MADAME D EPINAY A GALIANI
Le 4 octobre 1709.
« Comment, je n'aurai pas un moment à moi ! toujours des inquiétudes, des affaires, des..., etc. Oh! la sotte vie que la mienne ! Mon gendre est là qui a mal aux dents. Oh ! comme il souffre ! Il fait une grimace de possédé. Sa femme a la colique. Ragot a des convulsions. Rosette above à me fendre la tête. Je veux écrire, point, c'est une visite : une femme que je n'ai jamais vue ; elle vient voir la maison. Elle est à louer, ma maison, il faut bien qu'on la vienne voir. Cette femme est une tatillonne, une bavarde. « Madame, votre servante. — Votre très humble, madame. — Madame, votre maison paraît
qu'il aimait, entouré de petits enfants dont il raffolait, il est tombé dans im état de mélancolie^ qui a affecté sa tète et l'a séquestré de la société. Il avait entrepris de recueillir un cabinet de tableaux français , et il mettait du zèle et du patriotisme dans l'exécution de ce projet. On trouve dans son cabinet les premiers ouvrages de Greuze, entre autres le Père de famille, » {Corr. lUL, t. VIII.}
charmante. Ah! mon Dieu, comment pouvez-voiis la quitter? Est-elle à vous ? Mais vous n'aimez peutêtre pas la campagne? — Pardonnez-moi, madame, je regrette... — Elle est peut-être malsaine ? Il y a beaucoup d'eau. Vous avez l'air délicate. — Madame, celte habitation n'est pas malsaine, mais je... — Ah ! madame, voilà, je crois la rivière? — Non, madame, c'est un canal. — Et les meubles? restct-elle meublée ? — Madame, il faut acheter le canal, et l'on pêche les meubles tous les trois ans. »
» En vérité, j'ai ditcomme cela, tant j'étais ahurie de ses questions et de ses étourderies. Au reste, ce détail de maison, d'inventaires, tout cela a quelque chose de si triste, de si aflligeant que je me tiens à quatre pour ne pas pleurer. Chaque chose que j'ai faite ici, que j'ai arrangée, que j'ai plantée, me paraît mieu\ faite, plus intéressante que jamais, mais je ne suis pas payée; on ignore quand on le sera. J'ai des enfants, des dettes, d'anciens domestiques qu'il faut pouvoir récompenser. L'équité veut que je me réduise au nécessaire, mais je ne vous cache pas que cette réforme me coûte inliniment. Oh I quelle tâche le sort donne à mes amis en accumulant sur ma tète tant de circonstances fâcheuses et parfois même désespérantes 1 II n'y a qu'eux, parleur amitié, qui puissent arrêter les progrès du mal qui me
gagne journellement. Jugez quelle place vous occupez clans la très courte liste de mes dédommagements...
)) Je crois que, pour me dédommager de mes désastres, je vais me faire maîtresse d'école ou pour parler plus correctement, tout bonnement sevreuse. Il m'est arrivé du fond des Pyrénées une mienne petite-lille de deux ans, qui est une originale petite créature. Elle est noire comme une taupe, elle est d une gravité espagnole, d'une sauvagerie vraiment huronne ; avec cela les plus beaux yeux du monde, et de certaines grâces naturelles, un mélange de bonté, de sérénité, dans toute sa personne, très marqué et bien singulier pour son âge. Je parie qu'elle aura du caractère, oui, je le parie. Et, pour qu'elle le conserve, il me prend envie de m'emparer de cette petite créature. Ce sont de terribles chaînes que je me donnerai. Je me connais, cela mérite réllexion, ou plutôt il n'en faut pas faire et donner tête baissée dans ce nouveau piège que me tend mon étoile ; la sienne n'en sera pas plus mauvaise. Eh bien! voilà un motif déterminant; allons, voilà qui est dit, demain je l'enlève à sa mère, je m'en empare, et nous verrons une fois un enfant qui n'est ni contraint ni gêné. Ce sera le premier exemple dans Paris. Imaginez que je suis la seule dans Paris
DEUMERES ANNEES DE MADAME DEl'IXAY Jyj
qiii ne lui fait pas peur ; elle me sourit, labbé, voyez-vous cela I Et puis elle s'appelle Emilie. Le charmant nom et le moven d"v résister I »
Madame d'Epinay ne réussit i»as k louer la Briche et elle y passa la fin de Télé. Vers le milieu d'octobre, Grimm rentra en France et rejoignit ausbilùt son amie à la campagne.
DIDEROT A SIADEMOlSELLb: VOLLAND,
Paris, 18 octobre IWJ.
« Enlin, il est de retour, de mardi dernier, à ce qu'on dit ; mais certains apprêts fort antérieurs, un voyage à la Briche, une santé bonne à la vérité, mais qui marquait déjà un peu de déchet, me font soupçonner un arrangement que je n"ai garde de blâmer. Il était très naturel que nous nous vissions le mercredi ; en effet, son tartare vint me dire qu'il m'attendait à onze heures. Je ne vous parle pas du plaisir que nous eûmes à nous revoir, après une absence de cinq mois. Je l'aime et j'en suis tendrement aimé. C'est tmit ilire. Je ne linirais pas si je m'embarquais dans lliistoire des agréments de son voyage; le roi de Prusse l'a arrêté trois jours de suite à Potsdam, et il a eu l'honneur de causer avec lui deux heures et demie chaque jour. 11 en
est enchanté ; mais le moyen de ne pas l'être d'un grand prince quand il s'avise d'être affable? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta de la part du roi une belle boîte d'or ; cela est fort bien. Le prince de Saxe-Gotha a fait encore mieux : il lui a donné un titre, je ne sais quel, et il a attaché à ce titre une pension de 1,200 livres. Ajoutez à cela un ventre très rondelet et une face lunaire qu'il a rapportés de son voyage, et vous trouverez qu'il n'a pas tout à fait perdu son temps sur les grands chemins. »
Le printemps de 1770 arrivé^ on commença de grosses réparations à la maison qu'occupait madame d'Epinay, rue Sainte-Anne * : elle se réfugia avec Grimm à laBriche et y passa tout l'été.
MADAME d'ÉPINAY A GALIANI.
A la Briche, le 20 octobre 1170.
« Non, en vérité, depuis guignon guignonant, comme dit madame Geoffrin des gens malheureux, il n'y a eu rien de pareil à mon aventure de la semaine dernière ; cela est si désastreux, qu'il en faut mourir de rire. Je reçois, le matin, un avis que, par la faute de mon notaire, par sa négligence enlin, je me