de vérifier, dans le Quangtoung, le bien fondé des réclamations du ministre de France; ainsi qu'il fallait s'y attendre, le fonctionnaire chinois, qui ne s'est pas même mis en rapport avec le général Fung, ne trouve rien d'anormal dans la province qu'il parcourt; il ne constate pas de ventes de femmes annamites, pas d'échanges d'armes, pas de rapports avec les pirates. — Il fallait attendre cette conclusion de la mauvaise foi du délégué chinois.
D'un autre côté, les rapports de nos officiers nous montrent : des convois de pirates gagnant le Tonkin, accompagnés, sur territoire du céleste empire, par des réguliers chiïwis : les engagements fails ouvertement
sur le territoire chinois, avec Vaide des mandarins militaires, de pirates à raison de six piastres par mois.
Enfin, l'on nous dit que les bandes contre lesquelles les colonnes du colonel Servière font des opérations, sont soutenues par deux mille réguliers chinois, commandés par le général F un g.
Les journaux nous apprennent qu'en dehors de la lutte à main armée, plus dangereuse peut-être que celle-ci, se fait dans le Delta une invasion de coolies, travailleurs, commerçants chinois qui, sous des extérieurs pacifiques, se préparent à grossir les renforts des pirates.
La situation, on le voit, est très dangereuse. — Qu'on y prenne garde, il est grandement temps ; maintenant encore le gouvernement peut mettre un holà aux agissements hostiles de la Chine. Le pourra-t-il encore aussi facilement dans quelques an-
nées, dans quelques mois même? L'avenir nous l'apprendra. — Mais j'ai peur, et c'est avec ces mots que je veux terminer, qu'en suivant vis-à-vis de nos voisins d'Extrême- Orient la même politique de concessions et de faiblesse, on compromette pour longtemps l'avenir de notre colonie du Tonkin, en la mettant dans la situation la plus critique. — Puissé-je me tromper, être mauvais prophète ! C'est ce que je souhaite ardemment.