Voir l'appendice I
riche négociant du xviii^ siècle! L'honneur et la probité même, d'une générosité sans bornes, son cœur s'ouvrait à toutes les infortunes. Mais il avait conservé, malgré son âge et sa richesse, des habitudes d'ordre, de stricte économie, de travail assidu qu'il imposait à ses commis et dont il donnait tout le premier l'exemple. Chez lui, on se levait à six heures, et à huit heures du soir on était encore au travail ; on se couchait aussitôt après le souper, et la même existence recommençait le lendemain. Il appartenait à la vieille école et s'en faisait gloire : son bureau, ses affaires, il ne voyait rien au delà, et ne compi^enait même pas qu'on pût avoir d'autres aspirations.
Il aimait la jeunesse, mais la voulait avec les qualités de l'âge mûr. La légèreté d'esprit, les inconséquences, les fredaines, trouvaient en lui un juge sévère, et ces fautes, excusables chez des jeunes gens, n'obtenaient de lui qu'un difficile pardon. Est-il besoin d'ajouter qu'il teneiit les arts d'agrément en médiocre estime.
Que pouvait devenir dans un pareil milieu ce pauvre d'Epinay, adorant l'élégance, passionné de musique, habitué dès son enfance à toutes les recherches du luxe? (Comment espérer qu'il se plierait aux règles claustrales de la maison ?
Madame d'Epinay s'abusa étrangement lorsqu'elle crut sauver son fils en faisant de lui un commis de M. Bethmann ; elle le perdit. Elle ne sut pas rester dans la juste mesure et dépassa le but. En infligeant
à Louis une existence à laquelle rien ne l'avait préparé el que les circonstances ne motivaient en aucune façon, elle exaspéra au lieu de les apaiser tous les goûts de paresse , de frivolité, de dissipation qui couvaient chez le jeune honnnie, dont nous ne cherchons nullement à excuser les erreurs : mais il est juste cependant d'attribuer à chacun sa part de responsabihté et nous croyons qu'avec les meilleures intentions du monde madame d'Épinay donna à son fils une première direction dont les conséquences furent déplorables.
M. Beihmann avait consenti à prendre Louis par égard pour Grimm, mais au fond il le regrettait presque, et se sentait vis-à-vis de ce fils de fermier général une méfiance instinctive que les événements se chargèrent bientôt de justifier.
MADAME d'Épinay a son fils.
La Briclie, ce 9 octobre 1762.
u Eh bien ! vous voilà bien avancé d'être sorti sans permission; vous avez perdu la confiance qu'on était porlé d'avoir en vous, parce que j'avais assuré que votre conduite avait toujours été bonne et soumise ; vous vous mettez dans le cas d'être veillé de près, et l'on vous regarde comme un enfant sur lequel on ne peut pas compter. Votre expérience vous a prouvé que rien n'est si flatteur que la confiance ni si humiliant que la défiance. 11 est vrai
que le sujet qui vous a fait manquer à la déférence que vous devez à M. Bethmann était bien séduisant! Aller voir un menuisier qui ne vous a jamais vu qu'éberné', et qui ne se souvient peut-être pas seulement de vous, cela est bien attrayant et bien spirituel ! je vous passerais plutôt d'avoir eu le désir d'aller à la comédie, cela ne serait pas plat au moins, et lorsque l'on joue à perdre sa tranquillité habituelle, il faut au moins y trouver quelque plaisir. Je vous demande en grâce pour votre bonheur, mon cher enfant, de ne pas vous mettre dans le cas d'être renvoyé de chez M. Bethmann, car ma situation ne me permet pas de vous garder à Paris ; je serais forcée de vous faire embarquer pour les lies, où vous deviendriez ce qu'il plairait à Dieu, car nous n'avons rien à vous donner: il fjint que votre travail vous fasse vivre dans quelques années d'ici.
» Nous avons calculé que les frais de transport et d'emballage du clavecin iraient à huit ou neuf louis ; prix pour prix, tâchez d'en avoir un dans la ville à peu près de ce prix-là, mais surtout pas plus cher.
» Voici une lettre qui n'est guère mieux écrite que lesvôtres,maisj'ailesnerfsagitésaujourd'hui,lamain