‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 102 sur 106 · I.\ MKKE · texte numérisé non relu

I.\ MKKE

L'histoire ne vous a donc pas paru touchante.

EMILIE

Écoutez, maman, je vais vous la conter; vous direz si j'ai mal fait de ne pas pleurer.

hx MiinE.

J'écoute de toutes mes oreilles.

EMILIE

Tl y avait deux vieux bonshommes qui étaient une fois sur les montagnes... les montagnes... J'ai oublié le nom de la montcigne, mais c'est égal.

LA MÈRE

Je ne saurai donc pas la patrie de ces bons vieillards ?

EMILIE

Ah ! voilà que je m'en souviens. C'était au bord de la mer... Non, non, ils devaient y aller... Mais non, ils sont restés dans les Alpes, proche de la Savoie, si je ne me trompe.

LA MÈRE

Dieu merci, me voilà orientée ! A présent je les vois d'ici ces bonnes gens.

EMILIE

Eh bien, maman, ces deux vieillards étaient là. Ils s'étaient fait une petite maison, et ils avaient un lit avec deux matelas et un sommier de crin, et puis des livres et puis doux chaisos de paille; et puis ils pi'iaient le bon Dieu, et puis...

LA MÈRE

Et ils étaient là avec tous ces et puis?

EMILIE

-Mais non, maman, c'est que je conte.

lA. MÈRE.

Je vous ai quelquefois conté des histoires, mais je ne me rappelle plus si je vous ai fait trébucher d'et puis en et puis. Eu ce cas, ce serait une représaille de votre part et j'aurais tort devons chicaner...

EMILIE

Allons, allons, je m'en vais bien dire. Il leur était arrivé bien des malheurs à ces deux messieurs. Il y en avait un qui était bien riche, bien riche, mais l'autre ne l'était pas.

LA MÈRE

Et pourquoi ne l'était-il pas? Qu'est-ce qu'ils faisaient

tous doux sur cette montagne avec un lit et des livres, l'un d'eux étant si riche?

LMILIE.

Mais non, uianaan, un moment de patience, c'est qu'il ne l'était plus... Ah! j'y suis, je l'espère du moins. Celui qui était bien riche a tout donné, parce que l'autre n'avait rien. Il lui a dit : « Prends tout, mon frère ! »

LA AIÈRE.

Comment! ces messieurs étaient frères?

EMILIE

Sans doute, maman, vous ne saviez pas cela?... Tenez, je me souviens à présent, ils ont essuyé uue tempête parce qu'ils étaient embarqués... Ahl... c'est qu'ils demeuraient à Bruxelles et voulaient se rendre en Italie.

LA MÈRE

Ils sont allés de Bruxelles par mer, sur les Alpes?

EMILIE

Mais, maman, je ne suis pas obligée de savoir toutes leurs allées et venues, je ne les connais que depuis hier au soir. D'ailleurs, l'histoire est bien longue et j& n'aurais pas fini d'ici à demain si je voulais tout expliquer. L'essentiel, c'est qu'ils sont très heureux sur cette montagne, excepté l'un deux qui est triste parce qu'il a perdu sa femme, qui est morte dans la prison en nourrissant son enfant. C'était son boulanger, son boucher et puis d'autres qui en étaient la cause. Ah! oui, son frère arriva malheureusement trop tard dans la prison, parce qu'elle était morte... Cette pauvre femme mourut, mais le frère emporta l'enfant.

LA MÈRE

Dieu merci! voilà déjà un enfant de sauvé! Si vous mettiez daus vos récits autant d'ordre et de clarté que de rapidité et de mouvement, je crois que vous feriez des chefs-d'œuvre. Je ne vous ai jamais vu cette volubilité.

EMILIE

C'est que je voudrais vous débarrasser de mon conte; tout beau qu'il était, il doit vous paraître insupportable. Ah! pardoiiiirz-moi, j'y suis à présent. C'est le feu qui avait brùli' fiMit son bien la unit, qui était daus son porte-

feuille, et puis... tout est réparé, ils sont vieux mais très heureux et très riches aussi. Vous disiez qu'ils n'avaieut quuu lit et des livres, détrompez-vous, mumau; ils ont des vaches, des chèvres, une laiterie. Je voudrais que uous pussious leur demander à fjoùter. Et l'euftint n'est plus lui enlaut. 11 s'est marié, et sa femme a soin de son vieux père qui pleure tous les jours d'attendrissement, et qui vivra cent ans, quoiqu'il ait eu hien des chagrins; mais ils sont oubliés, et les deux vieillards disent tous les soirs à leurs enfant^, quand gens et bètes se portent bien: « La providence de Dieu soit bénie! elle est au-dessus de la sagesse humaine... » Ah!

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