LETTRE DU CFIEVALIER DE TOURNV ' A SON PERE
« Au camp d'Hasleribecke, le 27 juillet 1757.
« A l'instant, mon cher père, que la bataille fut finie hier et que la victoire nous fut assurée, j'écrivis un mot sur les tinballes à mon frère l'abbé, parce que, quoique je vous croie à Paris, je n'ay point de certitude que vous y soyès encore arrivé ; j'espère que cette lettre que mon frère aura reçu dès les premiers moments ou la nouvelle de
du sieur de Chasteauvivault gentilhomme ordinaire de la chambre de sa majesté suffisamment fondé de Icctres de procuration desquelles il mest deumen apparu a audit nom confessé avoir receu compten de maitre François Hotman conseiller dudit seij^neur et trésorier de son esparjçne la somme de huict cens escuz sol ordonnée audit sieur de Chasteauvivault pour son paiemen dung cheval despaigne quil auroit vendu et livre au feu Roy et Icelluy lors fairt mectre en sa grande escurie pour son service et dont ledit sire Roy dernier décédé auroyt luy mesme faict les prix et marche. De laquelle somme de Ville, ecus ledit du Teil audit nom sest trouvé conten et bien paie et en a quicte et quicte ledit Hotman trésorier de lespargne susdit et tous autres. Tesmoing mon seing manuel y mis à sa requête. Le dernier jour de juing mil cinq cents quatre vingts douze: Fornier? » 1. Jean-Louis Aubert, chevalier puis marquis de Tourny, né en 1735, capitaine au régiment d'Aquitaine, cavalerie, depuis mestre de camp lieutenant du régiment de la Reine 1759. C'est le fils du célèbre intendant de Bordeaux, Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny.
notre bataille se sera répendue à Paris vous aura tranquilisé sur mon sort : j'ay joint un barbouillage de crayon que j'ay tracé pendant la bataille, parce je me suis trouvé placé sur un terrain où je découvrois la position des deux armées et rien ne m'échappoit que ce qui ce passoit dans le Lois à la gauche des ennemis ; je me suis porté ce matin au point du jour, après avoir couché sur le champ de bataille, dans tous les lieux qu'occupoient les deux armées, je les ay examinés avec soin et appliquation, j'ay taché de bien voir pour mon profit et pour vous rendre compte; je me suis même porté jusqu'au pied du glassis d'Hamelen : et voicy sur la bataille d'Hastenbecke les choses que j'ay vues ainsi que les opérations et dispositions qui ont précédé cette affaire. Toutes font un honneur infini à Monsieur le Mareschal, il n'y a qu'une voix làdessus. Vous jugés bien qu'il y a une infinité de choses que je n'ay pas pu voir étant attaché à un poste fixe et ne pouvant par conséquent me porter par tout pour suivre le désir que j'ay de m'instruire ; mais j'aime mieux me taire sur les choses que je n'ay pas vues que d'en parler par ouy dire.
« Le 22 M. le Mareschal, du camp d'Oldendorf, fît une marche forcée à travers les gorges, les montagnes et les bois pour se rendre à Halle qui n'est qu'a deux lieues d'icy. M. d'Armentières vint ce jour là camper à une demie lieue en avant de Halle sur la rive droite du Veser, s'aprochant de M. de Broglie campé à Gronde sur la rive gauche de ce fleuve ; par ce mouvement ces deux corps se trouvèrent à cheval sur le Veser. M. de Gumberland mal instruit sans doute de la marche forcée de notre armée crut que M. d'Armentières n'étoit pas soutenu d'aussy près qu'il Tétoit; en conséquence il fit ce jour là un très gros dettachement qui se présenta pour l'attaquer. Notre armée arrivoit dans cet instant à Halle ; on battit la géné-
J. DU Tbil. — Une famille militaire.
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ralle ; elle oublia le chemin qu'elle venoit de faire, se porta en avant et se mit en bataille; à cet aspect M. de Cumberland se replia par les bois; tout se passa ce jour là
en canonnade.
« Le 23 M. le Mareschal se prépara à marcher aux enemis qui avoient un corps avancé de douze mil hommes pour nous observer. Le 24 nous décampâmes à minuit et repliâmes le corps avancé sur la grande armée. On se tira beaucoup de coups de canon et nos troupes légères firent merveille. Nous prîmes poste ce jour là fort tard à Frencke. Il nous restoit, pour estre en présence, à traverser un rideau couvert de bois dans lequel les défilés étoient fort difficiles à faire, parce que les trouppes qui deffendoient ces bois étoient soutenues de toute l'armée. La journée du 24 et partie celle du 25 furent employées à traquer ces bois et à en déposter l'ennemy ; ce furent nos partisans avec les volontaires royaux de Flandres et de Haynault qui eurent cette commission; ils en vinrent à bout mais non sans perdre beaucoup. Ils étoient soutenu des grenadiers et de quelque artillerie, et M" de Maillebois et de Vogué profitoient de leurs progrès pour ouvrir des
marches.
« Enfin le 25 sur le midy l'armée se trouva en état de déboucher; ce qui fut effectué entièrement sur les cinq heures. Elle se mit en bataille sur deux lignes en présence des ennemis dont l'artillerie qu'ils avoient placée à gré tira jusqu'à la nuit. M. de Broglie profita de notre mouvement pour venir passer le Veser au guay d'Hosen dont nous nous étions emparés. M. le Mareschal passa la soirée à faire ses dispositions et les régla sur le terrain qu'il occupoit et sur les mouvemens qu'il vit faire à l'ennemy. M. de Cumberland, qui depuis longtemps nous attendoit icy, étoit, pour ainsy dire, dans une citadelle; sa droite appuiée à Hamelen, son centre avoit le village d'Hasten-
becke devant luy, sa gauche occupoit un bois fort considérable placé sur une montagne coupée de ravins énormes ; il avoit étably trois redoutes dans ce bois, dont une à la crête de la montagne où il avoit fait porter du canon à force de bras. Le terrain entre Hastenbecke et le bois est coupé de deux ravins d'environ vingt pies de profondeur sur douze de largeur; d'Hastenbecke à Hamelen il règne un marais impraticable remply de flaques d'eau ; ce marais est dominé par la plaine qu'occupoient les Hanovriens. Leur infanterie étoit en bataille sur deux lignes ayant devant elle les retranchements naturels dont je viens de vous faire le détail et derrière sa cavalerie. Toutes les batteries des ennemis étoient disposées sur les lieux les plus élevés, elles avoient toutes de bons épaulemens en fascines et gabions et ressembloient tout-à-fait à des batteries de tranchées et point du tout à celles de campagne.
« Tel étoit l'ordre de bataille des Hanovriens le 25 au soir. Quand M. le Mareschal l'eut reconnu, il vit qu'il luy seroit dificile de se servir de sa cavalerie ; il la fit en conséquence passer sur deux lignes à sa gauche qu'il appuia au Veser au village de Dungern. Il mit son infanterie sur deux lignes occupant le front, en face du village d'Hastenbecke jusqu'à celuy de Bory, au pied de la montagne et du bois qu'occupoit l'ennemy ; ce fut là qu'il appuia sa droite. Il fit en même temps un dettachement de dix mil hommes aux ordres de M. de Ghevert pour aller tourner les ennemis, arrivés sur la crête du bois et les prendre en flanc, pendant qu'il les attaqueroit de front : cette disposition a été aplaudie de toute l'armée. Nous couchâmes au bivacq et en présence ; plusieurs de nos patrouilles qui se rencontrèrent pendant la nuit se fusillèrent.
. « Le 26 à cinq heures et demie du matin l'artillerie des ennemis commença à tirer et voulut profiter de l'avantage
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PIÈCES JUSTIFICATIVES
du terrain pour nous foudroyer ; elle n'y réussit pas parce que M. le Mareschal qui attendoit pour commencer son attaque que M. de Ghevert luy fit les signeaux dont ils étoient convenus, fit avancer de Tartillerie et les batteries se canonnèrent mutuellement jusqu'à huit heures : trois bombes qui partirent alors de la crête de la montagne furent le signal de l'attaque. Toutes nos batteries se démasquèrent dans le moment et firent un feu si prodigieux que l'avantage du terrain et les épaulemens devinrent inutiles à celles des ennemis. Une des nôtres, qui étoit la principalle, s'avança jusque sur les hayes d'Hastenbecke et, quoiqu'elle fut prise en rouage par deux batteries ennemies dont le nombre des pièces et le calibre étoient beaucoup plus forts, elle tira avec tant d'ordre, de vivacité et de succès qu'elle mit plusieurs fois le feu aux poudres d'une des batteries adverses, la démonta et la fit taire : M. du Teil qui commandoit cette batterie s'est fait beaucoup d'honneur ; il prenoit si bien ses ricochets que ses boulets portoient de voilée à la batterie, passoient ensuite à travers les bataillons et alloient se perdre dans la cavallerie. On ne peut assés donner d'éloges à notre artillerie, elle a fait beaucoup de dégât aux ennemis et, en atirant à elle tout leur feu, elle a conservé beaucoup d'infanterie et de cavalerie au Roy. Aussy tost que le signal fut fait, M. le Mareschal fit longer le bois par deux colonnes d'infanterie et déploya le reste dans la petite plaine entre le bois et liastenbecke. M. de Ghevert attaqua en même temps dans le bois, enleva les redoutes et poussa les ennemis. L'infanterie hanovrienne qui étoit dans la plaine, se voyant prise en flanc et ses hauteurs perdues, courut au bois, attaqua une des redoutes et la reprit ; mais elle en fut bientôt chassée et de ce moment elle songea à la retraite. Notre infanterie de la plaine marcha au village d'Hastenbecke et s'en empara ainsy que d'une batterie de dix pièces de treize. Le feu
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cessa à midy, l'infanterie ennemie s'est retirée par les bois jusqu'à portée de la cavalerie et le tout ensuite s'est replié à la faveur du* canon d'Hamelen. La victoire eut esté complète si notre cavalerie eut pu joindre la leur qui se retira au grand trot sous Hamelen où elle fut bien tost en sécurité.
« On n'a pas pu suivre plus loing Tarmée ennemie qui a descendu le Veser tirant vers Minden, on a envoyé des détachemens pour en scavoir des nouvelles : la dificulté de passer les deux rivières sans avoir le temps de faire des communications pour la cavalerie est cause que les ennemis n'ont point perdu d'étendarts ; on peut juger par la précipitation de leur retraite que nous n'aurions pas eu beaucoup de peine à leur en enlever. Les régimens qui ont chargé sont les deux Autrichiens, Picardie, Ghampagne, Navarre, La Marine, Belsunce, Alsace, Saint-Germain, Eu, Enguien, Salis-Suisse. De tous il n'y a que les Autrichiens, Ghampagne et la brigade d'Eu qui ayent fait feu : les autres, ainsy que Gonty et la Gouronne, ont chargé la bayonnette au bout du fusil sans tirer un seul coup; les ennemis se sont enfuis d'abort après avoir fait leur feu.
« M" le comte de Laval et le lieutenant colonel de Picardie sont tués; M. du Ghatelet Lomont fort blessé, M. de Belsunce blessé au bras ; Hamelen va estre investy ; on ne scait pas encore ce que M. le duc de Gumberland y a jette, mais cett-e place n'a pas l'air d'estre assès forte pour tenir. On dit même qu'on ne se donnera pas la peine de faire venir un train d'artillerie de siège, et qu'on la prendra avec des pièces de campagne. Nous campons aujourd'huy sur le champ de bataille. Il y a cinq nuits que je ne me suis couché, il est bien juste de se reposer enfin et j'espère que vous trouvères bon que je vous quitte à cet
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effet; j'ay bien du plaisir à vous sacrifier mon sommeil pour vous donner, mon cher père, une nouvelle preuve de mon tendre et respectueux attachement * ».
1. Bibliothèque de l'Arsenal, mss. 4.510 et 4.511; portefeuille du comte d'Argenson ; affaires d'Allemagne, 1757-1762, t. I, pp. 160 et 161. — On sait que la bibliothèque du marquis de Paulmy, acquise en 1781 par le comte d'Artois, se nomme aujourd'hui Bibliothèque de l'Arsenal. — En proposant Jean-Ange du Teil pour une pension de 400 livres, Vallière observait « qu'il a toujours servi avec distinction et qu'à l'afTaire d'Hastenbeck, il a été chargé de conmiander un détachement d'artillerie où il s'est distingué ». Dès le 27 juillet 1728, aux examens de l'École de La Fère dont le bataillon de La Perelle suivait les cours, cet officier était ainsi noté : « De la géométrie, assidu, appliqué, a envie de bien faire ».