UNE
,Que ce brave et digne garçon ait été séduit plus aisément qu^un autre parles charmes d^unç beauté parisienne, je le comprends;
Que Céline Duchemain, de son côté, sachant Corentin dans une excellente situation, ait fait de grands efforts pour lui plaire et s^en faire
épouser, c'est encore possible. Mais de là à admettre les cancans qui circulèrent dans la yille de Kerlawen et dont le résultat serait de faire passer ce mariage pour la réparation nécessaire d'un dommage quelconque, il y a un abîme que je ne saurais franchir, à moins d'y être poussé par l'évidence.
On me dira : « Corentin Kerroch, sous son apparence froide et réservée, était extrêmement sentimental; son père lui avait troublé la cervelle par la lecture prématurée des poètes les plus fougueux; ce garçon n'avait pas eu de jeunesse; il avait été sevré de tout plaisir, il ignorait la vie... Il était enfin dans les meilleures conditions du monde pour faire quelque jour une grosse folie. »
Est-ce une raison, franchement, pour qu^il Tait commise? A quelque époque de sa jeunesse que j^observe ce garçon, je le vois esclave de son devoir etrespectueux des mœurs.
Durant son enfance, qu'il passe à Kerlawen, il est cité comme un modèle. Puis, à récole de pharmacie de Lorient, c^est un sujet hors ligne. Et plus tard encore, Icwsque son pauvre père meurt d'une attaque d^apoplexie en roulant des pilules, et qu'il revient en hâte à Kerlawen, avec quel courage et quel sérieux ne se met-il pas à la tête de la pharmacie! Quelle tenue, quelle régularité!... Est-ce là le fiait d'un écervelé?
On a prétendu, il est vrai, que dans cette afFaire4à il avait été bien plutôt la victime que Fagresseur. C^est lui
donner gratuitement un rôle de sot qui ne s^accorde guère avec son intelligence. C'est en même temps accuser Céline Duchemain d'une véritable infamie. On peut être jolie et être née aux BatignoUes sans avoir pour cela les instincts d'une Putiphar... Mais, voilons ces prémices.
La vérité est que, grâce à sa situation et à sa bonne conduite, le jeune pharmacien était depuis longtemps le but d'une foule de projets matrimoniaux et qu'à son retour de Nantes, lorsqu'il annonça tout à coup qu'il avait rencontré la femme de sesréyesetse disposait à l'épouser prochainement, il brisa d'un coup de nombreuses espérances. Au lieu de voir dans cette rencontre le doigt de la Providence, on accusa Kerroch
de dissimulation et de coupable folie.
Si encore il eût donné sur son aventure quelques détails explicatifs ; s^il se fut pour ainsi dire excusé par un peu d^abandon; mais non : son silence et son calme laissaientla porte ouverte à toutes les conjectures...
^indignation éclata dans Kerlawen avec une prodigieuse intensité. De là ces médisances, ces rimieurs calomnieuses dont nous avons parlé plus haut.
Ce qui est curieux, c'est que cette grande colère s'apaisa comme par enchantement au seul aspect de la jeune femme et fit place, dans ces cœurs ulcérés, à un sentiment que Ton pourrait appeler de l'enthousiasme.
« Ah ! le gaillard, ah ! le sournois
qui cachait son trésor! disait-on dû toute part.
Cest qu'en effet Céline était séduisante au dernier point. Toute petite, il est vrai, mais pétrie, façonnée par la nature avec une tendresse pleine de coquetterie. Fraîche comme une rose, potelée comme ime caille, la poitrine en parade, Tœil étincelant, la bouche souriante, la taille mince à tenir dans les deux mains. Et avec cela gaie comme pinson, avenante, toujours en mouvement, sans Tombre de timidité, et douée d'un sans-façon, d'une malice!
On fut confondu : on attendait un diable et c'était le plus séduisant, le plus irrésistible des angesqui tombait du ciel; rien ne déconcerte comme ces surprises-là. On comptait sur
un coupable et c'était un juge qui apparaissait, un juge couleur de rose, il est vrai, plein de bienveillance et de gaieté, mais enfin, un juge; cela se sentait. Il était visible que cette belle enfant n'avait aucune disposition à jouer les rôles de victime et à laisser marcher sur ses petites bottines. On devinait des ressorts d'acier sous ces séductions, et dans ce regard perçant je ne sais quoi qui faisait baisser les yeux.
Son entrée fut donc, comme j'avais l'honneur de vous le signaler, un véritable triomphe. On eût dit qu'un parfum d'élégance parisienne envahissait Kerlawen et que la chaleur, la lumière, la civilisation arrivaient en même temps qu'elle pour transformer la ville.
Tout en elle devint charmant, merveilleux. L'audace de ses toilettes, rétrangeté de ses déshabillés passèrent pour le dernier mot de Télégance et de la distinction. On copia les gestes bizarres et saccadés dont elle accompagnait ses récits ; on imita cet accent traînard et tout parisien qu'elle rapportait des BatignoUes en même temps qu'une collection de mots et d'expressions étranges, dont aucun dictionnaire n'avait encore révélé l'existence aux habitants de Kerlawen,
Cependant, avec cette ardeur irrésistible qui lui était particulière, Céline mettait tout à l'envers dans la maison de son mari, faisait coller du papier blanc et or dans la grande chambre du premier étage, transfor-
mait cette vieille boutique, que depuis plus d'un siècle les Kerroch s'étaient transmise intacte avec un soin pieux; elle faisait dorer renseigne et peindre en rouge vif la devanture tout entière...
Au lieu de crier à la profanation, on s'extasia sur son bon goût. On allait donc avoir un magasin à l'instar de Paris. En huit jours elle eut la ville dans la main. Le bon vieux curé l'appelait « ma chère belle petite, » et les dames de la Résurrection ainsi que les sœurs de Sainte-Claude, dont les couvents étaient voisins, affirmaient qu'elle était aussi bonne que jolie.
Quant à Kerroch, il avait à côté de ce brillant météore un rôle extrémejnentterne etsacrifié. Etait-ce l'excès
du bonheur, la surprise d'une situation aussi nouvelle pour lui? On ne saurait le dire, mais il était comme ébloui etterrifié tout àla fois. Craintif, agité, fuyant les gens, il répondait à peine et encore était-ce de cette voix mystérieuse et contenue particulière aux conspirateurs.
Tandis que Céline s'épanouissait à Taise au milieu des visiteurs et des clients dont la boutique était pleine, son mari apparaissait un instant, les cheveux en désordre, la spatule à la main, ressemblant pas mal à ces garçons de théâtre qui, par hasard, traversent un coin de la scène et à la vue de la salle étincelante rentrent bien vite derrière les décors.
« Monsieur Kerroch, s'écriait Céline au milieu des éclats de rire, bon.
Une Femme gênante, ii
le voilà parti. Mon Dieu, cjuel singulier homme que le mien ! monsieur Kerroch, n'oubliez pas les deux loochs.
— Oui, ma bonne amie, répondait une voix, dans Téloignement.
— Oui, ma bonne amie, oui, ma bonne amiel... et puis après, Templâtre pour le couvent. Vous savez qu'il y a quatorze bocaux vides sxumon lit; vous n'avez pas, j'imagine, rintention de les laisser là. Enfin, rangez vos bouchons pour Tamour de Dieu, rangez-les. Je trouve des bouchons jusque dans la soupière, madame. Est-ce admissible?
— Les bouchons? Oui, ma bonne amie.
— Que le bon Dieu le bénisse! Certainement, madame, que M. Kerroch a des qualités précieuses} il ne
boit pas, il ne joue pas, il est rangé, très doux et tout ce qui s'ensuit, mais pour le reste, ah! la la! ilmefaitbouillir. C'est un bâton de guimauve. Et cependant, toujours agité, aflàiré. On croit qu'il pile, il dort. Il s'oublie en pilant, madame. Vous venez de le voir passer comme une flèche avec un pot de cérat sous le bras ; vous croyez qu'il est pressé, qu'on l'attend dans le laboratoire? Eh bien, pas du tout, vous ne le connaissez pas : il promène son cérat, pas davantage.
Dans une heure, vous le retrouverez avec son pot sous le même bras et toujours agité, toujours préoccupé.
Madame, c'est pour tout comme cela. »
Comme on peut le penser, ces confidences, en quelque sorte publiques et renouvelées incessamment, sous toutes les formes possibles, faisaient beaucoup causer. Le cas de Corentin Kerroch était d'autant plus curieux que, malgré son calme et sa douceiu", on Tavait toujours consi-
déré comme un garçon capable d'une grande énergie... Il y avait dans tout cela quelque chose de tout à fait incompréhensible. Jamais^ non jamais, on ne se fût imaginé à Kerlawen que Famour pouvait aplatir un pharmacien de cette façon-là. M. Plumel, en particulier, qui était un homme fort distingué et tout dévoué à Kerroch, avait presque les larmes aux yeux lorsqu'il parlait de tout cela. « C'est un abrutissement qui dépasse l'imagination, » murmuraitil en confidence.
11 est vrai que M. Plumel avait cette aisance d'appréciation que donne le veuvage ; de plus, il était mieux que personne en mesure de connaître la vie .intime du jeune ménage. Sa maison, en effet, était
située précisément en face de celle qu'habitait le pharmacien, de Tautre côté de la petite rivière. Tous deux avaient un jardinet en forme de terrasse dont le mur trempait dans Teau, de sorte que, s'ils avaient eu le bras un peu long, ils eussent pu se serrer la main sans sortir de chez eux.
Ce voisinage et leur passion commune pour la pèche à la hgne avaient autrefois fait naître entre eux une certaine intimité. Aux mêmes heures on se retrouvait face à face, la ligne à la main, et les yeux fixés sur le bouchon on s'oubliait en de longues causerie^. Kerroch était célibataire alors et ce n'est pas'la clochette de sa boutique ou l'arrivée d'un client qui eût pu le distraire lorsqu'il était en train dépêcher. Souvenirs charmants.
i6 Une Femme gênante.
Vers les quatre ou cincj heures du soir, M"' Rosalie Plumel, dévotement vêtue de sa grande lévite puce, venait retrouver son père au bord de Teau.
« Bonjour, mademoiselle Rosalie.
— Bien le bonjour, monsieur Corentin. »
Elle dressait la petite table, mettait le couvert pour le dîner. Corentin appelait alors sa vieille servante Marianne, qui en faisait autant de son côté, et Ton dînait ainsi en plein air, au murmure de Teau, avec le bruit lointain des blanchisseuses battant leur linge et bavardant. Bien souvent aussi on dînait Tun chez Pautre.
« Vous avez le pot-au-feu, si je ne me trompe, ma voisine ?
— Mais oui, mon voisin ; apportez
votre assiette, si le cœur vous en dit. »
Cen était assez : sans façon, sans cérémonie, Tun ou Tautre acceptait, détachait le bateau, transportait son plat; en un instant TafFaire était faite et Ton dînait en commun des deux dîners réunis.
Je n^ai pas besoin de dire que cette intimité entre Kerroch et ses amis cessa d'une façon brusque et absolue au moment du mariage. M. Plumel et sa fille en furent profondément blessés. En gens bien élevés toutefois, ils affectèrent une grande froideur et poussèrent la discrétion jusqu'à éviter de se promener dans leur jardin aux heures où le jeune ménage pouvait se trouver dans le sien; mais, si discret que fut M, Plumel, il ne pouvait rien changer à
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la situation des deux maisons; ce n'était pas sa faute si, de ses fenêtres, son regard plongeait dans la demeure du pharmacien. Il voyait, il entendait malgré lui; il surprenait les détails les plus intimes de leur vie et il paraît que ce spectacle avait quelque chose de profondément triste.
Kerroch, à ce qu'il paraît, déchaussait sa femme ; on le voyait balayer la chambre de ses propres mains; une fois même où le cher garçon rentrait après avoir fiimé, Céline avait appliqué sur le visage de son mari ime paire de soufflets tellement sonore que le bruit en était arrivé Jusqu'aux oreilles de Plumel. Et non-seulement Corentin n'avait pas tué sa femme sur le coup, non-seulement il ne l'avait pas cravachée jusqu'au sang! —
je cite les paroles justement indignées de M. Plumel ; — mais encore on avait vu nettement sur le rideau Tombre d'un homme à genoux, implorant son pardon.
« Oh! le malheureux! mais c'est épouvantable, disait- on de toute part ; il en mourra ; on prétend qu'elle Tempéche de boire du vin à ses repas et lui défend de sortir. Il est de fait qu'on ne le voit plus nulle part, lui qui flânait toujours sous les quinconces ou devant le café du Commerce... Eh, eh! mon garçon, tu ne te promèneras plus maintenant! Ah!
le pauvre homme, ça fait de la peine.
— Ah! l'imbécile, ça fait pitié.
— Avez-vous remarqué comme il est changé? jaune, triste, voûté... il souffre comme un damné. »
Ce en quoi la bonne ville de Kerlawen se trompait absolument : Kerroch n'éprouvait nulle honte; sa servitude lui était douce. 11 ne regrettait ni la pèche à la ligne, ni les petits dîners au bord de Teau, ni aucun de ces plaisirs de célibataire. Bien plus, il n'avait même pas songé à se demander quelle opinion ses concitoyens pouvaient avoir de lui. Il admettait fort bien que sa petite fenune chérie lui enlevât toute initiative, le rendît publiquement ridicule, le soumît jusque dans les plus minces détails de la vie intime à une discipline de fer, lui pinçât le nez jusqu'à lui faire venir les larmes aux yeux et lui arrachât chaque soir une douzaine de cheveux sous prétexte de lui agrandir le front.
Et Céhne, de son côté, ne voyait au-
cun mal à tout cela. Elle avait toujours aimé à jouer avec les bêtes :
dans son enfance, elle passait des heures à empaler des mouches après leur avoir arraché les ailes et les pattes. Et cela sans méchanceté, par pure gaminerie.
Corentin avait un bonhéiu- étrange à subir ces petites férocités charmantes, à se laisser absorber, à se sentir piétiné par les talons divins de cet être adoré. Elle Teùt ruiné du ' coup et Feùt battu ensuite, qu'il en eût ressenti. Dieu lui pardonne, une sorte d^resse.
11 y a poiu- certaines âmes passionnées des douleurs délicieuses, et, précisément, notre ami avait une de ces âmes-là.
Non, vraiment, il n'avait ni regret
ni honte. Il était simplement amoureux, mais d'un amour immense ^ insensé, inqualifiable.
Soyons juste cependant; il avait un chagrin : celui de ne pas trouver dans sa femme Fécho de ce lyrisme passionné qui avait toujours bouillonné dans son cœur, et qui, d^epuis son mariage, était un véritable volcan intérieur perpétuellement en ébullition. Il faut donc Tavouer, ces deux êtres unis par des liens éternels ne parlaient pas le même langage. Vainement il avait cherché à lui faire entrevoir les vastes champs de Fidéal; vainement il lui avait présenté la coupe embaumée d'Apollon ; elle se refusait à ces ivresses. Une fois même qu'assis au clair de la lune il lui pleurait sur les mains en
récitant je ne sais quel poétique morceau, elle lui avait dit :
« Ah! mais tu commences à me scier le dos avec tes bêtises ! tu sais, mon chat, ça n^est pas du tout mon genre. »
La brutalité de cette réponse, que nous n^avons pas reproduite sans quelque répugnance, causait à Corentin unmoment d'effarement. 11 s^éloignait un peu et, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux au firmament, il exhalait ses plaintes :
Muse, contemple ta victime!
murmurait-il en fourrant sa main dans son gilet.
Mon âme oppressée
Bondit, s'élance et bat mon sein,
La foudre en mes veines circule
24 Vne Femme gênante.
Et la lave de mon génie Déborde en torrents d'harmonie Et me consume en s'échappant.
Ces réminiscences le soulageaient.
Il rentrait dans la maison plus calme et même il disait : « Elle veut m'éprouver en me faisant croire qu'elle est insensible à ce langage divin. Comment la Providence qui la fit si belle, qui la doua d'une si vaste intelligence, aurait-elle refusé des ailes à son âme, aurait-elle condamné son cœur à ne jamais s'enflammer?»
Et Corentin avait alors un sourire d'incrédulité, tant il lui semblait impossible que la Providence eut commis un pareil oubli.
Il est pourtant bien positif qu'au point de vue de l'idéal il y avait chez Céline des lacunes considérables.
Une Femme génaite.
C^était une fille de la terre; une lyre d'or admirablement sculptée, mais sans cordes.
Si notre ami avait pu se débarrasser pour un instant de son volcan intérieur ; s'il eût pu voir et juger sans passion ni partialité, le seul aspect de sa chère petite épouse lui eut révélé sa nature morale. Il y a des rires. vibrants et sensuels qui ne trompent pas, des appétits soutenus et actifs, un goût prononcé pour les mets solides et les vins généreux qui, chez les femmes, sont d'une éloquence irréfutable.
Kerroch, éperdument amoureux, toujours vibrant, la tête en feu, ne pouvait rien apprécier avec sangfroid. Dans sa folle passion, il mêlait tout ensemble, âme et corps, et grisé
de ces tendresses effectives que Céline tolérait volontiers, il croyait apaiser ses ardeurs poétiques en dévorant les montagnes de prose qu'on laissait à sa portie.
Quoi qu'il en soit et en dépit de la bienfaisante ivresse qui l'aveuglait obstinément, il est bien problable qu'au bout de quelque temps il se fût aperçu de son erreur; mais, pour son bonheur, ses journées devenaient tellement laborieuses, les fatigues matérielles de sa profession étaient tellement accablantes qu'il n'eut bientôt plus ni le temps ni le loisir de méditer sur sa situation.
Durant les premières semaines qui suivirent son mariage, Céline, ignorante des affaires et du milieu dans lequel elle était tombée, avait
Une Femme génaïue. VJ
laissé la pharmacie marcher de son train ordinaire ; mais bientôt s^étant rendu compte de toute chose, ayant comme un général habile étudié le terrain et mesuré les obstacles, elle avait empoigné tout à coup les rênes du gouvernement et rendu la main à son imagination tout à la fois pratique et ardente. C'est alors que Kerroch avait dû renoncer à promener le cérat et à piler dans le vide, qu'il avait dû replier ^es ailes, cacher sa lyre et se livrer tout entier au plus dur des labeurs*
Céline, en effet, avait un projet hardi 5 il consistait à faire de la modeste pharmacie de Kerlawen im centre commercial àQ% plus importants. Ce bon département du Finistère, tout à fait étranger aux choses
de la spéculation, calme, endormi, crédule, semblait être resté tout exprès dans cet état primitif pour devenir plus aisément le théâtre d'une entreprise semblable.
Il ne s'agissait pas, cônune on peut le penser, de vendre en gros de la guimauve et de la gonune arabique, mais de joindre au débit de ces denrées modestes celui de tous •les produits dus aux progrès de la science moderne et touchant à Thygiène, de près ou de loin : dépôt d'eaux minérales, flanelles contre les rhumatismes, vins de santé et autres, comestibles dé choix pour les convalescents, abonnements directs aux journaux de Paris, bureau de renseignements et de placement. y.
comptoir parisien, bazar de con-
fiance, fenêtre ouverte au soleil régénérateur de la civilisation.
En dehors, ou pour mieux dire à côté de ce grand et beau projet, Céline avait encore une idée sur laquelle elle fondait de grandes espérances et qui, en effet, pouvait à elle . seule être la source d^une fortune incalculable. Il s'agissait d'inventer une liqueur bretonne, stomachique, pectorale, délicieuse au goût et composée àTaide des simples de la lande, àTaide de ces herbes sauvages cueillies dans le désert, sous les vieilles pierres druidiques, là où avait coulé le sang des victimes humaines.
Il y avait évidemment un trésor dans cette idée-là. Or, que fallait-il pour mener à bien une création semblable? de Taudace, de Tardeur,
Tabsence de préjugés, et de la réclame sur une grande échelle,.. A tous ces points de vue, Céline se sentait admirablement douée. Elle se lança tête baissée dans Taventure; et, pour conunencer par une sorte de sacrifice aux dieux, elle combla les deux couvents de chatteries et de confitures, accabla le bon curé de prévenances, fémut par sa pieuse ferveur et, de ses mains, distribua des remèdes aux malades nécessiteux.
On comprendra sans peine avec quelle ardeur Corentin dut se mettre au travail poiu* satisfaire l'activité fiévreuse de sa Céline.
En dehors de ses fonctions ordinaires, il fallait herboriser, faire des analyses et des essais de, toute sorte,
Une Femme gênante, ji
servir de secrétaire à ce petit démon qui n'avait sur Torthographe que des idées confuses, mais était travaillé par des ardeurs de plume incessantes. Et puis, il y avait les projets de prospectus, Tétude d'articles médicaux, des comptes, des calculs à perte de vue.
Kerroch était comme un homme emporté par un ouragan et roulant sur lui-même, tantôt la tête en bas, tantôt la tête en Tair. Trop épris pour prêter une attention soutenue à ce qui n'était pas son amour, et de plus ennemi juré des combinaisons commerciales, il avait trèsrapidement renoncé à comprendre,et il s'était précipité dans le tourbillon à la suite de sa femme, une main sur son cœur et l'autre sur ses
ja Une Femme gênante.
yeux. Parfois cependant il avait un frisson terrible, et la pensée qu'il allait être ruiné du coup lui traversait Tesprit. Et franchement, il était en cela bien excusable. Céline n'était pas la femme des petits moyens et des économies de bout de chan«delle — c'était son expression.
« Encore une mise de fonds nécessaire, » disait-elle, et elle jetait les billets de mille francs dans son entreprise avec autant d'aisance qu'on en peut avoir lorsqu'on engouffre une brassée de petit bois dans un poêle qui ronfle.
Mise de fonds nécessaire! Il fut -assez long à se familiariser avec ces mots diaboliques, mais son amour était si grand que peu à peu il se fit à ses terreurs; bientôt les vertiges
disparurent complètement, et lorsque M""® Kerroch disait :
(c II ne faut pas hésiter, sous peine de tout compromettre ; c'est encore une mise de... etc. »
Il ajoutait avec une ardente conviction :
« Ne négligeons rien, ma chérie, surtout ne négligeons rien.
— Je ne te demande pas ton avis, murmurait Céline; tu n'entends rien à tout cela. Laisse-moi faire et taistoi. Chacun son rôle. »
Kerroch rentrait dans sa coquille.
Le plus curieux de TafFaire, c'est que les hardiesses de sa femme, après ravoir fait trembler, commençaient à Tenthousiasmer. Tant il est vrai que sa passion avait besoin d'air et d'espace pour déployer ses ailes.
34 ^n^ Femme gênante.
J'ai épousé une femme de génie, se disait-il. Elle a tout : audace, lucidité, coiu-age, intuition merveilleuse. ••
Et par la pensée il se prosternait.
Cependant, M™* Kerroch ne s'était pas parfaitement rendu compte des difficultés de Tentreprise; elle avait compté sans l'instinctive répulsion du caractère breton pour tout ce qui est nouveau et inaccoutimié.
En dépit des réclames les plus habiles et les plus hardies, des prospectus et des annonces lancés dans tout le Finistère, le succès retentissant sur lequel elle avait compté se faisait un peu attendre. Après deux années d'un labeur incessant et d'une acti< vite dévorante, le dépôt d'eaux minérales ne donnait encore que de
Une Femme gênante» jç
faibles bénéfices. Quant au bazar Européen, il avait complètement sombré. Restait de ce projet colossal VElixir breton y dit : la Liqueur des Landes, qui promettait les meilleurs résultats. Elle se répandait lentement, cette liqueur, mais d'une façon croissante et non interrompue.
On en demandait des échantillons un peu partout, et de mois en mois les expéditions devenaient plus considérables et plus nombreuses. Dès cette épçque on pouvait prévoir Tinmiense succès que devait obtenir bientôt cet excellent produit, dont tout le monde connaît à Theure qu^il est les vertus médicales et la délicieuse saveur.
C'est vers le commencement de la troisième année que tout à coup et comme par enchantement — ces
36 Un€ Femme gênante.
surprises ne sont pas rares dans l'industrie — la liqueur des Landes prit une extension prodigieuse.
Malheureusement, la providence avait décidé que Tinfortunée Céline ne recueillerait pas le fruit de ses peines.
Au premier souffle de la fortune qui subitement enflait ses voiles, elle avait bondi. Quoique au milieu d^une grossesse, et en dépit des rigueurs de rhiver,- elle résolut d'aller à Nantes, où sa présence était d'ailleurs nécessaire.
C'est en revenant de ce voyage qu'elle fit une chute de voitiu-e et se blessa assez gravement. L'accident, toutefois n'aurait pas eu de suites funestes si elle eut consenti à se soigner sérieusement; mais le moyen
d'imposer la patience à une femme comme elle? Elle ne tint aucun compte des prescriptions du médecin; le mal prit fort rapidement un caractère alarmant et en quelques joiu^s la pauvre femme fut emportée.
Elle expira en faisant une addition, comme un soldat sur la brèche, les armes à la main.
Le désespoir de Kerroch dépassa tout ce qu'il est possible d'imaginer.
Les accès du délire le plus violent peuvent seuls donner une idée des scènes navrantes qui eurent lieu dans la maison mortuaire : il voulait se briser le crâne contre les murs , s'empoisonner, se percer le sein.,.
C'était épouvantable. On peut dire que sans la siu-veillance incessante dont il fut l'objet, il n'eût pas sur-
vécu vingt-quatre heures à sa femme, car, ayant été laissé seul pendant un instant, il accrocha sa cravate' à Tespagnolette de la fenêtre et se pendit si adroitement qu'il était bleu lorsqu'on arriva pour le décrocher.
Mais chassons ces souvenirs horribles. Qu'il me suffise de dire qu'il eut le courage d'assister au service funèbre et que personne n'a oublié Taccès de désespoir indescriptible qu'eut le malheureux homme au moment où le sacristain lui offrit le goupillon.
Quoiqu'on pensât généralement que le chagrin de Kerroch n'était nullement en rapport avec la perte qu'il venait de faire et que certaines personnes même eussent l'inconvenance de parler de délivrance, le
pauvre veuf fut plaint très-sîncèrement. De vieilles amitiés un peu refroidies depuis son mariage se réveillèrent autour de lui, en sorte que le soir de la cérémonie il y eut un assez grand nombre de gens qui vinrent à îa maison du malheureux pharmacien pour lui offrir leurs compliments de condoléance et lui serrer la main.
On ne fut pas peu surpris de trouver la demeiu^e hermétiquement close et de lire sur les volets un avis écrit d'une main tremblante et conçu en ces termes :
« Fermé pour cause de voyage. »
Or Kerroch n'avait point été vu au biweau des messageries; il n'avait loué ni cheval ni voiture, au moins ostensiblement. Il était donc
parti à pied; mais dans quel but ce voyage mystérieux? Son absence devait durer vraisemblablement quelques Jours, car on sut qu'avant de partir et par une bizarrerie que son désespoir pouvait seul expliquer, il avait pour ainsi dire chassé de chez lui ses deux garçons de magasin, la vieille Marianne, sa cuisinière, et jusqu'à son petit chien Loulou, ne donnant à ces pauvres diables que dix minutes pour faire leur paquet et se refusant à leur indiquer le jour où il aurait de nouveau besoin de leurs services.
Si alarmante que fut cette étrange conduite, et quoique Fidée d'un suicide se fût d'abord présentée à l'esprit de beaucoup de gens, on fut promptement rassuré par une lettre
que reçut M. Plumel, et dans laquelle Coreritin expliquait, en termes excellents, que n'ayant pas le courage de recevoir des visites qui renouvelaient son désespoir, et pensant calmer un peu les tortures de son esprit par une violente fatigue physique, il se rendait à pied à Quimper, où d'importantes affaires réclamaient sa présence.
Cette lettre fut pour tout le monde un grand soulagement : elle n'était pas d'un infortuné que le désespoir domine, mais bien d'un homme qui veut triompher de son chagrin ou tout au moins lutter avec énergie.
La nuit même qui suivit ce triste jour où l'infortunée Céline avait été portée à sa dernière demeure, un honune de grande taille, entortillé dans un vaste manteau et coiffé d'un chapeau dont les larges bords lui cachaient absolmnent le visage, sortait avec précipitation de la maison mor-
maire par la petite porte donnant sur le jardin, descendait au lavoir^ détachait le bateau qui était amarré en cet endroit, et, s'armant d'une gaule, remontait le courant avec une ardeur peu conunune. Aux mille précautions dont il entourait sa manœuvre, aux regards inquiets qu'il lançait à droite et à gauche, il éta^t aisé de voir que le cœur de cet homme renfermait quelque mystérieux projet.
Je ne crois pas nécessaire d'ajouter que la bise glacée soufflait avec fureur, et que le ciel, assombri par de sinistres nuages, marbré de lueurs lugubres, donnait à cette scène un caractère particulièrement fantastique.
Arrivé à la hauteur de la vieille
église, notre homme arrêta le bateau, s'essuya le front, remonta sur la rive par le petit escalier qui est, comme on sait, proche de Tancien abreuvoir, et s'enfonça dans la ruelle du rempart dont Textrémité aboutit au cimetière. Pas un bruit, pas une âme dans ce quartier absolument désert.
Bientôt il doubla le pas, ou pour mieux dire prit sa course, et s'arrêta enfin devant cette maisonnette en ruines qu'habitait depuis plus de quarante ans le fossoyeur de la paroisse.
Le père Nalec se mettait au lit lorsque l'homme mystérieux, qui n'était autre que Corentin, — je crains vraiment qu'on ne l'ait déjà deviné, entra tout à coup.
« Nalec, dit- il avec beaucoup
de douceur, je viens chercher ma femme , dépêchons - nous , prenez votre pioche et allons la rejoindre, elle m'attend, je suis en retard. »
Le malheureux pharmacien avait le visage absolument décomposé :
pâle, maigri, Toeil en feu, la chevelure en désordre, il était effrayant.
Ajoutons que sous le manteau qui le couvrait, il était dans son costimie de noces : habit noir, cravate blanche et gants paille.
Le vieux Nalec se recida brusquement et, ayant baisé son pouce, fit un grand signe de croix.
« Déterrer votre épouse! Seigneur bon Dieu, monsieur Kerroch! mais ça ne s'est jamais vu. La pauvre femme veut qu'on la laisse tranquille.
— Tu mens, Nalec, tu mens, répliqua le veuf avec autorité. Ma femme veut rentrer dans sa maison; elle a froid, elle gémit, elle souffre, elle m'a dit de venir la chercher, elle Texige, elle Tordonne. N'entends-tu pas sa voix?
— Elle vous a dit cela, bien sûr?
fit le bonhomme en repoussant siu:
ses épaules ses longs cheveux flottants,
— Sans doute, et si tu n'obéis pas à la volonté de la défunte, crains sa vengeance et la mienne. »
Corentin, le plus doux et le plus pacifique des hommes, était véritablement imposant en parlant ainsi.
L'exaltation byronienne à laquelle il était en proie, lui donnait quelque chose d'héroïque; et, en efiet, dans
ce moment-là, il se fût mesuré, sans pâlir, avec Tesprit des ténèbres luimême, et n'eût pas reculé devant un meurtre pour réaliser son projet.
Nalec, qui le voyait bien, commençait à frissonner.
« Et maintenant, reprit Kerroch, prends ta pioche, obéis et tu seras riche. Tiens, ajouta-t-il en enfonçant sa main dans sa poche et en déposant sur la table une poignée d^écus. Tiens, prends ceci et puis cela encore. »
Il empilait les écus avec une prodigalité que la passion seule pouvait expliquer.
« Et quand tu m^auras rendu ma femme, je t^en donnerai le double.
— Il faudrait d'abord compter, »
murmura le père Nalec, fasciné par
ce trésor et tremblant devant Thorrible besogne qu^il fallait accomplir avant de le posséder.
Enfin, après avoir discuté pendant une heure et absorbé les deux tiers d^une bouteille d'eau-de-vie qu'avait apportée le pharmacien, le vieillard prit sa pioche et se dirigea vers le cimetière.
Mais, se dira-t-on, quelle pouvait être ridée de ce malheureux Kerroch, quel délire s'était emparé de lui?
Mon Dieu, son intention était bien simple ; il voulait embaumer sa femme et la conserver auprès de lui.
Il faut bien le dire, hélas! si une action semblable, qu^on eût trouvée toute naturelle en certains pays et à
jo Vne Femme gênante.
certaines époques, nous parait aujourd'hui entachée d'originaUté, c'est que les liens de la famille se sont prodigieusement relâchés au souffle délétère du progrès moderne. Il semble qu'on n'ait plus le temps de pleurer les morts, qu'on soit trop étroitement logé pour offrir un pieux asile domestique aux restes mortels de ceux que l'on a aimés.
L'idée toute égyptienne d'embaumer sa femme était entrée dans l'esprit de Kerroch au moment même où il avait dû se séparer d'elle. C'est dans le but d'en faciUter l'exécution qu'il avait feint un voyage à Quimper, qu'il avait éloigné de sa maison, avec une brutalité qui n'était certainement pas ddans son caractère, la vieille Marianne et les deux garçons
de magasin. Une fois seul dans la maison et à Fabri de tous les regards, il avait préparé les substances arsenicales et les instruments nécessaires avec une sorte d^enthousiasme ; il avait disposé toute chose et repassé dans sa tête tous les détails de Topération, d'ailleurs assez facile, qu^il allait exécuter* Étant données les études médicales trèssérieuses que Kerroch avait faites à Lorient, et de plus Thabileté de main dont il était doué, cet embaumement ne devait être qu'un jeu pour lui. Tout^ en effet, réussit admirablement. A minuit et demi, Céline rentrait sans encombre sous le toit conjugal, et à six heiu^es du matin, la chère femme, parée de sa plus belle toilette, coiffée de son bonnet rose,
ornée de ses bijoux et gracieusement assise dans le fauteuil le plus douillet,- s'installait dans le petit sanctuaire que son pieux amant lui avait réservé. Elle se fiit endormie au milieu de la conversation, en re^ cevant des visites, qu'elle n'eût pas eu une pose plus naturelle, un visage plus paisible. Un tapis s'étalait sous ses pieds, et sur le petit guéridon qui était près d'elle, on voyait son panier à ouvrage, les pantoufles en tapisserie qu'elle destinait à son mari, mais qu'elle n'avait jamais eu le temps de commencer, puis mille petits objets élégants et familiers dont elle aimait à s'entourer avant son accident.
11 est clair que la Providence avait souri au touchant projet de Coren-
tin. Pas un obstacle sérieux ne s^était présenté, pas un retard, pas une hésitation, pas une de ces petites difficultés insignifiantes en apparence, mais, qui suffisent parfois à faire manquer les entreprises les mieux conçues. Il n'est pas jusqu'à ce sanctuaire, ce petit boudoir coquet qui ne se fût offert comme de lui-même.
En effet, la maison du pharmacien était, suivant la vieille mode bretonne, construite comme une forteresse ; or les deux grandes chambres du premier étage, la chambre bleue et la chambre blanche, qui était celle où Céline était morte, communiquaient entre elles par une ouverture de moyenne grandeur percée dans rénorme muraille. Cette
54 Vne Femme gênante.
ouverture, fermée par deux portes épaisses dont Tune pouvait être aisément condamnée, formait donc une sorte de petit couloir, de réduit assez profond dont Corentin avait immédiatement compris les avantages : Tendroit était extrêmement sain, fort sec et très-facile à aérer.
En tout cela, comme on le voit, notre ami avait montré autant d'énergie que de tact et de bon goût. Il avait tout disposé pour produire un effet à la fois touchant et gracieux qui ne laissât dans Tesprit qu'une impression de douce mélancolie. Au chant du coq, alors qu'un mince filet de jour pénétrait dans la chambre à travers les volets, Kerroch accablé de fatigue, mais triomphant, se prosterna devant Céline et après
avoir baisé la jupe de sa robe :
« Ange adoré, s^écria-t-il, idole chérie, âme de mon âme! repose en paix. Nous sommes maintenant réunis pour toujours et ce n'est qu'avec ma vie qu'on t'arrachera de mes bras.»
Du moment où M""* Kerroch fut réinstallée sous le toit conjugal, Corentin entra dans une phase d'ineffable ivresse. Il fut comme un voya- . geur dévoré par la soif, qui trouve enfin une fontaine limpide et s'y plonge tout entier.
Loin de tout voisinage importun, délivré de tout souci commercial, il retrouvait sa femme dans des conditions exceptionnellement poéti ques. 11 possédait la Céline idéale, épxu-ée, déjà rayonnante... la vraie
Céline enfin, celle qu'il pouvait aimer d'un amour éternel et sans tache, à Tabri de ces influences charnelles qui troublent et déshonorent. Le temps d'épreuve était passé, un voile se déchirait ; il était maintenant en pleine réalité ; il lisait dans cette âme admirable.
Pour la première fois il comprenait sa femme et il était compris par elle.
Ce qui était touchant, c'est le respect, en quelque sorte religieux, qui présidait aux relations nouvelles de Ken-och avec Céline. Il entrait dans la chambre blanche comme dans un sanctuaire, marchant sur la pointe des pieds, la tète découverte, le visage rasé de frais et revêtu, malgré le froid, de ce simple habit noir des fiançailles qui, maintenant, de-
venait pour lui une sorte de costume consacré. Il allumait six ou huit bougies qu^il disposait symétriquement sur la table avec le soin d'un diacre qui prépare l'autel; puis il s'approchait du boudoir mystérieux, et, d'une main tremblante, ouvrait la porte qui, malheureusement, avait parfois des caprices, résistait à l'effort et demandait un vigoureux coup de genou avant de se soumettre. Après quelques moments de pieuse extase, il osait lever les yeux et lui adresser la parole. Ce n'était pas une conversation suivie, bien entendu, le dialogue était muet, en grande partie du moins, c'était un échange de pensées, de sensations, une causerie d'âme à âme. Parfois il frissonnait tout à coup à la pensée qu'il
jS Une Femme gênante.
était indigne de cette béatitude.
« Céline, mon amour, murmurait-il en se frappant la poitrine, pardonnemoi, je t'ai méconnue pendant trop longtemps, je suis indigne de ta confiance, créature céleste ! » et à la lueur vacillante des bougies, il cherchait sur le visage tranquille et un peu jauni de sa chère épouse, la trace de son pardon. Céline pardonnait toujours; les coins de sa bouche semblaient se soulever, on eût dit qu'elle ébauchait un sourire et Corentin étendait ses bras vers elle en répandant de chaudes larmes.
Elle n'avait plus d'autres pensées, d'autres goûts, d'autre volonté que celles de son mari. C'est sur sa demande empressée qu'il avait été chercher dans le grenier les poètes
Une Femfne gênante. 5j^
de sa jeunesse, qui y avaient été relégués autrefois ; c^est sur son désir que Corentin lui lisait à haute voix ces pages admirables et passionnées, se livrant sans crainte à toute Texaltation de son cœur. Ah!
comme il la sentait renaître plus .
vive, plus ardente que jamais, cette flamme poétique! quels trésors de jeunesse et d'enthousiasme s'étaient accumulés en lui; conune le torrent s'était gonflé; avec quelle éloquence il commentait les passages lés plus remarquables, comme il en faisait ressortir les beautés.
Céline écoutait avec un intérêt croissant, silencieuse, attentive et parfois enthousiasmée comme lui.
De sorte qu'ils s'oubliaient tous deux dans ces ivresses communes et les
6o Une Femme gênante,
heures s'envolaient à tire -d'ailes.
Prenant à peine le temps de se nourrir des quelques provisions laissées dans la maison, insensible aux rumeurs du dehors, aux bruits de la sonnette, aux coups frappés à la porte de la maison, souvent avec insistance, le bon Kerroch était comme suspendu à la voûte éthérée de ce septième ciel, où tant de poètes aspirent sans pouvoir y atteindre. Il né pouvait pourtant pas rester là, bien évidemment; une chute était imminente.
Le commerce de notre ami, son dépôt d'eaux minérales, et surtout sa fabrication de liqueur avaient une trop grande . importance pour que leur suppression subite n'entraînât pas de nombreuses complications.
Une Femme gênante, 6i
Depuis deux jours que durait cette réclusion, on avait reçu de nombreuses marchandises destinées à la pharmacie, et comme il était impossible de laisser en pleine rue tous ces ballots et ces paquets, on les avait momentanément recueillis au quartier de la gendarmerie. D'un autre côté, les lettres, les papiers de toute sorte adressés à Kerroch encombraient le bureau de poste, et je ne sais combien de gens pressés d'avoir des médicaments étaient venus frapper à la porte de cette boutique obstinément close. 11 était résulté de tout cela un mécontentement général. On disait, avec quelque raison, qa'un pharmacien est revêtu de fonctions publiques auxquelles il ne peut se soustraire. On prétendait
qu'il était monstrueux, inadmissible et même immoral que toute une ville fût privée des secours les plus indispensables parce que Tapothicaire de Tendroit avait la niaiserie d'être au désespoir^ et cela au moment où les rhumes tombaient sur la ville comme une pluie d'orage!
a Cependant, il faut avouer que cette perte est bien cruelle pour le pauvre homme.,. » risquait une bonne âme.
— Sa femme est morte et que pouvons-nous y faire? elle était mortelle comme vous et conune moi, madame, et j'ajoute que si quelqu'un mérite des regrets, ce n'est pas assurément M"® Kerroch. Voulez-vous mon opinion? eh bien, c'est l'ambition qui Ta tuée. Si elle n'avait pas
voulu écraser tout le monde par ses folles entreprises; si elle n'avait voulu sortir de sa petite sphère, elle serait encore de ce monde; c'est moi qui vous le dis. Avec ses gants à quatre boutons pour aller à la messe! Ah! grand Dieu, la femme d'un apothicaire!, ••d'un homme que Ja loi obHgeait autrefois à donner les lavements.
— Oh! madame...
— Oui, madame, c'est un fait historique. Primitivement les apothicaires avaient cette fonction-là. Vous aviez besoin d'un lavement, eh bien!
il vous fallait un apothicaire.
— Je ne vous dis pas, mais vous pourriez ne pas employer des mots semblables; ma fille est là.
— Si mademoiselle votre fille ne
64 Vie Femme gênante.
sait pas ce que c'est, je Ten félicite.
Mes enfants, à moi, en ont pris par centaines et je n'y vois pas de honte; non, madame. D'ailleurs je suis une personne incapable de sortir des convenances, veuillez le croire. Je me suis permis seulement de vous apprendre une chose que vous paraissiez ignorer. Ouvrez les chroniques du temps passé et vous verrez que je ne vous en impose pas; vous verrez que Ton considérait les apothicaires comme des gens au-dessous de rien, condamnés par le roi à un métier méprisable en punition d'une conduite déréglée. Et ce sont ces gens-là qui maintenant font la loi chez nous, qui mettent la ville en interdit! »
Je cite ce fragment de conversa-
tion parce qu'il exprime à quel degré d'irritation en était arrivé Tesprit public vers la fin du second jour de cette poétique retraite où s'oubliait notre ami. Mais ce fut bien autre chose encore lorsque le lendemain matin le bruit se répandit que, pendant la nuit, un mince filet de lumière avait été aperçu dans la maison soi-disant déserte du pharmacien.
Pour le coup l'indignation éclata fiu-ieusement. M. Plumel et M"** Rosalie, eux-mêmes, furent atterrés, et véritablement il y avait de quoi.
Personne n'eût cru Kerroch capable d'une semblable impudence : mentir effrontément, prétexter un voyage, s'enfermer chez soi et y rester deux grands jours et deux grandes nuits, seid, sans boire ni manger!... ou il
était fou ou il voulait se suicider...
Mais, après tout, était-il bien certain que Ton eût aperçu de la lumière chez ce malheureux homme?
Tandis que les cervelles fermentaient ainsi et que les autorités songeaient à prendre un parti extrême, Kerroch plus épris, plus enflammé que jamais, assis en face de sa chère femme, déclamait avec une touchante émotion un des plus beaux passages
de Jocelyn. Jamais sa voix n'avait été plus vibrante, son regard plus inspiré, son geste plus éloquent, et jamais aussi Céline n'avait éprouvé un attendrissement plus profond.
Kerroch venait de passer la main dans ses cheveux et allait tourner la page, lorsque tout à coup un craquement subit se manifeste à Tétage inférieur, puis un violent fracas suivi d\m bruit de pas «t de clameurs confuses.
Corentin, ne s'expliquant pas d abord la cause d'un pareil vacarme, reste interdit, la main en Tair et la bouche entr'ouverte ; mais bientôt il a compris. Plus de doute, on veut lui ravir Céline. D'un bond, il se précipite vers le boudoir qu'il ferme à double tour, met la clef dans sa poche, boutonne son habit noir, relève fière-
ment la tête et, se saisissant d'un lourd chandelier, il s'avance hardiment sur le carré.
. 11 avait dans ce moment-là la beauté du lion. Narines frémissantes, chevelure furieuse, œil étincelant...
« Ah! je vous tiens, monsieur Kerroch, » fit une toute petite voix flùtée, ayant un accent alsacien des plus prononcés. En même temps, notre ami sentit ses deuxl)ras pris comme dans un étau. Le flambeau lui tomba des mains et à six pouces de sa figure il reconnut avec efFroi les grosses moustaches, les énormes sourcils et le petit œil plein de douceur du brigadier de gendarmerie. Il était arrêté, le châtiment ne se ferait pas attendre. Avec une merveilleuse lucidité, il se voyait jugé, convaincu,
70 Vne F e mine gênante,
condamné, il entendait la voix du procureur, il sentait Todeur acre des vapeurs arsenicales, et parmi les témoins il voyait Céline elle-même en habits de deuil et fondant en larmes.
Ce fut un moment terrible et cependant il conserva son énergie :
« Monsieur Keller, dit Corentin, vous ne franchirez cette porte qu'en me passant sur le corps. Vous vous êtes introduit dans ma maison ; vous avez Violé...
— Ce n'est pas moi, monsieur Kerroch, c'est le commissaire qui a ouvert la porte au nom de la loi, comme il en a le droit. Calmez-vous, monsieur Kerroch, calmez-vous.
Pauvre cher homme, il est dans un état terrible !
— Eh bien alors^ tigres que vous êtes, prenez ma vie.
— Oh! par exemple, monsieur Kerroch, voyons.., voyons.
— Prenez ma vie, piétinez sur mon cadavre; c'est celui d'un innocent.
Torturez, torturez... il ne put achever et s'évanouit dans les bras du brigadier. »
Lorsqu'il reprit connaissance, il était assis sur une chaise, au milieu de sa boutique qu'encombrait une foule de clients et de curieux.
« Il lui faut un bouillon et un verre de bon vin, dit le docteur en lui tâtant le pouls. »
Et, se retournant vers les deux garçons qui étaient rentrés en fonction aussitôt que les portes avaient été ouvertes, il ajouta :
« Dépêchons-nous, mes enfants.
On ne sait vraiment par quel bout commencer. »
Le fait est qu'il y avait dans ce magasin une confusion épouvantable.
En même temps que Ton apportait du quartier de gendarmerie les ballots, les caisses et qu'on les empilait un peu au hasard, le facteur déposait dans un coin les lettres arriérées, le roulage envoyait des registres à signer, ou présentait des factures à acquitter, des commandes à inscrire... et au milieu de tout cela, le flot des clients réclamant leurs médicaments.
« Il faut absolument que je leur donne un coup de main, » murmura le brave docteur qui, sans hésitation, ôta son habit et se mit à la besogne.
Tandis que Ton pilait, pesait, bouchait avec une irrésistible ardeiu-, le maître pharmacien était entouré et presque étoufFé par la foule, que le brigadier avait toutes les peines du monde à contenir. On Taccablait de questions ; on lui prodiguait les marques de la plus réelle sympathie, car Tindignation avait bien vite fait place à un sentiment universel de conmiisération.
Mais lui, le malheureux, était dans rimpossibilité de répondre. Il semblait ne rien comprendre à ce- qui se passait autour de lui.
C^est qu'on ne tombe pas, la tête la première, des sommets du Parnasse sans que le cerveau en soit légèrement ébranlé.
Immobile, sans gilet, la cravate
arrachée, le regard fixe et sans expression, le visage inondé d'eau et de vinaigre, les cheveux ruisselants, on l'eût pris pour un noyé qui sort de la rivière. Toutefois il reconnaissait vaguement des visages amis et cela lui réchauffait un peu le cœur. Il reconnaissait son bon voisin Plumel qui était arrivé des premiers, puis, le commissaire qui avait les larmes aux yeux sous ses lunettes et lui souriait amicalement, puis d'autres encore, et enfin M"* Rosalie Pliunel, la bonne et excellente fille, qui d'une main lui bassinait les tempes, tandis que de l'autre elle continuait à lui asperger le visage.
« Merci, mademoiselle, murmurat-il. Oh, je crois que c'est assez, merci bien, me voilà mieux. »
Et il éternua dans les mains de la pieuse fille.
« Vous avez froid, monsieiu* Kerroch ?
— Peut-être un peu; je suis trèsmouillé.
— 11 faut mettre votre casquette.
— Casquette... ah, oui, oui. Que vous êtes bonne, mademoiselle Rosalie! poursuivit-il d'une voix mourante, puis, la regardant de ses yeux voilés de larmes : Elle sourit à votre .
dévouement!
— Calmez-vous, monsieur Kerroch... qui est-ce qui sourit à mon dévouement?
— Celle qui est là-haut, mademoiselle ?
— Là-haut? fit Rosalie avec étonnement. Elle ne pensait plus du
tout à la d'wfunte en ce moment-là.
— J'ai dit là-haut!,., non... je me suis trompé, balbutia le malheureux en frissonnant de la tête aux pieds.
C'est au ciel que je voulais dire...
elle est notre ange gardien ; elle veille sur nous.
— Ah oui, je comprends. Sans doute, elle est au ciel.
— 11 divague, murmura Plumel en lançant un regard à sa fille, qui aspergea Corentin avec un redoublement d'ardeur pour n'avoir point à lui répondre :
« Au ciel, oui, mon ami, au ciel...
Ne vous fatiguez pas. . . encore un peu de vinaigre ; cela fait du bien; n'estce pas? »
Pour toute réponse le cher homme tternua de nouveau.
Presque en même temps, le bon docteur s^écriait au milieu du tumulte, qui n'avait pas diminué :
« Qu'on ait mangé la guimauve, je le comprends, mais le sparadrap!
c'est à devenir fou! Où peut être le sparadrap?
— Près des sinapismes, » soupira Kerroch, rendu tout à coup au sentiment de son devoir professionnel.
C'est ainsi que la réalité aux mains de fer, aux ongles crochus, reprenait peu à peu possession de sa victime, et de nouveau lui accrochait au pied ce boulet qui retient l'homme à la terre et Tempéche de s'envoler.
Enfin le calme se fit peu à peu dans le magasin^ et, grâce au dévoùment de M"* Rosalie qui avait fait des prodiges d^activité, on put, vers les sept heures du soir, songer à se mettre à table. Ce n'est pas sans une profonde émotion que le bon Kerroch, soutenu par Plumel et sa fille, entra dans sa petite salle à
8o Une Femme gênante.
manger. La soupe odorante fumait sous la lampe, un bon feu flambait joyeusement dans Tâtre, la nappe blanche s'étalait sur la table et la vaisselle brillante avait comme un air de fête qui lui fit venir les larmes aux yeux. C'est là que pendant près de trois années il avait pris ses repas en compagnie de sa femme bienaimée. C'est là qu'il avait tant de fois laissé déborder son cœur; car après les repas Céline était toujours d'humeiu- plus tolérante. Que de traces du passé dans cette petite salle! Sur le dressoir il apercevait le verre en cristal taillé dont elle avait coutume, et là, sous le baromètre, le fauteuil à grand dossier dont elle se servait à l'ordinaire. C'était déchirant et cependant ces morceaux
Une Femme gênante. 8i
de pain doré, cachés à moitié sous la serviette, ces bouteilles poussié • reuses, coiffées de leur cachet rouge, ce fumet de potage dont il était privé depuis quelques jours réveillaient en lui ^ des sensations qu^il croyait à jamais éteintes. Sa langue, encore toute imprégnée du miel parnassien, s'humectait d'une- salive abondante, des titillations nerveuses faisaient frissonner les muqueuses de sa bouche, une sorte de contraction profonde, peu douloureuse, il est vrai, mais énergique, se manifestait vers la région antérieiu-e et médiane de sa poitrine. Ses narines frémissantes s'entr'ouvraieht à Todeur des mets qui venaient de la cuisine par la porte entrebâillée ; son regard tout à Theure voilé de tris-
tesse s'éclairait peu à peu, ses idées confuses et errantes, conime les vapeurs d'un brouillard matinal, se condensaient, prenaient un corps; il lui semblait qu'au milieu de Tobsciu-ité profonde une fenêtre venait de s'entr'ouvrir... Il avait faim vraiment. Soupière, vaisselle, lampe, bouteilles, baromètre... tout lui souriait mélancoliquement ; il leur souriait aussi, de sorte qu'en dépliant sa serviette il poussa un profond soupir de satisfaction.
Ah! le vilain homme, allez-vous dire, et que voilà une histoire qui se présente mal! Quoi! cet amoureux si touchant, ce poëte, ce type de l'amour conjugal oublie sa femme à l'odeur de la soupe et s'abandonne aux appétits grossiers...
Non, madame, non, Kerroch n'a point oublié Céline. Bonté du ciel!
jamais elle n'a été plus présente à son esprit; mais veuillez considérer que le cher garçon depuis quatre ou cinq joiws se nourrit à Taventure des quelques provisions trouvées çà et là dans des armoires. Vous eussiez préféré qu'il restât complètement à jeun; je l'eusse souhaité comme vous, son caractère en eût été rehaussé, mais dans un travail d'analyse psychologique comme celui-ci, il est impossible de dénaturer les faits et de s'écarter le moins du monde de la stricte vérité.
11 avait faim, c'est vrai, mais son cœur n'en était pas moins prêt à déborder, et même il faillit éclater lorsqu'après le potage il se versa
d^une main tremblante le petit coup du médecin. Non certes il ne Tavait point oubliée : son image le poursuivait incessamment. Jusque dans le fond de son assiette il la revoyait telle qu'il Tavait laissée dans le petit sanctuaire : douce, gracieuse, avide de poésie; et à chaque; bouchée il lui envoyait son âme... Non, non, ne dites pas qu'il Tavait oubliée.
Lorsqu'arriva sur la table un beau plat de pets de nonne tout chauds et dorés sous un léger nuage de sucre, il n'y résista plus et fondit en larmes.
C'était leur plat de prédilection, c'était la chatterie des dimanches, le mets où la bonne Céline perdait toute mesure.
« Oh! mon Dieu, monsieur Kerroch, moi qui espérais vous faire
plaisir en commandant des pets de nonne.
— Merci... murmurait le pauvre homme, cela me fait plaisir... mais elle les aimait tant!
— Voyons, Kerroch, mon ami, il faut se faire une raison... Soyez homme, morbleu! Buvons un coup, disait M. Plumel en versant à boire au pharmacien.
— Pas tout plein, Plumel, je vous en prie. Que vous êtes bon, mon Dieu, que vous êtes bon! Je n'oublierai jamais... Oh! mademoiselle Rosalie, à peine, je vous en conjure; pour y goûter seulement... Ce sont pour moi des souvenirs si... Elle était là en face... pauvre amie... »
Les larmes tombaient dans son assiette*
« Mais vous n'avez pas assez de sucre... ils sont très-bons, il faut être juste. Voyons, les deux derniers; vous ne me refuserez pas les deux derniers, monsieur Kerroch.
— Je ne le pourrais pas, mademoiselle ; sur Thonneur, je ne le pourrais pas. Je prends sur moi ; je fais tous mes efforts; mais, vous savez, les aliments me restent là; et en disant cela il touchait sa cra»
vate. Je sais bien qu'il faut prendre des forces, ne pas se laisser dominer parle chagrin, résister, lutter... Elle serait la première à me le conseiller... pauvre amie! si courageuse, si active!... Non, vraiment, mademoiselle Rosalie, cela m'est impossible... Ce sera donc pour ne pas vous refuser... Ils sont excellents, ces
pets de nonne, » ajouta-t-il d^une voix lamentable.
Le dîner terminer, on apporta le café; alors, M. Plimiel qui s^était montré le meilleur ami que Ton puisse imaginer mit les coudes sur la table, ainsi que cela se fait lorsqu'on est dans une douce intimité, et dit à Corentin qui commençait à renaître :
« Mon cher ami, maintenant que vous voilà mieux, nous...
— Ah! » fit Corentin tout en tournant la cuiller dans son café.
Ce ah voulait dire, on le conçoit, ne vous y trompez pas ; le mieux que vous constatez n'est qu'apparent, c'est un mieux trompeur, une ombre de mieux, un mieux qui n'a pas de réalité. Ma blessure est mortelle.
« Enfin, poursuivit Plumel, votre douleur est on ne peut plus honorable ; elle prouve la bonté de votre cœur ; mais, mon cher ami, le temps change bien des choses \ à votre âge, que diable!...
— Ah!
— On a devant soi Thorizon.
— Ah! Plumel, vous me tortiu-ez!
— N'en parlons plus ; je n'ai pas rintention de vous faire de la peine.
Je voulais tout simplement vous dire que nous sommes au premier du mois, et vous n'avez pas du tout songé que vous aviez hier des échéances nombreuses.
— Mon Dieu! s'écria Kerroch en sautant sur sa chaise. Mon Dieu, mais je suis déshonoré! je n'ai pas fait honneur à ma signature; on a pu
croire dans la ville que je m'étais enfermé pour ne pas payer; peutêtre que j'avais disparu. Plumel, je vous jure sur la tête de mon père, qui se serait tué plutôt que de faire tort d'un sou à qui que ce soit, je jure sur sa tête que je n'ai pas songé un seul instant...
— Vous n'avez pas besoin de vous disculper, mon ami, je sais que vous êtes le plus honnête homme du monde; mais j'ai frappé hier à votre porte plus de dix fois. J'étais un peu inquiet.
— Bon ami, excellent ami ! mais que faire.
— Il faut payer; ça n'est pas plus difficile que cela. Vous ne serez pas déshonoré pour un jour ou deux de retard. D'ailleurs j'ai arrangé les
choses, ne vous inquiétez de rien.
J'ai parlé à presque tous ceux qui sont venus se casser le nez à votre porte, et j'ai pris note de leurs réclamations. Le plus pressé est de vérifier vos comptes et de faire votre caisse. Etes- vous en mesure de faire face?
— Je né sais pas, mon ami. C'était ma fenoune qui s'occupait de tout cela... Ah! mon Dieu, quelle catastrophe ! Où sont mes livres ? Et moi qui n'ai pas une grande habitude des comptes.
— Bast! à nous deux et avec l'aide de Rosalie qui a le don des chiffres, nous en viendrons bien à bout.
— Dépêchons-nous, Plumel. Je ne vivrai pas tant que je ne me serai pas rendu compte. Je veux laver
mon honneur. Chère bonne et excellente femme, pourquoi ne m'a-t-elle pas tenu au courant? Comment n'at-elle pas pensé que je pourrais me trouver dans un embarras pareil?
— Elle ne pouvait pas supposer qû^elle allait mourir aussi subitement.
— Je ne vous dis pas, Plumel, mais enÛTiy elle aurait pu prévoir...
C'est fort grave ces choses-là. Pauvre amie, je ne lui reproche rien; vous comprenez bien dans quel sens je dis cela, n'est-ce pas? N'allez pas croire que je lui reproche quoi que ce soit. Je regrette seulement...
Moi qui avais en elle une confiance!... »
Au bout d'un instant, la bonne Rosalie apporta les livres de compte.
On écarta les assiettes, on releva la nappe et, sans plus tarder, Kerroch se mit au travail avec une ardeur extrême; mais toutes les émotions qu'il venait d'éprouver Tempèchant de recouvrer son calme et sa présence d'esprit, il s'arrêta bientôt, promena sa main sur son front brûlant, et poussant vers son ami le cahier qu'il avait devant lui :
x( Plumel, dit-il, soyez donc assez bon pour me faire cette multiplication ; voilà trois fois que je la recommence sans pouvoir en venir à bout.
Je vais essayer Taddition des recettes : quatre et huit font douze et trois font quinze... »
Tandis que Corentin marmotait ainsi, et que les chiffres tourbillonnaient devant ses yeux comme dans
une danse fantastique, le bon PIumel, de son côté, murmurait :
« Quatre fois neuf font trente-six, je pose six et je retiens trois... Elle est énorme, votre multiplication, mon cher ami. Sont-ce... Et je retiens trois... Sont-ce là des recettes ou des dépenses? Rosalie, ma fille, qu'est-ce que j'ai retenu?
— Je ne sais pas, papa, je rangeais.
— Alors je vais recommencer. Ce sont les neuf qui m'embarrassent toujoiu-s un peu.»
Kerroch ne put retenir un mouvement d'impatience :
« Mon cher Plumel, dit-il de sa voix mélancolique, veuillez parler un peu moins haut ; il m'est impossible de calculer. Céline avait une bien mauvaise habitude; celle de faire
P4 ^^ Femme gênante.
ses six absolument comme des...
— Comme des huit, acheva Plumel ; je Tai remarqué. Ce n'est pourtant pas difficile de fiaire un six.
— Non, ça n'est pas difficile, mais elle était si ardente. Vous souvenez-vous conune elle calculait avec facilité? Je Tai vue un soir... Eh mon Dieu, c'est la semaine dernière.
Huit jours déjà! Il me semble que c'était hier. Elle était là assise devant son bureau, et tout en donnant des ordres pour le dîner du lendemain, elle faisait une addition... Mon cher, c'était merveilleux. Et reprenant la plume, il continua à miu-murer : Sept et neuf font... est-ce bien un neuf qui est là, mademoiselle Rosalie? Ces neuf ressemblent tellement à des sept!
— J'allais le dire , fit Plumel.
Cette pauvre M"*® Kerroch avait une écriture! Le diable m'emporte, il n'est pas permis de griffonner de cette façon-là. Où en étais-je, Rosalie? »
Voyant combien ces messieurs avaient de peine à se tirer d'affaire, l'excellente fille vint à leiu- aide, prit successivement leur placé et assez rapidement obtint un compte de fin de mois. Les livres de Céline étaient d'ailleurs parfaitement en règle, et Kerroch trouva dans le tiroir de la caisse, soigneusement rangées et étiquetées les sommes diverses qu'on devait lui réclamer le lendemain.
Tout était pour le mieux. Les trois amis n'avaient plus qu'à se se-
p6 Une Femme gênante»
parer, car il était fort tard. M. Plumel mit son manteau, Rosalie ajusta son capuchon, et tendant la main au pharmacien :
« Vous nous promettez d'être raisonnable, monsieur Kerroch?
— Je vous le promets, mademoiselle. Vous êtes Tange du dévouement et de la consolation. »
A peine Kerroch fut-il seul que tout son courage s'évanouit, et il fut assailli de nouveau par les plus amères réflexions. Que d'événements, grand Dieu! était-il le jouet d'un cauchemar? Etait-ce bien dans cette maison que depuis trois jours, il vivait en poëte, en amant pas-
j)8 Une Femme gênante,
sionné, et il avait suffi de quelques heures pour que cette demeure sanctifiée par le retour de Céline fût à tout jamais profanée. Le couloir, Tescalier étaient maintenant encombrés de marchandises jetées là pêlemêle. 11 n'était pas un coin de ce temple dont .le hideux commerce n'eût repris possession. On marchait siu-les bouchons, on s'empêtrait dans les ficelles. Marianne était rentrée dans la chambre qu'elle occupait dans les comblée? et on l'entendait, frottant, nettoyant malgré l'heure avancée de la nuit, tandis que les deux garçons qui avaient retrouvé leur lit, derrière le laboratoire, ébranlaient les cloisons de leurs ronflements.
M Et je n'ai pas su lui éviter ces
hontes! murmurait Kerroch en se tordant les mains. Misérable que je suis! je n'ai pas su protéger ma femme, Tange de mon cœur. Et il croyait entendre Céline irritée, lui criant du fond de son sanctuaire :
Faux poëte, faux amant, tu m'avais promis dans tes transports auxquels j'ai eu la faiblesse de croire, tu m'avais promis amour et recueillement, enivrante poésie, l'asile que tu m'offrais devait être sacré, et voilà que le plus honteux vacarme me blesse les oreilles, voilà que tes marchandises et tes drogues empestées envahissent ma demeure et montent comme un flot jusqu'au seuil de ma porte. Et toi-même, oubliant ce que tu m'as juré, tu me laisses seule, ingrat et imposteiu-; tu te livres à de
ICO Une Femme gênante,
honteuses préoccupations mercantiles, tu permets aux premiers venus de feuilleter parmi mes papiers, de souiller de leiu'S doigts mes livres de compte; puis, en leur compagnie, tu te livres à la bonne chère, tandis que j'étouffe et que je m'impatiente dans cette ignoble armoire.
Telles étaient les paroles indignées que le malheureux Kerroch croyait entendre. Il n'avait qu'une pensée, qu'un désir, c'était de se jeter aux pieds de sa femme, et d'implorer son pardon ; mais comment songer à exécuter ce projet avant que la vieille Marianne et le fidèle Loulou qui couchait dans. sa chambre fussent complètement endormis? Le moindre bruit, la moindre imprudence pouvait avoir maintenant d'effroyables
Une Femme gênante» loi
conséquences. Si encore il n'avait point employé Tarsenic !
La situation de notre ami était fort grave, il faut bien en convenir et je n'oserais pour ma part démentir les gens, qui, jugeant froidement la question, diraient : C'est là une situation peut-être unique comme gravité.
Vers minuit et demi seulement le calme fut complet dans la maison.
Alors il alluma sa lanterne, et s'aventura sur le palier. Il était à peine vêtu : entortillé dans sa vieille robe de chambre, les pieds nus, retenant sa respiration, il se dirigea vers la chambre blanche et là, il introduisit d'une main tremblante la clef dans la serrure. N'était-il pas cruel d'être ainsi réduit à se glisser
I03 Une Femme gênante,
comme un voleur dans sa propre maison et de pénétrer sous ce costiune inconvenant là où il entrait, hier encore, ivre d'amour, et paré comme pour une fête? Il y avait là comme une sorte de profanation qui le tortiu-ait : « Mon Dieu, pensait-il, il faut que je sois damné pour n'avoir même plus le loisir d'entourer l'ange de ma vie des respects qui lui sont dus! »
Rien n'était changé dans la chambre ; cela lui fît du bien. Les meubles étaient à la place ou il les avait laissés; sur la petite table, le Jocelyn était resté grand ouvert, il y déposa sa lanterne, quoiqu'elle fut entachée de quelques souillures, servant journellement à aller à la cave. Mais il n'y regardait pas de si près ; la seule
vue de Tarmoire sacrée réveillait sa passion et Tamour gonflait son sein avec une ardeur nouvelle, de sorte qu'il tx)iu-na la clef avec plus de précipitation que de prudence, puis donna un léger coup de genou tout en tirant à lui. Le malheiir voulut que dans son empressement et croyant à une résistance, illeva une seconde fois la jambe pour appliquer un second coup, précisément au moment ou la porte se détidait à céder sous son premier effort. Il s'ensuivit un heurt qui, quoique assez léger, suffit à lui faire perdre Téquilibre. Le pharmacien chancela pendant un instant qui lui parut un siècle et finalement tomba par terre. Le bruit causé par cette chute n'avait pourtant pas été énorme. Corentin avait
104 ^^^ Femme gênante.
rencontré le sol sans violence ; il y avait eu glissement oblique et rien n'amortit et n'assourdit le choc de deux corps comme cette rencontre oblique. Cependant il entendit presque inmiédiatement au-dessus de sa tête les jappements inquiets du trop fidèle Loulou. Il eut un moment de folle terreur, car il connaissait l'obstination de son chien et comprenait qu'avant deux minutes toute la maison allait être sur pieds. Il se releva avec une extrême rapidité, accrocha le guéridon où était Jocelyn ainsi que la lanterne et le tout fut précipité sur le parquet avec un véritable fracas.
C'est dans les circonstances graves de la vie que les différences de caractère se dessinent nettement : cer-
tains hommes, à la vue du danger se trouvent doués tout à coup d'un sang-froid merveilleux, tandis que d'autres perdent en pareille circonstance toute espèce d'assiette.
Corentin était de ces derniers.
C'est à peine s'il eut assez de présence d'esprit pour refermer violemment le boudoir de Céline; et, la chose faite, il s'élança follement dans la direction de la porte. Mais ce qui est la chose du monde la plus simple au grand jour, devient singulièrement difficile lorsque l'on est dans l'obscurité. Cette malheureuse porte semblait le fuir, et tandis qu'il palpait la muraille avec désespoir, courant, bondissant, cherchant à s'orienter et se perdant de plus en plus, le bruit des voix emplissait la mai-
son. Marianne précédée de son chien s'était levée, avait appelé les garçons avec une telle énergie qiie ceux-ci, se jetant hors du lit et s'armant du premier objet venu étaient déjà dans ' Tescalier.
« Voilà, voilà, s'écriaient-ils, par ici... au voleur!... Ah, canaille! ne le laissez pas partir! »
Et Loulou beuglait avec acharnement.
Kerroch ahxuî, pivotant sur luimême et ne se rendant plus compte de ses mouvements désordonnés, aperçut une lueur; tout à coup, la porte s'ouvrit, une paire de pincettes s'agita dans Tair et il se sentit saisi à la gorge avec une grande violence.
« Vous m'étranglez, murmura le pauvre homme d'une voix expi-
rante ; lâchez-moi, mais lâchez-moi donc!
— Arrêtez! vous étoufFez monsieur! s^écria Marianne en approchant sa chandelle du visage de Corentin. Dans quel état il est, Seigneur du bon Dieu ; pauvre cher homme, il est blessé au front !
— Non... non, je ne suis pas blessé... tout cela n^est rien. »
Mais la fidèle servante n^entendait rien :
« Poursuivez le misérable, disaitelle avec un redoublement d^ardeur, à Fassassin!.. il n^est pas loin, cherchez partout^ mes enfants ; il a blessé monsieur, le misérable! ah, tu ne nous échapperas pas, coquin! »
Corentin anéanti, la langue paralysée, était dans un tel désordre de
io8 Une Femme gênante.
pensées qu'il se pinçait le bras jusqu'au sang pour faire renaître en lui le sentiment de la réalité. Il fut resté sans doute longtemps encore dans cet état de stupeur si un incident nouveau n'était venu ranimer ses esprits.
En effet, un hurlement plaintif, semblable à celui que les chiens adressent à la lune lorsqu'ils l'aperçoivent dans son plein, ébranla l'air tout à coup, et l'on aperçut Loulou, la gueule ouverte, le cou tendu, en arrêt devant le boudoir où reposait sa maîtresse.
(( Ah! ah! je savais bien qu'il n'était pas loin, s'écria Marianne. Il est là, dans l'armoire, le gredin! »
Le pharmacien bondit tout à coup et, se plaçant devant le sanctuaire
après avoir repoussé le chien d^un coup de pied :
« Non, non, dit-il, c'est impossible... il est parti, il a fui... il est...
— Vous Tavez donc vu?
— Bien sûr qu'il Ta vu, puisqu'ils se sont battus. Tu vois bien que monsieur a le front en sang.
— Non, je ne Tai pas vu, non Marianne, non mes enfants, je ne Tai pas...
— Monsieur ne Ta pas vu, alors il est ici. Ah ! tu ne nous échapperas pas, misérable! Hardi, Loulou, hardi mon chien!
— Je Tai vu... je Tai vu... Je me trompe, fit Kerroch en balbutiant.
Au moins, je crois... il me semble...
Mais qu'importe... il est parti, allons nous coucher.
iio Une Femme gênante»
— Il a sauté par la fenêtre?
— Non... Oui, par la fenêtre.
— Et de là dans le jardin, puis dans la rivière?
— La rivière, oui, c'est cela. Oh!
c'est bien simple... Il n'y a plus de danger, oublions tout cela et allons nous coucher.
— Voilà un gredin qui a du toupet, fit un des garçons en respirant avec liberté. Mais allez donc le poursuivre maintenant!
— Le poiu-suivre? ce serait absurde, marmotta Corentin.
— Bien sûr, la rivière ne laisse pas de traces; mais comment étaitil ce gredin-là?
— Oh, comme tout le monde, rien d'extraordinaire, reprit Kerroch en faisant une foule de gestes incohé-
Une Femme gênante, m
rents. Je ne sais pas... je me suis peut-être trompé et je ne peux pas véritablement... la nuit, vous savez... »
Fort heureusement la bonne Marianne intervint :
« Mais vous voyez bien, dit-elle, que monsieur n^est pas en état de vous répondre ; le pauvre cher homme, sa blessure saigne toujours et il va se trouver mal si nous ne le recouchons pas tout de suite.
— Oui, Je me sens un peu faible, fit Kerroch, s'empressant de saisir ce prétexte pour couper court à tout éclaircissement. »
La vérité est qu'à sa seconde chute son front avait porté sur Tangle de la lanterne et il s'en était suivi une large estafilade qui sai-
lia Une Femme gênante.
gnait beaucoup. Toutefois la douleur était si peu grande que dans le premier moment il ne s'en était même pas aperçu.
On reconduisit donc Kerroch dans sa chambre en le soutenant sous les bras et sans qu'il osât dire un mot.
Marianne lui appliqua sur le front une large compresse qu'elle maintint avec un solide bandeau^ et bientôt tout rentra dans Tordre.
Ce ne fut qu'au jour que Kerroch put trouver un peu de repos et fermer l'oeil un instant. L'idée qu'il venait de mentir avec impudence révoltait sa loyale nature. Il s'accusait de lâcheté misérable et en même temps il était bien obligé de s'avouer que, si la chose était à refaire,
114 ^^^ Femme gênante »
il mentirait encore. Ce mensonge était inévitable, nécessaire, fatal...
« Fatal, disait-il en pressant d^une main fiévreuse le bandeau qui lui couvrait le front. Il y a donc une fatalité terrible qui vous pousse sur la pente du déshonneur? Il est donc vrai qu'une première faute entraîne. . .
Une première faute! oh pardon, ma Céline adorée, pardon! Toi qui lis dans mon âme, tu sais si j'ai eu la coupable intention de fouler aux pieds les lois de mon pays. En te ramenant sous le toit conjugal, que voulais-je? sanctifier ma demeure, pas autre chose, et en même temps satisfaire Famour le plus pur, le plus profond qui fut jamais. Était-ce donc un crime? Où trouver une femme plus digne que toi de cette sépul-
Une Femme gênante, iiç
ture domestique si chère aux anciens? Ah! que je suis malheureux!
Et il rétait en effet, car il commençait à entrevoir combien de dangers et d'angoisses lui réservait l'avenir. Assurément il ne regrettait rien.
n avait trop de tendresse au cœur pour regretter quoi que ce soit, mais il était assailli maintenant par quelques idées étrangères à son amour.
Il se demandait involontairement s'il n'avait pas commis une légère imprudence en déterrant ainsi sa femme de sa propre autorité. Et puis enfin cette terrible réflexion qui lui revenait sans cesse à Fesprit comme un refrain lugubre :
« Si encore je n'avais pas employé l'arsenic! »
Il eut une fièvre de cheval, en
ii6 Une Femme gênante,
sorte que lorsqu'on Tappela dans la boutique, il était d'une pâleur mortelle et Tombre portée par ce bandeau donnait à son regard une expression maladive tout à fait alarmante.
A certaines préoccupations qui envahissent Fâme, le travail est le seul remède efficace. En ce sens, notre ami fut particulièrement favorisé : on eût dit que la ville entière s'était donné rendez-vous dans sa boutique. Au milieu de cette affluence de clients pressés et de curieux venus tout exprès pour avoir des renseignements sur l'attentat de la nuit, Corentin put se tirer d'affaire sans trop de difficulté. Il répondait un mot à celui-ci, un mot à celui-là, souvent se contentait d'un geste et,
véritablement on ne pouvait s'en étonner, appelé qu'il était de tous les côtés à la fois.
« Ah! monsieur Kerroch, disait quelqu'un en levant les bras au ciel, qu'est-ce que je viens d'apprendre!
Mon Dieu, mais c'est horrible ; le misérable pouvait vous tuer. Il paraît que c'est un coup de marteau?
Il faut que vous ayez perdu beaucoup de sang : vous êtes pâle comme une assiette.
— Un coup de marteau? Non, je ne crois pas... Je vous demande pardon, mais on m'appelle.
— Le coup aura glissé, voyezvous, poursuivait un autre ; comme c'est heureux, mon Dieu : je prenais tout à l'heure mon café au lait bien tranquillement, lorsqu'on est venu
ii8 Une Femme gênante,
me raconter révénement; alors je me suis dit : je vais donner un coup de pied jusque-là. Oui, c'est cela, le coup aura glissé, vous avez eu de la chance.
— Oh oui, j'ai eu de la chance.
— Si près de la tempe!
— Ah! dame! une ligne de plus...
mais cela n'est rien, heiu^eusement.
Je vous demande pardon } il faut que je serve. »
Chose étrange : à force d'entendre les mêmes questions et d'y faire les mêmes réponses, il était entré peu à peu dans la fiction de l'attentat.
L'opinion publique lui paraissait tellement fixée à ce sujet, et d'ailleurs il eût été tellement dangereux pour lui de lutter avec elle, qu'insensiblement il l'avait docilement acceptée.
Une Femme gênante, iip
Cela nous explique le calme relatif avec lequel il reçut le brigadier de .gendarmerie et le commissaire de police lorsque, vers deux heures de Taprès-midi, ces messieurs se présentèrent chez lui.
(( Bonjour, monsieur Keller, bonjour, monsieur Thureau, leur dît-il en souriant. Si vous voulez entrer dans mon cabinet, je suis à vous dans un instant. »
Au lieu de lui répondre gaiement par une affectueuse plaisanterie, comme ils en avaient coutume, ces messieurs restèrent impassibles.
Après avoir salué gravement, le commissaire passa son portefeuille sous son bras gauche et dit :
« Monsieur Kerroch, nous voudrions vous parler en particulier.
— En particulier, » ajouta le brigadier.
Devant cet appareil, le malheureux pharmacien eut le pressentiment d'un malheur et sa pensée s'élançant tout à coup vers celle qui le protégeait :
« Céline, miumura-t-il en s'essuyant les mains, ma Céline. » Il n'en dit pas davantage, mais toute son âme était dans cette simple exclamation. Puis il dénoua son tablier de manipulation et passa dans la salle à manger, suivi du brigadier et du commissaire.
« Monsieur Kerroch, dit celui-ci, il n'est bruit dans la ville que de la tentative d'assassinat dont vous avez été victime cette nuit et du courage que vous avez déployé dans la lutte. »
En entrant dans cette salle, Corentin avait pris l'inébranlable résolution de dire toute la vérité, ou du moins une grande partie; mais en entendant les dernières paroles du commissaire, il se sentit comme ébranlé j il lui sembla que Céline elle-même lui soufflait dans Toreille ;
« Gorentin, sois prudent, vois venir ce magistrat. Le moment n'est peut-être pas bon pour le désabuser et réduire à rien cette fable qui nous protège. Qu'importe qu'on te croie un héros? N'aurais-tu pas été héroïque s'il l'avait fallu?
« Le sang-froid, l'énergie que vous avez déployés , poursuivit M. Thureau, vous font le plus grand honneur et je suis heureux d'avoir à vous en faire tout mon compliment.
— Oh, je n'ai rien fait ; rien d'extraordinaire.
— Permettez; cette blessure qui ne me parait pas sans gravité...
— Ce n'est rien que cela, une écorchure, moins que rien et je peux très-bien enlever ce bandeau. »
11 levait déjà le bras, mais le commissaire intervenant avec autorité :
« Gardez ce bandeau, monsieur Kerroch, pas d'imprudence, ne savez-vous pas que la plaie peut se rouvrir? J'avais l'honneur de vous dire que cette blessure plaidait contre votre modestie. » M. Thureau était évidemment content de sa phrase, car il s'arrêta, se caressa le menton et sourit.
Corentin, de son côté, presque complètement rassiuré, croisa ses
jambes Tune sur Tautre et se mit à badiner avec la clef de sa montre.
« Vous ne soupçonnez personne dans la maison, monsieur Kerroch?
— Soupçonner de quoi, monsieur Thureau?
— Mais de cette double tentative de vol et d'assassinat.
— Personne, oh mon Dieu non, personne. Vous ne voulez pas vous rafraîchir?
— Jamais rien entre mes repas, vous êtes bien bon. Et par où s'estil introduit? Il y a eu effraction, m'at-on dit. Vous avez lutté seul avec ce misérable?
— Laissons ces bagatelles, monsieur Thureau, laissons, laissons.
— Je vous ferai remarquer, monsieur, que ma démarche est on ne
peut plus sérieuse. Je viens dresser un procès- verbal à Taide duquel rinstruction poxu-ra établir les bases de son travail. Je vous demanderai d'abord à voir la chambre où a eu lieu la rixe. »
Kerroch se redressa comme sous TefFet d'une commotion électrique.
« Qu'avez- vous? firent à la fois M. Thureau et le brigadier.
— Moi? je n'ai rien, répliqua le pharmacien d'un air hébété, que voulez-vous que j'aie? c'est simplement un élancement à la tête..
— Votre blessiu*e! ah, mon cher ami, vous avez grand tort de ne pas soigner cela; allons visiter les lieux.
— C'est impossible, messieurs, c'est impossible. La chambre où ma
chère femme est morte ne sera pas profanée, non, jamais!
— Il faut pourtant que la justice constate Pefîraction.
— Il n'y a pas eu d'effraction, il n'y a rien eu du tout, monsieur Thureau.
. — Mais vous avez déclaré vousmême vous être trouvé en présence d'un malfaiteur.
— J'ai pu dire en effet que je l'avais vu, mais, à proprement parler, je l'ai vu sans le voir. La nuit, dans l'obscurité, on voit, on dit :
j'ai vu, mais on a vu sans voir. Gela tombe sous le sens.
— Il vous aurait donc attaqué dans l'obscurité, à l'improviste?
Diable, diable! je commence à comprendre. Il me semble que je vois
la scène : vous entrez dans la pièce une lumière à la main. Le misérable^ qui n'a aucun moyen de s'échapper, saute sur vous. La liunière tombe à terre, s'éteint, la lutte s'engage dans l'obscurité et c'est alors qu'il vous frappe de son marteau... Montons, si vous le voulez bien ; l'inspection des lieux peut seule nous éclairer.
Croyez d'ailleurs que nous ne nous écarterons pas du respect et des convenances que comporte une chambre mortuaire. Pardon de réveiller d'aussi douloureux souvenirs... Pauvre dame, si jeune encore! elle emporte avec elle tous les regrets de... oh, sans exception. At-il laissé le marteau sur le lieu du crime, mon cher monsieur Kerroch?
— Bien jeune, en effet, hélas! La
Une Femme gênante, izj
veille même de sa mort elle était déjà d^uné faiblesse extrême et parlait très-difficilement ; elle trouva la force de me dire : Corentin, mon ami, sais-tu comment va madame Thureau?
— Ma femme va pas mal, je vous remercie.
— Mais, mon bon monsiexu* Thureau, c^est feu madame Kerroch qui faisait cette question.
— Veuillez lui en exprimer... oh, pardon; je vous demande mille pardons. Comment, la veille de sa mort... ah! mon Dieu!
— Oui, oui, la veille même. Et le cher petit Frédéric, ajoutait-elle, il a une si belle santé, cet enfant.
— Vous êtes bien bon, il est assez robuste.
— Il est aussi joli qu'il est fort, Monsieur Thiu-eau.
— Vous me flattez, monsieur Kerroch. Mais vos moments sont précieux. Avec votre permission, nous allons procéder à un rapide examen. »
Corentin souffrait beaucoup en jouant cette comédie pitoyable. Il faisait des efforts héroïques pour ne point éclater, pour ne pas révéler la vérité tout entière, car elle était là sur le bord de ses lèvres, cette vérité; il allait la dire, il le fallait, il y était décidé ; et cependant, ô faiblesse humaine, il inventait mille ruses pour retarder cet aveu, ne fût-ce que d'un instant.
C'est que, vraiment, il s'était accoutumé à cette fable qui, depuis le matin, lui attirait des compliments
et des sympathies de toute sorte.
Elle était entrée dans sa vie, c'était un peu son œuvre, car enfin, quoique involontairement, il avait mis la main à ce petit poëme et en le supprimant, il lui semblait qu'il allait se dépouiller. On s'attache généralement beaucoup aux créations de cette espèce.
Ce n'est donc qu'au moment où M. Thureau et le brigadier mettaient le pied sur la première marche de l'escalier que Corentin, se plaçant devant eux, leur dit :
« Mais, messieurs, pourquoi vouloir pénétrer dans cette chambre? je ne comprends pas votre idée.
— N'est-ce pas là que vous avez été assailli par un homme armé d'un marteau?
ijo • Une Femme gênante»
-^ Je n'ai jamais affirmé que ce fût un marteau. J'ai fait remarquer, monsieur, que la nuit, dans Tobscurité, il était impossible de rien préciser. J'ai senti un coup violent, cela est vrai. Et encore, j'exagère en disant que ce coup était violent.
Tout le monde peut se cogner ; le pied glisse, on veut se rattraper, il se trouve là un meuble, une chaise, une table ou même... un marteau j peu importe, le marteau ne fait rien à l'affaire, vous comprenez bien.
Était-ce un marteau, n'était-ce pas un marteau? Je n'en sais vraiment rien, et d'ailleurs il est enfantin d'insister sur un pareil détail.
— Il faudrait pourtant s'entendre, fît le commissaire avec impatience.
Le malfaiteur qui s'est introduit
Une Femme gênante. iji
cette nuit dans cette maison a-t-il^ oui ou non, porté la main sur vous?
— Céline, mon amour, murmura Corentin, soutiens-moi, » et d'une voix forte, avec un étonnement admirablement joué et qui prouvait bien que Céline n'était pas sourde à sa prière, il dit :
« Qu'est-ce qui s'est introduit ici cette nuit? Qui aurait osé pénétrer dans ime maison pleine de deuil?
Les brigands eux-mêmes ont lé respect de certaines infortunes, monsieur Thureau. Je regrette que l'habitude de rechercher les laideurs de l'humanité vous fasse juger les choses autrement. »
11 s'agitait de plus en plus, car il sentait que cette surexcitation lui donnait du courage. « Oui, je le
13a Une Femme gênante.
regrette, monsieur Thureau. Je vous le dis sans détour : si j^avais découvert un misérable dans la chambre où madame Kerroch a rendu le dernier soupir, je Taurais tué comme un chien. Oui, je le déclare, il ne serait pas sorti vivant de mes mains.
Vous m'accordiez tout à Theiu-e quelque courage et quelque énergie... Eh bien, je le répète, il ne serait pas sorti vivant de cette maison. »
Corentin respira bruyamment, comme fait un orateur qui vient de terminer une période éloquente, et sourit au brigadier, qui approuvait par des petits mouvements de tète cette vigoureuse déclaration.
« Morbleu! que signifie tout cela, poursuivit le commissaire? Il n^y
aurait eu alors, suivant vous , ni attentat à main armée, ni effraction, ni même... Il n^y aurait rien eu du tout?*
— Je ne peux pas admettre que Ton dénature mes paroles, que Ton donne à mes actes un...
— Voyons, voyons, monsieur Kerroch, résumons-nous.
— Calmez -vous... nom d'un...
petit bonhomme, calmez- vous, »
insinuait le gendarme.
Mais, Corentin oubliant toute mesure, grisé par son sujet et se débattant au milieu de ces incohérences conmie un homme qui va se noyer, continuait sans interruption, sans merci, avec un volubilité croissante.
Ce n'était plus lui qui parlait,
'34 ^'^^ Femme gênante.
c^était sa femme et sa feiïlme prise de vertige.
M. Thxireau, devenu pâle comme un linge, regarda le brigadier qui, tout au contraire, avait le visage écarlate. On sait, en effet, que la même émotion se traduit, suivant le tempérament des gens, par des colorations absolument différentes.
Ces deux hommes diversement colorés, mais émus de la même façon, se regardèrent en gens que le délire commence à gagner, et saisissant Kerroch au collet, Tobligèrent à s'asseoir sur la marche de l'escalier.
Dans le premier moment de surprise causé par cette manœuvre, le pharmacien se tut et le commissaire, profitant de cette éclaircie, lui dit :
« Oui ou non, avez-vous vu un homme^ cette nuit, dans cette maison? »
Notre ami leva les yeux avec une expression de profonde résignation, croisa les bras siu* sa poitrine et ne répondit pas.
« Monsieur Kerroch, je vous prie, je vous invite, je vous somme au nom de la loi de répondre à ma question :
a Toute cette afFaire est-elle sérieuse ou n'est-ce qu'une plaisanterie? »
Ni menace, ni prière ne purent arracher un mot à l'inflexible pharmacien.
Le commissaire de police remit alors son chapeau sur sa tête et.
d'une voix vibrante :
« Il ne me reste qu'à me retirer.
Je me permettrai cependant de vous dire, monsieur Kerroch, que votre conduite est celle d'un polisson. »
A ce mot qui, sans attaquer précisément son honneur, était néanmoins extrêmement blessant, Corentin se redressa tout à coup :
« Monsieur Thureau, dit-il, je vous laisse la honte de vos dernières paroles ; mais devant le brigadier, ici présent, je proteste de toute mon indignation dTionnête homme. Vous avez voulu violer les lois les plus sacrées. Celle qui n'est plus vous voit, monsieur, elle vous entend et vous pardonne, ou du moins, je l'espère. Maintenant, puisque le plus absiu*de prétexte vous donne le droit de pénétrer dans les demeiwes, de
profaner Fintimité du foyer, usez de ce droit, monsieur Thureau; montez, vous êtes libre, entrez dans cette chambre, où le dernier soupir de mon ange chéri voltige encore dans Tair, où récho de ses dernières paroles vibre encore comme le son lointain d'une lyre expirante. Profanez ce sanctuaire; souillez ce lieu sacré... » Et en achevant ces mots deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Troublé par cette émotion évidemment sincère, intimidé par la hauteur de ce langage, M. Thureau resta confondu et saluant avec un mélange d'embarras et de dignité blessée :
« Je me retire, monsieur, je me retire; venez- vous, brigadier? »
13O Une Femme gênante.
Le brigadier se dirigea lui aussi vers la porte, mais tout en s'éloi- * gnant il murmurait : « Cela n'est rien, monsieur Kerroch; on s'est trompé, voilà tout. Ne vous faites pas de peine ; on s'est trompé. »
Inmiédiatement après le départ de ces messieurs, le pharmacien, semblable à un fantôme, rentra dans sa boutique, noua son tablier de manipulation et, sans proférer une parole, reprit avec un grand calme son travail interrompu.
Le courage et Taplomb dont Corentin avait fait preuve durant cette visite^ étaient absolument artificiels.
Notre ami n'avait pas le cœur de bronze que Ton pourrait croire. Ses instincts naturels le portaient à être, en face du danger, chêne et roseau tout à la fois, c'est-à-dire à plier et
à se rompre en même temps. La vérité m'oblige donc à avouer qu'une heure après le départ du conmiissaire,il était retombé dans ses transes habituelles.
Il venait d'éviter un grand danger, cela est vrai, mais son avenir conjugal ne lui aa paraissait que plus sombre. Était-il donc condamné à une vie de transes, de mensonges et de dissimulations? C'était affreux. Vainement il cherchait dans la profondeur de son amour quelque consolation; vainement il faisait un appel désespéré aux lumières de sa défunte chérie : Céline semblait ne plus vouloir répondre.
Il avait beau prêter l'oreille de son âme, il ne l'entendait plus. Il ne sentait plus à chaque instant ce con-
tact immatériel et délicieux de Tesprit protecteur.
Parfois il s'arrêtait, une fiole à la main, et disait avec amertume : Je suis comme un navigateur errant sur la mer immense sans étoile et sans boussole.
Et le plus cruel, c'est qu'il savait parfaitement pourquoi Céline s'éloignait ainsi de lui ; sa conscience lui disait incdssamment :
Siton bon génie t'abandonne, c'est que ta pusillanimité l'indigne, c'est que tu n'oses même plus entrer dans la chambre blanche et que tu en as caché la clef dans le plus secret de tes tiroirs, lâche, trois fois lâche!
J'admets volontiers que dans cette afîaire-là Kerroch ait manqué d'héroïsme; mais, franchement, je m'ex-
plique ses terreurs et je crois qu'à sa place je les eusse éprouvées comme lui. Seulement, j'aurais dit à ma femme :
« Tu comprends, mon enfant, que ta susceptibilité n'a pas le sens commun. Tu sais que je t'aime de tout mon cœur, de plus, tu ne risques absolument rien là où tu es; c'est pour moi qu'est tout le danger, par conséquent tu me feras le plaisir d'y mettre un peu de complaisance et surtout de me répondre quand je te parle. »
Voilà ce que Corentin aurait dû dire à sa femme, sans se fâcher, bien entendu, mais il était trop doux pour parler de la sorte. Au moindre craquement du parquet, il se disait : Ma Céline s'impatiente, elle va se por-
ter à quelque excès. Et il lui demandait pardon, s'accusait d'être indigne d'elle : J'irai te voir ce soir, mon amour, je t'expliquerai tout, j'irai, oh! j'irai, je te le... il voulait ajouter : je te le jure, mais il n'achevait pas, car il était le plus loyal des hommes et il savait parfaitement qu'il ne serait pas ce soir-là plus brave que précédemment.
Loulou continuait à hurler presque chaque nuit. Cette bête avait du nez et agissait ainsi par pur instinct, sans aucune mauvaise intention; mais Kerroch voyait dans cette lugubre musique je ne sais quelle influence surnaturelle et il n'avait jamais voulu permettre qu'on enchaînât l'infernal caniche, ou qu'on le fît disparaître.
Est-ce étrange!
144 ^^^ Femme gênante.
Si ce chien hurle, pensait-il, c'est que Céline le veut. Peut-être qu'en le faisant taire je m'exposerais à quelque chose de plus terrible encore.
Mais, monsieur, lui avait dit Marianne, ça ne peut pas durer comme cela. Loulou a le diable dans le ventre.
« Laissez-le, répondait-il, ce chien a ce que nous appelons en médecine des coliques nocturnes. Elles redoubleraient de violence si on l'enfermait. »
11 n'en est pas moins vrai qu'au milieu de tout cela le brave pharmacien eût perdu complètement la tête, sans le dévouement de Plumel et de M"' Rosalie. Ces bons amis qui lui avaient témoigné tant de sollicitude lors de sa rentrée dans la vie
réelle, ne Tavaient pas abandonné ensuite. Ils avaient voulu poursuivre leur œuvre de consolation. Plumel, avec une effusion vraimenttouchante, avait ouvert sa maison à Kerroch, qui tout naturellement s'était jeté dans les bras qu'on lui tendait. Comment eùt-il pu se refuser à cette espèce de sauvetage, étant incapable de supporter seul le fardeau des affaires et celui de la vie ?
Ils passaient donc toutes leurs soirées ensemble, tantôt chez Tun, tantôt chez l'autre. Ce n'est qu'en la compagnie de ces excellents voisins que le cher homme retrouvait quelques heures de calme et de sérénité.
Ses terreurs s'envolaient alors ; il se sentait soutenu, entouré, outre qu'il pouvait parler de son commerce.
Lorsque, après dîner, ils étaient assis au coin du feu, dégustant leur café, Rosalie était la première à rappeler au pharmacien ses devoirs professionnels :
« Etes-vous content de la journée, monsieur Kerroch, disait-elle avec douceur, avez- vous beaucoup de commandes pour demain? Et Talcool, et les bouchons, et les échantillons pour Quimper? Vous n'avez pas oublié que c'est demain le jour d'épluchage? Oîi pensez-vous mettre les Vichy qui vont arriver?
— C'est à quoi je songeais, la place me manque un peu.
— Comment, la place vous manque ! mais vous avez dans la maison je ne sais combien de chambres inoccupées.
— Oh non, mademoiselle, je vous jure, à première vue on peut croire cela, mais c'est une erreur.
— Pourquoi ne pas couvrir le jardin et en faire un magasin?
— Et notre petit berceau qu'il faudrait démolir! soupira Corentin.
Céline était si heureuse sous son petit berceau! c'est là que Ton égrainaitles groseilles pour les confitures.
— Je ne savais pas que M"' Kerroch fïït aussi sentimentale, fit Rosalie assez sèchement, tandis que son père haussait les épaules en ricanant.
— Plumel, reprit le pharmacien avec une certaine vivacité, il n'y a que moi qui sache au juste ce que le cœur de ma femme renfermait de trésors. Le dernier mot qu'elle pro-
nonça suffit à prouver la tendresse de son âme :
« Pauvre garçon, dit- elle en me regardant, pauvre garçon!
— Voyons, Kerroch, mon ami, remettez-vous. N'allez-vous pas pleurer maintenant?
— Cest plus fort que moi. . . je crois Tentendre encore : pauvre garçon!
— Il faut se faire une raison et ne pas empêcher ma fille de travailler.
Voulez-vous prendre les cartes qui sont là sur la cheminée?
— Vous avez raison : laissons travailler M"** Rosalie. » Corentin en était arrivé peu à peu à considérer la tenue de ses livres et la direction de sa maison comme une besogne appartenant en propre à M"** Plumel.
Et en effet elle tendait de plus en
plus à remplacer la défunte, non pas dans le cœur de l'inconsolable pharmacien, bien entendu : il y a des abîmes de Tâme que Von ne saurait combler. . .
11 se trouve des gens, j'en suis sûr, qui- accusent déjà M"® Rosalie de dissimulation, croient deviner dans sa gracieuse intervention tout un plan de campagne, et s'ils ne disent, pas tout haut : Cette fille est une ambitieuse qui veut se faire épouser, c'est par pure politesse.
Or, nous pouvons affirmer que rien dans la conduite passée de cette personne n'autorise une semblable supposition et que, tout au contraire, sa bonté bien connue, ses vertus chrétiennes, sa piété, l'irréprochable pureté de sa vie sembleraient prou-
ver qu'elle agit par simple bonté de cœur et louable désintéressement.
« Désintéressement, bonté de cœur! Laissez-moi donc tranquille.
Et d'abord qu'est-ce que cette demoiselle Pliunel si admirablement douée pour la tenue des livres? Elle n'est pas jeune cette personne-là?
Pourquoi n'est-elle pas mariée? Et, n'étant pas mariée, comment se faitil que son père lui permette une intimité semblable avec ce veuf inconsolable?,.. Si vous vous imaginez que je crois à l'éternel amour de votre apothicaire, vous vous trompez fort.
Qu'est-ce que tout cela veut dire?
Le père Plumel m'a tout l'air d'un rusé compère, et votre pieuse demoiselle ne me paraît pas plus naïve que son papa. »
Il devient impossible de raconter la moindre histoire si le lecteur tire ainsi des conséquences imaginaires des faits les plus innocents, crée un personnage de fantaisie à côté du personnage véritable que Ton prend soin de lui décrire... Après tout, si vous en savez plus long que moi sur M"® Plumel, je vous passe la plume et je vous prie de me donner sur elle des renseignements que je n'ai pas encore. Je ne la connais que physiquement : elle est laide, extrêmement sèche et pauvre de modelé, mais en revanche — si c'est une revanche — elle est d'une statiu-e particulièrement élevée.
« Inutile d'ajouter qu'elle a la souplesse et l'élégance du roseau. »
Voyez comme cette manie de de-
vancier le récit vous expose à des déconvenues! Précisément, ce qui est remarquable chez Rosalie, c'est le manque de souplesse. Elle a bien une certaine distinction, mais une distinction toute morale, toute intérieure et qui ne se manifeste au dehors par aucun signe particulier.
En somme. M"® Plxunel n'est pas séduisante ; nous n'y changerons rien n'est-ce pas, puisqu'il y a vingt-huit ans qu'elle est ainsi? Je dis vingthuit ans seulement, car il est de notoriété publique que jusqu'à trois ou quatre ans elle était d'une beauté remarquable. Dans tous les cas, elle sait qu'elle n'est pas jolie ; elle a dit cent fois qu'elle voulait rester fille pour se consacrer tout entière aux œuvres pieuses, qui font sa vie...
Mais ne bavardons pas inutilement.
Tout ce que je peux vous dire, c'est que jusqu'à nouvel ordre, je prends pour argent comptant les services signalés qu'elle rend à Corentin, et je tiens aussi pour sincères les paroles obligeantes qu'elle ne manque jamais de prononcer au souvenir de la défunte. Et, tenez, un petit détail encore à ce sujet :
Kerroch négligeait un peu la tombe de sa femme. Vous en comprenez assurément le motif. Il faut même avouer que depuis son veuvage il n'avait pas remis les pieds au cimetière. Eh bien, ce fut Rosalie qui à force de tact et de bonté triompha de ses résistances; ce fut elle qui lui persuada de venir s'agenouiller sur cette tombe.
154 ^'w Femme gênante.
Est-ce là le fait d'une intrigante, je vous le demande ?
Il est vrai que lorscjue le malheureux pharmacien fut à genoux devant ce tombeau qu'il savait vide, — c'était un dimanche, et les visiteurs étaient nombreux dans le cimetière, — et qu'il se vit dans l'obligation de simuler une profonde douleur, il éprouva une honte si grande, que se levant tout à coup, il s'échappa comme un homme qu'un malaise subit oblige à rentrer au logis.
Ce dimanche-là, précisément, Marianne et les deux garçons de magasin avaient congé, de sorte que la maison était absolument vide. Or, c^était la première fois, depuis sa fatale aventure, que Kerroch se trouvait libre chez lui. Il eut un moment de ravissement, le courage
lui revint tout à coup, les ivresses passées se réveillèrent dans son cœur, et, sans perdre de temps, il courut chez Céline.
A peine encré dans la chambre blanche, il dut se précipiter vers les fenêtres et les ouvrir toutes grandes pour renouveler Tair. Cela lui causa une impression pénible qu'augmenta encore l'inspection des lieux. Le désordre y était extrême : Jocelyiiy lacéré, reposait h terre parmi les bobèches cassées et les débris malpropres de la lanterne. Les chaises et le guéridon gisaient sur le plancher.
Il n'en alluma pas moins, avec beaucoup de recueillement, quelques bouts de bougie ramassés à la hâte, mais les rideaux tirés et les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer assez de
lumière pour que la pieuse illumination perdît tout son prestige. Ce n'était plus une chapelle ardente, mais une pièce en désordre, à moitié démeublée, dont la tenture souillée par-ci par-là de longues toiles d^araignée, tombait en lambeaux à certains endroits. Ce milieu était, à la lueur du* jour, triste, laid, particulièrement prosaïque.
Il avait beau murmurer en fer-^ mant les yeux :
H Ma Céline, je suis à toi, viens, mon amour! »
Il n'en restait pas moins glacé, sans ressort, comme un danseur qu'une crampe subite retient au sol.
C'est dans cette disposition d'esprit qu'il se décida à ouvrir la porte du sanctuaire. A l'hésitation avec
laquelle il tourna la clef, à la façon molle dont il donna le coup de genou, on eût pu croire qu^il remplissait quelque pénible formalité,..
Abîme du cœur hiunain, qui nous dira tes secrets ?
Céline n'avait pas bougé : toujours coiffée de son bonnet rose, la robe étalée sur le tapis, la main ornée de bagues et reposant gracieuisement sur le bras du fauteuil, elle était impassible. Toutefois, elle avait maigri d'une manière sensible ; sa physionomie était moins ouverte, son visage... elle avait mauvaise mine, enfin.
Ces détails frappèrent notre ami avec une telle intensité, que ce premier moment d'effusion fut arrêté tout à coup.
« Mon Dieu, comme elle est changée! » dit-il avec effroi.
Ce mot peint admirablement, quoique d^une façon désolante, la situation où se trouvait Kerroch :
Tidéal s^éloignait, Tinspiration lui faisait défaut. Il le sentait, il en était torturé... De sorte qu'il se précipita aux pieds de sa femme avec une sorte de colère et baisa passionnément le bas de sa robe. Il se releva immédiatement en faisant la grimace...
Céline, en effet, était recouverte par une épaisse couche de poussière.
Etait-il possible que la plus sainte des reliques fût ainsi déshonorée?
Quel reproche sanglant dans ce petit fait! Quelle preuve plus cruelle de sa négligence impie et de son lâche abandon!
i6o Une Femme gênante.
La honte au cœur, il alla chercher un plumeau, et avec un grand soin il se mit à souffler, à épousseter, soulevant chaque pli de la robe, poussant ses recherches jusque dans les plus petits recoins.
« Diable de poussière, murmuraitil, elle passe par-dessous la porte et s'emmagasine dans cette armoire.
Diable de poussière. »
Alors il commença à calfeutrer et tamponner les issues... Ce travail manuel lui fît beaucoup de bien, calma ses esprits, chassa ses noires préoccupations, et bientôt il fut relativement tranquille.
« Enfin, ma pauvre enfant, te voilà donc plus propre, dit-il, cela n'est pas .sans peine; donnons maintenant un coup de balai dans la chambre. »
Une Femme gênante. i6i
Et il poursuivit cette œuvre touchante avec cette bonhomie, cette simplicité qui, au fond, était le charme de sa nature. Il avait enlevé sa redingote pour être plus libre dans ses mouvements, et balayait, frottait, grattait partout, sans cesser, toutefois, de causer avec sa chère femme.
Mais tout naturellement la causerie avait pris un tour plus familier, plus intime. Il lui donnait des nouvelles de ses affaires, lui parlait de telle ou telle créance difficile et lui demandait conseil, allait au-devant des objections, lui expliquait les choses avec toute sorte de ménagements, ne négligeant même pas certains petits artifices propres à flatter ses goûts et à prévenir ses susceptibilités.
« Tu as raison, mon petit poulet, lui
dit-il à un certain moment, je n'aurais peut-être pas dû laisser M"* Plimiel entrer aussi avant dans nos affaires, mais j'étais si embarrassé ! D'ailleurs elle n'en sait pas aussi long qu'elle voudrait en avoir l'air. C'est moi qui dirige tout ici, vois-tu biefl ; ou pour .mieux dire, c'est toi, toujours toi comme par le passé, car tu es l'ange protectexu* du foyer, ma petite chatte. Rosalie est une excellente fille, je te l'assiu-e. Tu ne peux pas t'imaginer combien elle est respectueuse pour toi. S'il en avait été autrement, je n'aurais jamais permis qu'elle mît le nez dans tes livres et prît à table la place que tu occupais.
Cela ne t'a pas contrariée de lui voir prendre cette place? C'est qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat ; elle se
met là pour être plus près de la sonnette, tout simplement. Tu vois comme tu aurais tort d^en être blessée. Elle est trop souvent à la maison, dis -tu? — Quelle plaisanterie! Ça n'est pas pour toi que tu me fais cette observation-là, j'entends bien, c'est pour le public, ce public cancanier, toujoxu-s prêt à voir du mal partout. Mais, réfléchis un peu, mon chat, cela serait du dernier comique.
Ah! ah! tu sais bien que M"* Rosalie n'est pas de ce monde; c'est une personne d'une austérité monacale, et puis... pas jolie, mais pas du tout jolie. De la distinction, je ne te dis pas le contraire, mais la distinction, la distincrion!... Ah si elle avait seu-' lement la dixième partie de ta beauté... Ah! alors... je ne dis pas...
164 ^ne Femme gênante.
Ah diable!... Cela n'est pas sérieux, en vérité. Allons, voyons maintenant, fermons les fenêtres; il faut que j'aille m'habiller, parce que je dîne ce soir... tu sais? là, en face, je dîne chez eux... Adieu, ma chère amie. Tu ne t'impatienteras pas si tu ne me vois pas venir demain? Tu comprends que d'obstacles!... mais mon cœur est toujours auprès de toi. Allons, au revoir, mon amour. »
Et il referma l'armoire à double tour.
(( Quelle folie que de vouloir mettre des marchandises dans cette chambre! pensait-il en s'habillant.
Il est vrai que M"® Plumel ne peut pas se mettre à mon point de vue, puisqu'elle ignore ma situation. Elle sait qu'il y a au premier deux grandes
chambres vides; elle me dit : utilisez-les, puis(jue vous êtes encombré.
Cela est parfaitement raisonnable, mais, cela est impossible... malheureusement. »
A partir de ce jour, il se fit dans la personne de Corentin un changement considérable ; il perdit peu à peu ses airs étranges ; sa physionomie n'eut plus cette expression fatale et inquiète qui lui était particulière depuis la mort de sa femme.
i68 Une Femme gênante.
11 eut un mot à dire à ses clients, et parfois un sourire à leur adresser.
Non pas qu'il fût gai, mais enfin sa tristesse se faisait affable, devenait décente ; c'était un veuf possible et n'attirant plus Tattention. On le vit même se promener dans la ville et adresser au commissaire de police des excuses parfaitement bien tournées sur la façon un peu brusque dont il Tavait traité.
Incontestablement, Kerroch reprenait goût à la vie j il mangeait, dormait régulièrement; les hurlements plaintifs de Loulou, qui se renouvelaient encore de temps en temps, ne Tincommodaient plus.
N'allez pas croire, cependant, qu'il eût oublié le passé et que le souvenir de sa femme fiit moins pré-
sent à son esprit. Bonté divine !
Jamais le cher homme n'avait autant parlé de Céline, seulement il en parlait sans exaltation, avec aisance.
11 avait à son sujet mille petits détails domestiques, mille anecdotes charmantes dont il émaillait ses causeries, comme fait un vieux militaire au souvenir de ses campagnes.
D'ailleurs il avait pris tout à coup grand intérêt à ses affaires, dont la prospérité augmentait de jour en jour; sa voix était plus sûre et plus ferme pour donner des ordres ; il surveillait avec plus d'activité, parlait de ses capitaux, de son banquier, de l'influence considérable que pouvait avoir la politique sur les transactions commerciales; et, à certains moments, l'abondance des
marchandises dont la maison était encombrée prouvait qu'il était en droit de se considérer comme un négociant sérieux.
Le malheiu* voulut qu'un de ces jours-là, M"* Plumel, en arrivant avec son père pour dîner chez Kerroch, heurtât de son pied un amas de petites fioles qui avaient été déposées auprès de la porte de la salle à manger et perdît Téquilibre. Plumel et.Corentinla retinrent, fort heiu'eusement.
« Rosalie, ma fille, mon enfant, tu t'es blessée? Non. Ah mon Dieu!
elle pouvait se tuer. Mais aussi a-t-on idée d'amasser des bouteilles devant les portes! c'est insensé, ma parole d'honneiu-l
— Vous voyez, mon ami, combien
je suis désolé... Je ne savais pas que ces bouteilles fussent là.
— 11 ne manquerait plus que cela!
il est prodigieux.
— Un peu d^arnica, mademoiselle ; vous remuez le pied sans difficulté, n'est-ce pas ? C'est la place qui me manque, voyez-vous, Plumel.
— Mais nous avons constaté cinquante fois que vous aviez des greniers énormes, et au premier étage je ne sais combien de chambres inoccupées. Qu'est-ce que vous y faites, dans ces chambres? de la fausse monnaie?
— Vous ne vous rendez pas compte, Plumel; les marchandises y seraient exposées au soleil.
' — Au soleil ! c'est en plein nord.
Vous vous moquez de moi, j'imagine.
ij2 . Uns Femme gênante,
— Faut-il donc vous rappeler encore que ma femme a rendu le dernier soupir dans Tune de ces chambres? murmiua Kerroch en baissant les yeux.
— Plus que personne je respecte les choses du cœur. Vous êtes inconsolable, cela vous honore, mais ce n'est pas une raison pour être absurde. Moi aussi je suis veuf; je sais ce que c'est. Eh bien on n'en meurt pas, là, puisqu'il faut* vous mettre les points siu- les I. Je n'en suis pas mort, au contraire. Vous ferez comme moi.
— Oh! papa! fit Rosalie.
— Vous êtes cruel, Plumel, ajouta ^orentin.
— Je suis franc, rien de plus ; mais c'est qu'aussi ces douleurs éternelles
me font monter la moutarde au nez.
Je déteste ces singeries-là, c^est de Torgueil, pas autre chose. Feu M"* Kerroch, dont je ne veux pas dire de mal, n'aurait jamais...
— Je lui dois tout, monsieur Plumel, trois années d^un bonheur sans nuages.
— Eh bien, mon bon ami, vous n'êtes pas difficile. Bonheur sans nuages! Non, vraiment, vous n'êtes pas difficile. Je vous le déclare : si j'avais été le mari de votre femme, il y aurait eu de la casse dans le ménage. Voilà tout ce que ma discrétion me permet de vous dire. Il y aurait eu de la casse, aussi vrai que voilà une assiette. Rosalie, passemoi la bouteille.
— Vous méconnaissez ma femme.
174 ^^ Femme gênante.
Je lui dois cet établissement qu^elle a créé, continua le pharmacien avec une douceiu* de victime; je lui dois la prospérité démon conunerce, la...
— Et vous ne devez rien aux autres? Vous ne devez plus rien à ceux dont Tamitié et, j'ose le dire, le dévouement, vous ont empêché de faire la culbute? C'est nous, monsieur, qui vous avons repéché. Sans ma fille et sans moi vous étiez un homme perdu !
— Papa, fît Rosalie, reprocher un bienfait! ah, c'est mal!
— Mais, Plumel, mais mon ami, balbutiait le pharmacien.
— Monsieur Kerroch, n'irritez pas mon père, au nom du ciel. Vous me faites mourir! i
Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
A cette vue, Corentin, hors de lui, se précipita vers Rosalie, et d^une voix déchirante :
« Mademoiselle, je vous en conjure...
— Ne touchez pas à ma fille, je vous prie, monsieur; il est inutile de jouer la comédie.
— Oh! mon père, dit Rosalie en allant se réfugier dans les bras de Plumel, je n'aurais jamais cru cela de lui. Partons, mon bon père, partons tout de suite. »
Et ils partirent.
Kerroch se promenait à grands pas dans la salle à manger, la serviette sous le bras, car Témotion Tavait empêché d^achever son dîner :
« Je n'aurais jamais cru cela de lui, miirmurait-il. Elle n^a pas dit : « de M. Kerroch » ; elle a dit : « de lui. » Et dans ce « de lui » il voyait quelque
chose d'étrange, d'inrime. Dans cet oubli des convenances il devinait une émotion profonde. Et ce départ inexplicable! Cette défaillance en prononçant ces mots : Vous me faites mourir!... Quelle raison pouvait avoir une personne aussi pure, aussi vertueuse poiu* sortir ainsi de son caractère?
« Je me rappelle, se disait-il, avoir fait de ma femme un éloge un peu exagéré, mais ces exagérations ne sont-elles pas excusables dans la bouche d'un veuf? Ne sait-on pas ce que parler veut dire? »
Tout à coup il s'arrêta, et croisant les bras sur sa poitrine :
« Ah! mon Dieu, mais serait-elle jalouse de Céline, par hasard ? Non, c'est impossible... et cependant.
pourquoi m'aurait-elle témoigné ce dévouement sans borne, pourquoi se serait-elle occupée de mes affaires avec autant d'intérêt? Quelle aventure!... Il est bien certain que si je ne les avais pas trouvés après ma...
crise, c'en était fait de moi. J'étais fou, fou à lier. Ils ont été admirables! Et je n'ai pas su voir qu'elle m'aimait. Je n'ai pas su voir ce qu'il y avait de tendresse sous cette réserve et cette dignité!... Ah! ce n'est pas ma pauvre Céline qui aurait eu le courage de refouler dans son cœur ime passion comme celle-là. Ce n'est pas par la discrétion qu'elle brillait.
Elle disait tout ce qu'elle pensait et même un peu au delà. Pauvre amie!
une vraie soupe au lait! mais sois tranquille ; malgré tous tes défauts,
i8o Une Femme gênante .
je n'oublierai jamais que tu as été mon premier anwur. »
Ces réflexions Pavaient mené fort ayant dans la soirée, si bien qu'en entendant sonner neuf heures et demie il courut à son bureau. Il se rappelait tout à coup que sa caisse n'était pas faite et qu'il avait à revoir ses comptes avant de se coucher. C'était la première fois qu'il se livrait seul à cette pénible opération, en sorte qu'il fut très-long. Minuit venait donc de sonner et le fidèle Loulou achevait ses hurlements lorsque notre ami put songer à aller se coucher. 11 était agité, inquiet et sentait fort bien qu'il dormirait mal cette nuit-là.
Jamais pressentiment ne fut mieux justifié par les faits. Après s'être re-
Une Femme gênante. i8i
tourné dans son lit pendant environ deux heures, il venait enfin de fer-« mer les yeux et de perdre connaissance lorsqu'il crut entendre un bruit étrange assez semblable à celui du vent quand il souffle à travers les sapins de la lande ; une lueur mystérieuse éclaira la chambre, et parmi les rideaux du lit, apparut la défunte elle-même, non pas coiffée de son bonnet rose et parée de sa robe des dimanches, mais vêtue de sa camisole du matin, les cheveux en papillotes et le bonnet de nuit sur Toreille, telle enfin que diu-ant sa vie Kerroch la voyait quotidiennement.
Elle s'avança vers son mari sans aucune de ces cérémonies dont les fantômes usent d'ordinaire en semblable circonstance, mais de sa de-
i82 Une Femme gênante.
marche alerte, de son petit pas rapide ; et mettant ses deux poings sur ses hanches, elle le regarda fixement. Il lui tendait déjà les mains pour l'embrasser en murmurant :
(( CéUne, mon amour, quel bonheur! »
Lorsque l'arrêtant d'un geste brusque, elle lui dit :
« Pas de bêtise, mon garçon, parlons peu et parlons bien. »
Corentin fut atterré. Le voile poétique se déchirait tout à coup :
plus de doute, c'était bien elle, la vraie Céline avec son œil brillant, sa voix sonore, son geste impératif, ses papillotes. . . « Ah, mon ange bienaimé, justement je pensais à toi, murmura-t-il timidement.
— Est-ce que tu as l'intention de
te moquer de moi? c^est que cela ne m^irait pas du tout, je t^en préviens.
— Mon amour! peux-tu croire...
— Tais -toi donc, mais tais- toi donc. Tu dois pourtant savoir que cette musique-là ne prend pas avec moi. Comment, tu me trimballes conrnie une vieille valise, tu m^enfermes dans une armoire, tu me nettoies comme une paire de bottes et tu crois que je vais prendre des mitaines pour te dire ma façon de penser ?
— Céline, je t^en conjure, par respect pour toi-même, ne me parle pas ainsi. Me reproches-tu donc de t'avoir trop aimée? Cette pensée seule me brise le cœur. En te ramenant sous le toit conjugal je ..
— Est-ce que je t^ai prié d^aller me déterrer, moi?
184 ^f^ Femme gênante.
— Je croyais agir sous ton inspiration ^ mon amour; je me disais : elle souffre sous cette terre glacée, elle gémit, eUe...
— Ça c'était mon affaire et pas la tienne. — Mais tu as toujours eu la ridicule manie de fourrer ton nez partout! J'étais morte, eh bien j'étais morte; c'est im malheiu* qui peut arriver à tout le monde. Ce n'est pas une raison parce que tu es veuf pour fermer ma boutique, pour compromettre mon conunerce et ameuter le pays? Eh! pardieu, tu n'as pas l'étrenne du veuvage, tu ne seras pas décoré pour cela ; ça n'est pas une action d'éclat que de perdre sa femme ! Mais monsieur a trop d'orë^QÏl pour faire comme tout le ^onde : il lui faut des panaches, des
chandelles, des... Jocelyti; il lui faut les deux plus grandes chambres de la maison pour s'étaler, pour pleurer et geindre à son aise, en grand seigneur; et pendant ce temps-là la maison va tout de travers, on ne paye pas les factures le 30 du mois, on ne sait pas où mettre les pieds, on défonce les boîtes et on casse les bouteilles. Ah! mais ça ne peut pas durer comme cela longtemps !
— Ma Céline, tu ne m'as pas compris, murmura le pauvre homme, véritablement accablé. C'est par respect pour ta mémoire que j'ai conservé ces deux chambres.
— Et tu crois, n'est-ce pas, que je vais prendre tes vessies pour des lanternes?... Est-ce par respect pour ma mémoire que ces Plumel du
i86 Une Femme gênante.
diable vivent ici comme en pays conquis?
— Oh! quant à cela, ma bonne, tu sais ce que je t'ai dit sur Plumel et sa fille? tu es injuste, je te Tassure.
Eh bien, oui, j'avoue que dans un transport d'amour j'ai commis une imprudence, ime folie, mais Dieu lui-même ne saurait me condamner.
— Ah, je te conseille de parler du bon Dieu, il ne te manque plus que cela ! Tu es apothicaire, n'est-ce pas?
— Je suis pharmacien, je n'en ai jamais rougi.
— Tu es apothicaire. Je t'ai fait une position, je t'ai lancé, j'ai inventé un sirop, j'ai rédigé des prospectus... j'ai fait le diable. Tu n'as plus qu'à marcher; c'est simple comme bonjour, et au lieu de con-
tinuer ta petite affaire, tu t^amuses à embaumer des gens qui ne t'ont jamais fait de mal, avec des drogues qui empestent! tu allumes des huit bougies d'un seul coup, comme un panier percé que tu es; tu joues de la guitare comme un imbécile, tu t'amouraches du premier échalas qui passe... Et tu crois que le bon Dieu trouve cela drôle? Tiens, tu me fais pitié. Bonsoir. »
— Mon ange, ma bien-aimée! »
s'écria le malheureux en étendant les bras.
Céline avait disparu.
Kerroch se réveilla le lendemain avec un épouvantable mal de tête.
Il avait la poitrine oppressée et il resta quelques instants les yeux ouverts, immobile, hébété avant de
i88 Une Femme gênante»
se rendre compte que cette horrible scène de la nuit n'était qu'un absurde?
cauchemar.
Il savait pourtant bien que Céline était incapable de prononcer * de semblables infamies; il savait bien qu'il n'y avait là qu'une infernale mystification, et cependant ces monstrueuses paroles lui revenaient à l'esprit en dépit de lui-même ; on n'est pas maître de ces choses-là.
Ce qui est étonnant, pensait-il en s'habillant, c'est de trouver dans un cauchemar un enchaînement d'absurdités aussi net; il n'est pas possible de divaguer d'une façon plus logique ; je me serai endormi sur le côté et j'avais sans doute la. tête trop basse. Pauvre cervelle humaine! N'est-ce pas désolant d'avoir
une imagination comme la mienne!...
Il est bien certain d^ailleurs que j^ai fait une folie en embaumant ma femme, ça saute aux yeux... C^est même plus qu^une folie, c^est un enfantillage ridicule. Je ne suis pas touchant, je suis comique et rien de plus. Faire Tobjet de sa vénération, de son culte, d^une poignée de poussière! mais c'est de Timpiété cela, du paganisme pur ! Ce n'est pas dans cette armoire qu'est ma femme bien-aimée, c'est au ciel, c'est làhaut, radieuse, impalpable, dégagée de toute préoccupation terrestre... Conune le cœur s'élargit à considérer les choses sous ce point de vue vraiment religieux!
11 se promena quelque temps, réfléchissant ainsi siu* ces grandes
ipo Une Femme gênante.
questions; et comme la vieille servante passait près de lui poxu- aller à la cuisine :
« Marianne, dit-il, faites-moi une bonne colle de pâte, pas trop épaisse, n'est-ce pas? J'ai du papier à coller. »
Il avait en effet à calfeutrer hermétiquement le sanctuaire de Céline, car la nécessité d'utiliser ces deux chambres et d'effacer la trace de cette exaltation maladive dont il avait honte lui apparaissait clairement depuis son réveil.
Le plus sage, assurément, eût été de rendre à la terre ces restes chéris, mais la chose était impraticable, au moins quant à présent. Plus tard, sans doute, une occasion se présenterait de réahser sans danger ce petit déplacement... Il y penserait,
mais le plus pressé, Tindispensable était de ne pas entraver plus longtemps son commerce.
S^étant donc enfermé, il se mit courageusement à Touvrage.
Dire qu^il n^eut aucune hésitation durant ce travail; que son cœur n'eut point de tressaillements involontaires, que sa main ne trembla pas, ce serait mentir. Il était trop véritablement poëte et chérissait sa femme trop profondément pour conserver son sang-froid d'une façon absolue; mais la conscience d'accomplir un devoir lui donnait une grande force.
Par bonheur il se trouvait dans la chambre blanche un vieux buffet massif que Ton s'était transmis dans la famille de génération en génération.
ipi ^^^ Femme gênante.
A grand'peine il glissa ce gros meuble contre Tarmoire, Vj fixa à Taide de deux bonnes chevilles, cloua la porte du boudoir, ouvrit les fenêtres et les volets, fit rentrer dans la pièce Tair et le jour; puis, il enleva les bouts de bougie, les chandeliers, les bobèches cassées, les livres épars, encore tachés de ses larmes... en un mot, il fit disparaître tout ce qui pouvait rappeler Tétrange folie dont il avait été victime.
Quand tout fut terminé, il était en nage, mais il éprouvait une intime satisfaction.
« Le fait est, murmura-t-il, que voilà un magasin magnifique séparé en deux, malheureusement, mais un jour viendra, et prochainement peutêtre, où je pourrai remédier à cet
inconvénient. » Puis, appelant ses garçons d^une voix presque triomphante : « Mes enfants, leur dit-il, montons au premier étage toutes ces marchandises, et dépêchonsnous, il y a ici un encombrement qui n^a pas de nom. •
Deux heures après, Corentin Kerroch, chaussé de ses bottes vernies et cravaté soigneusement, soulevait d^une main tremblante le heurtoir de la maison Plumel. Et lorsque ce heurtoir fut en Tair, il le maintint ainsi pendant quelques instants avant de le laisser retomber.
Ce n'est pas qu'il hésitât à entrer
chez ses amis ; il était parfaitement décidé, tout au contraire, \ leur faire cette visite de réconciliation, car il considérait qu'ayant eu tous les torts, il y allait de sa digtiité de faire les premières avances. Mais en même temps il se disait ; Voici rheure où Plumel fait sa partie de billard au café du Commerce, M"* Rosalie doit être seule au logis. Que va-t-il se passer? Et une scène passionnée s'offrait à son imagination.
Comment axu*ait-elle maintenant la force de dissimuler Taffection que je lui inspire? Après cet aveu de l'autre soir, comment poiu-rait-elle feindre? Sans doute en m'apercevant elle va rougir, se troubler, fondre en larmes et s'évanouir, peutêtre!... que ferai-je alors? »
Mais sentant bien qu^il est impossible, en semblable circonstance , d^arrêter d'avance un plan de campagne et que tout dépend de Tinspiration du moment, il entra hardiment dans la maison.
Rosalie, assise près de la fenêtre, écossait avec calme et assurance un grand panier de petits pois verts.
Son visage ne trahit pas la moindre trace d'émotion; ses longs doigts agiles ne cessèrent pas leur travail, en sorte que Kerroch, qui s'attendait à tout autre chose, fut excessivement troublé par la simplicité en quelque sorte biblique de cette scène iritinie. Et comme il tournait et retournait gauchement son chapeau sans pouvoir trouver une parole, elle lui dit :
ipS Uftê Femme gênante.
« Ce sont les premiers de Tannée, voyez donc comme ils sont tendres et jolis; une vraie rosée, monsieur Kerroch.
— Des petits pois, déjà, c'est surprenant! vraie rosée en effet, rosée printanière. Il y en a quelques-uns de gros dans le nombre.
— Naturellement; je ne les ai pas conunandés sur mesure. Nous mangerons les gros avec un canard.
— Un canard?
— Vous Taimez mieux aux navets? nous aussi. Mais une côtelette de veau bien tendre ou deux, jolis pigeons peuvent remplacer le canard.
— Oh! cela est vrai, mademoiselle, cela est vrai.
— Quand ils sont tendres comme
ceux-ci, c'est à la crème qu'on nous les sert, avec une petite laitue, un bouquet de persil et de ciboules.
Jamais de sucre.
— Vous m'étonnez. Je croyais qu'on mettait toujours un soupçon de sucre en xnême temps que la liaison.
— On fait comme on veut. Ici, jamais de sucre ; voilà tout ce que je peux vous dire.
— Sans doute, mademoiselle, sans doute.»
Il est évident qu'elle m'a pardonné, pensa Kerroch, après quelques instants de cette conversation.
Quelle* façon délicate et spirituelle d'éviter toute explication. Noble nature!
Cette réflexion lui donna du courage et il murmura :
zoo Une Femme gênante,
« Vous me voyez exténué, mademoiselle Rosalie. Depuis ce matin, je travaille comme un manœuvre.
— Eh bien, asseyez -vous. Et qu'avez-vous fait de si pénible?
— J'ai fait monter dans... hum!
j'ai fait monter dans les chambres du premier étage toutes les marchandises qui encombraient la maison. »
N'était-ce pas lui dire : Pour vous plaire, mademoiselle Rosalie, je foule aux pieds mon passé, je supprime Céline, je vous sacrifie tout.
Elle comprit cela, sans doute, mais ne voulut pas en avoir Tair, car elle lui répondit avec assez d'indifférence :
« 11 y a je ne sais combien de temps que vous auriez dû prendre
ce parti-là. Votre installation n'avait pas le sens commun, là, franchement.
— Vous avez toujours raison. Je ne sais pas vraiment comment j'ai pu me passer de ces deux chambres pendant aussi longtemps. Enfin, le mal est réparé maintenant. J'en prends une pour emmagasiner les fioles.
— Celles qui étaient devant la porte de la salle à manger? Ah! tant mieux.
— Toutes les fioles, mademoiselle, toutes les fioles, et les boîtes aussi. C'est là aussi que Ton fera les petits emballages. Quant à l'autre pièce... »
La pendule sonna :
a Quatre heures déjà! fit Rosalie.
Ah, mon Dieu ! et ma séance ! »
Cependant le pharmacien continuait avec un redoublement d'émotion :
« Quant à Tautre pièce, elle sera très-convenable poiu- le séchage et répluchage. J^y établirai des claies, des tablettes...
— Excusez-moi, monsieur Kerroch, mais j'ai séance aujourd'hui pour Tœuvre de Saint-Claude, et l'heure.. •
— Mille pardons ! je suis indiscret:
je me retire. Oh, mille pardons.
— Pas du tout, restez ici. Mon père va revenir dans un instant et vous lui raconterez vos petites affaires. En attendant, voulez- vous achever de m'écosser ces pois? vous serez bien aimable. »
Sans attendre la réponse de Co-
Goagle
rentin, elle mit sur les genoux de ce brave garçon le tablier plein de cosses vertes qu^elle avait étalé sur les siens, et elle s'éloigna rapidement.
« Elle est enchanteresse! » murmura-t-il en ôtant ses gants.
Elle n'était pas jolie, non, c'est vrai, mais elle avait un... je ne sais quoi vraiment bien remarquable. Sa laideur même, c'est étrange à dire, sa laideur ne lui allait pas mal. Laideur! n'était-ce pas plutôt de l'originalité et comme l'accent imprévu d'une personnalité très-particulière?
2o6 Une Femme gênante.
Elle ne ressemblait pas à tout le monde^ voilà ce qui est sûr, mais on ne pouvait souhaiter qu'elle fût autrement. Maigre, tant que vous voudrez, mais on ne Teût pas comprise sans cette maigreiu* qui complétait rharmonie de sa personne.
Quant à son âge, il serait absurde de lui en faire un crime. En bonne conscience, aurait-on pu trouver dans une toute jeune fille cette raison, cette sûreté de coup d'œil, ce calme!...
C'est ce calme siutout qui séduisait Corentin tout en Tintimidant un peu; le pauvre garçon avait été tellement habitué à la bruyante activité de sa défunte épouse! Il était comme ces gens qui, au sortir d'un vacarme épouvantable, trouvent dans le silence des harmonies irrésistibles.
« Que voulez-vous, je n'avais pas eu de jeunesse : j'ai fait un mariage absurde, disait-il un soir à son ami Plumel, dans un moment de franchise.
— Cela a toujours été mon impression, mon cher Kerroch.
— Je vous dis cela \ vous, parce que vous êtes homme à comprendre de semblables confidences. Eh bien. . .
— il approcha sa bouche de l'oreille de Pliunel, — franchement, Céline n'était pas la femme que j'aurais dû épouser. C'est entre nous, au moins, ce que je vous confie là!
— Cela va sans dire, parbleu!
D'ailleurs, soit dit sans vouloir vous blesser, mon bon ami, je l'ai toujours portée sur mes épaules, cette pauvre M"' Kerroch! Je vous l'avoue carré-
2o8 Une Femme gênante,
ment. Eh! eh, c^est ma manière. Si vous voulez un homme qui ne vous dise pas la vérité, ne venez pas me trouver. Cette femme-là était insupportable.
— Elle avait cependant des qualités bien rares, mon cher Plumel, bien rares par le temps qui court; des qualités... uniques; mais...
— Une femme bouffie d'orgueil!
un brouillon, un brandon de discorde; cancanière!
— Elle aimait à causer, je ne vous dis pas; mais...
— Elle aurait brouillé deux saints!
et pardessus le marché, coquette, arrogante, hautaine.
— En apparence, seulement en apparence; mais enfin, j'avoue qu'elle prêtait le flanc.
Digiti^ed by
— Vous ne prétendez pas, j'imagine, qu'elle était douce et bonne?
Je sais ce que c'est que la douceur et la bonté d'une femme.
— Je ne dis pas qu'elle eût ces qualités-là, mais je vous en prie, Plumel, jugez-la avec indulgence.
Si ce n'est pas par respect pour sa.
mémoire, que ce soit pour moi; je l'ai tant aimée ! Vous- avez eu deux anges à votre foyer, mon cher ami, et le bonheur rend sévère.
— Deux anges! Si vous entendez par là que M"*' Plumel était l'un des deux, vous êtes furieusement dans Terreur, mon cher garçon. M"* Plumel avait des moments qui n'étaient pas drôles.
— En vérité? eh bien, franchement, je n^Qw suis qu'à moitié surpris.
2IO Une Femme gênante*
— Ce qu'elle m'a fait de scènes est quelque chose d'inouï. Si je n'avais pas eu une main de fer, elle m'aurait mangé, cette femme-là. Vous entendez, Kerroch, que tout cela c'est sous le sceau du secret.
— Vous plaisantez, j'imagine!
— A la bonne hexwe. Eh bien oui, elle m'aurait mangé. Croyez -vous que le lendemain de mes noces... je me vois encore : nous étions en train de prendre notre café au lait bien gentiment, elle s'arrête tout à coup et avec un air... non, mais c'est l'air qu'il fallait voir :
« Ferdinand, je veux savoir ton passé. Tu as eu des maîtresses j je le sais, tu ne m'as pas dit la vérité ; c'est une infamie, je suis trahie!» .
Et patatra! voilà une femme qui se monte, qui casse son bol... le lendemain de mes noces, mon cher...
— Eh bien et moi! figurez-vous...
— Elle était impossible, ma pauvre chère femme.
— Eh bien et moi! figurez-vous...
— Je ne lui reproche rien, parce qu'après tout, la famille est basée sur le culte des souvenirs ; mais, sabre de bois ! ne me parlez pas des mariages de convenance.
— Moi, mon ami, c'est bien plus fort : figurez-vous qu'elle m'a fait passer les deux premières nuits de mes noces sur un tapis de pieds^ par terre.
— Vous m'étonnez, Kerroch, et pourquoi cela?
— Parce que je ne lui donnais pas
aia Une Femme gênante,
tout de suite les clefs du secrétaire.
J'avais beau lui dire : mais, mon amour chéri, je te les ai données en sortant de la mairie. C'était absolument conrnie si je chantais. Eh bien, mon cher, elle les avait danssa poche, ces clefs ; est-ce croyable ? Je ne dis cela qu'à vous au moins, Plumel! Jusqu'à sa mort je n'ai pas eu un sou à ma disposition : elle me donnait cinq francs par cinq francs... et il fallait lui rendre des comptes.
C'est pourtant moi qui avais apporté la fortune; morbleu, c'est un peu fort! Céline n'avait à elle en se mariant que sa chemise et ses jarretières.
— Elle en aurait vu de grises avec moi! Un jour, c'était en automne...
— Je ne savais rien de la vie, vous
comprenez. J^avais lu les poètes, je Tadorais; elle était si gentille!
— Une beauté commune. Je ne dis pas cela pour vous faire de la peine.
— Oui, vulgaire tant que vous voudrez, mais... Et puis, je^ n'avais pas eu de jeunesse. J'éclatais.
— Chez vous, Kerroch, c'étaient les sens qui parlaient, pas davantage.
— Pardonnez-moi, Plumel, le cœur aussi parlait. Oh quant à cela !
— Il parlait, il parlait pour ne dire que des bêtises. Ce qu'il vous fallait, à vous qui avez l'imagination poétique, enthousiaste, ce n'est pas une écervelée, c'est une femme posée, calme. Par vos lectures, par vos goûts, vous êtes au-dessus. de votre
214 ^^ Femme gênante.
profession, ie vous le dis franchement. Avec moi, vous savez...
— En dehors de la pharmacie, je me suis occupé un peu de littérature, c'est vrai. J'ai des aspirations dont je ne suis pas maître.
— Je le sais bien. Or à un homme comme vous, il faut avant tout une femme distinguée, instruite, une vraie femme en un mot. Vous avez été dupe de vous-même, mon cher Corentin. Vous n'avez pas aimé feu M"® Kerroch telle qu'elle était, mais telle que votre imagination vous la dépeignait. C'est dans le miroir de votre cerveau que vous regardiez Céline.
— Oh! que c'est vrai, mon Dieu, que c'est vrai! Je n'osais me l'avouer, mais cela est la vérité pure. »
— Enfin, tout est pour le mieux.
Vous avez traversé une crise qui fort heureusement ne se renouvelle pas.
Vous voilà assuré contre Tincendie, et la femme que vous épouserez maintenant...
— Seigneur Dieu! me remarier!
y pensez- vous? Ah! jamais, mon ami, jamais! Le souvenir de ma chère femme est encore trop vivant.
— Mais votre chère femme vous traitait comme un petit chien.
— Nous avions deux natures si différentes! elle était extrêmement pratique et, si j'ose me servir du mot, prosaïque. Moi, tout au contraire... de là, mille froissements. Il n'en est pas moins vrai que Ton n'aime pas deux fois comme j'ai aimé.
2i6 Umg Femutu ginamtê.
Me remarier!... je ne le crois pas possible.
— Pas possible^ en efièt, si ce n'est avec une femme distinguée, digne de TOUS. On n'aime pas deux fois de la même façon, yoilà ce qui est vrai, mais vous n'en connaissez qu'une, et pas la bonne.
— Me remarier!... Voyez-vous, Pliunel, je ne me pique pas d'être plus rigide qu'un autre; cependant, il y a, suivant moi, dans la vie, des principes que l'on ne saïu^it méconnaître. Ceux-ci les appellent des convenances sociales, ceux-là les nomment des devoirs sacrés : je suis de ces derniers, mon cher ami. C'est vous dire que si jamais je me remariais, cela ne serait jamais avant la fin de mon deuil. »
Une Femme gênante, 21 j
Tout en causant ainsi, ils tournoyaient en fumant autour du jardin.
En ce moment-là ils repassèrent pour la vingtième fois devant la fenêtre du petit bureau où Rosalie, à la lueur de la lampe, faisait les comptes de la journée. Plimiel s'arrêta, et montrant sa fille : « Vous parliez tout à rheure de mes deux anges, vous ne vous trompiez qu'à moitié. Je n'ai jamais eu que celui-là, mais il en vaut deux. »
a En long, » j'ose dire qu'il en vaait trois.
Tout à coup on s'était décidé à couvrir le petit jardin et à le transformer en un vaste laboratoire. Mesure absolument indispensable : depuis deux mois la fabrication ne suffisait plus aux commandes. Il fallait, coûte que coûte^ opérer en grand. Les maçons
aao Une Ftmnu gênante.
travaillaient donc avec une grande activité, les charpentiers.préparaient déjà les poutres, et Kerroch, les mains derrière le dos, regardant le va-et-vient des ouvriers, se disait :
« Ce qui est merveilleux en elle, c'est qu'on ne la comprend pas. Et cependant, on la devine : mystérieuse et charmante conune ces matinées d'automne où le soleil, à peine visible, brille à travers le triple voile du brouillard! Elle n'est pas jolie...
grâce à Dieu! J'en ai assez des jolies femmes. Je sais ce que sont ces charmes de pacotille, ces vertus voyantes et tout d'apparence dont on se pare conune d'une robe neuve qui pince bien la taille. Voyez mes vertus, comme elles sont jolies, co-
guettement taillées, et comme elles vont bien à Tair de mon visage!...
Tout cela est pitoyable.
Rosalie est une femme supérieure, voilà la vérité; et tout naturellement elle n'a pas les qualités vulgaires qui attirent les yeux de la foule. Sur cent hommes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui passeraient à côté de cette femme-là sans détourner la tète ; ils ne la devineraient pas. Ici, à Kerlawen, elle est incomprise. Son père aussi est incompris, et cependant c'est un homme éminent. Je ne m'étonne vraiment pas que Rosalie ne se soit pas mariée ; plutôt risolement et le célibat qu'une union indigne! »
Conune on le voit, les relations de notre ami avec la famille Plumel
Z22 Une Femme gênante.
étaient devenues de plus en plus intimes.
Rosalie connaissait maintenant les affaires de la maison autant et mieux que Kerroch lui-même. Le brave pharmacien, d'ailleurs, avec sa nature ouverte et son immense besoin de s'épanouir à Taise, n'avait pas de secrets pour ses amis. Il leur confiait jusqu'aux moindres détails ; il n'aurait pas acheté un cent de bouchons sans leur demander avis, et il éprouvait un véritable bonheur à se dévoiler ainsi, à laisser lire en lui.
Plumel et sa fille avaient donc acquis dans la maison une autorité presque absolue, dont Corentin leur était reconnaissant comme d'un nouveau bienfait. Une seule chose l'in-
quiétait, c'est la façon dont il reconnaîtrait leur dévouement. Il entrevoyait bien la possibilité de proposer à Rosalie la plus douce et la plus intime des associations, mais à force de se persuader qu'elle était une femme supérieure, il avait été pris de timidité. Cette distinction et cette élégance dont il Tavait dotée étaient maintenant un obstacle qui faisait naître en lui des craintes et des doutes.
« Jamais elle ne voudra de moi, »
se disait-il.
Quanta Céline, — que sert de reparler de Céline — elle n'était plus que comme un point noir à Phorizon, tout au loin, tout au loin; et d'ailleurs il lui tournait le dos. Cependant de temps en temps, la pen-
aJ4 ^^ Femme gênante.
sée que dans cette armoire. •. et il tressaillait comme quelqu'un qui marche sur une épine. C'était un coup de lancette d'autant plus douloureux qu'il n'y avait à cela aucun soulagement possible; inmiédiatement du moins. Si encore cette armoire avait été dans un coin écarté de la maison ou même à la cave.
Mais non, elle était au centre même de sa demeure, au cœur de sa vie, de son commerce. Pour lui, c'était un danger constant; pour tout le monde c'était une gêne insupportable, et cent fois déjà ses commis s'en étaient plaints.
« Ah, monsieur! si on pouvait faire communiquer les deux magasins ensemble, quelle économie de temps et comme cela serait commode!
— Sans doute, mais c^est impossible ; ça va très-bien comme cela, mes amis j le mieux est l^ennenii du bien.
— Mais, monsieur Kerroch, c^est très-possible : derrière le buffet, il y a une armoire.
— Une armoire! quelle armoire?
Ah, oui, peut-être. » Vous comprenez combien lui étaient pénibles toutes ces dissimulations.
« Oui, monsieur, une armoire c'est même le rendez- vous des rats.
Je ne sais pas ce qu'ils font làdedans, mais c'est un vacarme à ne pas s'entendre.
— Nous aurons un chat, » dit-il en se contenant avec héroïsme.
11 sentait bien qu'un jour ou l'autre il faudrait aviser; que les
choses ne pouvaient pas rester éternellement ainsi et qu'un malheur était imminent...
Et puis, il retrouvait ses amis et tout était oublié.
C'est qu'en effet, en dehors de ce?^ transes passagères, tout lui souriait :
il gagnait beaucoup d'argent, l'avenir se colorait de teintes plus douces, l'amour lui-même, l'espiègle enfant, commençait à déployer ses ailes : c'était charmant.
Lorsqu'un soir, Plimiel, boutonné jusqu'au menton et cravaté avec une sorte de solennité, entra chez notre ami. Il était seul, avait le visage grave, le sourcil froncé et des gants.
« Ah! mon Dieu, Plimiel! fit Corentin. Est-ce que M"* Rosalie serait souffrante; je ne la vois pas?
Une Femme gênante, 22J
— Elle Test un peu, en effet.
Rien de grave, j'espère. Hum, hum.
Elle est chagrine, douloureusement afFectée. Et c'est à ce su;et que je voudrais vous dire quelques mots.
— Vous m'efFrayez, mon ami, parlez, je vous en conjure.
— Mon cher Kerroch, vous ne doutez pas, j'espère, de notre affection; nous vous en avons donné, je crois, des preuves assez sérieuses?
— Osez-vous me faire une semblable question?
— Eh bien ! — il passa sa main sur son front, — eh bien, mon ami, en dépit de cette affection, il faut cesser toute espèce de relation ; nous ne devons plus nous voir. C'est dur, mais enfin, notre honneur l'exige.
Kerroch, donnez-moi votre loyale
aa8 Une Femme gênante.
main pour la dernière fois. Je pars demain soir avec ma fille pour le midi de la France. Nous fuyons Tair empesté de cette ville.
— Plumel, oh, Plumel! ce n'est pas sérieux ce que vous dites là?
vous me déchirez le cœur.
— Le temps vous guérira; ma résolution est irrévocable.
— Mais pourquoi agir ainsi? La raison, dites-la-moi, vous me la devez, ]e Texige. »
Le père de Rosalie éclata tout à coup :
a Nous fuyons, dit-il, parce que rhonneur de ma fille et le mien sont menacés. On n'a pas craint de faire sur nos relations avec vous des suppositions injurieuses. On feint de s'étonner de la place que Rosalie
tient ici... Je vous laisse à penser de quelle façon haineuse sont assaisonnés tous ces commentaires.
C^est une infamie! Bref, Rosalie qui, depuis quinze ans, était présidente de rœuvre de Saint- Claude n'a point été réélue. Les élections ont eu lieu hier, comme vous savez.
Ce soufflet vous donne une idée des calomnies, des machinations infâmes dont nous étions Tobjet sans nous en douter.
« Ah, Kerroch, j'ai été bien imprudent! mais pouvais -je me douter que les relations les plus pures seraient interprétées de la sorte?
— Ecoutez-moi, fitCorentin d'une voix frémissante. Je suis la cause de tout le mal, quoique, je le iure,
ma conscience ne pie reproche rien.
A partir d'aujourd'hui, Plumel, vous n'êtes plus seulement mon ami, vous êtes mon associé, et 'j'ai Thonneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.
— La main de ma fille! vous ne réfléchissez pas... 11 y a des obstacles, d'énormes obstacles!
— Je les vaincrai. Il y a une face de mon caractère que vous ignorez encore, Plumel, et cette face c'est l'énergie. Je veux, morbleu, que toutes les têtes s'inclinent devant la plus pure et la plus noble des femmes. Je veux des excuses publiques.
Je veux qu'on vienne supplier ma fiancée de reprendre la présidence de cette œuvre. Allons trouver mademoiselle votre fille, allons implo-
rer son consentement. Je me rendrai digne d^elle, je vous jure... Où est mon chapeau?
Le lendemain, le peîntre-vîtrier de Kerlawen, monté sur une échelle devant la boutique de notre ami, et enveloppé d'un grand drap, achevait de dorer Tenseigne nouvelle qui se composait de ces simples mots :
Pharmacie Kerroch et Plumel. Dépôt central de la liqueur des Landes, etc.
2)4 ^^ Femme gtmmmu»
En même temps Kerroch, rajeuni de dix ans, les cheveux fraîchement taillés^ frisés avec soin et divisés par une raie centrale, parcourait la ville comme un furieux, entrait partout comme un ouragan et d'une voix frémissante annonçait officiellement son mariage avec M"* Rosalie Humel. Je peux vous affirmer qu'il n'aurait pas été prudent de sourire, car il était dans la ferme intention de se porter à tous les excès à la moindre observation mal sonnante.
a Vous nous voyez ravis, monsieur Kerroch, lui disait-on. M"* Plumai est, en effet, une charmante personne.
— La plus pure, la plus noble des femmes,, sans exception, répliquaitil, prêt à éclater.
— Oh, sans contredit, sans contredit. Et c'est pour bientôt?
— Mardi prochain. J'ai l'honneur de vous saluer. »
Jamais mariage n'avait été conclu avec plus de rapidité, de fougue et d'entraînement. Kerroch avait absolument perdu la tête; je ne sais quel démon s'était emparé de lui, en un tour de main il avait su vaincre les scrupules de Rosalie. Comment résister en effet à un homme qui implore, couvre vos mains de larmes et de baisers, vous appelle son ange, sa vie, son âme; vous compare à l'aurore et menace de se tuer si vous ne lui souriez pas.
« Mon cher Kerroch, avait hasardé Plumel, tout cela est fort bien, mais enfin, il y a certaines conve-
236 Une Femnu gimuUê.
nances que Ton ne peut guère négliger. Vous êtes encore en deuil, mon ami, et peut-être vaudrait-il mieux...
— Mon deuil! en vérité, mais c'est inouï! mon deuil! » il était toujours tendu conune une corde à violon prête à se rompre; « et que m'importe mon deuil! me croyez-vous assez faux, assez lâche pour afficher des regrets que je n'ai pas et porter un crêpe à mon chapeau alors que j'ai dans Tâme toutes les joies du paradis, alors que mon cœiu*, trop plein, bondit d'allégresse? Mon deuil! mais je les veux brûler sur l'autel de l'amoiu-, ces crêpes lugubres et menteiu-s. Que m'importe ce qu'on dira ; que m'importent ks autres puisqu'elle m'accepte pour
Une Femme gênante. zyj
son époux! Vous ne savez donc pas que j^ai tout oublié de mon existence antérieure, et que ma vie commence?
Embrassez-moi, mon ami, mon sauveiur, mon père!
— Diable d'honune ! il est irrésistible. Ça ne fait rien, voilà un mariage qui va rondement. »
Les nouveaux mariés, n^ayant pas eu le temps de faire disposer leur appartement, s'étaient momentanément installés dans la maison de Plumel. Or, au bout de quelques joiu-s de cette installation provisoire, Rosalie dit à son mari, entre deux baisers qu'il lui donnait : Il faudrait poiutant mettre les ouvriers chez nous : ces va-et-vient continuels me sont odieux. Voici ce que j'ai décidé : nous prenons poiu* nous les
•38 Une Fêmmê ginamiê.
deux chambres du midi qui sont sur la rue.
a Oui, mon amoiur, oui, ma chérie, tout ce que tu voudras. Laissemoi embrasser ta petite oreille . Oh!. . .
tiens, je voudrais te manger.
— Taisez-vous donc, vous savez que je n'aime pas ces folies-là. Vous êtes sot dans ce rôle-là. Je conserve le séchoir et la salle d'épluchage là où elle est; seulement, pour nous isoler, je la fais communiquer par im escalier avec le laboratoire que Ton construit dans le jardin. Puis enfin, toujoxu's pour éviter le passage des ouvriers dans mon escalier, ce qui est intolérable, je rétablis la communication entre le séchoir et la grande chambre blanche où sont maintenant les fioles et les caisses
d^emballage. D'ailleurs, il n'y a pas un seul coup de pioche à donner :
cette communication a toujours existé. Tu sais, là où est Tarmoire? Maintenant embrasse-moi Toreille, mais ne sois pas long. »
Kerroch bondit et devint tout à coup si pâle que Rosalie, en dépit de son impassibilité ordinaire, parut légèrement inquiète, u Qu'est-ce qui te prend? lui dit-elle.
« Ce n'est rien, mon amour, ce n'est rien ; une espèce d'étourdissement. C'est fini... Une armoire... où as-tu vu une armoire ?
— Mais derrière un vieux bufFet.
Ne vous occupez pas de tout cela, je m'enchargej l'architecte est prévenu.
— Ah! l'architecte... pour l'armoire?... »
240 Utu Femme ginamu.
Il balbutiait comme quelqu'un qui va se trouver mal, et une sueur glacée lui perlait au front. Tout à coup il se leva et se précipitant vers la porte : « Oui, oui, c'est très-bien...
les ouvriers... sans doute, sans doute... »
Et il disparut.
Un quart d'heure après, l'infortuné pharmacien frappait avec désespoir à la porte de ce vieux père Nalec que nous avons entrevu déjà.
Rien n'était changé dans Thumble demeure du vieux fossoyeur. Il était encore là, assis devant Fâtre où
flambait un petit feu. Kerroch entra rapidement et tomba plutôt qu^il ne s'assit sur le banc qui était là.
« Nalec, fit-il d'une voix tremblante, vous m'avez déjà rendu un grand service.
— Ah dame, oui, mais parlez plus bas, monsieur Kerroch, ce sont là des affaires qu'il ne faut pas crier pardessus les toits; n'en parlons plus :
c'est fait, c'est fait. Vous êtes content d'avoir votre femme chez vous, ça vous fait une société? Moi, par exemple, je n'aimerais pas cela pour mon usage, mais chacun a son goût, pas vrai? Ça fait comme cela que vous a'ez deux femmes, car vous êtes remarié tout fraîchement. C'est drôle tout de môme ; pourvu qu'elles ne se disputent pas. Enfin, ça vous
regarde. Et qu^est-ce qui vous amène, monsieur Kerroch ?
— Une chose très-grave, mon bon Nalec, j'ai absolumentbesoinde vous, il faut que vous me rendiez encore un grand service.
Le vieux redressa sa tête et regarda le pharmacien en dessous.
— Oh, si c'est dans le genre de l'autre, vous savez, monsieur Kerroch, ça n'estpas possible. Ce travaillà est trop dangereux, et puis damner son âme par-dessus le marché !
— Mais, mon bon Nalec, je ne peux pourtant pas garder mes deux femmes sous le même toit, dit Corentin avec un accent de désespoir véritable. Songez qu'à chaque instant tout peut se découvrir et alors vous êtes compromis comme moi.
244 ^'^ Femme gênante
Vous ne savez donc pas que je l'ai embaumée avec de Tarsenic, Nalec?
On peut nous accuser d^empoisonnement, on peut... c^est à faire frémir!
— Que le bon Dieu vous bénisse, et quel besoin aviez-vous d'aller déterrer cette pauvre femme?
— Qui ne m'en a su aucun gré, au contraire.
— Alors vous n'en voulez plus qu'une maintenant, et il faudrait remettre l'autre en terre?
— Vous savez que je ne regarderai pas à l'argent, Nalec. Vous serez content de moi.
— Laquelle des deux gardez vous? »
En toute autre circonstance, il eiit étranglé le misérable pour son infâme plaisanterie, mais son sort tout
entier, son bonheur, sa vie était entre les mains du vieux paysan ; il se contint et fit semblant de n'avoir point entendu.
— Monsieur Kerroch, je suis fâché de vous refuser Touvrage que vous venez me proposer, mais cette affaire-là n'est pas possible, ni pour or ni pour argent. Dans six mois vous viendriez me demander de la changer encore de place.
— Si je vous offrais le double de ce que je vous ai donné? trois mille francs, c'est de l'argent, père Nalec?
— Écoutez,monsieurKerroch,c'est des choses terribles que vous me demandez là, fit le vieillard en se rapprochant tout à coup du pharmacien et baissant tellement la voix qu'on l'entendait à peine :
246 Uue Femme gênante
— Je suis vieux, je suis fatigué, je veux vivre tranquille. Eh bien! il y a pas loin de la côte, proche Rosbras, un petit bien que je connais, la pêche est bonne par là... ça m'irait ce petit bien-là ; mais dame, c^est le prix qui m^empêche de Tacheter. Alors, vous comprenez que je ferais bien des choses pour une personne qui m^aiderait à devenir propriétaire.
— Qu^est-cequi vous manque pour Tacheter?
— 11 me manque tout, mon bon monsieur Kerroch, il me manque dix mille francs. Ah, ça n'est pas cher, allez. M
Le pharmacien resta cloué sur son banc. « Dix mille francs! murnmrait-il.
— A votre place, dit Nalec, enfai-
sant tourner ses pouces, à votre place je garderais ma femme.
— Ce que vous me demandez là est une fortune! Et si je consentais, ma défunte femme serait replacée immédiatement là où elle était?
— Et d^où elle n^aurait jamais dû sortir. Oui, monsieur Kerroch, aussi vrai que voilà une chandelle.
— Vous aurez vos dix mille francs, Nalec.
— Et vous êtes bien heureux que j'aie envie de vivre de mes rentes, car sans cela je veux être pendu si je ferais une besogne pareille. »
Le lendemain matin Tarchitecte et les ouvriers qui, suivant Tordre de Rosalie, venaient commencer les travaux, trouvèrent Kerroch dans sa boutique en train de piler je ne sais quelle substance avec un acharnement fiévreux. C'était d'autant plus
extraordinaire que depuis longtemps déjà il laissait à ses commis ce genre de travail. Il avait d^ailleurs une physionomie alarmante : Tœil hagard, les traits contractés.
« Vous êtes souffrant? monsieur Kerroch, dit Tarchitecte en saluant.
— ^ Un peu, oui, un peu. Je Tétais hier déjà, et, conune vous arriviez ce matin avec vos hommes, j'ai dû passer... une partie de la nuit à ranger, à tout... disposer pour vous faire de la place. O, je suis souffrant... Tout en disant cela, il n'avait pas cessé de piler.
« Vous ne devriez pas vous donner cette peine-là, monsieur Kerroch.
V — Ça me soulage... j'ai besoin d'exercice.
— Nous pouvons monter en haut?
a^o Um Femme gênante.
— Par. . . parfaitement. . . » Il étranglait. »
Nalec, qui était resté dans la chambre blanche^ lui avait dit : a Laissezmoi faire. Allez dans la boutique et restez tranquille. » Mais son anxiété n'en étaitpas moins grande. Qu'allaitil faire ? Il n'osa pas monter, iln'en eût pas eu la force ; ses jambes ne le soutenaient plus. Incapable cependant de rester dans cette boutique, isolé, sans nouvelles, tandis qu'au dessus de sa tête se jouait le drame effroyable d'où dépendait sa vie, il se traîna jusqu'au pied de l'escalier et s'assit sur une marche* Toutes les portes étaient ouvertes et on entendait le vracarme de tous ces hommes causant, riant et déposant leurs lourds outils sur le parquet. Tout à coup le
bruit cessa et la voix du vieux père Nalec se fit entendre. Ce n'était plus la voix sérieuse et sèche qu'il avait ordinairement; c'était une voix enjouée, traînante qui sentait la bonne humeur naïve et sans arrière-pensée.
« Avant de commencer, mes enfants, dit-il, est-ce que vous ne pourriez pas me donner un coup de main pour enlever ce bufFet-là?
— Où voulez-vous le mettre ? fit quelqu'un.
— Où je veux le mettre? farceur; je veux le mettre dans mon bateau qui est en bas pour le porter chez papa Nalec. C'est à moi ce bufFet-là :
v'ià le dessous et puis v'ià le dessus, c'est un beau bufièt, oui-dà! Il est comme moi, il n'est pas jeune, mais c'est un beau buffet.
252 Un€ Femme gênante.
— C'est M. Kerroch qui vous l^a donné ?
— Non ; si je disais que c'est lui, je mentirais. C'est feu la bourgeoise qui me Ta donné avec un tas de vieilleries qui sontdedans. Le père Nalec n'a pas l'habitude d'emporter des maisons les choses qui ne sont pas à lui. »
Il s'approcha de la porte qui donnait sur l'escaUer, et d'une voix forte :
« Pas vrai, monsieur Kerroch, que le buffet est bien à moi, que c'est votre épouse défunte qui me l'a légué et que je peux l'emporter?
— Oui, oui, père Nalec, emportez, emportez; cria notre ami en se cramponnant à la rampe pour ne pas défaillir. *
— Ah ! j'y fais pas dire au patron...
Pour lors, mes enfants, allons-y solidement et d'ensemble. 11 y a longtemps qu'il ne serait plus ici, mon buffet, s'il avait seulement pu passer par la porte. . . Par la fenêtre, comme cela, ça ira tout seul.
• — Diable, mais il n'est pas léger ; il faudrait d'abord enlever ce qu'il y a dedans.
— C'est bien sûr ; c*est ce que je disais depuis une heure : faudrait le vider; mais c'est la clef que je n'ai pas, et on n'ouvre pas ces machines-là en soufflant dessus. C'est-y bien établi, tout de même, et solide !
Après ça, ce qui est dedans ne risque rien. Allonsry tout de même.
Vous avez des cordes ; c'est rien du tout à enlever ; nous sommes huit, v'là-*^t-y pas une affaire! »
254 Vite Femme gênante.
Et pendant près d'un quart d'hexu^, Kerroch, plus mort que vif, entendit des piétinements, des craquements, des paroles confuses, des jurements, des « Oh, hisse! Ensemble, les enfants... Là, tout droit maintenant.
Laissez chavirer... Bon, allons en douceur. .. en douceur... »
C'était un horrible cauchemar, Corentin était haletant, le sang boiu*donnait dans ses oreilles... Cependant je ne sais quelle fleiu* du passé, je ne sais quel parfum poétique lui revenait à l'esprit et il murmurait :
« Céline, ma Céline! c'est ma jeunesse qui s'envole: c'est le printemps embaumé qui s'éloigne! » et ^omme à la lueiu- rapide d'un éclair qui sillonne la nue et illumine l'horizon, il la revoyait fraîche et rose
dans sa robe de noce, avec ses.
mèches bouclées, ses dents blanches et ses lèvres vermeilles • . .
Le bruit cessa. Un long silence y succéda, et les ouvriers revinrent lentement pour se mettre à Touvrage.
u 11 est drôle avec son buffet, le vieux. 11 aurait bien pu nous payer à boire. Je sais bien qu'il a promis, mais promettre et tenir sont deux. »
« Mon Dieu, Corentin, qu'est-ce que vous avez donc? Vous n'êtes pas pâle, vous êtes vert.
— J'ai une rage de dents, mon amour, c'est épouvantable.
— Ah, par exemple, vous ne l'avez pas volé! rester la moitié de la nuit au milieu des courants d'air, se mettre en nage!...
Une Femme gênante, 2^J
— Mais, ma chérie, il fallait bien ranger les marchandises, mettre un peu d'ordre, déblayer tout cela, puisque les ouvriers arrivaient ce matin.
— Et tu ne pouvais pas te faire aider!
— Tu sais bien qu'ils brouillent tout; là où il faut vingt minutes ils mettent deux heures. 11 y a des choses qu'on ne fait bien que soimême.
— Qu'est-ce que ce vieux sorcier de Nalec a emporté dans son bateau? J'ai vu cela de ma fenêtre.
— Le père Nalec? ah! oui, c'est le buffet, ce vieux buffet qui ne tenait plus ni à fer ni à clou et qui était dans la chambre blanche.
— Tu lui as donné cela? Eh bien, mais, si j'en avais besoin, moi? C'est
35^ ^'^ Femme gênante.
absurde de donner ce buftet sans me consulter. »
Et elle haussa les épaules avec tant de distinction que notre ami se sentit au cœur conune un retour de chaleur.
tt Tu comprends bien que jamais je ne me serais défait de ce meuble sans te consulter^ ma chérie^ quoique en réalité il ne soit bon qu^à jeter au feu, mais ce buffet n'était plus à moi. Feu ma fe-..
madame Kerr... enfin, Céline avait légué ce vieux bahut à Nalec. Elle avait beaucoup de pitié pour ce vieillard. Ces choses-là sont sacrées, n'est-ce pas? Le pauvre vieux est ';enu réclamer son bien et j'ai dû...
— Elle était généreuse. M'"" Céline. Cela se comprend; quand on a une fortune personnelle!
-- Ah! au fait : voici la clef, ma petite chatte.
— Quelle clef?
— Celle de Tarmoire, de cette armoire qui est dans la chamhre blanche. Je ne sais vraiment pas où j'avais la tête hier au soir : je ne me rappelais pas Tarmoire de la chambre blanche. C'est trop fort! c'est là qu'on mettait les confitures. »
Et il eut la force de sourire. Cependant il murmurait :
« Pardonnez -moi, Céline, mais votre présence ici n'était plus tolérable ; vous devez le comprendre. »
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