UNE
' Jasqa*aa moment où l'impitoyable maiu qtfl transforme Paris s'est frayé un passage à travers le quartier du Pantliéon, on a pu voir, sur remplacement qu'occupe aujourd'hui le ifoulevard Saint-Michel, une demi-douzaine d'anciens hôtels ayant autrefois appartenu à des magistrats ou à d'austères familles, qui vivaient éloignés des intrigues de lacour et conservaient encore une pureté de mœurs, devenue extrêmement rare aux approches de la Révolution. Les nombreux couvants situés dans ce quartier, le voisinage du jar-
din du Luxembourg, expliquent la préférence que les gens tranquilles accordaient à la rue Saint- Jacques et aux rues adjacentes, dont l'extrémité se perdait dans la campagne. Il était rare que les carrosses armoriés qui passaient par là volassent à des fôtes. Le plus souvent, ils emportaient aux Carmélites une princesse qui allait y vivre quelques jours dans la retraite, op une jeune fille de grande maison, prête ^ se vouer à Dieu.
Dans ces dernières années, plusieurs de ces hôtels avaient perdu le caractère particulier qui s'attache aux constructions du dix-septième siècle. Devenus la proie de la spéculation, livrés & divers locataires, divisés en nombreux appartements propres à loger une famille bourgeoise, ils avaient subi des réparations qui en altéraient la physionomie première. Un seul Va, complètement conservée jusqu'au jour de sa démolition. Je veux parler de rhôtel Yarades, que tout le monde a connu et qui occupait un emplacement assez vaste. Un mur élevé, percé d'une porte cochère, que surmontait un écusson, et flanqué de deux pavillons destinés aux concierges, le séparait de la rue. Sa façade se développait dans une cour qui n'eut pas déparé un palais, et à la suite de laquelle s'étendait un jai^ din, l'un des plus beaux qui aient existé dans l'en-
ceinte de Paris. Les croisées, hautes et larges, laissaient deviner des salles comme on n'en fait pins ai\}ourd'hui dans nos maisons, monumentales à Textérieur seulement. Le perron, avec sa rampe en pierre grise, ses vasques en marbre, avait une imposante majesté. Partout, on pouvait admirer des sculptures. La corniche qui courait au sommet de la maison, était à elle seule un chefd'œuvre.
A l'époque où commence ce récit, le propriétaire et l'habitant de cette somptueuse demeure était encore un Yarades, unique descendant de celui qui l'avait construite. Agé de cinquante-cinq ans, célibataire, modeste dans ses goûts, de mœurs simples, d'humeur sombre, M. Guillaume Varades vivait dans cet hôtel, qui ne pouvait recevoir d'animation que d'une existence splendide, avec deux domestiques, une cuisinière et un valet de chambre qui remplissait, en même temps, les fonctions de concierge et de jardinier. Impossible de rêver une existence plus monotone. Mais, avant d'en faire connaître les détails, il faut exposer, en peu de mots, l'histoire de la famille Varades.
Plusieurs de ses membres se sont successive ment assis dans le Parlement de Paris. En 1716, l'un d'eux fut désigné pour faire partie de la
Chambre de justice, instituée par le Régent à l'effet de dépouiller les traitants enrichis par d'odieuses malversations. Le conseiller Varades n'avait aucune des vertus de ^on état. L'histoire Ta rangé parmi ces juges, dont le nombre est heureuseiiient restreint, qui ne virent dans les fonctions inquisitoriales dont ils étaient revêtus que le moyen de réaliser rapidement une opulente fortune. Il ouvrit l'oreille aux propositions que lui ûllBnt certains hommes d'a£&ires, qui avaient tout à redouter d'un excès de sévérité. Il vendit ses décisions à prix d'or. Ainsi, tel traitant qui, aux termes d'ordres excessifs, dictés par des abus plus excessifs encore, méritait d'être taxé à quatre millions, ne le fut qu'à deux, moyennant cinq cent mille livres comptées à Varades. Les gains du conseiller s'élevèrent, en quelques semaines, & une somme énorme. Telle fut l'origine des richesses qu'il légua & sa famille.
Ces richesses, la Terreur pouvait les détruire. Elle les accrut, les consolida. Celui qui les possédait alors^ était un jeune homme de vingt-cinq ans^ petit-fils du conseiller. En 1793^ il crut prudent d'émigrer, tout le désignant aux rigueurs du comité de salut public. Mais, avant de partir, il put réaliser douze cent mille livres en or et en ar-
gent. Il les enfouit au fond des caves de son hôtel. Pais, redoutant de voir ses propriétés confisquées et vendues à titre de biens nationaux, il chargea un individu nommé Paulet, anci^i huissier au Parlement, de les racheter, lui laissant deux cent mille livres & cet effet. Paulet méritait cette preuve de confiance. Dépossédé de ses fonctions, il avait salué avec enthousiasme l'avènement de la République. Devenu Fami de quelques conventionnels influents, il s'était ardemment jeté parmi les agioteurs du temps. Il mit son pouvoir à la disposition du jeune Varades. Il prit en main ses intérêts avec le dévouement d'un homme peu scruimleux sur le choix des moyens à employer pour s'enrichir, mais incapable de commettre un vol au préjudice d'un émigré dont le père lui avait, en maintes circonstances, rendu des services réels.
Yarades avait à peine atteint la Suisse que, conformément à ses prévisions, ses biens étaient confisqués et mis en vente. Mais Paulet ne s'était pas laissé surprendre par les événements. Fréquen-' tant le célèbre marché d'argent de la rue Vivienne, il avait tiré un tel parti des deux cent mille francs de Varades, qu'il put devenir détenteur des propriétés de ce dernier et les sauver à peu de frais.
Le fugitif rentra en France au lendemain du 9 thermidor. Grâce & la loyauté de Paulet, il se trouva maître d'une fortune considérable, qu'il accrut encore par quelques spéculations, au succès desquelles Barras ne fut pas étranger. Il se maria tard, eut un fils en 1805, qui n'était autre que Guillaume Varades, l'un des personnages importants de ce récit, devenu, à la mort de son père, sans que personne s'en doutât, l'un des plus riches héritiers de France.
En dépit de sa fortune, jusqu'au jour qui vit naître les événements que nous allons raconter, Varades vécut seul, sans relations, sans amis, sans famille. Il avait à jamais éloigné de lui tous ses parents, n'exceptant de cette proscription qu'une jeune orpheline, fille de l'un de ses cousins, dont il ne put éviter d'être le tuteur, mais dont il se débarrassa vite, en la confiant aux religieuses du Sacré-Cœur.
Résidant tantôt à Paris, tantôt dans ses propriétés situées en Normandie, apportant dans toutes ses dépenses une sordide économie, Guillaume Varades n'employait à ses besoins que le vingtième de son revenu. Ses biens s'accroissaient donc chaque année dans des proportions incalculables. Son portefeuille était toujours rempli de valeurs,
son coffre rempli d'or ; son homme d'afïkires seul connaissait aassi bien que lui le nombre des maisons qu'il possédait dans Paris. L'administration de cette colossale fortune, à peine soupçonnée par le public, absorbait toute l'existence de Varades. Il n'était pas de joie supérieure pour lui à celle qu'il goûtait lorsque, enfermé le soir dans son cabinet, perdu au sein de son vaste hôtel solitaire et silencieux, il traçait sur des feuilles de papier blanc des chiffres qui représentaient son bien. Incapable d'admirer un chef-d'œuvre, il se laissait griser par la vue de l'or. Devant les rouleaux qu'il se plaisait à ranger au fond de sa caisse, il éprouvait autant de jouissances qu'un libertin au milieu d'une orgie. Apre au gain, il était à l'affût de toutes les affaires honnêtes ou véreuses, grandes ou petites, que Paris voit éclore tous les matins. Par l'intermédiaire de son régisseur, il tentait à la Bourse des spéculations importantes. En même temps, il faisait à gros intérêts des prêts de cinq cents francs à des gens obérés, mais solvables. Tout ce qui pouvait laisser un bénéfice dans ses mains lui était bon. Il faudrait un livre pour écrire Thistoire des opérations qu'il entreprit.
Toutefois, il convient de dire que l'homme qui vivait de cette vie sans idéal n'était ni vulgaire ni
sot. Il aurait pu aimer avec l'espoir d'être aimé, connaître les plaisirs de l'amour, les joies de la famille, mener l'existence opulente et facile. A trente ans, il avait été beau ; à cinquante-cinq ans, il conservait encore une physionomie jeune, une santé à laquelle les excès étaient inconnus. Mais le désir immodéré des richesses avait, en quelque sorte, supprimé son cœur, en le rendant insensible & toutes les émotions grandes et généreuses. La passion qui dominait en lui, éteignait toutes les autres. Il n'aimait ni les arts, ni le jeu, ni les femmes. Il n'aimait que l'argent. Le cons- .tater, c'est expliquer sa vie.
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Ce soir-là, Varades avait dîné en compagnie de Valentine de Chantocé, sa pupille. Cette jeune
UNB FEMME DU MONDE Jl
fille, alors âgée de quinze ans, faisait son édaca» tion ainsi que nous Tayons dit^ an couyent du Sacré-Cœur. Elle sortait quatre fois par an seulement, afin de passer une journée auprès de son tu* tair. Il rayait ainsi youlu, non certes qu'il trouvât quelque plaisir dans la compagnie de cette cbaiv mante enfant que nos lecteurs retrouyeront dans la suite de ce récit, mais parce que ces fonctions de tuteur lui imposaient le devoir d'ouvrir quelquefois sa maison à Yalentine. Tout en jugeant que cette tutelle, dont il n'avait pris la responsabilité que parce qu'elle mettait dans ses mains la fortune de mademoiselle de Chantocé, était un embarras pour lui, il en subissait les conséquences, sans j apporter cependant assez de bonne grâce pour faire oublier à l'orpbeline qu'elle était une étrangère dans sa maison.
Celle-ci arrivait dès le matin, embrassait sou tuteur, échangeait avec lui quelques paroles banales ; puis, trop aère, en dépit de son âge, ^our aller chercher des distractions auprès de ses se]>viteurs, elle prenait un livre dans la bibliothèque et s'enfermait en tète-à-tête avec ce compagnon. Toutes les journées de sorties, qui étaient des jour» nées de fêtes pour ses amies de couvent, se passaient ainsi pour Valentine, à moins toutefois que
M. Yarades, mis en belle humeur par quelque gain inattendu, ne proposât une promenade en voiture, auquel cas on montait dans un âacre, — il n'y avait pas de voiture à Thôtel, — et on allait au bois de Boulogne. Il est vrai qu'en rentrant, Varades portait au compte de sa pupille les dépenses occasionnées par cet excès de plaisirs. On dînait ensuite tristement. Valentine retournait le soir au couvent, heureuse d'échapper à l'insupportable contrainte qu'elle avait subie pendant douze heures.
Lajournée qui venait de s'écouler n'avait pas été plus gaie que les autres. Valentine quitta son tuteur le cœur serré, les yeux gros de larmes, sentant doublement le malheur de n'avoir plus de mère.
Resté seul, Varades s'installa dans son cabinet et s'enfonça dans l'examen d'une affaire dont le projet lui avait été apporté la veille. Ce cabinet était moins triste que les autres salles de la maison ; les meubles dataient du siècle dernier ; leur couleur claire jetait autour d'eux un rayon de gaieté qui contrastait singulièrement avec la nudité des pièces qu'on traversait pour y arriver. On sentait que toute la vie de cette vaste demeure s'était concentrée là où Varades habitait. Il y travaillait ; souvent môme, il y mangeait ; il y cou-
cbait au fond d'une alcôve dont les portes ne s'ouvraient que le soir. Dans le milieu du cabinet, une grande table aux angles relevés par des sphinx en cuivre doré ; devant la table un fauteuil orné de la même façon ; en face, entre deux croi* sées, la bibliothèque; dans un coin, un lourd coffre-fort verrouillé dans le mur et qui ne s'ouvrait qu'à l'aide des combinaisons les plus savantes ; enfin des sièges de toutes les formes, une garniture de cheminée avec des figurines en bronze : tel était l'ameublement, qu'encadraient avec harmonie les étoffes à ramages dont les murs étaient couverts, et que complétaient quelqued portraits de magistrats^ pour la plupart membres de la famille Yarades.
A dix heures, Varades étaittlàns le feu de son travail, lorsque deux coups frappés à la porte cochèro, l'arrachèrent subitement' à l'étude qui l'absorbait. Il releva la tète, promena autour de lui un regard inquiet, se leva, courut, par un mouvement instinctif, s'assurer que sa caisse était fermée, et resta debout, immobile au milieu de sa chambre, prêtant une oreille attentive aux bruits^ du dehors. II entendit son domestique descendre, interroger le visiteur, échanger avec lui quelques paroles, puis remonter & pas précipités.
— C'est une lettre qu'on apporte pour monsieur. On att^d la réponse, dit cet homme en entrant dans le cabinet. En môme temps, il présentait à son maître, une lettre dont l'enveloppe, petite, idlongée, était chargée d'une écriture délicate, fine comme o^le d'une femme.
Varades^ avant de décacheter ce pli mystérieux, regarda deux fois l'adresse, afin de bien se convaincre qu'elle portait son nom. Il n'y avait pas à. s'y tromper. Il déchira brusquement l'enveloppe et lut ce qui suit :
< Monsieur, mon père est mourant. Bésir^ix de vous faire une confidence importante, il m'ordonne de vous écrire et de vous prier de venir surle-champ. Il n'y a pas un minute à perdre. Le médecin assure que mon malheureux père ne passera pas la nuit. Je vous supplie, monsieur, de vous rendre à son désir ce soir môme.
< Marthe Paulet. »
Varades relut dix fois cette lettre, incertam, soupçonneux. Les termes dans lesquels elle était conçue, la signature qu'elle portait, tout lui faisait un devoir d'accéder à cette demande. Il ne pouvait refuser à ce Paulet, au grand-pèra duquel il devait d'être riche, d'aller recevoir, en môme
temps que son dernier soupir, one conâdence suprême; mais, avec sa défiance accoutumée, il redoutait un piège.
Vingt ans s'étaient écoulés d^nis qu'il avait cessé de voir Paukt. Il ignorait donc que, tandis qu'il Tieillissait en égoïste au sein de ses immenses richesses, le petit-fils de l'homme qui, sous la Terreur, avait mxivé la maison Yarades d'une ruine certaine, aj^uvri maintenant par des spéculations semblables à celles qui avaient enrichi son BSedlj v^étsât dans une médiocrité que le travail le plus ofâniâtre ^npéchait seul de devenir la misère. 11 ignorait que, trop fier pour tendre la Ddsùn, pour rappeler le passé au personnage ^uloit qui lui devait tout, Paulet ne s'était éloigné de lui que par dis^étion ou par fausse honte. 11 ignorait toutes ces choses, n'ayant pas eu, depuis vingt ans, la pensée de s'enquérir du sort de son andea ami.
Le souvenir Idntain qui lui venait maintenant d'un lit de mort, par l'intermédiaire d'une femme inconnue, qui signait : Marthe Paulet, lui causait autant de surprise que de crainte, mais, en même temps, ûdsait descendre un remords dans son cœur ingrat. Il voulut parler au porteur de la lettre ; il donna l'ordre de l'introduire. C'était un de ces
coiumissîonHaires qui attendent le client dans les. rues ; il portait, suspendue sur sa veste de futaine verte, une plaque numérotée, dont la vue rassura Yarades. Interrogé, cet homme qui connaissait Paulet et sa fille, fit savoir que celui-ci succombait à une maladie de poitrine ; puis il ajouta :
— Il paraît qu'on a bien besoin de monsieur, car le malade ne cesse pas de le demander.
— Allons ! j'y vais, dit Varades... Est-ce loin ?
— Rue de TOratoire-du-Roule. On m'a ordonné de prendre une voiture afin d'arriver plus vite. Elle est en bas.
— Descendez m'attendre, je vous suis.
En disant ces mots, Varades, en proie à une vive émotion, se débarrassa de sa robe de chambre, qu'il remplaça par un vêtement de gros drap, que l'humidité de la soirée rendait nécessaire. Par excès de prudence, il glissa dans sa poche un poignard à manche d'ivoire, qu'il prit sur sa cheminée. Quelques minutes après, ayant enjoint à son domestique de ne pas quitter l'hôtel, il se dirigeait en voiture vers le faubourg Saint-Honoré«
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Si.la vie n'e&t pour xpielqne&^ins qu'une longae mite de prospérités et de joies, il en est d'autres — ^<^t le.plos ^prand nombre — lauxquels elle ne r68ery« que déeeptions et. misères. Le malbeuroux aaprds ^quel se rendait Yarades, âyait porté pour sa part, un âkideau de douleurs trop lourd pour un seul homme. Il avait connu toutes les cuisantes aa^rtomes d'une ruine lente, jugée inévitable; perdu, jeune enccre, en môme temps que sa fortune, sa femme qu'il adorait ; vu grandir sa fille, sans pouvoir lui faire goûter aucune des douceurs autrefois rêvées pour elle et que la richesse seule peut donner. Pendant vingt ans, depuis la co»«ommation de sa ruine, il avait travaillé avec ardeur, sans pouvoir jamais gagner au-delà des besoins
18 rNE PEMMÈ DU MONDE
quotidiens de sa maison, sans pouvoir assurer le sort de Marthe. N'ayant pas de dot à lui donner, ne pouvant la conduire dans le monde, où elle aurait pu trouver un parti digne d'elle, il stibisso.it cette cruelle douleur, de la voir passer ses plus beaux jours dans la tristesse d'une vie humble et modeste, pour laquelle elle n'était pas faite. Mais combien ce supplice aurait été plus grand, si Paulet avait pu lire dans l'âme de sa fille, y voir la noire méloncolie qui la rongeait I
Élevée avec plus de tendresse que de prévoyance Marthe ne comprenait le bonheur qu'appuyé sur la fortune. Elle avait des goûts de luxe que malheureusement, elle ne pouvait satisfaire. Toutes les fois qu'elle consentait à accompagner son père dans les rues de Paris, elle souffrait mille humiliations. Elle enviait le sort des femmes qui passaient à ses côtés, richement parées, emportées dans des voitures élégantes. Elle enviait celles qui pouvaient s'appuyer au bras d'un mari jeune comme elles. Elle maudissait son sort, la médiocrité du milieu dans lequel elle était obligée de vivre. Avec sa beauté, ses instincts, son intelligence, faite pour briller au premier rang, elle accusait d'injustice la destinée qui l'avait placée au dernier* Mais nul ne connaissait ses doulou-
renses, ses âpres colères. Soit amour filial, soit orgueil, elle les cachait. Son père ne pouvait se souvenir d'avoir vu sur son visage Texpression de la misanthropie qui altérait la sérénité de ce jeune cœur. Ni par un mot, ni par un geste, elle ne la révéla jamais. Quels que' fussent les orages qui dévastaient son âme, Paulet la tik)uva constamment tranquille, sereine, même à l'heure où il allait mourir.
Marthe entrait dans sa vingt-deuxième année.
Depuis quatre ans, elle était femme par le cœur, par l'esprit, non moins que par le charme pénétrant qui se dégageait de toute sa personne. Formée par l'amour, grande, souple, mince, sans être maigre, elle possédait à un suprême degré, semblable aux voluptueuses statuettes de Clodion, ce que, faute de le pouvoir mieux exprimer, j'appellerai la grâce des longueurs. Son visage, ses mains, sa taille, ses pieds, son cou, étaient allongés, riches en mouvements gracieux. Ses cheveux noirs, abondants, bien plantés, encadraient harmonieusement son visage, qu'éclairaient des yeux verts, ombragés de longs cils placés à fleur do tôte, malgré la vive arête de l'arcade sourcilière. Quelle que fût la pureté de tous les traits du visage, c'était là, dans les yeux, que résidait le:
'180 WWË ^BMM S) TTU U ON JfE
i^pPBiKliéhai^me^Ôe écrite beauté. Bî,'^p^ sotrviMlËt^ >Ms.n^axpriiiiai0iitT£9Qqu'iiixe implacable éi m;fBvtéri^ifle tméear, l'émotion ^i s^en écha^^it îpaœ&m aisaitBaeipmssazieeiél^Quiflssmte.
^u^oiie 'â»itme faîte ainsi^ doHée de icms lés lagrémesits q;»e4'^d]ieation fcnett "sgcoiter atix dons 4Kt(B]sete,ineisiipportât «on soit qù^ec des Tévoltes iiitérîetfres, ^eiisimse ne ^i^ra à s'en étonner. Mais ce qui surprendra peut-être, c'est qu'elle «nvkagieât de sang-froid l'irpéparable malheur qui alktit >ia££ffiq[^r, lui enlever >s<m tmique protecteur. ILimporte donc d'expliquer œ qui^e passait en iâlie.
Bq^nis longtemps, ^le presBetttalt 'ee malheur. Elle s'y était préparée, en fomont des projets pour. le Jour où elle deviendrait :arpheline. Elle ^vait beaucoup réfléchi à la situatixm qui lui serait faite alors. Deux partis s'offraient À elle : travailler courageusement pour gagner son paiù, où l'a*tendre de sa beauté. Oui, cette dcjrniôre pensée se présenta A son esprit. Elle l'osamina sérieusement. Elle était assez belle pour^rouver des adorateurs, grâce auxquels elle prendrait rang parmi les femmes déclassées dont elle connaissait le nom, les aventures par les journaux. Elle n'avait pas de moven {dus sûr pMir pass^ de iKm obscure mé-
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diocnté à.ime poisitioa opulsaite, t^Le qu'elle la aouJbaitait.. Maia,,^ mâmâ temps^(p&laiYie.q«i fitoayrlraitr detvaai. 611%. si elle, vonlaitr imiter de^ tfila exemples^ lui. semblait saima&te^ légère à. porter^ son orgueil) plusenoond que soa.hoiuidteié) VéLoi&o&it de oat- extrême partiîqm^. toui e& lui donnant certwies^ jouissancea, là» dôsigiterait ait mépris piiblii$^.b0cnerait son avenir: à;dea horizons tudp.étroits^.en lui interdisant l'aeo^dsk monde où: elle enviait de briller.
C'est donc à l'idée du travail qu'câl&iS^attacha virilemenk Sans perdre som temps â^. g^ir sur son sort,, à., maidire.la dure, nécessité; dont allô allait subir lesooups, elle se demmida^. quâUe tâohe elle pourmt entreprendre. Elle ne voulait pas d'un labeur sasjsi issue, car eUa était ambitieuse* Après avoir longuement réfléchi,, elle; s'arrêta au projet de quitter la France, d'aller en, Angleterre^ d'y trouver, dans une fwnille riche, et noble, un emploi d'institutrice, comptant pour le^ reste; sur le pouvoir de ses beaux yeux,. Qu'il y eût un jeunet homme dans la maison où elle entiisrait, elle ne souhaitait riea de plus, assurée de devenir au bout de quelques mois sa femme légitime* La fortune ne voulait, pas venir à elle; (^.est elle qui irait à la conquête de la fortune.
Une fois arrêtée dans son esprit, cette décision <ievint irrévocable. Marthe y puisa une énergie ■surnaturelle. Non-seulement, elle supporta sans faiblir les maux que chaque jour faisait naître, mais elle se roidit contre ceux que l'avenir lui réservait, et contre le plus cruel de tous, la mort de son père, qu'elle savait condamné.
Est-ce à dire qu'elle n'eût pas d'amour pour lui ? •Ce serait aller au delà de la vérité. Mais, témoin de ses impuissants efiorts pour réédifier une fortune détruite, elle s'était accoutumé à ne voir dans l'auteur de ses jours qu'un être faible, maladif, inquiet, dont la mort serait un soulagement pour tous les deux. En dépit des impatiences -qu'elle ressentait, des désirs qu'elle nourrissait, des jeunes ardeurs qui la poussaient vers une existence nouvelle, elle voulait rendre la vie de son père douce jusqu'au bout, lui témoigner jusqu'à la fin l'amour, le dévouement qu'il était en droit d'attendre de sa filie. Mais pousser le sacrifice de soi-même au delà, lui semblait impossible. Elle estimait qu'elle avait à l'avance porté le deuil, versé par anticipation les larmes qu'elle lui devait. Préparée aux événements, ayant depuis longtemps -accumulé des forces pour les supporter, elle voyait ^\pi(\ résio-nation approcher l'heure fatale. Elle y
avait tant de fois réfléchi, elle en avait si souvent envisagé Thorreur, qu'elle ne la redoutait plus. Ainsi s'explique le calme qu'elle déployait en ces tristes circonstances, tout en prodiguant à son père, avec plus de virilité que de tendresse, les soins que nécessitait sa maladie.
Ce dernier, ne pouvant plus se faire illusion sur son état, disputait cependant à la mort quelques restes de vie, cherchant, dans son cerveau déjà troublé, un moyen d'assurer l'avenir de sa fille. C'est alors qu'il avait songé à s'adresser à Varades. Bien que depuis vingt ans, il eût cessé de le visiter, il existait entre eux des souvenirs plus forts que tous les liens de famille et d'amitié. Un secret pressentiment lui disait que Varades ne resterait pas sourd à sa prière. Mais, quelles que fussent ses espérances à cet égard, après que, par son ordre, Marthe eut écrit à Varades, envoyé sa lettre, Paulet souffrit tous les tourments d'une vive anxiété.
La diambi^ était modestement meublée^ éelalréa à peiae. Le malade^ plongé dans une prostration alarmante, faisait entendre des cris sourds^ mêlés, de soupirs. Autour de. son lit, Marthe, secondée par l'unique servante de la maison, allait^ venait^, le visage triste, mais l'œil sec, oonsidé?» rant avec sa froideur aocoutumée^ Je désolant speo^ tacle de cette lutte suprême* entre la, vie et la mort. Au chevet du lit, dans l'ombre, un vieux prêtre, immobile, tenait dans ses mains les mains déjà froides de Paulet. De temps en temps, sortant de son immobilité, il se penchait sur lui pour lui faire entendre des paroles consolatrices.
— >' Marthe, dit tout à coup Paulet, le commissionnaire est-il de retour ?
ITNB FBMMJS DU MOND© 25
— Nonj men père; mais il net saux^iti tarder ; voici plus d'une heure -qu'il est parti»
Pffixlet potisBa'im géE^issement.
— Soyez pati^it, mon flrère, dit le prêtre d'une voix douce.
— Le temps volé, monsieur l'abbé; ré|)ondît le malade. Je sens mes forces défaillir. Si M. Varades tarde encore, lorsqu'il viendra, je ne pourrai ni le reconnaître ni Itii parler. Et cependant je voudrais lui recommander ma ôUe.
A ces mots, Marthe,, qui était debout devant le lit, prit la parole :
— Ne vous préoccupez pas de moi, mon père.
Ne songez qu'à vous. Ayez l'assurance que si j'ai le malheur ^ vous perdre, je saurai faire face à l'adversité que. vous redoutez pour moi. La vie ne m'.efiraye pas..
— Oui, tu es courageuse, je le sais. Mais combina je serais heureux, si je te savais sous la protection de M. Yarades.
Marthe ne put retenir un mouvement d'impatience, comme si le mot de son père eût blessé son orgueil. Peut-être allait-elle s'en expliquer avec lui, lorsque tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit pour laisser passer, Varades.. Paulet le re«
connut. De sa poitrine défaillante s'échappa un cri de reconnaissance et de joie.
D'un seul regard, Varades embrassa tous les personnages qui se trouvaient dans la chambre. Mais l'un d'eux captiva toute son attention. C'était Marthe, qui avait fait un pas à sa rencontre. Son visage, noyé dans la lumière d'une lampe posée fiur un guéridon, resplendissait de beauté. La masse de ses cheveux brillait de reflets sombres et faisait ressortir l'éclatante blancheur de son teint. Varades sentit une émotion indicible le saisir au cœur avec tant de force qu'involontairement, il j porta la main. Jamais le pouvoir d'une femme ne 4s'était manifesté à lui avec cette rapidité. Il venait de subir une impression sensuelle, d'autant plus vive, qu'il l'éprouvait pour la première fois.
La contemplation dont Marthe était l'objet de sa part, dura peu. Paulet venait d'appeler d'un «igné le visiteur au chevet de son lit. Par discrétion, le prêtre, ayant cédé sa place à Varades, se retira dans une chambre voisine, suivi de Marthe, qui ne voulait pas être présente à l'entretien qui allait avoir lieu.
— L'heure est solennelle, dit Paulet avec eflbrt. La mort me presse. N'attendez donc pas de moi que je m'excuse du dérangement que je vous ai
iusé. Pour un homme dont les instants sont >mptés, les convenances n'existent pas. J'avais esoin de vous ; je vous ai fait appeler. Il s'agit ^un grand service à me rendre.
— Merci, alors, d'avoir songé à moi, répondit rarades, avec une émotion dont il n'était plus le aaître. Depuis bien des années, nous avons cessé e nous voir ; mais mon cœur est toujours resté le Qôme. Vous ne m'avez jamais rien demandé, mais 'ous savez que je ne vous aurais rien refusé. Quelque extraordinaire que fût ce langage, dans a bouche d'un homme chez lequel l'amour de l'argent avait rendu le cœur insensible, Varades, en parlant ainsi, était sincère. Paulet était peut-être le seul homme auquel il n'aurait pas su refuser lin service. C'est que plus il aimait la richesse, plus était grande sa reconnaissance pour celui dont l'aïeul avait sauvé la sienne.
— Je ne vous ai jamais rien demandé, dit Paulet, parce que je ne sais pas tendre la niain, parce que j'ai toigours gagné de quoi subvenir aux nécessités de la vie. D'ailleurs, ma fille n'aurait pas voulu manger le pain de l'aumône. Mais peu importe. Si j'ai été discret envers vous, je n'ai pas un seul instant douté de votre cœur. Votre présence ici en est la preuve,
2B' TiN«? i^Em^E du: 140 nd e
Il s'arrôtaquelquesâùstants^ reprit haièiae continua. .
-*--« Ja n'ai^ auminBi fozsttme;. Ma fille? tmusr&rdi
dans mes tiroirs quelquosrbill^ de- œnii fraies. 1
CJeet tomb 0©; que je lui lôg^tôi Jugez de rnow tour-J
m^nt. Seuk^, sans protection^ saoB; sdeoura, douéej
d'une beauté qui^.daïustlaimisôre^.estvUfi écueil .del
ptes pour- Iflr vertu, qua deyiendxa ma ohôrâj
Mw^the ? qui veillera ,8ur, aHe.?!
Il y eut un silence.
— Ai*je besoin de vous, en dire plus ? M'airez-
vous compris ? demanda Paulet avec anxiété^^
Varades ne r^ondit pas sup-le-champ. Bienj qu^il n'entendît rien qu'il n'eût prévu, durant lej iT^ei qu'il venait de faire, sa, première impression fut oellé d'un avare auqu)^ on demande dej l'iBirgent.. Il entrevit, rapidement la portée du service que Paulet attendait de lui. Ce n'était pas seulement d'uneiourde responsabilité morale qu'il fallait se chaîner, o',était aussi de certains embar*^ ras matériels j dasaoEifloes. Il avait, véeajusquier là seul, en égoïste, en miseuithrope.. On: lui imposait une paternité adoptive, dont les conséquences | seraient lourdes pour sa bourse* Tel fut le premier > sentiment* Le seeond le modifia. Le passé apparut aux yeux de Varades. Il se rappela tout.
UNE ^^mâ^SE ^U.U M aK0B 30
te ^e le^membEes 4e la^ &iiiill& de J^aml^t .avaient oui pour la,. sienne.
L'image de la belle .penmnie qu'il Tonait de \roir, se pï^senta devant ses yeux, fin même temps, le speeiaoie.cte ee père désolé, (àe teet ago- Disant tourmenté, l'attendi^t.
11 lui dit :ees mots :
— Soyez sans inquiétude, votre fille deviendaa la mieiine.
— .Pakee Dieu vouslbénir ! dteria^iaikt, dams rexeÔ8de;8ajoie.
Et aussitôt, il appela. MarilieïaceoQïat. Si Yarades avait eu la velléité de :se repentir de la promesse qu'il T^naiide fiaii^, laprésaneeidela jeune ^e aurait &it cesser ses in^ésolutionis. 11 éprou^va. de nouv^eau l'impression qu'il a^ait éprcnivée, quelques mimites plus tôt, en se trouvant tout d'un coup ^n fia«e d'elle. 11 la dévora des yeux, surpris d'ôtre> sensible au charme de sa beauté. A son insu, l'amour, avec une rapidité foudroyante, entra dans son cœur pour n'en plus sortir.
C'est au milieu du trouble inexprimable qui s'était emparé de lui, qu'il entendit Paulet dire eesmots à sa fille :
— Remercie ton bien&iteur, Marthe. Il consent à te servir de père.
Froide, impassible, Marthe fixa sur Varades 1 regard profond. Sans répondre, elle s'inclin Quoique décontenancé, Varades voulut dire qu< ques mots :
— Mademoiselle, vous trouverez toujours i moi un ami dévoué et fidèle.
— Ne doutez pas de ma reconnaissance, moi sieur.
Marthe n'acheva pas. Elle venait de voir se père retomber sur Foreiller, épuisé par l'eflfoi qu'il avait fait. Elle se pencha vers lui et n'ei tendit que ces paroles :
— Je meurs délicieusement.
L'agonie commençait et dura deux heures. Ei touré de sa fille, de Varades, du prêtre, Paule mourut dans la nuit. Varades ne voulut pas s'é loigner avant le jour. Après avoir promis d revenir, il quitta la maison, emportant du spec tacle auquel il venait d'assister un souvenir ineffa cable, laissant Marthe plongée dans une douleui muette mais réelle. Il n'y a pas de fermeté qui tienne devant la mort d'un être qui nous fut cher, Marthe, en dépit de son courage, accablée d'émotions, de fatigue, éprouvait la soufirance qu'éprouvent en de tels moments les âmes les mieux trempées.
Les jours qui suivirent ramenèrent Varades dans la maison de Marthe. Ce fut d'abord pour s'occuper des derniers devoirs à rendre à Paulet ; puis, pour consoler l'orpheline, l'aider dans le règlement de certains détails de succession. Il vécut ainsi, pendant une semaine, dans un état voisin de l'ivresse, sans avoir ni le temps ni la volonté de livrer son esprit à un examen scrupuleux, tant était grand le trouble dans lequel le jetait la présence de la jeune fille. Enfin, lorsque, débarrassé des occupations dont nous venons de parler, il descendit en lui-même, afin de chercher la cause, le nom du sentimout nouveau qui l'avait envahi, il fut obligé de s'avouer qu'il aimait Marthe éperdument.
32 UNE FEMAfE DU MO^DE
Cette révélation ne surprendra personne, puisque nous avons fait connaître la première impression de Varades, dans la chambre de Paulet expirant. Cette impression n'était autre chose que le premier mot de Tamour. Il n'y a rien dans ce fait qui ne soit logique et humain. Varades avait un cœur et des sens encore en possession de l'ardeur des jeunes années. Cette ardeur, l'âge ne l'avait pas amortie, parce qu'aucune débauche ne l'avait émoussée. La vie offre, à ce point de vue, les phénomènes les plus irrégùliers et des plus surprenants. Il est des homimes de cinquante ans semblablesà des^vieillards. Il en est, au contraire, d'autres qui retrouvent à cet âge leur j^meefle et ses heureux .privil^es. Varades. appartenait À ces derniers. Était-ce à cause de la continence qu'il ■avait constamment pratiquée? Nous ne l'affinnons paSjbien qu'il soit, avec raison, permis de supposer que, sevré des plaisirs qui usent, il s^était mieux .^nservé que ceux-là qui en sont saturés.Noua constatons seulement un fait qui doit expliquer comment il s'enflamma, tout à coup, pour la belle personne que le hasard venait de jeter dans son existence.
Ce fut une passion qui, dès le début, atteignit presque toute sa plénitude. Égoïste, entière, exi-
géante, comme toutes celles qui frappent Thomme dans la maturité de l'âge au déclin de ses jours, alors qu'il n'a plus le temps d'attendre ; elle devait l'entraîner à des folies, s'il ne lui donnait rapidement satisfaction. Les sens y eurent une part autrement grande que le cœur, ce qui la rendit plus dangereuse. Elle se traduisit,' en l'absence de toute estime pour la femme qui en était l'objet, par un besoin instantané de possession. C'est la beauté de Marthe, et non ses qualités morales, qu'il ne connaissait pas encore, qui allumait ces ieux inconnus dans cet homme insensible jusqu'à ce jour. En une semaine, il fut complètement transformé, animé du désir de plaire. L'argent ne fut plus rien pour lui. Il aurait donné tout le sien pour obtenir les faveurs qu'il souhaitait. Il négligea ses affaires, chercha les prétextes les plus frivoles pour se rapprocher de Marthe. Si ce n'eût été lar crainte de lui déplaire, en dépeignant son amour, au len* demain du malheur qui la frappait, il serait tombé à ses pieds. Mais si, retenu encore par des scrupules qu'il maudissait, il n'osait en venir là, du moins il cherchait une première satisfaction dans une contemplation continuelle de l'objet aimé ; et, tandis qu'il accroissait ainsi ses désirs, il cherchait avec acharnement le moyen le
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plus rapide, le pliw sûr, d'arriver à se» ûn^ Celui qui se présenta d'abord à son esprit, fiit de proposer à Marthe de Tépouser. Mais, s^rès y avoir réfléchi, il abandonna ce projet, qu'il considéra comme inutile et dangereux. En effet, quelle que fût la puissance de sa passion, il ne poaTait se faire illusion sur les sentiments que Martlie nourrissait pour lui, jusqu'à croire que, le connaissant depuis si peu de jours, elle eût éprouTé quelque chose qui ressemblât à ce qu'il éprouvait lui-même. Il n'était plus jeune. A son côté, Marthe était presque une enfant, incapable d'aimer un homme qui aurait pu être son pore, qui avait pro* mis de le devenir. Peut-être son cœur avait-il un choix ; peut-être môme, était-elle en possession d'un amant. On pouvait tout croire de la part d'une fille rendue plus libre que d'autres par les circonstances particulières de sa vie et mûrie de bonne heure par l'adversité. € S'il en est sdnsi, se disait Yarades, ne serait-ce pas une imprudence folle de lui proposer un mariage qu'elle accepterait comme un bienfait, puisqu'elle ne peut en rêver un semblable, mais en se réservant à part soi, d'en user plus tard, suivant les caprices de son cœur? » Cette perspective épouvanta Varades, l'empêcha de s'arrêter au plus généreux, au plus
gimple^ au plus hdimdte des partis. Assurém^t, s'il eût suivi cette inspiration, Marthe, pénétrée de reconnaissance, aurait appris à respecter son bi^ifaît^r. N'ayant, contrairement à ce que pensait Varades, ni amant ni velléités d'en avoir, c'est eQ pleine liberté qu'elle l'aurait épousé, avec la ferme volonté de payer par une abnégation de tous les instants, par des eâorts propres à assurer le bonheur de son mari, le repos qu'elle lui devrait» . La destinée, qui se joue cruellement des hommes, Toulut que Yacades, soupconnoix comme un vieillard passionné, passât à côté de ce bonheur^ sans le voir, et demanda à des calculs indignes le moyen de donner satisfaction à ses désirs. Il était riche, Marthe pauvre. Il connaissait la puissance de l'or. Maître du sort de l'orpheline, puisqu'il pouvait, à son gré, la pousser vers la misère ou l'empêcher d'y tomber, il pouvait, en retour de ses bienfaits, exiger les faveurs au delà desquelles rien ne lui semblait désirable. Voilà quelles pensées funestes enfanta son cerveau. C'est ainsi qu'il résolut de faire de Marthe sa maîtresse, et non sa femme, afin de pouvoir réaliser ses vœux sans aliéner son indépendance, afin de rester libre de rompre ces fragiles liens, s'il était trompé. Telle fut sa dernière résolution. Mais il ne suf--
fisait pas do l'avoir prise, il fallait encore l'exé- CMier.
Ce fut une nouvelle source de réflexions et de soucis. En ces sortes de choses Toxpérience lui faisait défaut. Il comprenait néanmoins la nécessité de ne rien brusquer, de ne pas épouvanter Marthe ,par rétalage trop prompt de ses projets, de gagner sa confiance avant de se déclarer, de l'amener peu à peu à des sentiments affectueux, jusqu'au jour où une surprise la ferait tomber dans ses bras. De là naquit la pensée de l'attirer dans sa maison et de l'y fixer à ses côtés
Bien que Maf tlie, ayant prévu la mort de son père, se fût à l'avance armée contre la douleur, le ^"D qu'elle ressentit après ce fatal événement,
fut terrible et la plongea dans une prostration absolue, d'où elle ne sortit qu'au bout de huit jours. C'est alors qu'elle se rappela ses viriles résolutions. Secouant son accablement, ses terreurs, ellese redressa, en possession de tout son courage. Elle osa regarder en face son malheur, afin d'en mesurer l'étendue. Désormais privée du seul cœur qui l'eût véritablement aimée, elle était seuleau monde. Son père, devenu misanthrope dans les derniers temps de sa vie, découragé par l'inutilité de ses efibrts pour relever sa fortune, aigri par ce qu'il appelait l'injustice des hommes, avait brisé ou laissé se briser toutes ses relations. C'est le propre des gens qui supportent mal la pauvreté^ de rechercher la solitude. Il n'y eut pas dix personnes à son enterrement. Marthe se trouvait donc sans amis. Un seul lui restait ; c'était une femme,, madame Yilmort, veuve d'un banquier autrefois engagé dans les mêmes affaires que Paulet. Agée de soixante ans, madame Vilmort vivait seule à. Paris, du revenu d'un petit bien qui suffisait à ses besoins. Elle avait un fils ; mais ce jeune homme, livré au commerce maritime, consacrait la plus grande partie de son temps à de longs voyages^ en Amérique.
Madame Yilmort connaissait tout le prix d'un^
vieille amitié. Elle demeura ôdôle à Ts^cien attachement de son mari pour la famille Paalet. Ije jour où elle apprit la mort du père de Marthe, «lie acconmt se mettre à la disposition de celle-ci et lui offrit un asile dans sa maison.
Marthe témoigna sa reconnaissance pour une ofre aussi délicate, mais elle refusa. Dans les premiers jours de son malheur, elle ne pouyait se <lécider à quitter les lieux où son père était mort. Puis, elle avait formé des projets que nous avons indiqués déjà, qui lui offraient un avenir pins brillant que la charitable proposition de madame Vilmort. Celle-ci ne put lui arracher d'autre promesse que celle d'aller la voir souvent et de recourir à elle, si jamais elle avait besoin d'une amie. Mais Marthe prenait déjà des précautions afin d'assurer son sort. Elle voulut se rendre un compte exact de ses ressources, et calcula qu'après les avoir réalisées, elle pourrait vivre honorablement pendant une année. C'était plus qu'il n'en fallait pour trouver une position digne d'elle, soit en France, soit à l'étranger.
Livrée ainsi tout entière à sa douleur d'abord, à ses préoccupations ^suite, elle resta quelques jours sans voir ou sans comprendre les empressements de Yarades. A vrai dire, elle ne faisait au-
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cnn fond sur lui, sachant bien ce que peut valoir un engagement arraché par un moribond à la pitié d'un indifférent. Mais il fallut peu de temps pour modifier son opinion. Elle était trop complètement femme pour ne pas deviner, dès qu'elle eut retrouvé quelque sang-froid, ce qui se passait dans l'Ame de Yarades, dont les nombreuses visites oommencôrent à lui ouvrir les yeux. Divers détails qu'elle surprit sans peine, confirmèrent ses soupçons. Sa découverte modifia tous ses précédents projets.
Elle comprit que sa destinée était à côté de cet homme, jusque-là privé d'affection, si facile à séduire cependant, qu'il s'était laissé prendre au charme des premiers beaux yeux fixés sur lui. Elle entrevit, dans un avenir prochain, la possibilité d'un mariage qui la mettrait à l'abri de la misère, dont elle redoutait la mauvaise influence, les dangereuses suggestions. Sans doute, Varades ne ressemblait en rien à l'idéal qu'elle s'était fait d'un mari. Mais elle n'avait pas le droit de choisir. Puisque, sans courir les aventures, elle trouvait un homme amoureux sous la protection duquel son père l'avait placée, pourquoi ne pas s'en tenir à celui-là ? Son cœur ne rencontrerait pas, assurément, dans c^tte union les satisfactions qu'elle
souhaitait ; mais combien d'autres compensations elle en pourrait faire surgir I Elle aimait le luxe, l'éclat, les fêtes. Varades était riche. Elle était ambitieuse, elle voulait vivre enviée, respectée, prendre place au sommet de l'édifice social, dans le groupe des privilégiés et des heureux. Varades réaliserait tous ses désirs. Elle-même le pousserait vers la politique, Tobligerait à tenir dans le monda un rang digne d'elle, et s'ouvrirait ainsi les issues d'une vie opulente et douce à son orgueil.
Voilà quelles pensées s'emparèrent de son cœur, et comment elle se décida à tirer parti des sentiments qu'elle avait fait naître. A dater de ce moment, elle ne songea plus qu'à provoquer une explication. Cette explication, Varades ne la désirait pas moins qu'elle-même, car il avait enfin trouvé le moyen de fixer la jeune fille auprès de lui.
Environ un mois après la mort de son père, ua
I soir que, selon sa coutume, il était auprès d'elle, elle lui parla en ces termes :
' — Il faut, monsieur, que je sollicite un conseil
de vous. J'ai besoin de prendre un résolution en ce qui touche mon avenir. Je ne peux perdre plus longtemps, un temps qui m'est précieux. Je dois songer à me créer un gagne-pain. J'ai done arrêté un plan. Je veux vous le soumettre avan* de l'exécuter.
A ces paroles inattendues, Varades fut saisi d'un tremblement nerveux. Il était assis en face d'elle. La lumière éclairait son visage, de telle sorte qu'aucune de ses impressions ne pouvait échapper à Marthe, t^ue lui-même ne voyait que-
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dans l'ombre d'un abat-jour vert habilement placé. Spectatrice de cette émotion singulière, qui enleva à Varades le pouvoir de répondre, elle continua :
— On m'offre dans une honorable maison un emploi d'institutrice. Je trouve dans cette position divers avantages qui ne me permettent pas d'hésiter. Cependant, avant de répondre affirmativement, j'ai voulu vous consulter, autant par respect pour la mémoire de mon père, qui m'a confiée à vous, qu'à cause de l'affection que vous me témoi. ^ez. Qu'en pensez-vous ? C'est en Angleterre et...
Varades se leva brusqu^nent, fit un pas V«»3 elle, en s'écriant :
— Quoi ! vous voulez quitta Paris ?
Il s'arrêta, honteux, troublé, inquiet, et ne jmt voir l'éclair de joie qui brilla dans les yeux de Marthe, Il n'avait dit que quelques mots, mais l'accent qu'il y avait mis trahissait ce qui se pas- 45ait en lui.
— Si je songe à quitter Paris, .répondit-elle, 45ans paraître remarquer reftarement de Varades, «'est que j'y suis obligée ; mais je ne partirai pas «ans regrets.
— Eh bien, reprit Varades avec chaleur ne partez pas, Marthe, ne partez pas, je vous en supplie.
Écoutez-4noi. Deyant votre père mourant, j'ai promis à^êtse pour vous un ami fidèle. U m'aurait été facile de tenir parole sans e^Eort, si vous étiez une créature yulgaire* Oui, il aurait suffî d'une pension qui ne m'eût coûté qu'un léger sacmfice, pour vous mettre à l'abri du besoin et me d^ager de toute responsabilité vis-à-vis de vous ; .Baais je vous sais trop ô^re pour accepter un bienfait de ce genre, et je n'ai pas entendu ainsi l'engagement que je prenais. Puisque vous me consultez sur *la conduite que vous avez à suivre, voici ma réponse : Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas partir. Cest irams raison que l'avenir vous inquiète, car je suis là. Que je meurs ou que je vive, votre exist^iee sera assurée.
Dans ce discours, il n'y avait pas eu une parole qui, de près ou de loin, ress^xiblât à une parole d'amour. C^endant, tout, dans l'attitude de Varades, révélait un amoureux. En parlant avec ardeur, il s'était agenouillé, sans s'en douter devant Marthe, dont il pressait les mains dans les siennes. Soit à dessein, soit involontairement, elle ne faisait rien pour échapper à cette étreinte. Aux dernières paroles de Varades, elle répondit avec l'expression d'une vive gratitude :
— Combien vous êtes bon, monsieur I
Toujours ému, il poursuivit :
— Maintenant, puisque vous avez provoqué cette déclaration, laissez-moi la compléter. Acceptez la proposition que je vais vous faire, qui est celle d'un ami. Vous ne pouvez rester plus longtemps seule. Pour votre repos, pour le mien, il faut vous arracher à cette maison pleine encore de souvenirs douloureux. Venez dans la mienne.
Marthe fit un mouvement.
— J'ai pensé à tout, reprit Varades, Votre réputation, votre amour-propre pourraient également souffrir de Phospitalité que je vous offre, si elle n'était justifiée. Elle le sera. J'ai une pupille, une jeune fille de quinze ans. Jusqu'à ce jour, je l'avais laissée au couvent, n'osant lui donner une place définitive à mon foyer, où elle aurait mené une vie solitaire et attristée ; mais je l'ai rappelée en songeant à vous. Consentez à lui servir de sœur, à apporter dans mon intérieur abandonné un peu de votre jeunesse. Vous vouliez être institutrice en Angleterre ; soyez institutrice en France, à Paris, chez moi.
Il s'arrêta, attendant anxieusement une réponse.
Quant à Marthe, ce langage la laissait un peu désappointée. Elle s'attendait à une déclaration passionnée, à des propositions d'une autre nature.
S'était-elle trompée? Non; car cet homme était éperdument épris, qui demeurait agenouillé à ses pieds. Elle ne pouvait en douter. Elle pensa donc que, retenu par une timidité naturelle, en un cas aussi délicat, il n'avait osé pousser plus loin sa confidence, ou que, par un légitime excès de prudence, il voulait apprendre à connaître, d'une façon plus intime, la femme à laquelle il projetait de donner son nom. Quoi qu'il en fût, la proposition qu'il venait d'émettre, faisait faire à Marthe un pas décisif, assurément le plus difficile. Désormais, elle pouvait exercer à loisir son influence sur Varades. Il ne tenait plus qu'à elle de l'amener au résultat où elle voulait atteindre. C'est dans ces sentiments qu'elle répondit :
— Vos paroles me touchent au delà de ce que je pourrais exprimer. Je ne peux que vous hénir puisque vous voulez être mon bienfaiteur. J'accepte vos offres généreuses. Je serai, suivant votre désir, la sœur de votre pupille. Vous trouverez en moi une amie dont le dévouement n'aura pas de bornes.
Varades écoutait Marthe avec béatitude, en proie à une émotion toujours croissante. Mais, combien cette émotion redoubla lorsque, au moment où la jeune fille cessait de parler, il s'aperçut
tout à coup qu'il était à ses pieds, qu'il pressait ses mains, que la bouche de Marthe était assez près de son front pour qu'il eût respiré sa douce haleine. En sentant entre ses doigts la peau douce et chaude de la femme qui ayait allumé en lui tant de tumultueux désirs, il se mit à trembler de nonveau, plus fort qu'il ne Payait fait quelques instants auparavant. Peut-être, allait-il tout perdre par un éclat, prononcer des paroles imprudentes, coller ses lèvres sur cette main adorée, la couvrir de baisers, lojraqu'il vit les yeux de Marthe, fixés sur lui avec une expression de douloureuse sur^ prise qui lui fit peur. Rappelé à lui-môme par ce regard, il s'arma de sang-froid, se leva avec lenteur et remercia Marthe de ce qu'elle voulait bien agréer ses offres ; puis, prétextant un rendez-vous, il se retira et rentra à pied chez lui, cherchant à apaiser la fièvre qui le dévorait.
Le lendemain, Marthe se rendit chez madame Yilmort afin de lui faire part des changements qui survenaient dans sa vie. Elle devait à sa vieille amie cette preuve de confiance. Celle-ci partagea son bonheur, lui prodigua de chaleureuses et maternelles félicitations, mais ne put cacher une larme qui vint mouiller ses jeux affaiblis par l'âge.
— » Vous pleurez, madame ? dit Marthe, surprise.
— Ne m'en veuillez pas, chère petite, répondit madame Vilmort. Votre résolution me charme et me peine à. la fois. J'avais eu la faihlesse de croire que vous consentiri^ un jour à v^iir parta^per ma solitude. Quelle aimable compagne j'aurais eue mi vous ! Et puis, faut-il tout vous dire ? je formais déjà d'autres projets. J'ai un ûls, un aimable et honnête homme. Vous auriez pu dev^ nir ma fille. Sans doute, ce n'était pas la richesse mais une vie modeste et paisible à jamais assu* rse.»*
Marthe baissa la tête en silence, en proie à une "violente émotion, tant ce langage était tendre et touchant. Elle avait entendu parler par son père de Raymond Yilmort. Sans le connaître, elle le savait digne d'elle. Le bonheur pouvait être là, mais un bonheur tranquille, ignoré. Elle aspirait plus haut. Elle jeta autour d'elle, à la dérobée, on rapide regard. Elle embrassa cet intérieur d'une simplicité patriarcale. Elle devina ce que serait son existence dans cette maison. Non, ce n'était pas là ce qu'elle souhaitait
Il y eut un moment d'embarras, auquel madame Vilmort mit fin par ces mots :
— . N'en parlons plus. Je m'étais trompée. Puissiez-vous être heureuse!
A quelques jours de là, Marthe s'installait à l'hôtel Varades. Yalentine de Chantocé l'y avait précédée de vingt-quatre heures, et l'attendait avec impatience, son tuteur lui ayant annoncé qu'elle trouverait dans Marthe, une amie, presque une sœur. La première entrevue des deux femmes fut pleine d'abandon, d'épanchements. Elles s'aimèrent en se voyant, se promirent de s'aimer toiy ours.
Dans une partie de l'hôtel, abandonnée depuis bien des années, Varades avait fait préparer pour elles un petit appartement : deux chambres séparées par un salon commun à toutes les deux. Pour la première fois, cet homme devint prodigue. 11 ne trouva rien de trop beau pour parer la demeure où sa divinité consentait à vivre. Il voulait avant tout qu'elle s'estimât heureuse auprès de lui. Tapi» d'Aubusson, tentures de soie, porcelaines précieuses, bronzes artistiques, jardinières remplies de fleurs, rien ne fut épargné pour faire à Marthe un cadre digne de sa beauté. Valentine prit sa part de ce luxe nouveau, Varades ayant à cœur de cacher, en traitant également les deux jeunes filles, qu'il cherchait à plaire à l'une d'elles. Le nombre des domestiques fut augmenté ; un cheval anglais entra
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dans Pécurie) depuis longtemps déserte ; an coupé prit place sous la remise. Les voisins, dont la curiosité était sans cesse en éveil, prétendaient que Yarades se livrait à des actes de folie. La vérité, c'est que Tamour lui en f^Âsait commettre plua d'une, comme on le verra bientôt.
Marthe et Yalentine, déônitivement installées dans leur coquet réduit, à l'ordonnance duquel Varades avait présidé lui-môme, il s'en échappa comme un rayon de soleil qui changea la physionomie de toute la maison. La tristesse, qui semblait à jamais axée dans les vastes salles de l'hôtel, se dissipa. Il suffît d'une semaine pour rendre cette demeure méconnaissable. Mais ce ne fut pas tout. Varades eut la prétention de redevenir jeune. On le vit prendre de sa personne des soins méticuleux, se vêtir avec élégance, tâcher de faire oublier que depuis cinq ans, il avait dépassé la cinquantaine. Tous ces changements furent l'œuvre de l'amour. Marthe en accepta l'hommage, sans reconnaissance comme sans surprise. Elle n'avait pas assez longtemps vécu avec son bienfaiteur, pour pouvoir procéder par comparaison, pour deviner les efforts qu'il dut s'imposer à l'effet de vaincre sa nature sordide, qui se révoltait en face de chaque dépense nouvelle. Mais Valentine, qui le connaissait mieux,
quoique sans comprendre la cause de tant de transformations, en resta vivement frappée. Elle fit part de ses impressions à sa nouvelle amie. Celleci toucha donc du doigt, en quelque sorte, la preuve de Pamour qu'elle avait inspiré.
Une vie nouvelle commençait. Les nuages amoncelés à rhorizon se dissipaient. Orpheline, Marthe trouvait une famille; pauvre, elle jouissait des privilèges de la fortune et pouvait caresser l'espoir d'hériter un jour d'une partie des biens de Varades. Autour d'elle, tous les visages souriaient. Yalentine lui témoignait une affection sans limites. Yarades semblait avoir à cœur de satisfaire toutes ses fantaisies, tous ses caprices. Chacun s'efforçait de lui plaire, et ne lui demandait en retour qu'un témoignage de satisfaction. Passer d'une existence précaire à une existence dégagée de préoccupations et de soucis, tel était le rêve que sa destinée réalisait. Mais tant d'éléments de bonheur ne lui suffisaient pas ; elle voulait plus encore : elle voulait s'assurer la possession d'une fortune dont elle connaissait maintenant l'importance, devenir la femme de Varades et prendre le gouvernement de cet homme et de ses biens.
L'hiver s'écoula, sans qu'aucune distraction venue du dehors, détournât nos deux personnages du hut secret que poursuivait chacun d'eux.
Varades, de plus en plus amoureux, bénissait les circonstances qui lui permettaient de voir à toute heure l'objet de ses désirs. Il ne quittait Tliôtel qu'autant que ses affaires l'exigeaient impérieusement. Le plus souvent môme, il choisissait, pour s'absenter, l'heure que les jeunes filles consacraient à la promenade. Le soir venu, il prenait place auprès de la table devant laquelle elles travaillaient ensemble. Un journal à la main, il feignait de lire ; mais, tandis qu'on pouvait le croire captivé par l'intérêt qu'offraient les feuilles publiques, il ne cessait pas de contempler Marthe.
Il reposjait ses yeux sur ce fin visage, qui ne trahissait aucune émotion intérieure; il s'abreuvait délicieusement, comme d'une exquise liqueur, du spectacle que lui offrait ce corps charmant, légèrement incliné sur un métier à broder. De temps en temps, il se mêlait à la conversation avec la bonhomie paternelle qui convient à un homme de son âge ; mais c'était pour provoquer les réponses de Marthe et pour goûter le plaisir de l'entendre parler.
Que de fois, durant ces soirées où son amour puisait une excitation nouvelle, d'où il empoi*tait des flammes plein le cerveau, la présence de Valentine empêcha seule le pauvre homme de tomber aux pieds de Marthe! Cette enfant le préserva d'abord des conséquences de son exaltation ; elle retint longtemps sur les lèvres de son tuteur l'aveu prêt à s'en échapper. Ignorante des passions, ainsi qu'on l'est à quinze ans; désintéressée dans le drame intime qui commençait sous ses yeux, à son insu, et où elle ne devait que tardivement prendre un rôle, tous ces jeux cruels de l'amour lui échappaient. Chargés de voluptueux désirs sans cesse renaissants, les regards de Varades, pour arriver jusqu'à Marthe, passaient devant elle, sans éveiller dans sa jeune imagination aucun
soupçon déshonnôte, sans que la sérénité de son âme innocente en fût troublée.
Quiconque aurait pu lire en ces moments dans r&me de Varades, se serait justement étonné du trouble, de l'irrésolution qui y régnaient. Il cherchait à éloigner Valentine et n'osait en arriver là, alors qu'il lui eût été si facile de le faire. C'est qu'en même temps qu'il souhaitait ardemment un tête-à-tête avec Marthe, il le redoutait. Il se supposait seul avec elle. Que lui dirait-il ? Aurait-il assez de hardiesse pour parler de son amour, pour formuler ses infâmes propositions ? L'honneur de Marthe ne se révolterait-il pas? A défaut de cette colère, n'entendraitîl pas la belle créature rire de lui ? Trop d'innocence ou trop d'insensibilité, voilà ce qu'il craignait de découvrir. Cette crainte prolongeait son silence.
Le soir venu, il se retirait dans sa chambre. Là, seul, il s'irritait contre lui-môme, il s'accablait de reproches, s'appelait des noms les plus injurieux, se promettant de saisir, le lendemain, une heure propice pour révéler enfin à Marthe le secret qui le tuait. Mais le lendemain venait ; il restait muet ; sans lôTce pour parler, redoutant tour à tour le courroux de Marthe et ses moqueries, se plongeant, pour donner un aliment à ses
désirs, dans la recherche des moyens propres ù la séduire.
Tranquille, indifférente en apparence à ces marques non équivoques d'une grande passion, Marthe ne perdait rien des sensations que Varades croyait cacher à tous les yeux. Avec cet instinct particulier à la femme qui, poursuivant un but, observe tout, alors môme qu'elle semble ne rien voir, elle aurait pu dire à coup sûr ce qui se passait dans Pâme de son muet adorateur. Douée, à défaut d'expérience, d'une intuition merveilleuse, elle suivait les progrès quotidiens de l'amour dans ce cœur irrésolu, attendant avec patience une proie qui ne pouvait plus lui manquer. Elle ne connaissait pas encore les coupables projets de Varades. Loin de le supposer capable de concevoir le dessein de la séduire, elle croyait qu'il caressait l'espoir de l'épouser. Elle prenait plaisir à exalter cette espérance par la simplicité de son langage, par la modestie de ses attitudes, par le déploiement des coquetteries qui la rendaient irrésistible. S'adressait-elle à lui, c'était avec une grâce touchante, où se révélait une ardente gratitude ; parlait-il, elle l'écoutait avec la plus vive attention, immobile, tenant fixés sur lui ses yeux adorables, dont l'expression le troublait si fort. Con-
naissant le pouvoir de sa beauté, elle employait toute son adresse à la mettre en lumière, comme si elle eût voulu pousser Varades à un éclat. Elle ne se montrait plus qu'avec une coiffure qui faisait ressortir Tabondance et la chaude couleur de ses cheveux. Ses robes, collées sur son corps, dessinaient ses bras adorables, sa taille svelte et pleine à la fois. Varades fut libre de contempler à loisir ses mains longues, sillonnées de veines bleues, semblables aux mains d'Aspasie ou de Cléopâtre. Il pouvait admirer un pied non moins parfait et la naissance d'une jambe dont la forme exquise troubla plus d'une fois son sommeil. C'est ainsi que, dans son ardent désir de se faire épouser, Marthe, par des efforts dignes d'une courtisane, acheva de tourner la tête à Varades. Elle répanpit dans ses veines un feu dévorant, car il but à longs traits à la coupe d'amour qui, pour la première fois, s'approchait de ses lèvres. Loin d'apaiser ses désirs, ce poison brûlant en accrut la puissance.
Au sein de son existence nouvelle, Martho n'avait pas oublié madame Vilmort. La vieille dame habitait Neuilly, sur la lisière du bois àe Boulogne, une maisonnette précédée d'un jardin. Une fois par mois au moins, Marthe et Valentine dirigeaient leur promenade de ce côté. Madame Vilmort, toujours heureuse de revoir la fille de Paulet, les recevait avec cette bonté que savent déployer les vieillards, sensibles aux attentions qu'on leur témoigne. Elle s'extasiait sur la beauté de Tune sur la grâce de l'autre. Elle enviait, disait-elle, le sort de M. Varades, qui possédait dans sa maison un double trésor. Son accueil était tel que Valentine, en quittant ce qu'elle appelait l'ermitage de Neuilly, attendait avec im-
patience le moment d'y revenir. D© son côté, dans cette demeure paisible, Marthe, dont le coeur avait perdu le repos, depuis qu'elle s'abandonnait aux rêves ambitieux que l'on connaît, se sentait revivre. Elle laissait à la porte ses préoccupations habituelles. Il lui semblait que son âme devenait meilleure, en franchissant ce seuil. Parfois même elle se demandait si, en refusant les offres bienveillantes de madame Vilmort, pour aller poursuivre, dans la maison de Varades, la réalisation de projets qui coûtaient tant d'efforts à sa dignité, )lle n'avait pas refusé le bonheur. Malheureuse- I ent, ces retours sur elle-même étaient de courte du 'e. En quittant madame Vilmort, en rentrant dans sa vie accoutumée, elle retombait sous l'empire de son ambition. Les mauvaises pensées reprenaient place en elle. La salutaire influence qu'elle rapportait de ces visites, trop courtes, se dissipait.
Dans les premiers jours du printemps, au plus fort de la crise que nous avons essayé de décrire, par une douce après-midi du mois d'avril, le petit coupé que Varades avait offert aux deux jeunes filles, se dirigeait vers Neuilly. Elles étaient là. Tune et l'autre, charmantes de jeunesse, de santé : Valentine «'abandonnant avec la fougue de
5îS UNE FEMME DU MONDE
son âge au plaisir de se sentir vivre ; Marthe plus sérieuse, plus réfléchie, mais belle dans ses vêtements de deuil à faire retourner tous les passants, si elle eût été à pied. La voiture s'arrêta devant la maison de madame Vilmort. Celle-ci était dans son jardin. A travers la grille, elle vit ses jeunes amies et accourut à leur rencontre. Un grand mois s'était écoulé depuis leur dernière visite. Madame Vilmort manifesta toute la joie qu'elle éprouvait à les revoir, puis leur offrit d'entrer dans le salon. Marthe accepta. Valentine préféra rester au jardin. Une chèvre attachée à un piquet planté en terre, mordillait autour d'elle un gazon naissant, dans le rayon que la corde lui permettait de parcourir. Valentine apportait toujours dans ses poches quelques morceaux de sucre. Elle obligeait la chèvre à venir les manger dans sa main. Elle se mit donc à jouer avec elle, tandis que madame Vilmort et Marthe s'asseyaient en face l'une de l'autre.
— Eh bien, chère enfant, ôtes-vous toiyours heureuse ?
— Rien ne manque à mon bonheur, répondit Marthe. M. Varades se conduit avec moi comme le meilleur des amis, et j'ai trouvé dans Valentine une aimable petite sœur, qui me rend bien l'aôec-
UNE FEMME DU MOîiPE 59
tion que j'ai pour elle. Mais, vous-même, madame ?
— Je suis heureuse aussi, car j'ai mon fils auprès de moi, et pour toigours.
Et, comme Marthe la regardait avec surprise, madame Vilmort reprit :
— Cela vous étonne ; mais c'est ainsi. Comment cela s'est-il fait ? C'est toute une histoire. Mon pauvre Raymond dirigeait, vous le savez, une entreprise commerciale importante. Le soin de ses intérêts, l'appelait tantôt à la Nouvelle- Orléans, tantôt à la Havane, le plus souvent au Havre. Il vivait ainsi loin de moi, à mon grand regret. Mais, il y a quelques mois, un homme dans lequel il avait placé toute sa confiance, et qui le représentait aux États-Unis, s'est enfui, laissant les affaires dans le plus grand désordre. A la première nouvelle de ce désastre, Raymond est parti pour New-York ; mais il n'y est arrivé que pour constater que le malheur était plus grand encore qu'il n'avait prévu. Que vous diraisje ? le malheureux garçon est revenu ruiné, après avoir consacré toutes ses ressources, au payement de ses ci'éanciers. C'est alors qu'il a songé à sa mère. Il est accouru auprès de moi. Il m'a confié sa peine. Grâce à Dieu, ma petite fortune peut suffire pour nous mettre tous les deux à l'abri du
besoin. Il a donc été décidé qu'il ne me quitterait plus, qu'il se fixerait à Paris, qu'il j cherchei^it une position. Cette position viendra, j'en ai l'assurance. Mon fils a toutes les qualités qui font réussir les hommes.
— Combien vous avez dû souffrir ! dit Marthe avec compassion.
— Moins que vous ne pensez. J'ai été presque heureuse de toute cette affaire. Comment poupïîais-je ne pas bénir une catastrophe qui m'a rendu mon fils I II est si doux, si tendre ! ajouta-t-elle, avec un sentiment d'admiration maternelle qui frappa Marthe. D'ailleurs, vous le verrez ; il va jentrer.
Au môme moment, Raymond traversait le jardin, se dirigeant vers le salon. Il venait de surprendre Valentine jouant comme une enfant avec la chèvre. Après avoir échangé quelques paroles, le jeune homme et la jeune fille revenaient ensemble, elle un peu honteuse, lui se doutant bien que c'était là la petite amie de Marthe Paulet, dont sa mère lui avait parlé avec enthousiasme.
— Le voilà î s'écria madame Vilmort.
Marthe vit entrer un jeune homme de vingthuit ans, très-brun, avec de beaux yeux, grand.
mince, élégant, dont toute la personne révélait l'éducation qu'il tenait de sa mère, et qu'avaient complétée ses voyages.
— Mon fils, dit madame Vilmort, après l'avoir fflnbrassé, laisse-moi te présenter à ces demoi-r selles.
Elle les nomma, tandis que Raymond s'incli* nait.
Il j eut un moment de silence et d'embarras* Tout à coup Raymond prit la parole, s'adressant à Valentine :
— Je crois, mademoiselle que j'ai troublé vo» plaisirs, dit-il ; vous paraissiez en prendre de très-grands là-bas, sur le gazon ?
— C'est la chèvre qui voulait trouver du sucro dans mes poches, répondit Valentine en rougissant.
Alors Raymond se retourna du côté de Marthe^ et reprit :
— Vous rappelez-vous, mademoiselle, que j'ai en l'honneur de vous voir, il y a dix ans ?
Je m'en souviens en effet, monsieur. Vous
avez une fois accompagné madame Vilmort chez mon père.
Ces paroles échangées, la présence de madame Vilmort aidant, la glace fut bientôt rompue. Jusqu'au moment où Marthe fit un signe à Valentine
pour lui indiquer que l'heure était venue de partir, la conversation ne s'arrêta pas. Raymond mit quelque amour-propre à en faire les frais. Excité par la présence d'une belle personne, il j apporta l'intérêt, l'autorité d'un homme qui sait beaucoup parce qu'il a beaucoup vu, beaucoup appris.
— N'est-ce pas qu'il est charmant? dit avec orgueil madame Vilmort à Marthe, tandis que Raymond offrait son bras à Valentine, pour la ramener vers la voiture.
— Votre fils est digne de vous, madame, répondit Marthe, plus troublée qu'elle ne voulait le laisser paraître.
Comme elle finissait sa phrase, Raymond s'approcha pour prendre congé d'elle. Ils échangèrent un regard dans lequel chacun d'eux devina l'impression qu'ils emportaient l'un de l'autre. Chez, Raymond, cette impression était profonde. La beauté de Marthe était de celles auxquelles les hommes ne résistent pas. Il savait quelle espérance sa mère avait un moment conçue. Pour la comprendre et l'approuver, il lui suffisait d'avoir vu Marthe. Sa pensée se traduisit dans ces mots, qu'il dit 4\ sa mère lorsqu'ils furent seuls :
— Mademoiselle Paulet est adorable. Il est difficile de la connaître sans l'aimer.
En quittant Termitage de Neuilly, Marthe revint à riiôtel Varades, en compagnie de Valentine. Pendant tout le traget, elle fut sérieuse, préoccupée, sans que le babillage de Tenfant parvînt à la distraire de ses réflexions. Elle se disait que Raymond Vilmort réunissait toutes les qualités qui peuvent plaire à une femme, qu'il réalisait Pidéal qu'elle s'était fait d'un mari, qu'il serait doux de vivre à ses côtés, dans cet ermitage de Neuilly où l'existence revêtait des allures si modestes, si paisibles. Elle avait su plaire et le comprenait. Assurément, le bonheur était là, auprès de cet homme aimable, jeune, qui ne tarderait pas À devenir amoureux, qui l'était peut-être déjà.
Mais à côté de ce tableau charmant, que l'imargination de Marthe ornait des plus riantes couleurs, s'en plaçait un autre, celui de la vie opulente qui l'attendait, si elle devenait la femme de Varades. D'une part, se trouvait un amour sincère, ardent, source de mille félicités, mais avec Fexistence humble, ignorée, que doivent accepter les ménages sans fortune. Tout pour le cœur, rien pour Tambition. D'autre part, l'avenir se déroulait sans amour, sans bonheur intime, mais avec tous les privilèges que donne l'argent à ses possesseurs. Tout pour l'ambition, rien pour le cœur. Entre les deux routes qui s'ouvraient devant elle, Marthe hésitait. L'heure était venue cependant de prendre une décision. Elle avait vingt-deux ans. Elle ne pouvait attendre plus longtemps, à moins de ao résoudre à vieillir fille.
Ces réflexions l'absorbèrent à cç point, qu'étant rontrée à l'hôtel, au moment où on allait servir le dîner, elle n'eut pas le courage de se mettre à taWe. Elle feignit une grande fatigue et se retira dans sa chambre, afin de pouvoir, dans la solitude et le silence arrêter ses résolutions. Le combat qui se livra en elle, entre les sentiments contraires qui Tassaillaient, fut douloureux et long. Enfin, avant de s'endormir, elle prit avec l'énergie qu'on lui
connaît, le ferme parti d'être, avant qu'il fût deux mois, la femme de Varades. L'ambition l'emportait. Le sommeil la surprit, au moment où elle cherchait le moyen d'obliger celui qu'elle appelait déjà son futur mari, à s'expliquer.
Au milieu de la nuit, elle fut brusquenient xéTeillée par un bruit dont elle ne put d'abord préciser la nature. Un peu eflfrayée, elle s'élança hors de son lit, se vêtit d'un peignoir, et, à la pâle clarté de la veilleuse, regarda tout autour d'elle. Elle ne vit rien, prêta l'oreille, entendit des gémissements. Quelqu'un pleurait dans le petit salon qui précédait sa chambre. Ce ne pouvait être que Valentine, qui couchait à l'autre extrémité de ce salon. Elle alluma un bougeoir, courut à la porte, l'ouvrit ; mais, comme si le bruit qu'elle venait de faire eût mis en fuite la personne dont les sanjjlots l'avaient réveillée, le salon était vide. Elle entra chez Valentine. Valentine dormait d'un profond et paisible sommeil.
Intriguée par cette aventure, elle revint à son lit^ se coucha en proie à une émotion où la peur avait moins de part que la surprise. Elle ne put s'endormir. Ses soupçons se portaient sur Varades. Mais elle ne comprenait pas à quel mobile il avait obéi, en venant pleurer à la porte de sa chambre.
Êtait-<5e le résultat d'un amour désespéré? Mais, alors , pourquoi gardait-il un silence obstiné f Pourquoi n'avouait-il pas & Marthe des sentiments assez impérieux pour le pousser à de telles folies f Redoutait-il de voir sa demande repoussée? Sans pouvoir résoudre ces questions, Marthe comprenait la nécessité de sortir d'une situation chaque jour plus fausse, de provoquer une explication.
Le lendemain à dix heures, tandis que Valentine, levée avec le soleil^ cueillait des fleurs dans le jardin, Marthe entra dans le cabinet de Varade». Depuis longtemps déjà, Varades était au travail. Elle le trouva, assis devant son bureau, compulsant des dossiers, écrivant des lettres, expédiant ses affaires, ainsi qu'il le faisait tous les matins.
— J'ai à vous parler, monsieur, dit-elle en entrant.
Elle le vit pâlir, se lever en tremblant, et balbutier ces mots :
— Entrez l entrez , Marthe. Avez-vous bien dormi?
Cette pâleur subite, ce trouble, cette question, firent cesser les incertitudes de la jeune fille II n'y avait plus à en douter, c'était Varades qu'elle avait entendu dans la nuit. Il redoutait sans doute d'avoir été découvert, et attribuait la visite mati-
nale de Marthe, à un désir fort naturel de connaître la cause de la douleur qu'elle avait surprise.
Tout en raisonnant ainsi, Marthe entra, ferma derrière elle la porte du cabinet ; puis, restant dehoat devant Yarades :
— J*ai un conseil à vous demander, dit-elle.
On veut me marîw. Que dois-je faire?
A coup sûr, en s'expliquant ainsi, Marthe s'attendait à provoquer une explosion, à voir Varades tomber à ses pieds, à l'entendre dire : « Refusez, car je vous aime, et je vous demande votre main. >
Son attente fut trompée. Varades la regarda d'un air étonné. Son trouble se dissipa. Il dit d'une voix tranquille :
— Je ne peux vous répondre, mon enfant, sans connaître l'homme qu'on vous propose.
Marthe ne pouvait en croire ses oreilles. La chute d'un édifice dont la construction a coûté du temps, du travail, et qui s'écroule sous les yeux de l'architecte qui se prépare à y mettre la dernière main, ne lui cause ni une douleur, ni une surprise égales â la surprise, à la douleur f ue Marthe ressentît en ce moment. Yarades ne l'aimait donc pas ? Depuis cinq mois, se trompaît-
-elle? Avait-elle nourri de folles illusions? Voilà ce qu'elle se demandait. Mais, quelle indignation aurait été la sienne, si elle avait connu la vérité, découvert ce que pensait Varades en ce moment!
A la question qui venait de lui être posée, il ne voulait pas répondre, sans connaître le futur mari, sans avoir acquis la certitude qu'il le trouverait d'humeur à accueillir les propositions les plus délicates. Il se disait, — le lecteur nous pardonnera de porter la lumière dans cette âme misérable, afin d'en éclairer les sombres dédales, — il se disait que l'occasion était propice pour solliciter les faveurs dont il avait ardemment soif, puisqu'il pouvait ofkiT de les payer avec une dot qui, dans le présent, rendrait Marthe docile, et, dans l'avenir, son mari complaisant.
Livrés à leurs réflexions, Marthe et Varades restèrent un moment silencieux.
— Ne pouvez-vous me nommer la personne dont il est question ? dit enfin le dernier.
— Qu'importe I s'écria Marthe, qui ne contint pas plus longtemps son irritation ; cette personne est digne de moi. Pour le moment, il est inutile de la nommer. Soyez seulement assuré qu'elle vous plaira. Mais je ne veux rien conclure sans
rNE FEMME DU MONDE 6^
avoir votre assentiment. Vous plaît-il que je me marie?
— Je vous verrai avec peine quitter ma maison, voilà qui est certain. Ceci dit, j'jgoute qu'en soi, la possibilité de votre mariage n'a rien qui me déplaise. Mais encore faut-il savoir de qui il s'agit. Celui qu'on vous propose est-il jeune? est* il riche? l'aimez-vous?
— Vous saurez tout cela plus tard, lorsqu'il en sera temps. Vous m'avez appris ce que j'avais k cœur de connaître. Je vais maintenant réfléchir moi-môme à tout ceci.
— Réfléchissez, et lorsque vous serez décidée, nous en reparlerons,
Marthe ne put rien obtenir de plus concluant. Elle sortit brusquement, fiévreuse, mécontente d'elle-même aussi bien que de Varades, s'irritant de l'erreur dans laquelle elle vivait depuis si longtemps. Cependant, elle ne pouvait s'expliquer autrement que par l'amour, toutes les circonstances, tous les faits qui l'avaient entraînée dans cette erreur. Si Varades n'était pas amoureux, pourquoi s'était-il un jour agenouillé devant elle pour la supplier de venir dans sa maison ? S'il n'était pas amoureux, pourquoi la regardait-il sans cesse, avec des yeux alanguis, qui trahissaient un cœur
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troublé? Pourquoi, faisant violence à son avarice bien connue, la comblait-il de ses bienfaits ? S'il n'était pas amoureux, pourquoi, pendant la nuit précédente, était-il venu Y#rser des larmes ai près 4i'eUe?
Marthe, qui se promenait à grands pas dans sa «hambre, entrevit tout à coup quelque chose d'horrible, qui se présenta brusquement à sa pensée. Varades pouvait ne pas l'aimer-assez pour l'épou- -ser, mais la désirer assez pour chercher à la séduire. Elle s'arrêta. Le rooge de la oolôre et delà honte monta à ses joues«
— Ah I s'il en était ainsi, s'écria-t-elle, mal* heur à luil
A ce moment, Yalentine entra, pétulante, S^^f habillée pour sortir.
— Marthe chérie, dit-elle, as-tu oublié que c*est dimanche aujourd'hui! Veux-tu arriver à l'église lorsque la messe sera terminée?
— Non, non, je te suis, répondit Marthe, essayant de cacher son émotion à l'enfant.
On sortit à pied. L'églisg Saint-Étienne du Mont, où l'on se rendait, n'est qu'à quelques minutes de la rue Saint-Jacques. Une femme de chambre suivait les deux jeunes filles, sur le passage desquelles toutes les têtes se retournaient. Le ciel était pur, le soleil éclatant. C'était plaisir de voir Marthe et Valentine marcher dans les rues joyeuses et animées. Sur la place du Panthéon, un jeune homme les dépassa. Il regarda Marthe. Elle le reconnut. C'était Raymond Vilmort. Cette rencontre, qu'elle attribua au hasard, calma ses nerfs surexcités. Raymond ne semblait-il pas apparaître tout à coup pour lui dire :
— Si vous êtes malheureuse dans votre sort actuel, libre à vous d*en changer, d'aller là où l'on vous aime, où le bonheur est certain ?
Quelques instants après, dans l'église, elle le revit. Sous son regard, elle baissa la tôte, et sentit son cœur inondé d'une pure joie. Non, ce n'était
72 UNE FEMME DU MOl^DE
pas le hasard qui amenait Raymond auprès d'elle^ c'était Pamour. Elle n'en pouvait douter.
Mais au môme moment, une question se formula dans son esprit :
— Pourquoi n'est-il pas riche ?
Elle ne releva plus la tête. En sortant de l'église, elle entraîna rapidement Valentine vers la maison, sans chercher à s'assurer si Raymond la suivait encore.
Pendant toute cette journée, Marthe feignit une gaieté qui n'était pas dans son cœur. Elle témoigna à Varades une grande confiance, une affection plus grande encore. Le soir venu, après avoir vu Valentine s'endormir, elle se retira dans sa chambre, à l'heure accoutumée. Elle lut jusqu'à minuit. Alors, elle éteignit sa lampe, afin de faire croire qu'elle s'était mise au lit. Mais, au lieu de se coucher, elle s'assit dans un fauteuil et attendit. Cette longue veille devait décider de sa destinée.
Vers une heure, elle entendit du bruit dans le petit salon. Elle se rapprocha de la porte; on marchait dans la direction de sa chambre ; puis une voix brisée par l'émotion l'appela : c'était celle de Varades. Elle se garda bien de répondre. On frappa légèrement ; môme silence de sa part.
Alors, comme durant la nuit précédente, les gémissements commencèrent. Elle n'hésita plus, elle ouvrit brusquement.
Varades, vêtu d'une robe de chambre, la tête coiffée d'un bonnet de velours, ridicule sous ce costume, était accroupi sur le tapis et pleurait. Depuis plusieurs jours, le malheureux, dont la passion s'exaltait dans le silence de la nuit, quittait sa chambre, fou de désirs, avec le dessein d'aller surprendre Marthe dans son sommeil. Mais^ scélérat sans courage, il s'arrêtait au seuil de cette chambre virginale, retenu par une puissance invincible. Il s'agenouillait, semblable à un aliéné ; il racontait en pleurant, sa peine à la porte muette qui le séparait de celle qu'il adorait. Il appelait Marthe sans oser élever la voix, voulant se faire entendre, redoutant d'être entendu. Il se tordait pendant une heure dans des douleurs indicibles, et regagnait alors son lit, où le jour le retrouvait honteux de sa faiblesse, terrifié par les conséquences qu'elle pouvait avoir.
— Me voilà, dit Marthe ; que me voulez-vous ?
Il releva la tête, la regarda avec hébétement, les prunelles singulièrement dilatées comme celles des gens qui subissent les effets d'un poison violent.
— M'expliquerez-vous ce que c© signifie cette comédie ? reprit Marthe.
— Marthe, je vous aime, murmurart-il.
Un éclair de plaisir traversa le regard de la jeune fille. Elle ne s'était pas trompée : on l'aimait ; mais aussitôt le vague soupçon qu'elle avait conçu la veille, se présenta à son esprit. Elle devina la vérité : Yarades cherchait k la fiédoire. En cet instant, Testime qu'elle gardait encore pour lui, fit place au mépris^ qui pour jamais se fixa dans son cœur. Elle n'était pas £8znma k oublier cette minute cruelle. Certes, si cette riche nature n'avait pas été pervertie par l'ambition, par l'orgueil, le spectacle honteux dont elle était témoin, devait lui inspirer l'honnête résolution de chasser Yarades loin d'elle, de quitta sa maison dés le matin, pour n'y plus revenir. Cette pensée ne se présenta, môme pas À son esprit. SUe ne songeait qu'à tirer parti de la passion dont elle voyait les funestes effets.
— Je vous aime, Marthe, reprit Yarades, encouragé par le silence avec lequel elle venait d'accueillir sa première déclaration. L'amour est entré dans mon cœur, le jour où, pour la première lois, je vous rencontrai. J'ai beaucoup souffert depuis, de vous adorer et de ne savoir pas vous
le fjBtire comprendre, de n'oser pas vous l'avouer.
— Vous m'aimez, monsieur ? Vous devez alora savoir ce que fait un galant homme, en pareil cas.
Il 86 méprit à ces paroles.
— Mais je suis prôt à faire ce que vous souhaitez. Je vous donnerai la richesse. Vous aurez l'existence opulente des reines. Rien ne me coûtera pour satisfidre tous vos caprices.
Marthe comprenait trop. Elle ne retenait qu'avec peine son indignation. Elle voulut savoir jusqu'où pouvait aller le cjnisme audacieux de cet être méprisable.
— Commencez par vous relever, dit-elle, et surtout n'élevez pas la voix. Valentine pourrait Toas entendre, ce qui serait dangereux, vos paroles n'ayant rien d'édifiant.
Il obéit, montrant la chambre entr'ouverte.
— Entrons chez vous, répondit-il.
— Non, reprit Marthe, d'un ton sec, restons ici. Si votre affection est sincère, a^jouta-tp^lle, pourquoi ne pas l'avoir avouée plus tôt ?
— Ne vous ai-je pas dit que je manquais de courage ?
— Mais hier, je vous ai fourni une occasion bien propice de me fiedre connaître la vérité. Lorsque je vous ai dit qu'on me proposait un ma-
riage, vous pouviez m'ouvrir votre cœur, — car je suppose que vos intentions sont honnêtes.
Varades, mis en demeure de s'expliquer, fit appel à toute sa fermeté.
— Je n'ai pas le droit de vous empêcher de vous marier, halbutia-t-il, en évitant de répondre directement.
— Vous devez alors renoncer à me parler de votre amour, car s'il est vrai que vous m'aimiez, que vous ayez cherché le moyen de me le faire savoir, vous pouviez hier me donner à entendre que vous souffriez de me voir épouser un autre homme que vous,
— Hélas I murmura Varades, comment aurais* je pu croire qu'une belle jeune fille comme vous consentirait à unir sa destinée à celle d'un vieillard ?
— Vous n'avez pas cru à la possibilité d'un pareil miracle I s'écria impétueusement Marthe ; mais vous avez cru que cette belle jeune fille, comme vous m'appelez, consentirait à se livrer, sans amour, à ce vieillpnfl, au moment d'ouvrir ses bras à un jeune mari. De quel prix auriez-vous payé mes faveurs ? D'une belle àot... Et vous étiez l'ami de mon père ! Et vous m'estimez assez peu pour penser que j'aurais conswti à mettre dans
mon trousseau le prix de mon déshonneur ! Telle a été Yotre pensée. Ne dites pas le contraire, car c'est la vérité.
Varades, éperdu, crut qu'il fallait renoncer à toutes ses espérances. C'était à en mourir : à son âge, une passion non satisfaite peut coûter la vie.
Tout son être brûlait d'ainour, la tête, le cceur, les sens. Il ne chercha plus qu'à regagner le terrain d'où on le chassait.
— Vous me jugez mal I dit-il.
— Soit ! justifiez-vous.
Il ne répondit pas. Marthe comprit toute l'étendue de sa puissance, et voulut en profiter pour hâter la fin d'une crise qui n'avait que trop duré. Négligeant d'accabler Varades sous le poids de sa colère, voulant remporter sur-le-champ une victoire facile, elle reprit d'une voix moins sévère :
— A d'autres yeux qu'aux miens, vous seriez condamné par votre silence même. Mais je veux croire que vos intentions étaient pures, que vous n'avez été que timide, maladroit. Vous pouvez donc encore réparer votre maladresse. Pour moi, je vous dois un aveu. Il n'est pas vrai qu'on m'ait proposé un mariage. Dans une maison amie, on m'a ofiert un asile dans le cas où je serais malheureuse ici. On m'a ofiert de me chercher un mari.
J*ai pris le prétexte de ce» offres pour essajer d'amener sur vos lèvres l'aveu d'âne passion que j'avais devinée, ce qui n'était pas difficile, & moins d'être aveugle, tant vous l'avez mal cachée. Voilà ce qu'il j a de vrai dans la communication que je vous ai feite hier. Je suis donc libre encore.
— Eh bien, laissez-vous aimer ! s'écria Varades, dont le cœur se rouvrit à l'espérauce.
Marthe feignit de ne pas l'entendre et continua :
— Je suis iibre et je sais ce que la reconnaissance m'impose. Ne perdez pas de vue cependant que si, de votre côté, il y a de l'amour, du mien, il n'y a que cette reconnaissance. Ceci dit, je ne refuse pas d'être à vous, mais au seul titre d'épouse ; comme votre maîtresse, jamais !
— Je ne l'avais jamais entendu autrement, répondit Varades, qui, n'ayant plus le choix des moyens, voyait toutes ses espérances détruites, s'il ne prenait sur-le-champ une honnête résolution.
— Dans ce cas, voici ma main, répondit Marthe, qui feignît de croire à ^.mensonge.
EJt, courageusement, sans r^ets pour le passé, l'œil fixé sur l'avenir, où elle comptait trouver un dédommagement au sacrifice qu'elle faisait d'elle-
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même, elle tendit à Varades tine main glacée^ qu'il couvrit de baisers.
Le mariage eut lieu trois semaines plus tard, à huit heures du matin, dans une chapelle basse de Saint-Etienne du Mont. Quatre invités seulement furent présents. C'étaient les quatre témoins exigés par la loi, que Varades avait recrutés parmi les hommes d'affaires qu'il employait habituellement. Yalentine elle-même n'assistait pas & cette cérémonie. Elle était en Touraine, dans la famille de sa mère. Pour des motifs dont la délicatesse est facile à saisir, Marthe avait demandé son éloignement pour quelques mois. Valentine s'en alla, ignorant l'événement qui se préparait. Elle n'en eut connaissance que par une lettre de son amie. En quittant l'église, les nouveaux époux partirent pour une terre que Varades possédait en Normandie.
Le surlendemain de leur départ, dans l'ermitage de Neuilly, Raymond Vilmort, qui ne savait rien de ce que nous venons de raconter, s'étonnait auprès de sa mère de n'avoir pas revu Marthe, & laquelle il pensait trop souvent pour son repos.
— Je lui écrirai, dit madame Tilmwi, dlési- Tiuse d'être agréable k son âls.
Au même moment, on lui apfMurta une lettre.
Raymond Touvrit. C'était un billet de faire part. Il connut ainsi le mariage de Marthe. Sa mère le vit changer de couleur. Elle l'attira auprès d'elle pour le consoler, redoutant déjà pour lui les souffrances d'un amour malheureux. Raymond comprit sa pensée et voulut rassurer sa tendresse alarmée.
— Soyez tranquille, ma mère, dit-il en souriant. Je ne mourrai pas de chagrin... C'est égal, sgouta-t-il plus bas, je l'aurais biea aimée I
Le bois de Boulogne est l'un des plus splendides décors de la grande comédie parisienne. S'il n'était ratissé, sablé, peigné, fardé, il suffirait de quelques
atanéeis pour lui rendre la j^Lysionomie de forêt Tierge qu'il avait, il y a deux siècles. La civilisation lui a ^evé son mystère; elle n'a rien pu ocmtre sa beauté. Les arbres sont étiquetés, alignés, mais ils possèdent toi\|our8 la aère allure des arbres venus à toutes branches sur un sol sauvage, désert. On dirait qu'ils se révoltent contre la règle qu'on leur impose. Pour les besoins de la sym^rie, veut-on empêcher leurs vivaces rameaux de se projeter librement au-dessus des allées, alors ils les poussent vers le ckl, à des hauteurs vertigineuses, comme s'ils prétendaient empêcher les hommes de promener la serpe à leur sommet.
L'alignement a triomphé au pied des arbres ; il a respecté les cimes : elles s'élèvent en liberté.
Des hauteurs de l'Arc-de-Triomphe ou de la nacelle d'un ballon, le bois de Boulogne apparaît tel qu'un océan de verdure. Il a des tremblements semblables à ceux de la mer; comme elle, il a ses flots, ses vagues, son murmure, ses tempêtes. Tel çifilest, c'est un Éden aux portes de Paris, ojffrant môme à ceux qui l'ont beaucoup parcouru plus d'une surprise, plus d'un coin ignoré, perdu, dont le sol est à peine foulé.
Au mois de mai, il revêt d'éclatantes parures. La nature et les hommes conspirent pour le rendre
attrayant, magique. Ses feuilles sont vertes, son gazon fieuri. Les insectes y bourdonnent , les oiseaux y chantent. Les Parisiens y viennent respirer un air plus pur que celui de leurs boulevards. Et quels Parisiens ! Ceux de la décadence, les plus intrépides acteurs d'un acte nouveau du drame éternel de l'humanité.
Entre trois et six heures, p^idant les printaniôres journées, on les voit en files serrées, autour du lac, aller lentement, excités, blasés, dédaigneux, maladifs, se jetant- des regards de convoitise et d'envie, — monde à part, formé des éléments les plus dissemblables, de ce qu'il y a de plus pur et de ce qui existe de plus crapuleux — qu'on ne retrouve nulle autre part avec cette physionomie saisissante.
Voulez-vous un coin du tableau ? Arrêtez ce groupe, fouillez cerveaux et cœurs, vous trouverez la comédie ou le drame. Cette mère de famille qui se penche k la portière de son coupé, vient d'échanger un signe avec son amant. A côté d'elle, passe la naîtresse de son mari, drôlesse nonchalamment plongée dans le satin d'une voiture découverte, — fieur vénéneuse dans un calice doré, — qu'on regarde, qu'on admire, à qui on sourit, lui témoignant à la fois dans ces hommages dé-
goût, mépris, gratitude, désirs. Ceux qui les lui rendent Font eue, l'ont, la veulent avoir, l'auront. Ce jeune homme à cheval, qui promôi^e son corps grêle, perdu de débauches, est le héros du scandale d'hier. Il traîne dans les boudoirs compromettants, dans les cercles ruineux, un nom que des souvenirs glorieux ne protègent plus. Peut-être, pour faire une fin, épousera-t-il un jour cette belle personne — dix-huit ans, des yeux d'ange — qui se repaît de ce spectacle, n'en perd pas un détail, et aspire, fatiguée du ciel, au jour où il lui sera permis de mettre un pied dans la boue. Parez nos fugitifs personnages de soie, de velours, de vestes excentriques, de faux cheveux, de ceintures dorées, de rubans, de plumes, de coiffures extravagantes, de perles, de diamants ; jetez sur eux les couleurs les plus éclatantes ; au-dessus de toutes ces têtes, faites planer la poussière et le soleil, nuage d'or tamisé par le feuillage des arbres, cadre fantastique : vous aurez une idée de la masca-, rade.
Un an après son mariage, Marthe Varades n'était pas encore mêlée à ces splendeurs malsaines. Elle n'appartenait pas à ce monde. Elle y était inconnue. Encore en deuil, recherchant la solitude, elle n'allait au bcis de Boulogne que le
matin, vers dix heures, tandis que son mari recevait les solliciteurs et expédiait ses affaires.
Le matin, au printemps, le bois offre mille charmes. La poussière du jour, le soleil n'ont pas entièrement chassé la fraîcheur de la nuit. De légères vapeurs irisées flottent sur les eaux, entre les arbres. Les promeneurs sont en petit nombre.
Les longues avenues pleines de silence, solitaires, portent au recueillement. Rien n'est meilleur pour le corps et pour l'esprit qu'une promenade à leur ombre.
Ce jour-là,, la voiture avait conduit Marthe jusqu'à la rive gauche du lac. Là, elle descendit, s'enfonça dans l'allée des Acacias qui va vers la porte de Madrid, et marcha longtemps, suivie de loin par un domestique. Elle était vôtue pour la marche : robe courte, petit manteau serré à la taille, bottines hautes, le visage couvert d'une voilette légère. Deux ou trois promeneurs qu'elle rencontra se retournèrent pour admirer cette créature élégante, belle. Mais chacun d'eux la vit trop rapidement pour découvrir l'expression de tristesse qui donnait à son visage une attrait de plus.
Au milieu de sa promenade, Marthe fut tout à coup troublée par la pré8en<^ inattendue vl'un
l^ine homme Téta de noir, en grand deuil, qui déboacha bnusquament d'une allée latérale. Elle ne pat contenir on mouvement d'ef roi. Ce jeune bomme la regarda. Ils se reconnurent,
— Monsieur Raymond Vilmort 1
— Madame Yarades I
Il s'inclina avec respect. Elle répondît par un salut, troublée, tremblante, sans savoir pourquoi. Était-ce parce qu'eue se reprochait d'avoir déserté, depuis son mariage, la maison de madame Yilmort ? Était-ce parce que, prise vingt fois du désir ardent d'aller revoir sa vieille amie, lui conter ses peines, elle s'était laissée détourner de son proj^ par une â^wse honte ? Pour tous ces motift sans douta. Quoi qu'il en soit, la présence du jeune homme l'émut plus qu'elle n'aurait voulu. Us restèrent quelques secondes en £Ace l'un de l'autre, surpris, interdits, sans parler
— You^ êtes en deuil, monsieur I dit-elle tout à coup, subitement frappée d'un triste pressentiment,
— Ma môre est morte, madame, répondit gravement Raymond, morte depuis six semaines.
De ses mains, Marthe voila ses yeux, d'où s'échappèrent néanmoins des larmes brûlantes {;m coulèrent sur ses doigts blancs et qu'elle ne p\it
cacher. Si elle avait vu Texpression de gratitude qui se dessina sur le visage de Raymond, elle aurait comprit que le témoignage de ses regrets 'ce dernier. Enfin elle releva la , elle sollicita quelques détails.
§ bien imprévu, madame, reprit T, ma mère s'est couchée, se oient mal de tête. Trois jours imparait d'elle, un délire dans revenait aussi souvent que le lie était morte la semaine sui-
LS beaucoup, monsieur, dit Marne. Et vous, qu'allez-vous faire ?
question; puis, presque honte, elle ajouta :
oi, monsieur; j'aimais beaucoup
is me blesser de l'intérêt que Bz, madame. Je vous répondrai la mère ne m'a laissé qu'une j'ai accepté la position qu'un it de change, m'a offerte auprès
rous jetei^ dans les affaires I à la arthe.
— J'ai besoin de m'étourdir, d'oublier. Puis je veux devenir riche. Je l'ai été, madame. Lorsqu'on a possédé la fortune, on s'accoutume difficilement à ne l'avoir plus* ^
— Vous l'aimez ?
— Beaucoup !
— Pour les plaisirs qu'elle procure, sans doute ? • — Plus encore pour le bien qu'elle permet de faire. Si un jour mon cœur s'éprend d'une femme, au point de me pousser à l'épouser, je ne veux pas que ma pauvreté l'épouvante et l'éloigné de moi.
A ces mots, Marthe pâlit sous son voile. Elle demeura pensive, la tête basse, marchant lentement à côté de Raymond. Puis elle le regarda, et dit simplement :
— Vous avez raison, monsieur.
. Il y eut un nouveau silence.
— Habitez-vous toujours l'ermitage ? demandât-elle.
— Pour huit jours encore, madame. La maisonnette est vendue. La nécessité de rentrer dans Paris m'a décidé à cette extrémité. Puis, il eût été trop douloureux de vivre seul là-dedans.
Après une pause, comme s'il eût voulu détourner l'entretien des questions qui n'intéressaient que lui, il £gouta :
— Dans les derniers temps de sa vie, ma mère parlait de tous fréquemment, madame. Elle se plaignait de ne plus vous voir. Elle se demandait souvent si vous étiez heureuse.
Marthe, de plus en plus troublée, ne répondit pas. Elle détourna la tète, fit un signe au domestique qui la suivait à distance. Cinq minutes après, sa voiture vint s'arrêter auprès d'dle,
— Au revoir ! monsieur, dit-elle. J'espère avoir le plaisir de vous rencontrer ici quelquefoia.
Et, pâle, tremblante, elle disparut rapidement.
Après une année de mariage, Marthe s'estimait la plus malheureuse des femmes. En époucant
Yarades, sans éprouver autre chose pour lui que du mépris, ^e n'ayait obéi qu'au désir de devenir riche. Or, aucune dô ses espérances ne s'était réalisée. La fortune ne lui avait rien donné des dédommagements qu'elle en attendait.
Elle n'avait pas eu besoin de vivre longtemps auprès de son mari, pour le juger et découvrir que son esprit était aussi borné que son cœur était vil. L'ambition de Yarades était sans grandeur. Ses visées n'allaient pas au delà de l'accroissement de sa fortune. Cet accroissement, il le demandait à de jietits moyens, k des manœuvres indignes, dont la recherche maintenait son esprit dans les sphères étroites de la basse spéculation. Marthe avait tenté de l'y arracher. Autant essayer de faire marcher un poteau. Cet homme se plaisait dans l'ignoi'ance. Il était incapable de se passionner pour une cause généreuse. Les grandes idées qui agitent le monde le laissaient insensible. Tout ce qui touche aux arts, aux sciences, lettre morte pour lui. Six mois après l'avoir épousé, Marthe ne pouvait plus le souffrir.
Au début de leur union, il avait eu toutes les faiblesses d'un homme épris. En se voyant le maître, le possesseur de cette femme adorable, il fiit saisi de vertige. 11 se plongea frénétiquement
dans l'adoration la plus sensuelle. Marthe fut aimée follement par ce mari qu'elle méprisait, mais aimée à la façon des bétes, uniquement pour le plaisir qu'il recevait d'elle, pour les désirs qu'elle lui inspirait. On ne sait pas ce qu'un corps de cinquante-cinq ans peut tenir de sang, de vie : Varades eut pour sa femme les mômes tendresses que pour son or.
Le cœur de Marthe ne partagea pas cette frénésie. Ses sens restèrent froids sous ces étreintes qui, dès le premier moment, furent pour elle le plus cruel des supplices. Elle se livra inerte, glftcée, comme fatalement condamnée. Elle ne connut ni l'amour, ni le plaisir. Nous ne saurions dire avec un accent suffisant pour les faire comprendre, les souffrances qu'elle subit pendant un an. Il en ressortit pour elle un dégoût profond des hommes, des choses, de l'existence. Elle s'était mariée en vue d'un avenir. L'avenir ne compta plus pour elle. Elle souhaita de mourir. Elle n'eut pas une amie, ne voulut pas en avoir. Elle redoutait d'être poussée à des confidences qui l'auraient couverte de honte. Elle exprima le vœu, — Varades l'exauça, — que Valentine de Chantocé resterait, pendant quelques mois encore, chez la parente qui l'avait accueillie et souhaitait de la
garder. Marthe ne voulait pas la revoir, craignant de ne pouvoir dissimuler devant elle sa douleur et ses regrets.
Quant à Varades, il trouva toujours sa lemme telle qu'elle avait été dès le premier jour, complaisante, mais morte dans ses bras. Il ne demandait rien de plus. Cela suffisait à son égoEsme. Il ne comprenait pas Famour autrement. Être heureux par le bonheur qu'on donne à ce qu'on aime, cela lui échappait. En un an, il épuisa toutes les émotions que pouvait lui donner le mariage ainsi pratiqué. Il se blasa, estimant que la femme ne vaut pas qu'on enchaîne toute l'existence à ses côtés. Il se lassa de trop de beauté, de trop de plaisirs, justement parce qu'il était seul aies goûter. L'effervescence de ses sens calmée, n'ayant pour Marthe ni l'admiration, ni l'estime, il retomba dans sa vie passée, comme un voyageur revenu de pays inconnus où il n'a ressenti que des émotions passagères. A cette lassitude, Marthe gagna un peu de liberté. Elle devint comme une idole à laquelle Varades ne croyait plus, mais qu'il parait toujours par habitude. Privée d'ambition, privée de cœur, Marthe eût été heureuse * telle que nous la connaissons, elle souffrit des maux que la plume est impuissante à raconter.
9Z UNE PBMMB DU MONDB
Des deux côtés, ces choses s'accomplirent saas qu'il 7 fût Î3di une seule allusiou. Après un an de mariage, Yarades vaquait k ses afPûres, comme par le passé. Il Tojait sa femme trois fois par jour, sans l'importuner, ne songeant À ^e que pour regretter d'avoir introduit dans sa maison une occasion nouvelle de dépenses. Car, il £aut le dire : l'hôtel Yarades ressemblait alors bien peu It ce qu'il était autrefois. Chevaux, voitures, gens «n grand nombre, livrée, tout le luxe dont une femme belle. Jeune, intelligente, riche, aime À s'entourer, voilà ce que Marthe y avait introduit af rês elle, — la seule chose sur laquelle Yarades exprimât quelquefois la volonté de revenir. Marthe avait donc trouvé l'opulence, mais non le bonheur. Les larmes qu'elle versa, les colères qu'elle amassa dans son sein, les regrets qu'elle dévora, n'eurent d'autre témoin qu'elle-même. Dans la solitude qu'elle recherchait, elle maudissait son ambition, se reprochant de n'avoir pas écouté Raymond Yit mort, s'apitoyant sur sa vie perdue, s'abandonnant à ces tristesses navrantes qui ne veulent ps^ être consolées, sans trouver le courage de chercher à s'étourdir.
La rencontre imprévue qui venait de rapprocher Raymond de Marthe, fut fatale à celle-ci. Jusqu'à ce moment, elle n'avait pas conçu, dans son malheur, la pensée de chercher des consolations en dehors d'elle-même. Elle acceptait sa destinée, sans vouloir regarder au delà du présent. Qu'il lui fût possihle, telle qu'elle était, d'aimer, d'être aimée, de rencontrer un cœur généreux, vaillant, dont elle ferait l'instrument de son amhition, qui la dédommagerait de ses inaux, par l'amour, die ne se l'était jamais dit. La présence de Raymond déchaîna dans son cœur des instincts endormis, des^ hesoins igxiorés. Résignée depuis un an, ellô se révolta tout à coup.
De même qu'autrefois lorsqu'elle vivait auprès de son père, elle enviait le sort des femmes riches, ^6 envia le sort des femmes aimées. Une seule partie de ses rêves s'était réalisée ; elle voulait réaliser Tautre. Elle entrevit sans frémir la possibilité d'avoir un amant, de se créer un bonheur loin de sa maison.
Le cœur des femmes marquées pour devenir victimes des passions, recèle des abîmes plus profonds encore que le cœur des hommes. C'est de là, que remontent à certains jours d'orage, comme la vase du fond des étangs agités, toutes les inquiétudes ennemies de la chasteté, toutes les colères ennemies du repos, tous les désirs ennemis de l'honneur, toutes les perversités qui bordent le <îbemin du vice et le rendent séduisant. On ne sait ce que renferme d'horreurs ces groupes mystérieux, au moment où la tempête y éclate. Dans le crime, la femme est supérieure à l'homme.
Messaline dépasse Tibère et Néron. Elle ne se repose pas un jour, ne s'arrête pas une heure. La fougue de ses sens ne connaît pas d'obstacles. La férocité de ses appétits lui inspire des pensées et des actes qui renversent la raison. Elle pousse jusqu'au génie le raffinement dans la cruauté aussi bien que dans le plaisir.
Ces réflexions étaàeatr€àle& méeetmixm pour faire reaae^ûr les causes qui hâtèrent la chute de Marthe ? Pour son malheur, elle rencontra fréquemment Raymond, dans ses excursions matinales, au hois. Si, au début de la révolution intérieure que nous essayons de décrire, l'objet de ses désirs n'avait pas pris corps, il n'ôn fut plus ainsi, lorsqu'elle se fut trouvée, pendant de longues heures, avec ce jeune homme ardent, épris, libre, qui s'était offert déjà, avant qu'elle épousât Varades. Elle l'aima, parce qu'elle se sentit aimée comme elle voulait l'être ! Nous n'aurions pas réussi à faire connaître cette nature orgueilleuse, absolue, sensuelle, s'il était besoin de phrases plus longues pour expliquer ce qu'on devine déjà.
Deux mois après leur rencontre, Marthe et Raymond se voyaient tous les jours, dans l'allée solitaire, lieu ordinaire de leurs rendez-vous. Jusqu'à ce moment, des confidences mutuelles sur leur vie, sur le passé, sur leurs espérances, avaient fait tous les frais de leurs entretiens. Aucun d'eux n'avait encore prononcé l'un de ces mots brûlants qui, entre deux êtres jeunes, beaux, révèle soudain l'amour, fait éclater les cœurs. Cependant Raymond adorait Marthe. Elle le
savait, ajimt lu dans son âme tendre, le secret qu'il cachait mal. Mais, lui-môme ne savait rien des sentiments qu*il inspirait. Il cherchait vainement & les deviner. Elle était demeurée împénétrahle, goûtant auprès de son adorateur silencieux, la joie infinie de se sentir maîtresse de lui^ de se convaincre qu'il suffirait d'un geste pour le mettre à ses pieds, dans ses bras savourant voluptueusement son bonheur, dont ^le était sûre, comme ces gourmets qui caressent longtemps du regard un morceau délicat, avant d'y toucher. Elle se laissait stdorer, insensible, en apparence seulement, suivant avec délices tous les progrès de la passion qu'elle partageait, qu'elle voyait s'accroître dei jour en jour.
Un matin, elle se réveilla avec la volonté d*en finir, de prononcer le mot magique qui devait rendre Raymond heureux. Mais, ce mot, elle résolut de ne le dire qu'après avoir écouté les aveux d'un cœur plein d'elle. Elle voulait entendre dans la bouche de son amant, le langage de la passion, avant de répondre. Il lui plaisait de demeurer silencieuse jusqu'au bout, de feindre la surprise, de se laisser désirer, pour éclater enfin dans un transport délirant.
Elle était inquiète cependant, en proie à cer-
tains pressentiments qui s'imposaient à elle, au sein même de sa félicité, et en troublaient le cours. Elle se savait aimée. Mais le serait-elle toujours ? Elle ne voulait se livrer qu'après avoir arraché à Raymond une promesse d'union éternelle. Voudrait-il engager à jamais l'avenir? Néanmoins, elle avait trop de foi dans le pouvoir de ses charmes, pour s'arrêter longtemps à ces pensées. Elle courut à cette entrevue, comme à une fête, ou plutôt, elle y vola, comme à une victoire.
La femme amoureuse se révélait jusque dans les plus petits détails de ses vêtements. Elle avait pris soin de sa beauté comme d'un complice qui devait avoir sa part dans le triomphe. Une toque en paille d'Italie qu'ornaient des rubans de satin jaune clair ; une robe de môme couleur, collante au corsage, dont elle reproduisait lels pures lignes ; nn châle de dentelle noire, roulé, froissé, noué derrière le dos, ne ca^îhant rien des formes de son jeune corps : voilà sa toilette. Toutes ces étoffes criaient, gémissaient sur ses hanches. Il s'en dégar geait des parfums mystérieux. Le sang courait vivement sous la peau de son visage et lui donnait ces teintes roses qui disent la force et la santé. Ses yeux éclataient de la joie d'un amour
qui va s'avouer, humides, nojés dans la âamme du désir.
En la voyant arriver ainsi près de lui, Raymond fiit pris de cette faiblesse qui pousse aux aveux. Il éprouva subitement des besoins de tendresse, des envies folles de couvrir de baisers, tout ce qu'on laissait voir et tout ce qu'il devinait.
Le ciel avait cette teinte bleu foncé qui tourne au gris de fer pendant l'été. Les rayons du soleil faisaient déjà des morsures brûlantes. Mais le feuillage frémissant en apaisait l'intensité. Dans la brume légère du matin, les grains de poussière Yoltigaient comme une pondre d'or emportée dans l'espace. Les oiseaux passaient à tire-d'aile audessus du chemin, voltigeai^it d'an arbre à l'autre, se posaient délicatement sur d'imperceptibles brins d'herbe, ou sur les ûls de fer qui protègent les pelouses contre les pieds des promeneurs. Des lézards buvaient l'air chaud, les yeux écarquiUéf^, immobiles, le corps aplati dans les voluptés de la somnolence. Les coqs et les poules du Jardin d'acclimatation poussaient des cris aigus, auxquels les profondeurs du bois donnaient des sonorités étonnantes. Dans les allées voisines, passaient au galop des chevaux dont le fer résonnait, sec et dur, sur le sol. Tout vivait, tout respirait, Du côté de
Paris, on entendait un murmure sourd, affaibli, le murmure d'un monde qui s'éveille, perçu de loin, à travers les bruits mystérieux d'une végétation qui ne dort jamais.
Ils marchaient silencieux, à côté l'un de l'autre. Marthe avait éloigné ses gens. Ils étaient seuls. Elle entra dans un étroit sentier, qui allait se perdre dans les massifs. Une eau verdâtre courait dans un fossé au-dessus duquel on a jeté un petit pont en pierre. Ce pont était couvert de mousse. Marthe voulut s'asseoir rar le parapet. Raymond demeura debout devant elle, troublé, sous un regard qui ne le quittait ras, qui semblait lui dire : L'heure est venue de parler. Il comprenait la solennité de ce moment, comme s'il eût deviné dans quel but Marthe l'avait rejoint ce jour-là.
Enfin, il eut le courage de la regarder en face. Leurs yeux se rencontrèrent. Aucun d'eux ne les baissa. Et alors, d'une voix tremblante, Raymond dit:
— N'est-ce pas que vous le savez ?
— Oui, je le sais, répondit-elle,
— Je ne suis pas coupable à vos yeux?
— Non.
Cr
Il poussa un cri de joie, prit place à côté d'elle, à peine assis, presque & genoux, s'empara de ses
mains, y jeta son front brûlant. Marthe le laissa faire, heureuse, enivrée, perdue dans une voluptueuse béatitude, ayant tout oublié du passé, ne redoutant rien de l'avenir, ne vivant que pour cette heure suprême. Les résolutions qu'elle avait prises de paraître étonnée, de laisser parler Raymond, avant de révéler son cœur, ces résolutions n'avaient pu tenir contre les douceurs de ce moment, qui rachetait tant de maux. Elle écoutait, sans cacher sa joie, les paroles que son amant mêlait à ses baisers. Il parla longtemps, avec l'éloquence emportée de la passion, dans son premier feu. Il dit ses impressions de tous les jours, ses joies, ses douleurs, ses espérances longtemps combattues, ses craintes toujours vivantes. Il raconta l'histoire éternelle de l'amour.
— Je savais tout cela, répondit Marthe. C'est parce que j'ai voulu l'entendre, que vous me le dites aujourd'hui. J'ai longtemps reculé devant l'instant où nous sommes, parce que je voulais vous connaître, être sûre de vous. Je ne veux pas feindre : je vous aime ! je le dis sans honte, sans trouble, mais non sans émotion. Les promesses que nous allons échanger doivent être éternelles.
€ C'est à ce prix que je serai à vous complote-
ment, tout entière, sans regrets, dans le calme d'une volonté réfléchie. Si vous voulez vous donner à moi pour la vie, si vous m'aimez assez pour me consacrer votre avenir, pour n'avoir des regards, des sourires, un corps, un cœur, que pour moi et uniquement pour moi ; si vous ne redoutez pas de vous lier par des chaînes que la mort seule doit briser, dites-le et je vous appartiens. Autant je serai fiôre de reconnaître en vous un maître adoré parce que je le saurai fidèle, autant je rougirais de céder au caprice d'un moment. Je me donne parce que j'ai le droit de prendre dans ma vie ma part d'amour, ma part de joie, parce que j'y veux compter sur un ami de tous les instants, trouver en lui au besoin un complice, voir sa destinée étroitement unie à la mienne, parce que je veux aimer, être aimée. Éclairée par la cruelle expérience qui jusqu'à ce moment, a tenu mon âme sous le joug d'un impitoyable désespoir, je suis incapar ble de me livrer autrement. Donc, si vous rêvez des amours folles, passagères, partez ; car si vous étiez assez lâche pour vous jouer de moi, pour promettre sans vouloir tenir, vous feriez de Marthe, une femme méchante qui ne reculerait pas devant le crime pour se venger. Avez-vous compris ?
Elle avait ainsi parlé, la bouche sur les yeux de Raymond, d'une voix ferme, sans hésiter. Il plia les genoux jusqu'à terre, et répondit :
— J'ai bien entendu, j'ai bien compris : je reste, Marthe. Au nom d'un amour qui est mon premier amour, qui sera le dernier, je vous engage ma vie ; je vous jure une étemelle fidélité.
Un sourire céleste éclaira le visage de Marthe. Elle ferma les yeux un moment, comme pour se recueillir, pour graver en elle ce qu'elle venait d'entendre. Puis, tout à coup, elle prit la tête de Raymond et la baisa follement.
Depuis la mort de sa mère, Raymond n'habitait nlus l'ermitage de Neuilly. Il avait loué dans les
quartiers neufs, situés derrière la Madeleine, un de ces appartements que le luxe moderne a inventés, dont les proportions étroites, mesquines, sont mal dissimulées par l'abus des dorures. Bans les quatre ou cinq pièces qui le composaient, Raymond avait mis des meubles d'une élégance un peu frelatée, qui est un des signes de ce temps.
Autrefois, le mobilier d'une maison ne se créait que lentement. Les meubles étaient traités en amis, le choix en était long, difficile* Chacun d'eux prenait une place marquée d'avance, n'en changeait plus. On se les transmettait de génération en génération. Au bout d'un siècle, ils étaient respectés à l'égal des souvenirs de famille. La certitude où l'on était de passer sa vie dans la même demeure, donnait un prix inestimable à tout ce qui en forme les accessoires. Ces choses-là ne se voient plus qu'en province. A Paris, la rapidité des fortunes, la fréquence des ruines, la manie funeste des expropriations, devenues un moyen de s'enrichir, ont transformé nos mœurs sur ce point comme sur bien d'autres. Les mobiliers s'improvisent.
En quelques jours, on peut, à prix réduit, se donnorun luxe apparent, un luxe Ruolz. 11 en existe fmr tous les goûts. Ce&t l'industrie moderne
qui a créé le vieux' neuf. On fabrique en quelques semaines des crédences du temps d'Henri III, ou des sièges du temps de Louis XIV, — ce qui fait involontairement songer à ce boutiquier naïf qui avait écrit sur la porte de son magasin : « Fabrique de tapis de Smyrne. > Aussi, nos appartements sont-ils sans grandeur, sans poésie. Les chevaleresques passions d'autrefois n'y seraient plus à leur place. Celles qui s'y déroulent ont pris une physionomie particulière. Elles sont à la mesure du cadre, tous les jours rapetissé. C'est à peine si quelques vieux hôtels restent encore debout dans le faubourg Saint-Germain ou à la place Royale, pour nous permettre de comparer les logements d'aiyourd'hui aux appartements d'autrefois.
Celui de Raymond ne se distinguait en rien de beaucoup d'autres. On y trouvait tout ce qu'un tapissier se charge de vous fournir, contre quelques billets de mille francs.- C'était coquet, mais sans grandeur. Les chambres ressemblaient à des bonbonnières. Aux plafonds, des peintures figuraient des nuages blancs, sur un ciel d'azur. Les papiers qui cachaient les murs, imitaient les cuirs de Cordoue, les tentures en velours. Les rideaux singeaient les beaux lampas qui firent fureur, il y a
trois siècles. Dans le cabinet de travail, étaient suspendus des trophées de vieilles armes, fabriqués dans le faubourg Saint-Antoine. Dans Tantichambre, deux têtes de cerfs, en bois sculpté, avec des yeux en verre. Ainsi de tout le reste. Quelques belles gravures, un bon choix de livres, une douzaine de pièces d'argenterie provenant de la succession de madame Vilmort, des fleurs dans des jardinières, rachetaient la vulgarité de ce mobilier.
C'est là que Raymond attendait Marthe, le lendemain du jour où ils avaient échangé de solennels serments. Levé dès le matin, il orna sa demeure comme un temple. 11 renouvela les fleurs, débarrassa les meubles des housses de toile grise. 11 ne permit aux persiennes de s'ouvrir que pour laisser entrer la lumière indécise d'un demi-jour. 11 renvoya la femme qui le servait. Resté seul, il s'abîma dans l'attente de son bonheur.
Il était une heure lorsque Marthe vint, ayant quitté son mari, aussitôt après le déjeuner. Avant qu'elle eût sonné, Raymond ouvrit. Elle entra, sans parler, marcha devant elle, passa dans la chambre et resta debout.
— Me voilà, dit-elle.
Elle portait une de ces toilettes sombres, sans
éclat, qui permettent à une femme élégante, de traverser ins^rçite la foule, dans les rues. Un voile épais caehsût son visage. Lorsqu'elle le releva l'expression de bonheur et de surprise qui se lisait dans ses yeux, éclaira tout autour d'elle. Raymond voulut tomber à ses pieds ; mais elle s'assît dans un fauteuil, attira son amant contre sa poitrine, aûn de nojer dans les caresseSy le îea qoi brûlait ses lèvres* ,
Ce fut une journée splendide, où le plaisir eat des rages, l'amour des frénésies. Marthe se donna complètement, sans arrière-pensée, sans honte^ mais non sans grâce. Ce n'est que lentement, en parcourant tous les degrés de la passion, en attisant les désirs, qu'elle laissa lire ft son amant éperdu le poème de sa beauté* Il en épela tous les détails avant de la posséder. Marthe appartenait à ce petit nombre de femmes qui, depuis Hélône jusqu'à madame Récamier, ont éblouie le monde par l'idéale perfection de leurs charmes. C^était la première fois qu'elle se livrait, suli^uguée par l'amour. L'accord qui régnait entre sa velouté et les désirs de son amant, eut pour résultat un ravissement, qui, dès cette heure, leur forgea de» chaînes indissolubles.
Aux premières ardeurs de la passion qui éclate.
s^aeéda la'doocear infinie d^ entretiens qni révèlent le coeur, comme le plaisir à révélé le corps. C'est rheure où, dans une voluptueuse sommolence, les amants, ivres de bonheur, échangent, à demi-voix, des paroles tendres comme leurs caresses. Cest rheure où ils se disent le passé, se ratent des serments pour Tavénir, apprennent à se connaître, se livrent une fois de plus Tun El l'autre par ces confidences dont le souvenir semble devoir être étemel. Belle dans son désordre, les cheveux épars, Marthe écoutait Raymond, dont les lèvres laissent échapper le langage qui suit lespremiers enivrements. Elle l'interrompait souvent pour se presser contre lui. Bans cet entretien, ils aarrôtôrent les dispositions de leur existence nouvelle. Marthe voulut que son amant connût tout son passé. Elle ne lui en dissimula rien, pas même les aspirations ambitieuses qui l'avaient poussée sans estime, sans amour, à épouser un homme plus âgé qu'elle de trente ans. Dans ces instants de ravissement, ces révélations n'inspirèrent à Raymond que de la pitié, mais non du mépris. Il fiit décidé qu'il se ferait présenter chez. Varades, afin de voir Marthe tous les jours, sans obstacle comme sans danger.
— Je serai incapa^e, dit-ellô, d'aimer ua
homme sans ambition. Tu t'es mis dans mes mains, tu t'es abandonné & moi. Je te pousserai, je te soutiendrai. Par mes soins, tu dois arriver aux honneurs, à la fortune.
Et au milieu de leurs transports, ils agitèrent des questions bien étrangères à l'amour, des questions d'argent. — Les êtres qui se lient à jamais, qui ne doivent plus avoir de secrets d'aucune espèce l'un pour l'autre, qui s'obligent à se servir, en toutes choses, pour toutes choses, à être des associés autant que des amants, des époux en un mot, se parlent ainsi qu'ils se parlèrent. Puis, Marthe voulut voir la demeure de son ami. Appuyée à son bras, elle parcourut le petit appartement, laissant à sa suite des souvenirs, des traces ineffaçables. Elle en prit possession, car elle se promettait d'y venir souvent. Ce luxe raffiné, moelleux, coquet, si différent des froides splendeurs de l'hôtel Varades, parlait à ses yeux plus qu'à son cœur, chatouillait ses instincts, éveillait en elle des sensualités purement matérielles. Les mœurs modernes ont séparé l'amour des idées de dévouement, de sacrifices. L'allure héroïque, chevaleresque qu'il revêtait autrefois, a disparu pour faire place à des jouissances mesquines, sans grandeur. La passion aujourd'hui a un caractère particulier
UNE FEMME DU MONDE 10î>
d'égoïsme, de vanité, A Tinsu de Marthe et de Raymond, leurs sentiments, dans le milieu où ils se développaient, commencèrent à prendre cette physionomie.
Enfin, au bout de quelques heures, il fallut se^ séparer. Il n'y eut dans leurs adieux ni larmes, ni déchirement. N'avaient-ils pas la certitude de se voir désormais tous les jours ?
Lorsque Marthe se retrouva en présence de son mari, toute sa personne trahissait un enthousiasme, un besoin de vivre, une joie qui frappèrent ce dernier, sans qu'il en pût deviner la cause. Marthe fut affectueuse, presque tendre. La néces-* site d'écarter les soupçons la contraignit à se faire violence. Elle feignit des sentiments qu'elle n'éprou* vait pas. La résignation douloureuse qu'elle avait affectée jusque-là, fit place à une gaieté exagérée,. à des transports dont Yarades s'étonnait d'être l'objet. C'était une première bassesse. Marthe devait en commettre bien d'autres I
A quelques jours de là, Raymond Yilmort trouva facilement Foccasion de se faire présenter è. Varades. Un homme d'affaires avec qui ce dernier avait des relations quotidiennes, se chargea de ce soin. Raymond, grâce à sa situation nouvelle, ami, confident d'un agent de change, pouvait être utile. Il s'entendait aux spéculations. Il s'était en peu de jours, mis au courant de ce métier singulier qui consiste, non pas seulement à acheter des valeurs à bas prix, à les vendre, lorsque le prix en est élevé, mais encore à prévoir les variations qu'elles peuvent subir. Il possédait le sangfroid, la souplesse, la perspicacité, qualités essen-
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tiellement prisées à la Bourse. Il avait su plaire à quelques personnages influents. Yarades comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de lui. Il l'invita à sa table. Raymond se montra complaisant, serviable. Sous le prétexte de procurer quelques distractions à Varies, il proposa une première fois de le conduire au spectacle. Puis, il envoya des coupons de loges, afin que Marthe pût accompagner son mari. Un peu plus tard, il amena dans les théâtres, dans les concerts, partout où il pouvait rejoindre sa maîtresse, un de ses parents qui était marié. La présence d'une femme à côté de Marthe éloigna jusqu'à l'idée d'un soupçon. Six semaines plus tard, la maison de Yarades lui fut complètement ouverte. Alors commencèrent pour ^ eux les aventures tranquilles, banales, de l'adultère bourgeois, tel que l'a fait le temps présent. L'adultère, en effet, n'a plus aujourd'hui le caractère effrayant, terrible qu'il avait autrefois. C'est un accident, ce n'est plus un crime. Cette transformation est l'un des sujets les plus intéressants qui puissent tenter un moraliste. Il est indispensable d'en dire ici quelques mots. Autreibis un mari trompé se vengeait avec éclat. Aujourd'hui, la crainte du ridicule, le soin bien entendu des intérêts matériels, la nécessité de ne
pas compromettre la solidité d'un édifice élevé en commun^ en modifiant les rapports de femme à maii, ont également modifié les dénoûments de ce grand* désastre domestique. Sauf de très-rares exceptions, ces dénoûments ne sont plus ni le duel, ni le meurtre, ni môme les proQôs en séparation, — mais un silence prudent, tout au plus un scandale résultant moins de la faute de la femme, que de la résignation complaisante avec laquelle répoux trahi, souvent par sa faute, accepte l'infamie d'un partage, dont il se dédommage en cherchant au dehors, les plaisirs qu'il ne trouve plus à son foyer. On vit ainsi dix ans, vingt ans. L'éducation des enfants se fait non sans suhir les contrecoups d'une inconduite, dont ils sont parfois les complices innocents, sinon le résultat. Puis, lorsque les époux vieillis, ne trouvant plus autour d'eux que la solitude, éprouvent le besoin de revenir l'un vers l'autre, de regagner la confiance perdue, l'un deux prépare une de ces scènes émouvantes, dont le théâtre contemporain se plaît à donner la reproduction. Au milieu de fausses sentimentalités, on se tend la main, on avoue mutuellement ses fautes, on se réconcilie. D'un commun accord, le passé est oublié. L'horrible malheur qui déshonorait autrefois une maison, n'est plus con- .
sidéré que comme une crise qu'une habile induîg^Mîe doit dénouer.
De tels exemples, devenus de plus en plus fréquents, ne sont pas faits pour inspirer ces terreurs salutaires, résultat des mœnrs d'un autre âge, qui, si elles n'excusaient pas la faute l'ennoblissaient, contenaient en elles un commencement d'expiation. La femme qui trahit la foi conjugale, le mari qui déserte sa maison, ne sont ni méprisés, ni compromis, s'ils y mettent quelque prudence. Uneûiorale fecile, devenue la loi de la société la plus civilisée de l'univers, permet la trahison, l'excuse, ne demandant aux coupables qu'un peu de tenue. Ils n'ont ni vengeance, ni mépris, ni représailles à redouter. Une jeane fille mariée contre son gré, un maa*! qui ne ressent ni affection, ni estime, trouvent aisément à se consoler. Les unions sont faciles, dictées le plus souvent par des raisons étrangères à l'amour, parée qu'on sait que, sans danger, on pourra trouver des compensations et des revanches. Telles sont les idées que la plupart des époux apportent dans le mariage. Comment s'étonner après cela de la nonchalance qu'ils opposent aux entraînements ? Comment s'étonner de la fréquence des chutes ?
L'épouse le plus souvent, va à l'amant comme
à ua plaisir permis. Elle le quitte, le changé, y revient. Parfois, elle le conserve, contracte une union dans le mariage, élève un État dans l'État. Les variations dans l'adultère sont à l'infini. Mais^ sous quelque forme qu'il se présente, son caractère général peut se définir comme suit : absence complète de remords chez la femme ; manque absolu de dignité chez l'amant ; insouciance du mari, s'il ne sait rien ; résignation intéressée, s'il apprend la vérité. C'est, en un mot, la tranquille le crime, l'ordre dans le désordre, à l'amour, la vie de Marthe se transit qu'elle voulût flatter l'orgueil de son it qu'elle cherchât à exalter ses désirs^ dit? upruuva des besoins impérieux de se montrer-,, de se faire admirer, de plaire. On la vit au boiSy belle à émouvoir tous les cœurs, à rendre amoureux tous les hommes, jalouses toutes les femmes. Uettes firent sensation. Inconnue dans cette doré, elle devint un sujet de. curiosité, le fut la surprise lorsqu'on sut que cette adopersonne habitait le quartier Saint-Jacques^ qu'elle était la femme d'un original, d'un ours^ mal léché, dix fois millionnaire, que sa répiitatjpft était sans tache, comme sa beauté était sans défaut. On se rapprocha d'elle. On voulut la connaî-
tre. Les libertins Tirent là une proie facile. Oa tint à honneur de lui être présenté. Plusieurssalons s'ouvrirent à deux battants pour la recevoir. Elle eut des relations, des amis. Elle prit un jour. Lorsque l'hiver arriva, la société parisienne comptait une reine.de plus.
Jusque-là sevrée de plaisirs, Marthe s'y jeta avec emportement. Aimée, heureuse sans remords, riche sans efforts, prodigue sans crainte, elle passa à travers les bals, les concerts, les spectacles, soulevant sur ses pas des admirations, des louan> ges, dont aucune médisance ne troublait le cours^ tant elle mettait de prudence dans ses rapports avec Raymond, tant elle apportait de retenue dans sa conduite.
Cependant, Varades, stupéfait par ces modificar tiens successives, survenues autour de lui, était livré aux sentiments les plus opposés. Flatté des succès de sa femme, il en prenait sa part, tirant vanité des hommages dont elle était l'objet comme s'ils se fussent adressés à lui-même. Après son mariage, la fougue de ses désirs épuisée, il s'était abandonné, sous le coup d'une lassitude singulière, à l'indifférence, presque aux regrets. Maintenant^ en voyant Marthe dans un cadre nouveau, témoin dos admirations que soulevaient sa beauté, sa
IlÔ tTNB FEMME DU MONDE
^^e, il éprouyait encore les même» émotions qu'avant de Tépouser. C'était un regain d'amour. Mais, eu môme temps^ il s'inquiétait des prodi-^ galités de sa femme. Tous les jours, des toilettes nouvelles; des fêtes, tous les soirs^ tantôt chez lui, tantôt chez les autres, des dîners somptaeux, des bals, des concerto, le mouvement fiévreux d'une vie mondaine ; en fallait-il davantage poor alarmer cet être cupide, toujours préoccupé du soin d'accroître ses richesses ? Une seule fois, cependant^ il ^saya d'arrêter ce qu'il appelait un torrent de dépenses. Il formula quelques observations ;. mais dès les premiers mots, Marthe l'arrêta :
— Quel meilleur usage pourriez-vous faire ^^ votre fortune ? demandart-elle. Vous placez votre aident à gros intérêts, soyéz^en sûr, en vous créant des relations qui commencent à faire de vous un personnage. Rien n'en sera perdu. Vous tirerez quelque jour un profit considérable de ce que vous traitez aujourd'hui de prodigalités*
Et comme Varades secouait la tête, n'étant pas convaincu, ^le ajouta :
— D'ailleurs, commettrai-je folies sur folies, que nous n^arriverions pas encore à dép^iser nos revenus.
. — Sans doute, mais nous diminuerions nos
économies annuelles, qui jusqu'ici oat servi à augmenter mon bien.
— Pour qui ? s'écria Marthe.
fit d'un ton plus doux : *•
— N'ôtes-vous pas heureux qu'on me trouTo belle ? SiT0u« ne goûtez pas ce bonheur, c'est que vous êtes atroeement jaloux ou que vous ne m'ai-^ mez pas.
Ces paroles allai^t au corar de Varades. Puis^ tout à coup, Marthe r^rit.
— Au surplus, mon cher, lorsqu*il ne vou»
plaira plus de «ubvenÎT à mes besoins, dites-le. J'y pourvoirai moi-même. Depuis que je suis mariée, j'ai réalisé des économies. Je sanrai leur ^ire rapporter de quoi me suffire. .
Elle ne disait pas que si Yarades la prenait car mot, elle pouvait compter mir Raymond, auquel elle avait confié cet argent et qui en tirait â la Bourse un parti avantageux. Son mari, mis ^i demeure de se prononcer, resta bouche dose. Pendant quelque t^nps, il s^abstint de renouveler ses^ observations. Quant à Raymond, les succès de sa maîlapesse ne l'épouvantaient plus. Au début, il avait redouté d'être sacrifié à cette fièvre de plaisirs. Mais il fut rassuré par ces paroles :
— Laisse-moi faire. Aie confiance ea Marthe..
Je travaille pour notre bonheur à venir, pour notre amour non moins que pour notre fortune. Puis, les fêtes où je cours, ne sont-elles pas autant de moyens de nous rapprocher? Crains-tu que je te -donne un rival ? Connais-moi mieux. Je n'aurai -qu'un seul, qu'un unique amour. C'est toi. Si tu me manquais un jour, je mourrais.
En parlant ainsi, Marthe était sincère. Raymond le comprit. Il imita donc l'exemple qu'elle lui donnait. Il la suivit partout où elle se trouvait, goûtant le bonheur de se savoir adoré par cette femme dont les hommes enviaient les faveurs. Mais bientôt son amour se montra exigeant. Éperdument épris, il eut un de ces caprices moins rares qu'on ne pense dans des liaisons de ce genre. Un jour que, suivant la coutume qu'ils avaient adoptée, Marthe était chez lui, il lui révéla dans un heure d'épanchement, le souci qui le rongeait. I ne pouvait plus vivre en repos, s'il n'avait la cei titude qu'elle lui appartenait uniquement, qu'elne pouvait être à un autre. Il était jaloux de \ rades. Il brûlait de savoir gi les relations entre 1 deux époux allaient jusqu'au dernier degré * l'intimité. Marthe rougit, refusa de répondre, essaya d'apaiser les susceptibilités de son amant. Mais, comme il insistait, elle avoua, non sans
honte, la vérité. Alors, il eut un accès de douleur et d'indignation. Pour la première fois, il manifesta une volonté. Il voulut arracher à Marthe une promesse dont l'exécution devait causer dans leur vie une perturbation profonde.
— C'est impossible, dit Marthe épouvantée. Il me traitera comme la dernière de ses sorvanteSé N'ayant plus rien à ^tendre de moi, il se vengera en ::u'interdisant tout plaisir. Il est homme à me fermer sa bourse. Peut-être ira-t-il chercher 'au dehors ce qu'il ne trouvera plus chez lui : il me donnera une rivale qui le soustraira à mon influence qui dissipera sa fortune.
— Qu'importent ces raisons I II n'y en a pas une qui puisse me convaincre. Si sa vengeance doit t'a|>pauvrir, ne suis-je pas là pour te rendre riche ? Ne sommes-nous pas des associés, des amants auxquels tout doit être commun ? L'argent qu'il te faudra, je te le gagnerai ; mais, par pitié, obéismoi. La pensée qu'un homme, quel qu'il soit, possède les droits, les privilèges que tu m'as donnés, me rend fou.
— Enfant ! ne sais-tu pas que je t'aime, que je n'aime que toi, que je ne l'aime pas, lui ?
— C'esft bien là ce qui donne un caractère odieux aux complaisances que tu lui témoignes I s'écria
Raymond avec l'accent d'un désespoir profond. Ne comprends-tu pas que tu te prostitues en étant à lui, sans amour, le cœur plein de ton amant ? Va I si je ne t'aimais pas, si tu n'étais pour moi qu'un objet de plaisir, qu'un caprice, tu ne m'entendrais pas te parier ainsi. Mais je faimc pour la vie ; je suis éternellement lié & toi. Tu seras ma femme un jour, s'il meurt avant nous. Je ne te veux pas déshonorée.
Après ces paroles, qui lui donnaient la mesure de l'amour dont elle était Pobjet, voyant Raymond verser des larmes, Marthe ne résista plus.
— Tu as raison, mon ami, dit-elle. Je fobéirai.
Elle obéit ; d'où il résulta nne rupture sans éclat, mais profonde, entre elle et son mari, à ]a suite d'une scène dont on nous saura gré de voiler les détails.
La résolution de Marthe, signifiée à son mari^ brutalement, sans détours, avec toute l'énergie qu'y pouvait mettre une femme en révolte contre tous ses devoirs, prête à tout sacrifier à son amant, causa à Varades plus d'irritation que de douleur. Son orgueil souffrit plus que «on cœur. Il entendit ces lèvres, où tant de fois il avait posé les siennes^ lui dire froidement qu'il n'était pas aimé, qu'il ne l'avait jamais été, que désormais, il devait renoncer à user de ses droits. Ces paroles, il les médita pendant plusieurs jours, en se demandant comment il devait y répondre, attendant encore une preuve de repentir, car il ne pouvait croire
que la volonté de sa femme fût inébranlable. Mais lorsqu'il vit qu'elle n'en démordait pas, il résolut de se venger, de tirer parti de la position qui lui était faite. Chose singulière! il ne conçut aucun soupçon injurieux pour Marthe. Dans l'incertitude où il était, c'est mémo à Raymond Vilmort qu'il raconta son malheur, poussant la confiance jusqu'à ne pas redouter le ridicule qui devait ressortir pour lui de cette confidence, si Raymond l'eût divulguée. C'est ainsi que ce dernier fut assuré que sa maîtresse avait exécuté ses désirs. 11 s'abstint toutefois de donner à Varades le conseil que celui-ci lui demandait. Il lui prouva que lui seul pouvait être juge du dénoûment à donner à cette délicate situation. Ce dénoûment ne se fit pas attendre.
Un soir, Marthe rentrait à minuit, seule dans sa voiture, revenant de l'Opéra, où son mari avait refusé de l'accompagner. A sa grande surprise, ce fut lui qui se présenta sur le perron pour la recevoir. Il ouvrit la portière, lui offrit la main que devant ses gens, elle n'osa refuser. Mais, ayant fait quelque pas, elle voulut se rendre dans sa chambre, où elle avait coutume de s'enfermer et dont l'accès était, depuis huit jours, interdit à Varades. Celui-ci la retint.
— Vous devez avoir froid, dit-il, entrons ici. Nous avons à causer.
Il parlait avec une douceur qui surprit Marthe, qui l'alarma. Allait-il se porter à quelque extrémité, afin d'obtenir de force ce qu'il ne pouvait obtenir de gré ? Il ne s'agissait de rien de semblable, comme on le verra. Elle suivit son mari non sans inquiétude.
La robe claire et vaporeuse qu'elle portait ce soir-là était cachée sous une vaste pelisse de cachemire, brodée d'or, doublée de fourrures grisest dont le capuchon, relevé sur sa tête, permettai, -cependant de voir les boucles brunes qui voltigeaient autour de son front, mêlées à quelques grappes de lilas blanc. Elle s'avança jusque vers le feu qui flambait dans l'âtre, présenta à la flamme ses pieds chaussés de bas à jour et de souliers en soie. La robe légèrement relevée, une jambe en avant, une main posée sur le marbre pour se soutenir, est-il une attitude plus gracieuse ? Elle regardait dans la glace qui lui renvoyait son image et lui permettait de voir derrière son ombre, Yarades assis dans son fauteuil, fixant sur elle des yeux avides, exprimant une admiration mêlée de quelque ironie.
— Vous êtes-vous amusée à l'Opéra? demanda-
t-ll, comme pour distraire sa femme, en attendant qu'elle fut prête ^ écouter les choses sérieusâ^ qu'il voulait lui dire.
-^ Où jouait Moïse y répondit-elle.
— Ce n'est pas très-gai, à ee que je crois ?
*— C'est beau surtout.
— ' Àree-YOtts en beaucoup de monde dans votre loge ?
— M. Vilmort, sa cousine madame Sauboanes, «ont venus m'j rejoindre. M. Saubonnes^t amvé tard. J'ai eu quelques visites.
Comme si elle eût pénétré la pensée de soi mari, Marthe, tout en lui répondant avec une enr tière liberté d'esprit, s'éloigna de la cheminée, dégagea sa tète du capuchon qui l'envelo^ait, détacha les agrafes de son manteau, qui glissa sur ses -épaules nues. Elle s'assit en face de Varades, un peu dans l'ombre, pas assez entendant pour qu'à la blanche clarté de la lampe, il ne pot admirer, émergeant d'un nuage de mousseline, iin# «arnation délicate, fine, aux lignes d'une irréprochable pureté, pleine d'éclat. Ah I s'il avait osé, s'il avait conservé quelque espérance, comme en ce moment, fi^misfismt de désirs, il se serait agenouillé, traîné aux pieds de cette créature cruelle^ sans cœur ! Mais il la connaissait tn^ malate-
Bant. Elle n'avait dissimulé ni son mépris, ni son dédain pour lui, — lui à qui elle devait la fortune !
C'est elle qui coupa court à ses réflexions.
— Me direzrvous pourquoi vous ayez voulu me parler ? demanda-t-elle* Il e»t tard. J'ai peu dormi la dernière nuit. Je suis très-lasse.
Il rafiermit sa voix, essaya de regarder sa femme sans se laisser éblouir, et répondit :
. — Vous m'avez fait connaître, il y a peu de jours, vos résolutions* Si vous y persistez, à mo» lour de vous faire connaître les miennes.
— J'attends.
Ce fat dit brièvement, avec une telle insou-^ eîanee, un tel parti pris, que Varades se leva fttrieax.
— Ah ! prenez garde I s'écria-t-il ; ne me pousweUL pas à bout I
— J'attends que vous me fassiez connaître votra ve^onté, reprit-elle avec la môme froideur.
Varades, de 0us en plus irrité, se contint cependant. Il marcha jusqu'au bout du salon, serrant des deux mains sa tête brûlante. Il revint vei-s sa femme.
— Non, dit-il, non, vous ne me ferez pas sortir du calme que je veux, que je dois garder.
Il s'adossa contre la cLôminée, resta debout, et continua :
— La brutale décision que vous avez prise de rompre entre nous les rapports intimes qui existent ordinairement entre mari et femme, m'a mis dans la nécessité de réfléchir assez longuement à la conduite que je devais tenir pour n'être pas ridicule, pour rester digrne. Ce moyen, je crois l'avoir trouvé. D'abord, il est bon que vous n'ignoriez pas qu'il y a eu dans la famille Varades, voici bientôt deux siècles,.une femme qui fut prise du même désir que vous. Seulement, ce désir lui vmt plus tôt qu'il ne vous est venu. Le jour même de ses noces, elle prétendit avoir été mariée contre son gré. Le soir, elle se barricada bel et bien dans sa chambre. Le mari crut à un caprice momentané: il se montra facile. Il passa la nuit dans sa chambre de garçon. Le lendemain, la femme persistant à être farouche, le mari condescendant, les choses allèrent comme la veille. Mais le troisième jour, il dit : « Vous voulez être seule chez vous, € ma mie. Soit. Vous y resterez jusqu'au mo- « ment... > z
— Que fit la femme ? demanda Marthe.
— Elle céda au bout de trois semaines. Sans cela la race des Varades était arrêtée dans son
essor, madame, et je n'aurais pas l'honneur d'être devant vous.
— Plût au ciel ! pensa Marthe, dont le visage restait impénétrable.
— Je me suis demandé, continua Varades, si je n'userais pas d'un moyen semblable. Prisonnière chez vous, peut-être vous seriez-vous promptement montrée docile. Mais de tels procédés me répugnent. J'ai trouvé mieux. Désormais, quoi qu'il m'en coûte, nous vivrons selon votre bon plaisir,. — séparés, bien qu'habitant sous le même toit» Seulement, vous trouverez bon que je mesure mescomplaisances aux vôtres. Vous m'avez dit naguère que vous étiez en mesure de subvenir à vos dépen* ses personnelles, à vos prodigalités, — j'entends par là vos toilettes, vos chevaux, vos voitures,. vos domestiques, les fêtes que vous donnez. — Permettez-moi de vous prendre au mot. J'entends restreindre 1» train de maison, ne plus payer l'entreti^i des bêtes et des gens que vous avez installés ici, réduire à une somme raisonnable, à six mille francs, par exemple, votre toilette, vos dépenses personnelles, reprendre ma vie modeste d'autrefois. En un mot, s'il vous plaît de vivre à ma guise, je pouryoirai à tout. Sinon, si vous. voulez maintenir le luxe ruineux qui règne ici„
iaites-le de vos deniers. Voilà mon dernier mot.
— Je m'y attendais, répondit Marthe, en se levant pour sortir.
Mais elle resta debout, à sa pîace. Varades •continuait :
— Remarquez que je n'en suis arrivé là que poussé à bout, vexé par la brutalité de vos procédés. Que vous m'eussiez contesté certains privilèges, je l'aurais peut-être compris, si vous y iikviez mis quelque délicatesse, si vous aviez laissé une porte ouverte à mes espérances, si, par exemple, vous m'aviez dit qu'à défeut d^a«aour, j'aurais Totre amitié.
— Eh ! monsieur, s'écria Marthe âPVec hautetip,» •c'est là ce que je ne pouvais vous donner, vous le «aviez bien.
' — Pourquoi? fit Varades, dont le visage exprimait une rage con<ientrée. Vou» m'avez épousé pourtant.
— Le mariage n'estjpas nécessairéttient l'amitiéi I^'amitié ne se donne qu'à ceux qu'on estime.
— Et vous ne m'estimez pas! N'ai-je pas fait pourtant tout ce qu'il Mlait pour me flSiire estimer ^ aimer ? N'ai-je pas volé au-devant de vos désir» ? N'ai-je pas cédé à toutes vos fantaisies ?
^ — • Libr« à vo»s de le croire I Moi, je pense
que Yoas n'ayez compris ni les uns ni les autres.
— Que fallait-il donc faire ?
— Ne saviez-vous pas que l'ambition seule m'avait poussée dans vos bras ? Il fallait vous montrer docile à mes volontés, vous laisser diriger dans les voies où je voulais vous conduire, essayer de gagner mon cœur. Au lieu de cela, qu'avez-vous feiit ? Vous vous étonnez de n'avoir pas mon estime ! Ne l'avez-vous pas perdue le jour où vous avez essayé de faire de moi votre maîtresse ? Un désir inassouvi vous a seul décidé à m'épouser. Depuis, avez-vous*essayé de racheter ce que votre conduite avait eu d'horrible ? Non ; vous m'avez tenue, comme un bel oiseau, dans une cage dorée. Vous n'avez pas môme persisté dans votre première passion. Vous m'avez délaissée, livrée à l'isolement, ne me témoignant plus qu'une tendresse banale, créée par l'habitude. Si dans ces derniers temps, l'amour est rentré en vous — je ne dis pas dans votre cœur — c'est parce que vous avez vu quel cas faisait de moi ce monde au milieu duquel vous aviez d'abord refusé de me suivre. Je vous ai fait honneur ; vous êtes revenu à mes pieds. Ne vous étonnez pas si ma pudeur s'est révoltée de n'être dans vos bras qu'un sujet de vanité, qu*un objet de plaisir, si je n'ai plus voulu.
]dO UNS FEMME DU MONDE
YaradeB écoutait, eontenaat  ^caad 'peine sa colère.
Marthe était admirable^ dans sa toilette ^ de soirée, le visage animé, les jeux étincelants, les cheveux en désordre sur ses bras et ses épauleai, éclatants d'une blancheur rose. Il j ôut une minute de silence.
— Au surplus, pourquoi ces reproches ? dit-elle. Je vous ai fait savoir ma volonté. Jb connais la vôtre. Je consens à tout. Nous voilà bien entendus, à moins toutefois que vou£ ne souhaitiez aussi g^ue je quitte votre maison. ^
— Non, certes, s'écria Yarades. Vous j)cœtfiz monnom^ . - ^.
Il redoutait le scandale, et pluj* encore que le scandale, un procès d'où serait résultée pour lui l'obligation de servir à sa femme aine pension alimentaire proportionnée à sa fortune.,
— Je resterai donc, continua Marthe d'une voiiç moins dure ; nos accords demeureront secrets. On ignorera ce qui s'est passé entre noue. On ignor^a que nous nous sommes rendu mutuellement nqtr^ liberté. Dans notre maison, il n'j .aura rien xle changé, sinon que je j^ourvoirai à celles de mes dépenses .que vous ne jugerez pas indispensables. Est-ce bien cela que vous voulez ?
Varades, épouvanté tJe ce sang-froid, alors qu'A •armait cru la placer dans un embarras cruel, inclina la tête sans répondre. Marthe prit sa pelisse sur le fauteuil où elle l'avait laissée, s'en enve^ âôppa.
— Vous ôtee donc bien riche? demanda Varades.
— Je vous ai déjà dit que sur l'argent que vous m'avez donné pendant la première année de mon mariage, n'ayant aucun besoin, puisque j'étais en deuil et que je vivais seule, j'ai réalisé des économies. Vous me permettrez de ne pas pbusfi^ mes confidences au^elà.
. Sans rien ajoirter, elle se dirigea vers la porte. Varades la vit, dans le resplendissement de sa ^râce, marchant avec une élégance parfaite qui mettait en lumière la beauté de son corps. Il fut tout à coup assailli de désirs. La voix brisée par lefi sanglote, il poussa un cri, en étendant les bras.
— Marthe !
Elle se retourna, laissa tomber sur lui un regard où le mépris éclatait & côté de la haine. Puis, reprenant sa marche, elle disparut.
• U resta seul accablé de douleur. Mais, bientM toute .sa ferpeur «e ralluma. Mors, se rappelant qu'au m&msfîd fie sofn jnariage, Marthe, avec
l'apparence du désintéressement, s'était opposée d'une manière formelle, à ce qu'un contrat inteis vînt entre eux, ce qui les plaçait sous le régime de la communauté :
— Malheur de moi ! murmura-t-ll. Si je Tenais à mourir, elle aurait toute ma fortune ! Non ! cela ne sera pas! Je saurai lui en enlever la plus grosse part !
Il regagna sa chambre. Mais, avant de se coucher, il écrivit une courte lettre à Valentine de Chantocé pour lui ordonner de revenir auprès de lui.
A la suite de cette explication, Marthe dormit d'un sommeil agité, souvent interrompu par la violence des préoccupations. qui l'obsédaient. On se tromperait cependant, en supposant qu'elle envisagea sa position, au point de vue de son honneur et de son repos. Elle ne l'examina qu'au point de vue financier. Le lecteur nous pardonnera de l'initier aux calculs qu'elle fit. Il est indispensable, pour l'intelligence du drame domestique que nous racontons, qu'ils trouvent ici une courte place. Les dépenses auxquelles Yarades cessait de pourvoir s'élevaient à soixante mille francs environ. Il y avait dans l'écurie trois chevaux, sous la remise deux voitures, ce qui nécessitait un
cocher, un valet de pied, un palefrenier. Une fois par semaine, Marthe donnait à dîner à douze personnes. Après le dîner elle recevait une assez nombreuse compagnie. — On causait, on jouait, on faisait de la musique ; on dansait quelquefois. — Marthe était abonnée à l'Opéra et aux Italiens. Ajoutez à cela, les toilettes d'une femme à la mode, un séjour de deux mois aux bains de mer ou aux eaux d'Allemagne, l'imprévu, et vous arriverez facilement au chiffre que nous venons dlndiquer.
Pour faire face à ses dépenses, Marthe avait la pension de six mille francs que lui promettait son mari, et Raymond pour le reste. Il est vrai que quelques mois auparavant, elle avait confié à son amant ses économies se montant à quarante mille francs et qui s'élevaient maintenant, grâce à d'heureuses spéculations, à cent vingt mille. Entre les mains d'un homme habile, placé, comme Raymond, à l'affût des événements, cette somme pouvait produire des revenus considérables. Mais, le caractère aléatoire des opérations de Bourse, ne permettant pas de compter d'une manière positive sur ces revenus, Marthene laissa pas que d'être effrayée par l'exiguïté de ses ressources réelles.
Dès le matin, elle courut chez Raymond afin de
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lai exposer son embarras. Complètement avengté par l'amoiir^ le malheuc^ix marchait k un abîme. Mais il ne songeait qu'à prouver son dévouement, qu'à reconnaître ainsi le sacrifice que^ Marthe venait de lui faire^ de son r^os, de la paix de son intérieur. Il examina la situation asas effroi, se fit fort de réaliser des bénéficai qui suffiraient aux besoins communs.
— J'accepte tout de toi, lui dit Marthe. Je ne saurais rougir des bienfaitsr de mon amant, alors^ surtout que ma fortune doit t'appartenir qnelque jiour^ loraquia nous serons mariés.
Raymondy ivre de joie, en se voyant désormais étroitement lié à sa. maîtresse, fût d'avis qu'elle ne devait, rien changer à sa vie, ni rien demaoïder à son marL. Mais, d'aprô» son oonseil, Marthe réoi^nisa s&maisQn. Elle traita âp forftut avec son cocher pour tomt ce qui concernait l'écurie ; avec Chevet pour ses dîners hebdomadaires. S<ni budget fiit aussi soigneusement disenté, réglé', que celui d'un État. Il résulta de ees^ diversr arrangements, une restriction sensible* dans^ 1er dépenses, ausÉi bien qu'un allégement de préoccupatione.
Restait à: vaincre une -deniiôre difficulté. S'IL suffisait à Yaradffis^ de ne pas sn^ïorter les frais des dîners^ df apparat et des sotvéesv ii' ne pouvait
convenir à Marthe d^être seule â en faire les honneurs. C'e^ Rajmond qui profita de la confiance que Varades lui témoignait, pour obtenir dé lui, dans rintérôt des deux époux et de leur réputation, qu'il renipliraft en* public tous* ses devoirs de maître de maison. Varades qui s'était en un an accoutumé au luxe et trouvait commode d'en jouir sans le payer, accéda volontiers à cette demande. Il poussa la générosité jusqu'à prêter à sa femme les écuries de son hôtel, à condition cependant qu'il lui serait permis d'user quelquefois des voitures et des chevaux. Toutes les diverses conditions de ce nouvel état de choses, furent débattues entre lui et sa femme, comme entre des gens d'affaires. Lorsque tout fut réglé au gré des deux parties, Varades couronna ce contrat singulier par ces mots :
— J'aurais maintenant le droit de faire savoir à vos fournisseurs que désormais je ne payerai plus vos dettes. Par égard pour vous, je consens à n'en rien faire. Mais rappeïez-vous que si jamais, vous laissiez une réclamation arriver jusqu'à moi, je n'hésiterais pas. J'agirais de façon à n'être plus Victime de vos fantaisies, alors que vous me traitez non plus en mari, mais en étranger
— Soyez sans crainte à cet égard, répondit
Marthe avec ûerté. Après ce qui s'est passé entre nous, je rougirais d'être votre obligée.
C'est ainsi que sans changement apparent, sans bruit, sans scandale, à l'insu de tous, les liens qui avaient uni Marthe & Yarades furent à jamais brisés
Lorsque Valentine de Chantocé, obéissant aux ordres de son tuteur, vint reprendre sa place à l'hôtel Varades, dix-huit mois s'étaient écoulés depuis qu'elle avait quitté Paris. Elle atteignait sa dix-septième année. Petite, blonde, avec des yeux noirs, ayant plus de grâce que de beauté,
pins de cœur que d'esprit, spirituelle cependant, d'une imagination vive, Valentine, grâce à son h^ireux caractère, promettait d'être un jour une de ces femmes que ceux qui vivent auprès d'elles aiment et considèrent à l'égal d'un trésor précieux. Un long séjoiu> à la campagne avait développé ses forces, remplacé sur son visage les pâleurs maladives de la puberté, par un teint d'une blancheur laiteuse, sur lequel se jouait, comme une légère vapeur, à la surface d'un miroir, la rose couleur d'un sang jeune et pur.
Au milieu des tristesses, des agitations de sa vie, Marthe avait un peu oublié Valentine. Dans ces derniers temps, elle ne lui écrivait plus qu'à de rares intervalles. En la revoyant â l'improviste, elle fut frappée de la trouver telle que nous venons de la dépeindre. Elle éprouva un mouvement d'envie, de dépit ; non certes que rien dans Yalentine pût se comparer au charme imposant de sa beauté ; mais, tant d'innocence, tant de jeunesse éclataient dans ce splendide regard, que Marthe, dévorée de passions, intérieurement vieillie, sentit monter à son cœur le regret de n'être plus à cet âge de sainte ignorance et de paix. Elle dissimula cependant assez cette première impression pour que Valentine n'en devinât rien. Celle-ci
Fembrassa avec effusion, un peu troublée cependant, comme si elle n'osait témoigner à la femme de son tuteur la même confiance, la môme tendresse qu'à Tamie d'autrefois.
— Tu ne savais donc pas que je devais revenir? demanda Valentine, qui avait aperçu sur le visage de Marthe un peu d'étonnement,
— Je l'ignorais.
— Mon tuteur aura voulu te ménager la sut^ prise de mon retour. Il sait combien tu m'aimes. A ce moment, Varades entrait ; — N'est-ce pas, monsieur, que vous avez voulu surprendre Marthe, en ne la préparant pas à me revoir?
— Certainement, répondit Varades. C'est une petite fête que j'ai arrangée à son intention.
— Eh bien, je vous en remercie, s'écria Valentine, qui se pressa contre Marthe pour l'embrasser.
On vint annoncer que lie dîner était servi.
— Sortez-vous ce soir ? demanda Varades & sa femme, pendant le repas.
— Cest mon jour d'Opéra.
— A mon grand regret, je ne pourrai vous accompagner.
— Eh bien, répondit Marthe avec indifiëirence, ce ne sera pas la première fois qa)8^ j^rai seule au théâtre, nf la dernière, apparemment*
— Vous aurez, je l'espère, madame Saubomies pour vous tenir compagnie?
— Sans doute, puisque la loge lui appartient comme à moi.
Valentine avait écouté ce petit dialogue.
— Comment ! Marthe, tu vas à l'Opéra? s'écriat-elle naïvement, partagée entre l'horreur que, grâce aux idées du couvent, lui inspirait ce nom^ et Tenvia secrète qu'elle nourrissait depuis longtemps, de juger par elle-même de la légitimité de 8e& scrupules..
— J'y vais, répondit Marthe, qui sourit de l'étonnem^it de Valentine.
— Cela vous surprend^ Valentine, interrompit Yarades ^l regardant sa femme, comme s'il eût voulu. la mettre dsuis L'embarras et jouir de l'y voir. Sachee donc qujû Marthe a son jour d'Opéra, son jour d'Italiens, son jour de... Elle va dans tous les ihéAiim^ dans 169l balsL C'est une mondaine, en un mot.
— Valentine- sera mondaine, ccmnme moi. Je ne kis' rien que ne fassent beaucoup de jeunes femmes, répondit Marthe;
— Mais, je ne vous adresse pas âe reprocfies,. dit ce dernier.
— Veux-tu m'emmener, ce soir? demanda Valentine.
— Cela me paraît difficile, ma chérie. L'Opéra n'est guère la place d'une jeune fille, surtout un soir de ballet. Plus tard, lorsque tu seras mariée, nous irons ensemble, si tu le veux. Jusque-là, je ne pourrai t'y conduire que très-rarement.
Yalentine baissa la tête et ne répondit gas.
L'entretien changea de siyet.
A huit heures^ Marthe monta dans sa chambre pour s'habiller. Valentine voulut assister & sa toilette. Lorsqu'elle vit son amie prête à partir, parée^ belle, éblouissante, elle ne songea plus à ses regrets, s'abandonnant tout entière à l'admiration qu'elle éprouvait. Marthe l'embrassa, en disant :
— Ne rejoins ton tuteur que lorsque tu auras entendu rouler la voiture. J'ai à lui parler.
Valentine regarda Marthe jusqu'au fond îles yeux.
— Bonsoir! bonsoir! reprit celle-ci, un peu troublée.
Elle s'arrêta dans un petit salon où, après le dîner, Varades avait l'habitude de lire ses journaux. Elle entra brusquement et dit :
— Avez-vous l'intention de garder Valentine à Paris?
— Sans doute, reprit Varades, en laissant tomber le journal sur ses genoux, en ôtant les lunettes à l'aide desquell^ il lisait. Ne suis-je pas son tuteur ?
— Elle ne pouvait être nulle part aussi bien qu'en Touraine. Ici, ce n'est pas vous qui chercherez à lui procurer les distractions de son &ge. Pour moi, vous savez bien que je n'aurai guère le loisir de m'occuper d'elle.
— Comment donc auriez-vous fait si vous aviez eades enfants?
A cette question, Marthe rougit.
— Ma vie aurait été autre alors, répondit-elle; mais je n'en ai pas.
— Eh bien, rassurez-vous, reprit Varades. Je m'occuperai de VaJentine. Je ferai en sorte qu'elle ne languisse pas dans ma maison. Quant à vous, ne trouvez pas mauvais qu'abandonné ainsi que je le suis, j'aie appelé ma pupille auprès de moi. Je ne peux pas non plus vivre seul.
Marthe ût un geste d'impatience. Elle sortit sans prononcer une parole, fermant derrière elle les portes avec fracas. Un sourire moqueur passa sur les lèvres de Varades, au moment où il entendit rouler sur le pavé de la cour la voiture qui emportait sa femme à l'Opéra. Presiiue au même
moment, Valentine vint le r^oindre. Il prit plfitieip Jt causer avec elle. Pour la pEPemiôre îùï&, elle entendit son tuteur s'intéresser à son avenir.
Le lendemain, Marthe ne parut qu'à midi, mais ce fiit pour soartir seule il une heure ; Valentine la vit fort peu. Le soir, Marthe allait au baL Le jour suivant, il y eut grand dîner et réception à l'hôtel Varades. Marthe présenta en termes fort brefs à ses invités la pupille de son mari, qu'elle ^e pouvait leur cacher. La grâce décente, l'attitude modeste de Valentine éveillèrent autour d'elle la sympathie de tous, donnèrent lieu à plus d'une complication. Elle accepta les éloges avec simplicité, un peu surprise parmi ce monde inconnu qui^ dès ce moment, lui causa plus de terreur que d'attrait. Lorsque dix heures sonnèrent, Marthe, qui l'avait à l'avance prévenue qu'une jeune fille n'est pas à sa place dans un bal avant dix-huit ans, lui ût un signe, après lequel Yalentine disparut discrètement pour gagner sa chambre.
On était alors au cœur de l'hiveR Les journées s'écoulaient toutes ainsi, absorbantes ponrJMarthû^ vides pour Valentine. Mie compiûrt adois que celle' à qui elle •donnait autrefois le nom d'amie, ne pa«vait plus lui prodiguer les attentions^ les «oins qui avaient si étroitement nm ImuîB.ûœm^ £Me
^iferma dans le sien la douleur qu'elle ressentit. Elle regretta d'avoir quitté la Touraine, où elle vivait libre, en pleins champs, au milieu def visages amis. Elle ne rechercha plus la société de Marthe, s'abandonna avec indifférence aux soins que lai donnait Varades, et ne goûta d'autres plaisirs que ceux que, dans sa vie solitaire, ella demanda à l'étude, à la lecture, à la musique
. UnB année s'écoula sur laquelle oîl passera rapi- •demfioit. Elle modifia peu la situation tgaai vient «Tiêtace exposée: Lee amounB.adulièreâdEMarrthe suivirent leur cours, sans orages, avec une tiran* '<][ailliié qui semble réservée aux amours légitimes,
Cette femme et son amant s'adoraient sans remords, savouraient leur bonheur ignoré, le mettant, à force de prudence, à l'abri de la curiosité. Tous les jours, Marthe allait passer deux heures chez Raymond. Lui-môme, sous prétexte d'entretenir Varades de ses affaires, la voyait chez elle, tous les matins, à la hâte, en passant. Souvent ils n'échangeaient qu'un mot, un serrement de mains. Mais c'en était assez pour fixer l'heure des rendezvous, pour délibérer de l'emploi de la journée, si leurs occupations mutuelles leur laissaient un supplément de liberté. Lorsque l'été vint, Varades voulut, suivant sa coutume, aller le passer dans ses terres de Normandie. Marthe et Valentine l'accompagnaient. Mais Raymond fut invité à venir les rejoindre. En diverses fois, il passa six semaines à la campagne, auprès de sa maîtresse. Puis, il arriva à celle-ci de venir le trouver à Paris, sous différents prétextes. C'étaient alors des journées de félicité, car ils pouvaient vivre plus longtemps à côté l'un de l'autre. L'hiver revint, les réunit tous les jours, dans alarmes, sans trouble. Il n'y a rien dans ces détails qui ne ressemble à l'histoire ordinaire des liaisons de cette nature.
Au milieu de leur amour, ikap paM^ient pas
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^ Tue lemtB intérêts matëiials. Peu à peu, les nlatioDS de MsA^the s'étîôeQt.étenilneB. Quelques tiommes politiques â^ueniaieiit^eoii «alon, attirés |»r «a grfteiQ. Dans oesibooses oritiqiiies ûù les desdinées .du monde se jouent soit sur un ebamp de bataille, soit autour du tapis ver.t.de la diplomaiie, alors que la fipéculatiion ise ;tient t, l'affût des jâLT^éi^n^tiitfi, Jtfartbe .arra,Qbait è .ses puksaats adojQateo]?^, un mot qui quelquefois était une lumiôce. Coimaissait-elle ain^i quelque nouvelle importante 4^0006 igfnovôa, elle la communiquait û Haymond, qui en faisait la base de ses opérations ânancières. I>& «on côté, il .avait, en suivanrt les conseils de Mwtbe, autant quêter propres inspirations, acquit mpidement cet aplomb qui ea inipofse à la foule. n jouissait dans .le monde d'une considération .particulière^ surtout dans le monde des affaires. A la Bourse, son .opinion «commençait à faire loi. On l'écoutait^ on suivait «es .conseils, on lui témoignait une confiant flatteuse. Il réalisait des gaine •souvent, subissait des pertes quelquefois. Mais ia somme des bénéfices était en définitive, disait-il, supérieure à celle des pertes. Il pouvait suffire à toufi les besoins, ;à ceux de «a prepre ^^ie comme â jQBUBuâe iropuleute vie.de^affibû. jIl;â;e(mond«rart itta]>8eulement Jaloux de dé&avjer seul eon luxe,
mais encore soucieux de son repos. S'il était atteint par un désastre, il lui cachait la vérité, afin de ne lui causer aucune inquiétude. Il voulait être seul à la peine, mais il exigeait qu'ils fussent ensemble au profit. Marthe fut aimé idolâtrément par ce cœur qu'elle avait enivré, par cet homme bon, doux, faible pour elle comme un enfant, digne d'une destinée meilleure. Et, dans le cours de cet amour exalté, jamais une imprudence qui pût compromettre leur bonheur. La renommée de Marthe était plus chère encore à Raymond qu'à elle-même.
Vis-à-vis de Varades, Raymond eut toutes les lâchetés, toutes les bassesses. Il poussa la grandeur, dans l'ignominie, jusqu'à l'héroïsme. Dans l' intérêt de son amour, il avait besoin de conserver toujours la confiance du mari qu'il trompait. Pour atteindre ce but, il abjura les sentiments généreux de sa loyale nature. Il mit l'honneur sous les pieds. Il déploya toutes les ressources de son esprit pour inspirera Varades une amitié inébranlable. Il lui rendit des services, consacra tous ses efforts à lui plaire, se fit aimer de lui. Il but toutes les hontes dans ce rôle infâme et sublime, sans jamais faire entendre à Marthe un mot de lassitude ou de regret. Jamais, elle ne connut par
lui, l'amertume du poison lent, mais sûr, dont il s'abreuvait.
Ces détails serviront à expliquer l'ignorancedans laquelle vivait Varades. S'il avait conçu ua soupçon, ce soupçon se serait porté sur tous les hommes qu'il connaissait, avant de se porter sur Vilmort. Mais il n'en conçut aucun. Est-ce parce qu'il était moins soucieux de son honneur qu'on ne pense ? Est-ce parce qu'il croyait à l'honnêteté de Marthe ? Peut-être pour ces deux causes. Maisc'est aussi parce qu'il avait cherché au dehors une distraction puissante et l'avait trouvée. Una jeune ouvrière, rencontrée un jour de printemps au Luxembourg, nlbdestement installée depuis dans un coin perdue du quartier Latin, consolait Varades à peu de frais. Avec l'administration de ses^ biens, qui prenait la plus grande partie de son temps, cette liaison suffisait pour lui faire oublier ses maux.
Pure au milieu de ces corruptions, Valentino allait sur ses dix-huit ans, sans rien voir, sans rien comprendre, n'ayant rien deviné, sinon que pour des causes qu'elle ignorait, le bonheur n'habitait pas la maison de Varades. Elle occupait sa vie à sa &çon, se contentant de peu, attendant avec impatience, l'âge de sa majorité, n'ayant en vue que
1^ TIWE FEMME 'DtJ MONDB
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cette heure qui la ferait libre. Enfin, liéjà, commençait à s'élever en elle, une voix mystérieuse, «ux suaves aeeeats, — ppemierscliarmes d'un jeune «œup qui e'éveJHe à Famour, — qui pcononçaft -doucemeiH le nom de celui qu'elle n%vait pu voir «uprôs d'elle, eans se ^seniuir ia?oublée. Celui-là, c'était Raymond ! Devons les hommes qui l's^prochaierit, Raymond était assurémeirt le plus noble de cœur. Mie le -trouvait beau, erti bien qu'il ne lui témoignât qu'une pe^litesse indiflférente, elle se «urprenait à i^èver de lui, plus souvent qu'il n^an* i?ait fallu pour son repos.
Les journées passaies^ acinm, sans amener Ses émotioujs imprévues. L^axmée ^i vBnaH de «'^eou- 1er, avait été, en 'quelque «or^ un temps de treize, dans le drame Intime dont 'nous savons entrepr» le récit.
Un jour, vers trois heures, Marthe arriva xfhes Raymond. Il était seul. Il l'attendait. Elle entra dans la chambre, le visage couvert d'un voile épais qui le dérobait à ceux qui la voyaient suivre toœs les j.ours le même chemin. Contrairement à son habitude, Raymond n'érbait f9)B '«Ulé le inaéin, à Phôtel Varadws.
— J«'te croyais malade, dit Marthe, en «b débarrassant de soo chapeau^
UNTE PETkTMB DU MOKDE^ 140'
— Non ! non ! rendit-il, en affeotsoit Hne §ÊÀAié qui n'était ni âanst ae& yeux, ni daius soi^ cœur. J'ai été occupé.
Marthe le regarda en silence. Depuis quelques jears, elle l^ iamimàt gdwcieux, inquïet. Puis, elle se plaça détruit la glace qui surmontait lâ^ ébemmée. D'un air distrait^ elle- arrangea se» cheveux. Raymond suivait chacun de ses mourez m^ta^ essayait de noyer dans lé Bonheur qu'il éprouvait à la voir, le chagrin qui le rongeait.
— J'étais triste, ditril, triste à mourir, sans SKvoir poui»|iïoL« Mais ta présKice' dissipe eettet noire mélancolie. Lorsque tu viens ici, un rayon de honheur y entre avec toi. Tt» m'apportes la sénénité. J'ottMie tout ee qui n'est pas mon amie. Je me sens pénétré d'une ivresse déli^use;^ domme^ ùd» tout ton ^re/ se dégageaient àes parôims bien&isantsw Ah ! (]pieje t'aùne, clvlret femme I...
Il fit un pas au-devant d'elle. Elle n'eut qa^à s» retoumer pou« être eontra^ M. Ell^ pesa ses bras sur les épaalestdi^ son anïant» Oomma si elle eût voulu,; à travers ses yéwty lire J4isqa^au fotsà de son Ame, elle le tiùt immobile so«s som regsord. Il se laissai griser peu à peu. pas \m vutt> de sa maîtresse.
— Marthe l miaraaiHirairML
— Tu m'aimes, répondi1>-elle, je le sens, je le Tois, je le sais. Pourquoi donc as-tu des secrets pour moi ?
— Des secrets ?
— Ne nie pas. Tu n'as pas su dissimuler. Je -devine une douleur cachée. Parle, aie confiance. Tout ne doit-il pas nous être commun, peines et
Joies ?
— Tu te trompes ? repritr-il, je ne te cache rien.
— C'est mal de me résister. Aucune nouvelle, quelle qu'en soit la tristesse, ne saurait m'affliger plus que ton silence.
Et comme elle le vit faiblir :
— Ah I j'avais raison I s'écria-t-elle. Il y a un 43ecret entre nous.
En môme temps, s'éloignant de lui, elle alla s'asseoir dans un fauteuil, où elle resta immobile, les bras croisés sur sa poitrine.
— Puisque tu le veux, dit Raymond d'une voix .altérée, je dirai la vérité. Aussi bien, tôt ou tard, tu l'aurais sue. Le mal est tel que je ne peux plus le réparer. Nous sommes ruinés.
— Ruinés 1 fit-elle en se levant. Ah ! ce n'est qu'un mince malheur. Le mal n'est pas irrépara- Me, L'honneur te reste ; la confiance aussi,
— Je n'ai pas tout dit encore, continua Raymond, en l'interrompant. Le désastre date de quatre mois. Les pertes sont survenues coup sur coup. Il y a des heures où Ton est aveuglé. Je n'ai pas sa prévoir les événements. Tous mes calculs ont été trompés. Trois fois de suite, en usant de mon crédit, en faisant peu à peu argent de tout, j'ai tenu tête à Forage. J'ai payé. Mais, aujourd'hui, je suis à bout. Nous sommes au 28 janvier. J'ai perdu à la Bourse d'hier trente-cinq mille francs. Si je ne paye pas le 5 février, je serai déshonoré. L'édifice que j'avais si laborieusement élevé s'écroulera dans mes mains.
— Tu payeras, répondit Marthe, j'ai mes diamants.
— Jamais ! jamais I s'écria-t-il.
— J'ai mes diamants, ajouta-t-elle sans l'écouter. J'en retirerai une somme supérieure à celle dont tu as besoin. Tu payeras ta dette et tu pourras de nouveau tenter la fortune. Je le veux fitelle avec une autorité à laquelle Raymond n'osa résister.
— Et si je perds ? objecta-t-il timidement.
— Mon mari nous reste.
— Marthe I je t'en supplie, ne parle pas ainsi. Ce serait infâme ?
Elle haussa les épaules et répondit avec force :
— Je serai infâme, s'il le faut !• Qui le saura? M'aimeras-tu moins ? Qu'est-ce q|ii pourrait me retenir?
— L'honneur!
— L'honneur I n'en avons-nous pas depuis long«^ temps violé toutes les lois ? Qu'est-il, lorsqu?iL s'agit de sauver notre amour? L'honneur serait perdu, si ta ruine était rendue puMique, si la ju&tice se mêlait de tes affaires, si on te demandait compte des sommes que tu- m'as données. Jusquelà> nous ne devons désespérer de' rien. Quelque crime que nous puissions commettre, à quelque expédient q^e: nous sofyonB oMigés de recourir, l'honneur sera sauf, si nos malheurs sont ignorés,
Raymond était ^euvanté par la logique implar cable de cette femme, livBée tout entière à la passion. Mais, en môme temps, il était subjuguépar l'ascendant irrésistible qu'elle exerçait air lui. Il baissa la tête sans répondre.. Son silence prouva à. Marthe qu'il acceptait la pr<q)osition qu'elle venait de faire.
Le lendemain, elle vendif ses diamanl^, en remit le prix à Raymond et les remplaça par une parure semblable, en steas. Le 5 février, Raymond paya ses différences à la BoiXrse. A^^ quelques
jeans de là,. comptant que la an du mois s^nènerait une baisse sensible^âl vendit do'la rente, à terme^ pour une somme considérable, avec L'espérance dô^ sê relever d'un* s«il coup. Sans entrer dans lesdétails de cette opération, nous dirons qu'elle teumft si mal, qu?Un mois plutf tard, la situation de Raymond ét^it j^os compro^jaise que jamais* 11 tint cependant encore une semaine. Ënân, une^ affaire aa comptant^ conçue, conclue, liquidée en qinarante-huit heures, le laissa noti^seulement sans ressources, mais ^leore^ insolvable. Il obtint à. gifâyid'peineJiuit jouBs pour se libérer.
Pendsmt tout ce. t^iapa, il n/avSuLt rien dit àE^ Marthe de ses affaires^ donnant à J'amour toutes les heures qu'ils passaient ensemble; Elle iiespeotait son silence, attendant suixieusement une con*^ fidence qu'elle n'osait pro'voqjjaer.. Avant de lut révéler la vérité,. Raymond eut le triste courage d'aller, auprès de Varades implorer un seeoua?s* Vacades refusa^ Il savait que, depuis, quatre mois, la chance avait abandonné Yilmort. Sa confiance était ébranlée;, et il n^était pas homme à se laisser ^aouvoir par l'umque perspective d'un service à. in&dra.
Le même soir, il eut la fantaisie d'accompagner. 8» femme aos IMie&i^. yalentine< était avec eux.
Entre le premier et le second acte, Raymond se montra à Torchestre. Marthe lut sur son visage un découragement profond. D'un signe, qui ne fut compris que de lui, elle l'appela. Varades vit Raymond quitter sa place.
— Je crois que M. Vilmort vient vous présenter «es hommages^ dit-il à sa femme. Je sors un moment. Je ne veux pas le rencontrer ici. Tâchez donc de vous débarrasser de lui. Il est ruiné, complètement ruiné. Je vous plains, ma chère, si c'est lui qui fait valoir vos fonds.
— Eh ! monsieur, faut-il abandonner ses amis dans la mauvaise fortune ? demanda Marthe, qui dévora des larmes de colères.
— Il a voulu m'emprunter de l'argent. Je lui ai refusé. Nous serions gênés en face l'un de l'autre. J'aime autant ne pas me trouver avec lui.
Varades sortit après avoir prononcé ces paroles. Valentine n'en avait rien perdu. Elle se sentait le cœur serré. Lorsque Raymond entra dans la loge où, grâce à un heureux hasard, il n'y avait pas de visiteurs, elle le salua d'un sourire syiiipathique et triste. Raymond s^inclina, essaya de causer de choses indiâérentes. Mais il était visiblement ému.
— J'ai à vous parler, dit tout & coup Marthe.
Elle se leva, et, laissant Yalentine sur le devant de la loge, elle entraîna Raymond dans le fond. Dans ce petit salon à peine éclairée, où nul ne pouvait les voir, ils échangèrent quelques mots.
— Je sais la vérité, dit Marthe.
— Déjà ! s'écria Raymond.
— Mon mari me Ta apprise.
— Je n'wdonc plus rien à cacher. Eh bien, oui, tout est perdu.
Marthe porta à son front ses mains tremblantes.
— Tous les malheurs à la fois I murmurat^lle.
— Qu'est-ce encore ?
A cette question, Marthe répondit d'une voix si éteinte qu'à peine il entendit ; mais il entendit assez pour comprendre. Marthe allait devenir mère.
Il la regarda comme s'il n'eût pas compris. Puis une immense désolation se peignit sur son visage. Marthe en eut pitié.
— Il ne faut pas désespérer. Je saurai nous sauver. •
Il ne saisit que trop le sens de ces horribles paroles^ et sa jalousie se réveillant au milieu de sa douleur :
. — Je te le défends I s'écria-t-il.
— Alors, il &ttt fuir^ répondit-elle froid^ueirt. Tel u^est pas mon avi&. Maiatu e» le ms^tre. Oi^ donne, je t^obéirai.
Toutes les^horreuTff d'une fuite, llnsupportable vie de deux êtres liég Tun à Tautre, souffrant ensemble, obligés de se cacher, montrés au doig^, méprisés ; des jours misérables dans quelque ville d'Angleterre ou. de Belgique,^ Marthe déshonorée, lui-même perdu à jamais : tel fut le spectacle qui se présenta eti quekj^a^ secondes à. Pimaginafcion de Raymond.
— Non ! non ! pas cela, fit-il en gémissant.
Ils étaient debout, en faceïlfuffde Taotre, pâles,
troublés, Marthe rayonnant de besuité sombre, lui éperdu de douleur. C'est elle qui se remit la première. D'une voix caressante et douce elle dit :
— Pauvre enfant; comblai te: voilà feible I Tu ne sais pas vouloir. A moi donc de ne pas perdi%^ la tête dans ce désastre. Il s'^t d^empécheu Itf naufrage de. notre bonheur. Va-tî'en, mon mari, pourrait nous surprendre. Je te verrai demain et je te dirai mieux que mon amottirn.'ajamaiB été plus vivant.
Elle le poussa doucement hors de la loge. II.i^ik tit, n'ayant plur conscience de» se» mouvenoieBis.
Daas le couloir, il se heurta tîontre un homme qif il ne voyait -pas. C'était Varades.
— Maladroit ! fit celui-ci.
A cette apostrophe, Rajmond releva la tête. Un éclair de colère brilla dans ses yeux, mais s'éteignit aussitdi qu'il reconnut Tarades. Il passa, et quitta le théâtre, hébété, stupide^ marchant au hasard devant lui.
Varades rentra dans la loge au moment où commençait le deuxième acte de Rigoletto. S'ad ressaut à sa femme :
— Je viens de rencontrer M. Vilmort. Il était ahuri. Est-ce vous qui l'avez mis dans cet état ?
— Selon votre désir, répondit Marthe, je lui ai fait comprendre qu'il devait modérer ses visites.
— Vous avez bien fait, dit Varades, mis en belle humeur par cette nouvelle.
Et pour la première fois, depuis un an, il sourit à sa femme.
ExL entendant la réponse ^e aelle-ci, ValenrCine, qui jusqu!à ce moment paraissait ne pas volr^ ne pas comprendre ce qui venait de se passer, avait Sfileviâ brosqifimentJbesj.eux. Elle legardartour à toor VaiPaitos rat Jfer-tke, ntMee uifie ex^pcession ,singidiâire, >cam2Xie «i ^aut .^ coup le xroile qui lui dâïobfiitmu m^sts^, s^éiaijb .déoluité. Jusqu'à la
an de la soirée, Marthe témoigna à son mari des attentions auxquelles, depuis longtemps, il n'était plus accoutumé.
Le lendemain, lorïsqu'elle revit son amant, elle lui dit, en souriant tristement :
— Calme tes craintes, rien n'est perdu.
En amour, rien ne rend aussi défiant qu'une première déception, surtout lorsqu'on a passé l'âge des illusion?, dof? enthonsinsmes, alors que le premier feu de la passion est éteint. Varades ne fut pas dupe, un seul instant, de la tendresse soudaine dont Marthe feignit d'être saisie. Cédant à ses instincts dépravés, il s'abandonna complaisam-
ment à Fivresse momentanée qu'elle fit naître dans son cerveau. Mais raisonnant sa faiblesse, il conclut de ce qu'il voyait et devinait, que sa femme, en organisant cette odieuse comédie, ne cherchait qu'à apaiser son essentiment, qu'à le désarmer, pour exploiter sa clémence, parce qu'elle ftvait besoin de lui. Lorsqu'il en fut convaincu, un sentiment d'indicible répugnance s'empara de tout son être. Il se reprocha d'avoir écouté son caprice, de s'être laissé séduire. Puis ses remord» s'apaisèrent. Il se moqua de lui-môme, ne pensa plus à ce qui venait de lui arriver, que comme à une de ces bonnes fortunes que tout homme a dans sa vie, au moins une fois« Mais il s'éloigna brusquement de Marthe, en songeant au passé. Il retourna aux amours faciles, légères, qui, depuis un an, le dédommageaient de ses malheurs domestiques. Tout cela n'avait guère duré plus de huit jours. Marthe se trouva délaissée, avant d'avoir pu réclamer le prix de son infamie. Elle eut la honte de subir les mépris de cet homme qui s'était traîné à ses pieds. Elle ne put sauver Raymond d'une catastrophe devenue inévitable, ni empêcher qu'il ne fût exécuté, — ainsi qu'on dit à la Bourse, — par des créanciers irrités.
Ces malheurs successifs, ces cruels mécomptes
160 tJiïB PEMME DU «ONDE
n'altérèrent pas son amour. Sur les ruines de sa dignité, de sa pudeur, elle resta d€ft)out. Obligée, pour ^oir Raymond, à pljus de ménagements que par le passé, la violence de ses sentiments st'ac^ crut autant que grandiretft les obstacles. Elle n'avait d'aittre appui, ni d'autre ami que son amant. Elle «e donna pour tâche de l'arracher -ft «on abatt^nent, au désespoir, en lui prouvant qtf^il s'exagérait son malheur, que ia destinée n'est pas cruelle <tous les jours, qu'elle Mt surgir des bonheiirs imprévus, des misôj?es les pflus écrasantes;
— ^ Je ne t'abandonne pas, lui disait-elle. Je f)leure aîsrec toi ; mais je veux que*tu partages mes espérances. Oublie le passé dans ^se qu'il j a. de douloureux, pour nei;e souvenir que de ce qu'il a eu de bon. ^Regarde dans l'avenir. Compte sur les iiasards de la vie. Ils sont si grands ! Que peuxtu jpedouter^ Risque noue nous aimons ? Nos malheurs m'ont donné. des foroes noirvelles. Fais appel ^ tous les tiennes. Secoue Ja tristesse. Ne «onge qu'à notre amour, et tu seras heurenx.
Souvent répétées, jees «paroles mêlées à de tendres caresses, à des pi?euves d'une ardente affection, jfiiiiGigïàmni leur but. iRe^mond i^prit.oourage. Tl chercha à refeiresa posHion, «evit- quelques an^ qiiiine rfilband-onnsoent .pas et "travailla avec achar-
UNE FEMME DU MONDE IGl
nement à l'édifice de la fortune qu'il fallait recojistmire. Marthe, de son côté, renonça provisoirement à une partie de son luxe, restreignit ses dépenses, prit des engagements pour payer ses dettes. Elle ne voulait pas se trouver dans la nécessité de se traîner aux pieds de son mari, pour hii arracher quelques écus, ou de s'introduire dans son cabinet pour le voler, ainsi qu'elle en avait eu latentation^ alors qu'elle cherchait à sauver Raymond de la ruine. Elle venait de subir une humiliation trop cruelle, pour s'y exposer de nouveau. D'ailleurs, elle était à la veille de pouvoir expliquer de la manière la plus naturelle, les modifications qu'elle venait d'introduire dans sa vie.
Deux mois après la soirée du Théâtre-Italien, au commencement du printemps, elle annonça sa grossesse à son mari et à ses amis. Cette nouvelle fit vibrer dans le cœur de Varades des accents inconnus. L'idée de la paternité se présenta à cet être positif dans un cadre poétique, charmant. La première surprise passée, lorsqu'il se fut accoutumé à cette perspective si étrange pour lui, il forma des plans sans nombre pour l'avenir. Il nagea bientôt dans des espérances souriantes, au sein d'une félicité infinie. Son caractère grossier s'assouplit, son esprit s'éclaira, son âme se déten-
162 TJNB FBMME DU MONDE
dit. Il fut un homme nouTeaa. On le vit tout à coup devenir, bon, humain, pres(j^ tendre. Marthe fut la premiôro à s'aperceroir de ce changement, à en ressentir les effets. Son mari i'etttoara de soins, lui téntoigna une aâectioa d^;agée des formes un peu brutales qui en avaient fait jusqu'à ce moment, plus une injure qu'un hommage, lui rendit les privilèges, les droits dont elle était privée. Il apprit à respecter dans sa femme, la mère de son enfant. Il cadenassa le passé dans on oubli profond. Il fit & Valeatine, avec laquelle il parlait plus librement qu'avec Mail^he, des confidences dont son coeur trop plein éprouvait le besoin. Il désirait un fils, afin que son noim se perpétuât. 11 n'avait jamais été plus heureux d'être riche. Il rêvait pour son héritier des destinées glorieuses.
En d'autres circonstances, Marthe aurait pu se laisser émouvoir par ces témoignages de sentiments si légitimes et si louables. Mais, entre elle et son mari, il y avait un abîme que rieai ne pouvait plus combler. Elle traita d'égoîsme oi^eilleux, l'expression d'une joie qui la blessait. A part soi, elle s'irrita des prétentions quo Varades exerçait déjà à propos d'un enfant sur lequel, selon elle, il n'avait aucun droit. Elle se froissa des at-
UNE FBMMB DU MONDB 163
tentions dont elle était l'objet, qui s'adressaient, non k la femme, mais à la mère. Néanmoins, elle eut le courage de ne pas trahir ses colères. Elle les contint dans son coeur.
Le premier usage qu'elle fit de la puissance nou- Telle que lui donnait son état, fut de r^ser de partir pour la campagne, À l'époque où Yarades avait coutume d'aller s'y installer. Maintenant que Raymond, brouillé avec son mari, ne pouvait plus la suivre^ die ne voulait pas quitter Paris, estimant que sa présence était nécessaire à son amant, redoutant, comme un sacriâce au-dessus de ses forces, une séparation de plusieurs mois. Yarades, a£n de ne pas contrarier ses désirs, céda, sans en rechercher la cause. Elle resta donc à Paris. Yalentine 6e sacrifia pour ne pas abandonner Marthe. Quanta Yarades, dont la présence était nécessaire dans ses propriétés à cette époque de l'année, il y âasait de fréquentes excursions. Mais à peine parti, il avait hâte de revenir.
Marthe continua & voir Raymond presque tous les jours. Il se réjouissait, lui aussi, de l'événement qui allait établir entre eux un lien plus étroit que tous les autres. Mais il enviait le sort de Yarades, qui vivrait auprès de l'enfant, qui rélèverait à sa guise.
— Ne crains rien, disait Marthe, je relèverai pour toi. C'est toi qu'il aimera, puisque c'est toi que j'aime.
Elle eut une grossesse heureuse, sans douleurs, sans malaise, qui n'altéra pas sa beauté, ainsi •qu'elle l'avait redouté d'abord. Six mois s'écoulèrent. Elle sentit approcher le terme solennel. Elle dut s'interdire de longues marches, aussi bien que les promenades en voiture. Elle vint une dernière iois chez Raymond, dont elle devait vivre séparé, pendant plusieurs semaines. Leurs adieux furent iristes. Marthe était en proie à de sombres pressentiments.
— Tu ne seras pas auprès de moi I dit-elle. Si j'allais mourrir sans te revoir I
— Tais-toi ! par pitié, ne parle pas ainsi I Elle regretta d'avoir alarmé Raymond et voulut le rassurer.
— Oui, tu as raison. Je ne veux pas mourir.
Sois sans crainte, je vivrai dans l'espoir de te re- Toir bientôt.
Puis, ils arrêtèrent quelques dispositions, afin de pouvoir s'écrire librement. Il n'était pas facile à Marthe, dont personne autour d'elle ne connaissait les secrets, de recevoir des lettres de Raymond, sans éveiller des soupçons.
— Je t'écrirai tous les jours, lui dit-elle. En to^ parlant de mon amour, je me consolerai de ne paste voir. Pour toi, ne m'écris que si tu le juges impérieusement nécessaire. Dans ce cas, adressetes lettres à Valentine. Je la préviendrai, car nous aurons besoin d'elle.
— Ne redoutes-tu rien de sa part ? demanda- Raymond inquiet.
Marthe le rassura par un sourire. Ils se séparèrent.
Le lendemain et les jours suivants, en dépit de. quelques malaises, Marthe exerça assez d'empire sur elle-même, pour se forcer à sortir, alléguant la nécessité de faire de l'exercice, de se distraire. Mais ses promenades imprudentes n'avaient d'autre but que de lui permettre de passer devant un bureau de poste et d'envoyer à Raymond des lettres passionnées. A quelques jours de là, ellefot prise des premières douleurs, condamnée à garder la chambre. Enfin elle accoucha d'un gar^çon, à la grande joie de Varades.
Lorsqu'elle fut un peu remise de la violente émotion qu'elle venait de subir, après quelques heures de repos, elle voulut voir l'enfant. La nourrice le lui apporta. Elle le regarda pendant longtemps, comme pour découvrir sur ses trait»^
encore mal formés, quelque ressemblance ayec Raymond. Puis le pressant eontre sa poitrine :
— Ah ! cher être, murmura-t-elle, tu es bien r^fetnt de l'amour I — Alors, appelant Yalentine auprès de son lit : — Écris esï mon nom à M. Vilmort, dit-elle, pour lui apprendre que j'ai un fils et que ma santé est bonne. — Et comme Yal^itine, tout en se préparant à lui obéir, la regardait Aveo tristesse, elle ajouta : — Ton tuteur ne veut plus voir M. Vilmort. Mais moi, je ne puis oublier que sa mère était ma meilleure amie«
Yalentine feignit d'aœeptcff cette explication. Elle traça quelques lignes à l'adresse de Raymond ; elle sortit ensuite, afin de faire partir ellemême ce billet. Un peu plus tard, elle reçai une lettre pour Marthe. C'était la troisième qui depuis quinze jours arrivait ainsi. Comme elle l'avait ÉBut pour les deux autres, elle la remit à Marthe, qui se troubla en la recevant. Yalentine feignit encore •de ne rien comprendre.
Il était sept heures du soir. Dans une chambre de l'hôtel Varades, Marthe, accouchée depuis un mois, reposait étendue sur une chaise longue. Une garde-malade allait et venait autour d'elle, avec la sollicitude obligée que déploient dans ces circonstances, les femmes dont on paye le dévouement. Valentine était assise là, n'ayant pas voulu quitter son amie, veillant à la fois sur la mère et sur l'enfant. Tous les traits de la jeune fille étaient empreints de tristesse. Son visage ne reflétait plus cette tranquille sérénité qui naguère en accroissait ^e charme. Tout y disait les peines d'un cœur malade, irrité, alanguî, cruellement frappé. Que se
passait-il donc? Quel chagrin était tombé sur cette âme née d'hier ?
Nous l'avons déjà dit. Valentine aimait Raymond Vilmort. Mais depuis quelques jours, son amour avait été mis à une épreuve cruelle. Quelque inexpérimentée qu'elle fût, elle ne pouvait voir froidement les relations qui régnaient entre Marthe et Raymond. Les billets qu'elle avait écrits pour être agréable à madame Varades, ceux qu'elle avait reçus afin de les lui remettre, étaient suffisants, en dépit de leur langage mystérieux, pour éveiller ses soupçons et sa jalousie. Elle était trop pure pour deviner la profondeur de l'abîme qu'elle côtoyait à son insu. Mais elle pressentait un mystère coupable dont son honnêteté s'alarmait, encore qu'elle n'en eût rien compris, et dont son amour secret s'inquiétait plus qu'elle n'osait se l'avouer.
A l'heure où nous la trouvons assise auprès de Marthe, elle allait être soumise à une secousse plus douloureuse encore. La veille de ce jour, Varades était parti pour la Normandie, où il devait, à ce qu'il dit, rester quarante-huit heures. Il eut à peine disparu, que Marthe, dont la santé s'améliorait, et que son médecin avait autorisée à faire quelques pas dans sa chambre, écrivit à Ray-
mond une longue lettre que Valentine fut chargée d'envoyer. Puis, elle dit à la jeune fille :
— Ton tuteur quitte Pari^. Je veux profiter de son absence pour voir M. Vilmort. Je l'ai mandé. Jl viendra demain dans la soirée. Il se trouvera, à l'heure que je lui indique, devant la petite porte du jardin. J'attends de toi que tu éloignes les domestiques, afin de pouvoir aller lui ouvrir et l'introduire ici sans qu'il soit vu.
Valentine poussa un cri de terreur et de surprise.
— Marthe! Marthe! es-tu folle? As-tu réfléchi aux dangers auxquels tu t'exposes?
— Quels dangers? demanda Marthe avec calme.
— Ton mari peut savoir... !
— Mon mari sera absent. Personne ne connaîtra eette visite, reprit Marthe, qui, trouvant pour la première fois, dans Valentine, une sorte de résistance à ses désirs, se demandait, non sans inquiétude, si la jeune fille avait pénétré son secret. Aussi, comme si, en présence de soupçons qu'elle devinait, elle avait voulu se justifier, elle
^ ajouta :
— D'ailleurs, quel mal y art-il dans tout cela? Madame Vilmort était mon amie. Chargé de mes intérêts, — et cela est à la connaissance de
mon mari, quoique je ne le lui aie jamais dit, — son fils exprime le désir de me voir. Je le reçois. Où est la faute? Est-elle dans la précaution " que je prends pour ne pas déplaire à M. Varades, qui a rompu toutes relations avec M. Vilmort, depuis qu'il le sait ruiné?
— Je ne suis qu'une fillette inexpérimentée, objecta Valentine, avec une timidité plus feinte que réelle. Mais il me semble que cette visite mystérieuse est imprudente ; que plus tu te caches pour recevoir M. Vilmort, plus ta dignité peut avoir à souffrir de votre entrevue.
— Refuses-tu de me servir? demanda froidement Marthe, en fixant sur son amie un regard profond.
— Je le devrais, répondit celle-ci en baissant les yeux.
— Soit ; je me passerai de ton secours. Je mettrai ma femme de chambre dans le secret, et, moyennant quelque argent, j'achèterai son silence, Valentine voulut répondre, mais Marthe Ten empêcha en continuant :
— Seulement, Valentine, descends en toimême ; cherches-y la cause des scrupules soudains que tu viens d'exprimer, et tu verras que ce n'est pas le souci de ma dignité qui te les inspire,
mais ta jalousie. Tu aimes M. Yilmort, et tu es jalouse, parce. que tu soupçonnes des choses qui ne sont pas.
A ces mots, Yaleniîne pâlit. Pendant cinq minâtes, elle demeura silencieuse, oppressée, en jffoie à un trouble extrême. Puis, elle dit d'une voix lente et navrée :
— Tu te trompes, Marthe, Ce n'est pas la jaloc^e qui m'inspire ces scrupules, mais le seul souci de ta dignité, de ta réputation. Je te blâme d'accomplir une action môme innocente , alors qu'elle ne peut avoir que des apparences compromettantes et coupables. Mais ton honneur m'est aussi ch«r que le mien, et pour te le prouver, j'accepte la mission dont tu me charges. Je ne Twix pas que tu mettes ta femme de chambre dans un semblable secret. Demain, c'est moi qui, à mes risques et périls, introduirai M. Vilmort ici.
Ayant prononcé ces paroles, Valentine quitta Marthe à la hâte, car sa faiblesse était grande, et elle allait se trahir. Elle s'enferma dans sa chambre, et fondit en larmes, épouvantée de la perspicacité avec laquelle Marthe avait découvert la mérité.
Quant à celle-ci, elle se dit en la voyant sortir:
— Comme elle aime Raymond sans s'en douter l
Maïs elle constata ce fait sans jalousie, sans colère, et tomba dans une méditation profonde.
C'est à la suite de cet entretien, que, le lendemain, Valentine attendait tristement Raymond, rêveuse, tremblante, ne sentant que trop qu'elle trempait les mains dans une méchante action, irritée en môme temps, sans oser se l'avouer, d'ouvrir elle-même, à celui qu'elle aimait, la maison de Marthe.
A huit heures, Marthe sortit tout à coup de son assoupissement. Sur un signe d'elle, Valentine se leva, donna un ordre à la femme qui soignait l'accouchée, et qui passa dans une chambre éloignée, où se trouvaient l'enfant et la uourrice. Alors, Valentine descendit. Par ses soins, les gens de l'hêtel avaient été envoyés au dehors. Le concierge sommeillait dans sa loge. Elle put donc, sans être vue, traverser la cour, gagner le jardin, arriver jusqu'à une petite porte qui s'ouvrait sur la rue Saint-Jacques, à l'extrémité du mur qui séparait cette rue du jardin. La nuit était fraîche; une brise assez forte secouait les arbres. Une lune claire permettait de distinguer les objets autour de soi.
Valentine attendait depuis cinq minutes, lors-
que deux coups résonnèrent contre la porte. C'était le signal.
— Est-ce vous, monsieur Vilmort? demanda Valent ine, d'une voix étranglée par l'émotion.
Et sans attendre la réponse, elle mit en tremblant la clef dans la serrure rouillée. Elle ne parvint à l'y faire mouvoir, qu'après plusieurs efforts infructueux. Enûn, elle put tirer à elle la porte qui, n'ayant pas tourné depuis longtemps sur ses gonds, résista d'abord, mais céda ensuite, Raymond l'ayant de son côté poussé avec force.
— Me voilà, mademoiselle, dit-il en franchissant le seuil. Soyez sans inquiétude.
Et il referma vivement la porte derrière lui. Ils restèrent quelques secondes immobiles, debout l'un devant l'autre.
— Venez, monsieur, venez, s'écria Valentine, recouvrant la première son sang-froid.
Raymond lui offrit son bras. Elle s'y appuya légèrement, envahie tout à coup par une ivresse étrange, qui ût succéder la plus délicieuse des sensations aux tourments par lesquels elle venait de passer.
— Comment va madame Varades? demanda Raymond.
— Bien, monsieur. Vous allez la voir.
174 CNE FEMMB DU MONDE
Ayant ainsi parlé, Valentine se tut, ne trouvant plus un mot à sgouter. Mais soudain elle s'arrêta. Son bras se détacha de celui de Raymond. Elle joignit les mains et dit :
— Ah î par pitié, monsieur, n'y allez pas. Partez. Votre présence ici est un crime. Je le vois, je le sens, je le sais. Partez, je vous en supplie.
A la blanche clarté de la nuit, Raymond la regarda avec étonnement.
— Un crime, vous vous trompez, mademoiselle. Et il ajouta : M. Varades est-il donc de retour?
— Non, monsieur. Mais, en son absence, vous ae devez pas être ici. C'est une imprudence qui peut nous perdre tous les trois.
Raymond se méprit au sens de ses paroles. Il crut que, cédant à un sentiment d'égoïsme, Valentine redoutait d'être compromise dans cette aventure.
— « Je comprends vos alarmes, mademoiselle, répondit-il, et je veux les calmer. Ne me suivez pas. Je saurai trouver la chambre de madame Varades sans votre secours, et si, du moins, qr^lque accident survient, je n'aurai pas le regrtc de vous y avoir exposée.
— Vous ne m'avez pas comprise, monsieur, fit
Valentine. Ce n'est pas pour moi que je redoute un danger. Suivez-moi.
Elle marcka rapidement vers la maison, silencieuse, mais le cœur bouleversé, plein d'amour conteuu^ prêt à éclater sous cette pression douloureuse. Quelques minutes après, ils pénétraient dans la chambre de Marthe.
— Merci, Valentine, murmura celle-ci, esk voyant apparaître Raymond.
Valentine ne répondit pas. Le regard attristé, elle traversa la chambre et disparut, laissant ensemble les deux amants.
Restés seuls, ils ne purent retenir un cri do joie ; Raymond s'élança vers Marthe, entoura do ses bras ce corps adoré, couvrit son front et ses yeux de baisers. Ce premier transport apaisé, leurs mains s'entrelacèrent, et il l'écouta avec ivresse.
— J'aurais voulu te montrer notre enfant, ditelle d'abord ; mais je n'aurais pu le faire sans t'exposer à être découvert. Aussitôt que je pourrai sortir, je le conduirai af*Jardin du Luxembourg. Tu le verras dans les bribs de sa nourrice.
— Aujourd'hui, c'est pour toi que je suis venu,, et pour toi seule.
— Tu dois me trouver changée.
— Jamais tu n'as été plus belle,
— Dis-tu vrai ?
— Interroge mes yeux ; ils te répondront.
Ils parlèrent ainsi, s'égarant dans un de ces entretiens chers aux amants. Ils se promettaient de recommencer bientôt la vie d'autrefois. Ils se juraient de s'aimer encore, de s'aimer toi^jours. Une heure s'écoula avec la rapidité d'une minute.
Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement. Varades entra. Il ne s'était pas arrêté en Normandie. La fatalité voulait qu'il arrivât avant d'être attendu.
Un bougeoir dans une main, sa valise dans l'autre, il resta sur le seuil de la chambre comme un homme auquel les bandits barrent son chemin^ fpaj^ de stupéfaction, de colère, d'épouvante. Raymond se redressa vivement. Marthe poussa un cri étouffé. Ce fut un coup foudroyant. Mais avaat qu'aucun des trois personnages eût formulé sa pensée, Yalentine apparut à son tour, pâle, les yeux hagards.
En voyant son tuteur, elle sembla hésiter ; puis, s'adressant à lui :
— M. Vilmort est mon amant, dit-elle d'une voix étouffée. Je l'ai conduit auprès de Marthe, afin quUl la décidât à vous demander ma main.
A leur insu, elle avait veillé sur eux pour empêcher qu'on les surprit. Mais son dévouement venait d'être mis en défaut par l'arrivée imprévue de son tuteur. Elle avait reconnu ses pas, trop tard pour prévenir Marthe et faire fuir Raymond. Au moment où elle eaitrait dans la chambre par une porte, Yarades entrait par l'autre. Alors, dans nne rapide pensée^ elle comprit la grandeur de leur péril et la nécessité de les y arracher. Elle le comprit instinctivement, sans rien savoir de ce qu'ils s'étaient dit.
Ce n'est pas seulement parce qu'elle était l'amie
de Marthe, c'est aussi, et plus encore, parce qu'elle aimait Raymond. En quelques instants, en dépit de son trouble extérieur, elle avait raisonné avec la froideur et la logique, qui sont, habituellement, le résultat de longues méditations. Elle s'était dit qu'en les sauvant ainsi, l'un et l'autre de ce danger immédiat, elle les arrachait encore, s'ils étaient coupables ou sur le point de le devenir, à des dangers futurs. Et puis, elle aimait, et si Marthe aimait comme, elle, c'était en trahissant tous ses devoirs.
Elle jugea donc que son intervention avait quelque chose de providentiel. La passion ouvrit à son imagination et à son cœur de^ mondes inconnus. Soustraire Marthe aux soupçons de son mari ; la mettre dans la nécessité de rompre avec Raymond ; clore d'un seul coup, brutalement, une liaison dont elle ne soupçonnait pas l'étendue ; en môme temps nouer eptre elle-même et Raymond, des liens indissolubles ; l'engager d'honneur avec elle; se donner ainsi pour mari l'homme qu'elle adorait, sans se demander si jamais il lui pardonnerait cette contrainte ; forcer Marthe à rentrer dans le devoir ; sauver Varades d'un grand désastre domestique, Marthe et Raymond du déshonneur ; voilà quel but lui apparut. Ce fut un mélange
d'abnégation et d'égoisme. Également inspirée par Pamour et par Tamitié, elle se jeta folle, éperdue, anîourense, dans ce drame qu'elle seule pouvait dénouer paciâquement, n'hésitant pas à se couvrir de honte aux yeux de son tuteur, ne regardant ni devant ni derrière elle, n'ayant en vue que les péripéties de l'heure présente, et trouvant encore une âpre volupté dans le sacrifice spontané de son honneur.
Alarmée et touchée à la fois, par cet acte de dévouement, Marthe y répondit par un regard empreint de reconnaissance et de surprise.
Yilmort, stupéfait, baissa la tête. Quant à Varades, il promena sur les deux femmes et sur Raymond ses yeux, où déjà se lisait le soulagement que cette déclaration venait de faire succéder à sa première douleur. Puis, sous le coup d'une inspiration soudaine, il dit à Yalentine :
— Lui I votre amant I Depuis quand ?
— Depuis dix mois, répondit-elle.
— Ah I malheureiise enfant, s'écria-t-il ; il vous a séduite le lendemain du jour où sa ruine a été consommée ! Il convoitait votre fortune.
Raymond s'élança sur Varades, D'un geste, Valentine l'arrêta.
— Je connaissais sa ruine, reprit-elle, et je
180 UNB VEUUE DU MONDE
alignerais rien de ce que vous crojez me révéler, lorsque je me suis donnée.
Elle accentua ces paroles av^ une éner{>e telle, que Yarades les répéta machinalement.
Il j eut un moment de silence et d'horrible anxiété. Enfin, Varades parut prendre une décision. S'adressant à Raymond :
— Si vous êtes un honnête homme et non un infâme séducteur, vous devez savoir, monsieur, ce qu'il vous reste à faire.
Et sans rien ajouter, il sortit brusquement.
Marthe releva la tête et regarda son amant.
Elle était p&le comme un cadavre. Quant à Raymond, il demeura silencieux, inerte, stupide. Var lentine fit un pas vers eux.
— Il fallait vous sauver, dit-elle, comme si elle eût imploré tm pardon ; je n'ai pas eu le choix des moyens.
A son tour, elle sortit. Marthe la suivit des yeux, et un étrange sourire succéda sur son visage à l'expression de terreur que l'entrée imprévue de Varades y avait mise.
Dix minutes après, les amants, laissés seuls, n'avaient pas changé de place. Raymond était encore debout au milieu de la chambre, les yeux baissés, en proie aux plus sombres pensées ; Mar-
the, debout aussi à côté de lui, le regard et Pesprit perdu dans une rêverie profonde. Enfin, Raymond osa lever la tête. Il regarda sa maîtresse et dit :
— N'est-ce pas que c'est afirèux f
— Parle à voix basse, répondit-elle. On pourrait nous entendre. Peut-être on nous épie.
— Que Mre ? reprit-il, en se rapprochant d'elle.
— Valentine veillait, dit Marthe. Elle s'est sacrifiée pour nous.
— Ce sacrifice était inutile, s'écria Raymond, à qui sa maîtresse fut obligée de nouveau de recommander le silence. Le danger n'était pas aussi grand qu'elle l'a cru.
Marthe secoua la tête.
— Le danger était très-grand, fit-elle. Tu étais à mes pi^s, presque dans mes bras, lorsque mon mari est entré. Il a tout vu. Sans Valentine, sa «olère allait nous séparer à jamais, et nous obliger à fuir.
— Mais que faire ? demanda encore Raymond.
Autour de moi, je ne vois que précipices et pièges. ]^ il répéta : Que faire ?
— Ne la devines-tu pas ?
Il réi)ondit négativement. Elle reprit :
— n feut épouser Valentine.
A ceg mots, Raymond recula épouvanté
— Mais c'est on crime que tu me proposes, car je ne veux pas croire que ce soit une séparation.
— Non I non I pas une séparation, fit Marthe d'un ton ironique.
— Eh hien, c'est un crime.
— Je ne le sais pas moins que toi, et je dis encore : il faut épouser Valentine. C'est un malheur épouvantable, horrible, une résolution odieuse. Mais vois-tu un autre moyen de nous sauver ? — Et comme il ne répondait pas, elle continua. — Trois partis s'offrent & nous : Déclarer que Valentine a menti, qu'innocente, elle s'est déshonorée. Mais c'est un aveu, cela ! En veux-tu subir les suites ? Tu peux encore laisser croire qu'elle a dit la vérité et refuser de l'épouser. Mais aux yeux de Varades tu seras un être vil, méprisable, un infâme séducteur, telle est son expression. Tu seras à jamais chassé d'ici. Dès lors, que reste-t-il à faire, sinon ce que je propose ?
— ^ Avouer que Valentine a menti, et nous enfuir.
— Et notre enfant ? Crois-tu que nous pouvons l'emporter, le cacher, assez loin pour qu'on ne vienne pas nous l'arracher ?
Raymond se laissa choir sur une chaise» en
poussant un gémissement. Martha haussa les épaules, le regarda pleurer, puis d'une voix douce, elle rappela. Il se rapprocha d'elle. Alors, lui montrant la chaise longue où elle avait repris place :^
— Assieds-toi là, dilrelle. Le désespoir, les larmes ne nous donneront pas la solution que nous cherchons. Efforce-toi d'être calme. M'aimes-tu autant qu'au premier jour ?
— Peux-tu en douter ?
— Aie alors autant de courage qu'à l'heure où tu osas me parler de ton amour. Mets ta conscience et tes scrupules sous les pieds. Les écoutais-tu, lorsque tu m'arrachais à mes devoirs, lorsque tu me proposais l'adultère, lorsque tu tombais à mes genoux ? Ne me punirais-tu pas de t'avoir écouté, si maintenant tu ne savais pas protéger mon honneur et mon repos? Epouser Valentine, c'est un crime, dis-tu. En tout cas, ce n'en est qu'un de plus ; mais qu'importe si nous nous aimons ! Et puis, ne vois-tu pas que ce mariage que tu redoutes aujourd'hui, assurera notre amour contre tout danger ? Lorsque tu seras le mari de Valentine, qui nous empêchera de nous voir chaque jour tranquillement, en repos, sans éveiller de soupçons ?
Elle disait tranquillement ces horreurs.
— Nous serons inftlmes, objecta Raymond.
— Ne le sommes-nous pas ?
— Valentine est innocente. Elle a voulu nous sauver, c'est toi qui l'affirmes, et tu me pi-oposes de vouer sa vie au malheur !
— Elle ne saura rien.
— Peux-tu donc m'assurer qu'elle u'ait rien der vittô déjà? Ok! ajouta Raymond à. ua sigue de dénégation que fit Marthe, je ne veux pas dire qu'elle ait sondé la profondeur de l'abîme où nous sommes. Son. âme est trop pure, pour avoir donné aux liens qui nous unissen.t, leur véritable nom. Mais n'ar^lle pas reçu mes lettres pour toi ? Ne m'art-elle pas envoyé les tiennes ? Ne m'a-t-elle pas introduit ici? Ne m'a-t-elle pas- supplié de partir sans te voir ? Comment expliquer toutes ces choses, si die n'avait paa compris^ au moins confusément, ce qui est ?
Marthe ne répondit pas. Ardente et entière dans ses désirs, âpre à sauver son amour d'un désastre, elle u'avait vu de salui que dans l'acceptation du sacrifice de la jeune fille. Maintenant, la résistance qu'elle rencontrait chez son amant renversait ses coupables projets, et vainement elle cherchait les moyens de le vaincre» Devant ce silence, Raymond crut l'avoir persuadée, et reprit :
tJNB FEMME DU MONDE 185
— Tu vois bien que je ne peux épouser Valentine.
Rien dans l'attitude de Marthe ne protesta contre ces paroles. Il parut môme à Raymond qu'elle les acceptait comme l'expression d'une impérieuse nécessité.
— Écoute-moi, dit-elle. Remettons à demain le soin de résoudre ces difficultés. II s'agit de notre bonheur. Il vaut bien qu'on y réfléchisse. Ce soir, troublée partant d'émotions, faible encore, agitée, je n'ai pas plus que toi la sérénité qui doit piésider aux grandiis déciftiona. D«Qiain, tu connaîtras 1& mienne. Souviens-toi seulement que notre courage doit être à la haatear du péril qui nous menace.
£a disa&t ces mots^ elle présenta ses lèvres h son amaat, qui y posa les siennes. Quelques instants après, il quittait cette chambre et sortait de l'hôtd, où, pour la. première fois, il venait de rester es téte-ii-téte avec, sa maitresse, du consentement de Yaradesw
Le lendemain, à son réveil, Marthe fit priei Valentine de venir lui parler sur-le-champ. Elle voulait s'entretenir avec elle, ayant durant la nuit arrêté des projets que la suite de ce récit fera connaître, et qui avaient pour but de décider Raymond à exécuter sa volonté irrévocablement axée. Valentine se rendit à son appel. La pauvre enfant avait les yeux rouges, le visage pâle. Tant de préoccupations douloureuses, tant de sombres pensées avaient troublé son sommeil, qu'une fatigue horrible se lisait sur tous ses traits.
— Tu n'as pas dormi, chère petite? lui dit Marthe.
— J'étais brisée d'émotions l répondit Valentine.
— Et c'est pour moi, pour me protéger contre on péril que tu t'es bien exagéré, que tu t'es fait tant de mal, que tu t'es si généreusement compromise !
— Je ne sais si, comme tu le dis, je me suis exagéré le péril ; mais en ce moment, j'aurais donné ma vie pour t'y soustraire.
— Est-il bien vrai, Valentine, que tu n'aies eu en vue que cette pensée généreuse ?
Marthe ôt cette question en atténuant ce qu'elle pouvait avoir de cruel, par la douceur, la bonté qu'elle mit dans sa voix.
— Que veux-tu dire ? demanda Valentine en se troublant. •
— Ne me comprends-tu pas ? s'écria Marthe.
Sois franche avec moi, je t'en supplie. C'est ton bonheur que je veux, et ton bonheur seulement.
En proie à une violente émotion, Valentine ne répondit pas.
Marthe l'attira contre sa poitrine et l'embrassa tendrement. Après quelques instants de silence, elle lui dit :
— As-tu réfléchi aux conséquences de tes paroles?
— Je n^ai pu réunir deux idées, répondit alors Valentine. Je voulais penser, prendre un parti.
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Des larmes me yenaie&t aux jeax, mon cerreaa «e troublait. Je n'ai pu, je n'ai pas osé regarda an delà de cette scône terrible.
— Il faut cependant voir plus loin. Tu as obligé M. Yilmort à demander ta main, et tu t'es en quelque sorte engagée à ne pas la lui refusa. L'aimes-tu au moins f
A cette nouvelle question, les yeux de Valentine se levèrent sur Marthe. Elle dit :
— Avant de répondre, je voudrais savoir s'il m'est permis de l'aimer.
— Ah I oui, je comprends, s'écria MarthOjL non sans amertume. Tu supposes...?
— Je ne suppose rien, interrompit Valentine.
ilais écoute à ton tour, parle-moi aussi avec fraachise. Ne crains pas de m'affliger. Si ce mariage ne peut, ne doit pas avoir lieu,, c'est moi qui l'empêcherai. Je déclarerai à mon tuteur que je nô veux pas épouser M. Vilmort^ j'entrerai au couvent.
— Mon mari ne te croira pas. Tu ne parviendras pas à lui persuader que, t'étaait livrée à Vilmort, tu l'estimes assez peu pour refuser la réparation qu'il t'offrira. M. Varades aura des soupçons. Pour vouloir ma sauver, tu m'auras perdue.
— Je ne peux pourtant épouser M. Vilmort si c'est toi qu'il aime.
Ayant prononcé ces paroles, Valentine s'arrêta, honteuse d'en avoir tant dit.
Son émotion l'emportant, elle fondit en larmes.
— Mais cela n'est pas vrai, s'écria Marthe, cela n'est pas, entends-tu ? Ah 1 si je pouvais te dire !... Ëh bien oui ! tu sauras la vérité. Il s'agit de te sauver. Je ne veux pas craindre de m'humilier devant toi. Que ce soit mon châtiment. — Il y ^t un moment de silence, pendant lequel Marthe parut se recueillir, tandis que Valentine attendait ses révélations avec anxiété. — Valentine, repritelle, je te jure, que M. Vilmort ne m'aime pas, qu'il ne m'a jamais aimée.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la jeone ûlle. lifcœthe continua :
— C'est moi qui me suis laissé prendre d cette nature exquise et douce. Tu as deviné, dopais que tu vis à mes côtés, que mon mariage ne m'a pas donné le bonheur. J'étais triste, découragée, faible. J'ai voulu chercher une distraction puissante. Je me suis abandonnée à ce rêve coupable de me faire aimer. J'ai été bien punie, car si j'ai caressé les plus folles espérances, si hier encore, je voulais les entendre conûrmer par celui
qui en était l'objet, j'ai pu me convaincre que je n'avais pas môme été comprise.
Marthe parlait rapidement, d'une voix brisée, la poitrine soulevée. Valentine en eut pitié.
— Arréte-toi, je t'en supplie, dit-elle. Tu te fais beaucoup de mal.
— Non, répondit Marthe, cette confidence me fait du bien. J'ai péché, mais en pensée seulement. J'attirais M. Vilmort ici, je lui écrivais sous le prétexte de Tentretenir d'affaires, en réalité pour lui faire saisir ce qui se passait dans mon cœur. Eh bien! je te le répète, il n'a pas compris. Je m'en irritais hier, au. moment où mon mari est entré, et c'est ce qui, sans toi, m'aurait perdue. Maintenant, tout cela est fini, bien fini. Cette nuit, j'ai beaucoup pensé à mes devoirs. Ton dévouement m'avait disposée à une émotion salutaire. Le berceau de mon fils a fini l'œuvre que tu avais commencée. Tu peux être heureuse, Valentine, car M. Vilmort est honnête, généreux et bon.
J'ai l'assurance que ton bonheur sortira de ton sacrifice.
Valentine écoutait ces paroles avec ravissement. Son jeune cœur goûtait largement les joies d'un amour dont, jusqu'à ce moment, elle n'avait pu se sentir embrasée sans terreur I Marthe lui parla
longtemps encore. Valentine avait l'innocence, la naïveté de son Age. Son expérience était nulle. Elle ne demandait qu'à croire. Elle crut tout ce qu'elle entendait. Lorsque, au bout d'une heure, elle quitta Marthe, aucun nuage n'altérait sa félicité.
— Je vais écrire à M. Vilmort, dit Marthe. .
Aujourd'hui môme, il viendra demander ta main. Cours préparer ton tuteur à cette visite.
Valentine s'enfuit radieuse.
— Elle l'aime •! murmura Marthe, dont le visage après avoir exprimé, pendant tout cet entretretien, une tranquille douceur, n'exprima plus qu'une morne torpeur. Tout à coup, elle fit un geste de bravade, et prenant place devant un bureau, elle écrivit la lettre suivante :
€ Raymond, j'ai vu Valentine. Il faut l'épouser, si vous ne voulez pas subir, un jour, le terrible remords de l'avoir non-seulement déshonorée, mais encore tuée. Elle vous aime, et si vous ne l'épousez pas, elle mourra.
€ Le ton de ces quelques lignes, mon ami, vous a déjà dit quelles résolutions inébranlables j'ai prises. Votre maîtresse est morte. Supportez virilement cette nouvelle, j'ose dire cette douleur, car je sais que ce sera une douleur pour vous.
€ Ce n'est pas, soyez-en sûr, que j'ai cessé de vous aimer. Ce que j'éprouvais hier, je l'éprouve encore. Ce que mon cœur me disait autrefois, il me le dit ai\jourd'hui. Mais, après notre dernière entrevue où vous avez eu le courage de résister aux déplorables conseils que dictait mon amour, vous vous êtes placé entre la nécessité, de réparer le mal qu'involontairement nous avons commis envers Valentine et la responsabilité du malheur de cette innocente enfant. Je ne veux pas que ma faiblesse soit la cause de vos hésitations. Je vous donne, en provoquant une rupture cruelle, mais nécessaire, le moyen de remplir votre devoir. Aussi bien, j'ai compris cette nuit, en pensant à toutes ces choses, l'obligation de revenir au mieu. Il le faut pour l'enfant dont nous voulons l'un et l'autre le bonheur.
* Ceci n'est pas un adieu éternel. Après votre mariage, vous partirez. Vous emmènerez, pour quelques mois, Valentine loin d'ici. Lorsque vous reviendrez, vous me trouverez non pas heureuse, mais calme. Vous pourrez sans trouble, sans danger, presser la main de la mère de votre fils.
€ Je ne veux pas ^ ous donner l'assurance que les souvenirs du passé ne sortiront jamais de ma mémoire. En ce moment nous avons besoin l'un
et l'autre de notre courage. Je ne veux ni faiblir moi-même, ni ébranler, à l'avance, la résolution que je vous supplie de prendre. Vous devez, aujourd'hui môme, venir demander à M. Varades la main de sa pupille, dont l'honneur et la santé recevraient de tout retard une atteinte nouvelle. Ai-je besoin de vous dire que cette enfant ne sait rien et que je lui ai cependant tout expliqué de manière à la rassurer pour jamais? Brûlez cette lettre, toutes celles que vous avez de moi, et que je ne veux pas revoir. A la flamme qu'elles alimenteront pendant quelques secondes, épurez l'affection que vous me portez, afin que votre cœur n'en conserve plus que ce qui peut survivre au passé, sans que nous ayons jamais à en rougir.
€ Marthe. »
Tandis que Marthe écrivait cette lettre, qu'elle fit sur-le-champ porter chez Raymond, Valentine était auprès de son tuteur, auquel elle avait annoncé la visite de ce dernier.
— Je n'ai rien à lui refuser, dit Varades. Il n'a qu'un moyen de réparer le mal qu'il vous a fJBdt : c'est de vous épouser. Mais, je crains bien que vous n'ayez à vous repentir cruellement de votre faiblesse, malheureuse enfant. Quelle édu-
cation recevez-vous donc dans les couvents, puisqu'elle ne vous met pas à l'abri d'une semblable faute?
Valentine ne répondit pas, quelque émotion qu'elle éprouvât, en entendant ces reproches. Varades reprit :
— J'ai à vous rendre mes comptes de tutelle.
Mon notaire viendra demain vous en donner les détails et prendre vos instructions pour votre contrat de mariage. Bien que vous soyez encore mineure, je veux vous laisser libre à cet égard. Mais, si vous voulez suivre un bon conseil, mettez votre fortune hors de la portée de votre futur mari : il a les mains trouées et les dents longues, je vous en préviens.
— Je désire que tout soit en commun entre lui et moi.
— A votre aise, ma chère, cela vous regarde.
Votre fortune, je vous l'ai déjà dit, s'élève à onze cent mille francs. Elle a doublé dans mes mains. Je désire qu'entre celles de votre mari, elle prospère tout autant. J'en doute, surtout si tout est en commun ; mais enfin c'est votre affaire. Seulement, je croîs devoir vous prévenir que si vous éomptez sur uae part de ma succession, vous sereï déçue. J'ai un fils.
— Monsieur, je ne compte que sur la continuation de vos bons offices, répondit Valentine^ qui s'empressa de regagner sa chambre.
Raymond Vilmort se présenta le môme jour à.
Thôtel, le cœur brisé, mais résolu à suivre les conseils de Marthe. Il ne la vit pas. Il s'entretint pendant quelques instants avec Varades^ qui lui accorda la main de mademoiselle de Chantocé.
Puis celle-ci se présenta chez son tuteur. Après lui avoir adressé quelques paroles émues, Ray* mond lui baisa la main.
A dater de cette heure, le jeune homme vint tous les jours, afin de faire sa cour à Valentine» Il ne rencontra pas Marthe pendant tout un mois. Puis, comme, à peine relevée, elle, avait à s'occuper da trousseau et des détails de la future noce, ils eurent à causer quelquefois, mais ce fat toujours en présence de Yalentine.
Le mariage eut lieu bientôt. A la cérémonie, on remarqua la mortelle pâleur de Marthe et la Tiolente émotion de Raymond. Mais personne ne songea à faire un rapprochement. Le même jour, les nouveaux époux partirent pour l'Espagne, à^<^ ils ne devaient revenir qu'au bout de six mois«
Durant ce voyage, Valentine goûta un bonheur «ans mélange. Elle aimait. Elle se crojait aimée. Elle s'abandonnait, avec une enfantine naïveté, h toutes les joies, à toutes les surprises de son premier amour. A dix-huit ans, la vie ne s'ouvre que sur des horizons tranquilles. On ne redoute rien. On n'attend de l'avenir que des félicités infinies. Il en résulte pour l'âme une tranquille paix qui donne, à la beauté des femmes, cette sérénité qui, à elle seule, est une beauté. Il suffit à Yalentine d'un mois de ce bonheur, pour recouvrer le repos qu'elle avait précédemment perdu. Le long voyage Qu'elle fit en compagnie de Raymond, fut un rêve
adorable. Voir autour d'elle, prévenant, affectueux, épris, rhomme que son cœur, s'ouvrant à la vie, avait d'abord choisi, savourer l'infinie douceur de le sentir heureux par soi : tel fut le sort de Valentine, qui puisa, dans son ignorance absolue du passé, le plus sûr espoir d'être à jamais heureuse.
Quant à Raymond, il passait par cette exis^ tence nouvelle, comme un homme qui, de l'ivresse malsaine d'un long festin, est brusquement ramené à la réalité tranquille, que lui apporte le retour de sa raison. De l'orgie de la veille, il ne lui reste qu'un souvenir dont il a honte, qui est presque un remords, qui l'inquiète, comme s'il redoutait de tomber de nouveau dans cette dégradation, et qui rend lourd le repos qu'il a retrouvé. Raymond ne pouvait envisager son bonheur sans épouvante, lorsqu'il se rappelait de quelles circonstances hoiv ribles ce bonheur était sorti. Les chastes caresses de Valentine , loin de lui donner toute la joie qu'elles contenaient, l'affligeaient, alors môme qu'il en goûtait le charme, parce que sa conscience lui disait qu'il ne les avait pas méritées. Il se sentait coupable envers Valentine, envers Marthe et envers Varades. Alors même qu'il savait ses amours passés, ensevelis de telle sorte que jamais
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Yalentîue ne pourrait les connaître^ il redoutait un éclat, qui, sdmblabld à la foudre, viendrait frapper cette oréature inaocente et lui-même. Il vivait dans un trouble continuel. Il soutenait une lutte de tous les instants, aôn de ne rien laisser deviner de ce qui se passait dans son âme
Et puis, ce n'est pas en quelques jours que le souvenir de Marthe avait pu disparaître de sa mémoire, cesser de troubler son cœur. Il l'aimait «ncore, môme après avoir, par un vigoureux effort de sa raison, et contraint par les événements que Ton connaît, renoncé à elle. Il l'aimait. Elle était présente à ses yeux, quand il tenait Valentine dans ses bras, et il se faisait horreur, alors qu'il était obligé de s'avouer qu'adorant encore la première, il devenait chaque jour plus épris de la 4seconde. Bt plus la confiance de Valentine était grande, plus elle se livrait, naûfve, sans arrièrep^isée, avec ce charme exquis de la jeune femme qui vient d'i^prendre en quelques jours tant de choses nouvelles, à qui chaque heure apporte une découverte qui met à ses joues une adorable rougeor; plus il voyait cette pudeur d'enfant se fondre sous les baisers aiHlevant desqu^s elle volait; phis enân cet attachement né daas un cœur de dixhuit ans, révélait de eandeur, et plus il souffrait,
même en se laissant aller à cet entraînement où il cherchait Toubli, mais où il ne trouvait qu'un amour nouveau qui grandissait, sans taire décroî-» tre sensiblement l'ancien.
C'étaient là de erudlles épreuves, qui mêlèrent beaucoup de ûel aux premières douceurs de son mariage. Cependant peu à peu, les remords s'appaisèrent; le souvenir de Marthe sans s'effacer, se couvrit de quelques nuages. Sans rien oublier, Raymond apprit à envisager le passé avec un certain calme. Il se laissa prendre par le bonheur qui l'enlaçait progressivement, certain que son salut était là, que là seulement il trouverait la paix. Il prodigua à Yalentine l'affection la plus entière, la plus constante, la plus absolue. Il chercha à en faire l'unique but de tous ses instants, afin d'éteindre entièrement les restes embrasés du fûjer qui avait répandu dans son cœur des flammes si vives. Après trois mois de mariage, il se trouvait dans un état qui peut se formuler ainsi : lassitude accablante, mais repos profond. Il souffrait encore des meurtrissures dont la cause ne l'irritait plus.
C'est dans ces conditions qu'il fft, avec Yalentine, ce beau voyage d'Espagne, où ils vécurent six mois de soleil et d'amour. Enân il âdlut re-
venir. Varades leur écrivait que rien ne s'opposait plus à leur retour. Il s'était, avant leur départ, chargé de Tinstallation du jeune ménage. Il avait acheté et meublé pour lui le petit hôtel qu'avait habité madame Vilmort, l'ermitage de Neuilly, n'obéissant en cela qu'aux formels désirs de Valentine, mais en gémissant sur ce qu'il appelait une excessive profusion. La maison était prête à les recevoir.
La. nouvelle de ce retour à Paris causa d'abord à Raymond un grand effroi. Il ne pouvait envisager froidement la pensée de se retrouver en face de Marthe, alors que sept mois seulement avaient passé sur leur rupture. Mais Valentine témoignait le désir de rentrer. Elle avait hâte de prendre ^ssession de sa nouvelle demeure, qu'elle aimait pour les souvenirs qu'elle espérait y retrouver et parce que c'était là que devait s'élever l'édifice de son bonheur. Alors Raymond prit une résolution virile. Il se dit que dans l'état moral qu'il avait atteint, il fallait aborder audacieusement le dan-ger, ne pas craindre de revoir Marthe, car plus leur séparation serait longue, plus elle rendrait leur réunion périlleuse. D'ailleurs, n'avait-il pas lu cette lettre qui avait provoqué son mariage, dans laquelle Marthe écrivait : € Lorsque vous
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reviendrez vous me trouverez non pas heureuse, mais calme. » C'est ainsi qu'il espérait la trouver, parce que c'est ainsi qu'il était lui-même.
Valentine et Raymond arrivèrent à Paris ait commencement du mois de septembre, pour prendre possession de leur maison. Marthe les y attendait. Lorsqu'ils entrèrent dans ce salon qui leur rappelait à l'un et à l'autre des souvenirs si divers, Valentine poussa un cri de joie, courut se précipiter dans les bras de Marthe, et penchée sur elle, elle lui dit à voix basse :
— Es-tu heureuse?
Marthe cacha dans un baiser la rougeur que ces paroles firent monter à son front, et répondit :
— Je suis mère, Valentine, et je ne vis que pour mon fils.
Pendant ce rapide entretien, Raymond, en proie à une émotion violente, ne parvenait pas à déta* cher ses yeux de Marthe, qu'il retrouvait épanouie dans une beauté plus complète qu'autrefois, parce qu'il s'y était mêlé un caractère de mélancolie sur la cause duquel il ne pouvait se méprendre. Elle s'était parée pour venir à Ba rencontre, et tout en elle lui rappelait un passé qui, décidément, ne voulait pas mourir. Et tandis qu'il était livré à ce trouble extrême, elle s'approcha*^
en apparence enjouée, riante, insoucieuse, et lia s'embrassèrent. Il y eut un moment d'entretiea rapide, où tout le monde parlait à la fois, ainsi que cela arrive entre gens qui se revoient après une longue séparation. Tout à coup, Valentine sortit pour donner un ordre. Marthe et Raymond restèrent seuls. Celui-ci immobile, embarrassé, baissait les yeux et ne parlait pas.'
— Vous ne me, demandes pas des nouvelles de notre enfant ? dit-elle,
— Je savais que sa santé est bonne, répondit-il. Elle s'avança vers lui, et, l'obligeant à lever
la tête, elle reprit d'une voix douce et ferme :
— Ne me demanderas-tu rien de moi ? J'ai été si malheureuse I As-tu peur? Vois, nous sommes seuls.
Et de ses yeux jaillissaient des larmes amoureuses. Raymond recula épouvanté.
— Marthe! Marthe! que dites-vous? que faites- ■ vous?
Elle était dans ses bras. Au risque d'être surprise par Valentine, elle roulait sa tête dans la poitrine de Raymond. Il voulut s'arracher à cette étreinte.
— As-tu cessé de m'aimer ? reprit-elle. Tu n'en as pas le droit. Moi, je t'aime toigours. — £^
comme, affolé de terreur, vaincu aussi par cet amour qui renaissait violemment de ses cendres, il prononçait le nom de Valentine : — Ah I je sais ce que tu vas me dire, s'écria-t-elle. Apprends donc la vérité. Je t'ai poussé à épouser Valentine, J'ai feint de vouloir t'oublier, parce que c'était Punique moyen de nous sauver. Mais je t'ai menti. Je ne voulais pas te perdre à jamais. C'eût été un sacriûce au-dessus de mes forces. Va ! nous sommes liés par des liens éternels. Je t'aime encore, je n'ai pas cessé de t'aimer, et il me suffit de te voir, en ce moment, pour deviner la réponse que me fait ton cœur.
— C'est horrible I murmura Raymond, épuisé par l'émotion.
— Silence I on vient ! dit Marthe. Je t'attendrai demain, au bois, à cette place où tu m'as dit que tu m'aimerais éternellement.
Au môme moment, Valentine entrait, suivie de Varades, qui venait d'arriver, et qui fit à Raymond le plus aimable accueil.
Nous passerons rapidement sur qnelques-ans des détails qui marquèrent le retour de Raymond à Paris. Il ne faut user de certaines peintures qui peuvent, alors môme qu'elles sont vraies, irriter les susceptibilités du lecteur, qu'autant que l'exige l'intérêt du récit. Il n'y a donc pas lieu d'insister sur les circonstances qui poussèrent Raymond dans les bras de Marthe. Qu'il suffise de savoir qu'au lendemain de son arrivée, le malheureux mari de Valentine reprenait se chaîne d'infamie, qui, légère tant qu'il avait été libre, allait maintenant meurtrir son cœur. Contraint de marcher au rendez-vous que Marthe avait désigné, il la
revit dans le cadre merveilleux que nous avons déjà décrit, clairière mystérieuse au sein du bois, où tout lui parlait du passé avec tant de puissance.
Dédaigneux des misères qui grouillent à leurs pieds, ces arbres avaient entendu des serments vo lontaires. Ils en entendirent de nouveaux, arrachés, cette fois, par la terrifiante influence de Marthe, au cœur irrésolu, timide, craintif de son faible amant. Sur ces pierres moussues où elle était assise, alors que Raymond jurait de Taimer éternellement, elle prit place, toujours souriante, mais implacable dans ses exigences, comme il convient à la passion froide, désespérée que rien n'arrête, parce qu^elle ne redoute rien. Et Raymond dut entendre le récit de ce qu'elle avait souflert pendant les sept mois qu'avait duré leur sépara-, tion. Il dut lui avouer qu'éperdument aimé par elle, il Taimait aussi d'une affection inquiète, maladive, tourmentée, à laquelle le remords donnait des voluptés acres et savoureuses à la fois. Il dut pour la rassurer, pour la maintenir dans un état calme, hors duquel elle était capable de toutes les cruautés vengeresses, mentir effrontément, déclarer qu'il n'aimait pas Valentine, et que l'amour de sa femme lui pesait comme un lourd
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fardeau. Combien de hontes de tek débuts l&î»saient prévoir f
Elles furent horribles au delà de toHt ce qu'on pourrait rêver. Il résulta de cet adultère en pai** tie double, des infamies sans nombre, des mensonges quotidiens, des courses folles & travers Paris, des aventures extravagantes, des compromissions misérables dont Marthe et Raymond ftirent les tristes héros.
Afin de se voir librement, ils louèrent, aux environs des Invalides, une petite maison où ils se rencontraient tous les jours, tantôt à une heure, tantôt à une autre. Au bout de trois mois, et malgré toutes les précautions, ils étaient connus dans le quartier. Trahis tantôt par la voiture qui les amenait l*un et l'autre, tantôt par l'élégance naturelle de Marthe, qui, pour détourner les soupçons^ venait quelquefois à pied ; surveillés, lorsqu'ils entraient au nid de leurs amours ou lorsqu'ils en sortaient, par des voisins indiscrets, curieux, intrigués, ils étaient, au milieu de leurs baisers?, obligés de se dire : « II y a au dehors, des gens qui nous savent ensemble et qui peut-être comptent par la pensée, les caresses que nous nous priidiguons. »
Il y avait, en face de cette maison, un vaste
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atelier de menaiserie, ouvert sur la rue, où ira-* vaillaient sans cesse douze ou quinze ouvriers. Parfois Marthe, en quittant Raymond, qui sortait le dernier, afin de la suivre de loin, jusqu'à ce qu'elle eût regagné sa voiture, voyait ces visages fixés sur elle. Elle y pouvait relever des sourires injurieux. Si ces hommes, à son approche, venaient sur la porte en causant, en riant ; s'ils la déshabillaient des yeux et du désir au moment où, pour franchir le ruisseau, elle relevait sa robe, et montrait son pied charmant, elle devinait leurs réflexions. Elle passait devant eux, rouge de honte et de colère. A la Icmgue, ce fut un supplice intolérable. Cette maison lui fit horreur. Elle déclara à son amant qu'elle n'y voulait plus revenir.
Dans un h6tel des environs de la Bastille, habité par des gens d'humble condition, de passage pour la plupart, Raymond loua une vaste chambre qu'il fit meubler avec luxe. Il espérait qu'au milieu d'un quartier populeux, actif, Soigné des centres élégants, ils seraient à l'abri de la curioftté. Mais les inconvénients furent aussi nombreux et de la même nature. Un jour, Marthe fut arrêtée, dans l'escalier, par un jeune homme dont les 0aisanteries grossières firent monter la rougeur à ses joues. Elle cria. Dix personnes, locataires
de l'hôtel, arrivèrent en môme temps que Rajmond pour la protéger. Le concierge voulait aller chercher un sergent de ville, afin de punir l'insolent. Il fallut toute la volonté de Raymond pour l'y flaire renoncer et éviter un scandale,
Renouvelés à l'inâni, ces incidents donnaient à leur liaison un caractère honteux qui les désespérait. Alors, Marthe décida que les rendez-Yous auraient lieu chez elle. Jusqu'à ce jour, ils avaient respecté la maison de Yarades. Ils ne la respectèrent plus. Raymond, mis en possession d'une clef qui ouvrait la petite porte du jardin, venait rejoindre Marthe, lorsqu'elle passait la soirée dans sa chambre. D'autre fois^ sous prétexte de lui faire une visite, il arrivait au milieu de la jouiv née, à* l'heure où Yarades était retenu au dehors par ses afiaires.
Pour justifier vis-à-vis de Yalentine, ses rentrées tardives, ses absences, il avait recours à mille mensonge!^. Il prétextait tantôt une affaire, tantôt une autre. Afin de se donner un peu plus de liberté, il se fit recevoir membre d'un cercle, où il ne mit jamais les pieds. En un mot, c'était une vie épouvantable. Heureusement l'été vint les y soustraire. Suivant leur habitude, Yarades et Marthe partirent pour la oampagne. A l'instiga-
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tion de celle-ci, ibn invitèrent Valentine et Raymond à passer la belle- saison aupi^ès d'eux.
C'était on beaa chAtean, deux fois séculaire, sitoé non loin da Eavre^. au. bord de l'Océan, ^n parc splendide, des prairies plantureuses le séparaient de la plage. On devait passer là quatre mois. La liberté de la vie des champs, Fétendue du domaine^ la longueur et la variété de» promenades, tout conspirait pour permettre à Raymond ^ à Marthe des rendes^^sous fréquents^ Le mai^in^ tandis que Valentine dormait encore, Raymond quittait le lift coojugai et sortait. Tantét dans un coin du parc, tantôt, au pied des- ùdeÀsùBy il rencontrait Ms^rthe,^ matinale comme lui.
Parfois, ils. se dirigeaient du côté des prairies, longeant les ayenues de pei^Ueray qui divisaient ces prairies en carrés. De loin, ils apercevaient Yarades qui surveillait ses ouvriers^ Dos Lors, assurés de n'être pas surpris par lui^ ils se li vraient sana crainte aux douceurs de leur téte-àtéte. Mille occasions de se rapprocher s'offraient à eux, avec d'autant plus de ^icilitéque personne ei Valentine moins que personne ne les soupçonnait.
Il arrivait,, qu'entraînés psor le bonheur d'être ensemble» ils kissaient s'envoler le t^nps. Le son
de la cloche annonçant les repas les surprenait à une longue distance du château. Alors, ramenés brusquement à la réalité, ils revenaient en hâte, se séparant pour rentrer chacun de son côté. Marthe s'enfermait dans sa chambre et dissimulait les traces de cette course rapide. Mais Raymond, obligé de se rencontrer avec sa femme, apparaissait devant elle la sueur au front, le visage en feu. Alors, tout en le grondant doucement, elle essuyait avec son an mouchoir de batiste cette sueur, et couvrait de petits baisers la placé où, quelques instants avant, les lèvres de Marthe s'étaient posées. Ils descendaient bras dessus, bras dessous, dans la salle à manger. Là, Raymond retrouvait Marthe. Ils s'abordaient et se parlaient comme s'ils ne se fussent pas vus depuis la veille.
D'autre fois encore, Marthe montrait des exigences folles.
Un soir, s'étant trouvée en tôte-à-téte avec Raymond, pendant quelques instants, elle s'irrita, parce que, disait-elle, pendant le dîner, il n'avait eu des attentions et des regards que pour Valentine. Et comme celui-ci expliquait sa conduite, par la nécessité de ne pas éveiller les soupçons :
— Regarde-la quand je ne suis pas entre vou?,
s'écria Marthe, Fais-lui croire alors que tu l'aimes. Mais, moi présente, je ne veux pas que tu joues la comédie dé l'amour.
Un autre détail fera mieux comprendre la passion qui animait Marthe. Lorsqu'il n'y avait pas de visiteurs au château, — et les visiteurs y étaient rares, Varades n'aimant guère à prodiguer l'hospitalité, — les soirées s'y écoulaient d'une manière assez monotone. Le plus souvent, si le temps le permettait, on allait, après le dîner, marcher au hord de la mer, d'où l'on revenait à la nuit profonde. Alors, Marthe aimait à s'appuyer sur le bras de Raymond. Ce fut ainsi qu'elle se trouva un soir, pressée contre lui, cheminant lentement derrière Varades, qui avait offert son bras & Valentine.
— Je t'adore ! murmura-t-elle, sans s'inquiéter de ce qui aurait pu arriver, si sa voix était parvenue jusqu'à son mari ou à la femme de Raymond.
En même temps, elle jeta ses bras autour du cou de son amant et l'embrassa passionnément.
Il advint aussi que, prise un matin du désir fou de vivre plus intimement avec lui, elle dit en souriant à Valentine :
— Veux-tu me prêter ton mari pour quarante-
huit heui^«8 f J/'ai bettotn d'alinr à. Pacû& Il m^su^ oempagnara»
— Si tu me promet» de ma le- rendjrt^ je te le pr^mïai^ r^^dit Yal/mtiner sur le mèm« ton*
Marihe^ la prit au mot. Bile partie le mtoie jour avee Ra^^mond* II» s'arn^r^t ^ Rouen,, j Yécurent d^tx jours dans uûecliambjBe*d'h6tel9 et revinrent ensuite à la campagne.
Ces mille incidents maintenaient Raymond daAS une âôvre constante. Il ne menait pas impunément cette doubla vie* Attisée par des ezeitations qvt^^ tidiennesv ^ surtout par la présmice de Marthe, sa passimi pour elle étail arrii^ à une intensité contre laquelle ne prérsdait pas l'amour trsmqttille et pur de Yalentine; Et ec^widant, il aimait sa femme. C'était même* son plus crud okâtim^t^ de l'estima?, de Paimer,^ et de Isi traMr sans cesse ; de lui mentir sur tout, à propos de tout ; de connaître la beauté, la pureté de cette jeune âme, et de lui préférer l'âme égarée, pervertie de Marthe. Ce qu'il souffk*it, quelle plume saurait le décrire ? Obsédé par le poids de ses rt^nords, se laissait-il aller à une rêverie douloureuse, Valentine lui disait de sa voix c^ine :
— Et quoi, monsieur, de la tristesse t N'aimez* vous donc plus votre femme t
Et dans la crsduis de laisser pénétrer le secret qui le torturait» il s'empressait de soorire, de protester de son amour, mettant dans sas protestations, autant d^énas^ .menteuse que ses craintes étaient grandes.
JËtait-ce Marthe jmx contraire qui le ^surprenait en proie & ses sombres soucis, elle s'approchait :
— Pourquoi es-tu triste ? demandait-elle. N'es* tu pas heureux? Mon amour n'esi-il pas assez grand ?
Parfois, alors, on cri de révolte s'échappait de ses lèvres. Conuue un flot tumultueux et. troublé, ses remords, ses tortures, ses terreurs, s'exprimaient avec véhémence. Pour toute réponse, Marthe disait :
— Ne me laisse pas comprendre que tu aimes iA femme, ou tu m'apprendrais à la haïr.
— Qui me l'a donnée? qui me l'a imposée?
s'écria-t-il un jour, indigné.
— Je ne t'ai pas ordonné de l'aimer, répondit froidement Marthe.
Et tous les jours, quelque épisode semblable se jffoduisart. Il n'avait pas même la liberté de soof- £dr. Alors il s'échappait du château. Il allait parcourir les grèves sablonneuses, rêvant, tantôt de se laisser surprendre par la marée montante et
d'ensevelir sous les flots, avec son corps, la honte qui l'accablait, tantôt, au contraire, de se précipiter aux pieds de Valentine pour lui ouvrir son cœur, la supplier de fuir avec lui et de l'arracher ainsi à cette vie d'infamie.
Mais c'étaient là des partis extrêmes, entre lesquels il hésitait. Puis, l'instinct de la conservation, le souci du repos de ceux qui l'entouraient, le ramenaient à des idées plus calmes. Par cela même qu'il s'était un moment repenti, en s'accablant de reproches, ses remords diminuaient. Il pensait à certains hommes qu'il connaissait, héros de scandales, qui, mariés, entretenaient ostensiblement des maîtresses. En se disant qu'il n'était pas seul coupable, il croyait l'être moins. Il revenait alors vers le château, reprendre le joug des ivresses éperdues et malsaines qu'il puisait dans le double amour auquel il était livré, et dont la dualité même lui apparaissait avec des charmes puissants.
Ce n'était pas tout encore. Engagée dans une vie dispendieuse, dont elle n'osait faire connaître tous les détails à son mari, Marthe subissait de fréquents embarras d'argent. Alors, en raison d'une vieille habitude, elle contait ses peines à son amant. Il lui venait généreusement en aide. Mais
comme il ne possédait d'autre fortune que celle de sa femme, c'est sur les revenus de celle-ci qu'il prenait ,de quoi pourvoir aux besoins de Marthe. L'argent de la femme allait à la maîtresi^. Nous constatons le fait, sanis y insister autrement, n'oubliant ni ce qu'il a de répugnant pour le lecteur, ni les scènes pathétiques et douloureuses que les auteurs d'une des plus belles comédies du répertoire contemporain ont su tirer d'une situation semblable.
Valentîne et Raymond étaient mariés depuis dix-huit mois ; depuis un an, Marthe, après les avoir poussés l'un vers l'autre, était venue repren-
dre ce qn^elle appelait son bien, dans les bras de son amie, et celle-ci, loin de soupçonner la trahison dont elle était l'objet, s'endormait conâante, heureuse dans 4tette quiétude qui est à la fois le Bésultat de l'inexpérience et*le privilège d'un cœur ^u*. Il feoit aux natures naïves autant de temps pour arriver à la science du mal, qu'il en faut aux natures perverses pour atteindre à celle du bien, à moins qu'un éclat ne déchire le voile qui cachait la vérité à leurs regards.
Après ce que nous avons dit de Valentine, de sa confiance absolue dans Marthe, de son amour pour Raymond, on s'expliquera sans peine son ignorance. Sans parler des précautions dont s'armaient les coupables, comment aurait-elle pu les soupçonner? N'j avait-il pas entre elle et Marthe, toutes les apparences de l'amitié qui unit deux sœurs accoutumées à s'estimer, à se chérir? Marthe n'était-elle pas mère, et protégée contre tous les soupçons d'une âme innocente par ce titre sacré ? N'avait-elle pas dit un jour à Valentine : « J'ai un fils, cela suffit à mon bonheur ?» Ne semblaitelle pas absorbée par les devoirs de la maternité ! Non, Valentine ne pouvait la soupçcHiner. Comment aurait-elle davantage soupçonné son mari, alors que depuis dix-huit mois^ il mettait dans les
témoignages de son amour, une ardear toujours nouyelle ? Peut^re se serait-elle alarmée si, dans un l>al, elle l^ût yu empressé auprès d'une de ces femmes que les hommages de tous font reines et qui se créent un cortège d'adorateurs. Mais les soins que devant elle, il donmkît & Marthe, lui semblaient la conséquence nécessaire de l'affection qu'elle-même nourrissait pour son amie. Son imagination, en un mot, était trop chaste pour concevoir quelque chose qui, de près ou de loin, ressemblât à la réalité monstrueuse que nous essayons de décrire.
Quant à Yarades, sa tranquillité était égale à celle de Talentine. Ce n'est pas seulement parce qu'il n'avait jamais douté de la fidélité de Marthe, méutô à l'époque où celle-ci, libremeht mêlée au tourbillon des entraînements mondains, avait successivement rompu les liens de son mariage, mais encore parce qu'en ce qui touche les choses du eoeur, il n-av&it aucune expérience. Témoin du bonheur de Yalentine, il ne pouvait nourrir des arriôre-pensées, ni sur le présent, ni sur le passé. Le dévouement amoureux de Yalentine était k cause de sa crédulité passée. Le bonheur de cette jeune iemme était la can«e de sa crédulité présente. Il croyait à ce qu'il -voyait, comme il
avait cm précédemment à ce qu'on lui avait dit. Et puis, sa confiance était puisée dans d'autres causes. La naissance de l'enfant qu'il croyait être son fils, avait opéré entre sa femme et lui une ré* conciliation au moins relative. Depuis cet événement, Marthe occupait au fojer conjugal la place jadis désertée. Elle avait pu la reprendre, car, jaloux avant son mariage, Raymond ne l'était plus. En apparence donc, l'union la plus complète régnait entre Marthe et son marL Yarades, ne trouvant plus autour de lui les mêmes motifs d'irritation qn'autrefois, se contentait de raôection de sa femme, telle qu'elle s'ofirait à lui. Elle n'était à ses yeux que la mère de son fils. Mais ce titre la maintenait plus haut dans son estime que la passion qu'il avait nourrie pour elle. En outre, il ne pouvait plus lui reprocher la prodigalité, dont au début de leur union, il avait tant souffert. C'était à ses yeux un grand mérite. Enfin, il aimait son fils de toute la force de son âme, si peu accoutumée aux sentiments tendres. Cette affection, aussi bi^n que le bonheur qu'il éprouvait à suivre les progrès du. petit être, le rendait doux, indulgent, facile. Marthe mettait un prix trop haut à l'état de quié» tude, dans lequel son mari vivait, pour rien faire qui pût l'y arracher.
Et cependant, elle n'était pas heureuse, car soa enfant môme était le châtiment le plus cruel des deux coupables. C'est lui qui fit couler des yeux de Marthe les larmes les plus douloureuses. La mignonne créature n'avait pas encore deux ans. Elle commençait à peine à hégayer les premiers mots qui viennent naturellement aux lèvres, à prodiguer les petites caresses qui ont tant de douceur, à s'essayer aux sourires. Mais toutes ces joies des mères, Marthe ne les goûta qu'à demi.
Yarades jouissait en égoïste de ses droits. II prenait l'enfant dans ses hras, le disait sauter sur ses genoux, disant parfois : € N'est-ce pas qu'il me ressemble ? » affirmant son autorité par les projets qu'il formait seul, pour l'avenir de son fils. Il prétendait l'élever à sa manière, avec des procédés à lui, et Marthe n'osait exprimer une opinion qui traduisit ce qu'elle ressentait. Yalentine, qui n'avait pas d'enfant, adorait celui-là, ce qui était mie autre cause de chagrin pour Marthe, <}aant & Raymond, choqué, blessé de mille détails concernant l'être qui lui devait le jour, il n'avait aucun titre à faire valoir qui justifiât les conseils que, parfois, il brûlait de donner. De quel droit aurait-il pu dire à Varades que le système d'éducation que celui-ci préparait était détestable ?
Comment animit^il pa faire entendre à Valence qn'il looffindt des eaiesses qn'elle prodigoait à cet enûmt ? Comment lui dire qne, sans le vouloir, elle ravivait des meurtrinures cuisantes ?
Marthe et Raymond se oommoniqnaîent leois impressions. Us «ivisa^eaient alors Tav^âr avec une sorte d'effiroi. Qn'adviendrarUil de leur fils si Yarades vivait f Dévelo^peraitdl suffisamment «ette petite intelligence ? La rendrait-il acoessibls jt ce qui est grand, beau, généreux ? Ou bien feraitil de son fils, ainsi qu'il Rappelait avec oi^gueil, un être égoïste comme lui ?
— C'est mon sang, s'écriait Raymond en gémis- «ant ; il est le firuit de notre amour, et je n'ai ^ucun droit sur lui. Je prévois les tortures que l'avenir me réserve dans sa personne, et je ne peax Tien pour les empêcher.
Il pouvait les prévoir, en effet, car le despM -tûsme de Yarades «e traduisait d^à dara l6i mille détails de la vie domestique. Il était permi •de deviner qu'il inculquerait à son fils les prinoi pes qui avaient été ceux de toute sa vie.
Un jour, aux derniers rayons du soleil coa ^hant, l'enfisint jouait sur la pelouse devant ton la famille réunie avant le dîner. Un petit m* diairt s'arrtta h la grille du château. Marthe prl
UNff FEMME D0 MONT)« 281
êoa fils, mit un sou dans cliaeiine de^ses petites mains, et lui dit :
— Viens, mignon. C'est pour le pauvre.
Et, tenant dans ses bras le petit qui souriait en balbutiant quelques mots, elle se dirigea vers la grille. Varades avait compris son intention. Il quitta sa place, marcha rapidement, et, devançant sa femme, il ordonna brutalement au mendiant de s'éloigner.
— Craignez-vous que notre fils ne soit pas à vingt ans sufiisamment prodigue ? demanda-t-il à Marthe, stupéfaite. Et s'adressant à Tenfant, il i^outa en souriant :
— Garde bien les sous, mon bébé, garde-les bien.
Raymond serra les poings, en étouffant un cri de colère. Vatentin^ le vit. Mais elle evat qn'il obéissait à l'indignation qui l'avait saisie eUsp* nxôme. Ella ooimii à» lui è^ de le calmer et d'éviter un éolai..
Des Mis semblablei n^étaient pa» rares. Ils étaient la preuve évidente que si l'éducation du petit innocent incombait à Varades, Marthe et Raymoad auraiesit^. dans L'av^r^ â se lamenter sur ses résulta^;.
C'est dans ces ciroon^taBcee que la fin de la
belle saison arriva. Le retour h Paris eut lient dans les premiers jours de novembre. j
La vie qui attendait à Paris, Marthe et Raymond, n'était en rien semblable à celle qu'ils abandonnaient. Elle eut pour premier effet de les placer en présence des difficultés qu'ils avaient déjà surmontées, avant de partir pour la campar gne. Mais ils ne parvinrent pas aussi heureusement à les vaincre. Plusieurs mois d'une existence sans distractions, en faisant mieux apprécier à Valentine les douceurs de la société de son mari, l'avaient rendue exigeante. Elle déclara que la
*a—i ^ Il I .
•place d'un homme marié n'était pas au club, mais à côté de sa femme. Elle était disposée à suivre Raymond dans le monde, s'il voulait en goûter les plaisirs, bien qu'elle les dédaignât ; mais elle paraissait avoir résolu de ne pas lui octroyer la faculté de prendre des habitudes en dehors d'elle.
Raymond n'osa résister. Il aliéna une partie de sa liberté. Il lui devint impossible de consacrer à Marthe autant de temps qu'autrefois. Il fallut renoncer absolument aux rendez-vous du soir.
Dans le jour, il n'était pas facile aux deux amants de se Toir seuls. Leurs relations perdirent de leur intimité, de leur charme. Pour se ménager des entrevues, ils eurent recours à des moyens compromettants. C'étaient le plus souvent des sorties matinales, qui leur permettaient de se rencontrer, tantôt en voiture, tantôt dans une allée solitaire du bois, tantôt dans une église. De là, ils gagnaient un restaurant, passaient une heure ou deux dans ces horribles cabinets particuliers, qui se ressemblent tous, et qui devenaient le cadre banal de leurs amours.
Raymond était plus sensible que Marthe aux péripéties quelquefois hideuses de leurs entrevues. Faire asseoir sa maîtresse sur les divans où la veille s'était assise quelque célébrité galante
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subir le regard respectueux et moqueur d'un cher de âacre, ou les offices <^iséquieusee d'Isa garçoQ en tablier Uajur^ qui essagraii de deyinrar les traiite de Marthe, eachésb sous un n^ile^ Todà quels détails 1» ré-voltaieni!.. H n'j svsdt pas jimqn'à ea Terxon c^H âkUait tirer peur s'être pas surpris dans un vulgaire- saloui dft cabaret, qui n'eût À, ses jesx une: s^iûeatiianx répi:^3iaiiteéi Pour AUj. ^ie prenait pfailoaopinqiisment son parti de ces^ mille riens et tœieiowÉty àt vrai dizs^ qu'ils n'étaient pelai k. dédmgner,. non certes qoe sa passion eûiheMiin d'è()ra*MËcité«i;: maisen FaA*sence de toot sens moral^ leamci^BBAsBqui:M pei^ mettaient de dDn&eiî saéysfastirac aux passiein mauvaises de soft esprit, Inii a^paesôssamutt cooko» autant de ^menits do^iL n^liti éfj^laisMt pas d'assaisonné ces fua7ti& rendeE-^oisi.
En même temps qu'elle dcnutait ainaài à sa TÛé . un caraetôre.deplusen.plusmfliaaiii^ elle asjetaîi avec îuLr&suB dans les plaisiiORqjue^, dtaq^iManiiés^ l'hiver prodigue à. Pao^ia. Tous les soirs,, die allait au théâtre, au bal, quelqu^ûis accompagnée de son mari, seule le plus sou!9f^t. Bile j trouvait presque toiyours Valentine et Raymond, et aussi tout un cortège d'adoratmirs^ dont elle acceptait les hommages^ afin que^ danso» concert unanime»
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les soupçons qu'elle avait à redouter ne pussent trouver place. Au surplus, elle était complètement rassurée a cet égard. La présence de Valentine ne suffisait-elle pas à la protéger contre toutes les médisances? Qui oserait soupçonner Raymond Viimort, le mari de cette adorable créature blonde, de trahir sa femme, qu'aucune ne dépassait en grâce ? Et qui songerait à accuser Marthe de tromper son amie ? Il n'était pas de compliments ni d'éloges que Marthe trouvât exagérés, lorsqu'ils s'appliquaient à Valentine. Elle apportait tous ses soins à mettre en lumière cette fine et délicate beauté.
Tandis que de toutes parts, on les admirait l'une et l'autre, lorsquelles descendaient lentement l'escalier du Théâtre-Italien ou traversaient un salon, Raymond sentait naître et grandir en lui une immense pitié pour Marthe, pour Valentine, pour lui-môme. Partagé entre la satisfaction que son cœur recevait des éloges qu'on prodiguait à sa femme et l'effroi que lui causait Tart diabolique que Marthe mettait à mentir, l'horreur de sa propre complicité lui apparaissait mieux encore, et l'amour qu'il avait eu jusque-là pour sa maîtresse en était ébranlé.
C'est au sortir de ces soirées, qu'il se retrou-
vait seul avec sa femme. Il éprouvait alors un voluptueux soulagement. Il était libre et hors du pouvoir de Marthe, jusqu'au lendemain. La voiture les emportait rapidement vers Neuilly. Un peu frileuse, lassée, Valentine se serrait contre son mari, sur l'épaule duquel elle appuyait son front humide encore et voilé par ses cheveux, dans lesquels la dernière valse avait mis quelque désordre, sans dissiper le parfum des fleurs qui j étaient mêlées. Il passait son bras autour de cette taille flexible sur laquelle les mains des danseurs s'étaient respectueusement posées, mais que lui seul avait le droit de presser amoureusement. Ils rentraient ainsi sous un toit qne n'habitait pas Marthe. Ils s'enfermaient dans leur chambre bien dose.
Toutes les jouissances que l'orgueil du mari avait éprouvées dans la soirée, se traduisaient par des paroles amoureuses auxquelles succédaient les baisers.
C'est là que s'affirmait la puissance des li^is du mariage, puissance invincible lorsqu'il y a amour des deux cétés. Sans que Valentine s'en doutât, son mari subissait l'influence qui se dégageait du caractère honnête de leur aflection. Sentir qu'on ne viole aucune loi naturelle, morale ou religieuse, mais qu'au contraire, on les observe toutes, en
goûtant des joies mystérieuses qui laisseront la conscience en paix ; se livrer sans arrière-pensée, dans la plénitude de la confiance, au bonheur d'aimer et d'être aimé : voilà ce qu'il j a de savoureux, de pur, de divin, dans la mariage, lorsqu'il est l'œuvre de l'amour. L'honnêteté du plaisir, telle est sa force. C'est par là que Valentine, victime sans le savoir, devait triompher de Marthe.
Du jour où Raymond ayant quitté la campagne, cessa de vivre étroitement avec sa maîtresse, il commença à subir l'influence de sa femme, assez rigidement, d'une manière assez profonde, pour alarmer Marthe, qui n'avait pas prévu un semblable résultat,
U en est un autre qui se produisit encore, non sans la surprendre et sans l'alarmer également. Les succès de Valentine devinrent éclatants. Les Parisiens aiment ce qui est nouveau. Depuis plusieurs années, Marthe était reine par l'esprit, par la beauté. On ne jugea pas que Valentine fût indigne de ce rang. Des femmes, jalouses pour la plupart de madame Varades, lui opposèrent son amie. U n'eût tenu qu'à celle-ci de s'enorgueillir. Mais, jusqu'en ce triomphe, elle resta modeste, ce qui fut un charme nouveau & jouter à tous ses charmes.
Marthe s'aperçut un peu tard qu'elle était allée trop loin. Pour tenir ses amours secrètes, elle s'était donné une rivale. Elle eut peur. Les yeux de Raymond, où elle s'était accoutumée à lire, lui apprirent qu'il aimait sa femme, — ce dont elle avait pu douter jusque-là. — L'intensité de sa propre passion redoubla en face du danger. Elle ne voulait pas perdre son amant. Ce n'était pas seulement son amour qui était en jeu, mais encore son orgueil. Résolue à ne pas se laisser vaincre, elle conçut un horrible projet : celui de détruire la conûance que Raymond Avait dans sa femme.
Elle tenta de le rendre jaloux, en poussant vers Yalentine des adorateurs compromettants.
Mais la tentative n'aboutit pas. Au moment où elle s'efforçait de perdre Valentine, bien qu'en apparence, elle la traitât comme une sœur, Raymond, subjugué par un amour fait de calme et de sérénité, cherchait les moyens de rompre la chaîne qui l'attachait à Marthe, non parce qu'il avait cessé 4'aimer, mais parce que cette chaîne devenait trop lourde, parce qu'il comprenait mieux chaque jour le danger de ces coupables liens et leur horreur.
Toutefois, tel qu'il était, faible, désarmé, si souvent vaincu, il ne pouvait arriver au but qu'il
poursuivait, qu'en se séparant violemment de Marthe, qu'en mettant entre elle et lui, une distance telle, qu'il leur fut impossible de se revoir. Il résolut donc de partir avec Valentine, comptant pour la décider à ce voyage, sur un prétexte facile à trouver, dont il saurait faire un irrésistible argument. Puis, lorsqu'il serait séparé de Marthe par deux ou trois cents lieues, il lui écrirait pour lui dire un éternel adieu. Et si Marthe n'acceptait pas cette rupture, si elle osait avoir recours à l'intimidation, aux menaces, il jouerait cette partie suprême de tout avouer à Valentine, en lui révélant la cause de leur départ et la nécessité de rester loin de Paris pendant quelques années. Il porta durant une semaine ce plan dans son cerveau, l'examina, le médita. Enfin, l'ayant arrêté d'une manière définitive, il se fixa un jour pour signifier à sa femme son désir.
La veille de ce jour, ils étaient au bal. Valentine, entourée, choyée, courtisée, dansait, livrée à la fièvre du plaisir comme au bonheur de se sentir belle et aimée. Tout à coup, au moment où, après une valse, son danseur la ramenait à sa place, on la vit pâlir et s'affaisser évanouie. D'un bond, Raymond fat auprès d'elle ; il l'enleva entre ses bras tremblants, la transporta dans la
chambre de la maîtresse de la maison. Yalentine reprit connaissance ; on la mit en voiture. Mélancoliquement appuyée sur son mari, elle revint chez elle. Un médecin mandé en hâte j arriva presque aussitôt. Il reconnut tous les symptômes d'un commencement de grossesse. A trois jours de là, ses prévisions étaient conûrmées. La réalisation du projet de Raymond devenait impossible.
Depuis son retour & Paris, Marthe constatait chez son amant des défaillances alarmantes. Elle le voyait, quelque effort qu'elle fît pour le retenir, se soustraire peu à peu à son influence, et ne irc^" vait cependant dans sa conduite aucun jo^texte
qai lui permit de provoquer une explication. Il se montrait toujours aussi épris, toujours aussi dévoué. Mais, il y avait dans les témoignages de son amour et de son dévouement, un caractère de résignation qui ne ressemblait guère à Tenthousiasme des premiers jours. Il mettait plus de complaisance à se laisser aimer que d'ardeur à aimer. En môme temps, il était en proie à une tristesse profonde qui trahissait à la fois Pamertume de ses réflexions et l'intensité de certains regrets dont Marthe ne pouvait que s'effrajer. Elle constata ces douloureuses découvertes, non brusquement, mais peu à peu. La lenteur que ces coups successifs mirent à la frapper en atténua la cruauté.
La nouvelle de la grossesse de Valentine lui arriva tout autrement. Elle éclata, soudaine, inattendue. Cette fois, le coup fut terrible. Marthe pressentit, par sa propre expérience, la force nouvelle que la maternité allait donner à la femme de Raymond. L'épouse qui devient mère serre plus étroitement les liens qui l'attachent à son mari. Son influence s'accroît d'autant. Si déjà Valentine était aimée, au point de devenir pour Marthe une rivale redoutable, Tenfant qu'elle portait dans son sein devait lui donner un prestige plus éclatant qui la rendrait plus redoutable
encore. Jusqu'à ce jour, Marthe avait su retenir Raymond, en lui parlant de son fils. Elle pouvait lui dire avec orgueil : € Mon amour a porté son fruit ; celui de Valentine a été stérile. »
De cette comparaison surgissait à son proût, une puissance dont elle s'était toujours habilement servie, mais qui maintenant allait lui faire défaut. Et puis, n'était-il pas à présumer que Raymond préférerait à l'enfant né de l'adultère, l'enfant légitime, et qull se consacrerait entièrement à lui ? C'était donc une ressource précieuse qui manquait tout à coup à Marthe. Souvent, elle avait entrevu, non sans effroi, la possibilité de l'événement qui se produisait. Mais le temps passait sans que Valentine devînt mère, et Marthe se fortifiait chaque jour dans de folles espérances. Ces espérances détruites, elle eut peur.
De toutes les vicissitudes par lesquelles avait passé cette longue liaison, celle-là était la plus profonde. Son courage en fut ébranlé.
Elle avait tant lutté, tant souffert, payé son bonheur de tant d'infamies, qu'elle éprouvait une immense lassitude. Elle n'était pas à ce point pervertie qu'elle ne pût apprécier combien elle était criminelle. Il y eut une heure où, abreuvée de remords, elle résolut d'en finir. Il lui suffisait,
pour cela, d'ouvrir la main, de rendre à Raymond la liberté. Son cœur fut le théâtre de mille combats. Tantôt, elle maudissait sa destinée; tantôt, elle essayait d'en pénétrer Tavenir. Mais elle n'y voyait que des spectacles irritants. Valentine et Raymond seraient heureux. Elle seule souf^irait, verserait des larmes.
Elle se rappelait aussi toutes les joies de cette orsigeuse passion. Son être entier frémissait à ces souvenirs brûlants. Elle se disait alors que Raymond ne pouvait pas, ne devait pas l'abandonner. Combien elle se repentait de n'avoir pas pris la fuite avec lui, le jour où son mari les. avait surpris ensemble ! Par quelle aberration de son cerveau, s'était-elle arrêtée au parti d'ouvrir à Raymond les bras de Valentine ? Souvenirs fiévreux, questions tardives, regrets inutiles ! Toutes ces choses roulaient tumultueusement dans son imagination déréglée. Un moment, elle voulait ; une minute après, elle ne voulait plus. Elle se tordait sous l'invisible main qui la meurtrissait ainsi. Dans ce délire extrême, elle cherchait vainement un refuge. Il n'était au pouvoir de personne de le lui offrir. Autour d'elle, pas un cœur ami I elle n'avait même pas cette suprême consolation des môreSj de pouvoir chercher l'apaisement dans les
bras de son ûls. Le sang et les traits de Tamant qui lui âdsait tant de mal, étaient là tout entiers. C'est le soir du joor où elle aTait appris la fatale nouvelle, qu'elle était en proie à cette fièvre épouvantable. La nuit entière s'écoula sans lui apporter le calme. Le sommeil refnsa de clore ses paupières. Le matin la trouva accablée, irrésolue, incapable de prendre un parti, alors qu'elle touchait du doigt la nécessité d'en prendre on. Elle sortit de bonne heure, sans voir son mari, sans embrasser son fils* Elle allait dans la ruey sans but, heurtée par les passants^ dont sa beauté, son élégance attiraient l'attention. Elle se trouva, presque sans s'en doiiter, devant une église. Machinalement, elle y entra. Agenouillée dans un coin, et pour la première fois depuis son mariage, elle essaya de prier. Mais, hélas l elle ne CTojait plus. Le grand christ qui étendait au-dessus du maître-autel ses membres saignants, les tableaux sacrés, les pompes du culte, les confiassionnaux, toutes ces choses n'avaient pour elle aucune signification. Elle quitta Téglise ^us triste encore que lorsqu'elle j était entrée. Au moioeat où eile descendait les degrés du perron, une voiture de place stationnait devant la porte. Le cocher kri fit un signe, deoc^idit de son siège, ouvrit la.
portière. Elle monta dans le fiacre, silencieuse, inerte, insouciante.
— Où allons-nous, madame ?
A cette question, elle parut sortir dMn rôve. Obéissant à une idée soudaine qui venait de lui traverser le cerveau, elle donna Tadresse de Raymond. La voiture partit rapidement, descendant la rue Bonaparte, pour gagner les Champs-Elysées, par le quais, et Neuilly.
Dans ce trajet, elle recouvra un peu de calme. Ses réflexions prirent un autre cours, peut-être parce qu'eu se rapprochant de son amant, elle ne doutait plu» de son pouvoir. Telle était la mobilité de son esprit qu'elle ea arriva à rire de ses terreurs, de ses alarmes.
— J'étais folle, se dit-elle. Pourquoi ne m'aimerait-il plus ? Suis-je moins belle qu'il y a six mois ? Ai-je donc perdu mon influence ? Il y a trois jours encore, n'était-il pas à mes pieds ? Notre liaison est de celles que la mort seule peut briser.
£t se rattachant ainsi à une espérance nouvelle^ elle arriva devant l'ermitage de Neuilly. Avant môme d'avoir quitté la voiture, elle vit, à travers la grille Raymond qui se promenait dans le jarw dia. Ouvrir la portière, descendre, i«iyer le
cocher, courir à son amant, fut FaflFaire d'une minute. ^
— M'aimes-tu encore ? lui demanda-t-elle brusquement. Cette nuit j'ai douté de toi. Ne m'abandonne pas, si tu ne veux pas ma mort et la tienne. En parlant de la sorte, elle s'exaltait. Son visage était en feu ; ses yeux lançaient des éclairs, et Raymond, qui peu de jours avant, songeait à fuir, jeta autour de lui un regard désespéré.
— Calme-toi, murmura-t-il en suppliant. Valentine est là.
Et il désignait une croisée au premier étage de la maison, celle de la chambre de sa femme. Celle-ci reposait encore. Le médecin avait ordonné les plus grands ménagements. La grossesse de Valentine menaçait d'être pénible. Raymond donna rapidement ces détails à Marthe. Un sourire de plaisir succéda à la tristesse dont son visage portait l'empreinte. Valentine malade n'était-ce pas un peu plus de liberté pour Raymond ? Appuyée à son bras, elle parcourut pendant une heure les allées du jardin. Elle lui cacha l'état de son cœur, qui d'ailleurs se rassurait. Elle lui tint un langage éloquent. Elle pesa sur lui de tout le poids de son amour, afin de le détromper s'il avait pu un moment caresser l'espérance de la quitter. En
prouvant à Raymond combien il était aimé, ces confidences lui démontraient aussi l'inanité des efforts qu'il avait tentés. Sa chaîne était de celles qu'on ne dessoude pas. Lorsque Valentine se réveilla, elle trouva Marthe à son chevet, souriante, épanouie, les mains tendues vers elle pour l'embrasser. Ils déjeunèrent tous les trois. Jamais Marthe n'avait manifesté plus de gaieté.
A dater de ce jour, elle ne laissa plus de répit à son amant. Elle l'accablait de rendez-vous. Elle le rencontrait dans le jour chez lui, chez elle, au bois ; le soir au théâtre, au bal, profitant, pour se l'attacher plus encore, de l'impossibilité où était Valentine de suivre son mari. Elle commit les imprudences les plus folles. Un jour, c'était un déjeuner au cabaret ; un autre jour une apparition au bal de l'Opéra. On aurait dit qu'elle tenait à se montrer publiquement avec lui, à faire connaître aux Parisiens ce qu'elle leur avait jusquelà caché.
Son amant voulait-il la retenir :
— Qu'importe ! s'écriait-elle, lorsque je me serai perdue pour toi, l'honneur te fera un devoir de ne plus me quitter.
Se compromettre, voilà le but qu'elle semblait poursuivre. Ce but, elle ne l'atteignit que trop.
A un mois de là, tous leurs amis, les gens môme qui ne les connaissaient que de nom, savaient que depuis plusieurs années, Raymond Vilmort était Pamaiit de Marthe Varades. On racontait à leur sujet les histoires les plus étranges. On disait qu'après avoir séduit Raymond, Marthe Pavait obligé à épouser la pupille de Varades, afin de mieux tromper celui-ci et de se créer, en même temps, des revenus pour défrayer son luxe. Dans le monde, on discutait le rôle de Yarades dans eette affaire. Les uns niaient sa complicité et le plaignaient, tout en le trouvant ridicule. D'autres lui prêtaient un rôle odieux.
— Il est avare, disaient-ils. Il n'est point fâché qu'un patito se trouve à point pour subvenir aux dépenses de sa femme.
En général, les femmes blâmaient Marthe. Les hommes l'excusaient. Ils enviaient le r<ort de Raymond. Yalentine seule inspirait de la pitié. Mais^ en dépit de ces rumeurs, où la calomnie exagérait la vérité, tout le monde faisait bon accueil aux coupables. On semblait conspirer pour les raj^rocher. On ne les invitait pas l'un sans l'autre. Dans les dîners d'apparat, on mettait le couvert de Raymond à côté de celui de Marthe, et si Yarades était présent, on le reléguait & l'autre
extrémité de la table. Dans la soirée, Raymond s'approchait-il de sa maîtresse, on affectait de s'éloigner pour les laisser libres. Il arriva que certains petits journaux firent des allusions transparentes à leur sujet. En un mot, leur liaison était de notoriété publique, acceptée. Elle comptait parmi les quelques monstruosités de ce genre que peut produire une société arrivée au dernier terme de ce qu'on appelle la civilisation, et contre lesquelles Paris ne s'indigne que rarement. Par une bizarrerie, plus fréquente encore qu'on ne croit, mille détails revotants étaient depuis longtemps dans les boucbes, qu'aucun d'eux n'était arrivé jusqu'aux deux personnages les plus intéressés à les connaître, c'est-à-dire la femme de Raymond et le mari de Marthe.
Quant aux deux amants ils semblaient livrés à une fièvre de plaisir, comme s'ils eussent voulu noyer leur raison dans llvresse qu'ils y trouvaient ne rien voir au delà de l'heure présente. Raymond surtout s'y abandonnait avec frénésie. C'est qu'il avait à étouffer des remords plus violents que ceux de Marthe. Il fallait bien s'étourdir pour ne pas entendre les sévères accents de sa conscience, qui lui reprochait son infamie, sa faiblesse, sa lâcheté. Sa vie était faite en deux parts, livrées
Tune à Valentine, l'autre à Marthe, auxquelles, par un miracle d'activité, il suffisait. Il avait fait dans Tartde mentir des progrès merveilleux. Pendant les heures qu'il consacrait à sa femme, son front gardait une inaltérable sérénité. Son cœur ne battait pas plus vite, ses mains ne tremblaient pas. Il possédait ce calme qui est le privilège des consciences sans reproche. Valentine ne pouvait rien deviner. Rien dans l'attitude de Raymond ne trahissait sa criminelle conduite. C'est qu'il avait froidement envisagé la catastrophe qu'il jugeait désormais inévitable, c'est que, résolu à en subir toutes les conséquences, il n'avait d'autre ambition que de la retarder autant qu'il le pourrait. Mais la mesure était comblée. Il ne lui appartenait plus d*arrôter l'éclat qui se préparait. A Varades était réservée la tristesse de découvrir la vérité. Un incident vulgaire la lui révéla.
Dans le cours de ce récit, nous n'avons pas donné à la physionomie de Varades tous les développements qu'elle comportait. Nous nous devons à nous-méme de dire ici que c'est à dessein. Nos lecteurs l'auront sans doute compris. Des quatre personnages qui traversent ce drame, il n'en est qu'un que nous ayons eu la volonté de peindre complètement : c'est Marthe. Nous n^avons vu aucun inconvénient à laisser les autres sur un plan relativement secondaire, imitant ainsi le procédé de certains artistes qui, dans l'exécution d'un portrait, se plaisent à noyer d'ombre la partie inférieure du tableau, afin de mieux faire éclater la
pleine lumière sur le visage, d'y concentrer la vie, parce que c'est là qu'elle réside dans le modèle qui a posé sous leurs yeux. Mais au moment où grandit le rôle de Varades, il faut ramener les lecteurs à. ce que nous avons déjà dit de lui au début de ce roman, et ajouter quelques traits à cette première ébauche.
Varades n'était ni meilleur, ni pire que la plupart des hommes. Ce qu'il y avait de mauvais en lui, était moins la preuve d'une nature foncièrement vicieuse que le résultat de son éducation. La solitude dans laquelle il avait passé une partie de son existence, la soif immodérée de l'argent, expliquent toutes ses faiblesses. N'avoir pas connu sa mère, ne posséder pour se guider dans la vie que quelques notions insuffisantes d'une morale relâchée qu'on tient d'un père qui se faisait gloire de mépriser les hommes, après les avoir beaucoup exploités ; s'être cloîtré dans un monde sans idéal, en n'ayant en vue que la richesse ; avoir systématiquement refusé de mordre à ces fruits amers et savoureux à la fois qu'on nomme l'amour et l'amitié : voilà de détestables précédents pour être heureux le jour où des passions inconnues se réveillent en vous. Tel était le cas de Varades.
Lorsqu'il rencontra Marthe, il vivait retranché
dans son égoïsme. Il l'aima, ou plutôt il fut ébloui de sa beauté. Un caprice le poussa vers une destinée à laquelle il n'était pas préparé et dont il n'était pas digne. Il se lassa vite au contact d'une» nature en tout supérieure à la sienne. De cet enthousiasme de courte durée, il ne resta, rien qu'ua amour-propre profondément blessé et un besoiu nouveau, ignoré jusque-là, celui de donner satis^ faction à ses sens.
Après son mariage, résultat d'une surprise. Varades avait subi trois grandes émotions : la première, par la possession de Marthe ; la seconde, lorsqu^il put apprécier à quelles dépenses sa femme Ten traînait ; la troisième par la naissance de soa fils. L'impression qui ressortit de ces faits ne fut pas également longue. En ce qui touche les prodi-^ galités de sa femme, il s'était résigné à les subir dans les limites qu'il leur avait tracées. Quant à l'amour purement sensuel qu'elle lui avait un moment inspiré, depuis longtemps, il n'en était plu» question. Il suffisait de quelques aventures galantes pour le consoler de ses mécomptes domestiques, à supposer qu'il considérât comme tels, les événe-^ ments dont sa maison avait été le théâtre.
L'impression qu'il avait éprouvée, en devenant père, seule durait encore. Si, maintes fois, il s'étaii
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pris en pitié, en songeant à son mariage, s'il se Tétait reproché comme un acte de folie, depuis la naissance de son enfant, il avait changé d'avis. Il
' ne trouvait pas qu'il eût payé trop cher le bonheur d'avoir un fils. Si donc, il pouvait être frappé <2ruellement, en apprenant la vérité, c'était plutôt
. dans ce sentiment immuable et sacré, qui transforme les natures les plus vulgaires, que dans son honneur de mari.
A cette époque, Varades touchait à la soixantaine. Les années écoulées depuis que nous l'avons fsÀt connaître à nos lecteurs, lui avaient laissé toute sa vigueur, sans lui apporter les infirmités naturelles à l'homme qui a franchi l'Age de la maturité. Ses facultés étaient encore entières. Le matin, il était sur pied de bonne heure. Il descendait au jardin, y demeurait quelques instants et revenait se mettre au travail jusqu'au moment du déjeuner. Là, il retrouvait sa femme et son fils, passait une heure avec eux, se plaisait à jouer avec l'enâmt, dont les gentillesses le charmaient. Puis, il sortait jusqu'au soir.
Les intérêts qui exigeaient sa surveillance, étaient nombreux et importants. Les relations de Marthe, les hommes puissants attirés par elle dans «on salon, avaient ouverts à Varades les portes de
la grande spéculation. Il comptait maintenant parmi ces financiers qui entraînent dans leurs opérations la fortune mobilière de la France. Au milieu de la bataille impitoyable que se livrent les capitaux, il était toujours du côté du plus fort. . Il n'était pas étranger à ces coups de Jamac qui se trament dans les coulisses de la haute finance et écrasent brutalement les petits capitalistes. Aucune affaire importante ne se fondait qu'il ne fût appelé à j prendre part. Mais il avait eu l'habileté de ne pas se mettre en évidence* Sa modestie apparente égalait ^ rapacité. Cependant, daas les conseils secrets où s'arrêtent les résolutions décisives, il déployait une autorité que justifiait Tex* cellence de ses opinions.
Il faisait à la Bourse de fréquentes apparitions. Là, il était entouré, choyé, courtisé, non qu'on le crût influent, mais parce qu'on le savait riche. Sur ce terrain, il excellait à disposer ses batteries^ à prévoir les conséquences d'un grand événement^ à juger les hommes. La sûreté de son coup d'œil était merveilleusement servie par les informations qu'il savait obtenir des gens haut placés, auxquels sa fortune lui permettait de rendre des services qu'il se faisait d'ailleurs chèrement payer.
A l'issue de la Bourse, on le rencontrait >ûânant
«ur les boulevards, seul le plus souvent, car il n'aimait pas à parler dans les rues, comme si, dépositaire de secrets importants, il eût redouté d'ôtre entendu. Parfois, il se retournait sur le passage d'une jolie femme. Mais il était rare qu'il poussât plus loin ses velléités amoureuses. 11 ne se permettait guère d'autres débauches qu'un dîner fin, offert chaque mois, à la légère petite personne qu'il honorait de ses faveurs. Le soir il se couchait de bonne heure, à moins qu'il n'eût accompagné sa femme dans le monde, auquel cas^ il rentrait seul avant minuit, la laissant libre de «'amuser jusqu'au matin.
Ces détails étaient indispensables pour explique^ l'indifiérence avec laquelle il surveillait la <ionduite de Marthe. On a pu voir qu'il la croyait, depuis qu'il était devenu son mari, incapable de le tromper. Ce n'est pas seulement parce qu'il avait confiance dans son honnêteté, mais, encore, parce que, avec son inexpérience, il la jugeait, en prenant, pour base de son jugement, les péripéties qui les avaient successivement unis, séparés et l'approchés. Il la connaissait froide, dédaigneuse, dévorée d'ambition, d'un tempérament peu passionné, et parce qu'elle lui était apparue telle, il .ne soupçonnait pas qu'elle pût être autrement.
Comment aurait-il pu lire dans le cœur de sa femme, alors que jamais une femme n'avait fait battre le sien ? Ne connaissant rien à Pâme humaine ni à la passion, comment aurait-il pu se dire qu'il n'est pas donné à un homme de cinquantecinq ans de réveiller tout ce qui dort dans une belle créature qui en compte à peine vingt ? Par quel miracle enfin, aurait-il pu soupçonner l'amour violent que sa femme éprouvait pour Raymond Vilmort, alors qu'il ne savait pas même ce qu'était l'amour ? Si on ajoute à cela qu'il goûtait hors de chez lui des distractions suffisantes, que, toujours animé du désir ardent d'accroître sa fortune, il était, comme nous Tavons dit, livré au démon de la spéculation, on comprendra qu'il fût trompé, trahi, ridiculisé, sans en rien soupçonner.
Mais l'opinion publique, il faut le rappeler, était peu disposée à lui tenir compte de son ignorance. En général, on n'y croyait pas. La société parisienne étonne l'observateur par la mobilité qu'elle met dans ses jugements. Elle passe tour à tour d'une extrême indulgence à une excessive sévérité. On n'acceptait pas que la coupable liaison qui donnait un honteux relief à la maison de Varades, se fût nouée et développée à son insu. On le soupçonnait de se prêter à ce commerce infânae par des
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complaisances odieuses. Son avarice était invoquée comme un argument décisif. On Paccusait de fermer volontairement les jeux pour ne pas voir ce que tout le monde voyait si bien. Comme, parmi les gens qu'il fréquentait, il n'avait pu se créer une amitié sincère, il ne se trouvait personne qui osât lui faire toucher du doigt le lot d'ignominie qui lui était échu. Des détails injurieux passaient de bouche en bouche, exagérés à plaisir par la malveillance. Chacun apportait son mot à l'histoire de Varades, et quelques hommes, plus scrupuleux, mais aussi crédules, mettaient une affectation marquée & le fuir. C'est cette situation qui provoqua l'éclat que nous avons à raconter.
Un jour, sous le péristyle de la Bourse, au milieu du mouvement et du tumulte qui régnent en cet endroit, il passait devant un groupe de banquiers connus de lui, lorsqu'il entendit prononcer son nom. Il s'arrêta brusquement.
— Vous parliez de moi ? dit-il.
Et du regard, il interrogeait les six personnes qu'il venait d'aborder ainsi. Mais, à sa grande surprise, aucune ne lui répondit. Il vit sur tous ces visages, une marque d'embarras, maldissîmu* lée. Puis, sans lui adresser la parole, chacun s'éloigna. Cet accueil était si contraire à celui
qu'on lui faisait habituellement, qu'il resta un ins* tant, cloué à la môme place, immobile, stupéfait. Puis, par un mouvement naturel, il courut après celui des banquiers qu'il connaissait le plus. L'arrêtant par le bras :
— M'expliquerez-vous cette fuite générale? de-^ manda-t-il. Suis-je devenu galeux, depuis hier f
Le banquier hésita.
— Répondez, je vous en prie, reprit Varades.
On parlait de moi dans ce groupe. Qu'en di»
sait-on?
— Ne le demandez pas. Je ne peux le répéter ; et c'est parce qu'aucun de nous ne pouvait répondre à votre question, que nous vous avons quitté.
Varades était de plus en plus étonné. Il retint son interlocuteur.
— Soyez plus clair, lui dit-il ; je ne vous comprends pas.
— Ne serait-il vraiment qu'ignorant? murmura le banquier, se parlant à lui-même.
— J'ignore tout ! s'écria Varades, qui avait en* tendu ces mots. Mon crédit est-il compromis ?
— Il s'agit bien de votre crédit, vraiment I II s'agit de votre honneur. I
— Mon honneur! J Son visage exprima alors tant de surprise, tant i
d'alarme, que le banquier eut pitié de lui et répondit :
— Ma foi, vous ne m'en voudrez pas si je provoque une catastrophe dans votre maison. Même à à ce prix, je crois qu'il faut vous éclairer. Je ferais acte d'ennemi, si je gardais le silence. Vous voulez savoir ce que nous disions ? Vous passez pour un être infâme. Depuis plusieurs années, M. Raymond Vilmort est publiquement Tamant de votre femme. On vous accuse de le savoir, mais d'y prêter les mains parce que vous y trouvez votre profit.
— Raymond I l'amant de ma femme ! s'écria Varades avec un mouvement de dénégation, de colère et d'eflfroi qui témoignait de son innocence. Puis, frappé d'une inspiration subite, il ajouta : Mais, alors, mon fils... !
Il n'eut pas le courage de continuer. Il porta sur son visage ses mains crispées, en poussant un gémissement.
— ^ Le coup est rude, lui dit alors son ami. Mais je ne regrette pas de ^ous Tavoir porté. Le monde vous traitait de coquin.
^ — Vous avez bien fait, répondit Varades, d'une voix altérée. Je ne vous en veux pas^ Non, je ne Vous en veux pas. Mais j'exige que vous me disiez tout.
Et s'accoudant contre une des colonnes du palais, il obligea le banquier à répéter tout ce qu'il savait, à se faire Técho de tous les bruits, de toutes les médisances, de toutes calomnies. Il Pécoutait fiévreusement, sans rien perdre de cette douloureuse révélation, complétant lui-môme, d'un geste, d'un mot, des détails un peu obscurs, opérant, par la pensée, de rapides rapprochements qui lui permettaient déjuger sur-le-champ du plus ou moins de vérité de tel ou tel fait. Enfin ce supplice eut un terme. Le banquier s'arrêta. Alors, prenant la parole, Varades lui dit d'une voix éteinte, mais pleine dlndignation :
— Je compte sur vous pour me réhabiliter. Vous pouvez crier partout que je ne savais rien, que je ne soupçonnais rien, et je le prouverai, car ma vengeance sera éclatante.
— Ayez pitié d'eux, reprit son interlocuteur.
— Je suis seul juge du châtiment qui leur convient, répliqua fièrement Varades.
Et, comme s'il venait de prendre un parti, il descendit rapidement les degrés de la Bourse, gagna son coupé, qui stationnait sur la place, et ordonna si brusquement au cocher de le ramener à l'hôtel, que cet homme bondit sur son siège et fouetta sans pitié le cheval qui partit au galop.
Il arriva chez lui. Sa femme était sortie.
— Elle est sans doute avec son amant, pensa^t-il.
La cruauté de cette pensée fut cependant attér nuée par la satisfaction qu'il éprouvait à se trouver seul. Pendant le trajet qu'il venait de faire, il avait tramé tout un plan. Mais, avant de l'exécuter, il voulait essayer de découvrir des preuves du crime. Il avait hâte surtout de savoir s'il était le père de l'enfant qui portait son nom. Au milieu de tout ce qu'il venait d'apprendre, c'est sur ce point que ses inquiétudes s'étaient concentrées. L'atteinte portée & son honneur de mari, sa repu»
UNE FEMME DU MaNDE 253
lation entachée, n'étaient rien à côté du doute horrible qui le torturait, touchant la légitimité de son fils.
Il gagna la chambre de Marthe. Depuis longtemps^ il n'y était pas entré. Mais son cœur ne tressaillit pas au souvenir des joies qu'il y avait goûtées. Une seule pensée l'obsédait. Il se mit à chercher les traces de l'adultère. Il y avait dans la chambre deux ou trois meubles à tiroir. Marthe en possédait les clefe. Yarades n'hésita pas. Armé d'un couteau, il fit sauter les serrures, déchirant le bois, broyant le fer, en proie à une fièvre qui triplait ses forces. Il ouvrit tous les tiroirs fouillant dans^les chifions, répandant sur le tapis de la chambre les joyaux, les dentelles, le linge, sans craindre de détériorer ces mille riens qui sont la parure des femmes et qui coûtent si cher. Mais ses recherches étaient infructueuses. Il avait espéré trouver des lettres. Il n'en trouvait pas. Sa fureur ne connut plus de bornes. Il brisa une glace, afin de voir si une cachette n'existait pas dans le mur. Alors il passa dans le cabinet de toilette, continuant à tout saccs^er sans piété. C'est là qu'au fond d'un -petit meuble, il découvrit Une cassette verrouillée dans le bais. Il la broya d'un coup de pied. Quelques papiers s'en échappèrent.
C'était un portrait de Raymond et des lettres de lui, au nombre de trente-deux.
Varades poussa un cri de joie. Debout au milieu de cette chambre mise au pillage, il lut ces lettres Tune après l'autre. La vérité lui apparut dans toute i^on horreur. Il tenait les preuves de son désastre. Il pouvait préciser l'heure où le déshonneur était entré dans sa maison. Il mesurait Tinfamie de sa femme, les faiblesses de Raymond. Enfin, il put acquérir la preuve qu'il cherchait. L'enfant qu'il adorait était le fruit de l'adultère. Il avait donné son nom à, un sang qui n'était pas le sien.
C'en était trop. A cette découverte, il sentit des larmes monter à ses yeux, et couler brûlantes sur ses joues enflammées. Il tomba, anéanti, dans un fauteuil, s'abandonnant à une douleur morne et silencieuse. Alors, tout le passé se dressa devant lui. Il se rappela les circonstances qui avaient précédé et suivi son mariage. Il se rappela les incidents de cette soirée dans laquelle il avait surpris Raymond aux pieds de Marthe. Il devina le rôle de Valentine dans ce drame intime. Il s'adressait d'amers reproches. Il blâmait sa propre crédulité, son indifférence. Puis, lorsque cette première explosion de sa colère fut calmée, ne songeant pas
à remettre un peu d'ordre dans la chambre qu'il quittait, il passa dans celle de son ôls. Caché sous les courtines de son berceau, l'enfant dormait. Yarades, s'approchant, le contempla, tandis qu'une lutte violente se livrait en lui :
— Ce n'est pas mon sang, pensait-il, et je l'aime cependant. Je ne peux le chasser, lui fermer cette maison, le livrer à une mère misérable et déshonorée. Non, non, je te garderai, cher petit être l Elle serait trop heureuse, si je te rendais à son amour. Elle sortira d^ici, mais tu y resteras, et ce sera ma vengeance de la séparer de toi, de Rapprendre à la haïr.
Une heure s'était écoulée. Il était revenu dans la chambre de Marthe, comme pour y puiser une haine plus violente encore. Il marchait rapidement portant la main à son front, sous lequel il croyait sentir un ardent brasier. Il fléchissait sous le poids de sa fureur, qui s'exaltait de plus en plus. Enfin, il sortit, descendit dans la cour, où, par ses ordres, l'attendait sa voiture. Il alla droit à là loge du concierge, et d'un accent terrible, il dit :
— Si madame Varades revient avant moi, vous lui interdirez l'entrée de cette maison. Je lâchasse. Elle ne doit pas remettre les pieds ici.
Laissant ses gens stupéfaits, il monta dans son
■coupé pour se rendre à Neuillj. Il avait hâte de voir Valentine. Lorsqu'il entra chez elle, il était environ quatre heures. Il la trouva assise dans un Balon, au rez-de-chaussée, travaillant avec passion aux vêtements du petit être dont elle attendait la naissance à cinq mois de là. C'est la joie des jeunes femmes de confectionner elles-mêmes la lajette du premier-né. Quoique un peu pâlie, Valentine ^tait charmante. Varades fut à ce point frappé de sa grâce, qu'il regretta de n'avoir pas vingt ans de moins, pour chercher une vengeance digne de lui dans les faveurs de sa pupille. Tout autour d'elle, respirait le bonheur et le calme. Les derniers rayons d'an beau soleil d'hiver pénétraient dans le salon par une vaste croisée, se jouaient sur les meubles, dont les dorures brillaient d'un incomparable éclat, sous la lumière qui les caressait.
A l'aspect de Varades, Valentine se leva souriante, marcha vers lui et plaça son front sous «es lèvres. Mais s'arrêta tout à coup, devinant & l'altération de ses traits qu'il était en proie à une violente émotion.
— Reprenez votre place, fit-il brusquement.
Surtout, armez-vous de courage ; vous en aurez besoin.
Valentine obéit, mais en le regardant avec des yeux pleins d'inquiétude. Il reprit :
— Aimiez-vous votre mari, lorsque vous l'avez épousé?
— Si je l'aimais!...
— Comprenez-moi bien. Étiez-vous la maîtresse de Raymond ? Lorsque je le trouvai agenouillé devant ma femme, y était-il pour vous ou pour elle?
A cette brutale question, Valentine pressentit un malheur. Une pâleur alarmante couvrit son visage. Elle balbutia quelques mots essayant encore de mentir comme elle avait menti autrefois. Varades reprit :
— Non, n'est-ce pas, vous n'aviez pas eu la faiblesse de vous livrer à ce misérable ? Vous m'avez menti ? Vous avez voulu vous dévouer, et vous saviez qu'il était l'amant de ma femme ?
Elle bondit sur son fauteuil.
— C'est un mensonge infâme, s'écria-t-elle.
— Vous ne saviez rien, vraiment ? continua Varades. Vous avez donc voulu les sauver d'une situation fausse, saisir une occasion de vous unir à
. l'homme que vous aimiez secrètement? Voilà li. vérité, n'est-ce pas ? Je vous crois, et c'est bien un acte digne de vous. Mais savez- vous quel a été 1.^
résultat de votre complaisance ? Vous avez prolongé dans ma maison Texistence d'une situation abominable, Raymond était ramantdemafemme, et il Test encore.
Et, sans donner à Valentine le temps de lui opposer un nouveau démenti, il mit sous ses yeux les lettres adressées à Marthe par son mari. Elle jeta les yeux sur Tune d'elles, détourna la tête comme pour ne pas rester en face de cette épouvantable réalité et dit d'une voix défaillante :
— J'en ai assez lu I Àh ! monsieur, vous m'avez fait bien du mal !
— Croyez-vous donc que je ne souffre pas aussi ?
Sans rien ajouter, il se mit à marcher dans le salon, tandis que Valentine versait des larmes silencieuses, qu'elle s'efforçait de retenir, ne voulant pas, devant Varades, accabler encore les coupables par le spectacle de sa douleur.
Pendant quelques instants, on n'entendit rien que le bruit des pas de Varades.
— Comment nous venger? s'écria-t-il tout à coup.
— Nous venger ! dit doucement Valentine ; c'est îi la vengeance que vous songez maintenant !
— Vous pardonneriez, vous I Au fait, vous en
tJNE FKMMË Dt MONDE 259
êtes bien capable, s^outa-t-il avec un sourire de mépris.
— Je ne sais si je suis capable de pardonner, reprit Valentine, mais j'aime mon mari, et en ce moment, je songe plus à pleurer qu'à punir.
— C'est naturel, après tout, s'écria Varades. Vous êtes jeune, vous I vous êtes belle I vous avez toutes les puissances. SU vous convient d'user de représailles, les occasions ne nous feront pas défiiut. Si vous voulez au contraire oublier l'outrage, vous saurez bien vous faire aimer de votre mari. Vous pouvez vous attacher à des espérances consolantes ; mais moi, à mon âge, quelles ressources me restera-t-il, si je n'exerce pas une vengeance impitoyable ? Ah ! je me sens Tâme pleine de haine pour ceux qui ont détruit mon bonheur. Ce n'est pas la fidélité de ma femme que je pleure, c'est ma paternité, qu'ils ont souillée, anéantie. L'enfant que j'appelais mon fils, c'est l'enfant de votre mari.
Valentine poussa un gémissement; Ses larmes redoublèrent, mêlées cette fois de sanglots. Cette horrible pensée que Marthe avait eu de Raymond les mêmes caresses qu'elle, goûté les mêmes embrassements, entendu les mêmes protestations, lui déchirait le cœur. Elle sentait que c'était
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une meurtrissure incurable, un irréparable coup porté à son amour. Elle pourrait pardonner, car elle aimait ; mais elle n'oublierait pas. Quelque ardeur que mît Raymond à réparer le mal dont il était Pauteur, entre sa femme et lui, il y aurait toujours le souvenir de cette cruelle révélation. Cette perspective la fit frémir. Elle vit son bonheur perdu, gaspillé, et, par un raisonnement logique^ ce n'est pas son mari seulement qu'elle accusait de ce désastre, mais encore Varades, qui venait de le lui révéler. Ce sentiment se traduisait en paroles véhémentes.
— Pourquoi, s'écriart-elle, m'avez-vous appris la vérité ? A quel démon avez-vous obéi ? Dans quel but avez-vous agi ? Si vous cherchiez à vous venger, en détruisant la confiance que j'avais dans mon mari, la pensée du mal que vous alliez me faire aurait dû vous retenir. J'étais trompée ; mais je l'ignorais et mon bonheur n'en recevait aucune atteinte.
Interpellé de la sorte, Varades s'arrêta brusquement.
— Quoi I fit-il, c'est moi que vous blâmez !
moi!
— Je blâme l'égoïste pensée qui vous a conduit ici. Vous avez voulu, môme au prix de mon repos^
me faire partager votre douleur. Vous n'avez songé ni au mal que vous alliez me faire, ni à l'état dans lequel je suis. Un ami véritable n'eût pas agi comme vous. Il se fut au contraire, efforcé, eût-il dû souf rir plus encore, en me cachant son propre mal, d'empêcher cette horrible nouvelle d'arriver jusqu'à moi. Que me sert de la connaître? Je ne peux môme plus garder l'espérance d'être encore heureuse. Je ne saurai pas me venger, en usant de représailles, ainsi que vous le disiez tout à l'heure ; et je sens que, même en retrouvant l'amour de Raymond, même en oubliant l'outrage, mon cœur portera éternellement la trace de la blessure que vous m'avez faite sans nécessité. Je vous le répète, monsieur, vous m'avez porté le plus terrible des coups.
— Ah î je ne suis pas un saint, moi, s'écria Varades avec emportement. Je souffre et je crie.
Valentine ne répondit pas, et s'abandonna à ses douloureuses réflexions. Varades, embarrassé, allait et venait dans le salon, jetant à la dérobé des regards sur elle, non qu'il prit sa pupille en pitié, mais parce qu'il cherchait une occasion favorable pour substituer à cette désolante résignation, une colère égale à la sienne.
— Que comptez-vous faire? demandart-il enfin.
— Rien, répondit doucement Valentine.
— Vous avez tort, objecta Varades. Vous pourriez rendre au centuple le mal dont vous souffrez, h ceux qui Tont causé.
Elle secoua la tète en disant. :
— Je vous en, supplie, laissez-moi la liberté de pleurer.
Varades leva les épaules, adressa à la jeune femme un geste de colore et de mépris. Et, les yeux ii\jectés de sang, chancelant comme un homme ivre, il sortit la laissant en proie à une douleur déchirante qui eût touché un cœur moins égoïste que le sien.
Après le départ de Varades, Valentine resta longtemps immobile, à la place où il Pavait laissée,
pleurant, gémissant, sourde aux supplications de sa femme de chambre, qui rengageait vainement à se calmer, sans connaître l'objet de sa peine. La nuit vint. On apporta une lampe à la clarté de laquelle Valentine vit sur une table les lettres fatales oubliées par Varades. En présence de son tuteur elle n'avai^t pas voulu lire ces feuilles légères, où les preuves de la trahison étaient écrites en caractères ineflÊaçables. Mais, une fois seule, elle fut prise du désir ardent de connaître le langage que s'étaient tenu les amants. Il lui plaisait, en ce moment où elle n'attendait aucune consolation, de mesurer l'étendue de* leur crime. Elle ordonna qu'on la' laissât seule. Puis, elle étendit la main, s'empara des lettres.
Les ouvrant, non sans trembler, elle lut ces lignes enfiévrées, brûlantes encore de la passion qui les avait inspirées. Il lui fut facile, hélas ? de se convaincre du rôle infâme de Marthe. Elle touchait du doigt des mensonges odieux qui la faisaient bondir. . Par les dates des lettres, elle acquérait la certitude que souvent, à l'heure où son mari la comblait de caresses et de protestations d'amour, il sortait des bras de Marthe. Certaines phrases la couvraient de honte. Elle ne comprenait pas les unes ; elle comprenait trop les autres. Éper-
due d'indignation et de terreur, elle voyait des abîmes de corruption s'entr'ouvrir sous ses pieds. Ses yeux s'arrêtaient sur d'horribles détails. Préoccupations d'amour et préoccupations d'argent se coudoyaient, faisant tous les frais de cette correspondance qui révélait autant de perversité dans la maîtresse que de lâcheté dans Tamant. Les lettres de Raymond, écrites postérieurement à son mariage, portaient, çà et là, des traces de remords, de repentir. Mais ce n^étaient que de rares éclairs dans ce déchaînement de deux imaginations déréglées.
Arrivée à la dernière ligne de ce terrible dossier, Valentine ne put retenir un mouvement instinctif de répugnance et d'horreur. D'un geste rapide elle jeta les papiers dans la cheminée, où la flamme les dévora. Ce fut l'affaire de quelques secondes. Au même moment, la femme de chambre se présenta pour demander des ordres. L'heure à laquelle Raymond avait coutume de rentrer, était passée depuis longtemps. Le dîner était servi.
— Je ne dînerai pas, répondit Valentine. Je monte dans ma chambre. Vous direz à monsieur que j'étais souffrante et que je dors.
En disant ces mots, elle quitta le salon, gravit péniblement les quelques degrés qui menaient à
son appartement. Elle s'y enferma, heureuse du retard de son mari, se demandant anxieusement quel accueil elle devait lui faire. Alors, elle pleura de nouveau. Précipitée du faîte de son bonheur, dans un gouffre de misères, elle ne pouvait croire à la réalité de sa chute. Non, tout cela n'était qu'un aflfreux cauchemar. Elle dormait ; elle allait se réveiller, respirer librement, sourire au souvenir des émotions violentes qu'elle subissait. Hélas ! son malheur n'était que trop réel ! Tout le lui disait, tout le lui prouvait. De quelque côté qu'elle portât ses regards pour chercher une consolation, une espérance, elle ne trouvait que le vide sans fond, que creusent autour des âmes tendres la mort et la trahison.
Elle se rappela les détails qui avaient marqué les deux années écoulées depuis son mariage ; son voyage en Espagne, premier pas dans cette délicieuse lune de miel qu'elle croyait devoir briller éternellement et qui venait tout à coup de s'éteindre ; les longues promenades sous les arbres silencieux ; les serments proférés à voix basse ; les succès dans le monde, où chacun semblait envier son bonheur. Ces souvenirs exquis qui, jusqu'à ce jour, avaient été le charme de sa vie, lui faisaient maintenant horreur. Preuves d'amour, assurances
de fidélité, autant d'illusioi^s et de mensonges.
— Trahie par mon mari ! trahie par Marthç !
murmurait-elle ; frappée pa^r les deux; ôtr^ qn^^ j'aimais le plus!
Puis, elle pensait à Tenfant qu'elle poirtait dans son sein ; elle se rattachait à cette immense .espérance comme à la seule épave qui pût la protéger contre les entraînements de son désespoir. MaM, en môme temps, elle songeait à^ c^i autre enfant de son mari, au fils de Marthe, et sa douleur redour blait devant ce témoignage qouv^u du malheur qui la frappait.
Cependant, au milieu de cet 4crou.leïîaeïit formidable dont son cœur était le théâtre, elle n'éprouvait aucune haine pour Raymond. Elle le plaignait autant qu'elle se plaignait elle-même, car elle ne pouvait douter de son amour. Quelques raines passages des lettres qu'elle venait de lire ^ faisaient foi. Elle sentait à l'expression de certains remords,^ combien il avait dû être malheureijx, humilié, honteux.
A ce moment môme, où était-il ? Elle s^'adrçssa cette question tout à coup, en regardait la pendule, qui marquait dix heures. Elle sonna bruyamment. Un domestique accourut. Elle sut par lui que son mari n'était pas rentré. Un semblable re-
tard était si contraire aux habitudes de Raymond, qu'elle commença à s'alarmer. Elle voulut cependant espérer qu'il reviendrait. Mais une heure s'écoula dans une attente vaine.
Alors, commença pour la malheureuse femme, un supplice affreux. Son imagination était assaillie de pressentiments sinistres. Elle redoutait que Varades ne se fût porté à (quelque excès sur les deux amants. Elle savait qu'une loi punit l'adultère. Peut-être les avait-il fait arrêter î Peut-être môme s'était-il laissé aller à un châtiment plus éclatant. Elle se disait encore, qu'en voyant leur liaison dévoilée, leur honte rendue publique, ils s'étaient enfuis, Ea dépit des obsessions de sa fçmme. de chambre, elle ne voulut pi^eadre aucun repos. Toute la nuit elle fut sur pied, tressaillant au moindre bruit qu'elle entendait au dehors, courant à la croisée, espérant encore, alors qu'elle u'espérait plu5. Quelle veillée ! Les heures passèrent lentement. Enfin, le jour la trouva brisée par la fatigue et la fièvre, n'ayant pris aucun parti, également disposée à la colère, à la pitié, mais à bout de patience. Elle demanda sa voiture et se fit conduire chez Varades, avec l'espoir d'y obtenir quelques renseignements propres à la fixer sur le sort de Raymond.
La veille de ce triste jour, Marthe et Raymond s'étaient rencontrés, comme de coutume, à leur rendez-vous quotidien. Depuis quelques jours, Marthe ne prenait môme plus la peine de varier les lieux de leurs entrevues. On eût dit que, loin de redouter d'éveiller les soupçons de son mari, elle cherchait à les provoquer, comme si elle eût voulu trouver, dans un éclat compromettant, le moyen d'attacher sans retour son amant à sa destinée. C'est dans le jardin du Luxembourg qu'ils devaient se trouver, Marthe arriva la première. Elle n'attendit pas longtemps. Elle vit Raymond venir sous les arbres, par la rue de Fleurus, mar-
cha à lui, prit son bras. Sans mot dire, ils se dirigèrent du côté de T Observatoire. La vaste avenue solitaire qui s'étend en cet endroit, offrait un terrain propice à leurs promenades.
Quoiqu'on fût en plein hiver, le ciel étendait sur leur tète sa voûte bleue, qui resplendissait sous les rayons du soleil. La température avait une incomparable douceur. Il arrive ainsi que le mois de janvier emprunte au mois de mai quelques-uns de ses joyaux, comme pour armer de patience et d'espoir tous les malheureux qui ont à souffrir du froid.
Marthe était vêtue d'une robe courte en soie, à larges raies grises et noires, qui laissait à découvert ses bottines montantes. Un manteau en étoffe semblable à celle de la robe, doublé de fourrures claires, couvrait sans l'alourdir sa taille svelte. Un chapeau sombre, relevé çà et là par quelques rubans d'une vive couleur, et auquel était attaché un voile épais, collé au visage et s'arrôtant audessous de la bouche, complétait cette toilette sur laquelle le regard se reposait agréablement, sans être ébloui. Sous la voilette, on devinait un teint d'une blancheur éblouissante, des yeux pleins d'éclat, des lèvres d'un rouge ardent qui laissaient voir, en s'entr'ouvrant, des dents petites, serrées et brillantes. Quelques étudiants se retournèrent
pour admirer cette adorable créature. Il n'en était pas un qui ne remarquât sa beauté et ne portât envie à Raymond.
A cette heure cependant, ce dernier aurait volontiers cédé sa place à quiconque eût voulu la prendre, et lui permettre de rejoindre Valentine, qu'il avait quittée quelques heures avant, en justifiant sa sortie à l'aide d'un nouveau mensonge. Son visage portait des traces de lassitude. La difficulté qu'éprouvait Marthe à obtenir des réponses aux questions qu'elle lui posait disait assez combien était malade le cœur de Raymond ; mais Marthe feignait de ne rien comprendre à cette atonie, de ne pas môme la voir. Elle avait pris son parti de ces tristesses, mesurant d'ailleurs l'étendue de son influence et assurée de la conserver tcuat qu'elle aurait son amant sous la main.
Jamais, elle n'avait été plus eiyouée, plus gaie, plus jolie. Elle eut l'esprit d'un démon, la grâce d'un ange, se montrant tour à tour amoureuse et coquette, cachant, sous un langage timide et doux, son implacable despotisme. La promenade dura deux heures. Marthe fit savoir à son amant qu'elle irait le soir à TOpéra et qu'elle l'aitendrait dans sa loge. Puis, lorsque le soleil commença à perdre de son éclat et de sa chaleur, un vent froid s'éiant
levé, elle voulut rentrer chez elle. Mais, cédant à un nouveau caprice, elle dit à Raymond :
— Accompagne-moi.
— N'y a-t-il aucun danger ? demanda celui-ci. Nous pouvons rencontrer ton mari.
— Qu'importe î s'écria Marthe. Il ne nous est pas interdit de nous montrer ensemble.
Sans rien sgouter, elle entraîna son amant du côté du Luxembourg. Revenant sur leurs pas, ils rentrèrent par l'avenue de l'Observatoire dans le jardin, le traversèrent et en sortirent par la grille qui avoisine la fontaine de Médicis. Quelques instants après, ils arrivaient devant la porte de l'hôtel Varades. Durant le trajet, Marthe avait sollicité et obtenu de son amant qu'il resterait encore une heure- avec elle. Elle se plaisait ainsi à le retenir à ses côtés, autant qu'elle le pouvait, et à lui prodiguer les preuves de sa tendresses.
Docile comme un homme résigné, Raymond franchit après elle le seuil de l'hôtel. Mais, comïne ils venaient d'entrer dans la cour, le concierge s'avança vers Marthe, tournant d'un air embarrassé sa casquette entre ses mains, et lui dit, non «ans hésiter :
— Monsieur m'a ordonné de ne pas laisser passer madame.
— Êtes-vous ivre ou fou ? demanda Marthe.
Pour toute réponse, cet homme lui répéta les
ordres qu'il avait reçus de Varades.
— Il sait tout, dit Marthe, en anglais, en se retournant vers son amant ; puis, sans tenir compte des paroles qu'elle venait d'entendre, elle passa fièrement, suivie de Raymond éperdu, devant le concierge, qui n'osa leur barrer le chemin.
Ils arrivèrent, sans échanger un mot, dans la chambre de Marthe. Le spectacle qui s'offrit à leurs yeux, leur apprit mieux encore la vérité. Les sièges renversés, une glace brisée, les tiroirs défoncés, les objets qu'ils contenaient, épars sur le tapis : tout révélait la colère de Varades et les excès auxquels il s'était porté. Marthe courut au meuble dans lequel elle avait coutume de cacher les objets qu'elle voulait soustraire à la surveillance de son mari.
— Il a trouvé les lettres ! s'écria-t-elle.
— Nous sommes perdus ! murmura Raymond.
Mais, sans l'entendre, Marthe, qui fouillait activement dans les débris de son luxe, reprit :
— Fort heureusement, il n'a pas songé à emporter mes diamants.
Et, ramassant quelques écrins qui renfermaient ses joyaux, elle en fit à la hâte un paquet, yjoi-
UNE FEMME DU MOI^lrE 273
gnit une liasse de papiers de femille, et, se retournant vers Raymond :
— Fuyons, dît-elle.
La tête perdtre, incapable de réunir deux idées, le malheureux ne songea qu'à obéir. Ce n'était paa qu'il eût peur, qtf il rserdoutât les fureurs de Varades ; mai« il songeait à Valenthie, sais doute avertie déjà par l'époux trahi. Le pressentiment d'un irréparable malheur troublait son imagina- ^on et déchirait son âme.
Ils firent quelques pàil Verd là porte. Tout à coup Marthe s'arrêta :
—■ Et notice enfant ! s'ébfia^t-elle.
En quelques minutes, ils fmfent auprès du ber^ ceau où leur cher être dormait encore. Sa nour* rice allait auprès de lui.
— Emportons^le î dit Marthe à son amant.
La nourrie© avait entendu. Quelle pensée traversa Pesprit de cette femme ? Avait-elle deviné la cause du di^ame auquel elle assistait ? donnaissait-eRe la résolution prise par Varadés de ne paS Èe séparer de l'enfant ? Éprouvait-ellé plus de pitié Jtour l'homme malheureux que pour la mère couj^ble ? Il fout le croire, car elle se pTlaça devant le berceau si résolument, que Marthe comprit ses intentions et s^éoria :
— C'est mon fils I
— Il ne sortira pas ici, répondit la nourrice. J'en réponds devant M. Varades.
Marthe, irritée, se précipita sur elle. Raymond l'arrêta. «^
— Viens, dit-il, en essayant de l'entraîner.
— Je veux qu'il nous suive, répondit-elle en se débattant.
— Et moi je m'y oppose. Cet enfant ne doit pas quitter cette maison, fit énergiquement Raymond, qui semblait pour la première fois, depuis longtemps, faire preuve de volonté.
Et, sans attendre une réponse, il obligea Marthe à le suivre. Quelques instants après, ils étaient dehors. Il arrêta un fiacre qui passait vide, y fit monter sa maîtresse, puis, revenant en toute hâte sur ses pas, il dit au concierge :
— S'il survenait quelque événement qui nécessitât ma présence ici, vous me trouverez jusqu'à demain à l'hôtel du Louvre. Vous demanderez M. Paulet. N'y venez que si cela est impérieusement nécessaire.
Et, mettant deux louis dans la main de cet homme, il se hâta de rejoindre Marthe qui l'attendait, en proie à la plus violente exaltation. Ils se présentèrent à l'hôtel du Louvre commodes voya-
geurs venant du Havre, que leurs bagages devaient rejoindre le lendemain, et se firent inscrire sous le nom de M. et madame Paulet. Quelques instants après, ils étaient enfermés dans une chambre, ayant recouvré quelque calme et dans des conditions meilleures, pour arrêter un plan de conduite.
Au milieu de sa douleur et de son trouble, Raymond conservait encore Pespoir que Varades serait conduit par le souci de sa réputation, par le désir d'éviter un scandale, et aussi peut-être, par l'influence de Valentine, à revenir sur la décision qu'il semblait avoir prise. Mais il avait compris qu'il était, en attendant, nécessaire de soustraire Marthe aux emportements d'un mari furieux. Ces rapides réflexions l'avaient décidé à la cacher à l'hôtel du Louvre, où Varades ne s'aviserait guère de l'aller chercher. Il lui expliqua sa conduite, qu'elle approuva, bien qu'elle lui tînt encore rigueur delà ferme volonté qu'il avait exprimée, au sujet de leur fils. Mais, lorsqu'elle fut plu§ calme, il fut facile à Raymond de se justifier.
— Savons-nous, demanda-t-il, quelle destinée nous attend? Si nous sommes obligés de fuir, de nous expatrier, cet enfant ne serait-il pas un embarras pour nous ? Et puis, quel avenir lui réser-
276 tJNB FBMME DU MONDE
terions-nous ? Ne Fexposerioiis-noiis pas à de fatales aventures ?
Il développa ces idées avec éloquence. MaHhe fat convaincue. La conduite de son amant me prouvait-elle pas, d'ailleurs, que toujours à la kaateur des dangers dont iki étaient entourés, il n'abandonnerait pas sa maîtresse ? Ce désastfe, elle Tavait presque souhaité, pour être plus étroitement enchaînée à Raymond. Ses Voeux étaient exaucés.
Puis, ils examinèrent leur situation. A supposer qu'aucun événement ne se produisit jusqu'au lendemain, ils possédaient assez d'argent pour gagner l'Amérique. En arrivant à New-York, on vendrait les diamants de Marthe, qu'elle estimait à plus de cent mille francs. Cette somme permettrait d'attendre des temps meilleurs, de tenter la fortune. Marthe envisageait cet avenir fermement, se trouvant heureuse que la tempête ne l'eût pas séparée de son amant. Elle se préoccupait peu de la honte qui rejaillirait sur elle, lorsque cette aventure serait connue dans Paris, si elle ne l'était déjà.
Mais Raymond ne supportait pas le choc avec autant de courage. Calme en apparence, il sentait dans son cœur de cruels déchirements. C'est qu'en formant ces projets dont la réalisation n'avait,
hélas î rien de chimérique, il songeait à VaLentine, aux maux qu'il lui causait. Il l'aimait. En quit^ tant la France, il laisserait derrière lui la ^Im cbôre part de lui*môzne.
X^a ^irée s'écoulait cependant. Il se disait que sa femme devait l'attendre, souffrir mille tortures. A. on?» heures, il voulut sortir, nourrissant le projet d'aller à Neuilly, d'implorer un pardoa qa'U n'espérait pas, mais de prouver au moins son repentir. Marthe, comme si elle eût deviné quels combats se livraient ^ lui, refusa de rester swle.
— Ta ne me quitteras pas, lui dit-elle avec éaei^ie. Si tu sortais d'ici, tu n'y reviendrais^ pas.
Elle fut inexorable. Mais, en même temps, elle s'efforçait de consoler Raymond, de lui verser l'oubli dans la coupe de Pamour. Sa passion tint tête à l'orage. Cette nuit, qui s'annonçait comme ane nuit de tristesse et dm remords, fut une nuit de joie malsaine et de fièvre. La beauté de Mar- I the s'y déploya éclatante, sublime. Elle puisa dans ^"seij cœur des accents qui jetaient Raymond tour î, tour dans l'épouvante et l'ivresse. C'est au milieu de ce délire que le sommeil les surprit. Le réveil fut terrible dans cette chambre d'hôtel
aux murs nus et froids, première étape de l'existence méprisable, à laquelle ils étaient désormais voués. Alors seulement, Marthe eut un vague sentiment de la dégradation dans laquelle elle était tombée. Raymond se fit horreur. Les pensées amères et cruelles qui lui vinrent en foule à l'esprit, se traduisirent sur son visage, par des larmes que la présence de Marthe ne put arrêter. Il pensait à Valentine, comprenant bien que c'était souiller ce chaste souvenir que de l'évoquer en un semblable moment ; mais il était impuissant ft l'éloigner de lui. Marthe perçut toutes ces choses et n'osa s'irriter. Elle redoutait qu'à tant de preuves de faiblesse, ne succédât dans le cœur de Raymond, une impitoyable révolte. Elle avait hâte de fuir, de mettre l'Océan entre elle et Paris.
Livrés à ces horribles combats, ils faisaient en silence les préparatifs de leur départ, lorsque tout à coup, un léger coup retentit contre la porte. Sur un signe de Raymond, Marthe se jeta derrière les rideaux de l'une des croisées. Il ouvrit. C'était le concierge de l'hôtel Varades, qui lui dit :
— J'ai cru devoir venir vous annoncer une triste nouvelle.
— Qu'est-ce donc ? demanda Raymond alarmé.
— M. Varades est mort.
Marthe entendit ces mots. Elle se montra, poussant un cri :
— Nous sommes sauvés !
Et des marques non équivoques d'une joie qu'elle ne pouvait dissimuler, éclatèrent sur son visage. Puis, elle voulut connaître les détails de cet événement imprévu. Elle sut que Varades, en revenant la veille, s'était plaint de violentes douleurs de tôte, de palpitations, de vertiges. Il s'était mis au lit, sans vouloir qu'on allât quérir un médecin. Le matin, à huit heures, il s'était levé, quoique souffrant toujours, pour recevoir Valentine, avait causé avec la jeune femme, devan^^ laquelle il était tout à coup tombé mort.
En proie à la plus vive émotion, Raymond, sans en demander davantage, renvoya le concierge, auquel Marthe ei^joignit de garder le plus grand silence sur les circonstances qui avaient précédé et suivi la mort de Varades. Restée seule avec Raymond, elle lui dit :
— Voilà qui change toutes nos dispositions. La fuite devient désormais inutile. Je suis veuve et, par conséquent, libre de mes actions. Je vais reprendre ma place dans ma maison, auprès de mon flls. Les événements qui se sont accomplis depuis hier, ont été si rapides, qu'ils doivent être encore
2f^ UlfC PEMMB DU HONDe
ignoré^. On les ignorera toujours. L'honneur est sauf et je reste héritière d'une immense fo,rtuii«.
— Oui, tu penses à toi, s'^^ria^mèittin^i Rajmpttd. Mais, moi» que deyiondml^ ? ObtMQdij^je que YalMitiiie pardosa^ ^ oublie ?
-«- Quoi i tu fiongôs à FaUdT retrouTinr! répimdii I^rthd, étonnée. To osems t'kumUier deyAst elld l Tu a'^utends donc pa« que je suis iibve, qa^ mft fortone t'appartient l M^aoeiiseras-ta da um penser qu'à moi ?
Raymond croj^t avoir mal eot^du. Hue réj^Ar tait à lui«m^(àe eê langage, ehereliAAt À Le qsm^ prendre. Mai«, d^& Marthe Pentcaînait, impa* tiente de rentrer dans aa maiflon. Raymond mi laîMa conduire.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, Valentine, aprds Haa nait pawéo dans l'anxiété la plus dou* loureuse, alarmée par l'absence de son mari, s'était, U jour y^uu, rendue chez Yaradeg. Il r^>osait QACoro ; mais lorsqu'on ^i annonça sa pupille, il Toulut M lever pour la recevoir. Il n'avait pas BÛeux dormi qu'dle. Ses traits altérés trahissaient MB douleur». Son front brûlait. Il y sentait des battements convulsifs, qu'il essayait vainement d'arrêter, en y portant ses mains fiévreuses. Dans ses y^ix, se dessinaient des ûlets sanguinolents. A certains moments, il'se plaignait de ne plus voir distinctement les objets placés devant lui.
Elle le trouva assis dans un fauteuil, vêtu d'une robe de chambre, affaissé sur lui-môme, le visage couvert d'une rougeur violacée. Mais préoccupée par une pensée unique, elle ne remarqua pas ces symptômes alarmants.
— Avez-vous vu mon mari ? demandart-elle, en entrant. Savez-vous où il est ? Dites vite, par pitié.
Il secoua la tête et répondit avec lenteur, comme s'il lui eût été difficile de remuer la langue ou de trouver les expressions :
— C'est auprès de moi que vous venez chercher de ses nouvelles ? Mais je suis aussi ignorant que vous.
Yalentine se laissa aller sur une chaise, en sanglotant.
— Je ne sais rien, reprit Varades, sinon que Marthe est venue hier, ici, avec lui, à l'heure où j'étais chez vous. Elle a enlevé ses diamants. Elle voulait aussi enlever l'enfant. Ils sont partis ensemble. Ils sont en route, très probablement, et ils se moquent de nous.
Valentine pleurait toujours. Varades ajouta :
— Voilà bien les femmes ! Elles ne savent que verser des larmes. Ah ! sï vous m'aviez écouté hier, si je vous avais trouvée disposée à vous unir
à moi pour vous venger, nous aurions pu mettre la police sur leurs traces, les empocher de partir. Il en est peut-ôtre temps encore. Convaincus d'adultère et de vol, ils seraient à jamais flétris, couverts d'ignominie !
— Il ne faut pas déshonorer leurs noms, monsieur, le vôtre, le mien, celui des enfants nés ou à naître, répondit simplement Valentine.
Varades baissa la tête. Puis, saisi tout à coup d'une inquiétude nouvelle, il tira un cordon de sonnette placé sous sa main.
— Où est mon fils ? demanda-t-il à un domestique qui entra. Qu'on me l'apporte. Je veux le voir.
La nourrice s'empressa d'accourir, ayant dans ses bras l'enfant, qui sourit à Varades, en étendant vers lui ses petits bras. Yarades repoussa ses caresses et dit :
— C'est bien. Emportez-le. Mais veillez sur lui. Peui>-étre, on tentera de l'enlever.
La nourrice pressa l'enfant contre son sein, comme pour défier toute tentative de ce genre et sortit. Varades poussa un soupir de soulagement. Puis, courbant la tête, il murmura :
— Oh ! que je souffre I
Valentine, au sein de sa propre douleur, eut pitié de lui.
— Avez-Yous fait appder la médeetn ? deiaandat-elle.
•— J'ai bien le temps < répondit Verades. J'ai subi das émotions trop cru^eg, po«r ne pas faire une longue maladie. Je me connais. J« vais avdr une ôôvre cérébrale om quelque ehose de «e genre. On en meurt, «youtart-il, et je risque fort d'en mourir. Aussi, je suis bien aise que tous soyez venue. J'ai quelques dispositions à prendre, et votre présence m'était indispensable.
— Mais vous n'êtes pas en danger de mort, s^éeria Valentine.
— Je vous dis que je vais être três-malade.
Tout mon corps est brûlant au dehors et au dedans, comme si je me trouvais devMit un vaste brasier. Le délire peut venir et ne pas me laisser le temps dé vous parler. — Et puis, sgouta-t-il d'un air soupçonneux, les coupables auront sans doute hâte de se débarrasser de moi. Je ne pardonne pas, je suis haineux. Ils le savent et je les gône. Ils sont capables de gagner les domestiques, de me faire empoisonner.
Valentine fit un geste de dénégation.
— Libre à vous de croire & leur générosité !
continua Varades. Vous agirez prudemment, cependant, en vous mettant hors de leur atteinte.
tTNfi IPBMMÈ Du MONDE 285
AlcHTB, seuiement, Valentine remarqua avec quelles âi:ffî!culté8 son inie^ff s'exprimait. Elle vît ses yeux injectés de sang, égarés, le trembl^û^aii eonrulsif qui agitait tout son corps. Elle fut alarmée.
— Il femt TOUS remettre au lit, dit-elle, votis soigner.
Il feignit de ne pas entendre et reprît :
— Que je vire ou que je meure, les conseils que je veux vous donner, vous seront profitables. Ecoutez-moi. D'abord, redoutez tout de ces misérables. Ne vous laissez pas aller â de folles illusions. Nous sommes un obstacle à leur bonheur* Mettez donc entre eux et vous, une barrière infranchissable. PreneK vos précautions. Surtout ne pardonnez jamais, jamais. Vous seriez tictime de votre générosité. — ^ Il s'arrêta pour prendre ha* leine. Puis, il ajouta : — =- Je vous prie d'emmener l'enfant chez voits ^ pour quelques jours. Si je tombe malade, il sera mieux dan» votre maison que dans la mienne; Si je meurs^ vous le garderez, en le cachant, pour qu'on ne vous Penlève pas. Vous l'élêveréz avec le vôtre. Parlez-lui souvent de sa mère, mais en lui révélant toutes les scélé-^ ratesses dont elle nous sL faits victinies. Apprenezlui de bonne heure à la mépriser. C'est ma vengeance que je vous lègue, Valentine,
Yalentine écoutait ce langage, en silence, iht^ rieurement révoltée, mais prenant en pitié son tuteur, qu'elle croyait frappé de folie. Comprenant qu'elle Pirriterait plus encore, si elle essayait de le contredire, elle se contentait d'aquiescer par des signes de tête aux désirs qu'il exprimait.
— Ainsi, dit-il, vous promettez de m'obéir ?
— Je le promets, répondit-elle. Mais, j'espère que vos recommandations sont inutiles. Vous vivrez, monsieur I
— Soit, soit, je l'espère aussi ; mais, je prends mes précautions. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir déposséder ma femme de ma fortune. Malheureusement, j'ai eu la faiblesse de l'épouser sans contrat. Je crus ti son désintéressement, lorsqu'elle exigea qu'il ne fat pris aucun arrangement d'argent. Elle était plus savante que je le croyais. Elle savait qu'en l'absence de contrat, tout ce qui m'appartenait, lui appartiendrait. Je consentis, trompé par les sentiments qu'elle exprimait. On commet des folies à tout âge. Mon mariage a été la première. J'en ai commis d'autres depuis. Enfin, ce qui est fait est fait .Elle héritera naturellement de mes biens, si je n'ai paâ le temps de les mobiliser pour les lui soustraire par des donations. — Il s'arrêta encore. Sa poitrine, oppressée, res-
pira difficilement. Yalentine n'écoutait qu'en trem- "blant les paroles de haine qui sortaient de sa "bouche. Il continua avec effort : Je peux cependant distraire en votre faveur une part de ce que je possède.
— Je n'ai besoin de rien I s'écria Valentine.
— Ce sera pour mon fils. D'ailleurs, savez-vous si votre mari n'a pas dilapidé votre fortune ? Ma femme dépensait plus que je ne lui donnais. J'ai toigours cru que des bénéfices de Bourse, réalisés pour elle, par quelques-uns de ses amis, pourvoyaient au surplus de ses dépenses. Mais il est certain pour moi maintenant que le donateur galant était Raymond, et les fonds de réserve, votre propre fortune. Vous êtes donc peut-être ruinée, car je suis bien convaincu que depuis votre mariage, vous n'avez pas mis le nez dans vos affaires. Allons I l'amour vous a fait commettre bien des sottises, à vous aussi ; mais vous êtes plus excusable que moi. Moi, je n'ai été qu'une triple brute.
Par un mouvement de colère, il se souleva sur son fauteuil. Valentine étendit les mains vers lui. Il se calma. Mais, au lieu de se rasseoir, il mar^ cha vers le coffre -fort scellé au mur, dans un coin de sa chambre, l'ouvrit après quelques hésita-
âS8 rus PËMlfB DU IIONDB
ikmSy car sa mémoire lui refusa penfUlant quelques minutes le secret de la serrure, et y prit un pCfT^ tefeuille d'où il tira des papier» cotfvert d'impressions, de vignettes gravées eu taiîle douce.
— Ce sont des titres au porteur, dit-il, déftni bons sur la Banque, des actions ; en tout troiâ millions. C^est le cinquième de ce je possède. Je devais verser demain cette somme dantsr uneentn^ prise nouvelle. Je n'ai pas Tesprit (iKsposé atix affaires, en ce moment. Prônez ceci, mon éatxùt. Si je visj Vous me le rendrez j Vous fe garderez si je meurs* Lorsque mon filH auiu atteint sa majorité, vous lui donnerez une part de cetto fortune, en vous réservant de quoi vivre.
-^ Il aura tout, monsieur, répoudît Valentiudj (jpii prit les papiers et les mit dany sa poche.
— Que je souffre! s'écria pour la secondé fbîs Varades, en portant ta main à son fW)nt. Fuis il ajouta, a/vec une expression inexprimable de tendresse : — Il faudra en garder pour vous la moitié. Le reste sufGira à mon fils. Et surtout n'en dites jamais rien à votre ntari.
Il y eut un moment de silence. Valentine vain* ctie par l'émotion, versait des larmes nouvelles. D'une voix brisée, Varades reprit :
^^ J'ai été Un sot, oui un sot, balbutia^t-ii;
c'est VOUS que j'aurais dû épouser. Vous... vous... ôtes une bonne... une bonne petite femme. L'autre... une infâme... coquine.
Il voulut regagner son fauteuil. Mais, soudainement saisi d'une douleur plus aiguë que les autres, il poussa un cri étoufié, étendit les bras et tomba de toute sa hauteur sur le plancher, où il resta immobile.
— Au secours I cria Valentine éperdue, se suspendant à une sonnette.
Les domestiques arrivèrent. On releva Varades. On le mit sur son lit.
— Vite ! fit Valentine, fit un médecin... et un prêtre.^
Le médecin arriva au bout de dix minutes, toucha le corps de Varades.
— Il est mort d'une apoplexie foudroyante, dit-U.
Quelques instants après la chambre était vide. Rigide, déjà froid, cadavre enfin, Varades était étendu sur son lit, au chevet duquel Valentine agenouillée, priait et pleurait.
290 uifB FË!ifMË DU Monde
Un quart d'heure s'était à peine écoulé deptiis que Valentine était seule, lorsque, tout à coup^ elle entendit dans la pièce Toisine un bruit de pas« Un secret pressentiment lui annonça que Marthe et Raymond allaient apparaître à ses yeux. Elle eut peur. Elle ne voulut pas se trouver en leur présence. Elle se leva, décidée à fuir. Mais la porte s'ouvrit brusquement. Elle n'eut que le temps do se rejeter dans l'alcôve où la couche de Varades était enfoncée à demi, et de se cacher derriùre les grands rideaux de soie verte, qui descendaient en larges plis, d'un anneau fixé au plafond.
UNR PBUMît DU MONDB 291
Marthe entra la première. Elle marcha droit au lit, toucha d'une main assurée le corps de son mari, et dit :
— MoH I c'est donc vrai ! Ah ! pauvre homme, que tu nous a fait de mal !
Ce ôit toute Foraison funèhre qui s'échappa de son cœur de veuve. Puis elle ajouta :
— Il doit y avoir de l'argent, ici.
Elle courut au coffre-fort, que Varades avait laissé entr'ouvert, y plongea les hras, sans y rien trouver que des papiers sans valeur nominale.
— Au fait, murmura-t-elle, il ne gardait jamais ses fonds chez lui. Je ferai appeler son notaire.
Alçrs, se retournant vers Raymond, qui l'avait suivie, elle dit :
— Tu vois, nous sommes libres. Penses-tu encore à aller retrouver ta femme ?
Aucune de ces paroles n'avait échappé à Valentine. Accroupie dans un coin, cachée aux yeux des amants, elle frémissait d'épouvante et de douleur. Mais, en entendant la question que Marthe venait d'adresser à Raymond, sa douleur s'apaisa subitement. Elle retint son souffle. La réponse de son mari allait décider de son sort.
— Marthe, dit celui-ci d'une voix altérée, n'estil pas temps d'arrêter ce flot d'infamies qui monte
sans cesse autour de nous? N'ôtes-vous pas lassée, comme moi, de vivre dans le bourbier où nous nous sommes plongés? Voyez, nous avons entassé crimes sur crimes, nous avons semé la trahison, la souillure autour de nous. Cela ne vous suffit-il pas ? Jusqu'où m'entraîneriez-vous , si je ne résistais?
— Résister I tu veux résister, s'écria Marthe, que ce langage irrita sans la surprendre? Que signifient ces remords tardifs? Il fallait les manifester plus tôt. Tu parles de crimes ! Ne vois-tu pas que ce sont eux qui nous ont liés pour toujours? Chaque jour, depuis que nous nous aimons, t'a vu devenir de plus en plus mon complice, et a ajouté un nœud à nos liens. Que veux-tu faire ? briser ces liens ! tu n'en auras pas le courage, homme faible et pusillanime! les dénouer? tu n'y parviendras pas, car je veux les resserrer et non les élargir.
— Mais, enfin, qu'espérez-vous?
— Est-ce que je le sais, ce que j'espère? Je n'ai qu'un but, te retenir. Je suis veuve, libre, riche, et je te somme de tenir tes sermenta.
— Mais, Valentine ! je me dois à elle. Elle mourra si je l'abandonne.
— Tu seras libre, si elle meurt, s'écria Marthe
tJNB FEMME DU MONDE 293
d'une voix farouche. Alors, rien ne s'opposera plus... Mais, non, reprit-elle avec amertume, elle ne mourra pas. Ah I quelle fatale pensée ai-je eue, le jour où je te l'ai donnée pour femme? Tu serais à moi, maintenant, complètement à moi, tandis qu'il faut te partager encore !
Depuis le matin, Raymond supportait mal les véhémentes apostrophes dont il était l'objet. Comme il l'avait dit, il était las d'avoir sans cesse les pieds dans l'adultère. La mort de Varades l'épouvantait, car il ne se dissimulait pas la part qu'il y avait. Dans ces dispositions d'esprit, il était facile à irriter. Après avoir dévoré des humiliations sans nombre, la coupe était pleine. Les derniers mots de Marthe la firent déborder.
— Vous ne me partagerez plus avec elle, dit-il froidement. Vous m'avez défié de briser mes liens, parce que je suis lâche. Eh bien 1 c'est assez de lâcheté, je les brise. Je les brise et je pars !
Ce fut au tour de Marthe d'avoir peur. D'une voix radoucie, elle reprit :
— Tu pars! sans doute pour aller te jeter aux pieds de Valentine ! Vas-y donc, pauvre fou ! Va t'humilier pour obtenir un pardon qu'elle te refusera impitoyablement. Elle sait tout , tout, •ntends-tu?
— Je n'ai point d'autre espérance. Si elle connaît les détails de notre liaison, elle n'ignore pas que je ne suis pas le plus coupable. Je mettrai sous ses yeux la lettre menteuse par laquelle vous m'avez poussé dans ses bras. J'avouerai mes torts ; mais je lui révélerai les artifices au moyen desquels vous m'avez séduit. Si elJe sait tout, comme vous dites, elle peut avoir de la pitié pour moi, mais non du mépris. Eh bien I je me traînerai à ses pieds; je lui dirai : J'ai été misérable, lâche, infâme, mais je t'aime. Laisse-moi vivre sous ton toit, non en mari, mais en esclave, en pénitent, jusqu'au jour où tu jugeras que j'ai assez soufiert, assez pleuré, assez expié, que je suis digne enfin de ton amour.
Ces paroles, prononcées avec une ardeur qui révélait toute leur sincérité, ramenèrent un peu de joie dans l'âme endolorie de Valentine. Dans le ciel noir qui depijis la veille s'étendait sur sa tête, elle vit une éclaircie. Son malheur était si grand, qu'il ne fallut rien de plus pour lui communiquer l'espérance. Mais elle frémit, lorsqu'elle entendit Marthe répondre :
— Ta mémoire est courte, Raymond. Mais, moi, je me souviens du passé. Nous ne nous connaissions guère, lorsque après la mort de ta mèra,
je to rencontrai. Je ne songeais. pas alors à trahir mon mari ni pour toi ni pour d'autres. C'est toi qui le premier me parlas d'amour. Ce fut une belle journée. Nous étions ensemble, moi assise, toi agenouillé, seuls sous les arbres que dorait le goleil levant. Tout était mystère autour de nous, comme pour conspirer en faveur de notre amour. Tu me dis : — N'est-ce pas que vous le savez? -^ Oui, je le sais. — Je ne suis pas coupable à vos yeux? — Non. — Tu poussas un cri de joie, tu pris place à mes côtés, tu t'emparas de mes mains, tu y jetas ton front brûlant. Et moi, je te laissais faire, heureuse, enivrée, croyant à l'éternité de cette heure suprême. Tu parlas longtemps, avec l'éloquence de la passion dans son premier feu. Sans trouble, sans honte, je te dis : — Je vous aime. Mais j'ajoutai : — Les promesses que nous allons échanger doivent être éternelles. C'est à ce prix que je serai à vous, complètement, tout entière, sans regrets, dans le calme d'une volonté réfléchie. Si vous voulez vous donner à moi pour la vie, si vous m'aimez a^sez pour me consacrer votre avenir, pour n'avoir des regards, des soupires, un corps, un cœur que pour moi et uniquement pour moi, pour devenir au besoin mon complice, dito»-le, et je vous appartiens. — Comment
me répondis-tu ? Par ces mots, qui se sont gravés dans mon souvenir : — J'ai bien entendu, j'ai bien compris. Je reste, Marthe. Au nom d'un amour qui est mon premier amour, qui sera le dernier, je vous engage ma vie; je vous jure une étemelle fidélité. — C'est ainsi que je fus à toi. Depuis, chaque jour, quelles preuves de tendresse ne t'aije pas données? J'ai dévoré toutes les hontes, enfreint tous les devoirs, souillé mon nom. As-ta jamais entendu l'expression d'un regret? Est-il une heure où je ne t'ai pas aimé?
Raymond l'arrêta d'un geste, et sans voir la violente douleur dont elle était accablée, il lui dit :
— Je n'ai pas plus oublié que vous ce passé que vous rappelez. Les serments, ils sont encore présents à ma mémoire. Je n'ai pas à me reprocher de les avoir trahis. En me séparant de vous une première fois, je ne fis qu'obéir, vous le savez bien.
— Oui, ma lettre te trouva docile plus que je n'aurais cru. Mais, je songeais moins alors à couvrir l'honneur de Valentine, dont le dévouement n'était pas désintéressé puisqu'elle t'aimait, qu'à sauver notre amour. Voilà ce que tu aurais dû comprendre. Et puisqu'alors, tu crus à une rupture étemelle, il fallait, lorsqu'en te retrouvant, je vins à toi les bras ouvertSi me repousseri m'en-
lever l'espérance, déployer cette fermeté que tu révèles aigourd'hui.
— Si je fus faible, si je l'ai été depuis, c'est que j'avais peur d'un éclat.
— Tu ne le redoutes plus aujourd'hui I
— Yalentine sait tout, je n'ai plus rien à lui apprendre.
— Ah ! comme tu raisonnes mal, s'écria Marthe d'un accent irrité. C'est alors qu'elle connaît ton infamie^ qu'elle t'a maudit à jamais, que tu veux retourner vers elle 1
— Ma place est là.
— Je suis libre. Plus rien ne nous sépare.
— Mais, Yalentine est vivante, dit Raymond s'emportant à son tour, et morte elle serait, qu'entre vous et moi, il y aurait deux cadavres.
A ces mots, Marthe n'y tint plus. D'un geste dédaigneux, elle montra la porte à son amant.
— Pars, abandonne-moi I mais n'espère pas être heureux. Tu redoutes de voir deux cadavres entre nous. Mais, entre ta femme et toi, il y en aura un, quoi que tu fasses. C'est celui-là, £gouta-t-elle, en montrant le corps de Varades. Ce sera ma vengeance. Et si, dans l'ivresse du bonheur que tu espères, tu parvenais à noyer ce souvenir, je saurais encore t'atteindre, car ta Yalentine, je la tuerai.
d08 UN£ FEMkfB DU MONDB
Elle venait de proférer oette meaace, son bras était encore levé, comme pour frapper, lorsque Yalentine apparut tout à ooup devant elle, et lui dit :
— Tuez-moi donc, madame, et vous aurez abrégé ma vie de peu de jours; car, en vous entendant là, tous les deux, j'ai reçu des eoups dont le moindre est mortel.
Marthe avait baissé la tête, couverte de confusion.
Éperdu de douleur et de honte, Raymond s'était élancé au-devant de sa femme, comme pour l'entraîner. Valentine continua :
— Ne trouvez pas mauvais que j'emmône mon mari, madame. C'est mon bien. Je le reprends. Sa place est à mes côtés, son devoir l'oblige au moins à me fermer les yeux. Mais, en le reprenant, je veux vous rendre ce qui vous appartient. Avant de mourir votre mari m'avait ordonné d'enlever votre fils, de lui apprendre à vous haïr. Cette vengeance n'est pas digne de moi. Je vous laisse votre enfant et je vous rends cette fortune que mon tuteur m'avait obligée à accepter. Je ne veux rien posséder qui ait été à vous.
En môme temps, Valentine déposa sur une table les valeurs qu'eUe tenait de Varades. Puis, pre-
nant le bras de son mari, elle sortit, en chancelant, épuisée par la fatigue et Témotion.
Alors Marthe releva la tête. Elle jeta un regard farouche sur la porte par laquelle son amant venait de disparaître.
— Entraîne-le, ton lâche mari, murmura-t-elle. Il me reviendra, mais il ne trouvera plus ici qu'un cœur plein de haine, et c'est moi qui vengerai sur lui tes malheurs et ta mort.
Puis, avec un grand calme, elle vérifia les valeurs que Valentine lui avait remises, les replaça dans le coffre-fort, qu'elle ferma avec soin, appela ses gens pour donner ses ordres. Son rôle de veuve commençait.
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En quittant la maison de Varades pour n'y plus rentrer, Valentine et Raymond trouvèrent dans la cour leur voiture, qui les emporta rapidement vers Neuilly. Durant tout le trajet, ils gardèrent le silence, comme si aucun d'eux ne se fût senti le courage de le rompre. Mais, au moment où ils entrèrent dans le petit salon où, la veille, Valentine avait connu son malheur, Raymond tenta de faire appel à sa pitié. Elle ne lui donna pas le temps de finir sa phrase. Lui coupant la parole,elle dit :
— J'ai une prière à vous adresser. Ne me parlez jamais, jamais de ce qui vient de se passer. J'essayerai dbublier, je vous le jure ; mais toute allusion & ce sujet n'aurait d'autre résultat que de
raviver ma blessure. De ma part, vous n'entendrez aucun reproche ; mais j'attends de vous que vous m'épargniez des supplications inutiles. Le temps seul peut me guérir, si je ne suis frappée mortellement.
Ayant ainsi parlé, elle se dirigea vers sa chambre, et Raymond gagna la sienne. Pour la première fois, celle de sa femme lui était fermée.
Leur vie, dès le lendemain, reprit son cours tranquille. Mais cette tranquillité apparente cachait, au moins chez Valentine, une morne, une incurable douleur, que vint accroître encore, au bout de quinze jours, une fausse couche qui avait pour unique cause les émotions subies par la jeune femme. Lorsqu'un mois plus tard, elle put sans danger quitter sa chambre et marcher, Raymond lui proposa un voyage. On était alors au printemps. Ils gagnèrent Avignon ; de là Nice et l'Italie, en traversant la Provence à petites journées. Mais, après quelques semaines, Valentine se plaignit des fatigues que lui causait ce long trajet. Ils revinrent sur leurs pas, s'arrêtèrent à Cannes, où ils louèrent aux portes de la ville une petite maison. Dans ce pays au ciel pur, en face de la Méditerranée, Valentine semblait, après y avoir fait un séjour de quelques semaines, retrouver, sinon le
bonheur, du moins Tapaisement. Raymond, désireux de lui plaire en tout, tant 11 sentait la nécessité de racheter le passé par l'abnégation la plus absolue, n'exprimait aucun sentiment qui pût être pris pour une preuve d'amour. En revanche, il prodiguait à sa femme des témoignages d'une affection fraternelle, d'un dévouement a^^ns limites. Elle se laissait aimer ainsi, sensible k des efforts dont elle appréciait tout le prix, et s'en montrait reconnaissante, bien qu'ils ne lui rendissent ni la gaieté, ni la vigueur, qu'elle avait perdues avec ses illusions. Sa santé s'était, depuis, sensiblement altérée. Son visage allongé, ses joues pâlies, ses yeux agrandis, indiquaient assez que le mal physique survivait à la douleur morale, à supposer y que celle-ci fût morte ou près de s'éteindre.
Vivant sans cesse à côté d'elle, Raymond ne s'apercevait pas de l'épuisement quotidien qu'elle subissait. Il conservait l'espoir de reprendre sa place dans ce cœur si cruellement déchiré par lui. Il n'avait pas d'autre pensée, ne poursuivait pas d'autre but, attendant avec impatience qu'une ciiv constance heureuse provoquât l'émotion bienfaisante sur laquelle il comptait pour retrouver le bonheur et le rendre à sa femme. Mais cette heure tant souhaitée était longue à venir.
UIIE! FBMHÊ Î)V MONDE 303
C'est qu'il y avait dans Pâme de Valentine une plaie profonde. Bien des fois, elle avait résolu de chercher Toubli dans un baiser. Il Jui était arrivé d'approcher ses lèvres de celles de son mari. Mais chacune de ses tentatives n'aVait eu pour résultat que de lui faire mieux sentir l'étendue de son mal. En ces moments se dressait devant elle l'image de Marthe ; elle éprouvait une impression de répugnance et d'horreur, une souffrance aiguë s'emparait de son oœur^ et elle retombait sur ellemôme plus meurtrie encore.
Ce qui la désespérait surtout, c'est qu'elle aimait Raymond, c'est que tout ce qui devait le lui rendre haïssable, le lui avait rendu plus cher. Elle était éprise comme aux premiers jours de leur union. Mais, il ne dépendait plus d'elle, qu'elle trouvât à se donner tout entière, la joie infinie qui est une des beautés de l'amour. Elle se sentait assez forte pour vivre auprès de lui, pour supporter sa présence ; mais lui rendre entièrement la confiance passée, aller au delà du pardon tacite qu'elle lui avait accordé dès le premier jour, en un mot, oublier ou feindre d'oublier, voilà ce qui était au-dessus de ses forces. C'est ce qui hâta sa fin.
Toucbant au terme de ce récit, il serait oiseux de creuser plus profondément les détails d'une si-
tuation qui se devine mieux qu'elle ne peut s'exprimer. Valentine dépérit lentement. Pendant six mois, chaque jour emporta un lambeau de cette jeune et yivace nature. La gravité de son mal n'apparut à Raymond qu'alors qu'il touchait à son terme. Ellemême croyait qu'elle allait guérir. Les trois j ou rs qui précédèrent sa mort furent des journées d'espérance.
Cependant, le soir du troisième jour, elle surprit des larmes dans les yeux de Raymond. Elle se sentait plus faible. Elle eut conscience de son état et demanda un prêtre. Puis, elle exigea de son mari trois promesses : la première, qu'il ne chercherait pas à se venger de Marthe ; la seconde, qu'il ne la reverrait jamais ; la troisième, qu'il ne se tuerait pas. Il promit d'obéir à cette triple volonté d'une mourante. Alors elle lui dit :
— Je t'ai pardonné et je t'aime.
Au matin^ à l'heure où les étoiles, pâlissant an fond du ciel bleu de la Provence, fuyaient devant les premiers rayons du jour, Valentine s'éteignit sans douleur, sans agonie. Le chant d'un rossignol la fit sourire ; elle retint son souffle pour mieux entenr^re la mélodie matinale, et mourut. Nous renonçons à dépeindre le désespoir de Raymond, ses remords qui devaient être, désormais, le plus cruel des châtiments.
I]N6i FEMMB DU MONDB 305
A trois jours de là, il ramenait à Paris le oorps de Yalentine, qui fut déposé doAS le tombeau de la famille Vilmort.
Un soir, il était seul chez lui, brisé par sa ré* cente douleur, jetant sur le passé un regard de regret, sur Tayenir un regard de désespoir, se demandant à quelle œuvre il vouerait sa vie, lorsqu'une femme apparut devant lui. O'était Marthe, Il ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche. Il se leva et lui dit :
--- Votre place n'est pas ici, madame ; sortez !
-«• Raymond I par pitié I ne me chasse pas sans m'entendre.
Il reprit d'une voix plus élevée ;
— Sortez, madame I
— Non l non ! tu m'écouteras. Je t'aime I et je sais bien ce que ton cœur^te dit pour moi I
Et elle tendait vers lui des bras suppliants. D'un pas résolu, il alla prendre dans une panoplie d^armes à feu, accrochée au mur, un revolver chargé. Il revint vers Marthe et lui dit :
— J'ai juré à Valentine mourante de ne jamais vous revoir. Votre présence ici est la violation de mon serment. Je vous préviens que si vous ne sortez pas, je vous étends morte à mes pieds et je meurs après vous.
Elle tomba à genoux.
— Oui ! frappe-moi ! Je veux mourir de ta main, en pensant que tu vas me suivre!
Il laissa retomber l'arme meurtrière, en murmurant ces mots :
— J'ai promis à Valentine de ne pas attenter à mes jours.
— Tu m'aimes donc encore, tu le vois ! s'écria Marthe, en se relevant. Tu me reviendras, n'estce pas ? j'en ai fait le serment.
Raymond passa la main sur ses yeux, comme pour chasser une pensée indigne de lui et du souvenir de Valentine. Puis, sans vouloir regarder Marthe, dont la beauté le troublait encore :
— Je connais votre pouvoir, dit-il, et je connais ma faiblesse devant vous. Je sais que si vous persistez à vouloir m'attendrir, il se pourra faire que vous ayez encore raison de moi. Écoutez donc ce que j'ai à vous faire entendre. Mon langage changera peut-être vos projets. Je ne vous aime pas, je ne vous aime plus. Non-seulement, il n'y a plus d'amour dans mon cœur, mais les malheurs dont vous êtes la cause n'y ont laissé pour vous qu^une haine profonde. En jurant de ne jamais vous revoir, j'ai juré aussi de ne jamais me venger. Ne m'obligez pas à violer le premier de ces ser-
ments ; car, je n'aurais alors aucun scrupule à violer le second. Si vous persistez à vouloir reconquérir votre influence, redoutez tout de moi. Je me sens disposé à vous faire beaucoup de mal. Je TOUS atteindrai jusque dans votre fils, s'il le faut.
— Mon fils ! mais c'est le vôtre, aussi I s'écria Marthe indignée.
— Si vous m'obligez à aller revivre auprès de vous, je lui dirai ce qu'a été sa mère. Je lui ouvrirai ces abîmes où les enfants puisent, pour leurs parents, le mépris. Ainsi croyez-moi, n'insistez pas pour me rattacher à votre char de triomphe.
Votre deuil va finir. Vous êtes veuve, libre, riche. D'autres amours vous attendent. Allez chercher le bonheur de ce côté et non auprès de moi.
Il était terrible, en parlant ainsi. Marthe essaya de lui tenir tète.
— Vous êtes bien imprudent de me menacer.
Ne savez-vous pas que je pourrais vous faire beaucoup de mal ?
— Je vous jure qu'à la première action qui aurait pour résultat de m'atteindre, moi ou la mémoire de celle que j'aime dans la mort plus que je ne l'ai aimée dans la vie, votre fils sera enlevé et entraîné si loin que vous ne le reverrez plus.
Marthe ne put retenir un mouvement d'effroi.
308 UNS PSMME DU MONDB
Elle considéra pendant quelques minutes, d'un œil morne et navré, cet homme qu'elle avait adoré, qu'elle adorait encore, en le haïssant. Puis Me disparut.
Ce fut leur dernière entrevue.
Le mois suivant, Raymond partit pour la Russie. Il y passa un an, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. Avant de se marier, il avait eu la passion des voys^ges. C'est en s'adonnant h elle de nouveau, que,, ne pouvant pas mourir, puisqu'il avait promis de vivre, il voulait chercher des distractions propres à lui faire supporter la vie.
Depuis cette époque, il n'est pas rentré en France, comme s'il redoutait d'y rencontrer la femme qui a exercé sur ses jours une influence si déplorahle. Il cherche ainsi à gagner le terme d'une existence qui a été empoisonnée, le jour où Valentine est morte dans ses bras. Il est inconsolable, moins encore parce qu'il l'a perdue, que parce que c'est lui qui l'a tuée.
Marthe Varades n'a pas quitté Paris. Jeune encore, toujours belle, elle compte parmi ce petit groupe de femmes riches, enviées autant que méprisées, qui profitent du prestige de leur fortune et de leur nom pour faire pénétrer dans nos mœurs
TJNB PBMMB DU MONDE 309
des excentricités et des vices qui seraient une preuve de décadence, s'ils étaient acceptés sans protestations et s'acclimataient parmi nous. Mais, tandis que la perversité d'esprit et de conduite de quelques-unes de ces femmes est le résultat de leur désœuvrement, on l'attribue chez madame Varadés au besoin de s'étourdir pour oublier. On a raconté beaucoup d'histoires scandaleuses sur son compte. On en raconte beaucoup. Mais elle passe si fièrement parmi les débris de sa réputation, elle porte avec tant de grâce son déshonneur, sa fortune est si grande, sa beauté si éclatante, qu'on lui pardonne tout. Aucun salon n'est fermé devant elle, On a parlé de son mariage avec un grand seigneur.
Est-elle heureuse ? On ne saurait le croire, après avoir lu cette histoire. D'ailleurs, deux grands chagrins l'ont frappée dans ces dernières années. Son fils, le fils de Raymond, âgé de sept ans, s'est noyé sous ses yeux dans le parc de son château de Normandie. Un jeune homme qu'elle honorait de son attention, a fait une chute de cheval dans l'avenue des Champs-Elysées. Il est mort sur le coup.
Ainsi, rien n'est resté debout dans son cœur dévasté. Elle n'est plus ni amante, ni épouse, ni mère. Son scepticisme est tel qu'elle ne trouve môme plus dans ce cœur perverti, des accents assez
tendres pour fixer auprès d'elle, une nature généreuse qui lui rappellerait Raymond Vilmort. Elle en est réduite à chercher des adorateurs parmi des hommes qu'elle méprise, parce qu'ils sont affublés de ridicules, et qu'elle envie, parce qu'ils ne pensent pas.
En résumé, sa vie est bruyante, mais triste.
Elle est assez jeune pour y trouver encore des éléments de bonheur. Mais ce bonheur^ quelque puissant qu'elle puisse le goûter, ne prévaudra jamais contre le passé sinistre debout derrière elle, qu'elle ne peut oublier et qui sera le remords et l'incurable mal de sa vieillesse.
L'hôtel Varades a été compris dans les démolitions nécessitées par le tracé du boulevard Saint- Michel.
Octobre 1867. — Janvier 1868.