‹ Une femmeChapitre 1 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le monde à Rouen remarquait fort les assiduités de Robert Chalmin auprès de Mlle Lucie Ramel.

De fait, à trois bals successifs, il s'inscrivit lui-même sur son carnet pour plusieurs danses, la conduisit au buffet, politesse audacieuse, et trouva moyen de souper à ses côtés. Et ils parlaient tout bas, d'un air entendu, comme s'ils eussent eu quelque chose à se dire.

En outre, un soir, au théâtre, il passa les entr'actes des Huguenots dansla loge de Mmc Ramel et de sa fille.

Le monde estima les fiançailles imminentes.

Cette union ne lui déplaisait point. D'abord

elle réunissait les conditions requises : la différence d'âge réglementaire, l'égalité des fortunes et des situations sociales. Puis elle attestait que, chez lui, on s'épouse par caprice, au besoin. Il en savait gré aux deux; jeunes gens, et les couvait d'un œil attendri. Leur intrigue dénotait l'existence d'un sentiment joli, aimable, gracieux, non suspect d'exagération passionnée, ce qui eût paru choquant. C'était juste la dose de poésie permise, assez pour troubler deux cœurs, pas assez pour les bouleverser.

On en causait beaucoup, à la Bourse, au Palais, au cercle, au café, dans les salons surtout. Les visites du jour de l'An furent consacrées en grande partie à cette question palpitante.

— Vous savez, c'est un mariage d'inclination, s'écriaient ces dames, d'une voixras ie, sans risquer toutefois le terme amour, presque déplacé en semblable circonstance.

Quelques mères, à la recherche d'un gendre, tentèrent bien d'interrompre ce concert d'éloges, en insinuant :

— Il est fâcheux que cela traineen longueur... la réputation de M."" llamel n'en peut que pâtir.

< >n étouffa leurs critiques. Les personnes sensées colportaient :

— Qu'ils ne sr pressent donc pas, ils ne seront que trop tôt aux prises avec les réalités de la vie.

Au centre de cette agitation, M. etMm<; Bouju- Gavart ourdissaient leur plan. C'étaient eux, en effet, qui faisaient le mariage.

Après la guerre, M. Bouju-Gavart, commissionnaire en rouenneries, déclara qu'il accepterait volontiers un successeur, son fils Paul se destinant au barreau.

Il avait une cinquantaine d'années, des cheveux d'un beau blanc, une moustache d'un noir équivoque, et une mise soignée. Il courait les demoiselles de magasin, ce dont personne ne se doutait, sauf sa femme. Le ménage s'entendait, néanmoins. Mme Bouju-Gavart, ayant renoncé depuis longtemps à une lutte impossible, souffrait de son abandon, sans récriminer. Elle méprisait son mari, mais appréciait ses qualités solides, sa tenue correcte, son tact en public. Puis une piété sereine et forte la portait à l'indulgence. Elle pardonnait et priait pour lui, l'époux et le père.

Elle approuva sa résolution. Leur fortune, laborieusement gagnée, lui permettait ce repos. Il pouvait goûter maintenant le fruit de son travail.

C'est alors que Robert Chalmin se présenta. Il avait de l'argent. Il plut. Les pourparlers commencèrent. Ils aboutirent rapidement.

— Hélas! s'écria-t-il, un soir, à table, avec

une moue comique, les rêves ne se réalisent pas toujours! Que de fois, en dix ans de désœuvrement, me suis-je dit : « Quand j'en aurai assez d'être célibataire, je chercherai une industrie quelconque dont le chef ait une fille, j'épouserai la fille et je ne paierai rien. » Et justement vous n'avez qu'un fils, je ne puis pourtant pas l'épouser!

On rit. Mais Mmc Bouju-Gavart demanda d'une voix grave :

— Ils sont sérieux, vos projets de mariage?

— Ah ! oui, j'en suis las de mon appartement de garçon et de la nourriture de restaurant, et du feu qui ne marche pas, et de la lampe qui s'éteinl ! Une sœur mariée à Lisieux, voilà toute ma famille. .. j'en veux davantage...

Alors elle affirma :

— Eh bien travaillez, prouvez que vous êtes capable de diriger votre affaire, et je voua en dénicherai, moi, une femme.

Elle avait une voix très persuasive, un visage triste qui inspirait de la pitié, des yeux oalmes qui donnaient confiance, et les restes d'une beauté el d'une taille célèbres.

Robert , convaincu, signa. Aussitôt elle se mit ;i L'étudier pour savoir ce qui lui convenait.

C'était un grand garçon mince, trop grand el trop mince, d'aspect dégingandé, de tournure peu élégante. Ses hautes jambes paraissaient

molles, d'une mollesse de chiffe. Sa figure pâle et fine indiquait de la douceur. D'ailleurs, à la longue, de l'examen minutieux auquel elle le soumit, ce fut ce trait principal qui se dégagea, une mansuétude extrême, une bonté naïve. Il riait aisément et franchement. Il s'amusait d'un rien.

Elle s'enquit de son passé. Élevé dans des principes religieux et dans l'obéissance aux règles de morale les plus austères, Chalmin eut le malheur, à sa majorité, de perdre ses parents. Privé de direction, il connut de jeunes oisifs dont il partagea les plaisirs et les débauches.

Mais, pendant cette période, il garda, malgré tout, le respect de soi-même. 11 n'afficha pas ses maîtresses, subvint à leurs besoins sans prodigalité, ne s'attacha jamais à l'une d'elles et ne convoita pas la femme d' autrui. La médisance ne pouvait donc l'accuser d'aucune compromission, ni associer à son nom Je souvenir d'aucun scandale.

Ses camarades l'aimaient. Le monde l'affectionnait. Il valsait bien, parlait à sa danseuse, jouait passablement du piano et animait les fins de bal. On le tenait pour spirituel.

En résumé elle le jugea tendre, loyal, assez ignorant, superficiel et sympathique.

Munie de ces notes, elle partit en chasse. Robert, désireux de se libérer vis-à-vis de

M. Bouju-Gavart, réclamait simplement une dot liquide. Elle, plus ambitieuse, prétendait joindre à la fortune une physionomie avenante et des manières distinguées.

Aussi ses investigations demeuraient sans résultat. Robert l'en taquinait.

— Personne n'est digne de moi, il y a de quoi être fier.

— Soyez modeste, disait-elle, un homme fait toujours un mari passable, mais la base du ménage c'est la femme. Je la veux donc telle que vous n'ayez jamais rien à me reprocher.

Enfin, elle reçut une lettre de Dieppe, MmeRamel, une amie de jeunesse qu'elle revoyait chaque été, annonçait qu'après la saison elle se fixerait à Rouen pour y produire sa fille.

Lue idée l'illumina : Lucie Ramel satisfaisait à toutes les exigences. L'habitude de la considérer comme une enfant l'empêchait d'y songer. Maintenant elle se rappelait sa propre surprise, lors de son dernier séjour au bord de la mer. Elle avait laissé l'année précédente une gamine, elle retrouvait une petite femme réservée, travailleuse, d'allures discrètes.

Quelles garanties d'honorabilité fournissait en outre \m tel mariage! Tout au pins aurait-on pu relever certains bruits relatifs aux mœurs Légères de M. Ramel. Mais, heureusement, il était morl pendant la guerre, des conséquences

d'une indigestion. Et Lucie portait la seule empreinte de Mme Ramel, une femme droite et courageuse, une femme de devoir. Noble exemple pour une fille qu'une telle mère!

Donc, dores et déjà, Lucie réunissait cette triple sauvegarde, l'excellence de l'éducation, du milieu et des principes sucés. Restait le caractère.

Elle avança son départ, et une fois à Dieppe, profilant des soucis qu'imposaient à Mme Ramel les préparatifs d'un déménagement, elle s'empara de Lucie, afin de l'observer à son aise.

Elle ne recueillit que de vagues renseignements. La nature de Mllc Ramel, assez compliquée, n'admettait pas de définitionprécise, formulée à l'aide d'épitbètes. Continuellement, Mme Bouju-Gavart se heurtait à des contradictions, la plupart, du reste, inhérentes à toute jeune fille. Pour ne pas s'avouer vaincue, elle s'empara de quelques aveux semés au hasard par Lucie, selon son humeur ou l'état actuel de ses nerfs et lui accola cette mention : une sentimentale, à qui le mariage rendrait l'équilibre.

Connaissant maintenant les deux parties intéressées, elle conclut à la nécessité de leur union. La tendresse de Robert assouvirait inévitablement les besoins poétiques de Lucie. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Cette constatation la combla de joie.

Elle s'ouvrit de son projet à M. Bouju-Gavart. II s'en enthousiasma.

— Tu as mille fois raison, Mathilde, c'est leur bonheur à tous deux, ces enfants, et j'en serai d'autant plus content que Lucie est ma filleule.

A son tour, il voulut confesser M"c Hamel.

Il la prenait par le bras, l'entraînait au Casino, sur la plage, sur la jetée. Sa tète imposante de vieux beau se donnait les airs fats d'uu monsieur en bonne fortune. Il se penchait vers sa compagne, galant, empressé, la bouche souriante. Il l'aidait à mettre son vêtement, à rajuster sa voilette et, d'un ton paternel, l'interrogeait, en lui tapotant la main :

— Eh bien, petite, quand me prieras-tu de te servir de témoin? As-tu l'intention de coi lier sainte Catherine? Que dirais-tu d'un joli brun, vingt-huit ans et riche?

Elle, intriguée, débitait ses rêves. Ils variaient chaque jour, ce qui déroutait l'ancien commerçant. Elle admirait le lendemain ce qu'elle dénigrait la veille, etellese démentait très gravement avec l'aplomb d'une personne qui a beaucoup médité, et dont l'opinion est fermement établie.

— C'est une rouée, pensa-t-il. employant un mot quelconque pour expliquer ce qu'il ne comprenait pas.

I ne après-midi, sur le galet, il aperçut son

fils auprès d'une femme aux cheveux roux et aux lèvres peintes. Il examina Mlle Ramel. Elle regardait aussi. Et elle dit :

— Qui est-ce, cette dame, parrain?

— Une cousine, répondit-il.

Au dîner, elle questionna Paul au sujet de cette nouvelle parente. « Se moque-t-elle de nous? Est-elle sincère? se demandait M. Bouju- Gavart, » Cette fois, elle lui parut plutôt naïve. Afin de concilier ces deux jugements, il en adopta un troisième, tout fait, celui de sa femme. Et son estime pour Mathilde s'en accrut.

— Elle l'a bien définie, c'est une sentimentale.

Par une entente tacite, les époux complétèrent leur étude au point de vue physique. Comme Lucie prenait ses bains vers neuf heures, ils se levèrent un jour de grand matin et se rendirent au Casino.

Ils furent émerveillés. « La gaillarde, murmura M. Bouju-Gavart, qui se serait imaginé...! » Ses mains tremblaient un peu, les veines de son front gonflèrent. Il ne manqua plus ce spectacle.

Au mois de septembre, les dames Ramel s'installèrent à Rouen, rue de Crosne.

Une semaine après, un dimanche, les Bouju- Gavart ménageaient, dans leur propriété de Croisset, une entrevue aux deux jeunes gens. La route bordait la Seine. A travers la grille

qui s'ouvrait entre deux gros piliers chargés de verdure, on apercevait une pelouse étroite et longue, encadrée de massifs d'arbres. Au milieu de cette pelouse, un énorme marronnier, orgueil des propriétaires, bouchait la vue. Au fond s'étendait l'habitation, vieille bâtisse blanche, composée de pièces et de morceaux.

Les présentations eurent lieu, puis on se mit à table. Tout de suite la glace fut rompue. On se connaissait déjà si bienpar les Bouju-Gavart.

Robert, prévenu, lit beaucoup de frais et justifia sa renommée de causeur brillant. Il raconta divers épisodes de la guerre avec une émotion qui empoigna ces dames et en même temps une verve gouailleuse, qui sembla très forte.

On prit le café dans une tonnelle en remblai au-dessus de la route. On dominait la Seine. Les invités ne manquaient jamais de s'exclamer :

— C'est ravissant!

Ghalmin s'acquitta de celte lâche. Tout bas Lucie dit à son parrain :

— Esl-cc votre beau brun de vingt-huit ans? Elle se moquait gentiment. Il lui saisit les

bras :

— Curieuse, tu voudrais bien savoir... En tous cas, celui-ci, comment le trouves-tu?

— Bien haut sur pattes, fit-elle en se dégageant.

Le temps était tiède. Les arbres avaient de jolis tons roux. Des voiles grises rasaient la Seine comme de grandes ailes d'oiseau. Audelà, s'étalaient des prairies où des vaches remuaient. Des bois en masses sombres fermaient l'horizon.

Les jambes croisées, la tête appuyée au dossier de son fauteuil en jonc, Chalmin sentait le charme des couleurs et cet apaisement de la nature qu'augmentaient encore la coulée lente du fleuve et la petitesse des choses qui bougeaient.

Il épia Lucie. Elle rêvait, la ligure inerte, se garantissant du soleil sous une ombrelle à carreaux écossais.

Elle était brune et de petite taille. Sa physionomie, un peu insignifiante au repos, avec son nez en l'air, sa bouche sans dessin précis, son regard sans éclat, prenait en souriant une certaine vivacité, due à la blancheur de ses dents et aux fossettes qui trouaient ses joues et son menton. La peau était mate, les lèvres rouges.

Elle parut à Chalmin gracieuse et séduisante. Il distingua la finesse de ses attaches, la cambrure de son pied, la disposition symétrique de sa coiffure et la courbe parfaite des bandeaux noirs collés à son front. Elle portait une robe en toile mauve, de coupe médiocre, dont Robert, mauvais juge en élégances féminines, apprécia la simplicité et la modestie.

« Elle doit être ordonnée », pensa-t-il. Et il se l'imagina femme d'intérieur, méthodique et soigneuse.

Les hôtes proposèrent une promenade en bateau. Il fallut descendre un escalier boueux et traverser quelques mètres de vase en choisissant les gros cailloux. Chalmin, solidement arc-bouté, soutint ces dames. Le domestique s'empara des avirons, et l'on fila du côté de la Bouille.

Robert avait pris place sur le même banc que Mlle Ramel. Il voulait procéder à une enquête et il débuta :

— Vous devez adorer les excursions en barque, mademoiselle, cela vous rappelle votre pays, votre enfance, les ara ndes parties de pèche.

Intimidée, elle dit :

— Oui, monsieur, je les adore.

Il continua :

— Est-ce que vous regrettez Dieppe? Ce doit être bien triste?

— Oh ! très triste ! sVxclama-t-elle, convaincue.

11 se mit à rire et elle rit aussi. Il poursuivit d'un ton confidentiel :

— A Rouen, ce n'est pas folichon, aon plus. Cependant, cet hiver, on compte se distraire davantage. M"" Bouju-Gavart a de nombreuses relations el vous conduira dans k- monde...

Et il ajouta :

— Si toutefois vous aimez le monde?

Comme elle ne répliquait pas, il dut insister:

— Car je suppose que vous l'aimez, c'est si naturel !

Elle se souvint de quelques soirées ennuyeuses et guindées, et fut sur le point de répondre non. Mais elle craignit d'être ridicule en répudiant un plaisir qu'elle ignorait, et que, lui, sans doute, ne dédaignait pas, et elle répartit :

— Oui, beaucoup, monsieur.

— Tant mieux, s'écria-t-il, j'aurai l'honneur de vous y rencontrer à mon retour de voyage.

— Ah ! vous vous en allez ?

Il articula négligemment :

— Oui, une absence pour affaires, six semaines, deux mois dans le Midi, en Corse.

Et il lui lança :

— Cela vous plairait de voyager ?

— Enormément, dit-elle.

Mais elle avoua que sauf Dieppe, Rouen, et quelques localités de Normandie, elle ne connaissait rien.

Il y eut un nouvel accès de rire. « Franche et gaie, » décréta Robert.

La barque glissait le long d'une île. Des bouquets de saules enlacés en masquaient l'intérieur. Des troncs compliqués et difformes hérissaient les contours. Dans la vase se tordaient

des racines. Soudain une éclaircie passa et l'on aperçut un coin d'herbe, éclaboussé de soleil. Chalmin soupira :

— Il ferait bon flâner là !

Elle dit:

— Ce serait délicieux.

Loin du courant, l'eau dormait par plaques lisses et profondes comme des miroirs, où le bleu du ciel se reflétait entre les silhouettes frêles des grands peupliers. Des bergeronnettes et des culs-blancs sautillaient de pierre en pierre . Les rames secouaient des gouttelettes d'argent qui s'égrenaient avec un bruit frais.

Chalmin reprit :

— Comme tout est tranquille ! Pour moi rien ne vaut l'automne.

Et il exposa son plan de vie, quinze jours d'hiver à Paris, deux mois d'été au bord de la mer, à Dieppe de préférence, et un mois, un bon mois de campagne.

Elle hochait la tète :

— Oui, voilà le rêve.

Cette parité de désirs le pénétra d'une joie réelle. Et presque à son insu, il dit :

— C'est meilleur à deux, ces sortes de rêves. Elle rougit, perdit contenance et laissa traîner ses doigts gantés à la surface du Qeuve.

Le soir, interrogé par M. Bouju-Gavart, Hubert prononça finement :

• — Je suis enchanté, je l'ai fait bavarder, sans qu'elle s'en doutât, et je sais maintenant un tas de choses intéressantes concernant ses goûts, ses besoins, le genre de vie qu'il lui faut. Ses moindres paroles indiquent une excellente éducation, un fond solide et une humeur égale.

Et à voix basse, il pria son interlocuteur de lui communiquer exactement la situation pécuniaire de ces dames.

— Vous comprenez, on ne doit pas s'embarquer sans biscuit.

Chalmin s'éloignant, cette entrevue n'eut pas de résultats immédiats. Mais, le lendemain même de son retour, il retrouvait la jeune fille chez les Bouju-Gavart et assistait à son entrée dans le monde. Il ne la quitta pas, non plus qu'au bal des Lefriche et à la soirée des Lassalle.

Il continuait auprès d'elle son système inquisiteur. A brùle-pourpoint il lui décochait une demande, souvent indiscrète. Et sur des sujets exigeant une étude complète de son propre caractère, des heures de méditation, un enchaînement de déductions rigoureuses, Lucie s'expliquait carrément, en quelques phrases brèves qui en imposaient à Robert, hlle s'adjugeait telle qualité, se décernait tel défaut, et lui, enthousiasmé de cette franchise, accordait à ces réponses une valeur absolue, la même

créance que l'on donne aux faits accomplis, indiscutables.

Le monde cependant commençait à s'inquiéter. On harcelait de questions M. et Mme Bouju- Gavart. Ils se défendaient mollement.

— Non. je vous assure qu'il n'y a rien... et vous admettrez que, s'il y avait quelque chose, nous serions les premiers à le savoir, puisqu'ils se sont connus chez nous. Mais vrai!...

Us vivaient au milieu de cette intrigue avec une ivresse infinie, presque physique chez lui, que troublaient la présence de Lucie et l'idée de son union prochaine, toute sentimentale chez Mathilde qu'assiégeaient des souvenirs de même essence, les souvenirs mystérieux de sonj passé de femme.

— C'est de l'amour, se disait-elle, de l'amour ! Et ce mot avait, sur ses lèvres, une saveur

de mot défendu.

Plusieurs fois, au moment du dîner, elle ail; chercher les dames Ramel et lit prévenir Robert. De bonnes soirées s'écoulèrent ainsi, qu'ils tenaient secrètes, pour accroître leur plaisir.

Au mois de janvier, à une kermesse organisée par les de Bourville, Robert eut le tort d'aceftj parer Lucie trop ostensiblement.

Le monde s'impatienta. Des propos aigres doux revinrent aux oreilles des Bouju-Gavarfl Us avertirent Chalmin.

i — Que tardez-vous? Etes-vous décidé? Si oui, agissez, sinon, ne la compromettez pas.

Robert parcourait la pièce où s'agitait ce grave débat. Son attitude marquait un effort de méditation. Sa vie se jouait en cette minute suprême. Le ménage l'observait, respectueux. Enfin il s'écria, le geste résolu :

— Eh bien, soit, agissez!

Le soir même, M. Bouju-Gavart écrivit à madame veuve Ramel :

« Chère madame, j'aurai l'avantage de me présenter demain à votre domicile, vers deux heures... »

Et à l'heure fixée, en effet, M. Bouju-Gavart muni de son habit, se dirigea vers la rue de Crosne et fut introduit dans le salon. Au bout de quelques minutes, madame Ramel entra.

Elle tirait de son abord glacial et de ses gestes étriqués une renommée de distinction suprême. Son silence cachait sa nullité. Causant peu, elle semblait penser beaucoup, et ses rares paroles acquéraient une importance d'oracles. On la considérait comme une femme du plus haut mérite.

Epouse fidèle, mère dévouée, chrétienne irréprochable, elle s'arrogeait le droit, en vertu de ces perfections, déjuger les autres sévèrement. Les moindres faiblesses la trouvaient impitoyable.

Elle s'admirait en sa fille, et se savait gré des principes qu'elle lui avait inculqués.

M. Bouju-Gavart fut catégorique. Il déboutonna son vêtement, afin que l'aspect de son plastron empesé et de ses boutons en perles fines ajoutât à la solennité de sa mission, et il déclara :

— Madame, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle Lucie Ramel, votre fille, pour M. Robert Chalmin, mon ami et successeur.

Elle feignit un grand étonnement : « Vous me prenez au dépourvu?. • Je n'avais jamais songé à cette éventualité... Lucie est si jeune!... Certes, je ne suis pas défavorable... »

M. Bouju-Gavart l'interrompit :

— Jouons cartes sur table. Robert ne veut pas s'occuper de l'argent : « Riche ou non, dit-il, elle me va comme elle est. » Que voulez- vous! il en est fou. Mais moi, je raisonne de sangfroid, et j'avance des chiffres, en homme d'affaires.

Sur ce terrain on s'entendit rapidement.

Il revenait à Lucie de « son pauvre père » cent cinquante mille francs. Chalmin apportait sa situation commerciale. Les deux positions se convenaient dune à merveille.

— Quant au contrat, ajouta M. Bouju-Gavart, quoique Robert ne m'en ait pas ouvert la bouche, je puis affirmer qu'il préfère le régime de la

communauté, si vous n'y voyez pas d'inconvénients.

Lorsque tout fut conclu, ils consacrèrent une minute à exposer sommairement le caractère respectif des deux jeunes gens, puis une autre à célébrer l'inévitable béatitude qu'ils goûteraient ensemble. Il ne leur restait plus qu'à obtenir l'approbation de la principale intéressée.

On la manda, et Mme Ramel lui dit gravement :

— Ma chère enfant, M. Chalmin nous fait l'honneur de te demander en mariage. Ne te presse pas. Consulte-toi.

Debout, les yeux baissés, Lucie se taisait. Depuis longtemps préparée à cette démarche, elle n'éprouvait aucun plaisir, rien qu'une certaine vanité peut-être. Elle évoqua Rohert. L'aimaitelle? Elle ne savait pas. L'aimait-il, lui? Elle ne savait pas. Tout cela était très obscur. Cependant elle désirait se marier. Pourquoi? Elle ne savait pas non plus. De courtes visions d'avenir l'effleurèrent : une promenade en bateau, sur un lac, le soir, avec Chalmin en face d'elle, et autour un paysage suisse, — puis un salon où elle se tenait, assise auprès de la lampe, et des dames en chapeau qui entraient et sortaient, — puis un enfant qui jouait à ses pieds, la chair rose, les joues bouffies. Ces vagues perspectives lui agréaient. Son cœur battit un plus plus vite.

Mais comment exprimer son consentement? Elle se remémora des scènes analogues, décrites dans les livres : toutes se terminaient de manière identique.

Et soudain elle se jeta sur sa more, d'un mouvement gauche, et se pelotonna contre elle, en balbutiant :

— Comme tu voudras, maman, comme tu voudras.

Une émotion insurmontable envahitM.Bouju- Gavart. Il saisit la jeune fille entre ses bras :

— Tu seras heureuse, gamine, je m'y engage. Et il l'embrassa longuement, à plusieurs reprises.

Le soir même, Robert fut admis à faire sa cour.

Poussés par un besoin de cachotterie, par le désir de duper le monde et de tramer une sorte de complot, ils ne rendirent les fiançailles officielles qu'au mois de mars.

Ce fut un soulagement général, le monde était satisfait.

— Vous savez, M. Chalmin épouse Lucie Ramel. Ce sont les Bouju-Gavart qui font le mariage. Il parait qu'ils s'adorent. Le jeune homme s'est montré d'un désintéressé! Il ne

•sait même pas le chiffre de la dot.

La nouvelle devenue publique, les fiancés évitèrent, selon la coutume, de « se montrer eu

spectacle ». Ces dames refusèrent toute invitation.

Quotidiennement, Robert envoyait une gerbe de fleurs. Deux fois la semaine, c'était un bouquet d'une ordonnance irréprochable, avec des cercles concentriques de roses, d'œillets ou de camélias, le tout émergeant dune collerette en papier blanc finement découpé. Ce bouquet, planté dans un vase de Chine, y attendait la venue de son successeur. Avant de le jeter, Lucie en détachait une fleur qu'elle étalait sur un album consacré à cet usage.

Chalmin n'embrassait la jeune fille qu'au début et à la fin de chaque visite, en présence de Mmc Ramel. Un dimanche, cependant, au retour d'une excursion à l'abbaye de Saint-Georges, Lucie désira monter la côte à pied. Sa mère le lui permit et resta dans la voiture qui disparut au premier tournant. Alors Robert se pencha vers sa fiancée et lui baisa la joue près des lèvres. Leurs bouches se frôlèrent. Un peu interdite, elle eut un mouvement de recul. 11 la crut fâchée et s'excusa. D'ailleurs, lui-même s'en voulait. Mais, elle, cette hardiesse l'avait amusée. Elle eut accepté qu'il recommençât sa tentative et, souvent lui en offrit l'occasion. Il ne comprit pas, ce qui la froissa.

Néanmoins ils s'accordaientbien. Dans l'aménagement de leur futur domicile, boulevard

Cauchoise,'' leur bonne entente se manifesta d'une façon continue. Si l'un d'eux choisissait un tapis, une tenture, un meuble, l'autre approuvait inévitablement.

— Nous sommes toujours du même avis, mademoiselle et moi, n'est-ce pas? s'écriait Chalmin.

Et il concluait de cette similitude de goûts à la similitude de leurs tempéraments et de leurs natures.

Ils s'en disait fort épris. Durant le dîner où il enterra sa vie de garçon, il ne put s'empêcher de le proclamer :

— Mes chers amis, j'aime ma fiancée, et j'ai la certitude qu'elle m'aime aussi.

Sa verve, l'aisance de ses manières inspiraient à Lucie une grande admiration.

Elle avait eu une enfance morne, «Mitre une mère dévote et une vieille parente qui lui servait d'institutrice. Elle voyait peu sou père que retenaienl au dehors ses fonctions et ses habitudes dissipées. Une sympathie secrète la poussait vers lui cependant, mais les plaintes incessantes de Mm° Rame! contre son mari réfrénaient ce désir. Et l'enfant grandissait, sans amies, comprimée par les deux femmes qui la bourraient de maximes pieuses, de lectures édifiantes et de reproches perpétuels.

Robert étant le premier homme qui put ap-

procher d'elle, elle fut naturellement portée aie juger supérieur aux autres. Surtout, elle se sentait pour celui qui l'arrachait à son milieu morose des élans de reconnaissance qu'elle appelait volontiers de l'amour. En compensation à sa vie monotone, elle s'imaginait un avenir gai, riant, libre. Ces rêves accroissaient la somme d'affection dont elle disposait, et Robert en recueillait le bénéfice.

On célébra la cérémonie, en juillet, à l'église Saint-Vincent. M. Bouju-Gavart conduisit la mariée à l'autel, entre deux haies de curieux qui la dévisageaient à travers son voile. Chalmin accompagnait Mme Ramel. Un nombreux cortège suivait. Les dames portaient des robes somptueuses dont les queues balayaient le tapis. Les hommes avaient endossé le frac.

Le monde était venu en foule, et il s'élevait de la nef un bourdonnement de voix et d'exclamations étouffées. La messe fut longue et solennelle. On remarqua les notes basses d'un chantre. Le curé dit quelques mots pleins de tact et de bon sens.

Au départ, les deux époux se donnèrent le bras et redescendirent l'église lentement. Lucie, préoccupée de sa jupe, sur laquelle avait marché Robert, baissait les yeux. On approuva son maintien modeste et son émotion visible. Chalmin parut pâle et distingué.

■2i UNE FEMME.

— Ils»vont très bien comme taille, murmuraiton.

Et tandis qu'ils passaient, on envia ce couple, si parfaitement assorti, qui réunissait les chances de félicité les plus durables.

Dans le coupé des Bouju-Gavart, les mariés demeurèrent silencieux un instant, embarrassés l'un et l'autre. Leurs mains se joignirent comme pour témoigner de la tendresse que leurs lèvres ne savaient exprimer. Des minutes s'écoulèrent. Puis Chalmin attira sa femme contre sa poitrine et balbutia :

— Oh! chère petite, je sens, je suis sur que vous me rendrez heureux.

Les affaires laissant peu de loisir à CHalmin, le voyage de noces s'effectua en Bretagne.

Ils trouvèrent les hôtels détestables, les communications difficiles, le pays maussade, les habitants arriérés. Si la gaieté n'avait pas été de rigueur, leur mécontentement se fût produit. Au bout de quinze jours, ils reprirent le train à Vannes sans pousser jusqu'à Nantes.

La lecture de leur guide, en chemin de fer, compléta les renseignements qui leur manquaient, et leur fournit des données précises sur les excursions qu'ils avaient négligées. Us s'évitèrent ainsi, pour l'avenir, l'obligation douloureuse d'avouer au sujet de telle curiosité : « Mais nous n'avons pas vu cela. »

Ils rapportèrent de ce voyage deux ou trois souvenirs poétiques : — un clair de lune à Roskoff, un coucher de soleil à la pointe de Pen-

mark, et,à*Locmariaquer, un déjeuner composé d'œufs durs et de mauvais cidre — souvenirs dont l'évocation leur causa longtemps des accès d'attendrissement. En outre, ils connurent un pays peu exploré et purent le décrire.

— Je ne sais rien de comparable à la montée de la Rance, de Saint-Malo à Dinan, plaçaient-ils de temps à autre.

L'éloge de cette vallée, l'aspect morne de Guingamp, la mélancolie de Brest par une pluie battante, la traversée du golfe de Douarnenez par une mer terrible, formèrent un fond de conversation respectable. Enfin ils réunirent une demi-douzaine d'anecdotes concernant les habitants, leurs mœurs, leurs fêtes, leurs costumes. Aussi, Robert les dessinait en quelques traits typiques.

— Le Breton, déclarait-il, en homme qui a scrupuleusement observé, est un être poli, superstitieux, ignorant, sournois...

A leur retour, ils se rendirent à Dieppe, chez Mme Rame! , qui avait loué une villa rue Aguado. De courtes absences, entre deux repas, permettaient à Hubert de surveiller sa maison de commerce.

L'été s'écoulaitjoyeuscment. Avec lesBouju- Gavart et leur lils Paul, qui venait de terminer tes ri mil-, mi organisa des pique-nique où régnala plus franche animation.

Puis, en octobre, le jeune ménage s'installa définitivement à Rouen, et la vie commune, le tète-à-tète de tous les jours et de toutes les minutes, commença.

Il n'y eut pas de choc. Après de légères disputes, impuissantes à dégénérer en scènes, ils prirent conscience de leur bonne volonté mutuelle. La peur des querelles irréparables leur enseigna les concessions, et, d'eux-mêmes, sans efforts, ils se débarrassèrent de tout ce qui pouvait compromettre leur parfaite harmonie.

L'esprit conciliant et l'affection de Robert lui facilitèrent la tâche. Quant à Lucie, elle se laissait aller au charme de cette existence libre et mouvementée, en contraste si profond avec les mauvaises années de Dieppe. Puis le frottement des rapports quotidiens développa en elle une grande souplesse, jusqu'ici latente. Elle la tenait de son père, un débauché à qui son poste, grassement rétribué, d'administrateur dans une banque catholique, imposait une hypocrisie continue. Dès le début, elle usa de stratagèmes innocents pour sauvegarder la paix du foyer.

Ainsi, durant la foire Saint-Romain, Robert l'avertit qu'une femme seule ne devait pas s'aventurer au-delà delà place Beauvoisine, parmi les saltimbanques. Elle s'y risqua cependant. Une force la poussait, le besoin de braver un péril.

JN

Le soir, Oialmin lui dit :

— Je quitte à l'instant M. Bouju-Gavart. 11 croit bien t' avoir rencontrée auprès du cirque.

Dans sa voix perçait une contrariété. Elle craignit un reproche et répliqua :

— Il s'est trompé, ou tu as mal entendu, car je n'ai pas dépassé les boutiques.

Cette réponse ne lui coûta aucune peine. Môme elle s'en applaudit en constatant la mine satisfaite de Robert.

Deux ou trois après-midi que Chalmin sacrifia suffirent au jeune couple pour rendre ses visites de noces. On donna plusieurs grands dîners en leur honneur. Ils y allaient, selon la règle, en toilette de gala. Ces repas étaient interminables, la conversation bruyante, les plaisanteries et le menu toujours identiques. Puis ces messieurs fumaient, ces dames papotaient et s'endormaient au salon. On jouait une partie d'écarté, et l'on se séparait vers minait.

Lucie en revenait enthousiasmée. Elle avait de belles épaules que l'on citait déjà et que Chalmin, par vanité, lui permettait de découvrir à sa guise. Et ce lui fut une jouissance inattendue d'étaler sa chair à l'admiration de tous.

Une fois où elle avait échancré son corsage trop hardiment, M. Bouju-Gavart, l'entraînant dans un coin, la gronda avec bonhomie :

— Ta as tort, petite. Ce n'est pas que ce ne soit agréable à lorgner, mais tu t'attireras des critiques... En tous cas, pas sur leur forme, là il n'y a rien à relever, ajouta-il en riant de son jeu de mols\

Il se pencha, l'œil étincelant :

— Sapristi, tu ne manques de rien, toi... Du reste, à Dieppe, aux bains... j'ai deviné... des rondeurs...

Recouvrant son sang-froid, il conclut :

— N'importe, il ne faut pas prêter le liane à la médisance. Tu es trop décolletée. Tiens, ça descend jusque-là...

Et il toucha du doigt la poitrine de la jeune femme.

Elle l'avait écouté sans l'interrompre. Elle se savait bien faite, cependant n'en tirait aucune fatuité. Aux compliments de M. Bouju-Gavart, les premiers qu'elle entendit, quelque chose d'inexprimable naquit en elle, l'orgueil encore inconscient de son corps. Et de ce germe confus monta comme une onde de bien-être qui gonfla ses veines. Elle eut un sourire hautain.

Elle frappa du bout de son éventail les doigts de « parrain », moins par pudeur que par suite de la sensation désagréable que lui causait ce contact. Etonné qu'elle ne se fàchàt point, il l'examina, et il acquit, à l'inspection de ses yeux calmes, la certitude indiscutable qu'elle n'avait

pas compris l'inconvenance de son geste. Cette candeur, sincère pourtant, le stupéfia.

Un des grands plaisirs de Chalmin consistait à recevoir ses amis. Fier de sa femme et de leur intérieur coquet, il s'épanouissait d'aise quand ils semblaient apprécier Lucie, et leur montrait sa maison de la cave au grenier.

Cette maison, de belle et massive apparence, se trouvait à l'angle du boulevard et de la rue Stanislas-Girardin. Une entrée spéciale sur cette rue desservait les bureaux et les magasins situés au fond d'une cour postérieure.

Le rez-de-chaussée comprenait une salle à manger de style Henri II qui communiquait par une large baie avec un salon en damas rouge et or, et par une petite porte avec un boudoir en reps bleu à l'usage de Lucie. Les chambres de maîtres occupaient le premier étage, les chambres de domestiques le second.

Les meubles coûtaient cher. Leur disposition, la couleur des rideaux, le drapé des tentures, attestaient l'heureux choix d'un tapissier et. chez les Chalmin, un goût sûr et banal. Les Heurs et les bibelots manquaient. Des pendules ou des bronzes d'art, llanqués de candélabres, ornaient les cheminées.

( Ses ré unions, sou vent improvisées, amusaient Lucie. Elle simulait toujours L'effarement :

— Excuse/ nuiii désordre. Hubert no m'avait

pas prévenue. Vous en serez quitte pour un maigre repas.

Ses cheveux noirs, tordus à la hâte, sa bouche rouge, son cou, sa nuque et ses bras à moitié nus qui émergeaient d'un ample peignoir, lui donnaient l'aspect savoureux d'une femme à peine levée, surprise au milieu de sa toilette, la peau fraiche.

En général, elle plaisait aux hommes, bien qu'elle eût peu d'entrain et d'à-propos. Mais il émanait de son être même une séduction dont ils subissaient l'influence. Et ils sentaient aussi qu'elle aimait leur société, leur approche, l'hommage délicat de leur présence auprès d'elle.

Aux amis de Chalmin, vint s'adjoindre une relation d'un agrément plus appréciable pour Lucie.

C'est par les Bouju-Gavart qu'elle connut Mme Berchon, une jolie blonde, élégante, à qui l'on reprochait l'excentricité de sa toilette. Elles sympathisèrent. On se vit beaucoup. Les deux ménages réveillonnèrent ensemble, au cabaret. Ils louaient des loges en commun et, au retour, soupaient chez l'un ou chez l'autre.

Ces dames en vinrent rapidement aux confidences. Henriette Berchon, d'ailleurs, avait des crises d'expansions telles qu'elle livrait ses secrets enbloc, au moindre encouragement. Lucie, plus renfermée, éprouva néanmoins le besoin

de découvrir une partie de son âme. Après quelques entrevues insignifiantes, où chacune se montra comme il lui convint, elles exposèrent, d'abord timidement, puis sans réticences, les mystères de leur intimité conjugale.

Mariée depuis trois ans, Henriette avoua un commencement de lassitude. Elle vanta cependant les qualités de M. Berchon et se décerna un tempérament remarquable.

Lucie fut embarrassée. Elle n'avait pas une idée très nette de ces questions. Sa chair un peu indolente, s'éveillait mal au désir. Puis Robert, d'une complexion également paisible, n'avait su lui révéler la vie des sens. Une régularité méthodique présidait à leurs caresses. Aussi ne leur accordait-elle qu'une valeur secondaire et des réflexions espacées.

Le bavardage d'Henriette lui lit pressentir son ignorance. Elle en eut honte.

— Moi, dit-elle, ça me surexcite au point que Robert en est effrayé. Je me raidis, ma gorge se contracte, et je ne peux plus émettre un son.

Ses lèvres distillèrent ce mensonge sans efforts. La curiosité de son amie l'en rémunéra, et elle enjoliva son histoire de détails nombreux el déoisifs.

Henriette, vaincue, réduite au rang d'élève, parla de certains raffinements qu'elle avouait

d'ailleurs ne point connaître, M. Berchon les jugeant contraires à la dignité du mariage.

t— Quand on y a goûté, paraît-il, le reste est bien fade, n'est-ce pas?

— Oh! bien fade, répéta Lucie interloquée. Elle eut néanmoins l'aplomb de sourire et de

continuer, l'air entendu :

— On voit bien que vous ne savez pas... L'autre, humiliée, voulut des détails. Mais

Mme Chalmin fut inflexible :

— ?son, non, cela regarde votre mari, c'est une trop grande responsabilité...

Lucie conserva longtemps de cet entretien une inquiétude sourde. Quels raffinements? Pourquoi Robert ne les lui enseignait-il pas?

Afin de l'y contraindre et de se prouver ainsi qu'elle n'avait pas trompé Henriette, elle feignit des ardeurs excessives. Même elle joua l'évanouissement. Affolé, Chalmin prévint le docteur qui conseilla la modération. Elle n'en poursuivit pas moins son rôle de passionnée, métamorphose qui enchantait Robert. Il en attribua tout le mérite à sa persévérance, à son tact, à son horreur de la brusquerie. Il ne put se retenir de complimenter sa femme.

— Dis donc, chérie, je crois que nous y mordons. En vérité, je ne te supposais pas susceptible de tels emportements.

L'aisance avec laquelle elle dupait Chalmin

la confondait. « Il ne manque pourtant pas, se disait-elle , d'indices capables de guider un homme expérimenté. » L'aveuglement de son mari lui suggéra quelque dédain et la conduisit au mensonge en d'autres circonstances.

Robert avait de la religion. Il pensait bien et pratiquait, non qu'il eût jamais approfondi cette matière , mais il estimait indispensable la croyance « aux traditions de nos aïeux » et communiait une fois l'an.

— Seulement, déclarait-il, ce qui suffit à l'homme ne suffit pas à l'épouse.

Et il avait obtenu de la sienne qu'elle remplit également ses devoirs aux fêtes de Noël, ce dont elle s'était acquittée sans conviction.

Avide d'indépendance, depuis son affranchissement, elle voulait se libérer, femme, de toutes les taches ennuyeuses qu'elle subissait, jeune fille, sous la tutelle de sa mère. L;i dévotion étroite <l<i M'"" Ramel, esclave des moindres règles prescrites, jeunes, retraites, pèlerinages, vêpres, loin d'induire Lucie en piété, l'avaient au contraire prédisposée à la révolte. D'esprit trop restreint pour envisager la religion en dehors de ses cultes, elle la considérait uniquement comme la corvée la plus insupportable de son passé. Et de celle-là surtout elle tenait à se défaire.

Quand vint la semaine sainte. Robert lui dit :

— Tu penses à communier, n'est-ce pas chérie ?

Elle répliqua sincèrement :

— Oui, je vais m'en occuper.

En effet, le mardi de Pâques, au soir, elle franchit la porte de Saint- Vincent. De nombreux fidèles stationnaient, agenouillés autour du confessionnal . Ses lèvres ébauchèrent une prière et elle attendit. Du temps s'écoula. La foule des fervents diminuait à peine. Elle regarda sa montre : elle marquait sept heures. Alors, comme son tour tardait, elle s'en alla.

■ — Je te demande pardon, dit-elle à Robert, j'arrive de l'église, et il y avait un monde fou.

Il sourit affectueusement :

— Donc, tu es en état de grâce?

Ce fut presque malgré elle, sans songer aux conséquences fâcheuses où cela l'entraînerait, qu'elle affirma :

— Oui, c'est pour demain.

Tout de suite elle regretta sa réponse et résolut de se confesser dès le matin, avant la messe. Mais les procédés respectueux de son mari atténuèrent son repentir. Il affectait une politesse attendrie, évitait tout propos qui pût l'offusquer, et quand elle se déshabilla, tourna scrupuleusement la tête. Un baiser au front, sur les cheveux, clôtura la journée.

Ces manières finirent par impressionner Lucie

et elle s'endormit, l'âme légère, purifiée, comme si réellement l'absolution l'eût lavée de ses taches.

Toutefois le lendemain elle n'approcha pas de la sainte table. Robert n'en sut rien.

Us sortaient toujours beaucoup. Ils étendirent ainsi le cercle de leurs relations et, désireux de rendre des politesses, ils remplacèrent les grands dîners par des thés « sans aucune cérémonie ».

Cette innovation d'un jeune ménage que la coutume dispensait de réceptions trop coûteuses, sembla fort originale. Lucie présidait avec grâce. On comparait ses allures simples et sa mise médiocre à ce qu'on appelait le mauvais genre et l'accoutrement tapageur de Mme Berchon. Pour celle-ci le monde était impitoyable, en haine de son élégance et de sa distinction naturelles. Lucie, elle, recueillait les sympathies générales. On approuvait sa tenue décente au milieu des hommes. Elle les regardait bien en face, mais d'un regard modeste, exempt de provocation. Elle riait discrètement etprenaitde petites mines honteuses et comiques aux grivoiseries (pion lui glissait. Le plus souvent, d'ailleurs, elle n'y entendait rien.

— Tu as l'air d'une ingénue, disait M. Houju- Gavart.

Et persuadé au fond de ce qu'il avançait en

plaisantant, il se permettait de menues privautés dont elle ne se souciait point.

L'après-midi, elle se promenait, soit avec sa mère, soit avec Mme Bouju-Gavart, rarement avec Henriette, suivant la prière de Chalmin : « Chez toi ou chez elle, voyez-vous tant que vous voudrez, mais en public et sans moi, cela peut te faire du tort.» Quand elle la rencontrait, elle n'en parlait pas à son mari.

Dans la rue, elle portait des chapeaux fermés, des robes et des manteaux de teinte sombre. Elle passait inaperçue.

En avril Mme Chalmin annonça qu'elle se croyait enceinte. Robert manifesta une joie bruyante. Lucie ne savait trop ce qu'elle ressentait. Devait-elle se réjouir ou se tourmenter? Tantôt la présence de cet être encombrait son avenir, d'autres fois, au contraire, le par/ait de couleurs plus gaies et plus chaudes. Souvent l'appréhension du dénouementlui serra le cœur.

Mais une obsession la dominait. Resterait-elle abîmée?

Depuis quelque temps, le germe d'orgueil qu'avaient déposé les flagorneries de M. Bouju- Gavart et vivifié deux ou trois exclamations de Chalmin, peu enclin cependant à l'enthousiasme, ce germe grandissait et acquérait, dans l'ensemble de ses pensées, une importance notable. Elle s'admirait.

Chaqua matin, au saut du lit, attifée de velours et de soie, elle se plantait devant son armoire à glace. Là, elle arrangeait les étoffes de façon à découvrir tel coin de sa chair, puis elle en changeait la disposition et mettait en lumière telle autre courbe. Puis, soudain, tous les voiles tombant, elle se contemplait avec une extase dans les yeux.

D'une beauté de formes indéniable, elle s'abusait néanmoins, ainsi que toutes les femmes, sur ses perfections. Comme elles, elle reconnaissait les points faibles de son visage, mais non ceux de son corps. Les épaules, superbes, manquaient encore d'ampleur. Les seins, fermes, et de lignes exquises, étaient irréprochables. Le défaut le plus grave consistait dans des hariches trop grêles et des jambes un peu longues. La taille, même privée de corset, conservait une linesse peut-être exagérée.

Elle s'habillait ensuite lentement, à regret.

Or qu'adviendrait-il de ce chef-d'œuvre, comme elle l'appelait tout bas? Garderait-il sa pureté impeccable, après les fatigues de lu grossesse et l'épreuve terrible de L'enfantement? Ce doute lui infligea d'amères angoisses et des heures d'insomnie. Vite déformée, elle ne sortit plus. Elle s'absorbait en un chagrin croissant. Son ventre la terrifiait. Elle ne pouvait s'imaginer qu'il revint à ses proportions primitives.

Cependant le petit être s'agitait en elle. Aux premiers coups de pied, elle le détesta. N'étaitil point cause deson mal? Puis peu à peu quand elle distingua les battements du cœur, des choses nouvelles surgirent de son àme, de son âme de créatrice. Elle se mit à penser doucement à ce morceau de vie qui se dégageait de sa propre vie. Des rêves délicieux la consolèrent de sa peine. Des gestes vagues de bras inhabiles, des essais de sourire, des balbutiements drôles, hantèrent ses songeries. Toute sa tendresse allait vers celui qui devait naître.

La délivrance eut lieu au mois d'octobre. Ce fut un fils.

Ils l'appelèrent René.

L'enfant, de santé chancelante, vécut grâce à l'énergie de sa mère. Dix-huit mois s'écoulèrent qu'elle lui consacra entièrement. Obligée de renvoyer une première nourrice qui manquait de lait, elle en engagea une autre dont L'indolence faillit souvent nuire au petit. Durant des semaines, elle dut se relever deux et trois fois la nuit, tirer cette femme de son sommeil, et lui tendre l'enfant) trop faible pour réclamer le sein.

Elle veillait à tout. Chaque matin elle pesait le hclie et inscrivait sur un carnet L'augmentation de poids, ou même la diminution. <'e dernier cas, heureusement rare, la désespérait. Également, elle le pesait avant et après chaque tétée et vérifiait ainsi ce qu'il absorbait.

Peut-être apportait-elle à ces détails un peu d'ostentation. Son instinct la poussait a exagé-

rer son rôle, afin de provoquer les éloges que méritent l'abnégation et la persévérance. Mais aussi sa maternité s'exaspérait dans cette lutte contre la grande ennemie. Une imprudence pouvait tout compromettre. Cette menace continue la tenait en haleine.

Quand le petit devint de tempérament plus résistant, la passion de la mère, moins fréquemment à l'épreuve, se modéra. Elle eut la chance de découvrir une bonne dévouée. Dès lors, sa vigilance put se relâcher. Son cerveau ne se concentra plus sur un unique souci. Une à une, des pensées étrangères l'envahirent.

Il ne s'effectua pas de rapprochement entre elle et son mari. Durant cette longue période où des soins particuliers les avaient distraits de leur affection, une fissure imperceptible s'était produite par où leur intimité perdait son charme.

L'admiration de Lucie pour la faconde de son mari n'avait reçu nulle atteinte. L'attachement de Chalmin ne diminuait pas. Mais le temps désenlaçait leurs âmes que jamais, d'ailleurs, un amour fort n'avait unies bien étroitement. Après ces deux grossesses où leurs lèvres s'étaient déshabituées des baisers éperdus, ils n'éprouvaient pas cette crise de désirs qui jette souvent les jeunes époux aux bras l'un de l'autre. Ils espacèrent leurs caresses. Somme toute, il n'y eut ni querelle, ni aigreur.

aucun symptôme qui les avertît de ce nouvel état de choses, rien que la transformation lente et inévitable que subissent les sentiments les plus fermes.

Excédée de solitude, Lucie renoua ses relations mondaines. Une recrudescence de sympathie la rapprocha de Mm° Berchon. Comme elle, Henriette avait accouché d'un fils. Mais l'enfant, de santé robuste, n'avait pas occasionné les mêmes tourments, ni privé sa mère d'une seule distraction.

Lucie s'intéressa beaucoup aux différents potins qui circulaient en ville. Son amie, désireuse de paraître au courant, en fabriquait avec de vagues paroles recueillies ça et là. Ces révélations ébranlèrent le respect que Mmc Chalmin poi'tait à la haute société de Rouen, et elle dut retirer son estime à quelques dames convaincues de fautes impardonnables. Leurs mœurs l'indignaient. Dans la rue elle évita de les saluer. Elle en causait d'un ton méprisant qui ravissait Robert.

— Quelle nature droite et honnête, se disaitil en L'écoutant.

Une fois, elle demanda à Mm' Bercbon:

— Qui donc peut vous renseigner ?

Embarrassée Henriette répondil :

— Un camarade de mon mari,M.Guéraume..., un monsieur charmant.., il vient nous voir

après déjeuner... et souvent mon mari nous laisse seuls.

Elle rougit, puis lâcha d'un air triomphant:

— 11 me fait la cour !

Lucie tressauta. Ses yeux s'agrandirent. Elle dévisageait son amie comme si quelque miracle subit eût changé ces traits, ce front, cette bouche qui riait, ces dents qui brillaient, toute cette jolie créature, gracieuse et provocante. Mais une vive curiosité la brûlait et elle prononça :

— Alors, il vous aime ? il vous Ta dit ? Henriette repartit :

— Il ne me l'a pas dit... tout à fait... seulement il y a des signes auxquels on ne se trompe pas...

— Lesquels interrogea Lucie avidement.

Son amie la couvrit d'un regard de pitié, et,

avec une nuance de dédain dans la voix :

— Mais des signes infaillibles, des yeux mourants, des soupirs, des allusions délicates. Lne vraie femme devine les déclarations muettes, elle apprécie même l'hommage du silence que garde l'amoureux.

— Comme ce doit être amusant ! s'écria Lucie. Quelque temps après, elle surprit M1110 lier-

chon en corset. Elle la complimenta:

— Vous êtes vraiment bien faite.

L'autre, Uattée, répondit : « Pas si bien que

vous », etjnsinua, en riant : « Si nous comparions? »

Lucie défit son vêtement et sa robe. Et les deux jeunes femmes, en jupon, les bras et le cou nus, prirent des altitudes devant la glace. Des accès de gaieté secouaient leurs épaules. Elles jetaient de petits cris. Ce jeu les divertissait comme un plaisir défendu.

Mais du coin de l'œil elles s'observaient avec l'attention implacable de deux rivales. Nulle défectuosité ne leur échappait. Nulle beauté n'était louée sans réserve. Chacune d'elles s'arrogea la victoire.

Henriette s'écria :

— Il faudrait un juge pour décerner la palme !

Un frisson les parcourut à cette perspective d'un homme qui les examinerait ainsi. Toute confuse, Mmc Chalmin se rhabilla.

Elles ne se quittèrent plus. Malgré la recommandation de son mari, Lucie accompagnait Henriette dans ses courses. Elles se confiaient leurs pensées secrètes.

Au mois de juillet, l'état général de M'" Bouju- Gavart laissant à désirer, son mari, sur le conseil des médecins, résolut de la conduire dans 1rs Pyrénées. On leur recommanda Saint-Sauveur comme ud endroit calme et pittoresque.

Ils supplièrent ( '.halmin de leur confier Lucie.

Le grand air ne pouvait que fortifier l'enfant. Cette raison décida Robert. Lui-même du reste rejoindrait sa femme au bout d'une quinzaine. La séparation se fit sans déchirement.

Ce voyage inattendu ravit Lucie. Souvent fatiguée, Mme Bouju-Gavart pressait son mari d'emmener la jeune femme, et ils erraient ensemble, à l'aventure, avec une sensation de liberté qui les grisait. Les joues roses, les yeux animés, ses fossettes bien dessinées, Lucie marchait allègrement, la poitrine large ouverte à la brise des montagnes. Son compagnon s'essoufflait à la suivre.

Un matin, munis de provisions, ils partirent seuls pour Cauterets. Quatre biques, maigres et nerveuses, brûlèrent la route et escaladèrent rapidement les dix kilomètres de montée. Ils se taisaient, la langue paresseuse, le regard et l'oreille sollicités de droite et de gauche. Au fond de l'abîme, le Gave bouillonnait; sur le flanc des monts, des sources d'argent dégringolaient, s'évanouissaient, rejaillissaient en cascades, puis s'éparpillaient comme un réseau de veines, se perdaient encore parmi des éboulements de cailloux. Le chemin, creusé à même le roc, côtoyait le précipice, et les fers des chevaux retentissaient sur la route sonore.

A Cauterets, ils louèrent un guide et des ânes et se rendirent au Pont-d'Espagne. Là, ils con-

templèrenf sous eux la chute du torrent dont l'écume leur piquait la peau et où se jouaient, dans la poudre irisée, des tronçons d'arc-en-ciel.

Mais des gouttes d'eau tombèrent, et ils durent se réfugier dans une sorte «l'auberge malpropre. On leur donna une petite salle. Ils y déballèrent leurs provisions.

Elles étaient copieuses et les vin- d'excellente qualité. Lucie, surexcitée par l'imprévu de ce repas, mangea de bon appétit et but en conséquence. Elle bavardait à tort et à travers, s'interrompait au milieu d'une phrase, et attrapait au vol une idée baroque qu'elle énonçait à moitié. Quelques gorgées de Champagne l'achevèrent. Elle se mit à rire à grands éclats. Elle divaguait, la parole difficile. Ses bras gesticulaient. M. Bouju-Gavart s'assit auprès d'elle, et soudain elle s'abattit sur sa poitrine en sanglotant.

Affolé, il la serra contre lui :

— Si tu savais... si je pouvais te dire...

Elle lova ses paupières lourdes, tenta faiblement de se dégager, et très bas : « Qimi? si je savais quoi? » lit-elle, et elle s'assoupit.

Il l'examina longtemps, sans bouger, le cerveau lioiiblc. Elle respirait à peine. Sa gorge b' enflai I et -abaissait d'un mouvement lent et régulier. Il eut envie d'y porter la main. Mais L'haleine fraîche de Lucie lui caressait le visage,

et tout son désir se concentra sur cette bouche tentante, à demi ouverte. Alors, brusquement, ses lèvres s'y ruèrent.

Ce contact le bouleversa. Il eut peur. Doucement, il écarta la jeune femme et attendit. En se réveillant, elle le fixa de ses yeux d'ingénue, de ses yeux clairs qui ne se souvenaient de rien :

— J'ai dormi beaucoup, n'est-ce pas ? ditelle.

Ce regard calme le navra, car il se prévalait déjà de l'abandon de Lucie comme d'une première victoire.

Le lendemain, Robert arrivait. De ce jour, sans aucun motif, sans qu'elle s'aperçût de son revirement, elle changea ses manières avec « parrain ». Elle devint taquine, agressive, méchante. Le malheureux en perdait la tête.

La veille du départ, elle lui lança :

— Il ne vous a pas réussi, le traitement, vous êtes cadavérique.

Il lui saisit le bras et, d'une voix humble :

— Je t'en prie, petite, sois bonne.

Ce ton l'émut, mais elle se demanda pourquoi il avait l'air triste.

Les Chalmin passèrent une partie de l'automne à Croisset. Prudemment, M. Bouju- Gavart n'y fit que de brefs séjours. Ses absences déroutaient Lucie. Réduite à Mme Bouju-Gavart

et à KoberU, elle trouvait leur société peu récréative. Les journées se traînaient. Nul incident n'en coupait la longueur. L'unique ressource consistait en deux promenades, l'une à pied le long- de la Seine, l'autre en voiture du côté de la forêt de Roumare.

Mais les soirées surtout n'en finissaient pas. On y jouait au bésigue, plaisir qui la laissait froide. A peine montée, elle éclatait sous un prétexte quelconque, ou bien, boudeuse, ne desserrait pas les dents, se couchait et tournait le dos à son mari.

Elle revint chez elle, déterminée à secouer sa torpeur. La gaieté et l'insouciance d'Henriette lui parurent un remède salutaire. Le surlendemain, les malles défaites, l'appartement en ordre, elle s'apprêta. Mais, au bas de l'escalier, Chalmin, qui semblait l'attendre, lui dit :

— Je voudrais te parler,

11 ouvrit la porte du salon, lui oll'rit un siège, s'assit, croisa ses hautes jambes l'une sur l'autre et ses mains sur ses genoux. Il se servait de mouvements solennels. La gravité de ces préludes inquiéta la jeune femme. 11 articula :

— J'ai un reproche à t'adresser, Lucie, et je te le dirai franchement, parce que c'esl le seul moyen d'éviter des malentendus fâcheux. Voici la chose : je t'ai souvent priée de ne pas sortir avec M Berchon, or tu n'as pas tenu compte

de tes promesses, on t'a vue maintes fois en sa compagnie.

Elle sentit l'inutilité d'un mensonge et, feignant de chercher au fond de sa mémoire :

— Oui, ça se peut... le hasard des rencontres...

Indifférent à ces explications, il formula d'une voix plus haute :

— Eh bien ! ma chère amie, il ne faut pas que ça se renouvelle : Mma Berchon a un amant.

Elle eut un geste de révolte :

— Henriette... un amant!

Il continua :

— Je m'exprime mal. J'aurais dû dire : Mmo Berchon passe pour avoir un amant. Qu'elle en ait un ou non, là n'est pas la question. Je ne veux pas discuter la moralité de cette dame, j'admettrai même son innocence. Toujours est-il qu'elle passe pour avoir un amant.

Il répétait cette phrase en scandant chaque syllabe avec une précision agaçante. Elle lança d'une voix aigre :

— Et tu as des preuves de cette infamie ?

Il parut très étonné, et il continua doucement :

— Je vois que nous ne nous entendons pas, ma chérie. Il ne s'agit nullement de la vie privée d'Henriette, mais des potins auxquels prête sa tenue extérieure. Et de ces potins j'ai des preuves malheureusement trop nombreuses.

— Lesquelles? exigea Lucie.

Il repartit, un peu irrité :

— Lesquelles? celles que me fournit à tout instant la rumeur publique. Je ne puis aborder quelqu'un sans que l'on s'écrie : « Vous savez, Mme Berchon est au mieux avec M. Guéraume, on les rencontre ensemble à tous les coins de rue. »

— Qui, on ?

— Mais tout le monde, notre entourage, les fournisseurs, le premier venu; c'est la fable de la ville.

Et comme Lucie protestait, Robert déclara d'un ton sec :

— Enfin, ma chère, voici ma conclusion; il ne me convient pas qu'on dise de ma femme : « C'est l'amie de M'"e Berchon. » Si tu veux m'être agréable, tu couperas court a une intimité dont la réputation pourrait souffrir.

Lucie garda rancune à Robert de sa propre imprudence. Cela la vexait qu'il l'eût prise en faute et lui inspirait le désir d'actes analogues, qu'elle saurait, cette fois, mieux dissimuler.

Le monde, lui, se laisserait duper moins aisément. Elle le redoutait déjà comme une sorte d'être vivant aux yeux innombrables. Il est sans cesse A L'affût. C'est un justicier inflexible qui condamne toujours ceux qu'il accuse lui-même. .Mais dès lors la terreur de Luci<- s'accrut. Il

suspectait donc tout, qu'il dénonçait les inoffensives promenades de deux amies ? Rien ne l'arrêtait, qu'il déshonorait une femme sur la foi d'apparences menteuses?

Elle croyait invinciblement à l'honnêteté d'Henriette. Pourtant elle dut elle-même avouer que son mari n'avait point apporté d'acrimonie dans ses attaques. C'était contre l'infortunée un déchaînement furieux de racontars. Des salons se fermaient devant elle. On ne lui rendait pas ses visites.

Cette sorte d'excommunication apitoya Lucie, et, avisant Henriette un matin, elle eut un élan généreux mêlé de curiosité, courut vers elle et lui dit, à bout d'haleine :

— J'irai vous voir tantôt...

Puis elle se sauva, laissant l'autre atterrée.

L'après-midi, un voile épais sur la figure, une pelisse noire et llottante lui cachant la taille, elle choisit les rues les moins fréquentées. Elle rasait les murs, regardait à ses pieds, et tâchait de s'imposer des allures banales et indifférentes.

« J'ai l'air d'aller à un rendez-vous », se disaitelle. Et l'idée qu'on l'en soupçonnait peut-être, lui causait un effroi plein de charme.

Il fallait se disculper vis-à-vis d'Henriette. Cela lui arracha un mouvement de franchise. Elle mit en avant l'interdiction de Robert, la

traitant dfc maladroite et d'absurde. C'était la première fois qu'elle jugeait la conduite de son mari. Cette indépendance lui plut. Et pour la bien marquer, elle le critiqua directement à laide d'épithètes malséantes.

Mais se souvenant du but de sa visite, elle aborda la question des potins :

— Voyons, qu'y a-t-il de fondé dans toutes ces médisances ? In peu de légèreté ?

M'"e Berchon éclata de rire :

— Mais rien, ma chère, c'est ce qu'il y a de plus comique. Si vous saviez comme c'est drôle de voir toutes ces bouches pincées, les torticolis de ces dames pour ne pas me voir, les coups d'œil furibonds dont les plus hardies me foudroient, le geste de protection effarée dont les mères couvrent leurs filles quand je les frôle de trop près. Et les hommes donc, maintenant qu'ils me croient perdue, j'en ramène toujours un ou deux comme gardes du corps. J'en pourrais nommer, des gens que j'ai rembarres !

Elle cita des noms qui stupéfièrent son amie. Puis elle ajouta :

— J'ai gardé le meilleur en dernier. Devinez?... Monsieur?... M. Bouju-Gavart... oui, le vieux Gavart, je ne puis m'en dépêtrer.

Un mécontentement indéfinissable envahit M""' Chalmin. Cette confidence l'indisposa contre Henriette. Elle prêta plus facilement l'oreille

aux méchancetés. A son tour, elle conçut des doutes. Bientôt, sans raison, ces doutes se changèrent en certitudes. Elle la sacrifia.

Dès lors, elle sentit un grand vide. Des paresses retendaient sur le divan de son boudoir, les membres veules, l'esprit désœuvré. Jadis la nouveauté de son existence, ses débuts comme maîtresse de maison, plus tard sa grossesse, la santé de son fils, l'amitié d'Henriette, tout cela l'avait occupée ou divertie, à la suite de son mariage. Maintenant, les mêmes plaisirs ne l'attiraient plus, l'enfant se portait bien, et elle n'avait plus d'amie.

Elle se rejeta sur René. Elle le trouva tapageur et peu caressant, plus affectueux avec sa bonne qu'avec elle-même. Une tentative analogue opérée près de Robert ne réussit pas davantage. Sou mari la traitait moins en femme qu'en associée. Il la tenait au courant de ses affaires et du placement de sa fortune. Rien de la tendresse primitive ne subsistait.

En son oisiveté, Lucie eut des minutes de clairvoyance où elle se rendit compte de cette métamorphose. Son isolement s'en accrut. Elle s'ennuya.

La vie la décevait. Elle s'attendait à une somme de plaisirs plus considérable. Lesquels? Elle ne savait pas, mais ils différaient de ceux qui lui étaient octroyés, baisers conjugaux, cris

d'enfant, surveillance du ménage, corvées mondaines.

N'y avait-il donc point d'autres amusements et des émotions plus rares et plus aiguës?

Elle était mariée depuis cinq ans.

Elle parcourut les forêts environnantes, et elle avait des rêves confus et inachevés qu'elle n'aurait su traduire avec des mots précis.

Souvent, elle descendait de voiture et entrait sous bois. C'est dans une de ces promenades qu'elle rencontra son parrain escorté d'une petite ouvrière. Il fut tellement interdit qu'à trois pas de Lucie il tourna court, entraînant sa compagne.

Le lendemain matin, il se présenta boulevard Cauchoise. Mme Chalmin le reçut.

Elle portait un peignoir de flanelle blanche dont elle n'avait pas boutonné la partie supérieure afin de se dégager le cou. Aussitôt, connaissant son point faible, il s'écria, comme émerveillé :

— Dis donc, petite, ton gosse ne t'a pas

déformée, toi, tout cela semble avoir encore meilleure tenue qu'autrefois.

Elle fut flattée et lui confia :

— Et vous savez, pas de corset.

— Vrai? s'écria-t-il, eh bien, tous mes compliments, je n'ai jamais rien vu qui me plût à ce point!

Elle repartit, malicieusement :

— Même la jeune personne d'hier?

Il devint sérieux et déclara :

— C'est à ce propos, ma chère Lucie, que je t'ai dérangée ce matin. Je ne veux pas que tu attaches plus d'importance qu'il ne faut à une erreur... passagère.... un premier entraînement. Surtout, je te recommande la discrétion...

Elle riposta avec un peu d'aigreur :

— Ne craignez rien. M,nc Berchon ne le saura pas, je ne la vois plus.

Décontenancé, il avoua bêtement :

— Ah! elle t'a dit... elle s'est trom] je

n'ai jamais songé...

Il se tut, sentant la vanité de ses excusi il la contempla. Elle lui parut embellie. Depuis Saint-Sauveur il la fuyait. Quand le hasard les rapprochait, il évitait le choc de ses yeux, le contact de ses doigts, son odeur, tout ce qui pouvait la rappeler à ses sens. Il avait ainsi étouffé ce germe de passion absurde. Mais à la

deviner si souple et si tiède à travers la mince étoffe qui seule l'enveloppait, il se troubla de nouveau.

Gênée par son regard brutal, elle lui dit :

— C'est comme cela que vous vous défendez?...

Il se glissa près d'elle et, la figure pâle, il bégayait :

— Lucie, je ne veux pas que tu penses trop de mal de moi, je ne veux pas te sembler ridicule... Un vieux qui court les filles, cela te dégoûte, hein? C'est que tu ne sais rien. Ecoute, petite, j'aime une femme, et il faut que je l'oublie, il le faut, je suis si malheureux, et alors j'essaye de me guérir avec d'autres, n'importe laquelle... tu comprends, n'est-ce pas, je l'aime...

Une honte subite l'arrêta, et il eut l'espoir fou qu'elle n'avait pas saisi le sens exact de ses paroles. Un coup d'œil dissipa cette illusion : elle savait, il n'en pouvait douter.

Il partit sans qu'elle répondit à son adieu.

Durant le déjeuner, Robert remarqua la distraction de sa femme. Elle mangeait peu et ne parlait point. Il s'en inquiéta :

— Es-tu malade ?

— Moi, je n'ai rien, fit-elle.

Et elle n'avait rien en effet qu'une lourdeur à la tête et par suite un engourdissement physi-

que de la-pensée. Au café, elle gagna son boudoir et s'étendit sur un fauteuil.

C'est alors seulement que son cerveau, excité par la présence de tous les objets avoisinants, se mit à fonctionner. Aussitôt, ces mots lui vinrent à l'esprit : « Je suis aimée. » Donc, elle aussi, comme Henriette, on l'aimait. Elle aussi, valait qu'un homme la désirât et la choisît comme but unique de son existence. Indéfiniment, elle se répétait : « Il m'aime... il m'aime... » sans attribuer à ce « il » la signification qu'il comportait. Ce n'était pas M. Bouju- Gavart qu'elle désignait ainsi, mais un être indéterminé à qui elle inspirait de l'amour.

Et elle éprouva beaucoup de fierté ; appréciée, elle se jugea plus belle. Elle obtenait eniin Le complément nécessaire à sa vie.

Le souvenir d'Henriette, condamnée si sévèrement sur de simples présomptions, la cingla d'une petite peur dontla piqûre lui fut agréable. Le monde ne la salirait-il pas avec la même injustice? La perspective d'une lutte L'emplit d'une énergie fanfaronne. Elle se leva précipitamment, mit son chapeau, et, montant en voiture, dit au cocher :

— A Bon-Secours, pas trop vile en ville.

Le fiacre s'ébranla. Des passants sillonnaient le trottoir. Lucie, triomphante. Leur jetait des regards de défi. Mais son tempérament ne la

portait pas aux bravades inutiles : dans la côte, sa forfanterie se calma. D'ailleurs, pourquoi la révolte? Il est si facile d'abuser les autres. Elle sourit en songeant à la crédulité de Robert. Et elle se sentit très forte contre le monde, avec sa dissimulation, avec ses yeux d'ingénue, avec toute sa perfidie de femme. Ainsi engagée la victoire lui resterait.

Puis, soudain, elle s'aperçut de la niaiserie de ses projets. Etait-elle coupable? Pouvait-on lui faire un crime de cette vague déclaration qu'elle n'avait même pas provoquée? L'entière responsabilité en incombait à M. Bouju-Gavart.

Cette pensée la ramena vers lui, et elle revit distinctement celui qui l'aimait. Elle repoussa sans peine l'idée fâcheuse de sa vieillesse, redevant trop de gratitude à l'amoureux pour le punir de ce défaut, et l'homme lui étant trop indifférent pour qu'elle se souciât de son âge. Mais sa dépravation l'indignait.

Depuis leur rencontre dans la forêt, un étonnement persistait en elle. L'inconduite de son parrain choquait sa manière de juger les choses et les personnes. « S'il agit de cette façon, se disait-elle, d'autres agissent de même, d'autres sont adultères. » Elle prononçait tout haut : « Adultère... adultère... » comme si elle eût voulu se familiariser avec ce mot jadis si terrifiant. L'infidélité lui sembla un fait constant,

normal, ej, examinant un à un les hommes et les femmes qu'elle connaissait, elle les soupçonna tous de trahison.

La voiture avait traversé Bon-Secours et contournait le Mont-Gargan. On longea sur la droite, accroché au flanc de la colline, un bois ton lia que ceignait une haie éventrée de place en place. Un couple profita (l'une brèche et s'enfonça sous les arbres. Lucie le suivit des yeux. Et il lui vint la vision rapide d'autres couples, innombrables, qui se perdaient ainsi dans des sentiers poétiques, ou se retrouvaient en tremblant dans le mystère d'une chambre. Sa visite furtive à Henriette, et les sensations éveillées par cette escapade, ressuscitèrent en elle. Puis son rêve devenant moins net, elle distingua confusément une femme et un homme, enlacés, qui s'en allaient entre deux épaisseurs de feuillages, vers une éclaircie lointaine où brillait du soleil. Et cette femme avait ses propres traits et sa démarche. Et elle perçut des sons d'amour que murmurait la voix timide de l'homme, dont les joues étaient mouillées de larmes.

Elle ne bougea pas Le lendemain, comptant sur la visite de M. Bouju-Gavart. Elle lui en voulut de ne pas réaliser son désir. Un jour encore elle attendit. Mais elle brûlait d'une curiosité trop ardente et elle se dirigea vers la rue

verte, au domicile de son parrain. La présence de MmeBouju-Gavartla déconcerta. Elle n'avait pas réfléchi à cette rencontre, pourtant inévitable. Elle l'entendit qui disait :

— Je ne veux pas te gronder, petite, quoique ce soit bien mal de m'avoir oubliée si longtemps.

Et elle crut démêler une allusion clairvoyante dans l'intonation triste de cette phrase. Elle ne répondit pas.

Alors sa vieille amie l'interrogea sur ses occupations actuelles, sur sa santé, sur l'état de son ménage. Et elle répliquait au hasard, l'esprit envahi de pensées étrangères.

Cela l'intriguait, cette femme trompée.

C'était le premier être de cette sorte en face de qui les circonstances la mettaient, et elle l'observait attentivement, comme si elle eût espéré découvrir la cause de son abandon.

Pourquoi son mari la délaissait-il? Rien d'apparent ne justifiait cette offense. Il lui restait de sa beauté célèbre des traits alourdis, mais d'un charme pénétrant, et des yeux affables, dont les coins étoiles de rides augmentaient la douceur. Elle avait des attitudes nobles et une grande harmonie dans les gestes. Lucie la plaignit en songeant à l'ouvrière sans grâce que son parrain accompagnait quelques jours auparavant. Puis elle lui compara Mme Berchon,

et, là encore, guidée par une jalousie instinctive, elle estima que la gentillesse maniérée d'Henriette ne valait pas la distinction suprême de l'épouse.

Enfin, elle-même ne se posait-elle pas en rivale? Un remords l'eftleura, vite envolé. La conviction de sa supériorité lui donnait de l'assurance, et n'ayant exalté Mm>: Bouju-Gavart que pour mieux établir son propre triomphe, elle s'adjugea une force de séduction irrésistible. Elle eut l'impérieux besoin de revoir celui qui l'aimait, et elle dit :

— Votre mari se porte bien?

Au même moment, il entrait. Elle fut déçue ; elle se l'imaginait plus jeune el plus attrayant. En outre, il lit preuve d'une délicatesse dont l'excès déjoua les prévisions de Lucie. Rien dans ses allures n'indiqua le moindre trouble. Elle s'en alla, dépitée, incertaine.

Les Bouju-ilavart partirent pour Dieppe.

M1"' Chalmin, obligée d'attendre sa mère, s'ennuya de nouveau. Son humeur s'altéra. Robert en souffrit patiemment, attribuant cette crise à l'intolérable chaleur qui régnait en ville. Il la traitait comme une enfant gâtée, ce qui la mettait hors d'elle. Des querelles s'élevèrent, suivies de bouderies. Les derniers points par où leurs âmes se louchaient s'évanouirent.

Alors elle flâna dans les rues, de vitrine en

vitrine, fit des emplettes et détaillait le visage des commis qui la servaient.

Enfin, Robert ayant conduit ces dames et l'enfant au bord de la mer, elle recommença ses promenades avec « parrain ».

Elles furent longtemps moroses, M. Bouju- Gavart ne se départissant pas de sa réserve. Irritée, elle usa de coquetterie. Elle minaudait, le taquinait, et, s'autorisant de leur différence d'âge, s'asseyait sur ses genoux devant Mme Bouju-Gavart.

Elle n'aurait pu dire le but de ses efforts. Elle profitait de la diversion que le hasard fournissait à son désœuvrement, sans même soupçonner l'inconséquence de ses actes. Le mystère de l'amour l'attirait. Cet homme l'aimait-il vraiment? Etait-elle la source d'ivresses affolantes et d'angoisses cruelles? Elle l'interrogeait de ses yeux avides. Mais il demeurait impénétrable.

Elle acheta clandestinement un costume de bain. Robert ne lui permettant qu'une espèce de sac très ample, pourvu d'une large jupe, et qui l'emprisonnait des chevilles aux poignets. Et un matin, de bonne heure, elle se baigna devant parrain, moulée dans un maillot noir. L'étoffe collait à la chair comme une seconde peau. Les jambes, les bras, les épaules émergeaient de cette gaine sombre, étincelants de blancheur. Aucune ligne n'était interrompue,

aucune forme voilée. Au sortir de l'eau, il voulut la couvrir de son peignoir. Ses mains tremblaient. Il y dut renoncer.

Ils revinrent par la plage, le long de la mer. Et tout de suite il parla :

— Ce n'est pas bien, ce que tu fais, Lucie. Je n'ai rien à t'apprendre, puisque tu sais tout, et pourtant on dirait qu'il t'en faut davantage. Qu'as-lu besoin de mots, quand tous mes actes te révèlent mon secret? C'est de cela surtout que je souffre, de ton ignorance du mal et de ta méchante envie de le connaître. Eh bien, oui, je suis fou! Jamais une femme ne m'a remué comme toi, tu me bouleverses, tu m'effrayes...

Encore une fois il se tut. Il lui était impossible d'achever cette monstrueuse déclaration. Lucie fut près de lui crier : « Allez donc, cela m'amuse. » Et elle se serrait contre -.m compagnon, appuyait sa poitrine sur son bras et le tentait avec la fraîcheur de ses lèvres et de son visage souriant, levé vers lui.

Mais déjà il reprenait, changeant insensiblement la conversation :

— Tu entends, petite, pas une ne m'a remué comme toi. Et cependant j'en ai eu, et de nombreuses, des jolies et des laides, de celles qui se vendent et de cellos qui se donnent : j'en ai eu de toutes les classes, de la nôtre et de lapins vile, des dames et des pauvresses — car je Les

aime toutes, chez toutes il existe quelque chose à aimer, un coin d'àme ou un coin de corps...

Et, détraqué par la secousse qu'il avait subie, il glissa jusqu'aux plus sincères confidences.

Ce fut désormais le fond môme de leurs entretiens. Quand ils se trouvaient seuls, Lucie s'exclamait :

— Vite, parrain, une histoire!

11 racontait ses aventures, ses ruses, ses conquêtes, même ses échecs. Il dressait entre ses maîtresses de minutieux parallèles, les soumettait à un concours où entraient en ligne de compte leurs qualités et leurs imperfections, leurs tares et leurs mérites. Souvent exigeant des noms , elle se heurtait à un refus catégorique, et, l'imagination enfiévrée, elle se figurait reconnaître, à certains signes, telle dame de la société.

Ainsi peu à peu, sans intention, il désagrégea le bloc inconsistant de cultes et de respects qu'avaient formé chez Lucie l'austérité de sa mère, son enfance étriquée, sa claustration de jeune fille, son inexpérience de jeune femme subitement implantée dans un milieu supérieur au sien. Ses vénérations naïves s'écroulèrent, ses effrois se modérèrent. Inévitablement elle en vint à l'excès opposé et prit du monde une vision cruelle et factice.

Il lui narrait avec complaisance ses petites

canailleries de coureur. II citait en badinant des vierges séduites, des épouses débauchées, des ménages désunis. Il énumérait ses trahisons et ses férocités. Et elle en arrivait à considérer ces choses comme des faits naturels et fréquents, de glorieux exploits. Chaque jour s'effritait son rigorisme; chaque jour, ainsi que d'un édifice dont les pierres se disjoignent, se détachait d'elle une croyance ou un préjugé. Des parties de son être moral tombaient en poussière. Sa conscience pourrissait par places.

Cambrant les reins, dressant la tête, la moustache ffere, l'ancien commerçant étalait sa dépravation banale sur le ton pédant d'un homme à bonnes fortunes qui daigne professer :

— Les apparences, tout est là. Le monde nous juge, comme le passant juge la maison, d'après la façade. Que notre façade soit propre, peu lui importe le reste. Moi, c'est ma règle. En affaires j'ai été d'une probité scrupuleuse, car, là, le contrôle est aisé. J'ai gagné ma richesse honnêtement, laborieusement, j'ai donné à Mathilde le plus de bonheur possible et à mon fils les moyens de s'instruire. Donc ma tâche esl accomplie. Maintenant j'ai un faible, les femmes. Ce faible est répréberisible. Dois-je pour cela le supprimer? Qui en pâtit? Personne. Abus pourquoi nie priver? L'essentiel e>t de jouer serré et de ne pas faire de faux pas.

Elle s'insurgeait contre ces théories. Elle se croyait indignée. Elle l'était peut-être. Mais, malgré tout, cela s'infiltrait en elle, vivifiait dans son cerveau des cases endormies d'où rayonnaient des rêves qu'elle ne s'expliquait point. Son parrain bénéficiait de l'honorabilité qu'elle lui avait supposée jusqu'ici. Il gardait un prestige inaltérable et sesparoles prenaient une importance décisive. Elle le grondait, puis redevenant câline :

— Allons, encore une histoire ? Votre dernière passion?

Les après-midi, au Casino, assise sur la terrasse, avec sa mère et Mme Bouju-Gavart, elle appréciait d'un coup d'œil les promeneurs qui arpentaient l'asphalte. Aucun n'échappait à ses accusations perspicaces. Pour les femmes, surtout celles que flanquait un cavalier, elle était inexorable. Les maris trompés — et tous devaient l'être — déterminaient chez elle une hilarité choquante.

Deux ou trois jours par semaine, Robert venait se reposer. Lucie se montrait fort aimable. Elle éprouvait une joie singulière à revêtir devant lui le costume de bain en forme de sac qu'il affectionnait, ainsi qu'à s'occuper de l'enfant sans relâche, comme si c'était son habitude quotidienne.

Au retour de Dieppe, les Bouju-Gavart invi-

tèrent leurs*amis à Groisset et mirent une voiture au service de Chai min.

Après une absence de plusieurs années, consacrées à son volontariat et à ses études de droit à la Faculté de Gaen, leur fils Paul arrivait d'un voyage en Suisse. Il s'installa chez ses parents.

Grand, mince, les joues roses, le visage d'une finesse toute féminine, il passait pour beau garçon, profitant de la réputation que sa mère avait laissée. D'intelligence moyenne, d'esprit alerte, libéré de tout scrupule encombrant, il comptait s'inscrire au barreau de Rouen, s'amuser pendant son stage , puis se marier, devenir ambitieux et atteindre à quelque charge publique. Il traversait à cette époque une crise amoureuse qu'il appelait de la passion, et se décernait en conséquence une nature romanesque.

Sa présence fut pour Lucie un grand élément de distraction. Tout de suite se rétablit leur entente d'autrefois, sans calcul d'une part, sans coquetterie de l'autre. Amateur de canotage. Paul entraînait la jeune femme à de longues excursions en Seine. Et quand le soleil se couchait, ils revenaient paresseusement le long de la berge, les rames lentes, la parole facile.

A l'affût maintenant de ces questions, Lucie le fit bavarder sur ses maîtresses. Son premier secret divulgué, il lâcha tout, d'un Irait, livrant

les noms, comme un collégien à ses débuts. 11 termina d'un petit ton fat :

— Je m'arrête là. La dernière est mariée, et tu pourrais la rencontrer.

Quelques minutes suffirent à Lucie pour apprendre les amours de Paul et de Mme Ferville, femme d'un lieutenant d'infanterie en garnison à Caen.

Elle lui lança :

— Est-ce que tu l'as eue?

Il rougit, hésita, néanmoins n'eut pas le courage de mentir :

— Non, mais c'est tout comme, nous en sommes très loin, et elle m'a promis de se donner complètement cet hiver quand le régiment de son mari viendrait à Rouen. . .

Elle reprit :

— Où en ètes-vous?

Il se moqua d'elle :

— Gomment veux-tu que je te dise? Tu devrais deviner...

Et à mots couverts il essaya de lui indiquer le genre de leurs relations. Elle l'écoutait haletante, et conclut :

— C'est drôle, alors, que tu ne sois pas son amant !

Le soir, au dîner, en s'asseyant en face de son mari, entre son parrain et Paul, Lucie eut un petit rire intérieur qui dilata ses narines et

illumina sa figure. Ses fossettes se creusèrent, symptôme chez elle de contentement. Robert la félicita :

— Il t'est donc arrivé du bonheur?

Elle repartit :

— Non, mais je me porte bien, j'ai de la gaieté plein moi.

L'idée qu'elle recevait h la fois les confidences du père et du fils la ravissait. Elle les regardait alternativement, s'enquérait de leurs gestes, étudiait leurs façons de boire et de manger, enfin les mettait en concurrence l'un avec l'autre. Et elle les comparait également dans leurs maîtresses, selon l'image confuse qu'elle s'en forgeait, louant ou critiquant leurs choix, se représentant leurs attitudes et leurs procédés auprès d'elles. La possibilité d'une lutte entre eux la frappa. Ne se pouvait-il pas, en effet, qu'ils s'éprissent de la même femme? Si c'était moi! se dit-elle. Pourquoi non. Le père L'aimait déjà. La conquête du fils était aisée. Elle se divertit à la perspective de ce double amour dont elle serait l'objet.

Cette tâche l'absorba plusieurs jours. Elle fit subir à Paul les agaceries employées vis-à-vis de M. Bouju-Gavart. Elle lui dévoilait son ennui, se renversait au fond de la barque en des poses incommodes, et le provoquait par des frôlements de corps et des impudeurs tranquilles.

Elle échoua. Trop camarade avec elle, il ne s'aperçut point de son jeu. Sans s'obstiner, elle revint à parrain dont l'attachement lui fut d'autant plus précieux après la défaite essuyée. Leurs longues causeries recommencèrent.

Bientôt un nouvel attrait s'y ajouta. Un dimanche, la présence de Chalmin et de violentes averses contrariant leurs habitudes, à la première éclaircie, ils se rejoignirent, par un accord tacite, dans une allée voisine. S'exagérant le danger qu'ils affrontaient, ils accumulèrent les précautions, afin qu'on ne notât point leur absence simultanée.

Dès lors, à leurs rencontres les plus inoffensives, ils donnèrent des apparences de rendezvous dontils se délectaient. Lepremier, M. Bouju- Gavart s'esquivait. Lucie, sous prétexte de gagner sa chambre et de s'y reposer, quittait le salon, s'enveloppait d'une mantille, et courait à l'endroit désigné. Son cœur battait à grands coups.

Cette complicité effaça de leurs paroles tout vestige de retenue. Habilement questionné, M. Bouju-Gavart renseigna sa filleule sur certains points obscurs qui la tourmentaient en matière amoureuse. Ce fut un cours véritable qu'il entreprit. Gomme exemples, il citait les femmes qu'il avait possédées. Il les déshabillait, analysait leur tempérament, leurs tics, leurs

préférences, leurs dégoûts. Il lui divulgua les raffinements les plus pervers. Et ils remuaient en souriant toutes les polissonneries de l'alcôve. Leurs yeux brillaient. Ils recherchaient les mots obscènes.

Loin d'être assouvie, la curiosité de la jeune femme s'exaspéra. Lui, ses désirs le harcelaient. Elle l'écoutait avec une avidité si étrange et se défendait si mollement contre les menues caresses dont il l'obsédait, qu'il crut souvent le moment favorable à quelque tentative. Il s'en voulait d'hésiter. Cette proie lui semblait à portée de sa main, facile, consentante, peutêtre. Il n'osait pas.

— 11 n'y a que les fruits gâtés qui tombent, se disait-il; qui sait si celui-là est assez avancé!

Et, conscient cette fois de son influence malsaine, il s'écriait :

— Un amant, qu'importe! Ce qui arrête la femme, ce sont les préparatifs de la chute, la difficulté d'échapper aux surveillances qui l'entourent et surtout la peur du scandale. Enfermez une femme avec un homme qu'elle aime et qu'elle a jusqu'ici repoussé par honnêteté, si elle est assurée que nul ne connaîtra sa faute, elle succombera. L'adultère est un instinct qui se satisfait aussi fréquemment que les circonstances le permettent.

Le matin du départ, à leur dernier rendez-

vous, ils arpentaient une avenue sombre qui côtoyait la Seine, quand ils entendirent un bruit de pas et des voix qui s'approchaient. Ils se jetèrent bêtement dans le taillis. Chalmin et Paul passèrent en fumant.

Lucie se serrait contre son parrain, les joues blêmes, les bras crispés autour de son cou. Et elle resta longtemps ainsi, trop effrayée pour risquer un mouvement.

Alors il perdit la tête et la renversa. Elle s'abandonna, ne comprenant pas encore. Mais, au contact de ses lèvres sur ses lèvres, elle eut une révolte de tout son être, se dégagea et s'enfuit.

D'interminables jours se succédèrent. Lucie ne savait comment emplir le vide de sa vie. Elle flânait au lit jusqu'à l'heure du déjeuner, et se couchait tôt, s'épargnant ainsi la longueur dos soirs. Les travaux à l'aiguille, les soins du ménage, les livres l'horripilaient. Elle ne s'intéressait guère plus aux personnes. Sa mère, retenue par ses pratiques de piété, la voyait pou. Son fils ne réclamait son attention ni par sa santé aujourd'hui rétablie, ni par les gentillesses ordinairement inhérentes à son âge. Elle l'habillait mal et le laissait entièrement ;uix mains de la bonne.

Son entente avec Robert ae se démentait point. Elle lui gardait une sympathie mêlée de déférence. Leurs rapports consistaient à échanger durant les repas ce qu'ils avaient mutuellement appris de neuf sur les potins de la ville, et

à s'étreindre sans ardeur à des intervalles de plus en plus réguliers.

Toujours d'humeur ouverte, heureux en affaires, enchanté de son mariage, Ghalmin, peu observateur, ne se doutait nullement de l'ennui qui rongeait sa femme. Quant à parrain, il avait annoncé son intention de passer à Croisset une partie de l'hiver.

Seules les visites de Paul rompaient de temps à autre les monotones après-midi de la jeune femme. Il la tenait au courant de sa liaison avec Mme Ferville, installée à Rouen ainsi que son mari . Cette intrigue passionnait Lucie comme un roman véritable dont elle suivait, palpitante, les difficultés et les progrès. Elle aspirait au dénouement autant que Paul. Elle le réconfortait.

— Ne crains rien, toutes elles y passent. Il suffit de patienter.

Au mois de décembre, les Lefresne donnèrent leur bal. Cette fête réunissait tous les ans, dans un vaste hôtel de la rue Duguay-Trouin, l'élite de la société rouennaise. M. et Mme Ferville furent invités. Aussitôt Paul combina une rencontre entre les deux femmes.

A onze heures, Lucie fit son entrée au bras de Chalmin. La foule était si compacte que des couples dansaient dans le vestibule, sorte de hall à colonnades, d'où partait un double escalier de pierre.

A la porte du grand salon, ils saluèrent M. Lefresne, un gros homme tout rose, sans cheveux ni sourcils, et Mme Lefresne, une petite vieille, ridée, sourde, qui répondait aux arrivants, quel que fût le sens de leurs paroles : « Vous êtes trop aimable. »

La musique cessa. Les invités se séparèrent en deux groupes distincts : d'un coté ces dames, toutes assises, au second rang les mères, au premier les filles, — de l'autre les hommes, répandus un peu partout, au seuil des portes, sur les marches de l'escalier. Les deux groupes ne fusionnaient qu'aux premières mesures de l'orchestre. Ces messieurs se précipitaient alors vers ces dames, les entraînaient, pivotaient autour d'elles, puis les ramenaient à leurs places.

La plupart des jeunes gens ne dansaient point, soit par pose, soit par timidité. Ils contemplaient d'un air dédaigneux les débutants, tourbillonneurs a liai rrs qui s'épongeaient d'une main et de l'autre compulsaient leur carnet de bal. A ce noyau de cavaliers s'adjoignaient les militaires et quelques vieux qui professaient la valse à trois temps.

Robert cherchai! à caser sa femme quand Paul survint. Une mazurka commençait. Il offrit son bras à la jeune femme, et tout de suite sa joie éclata :

— Ça \ est '.

— Quoi? fit-elle.

— Eh bien, je l'ai eue, tantôt!

Elle s'épanouit :

— Ah! enfin, ce n'est pas malheureux.

Il dut lui retracer scrupuleusement les détails de l'entrevue, et elle demanda :

— Est-elle ici?

— Oui, tiens, là-bas, cette brune en bleu.

— Quelle chance, juste à côté de Mme Lassalle, je vais me mettre entre elles.

La danse finie, Paul avança une chaise, puis se mit à causer alternativement avec Lucie et sa maîtresse. La présentation eut lieu.

La sympathie fut spontanée, une de ces sympathies de femmes qui jaillissent sans raison et qui se changent en une brûlante amitié après une heure de babillage. On se promit d'échanger des visites.

Cependant les domestiques servaient un premier souper, du chocolat, du bouillon, des sandwich, du Champagne. La masse des hommes se resserra, s'installa dans le vestibule, et ils buvaient en lançant de grosses plaisanteries.

Quelques-uns s'aventurèrent parmi les dames, des maris surtout, et deux ou trois élégants qui se piquaient de cultiver les salons parisiens et d'en connaître les habitudes.

Georges Lemercier fut de ce nombre. Son vi-

sage mâle* et superbe, sa noble prestance, ses grands yeux noirs, sa barbe blonde et soyeuse lui valaient une admiration générale. Amené par Paul et par Chalmin, il s'assit auprès de Lucie et de Mmc Ferville. Elles étaient jolies. Il fit des frais. Leur petit coin fut très animé. Autour d'eux, l'assistance muette et ennuyée les regardait avec envie.

M"'e Ferville montrait une verve étourdissante. En butte aux attaques des trois messieurs, elle leur tenait tête victorieusement. Cet aplomb stupéfiait Lucie. Elle examinait sa voisine comme un être à part, extraordinaire.

Donc cette femme, quelques heures auparavant, s'était donnée. En une minute elle avait renié tout un passé de sagesse, commis l'acte irréparable, couché avec un autre que son mari (Lucie prononça le mot tout bas) et rien n'indiquait sa honte. Elle riait. Elle plaisantait. Le lieutenant Ferville s'approcha, et L'épouse ne rougit point. Elle n'eut pas un geste d'effroi. Plusieurs fois même, Lucie surprit son regard qui se posait sur Paul, doucement, affectueusement, et ce regard la troublait, elle, plus que l'amant.

Les hommages de Lemercler interrompirent ses réflexions. Réputé pour ses succès, il se croyait astreint, avec toutes les femmes, à un

commencement de cour. Il débitait d'ailleurs ses galanteries d'une voix agréable, et sans jamais tomber dans la fadeur.

Lucie, flattée, le trouva d'une séduction imcomparable. Il obtint d'elle le cotillon, et en outre elle décida son mari à rester au souper que M. Lefresne offrait à une trentaine d'invités, prévenus à l'oreille.

Lemercier ne la quitta pas. Il lui glissait d'adroits compliments qui l'atteignaient au plus profond de son orgueil. Certains lui procuraient un frisson comme une caresse. « Il est fou de moi », pensa-t-elle naïvement. Cette conviction la rendit provocante. Aux figures de cotillon, elle le choisissait entre tous. En dansant elle se pressait contre lui et appuyait sa joue sur son épaule. A table, leurs genoux se touchèrent sans qu'elle ôtât le sien trop vivement. Et elle se penchait sur son voisin en faisant bâiller son corsage,

Très ému, la parole hésitante, Lemercier s'enquit de ses promenades favorites et des rues où l'on risquait de la rencontrer.

— Chaque jour, après mon déjeuner, je descends le boulevard, répondit-elle hardiment.

Il s'inclina.

— Je vous remercie.

Le bal terminé, en voiture, Lucie se coula entre les bras de Chalmin et lui tendit ses le-

vres. Puis dans leur chambre, elle le pria d'une voix câline :

— Délace-moi, veux-tu ?

Il obéit, mais feignant de ne point comprendre, il dit :

— Mon Dieu, que je suis fatigué !

Le jour suivant, elle sortit à deux heures. Au coin de la Préfecture, elle aperçut Lemercierqui la salua respectueusement et gagna l'autre trottoir. Ils marchèrent. Au bas du boulevard, il franchit la chaussée, revint sur ses pas et la salua de nouveau.

A peine chez elle, elle eut la visite de Mme Ferville. Dix minutes après, Paul arrivait. Elle sourit de ce hasard, et ne s'offusqua pas du rôle qu'on lui imposait. Même elle les laissa seuls un instant pour commander du thé et des gâteaux.

Désormais, les deux amants profitèrent de cette hospitalité commode. On convint de n'en rien dire à Chalmin. Devant elle, ils ne se contraignaient guère et s'embrassaient à tout propos. D'un coup d'œil Paul lui enjoignait de se retirer, ce qu'elle accomplissait avec un tact infini. Un jour, elle les retrouva si embarrassés, M"'c Ferville était si peu naturelle, ses cheveux si défrisés, qu'elle ne put douter de leur conduite.

Alors elle prolongea ses absences. Elle s'a!-

tardait à chercher dans la salle des bibelots qui n'existaient point, — ou bien s'asseyait, et songeait à ce qui se passait auprès d'elle.

Souvent elle colla son oreille contre la serrure. Elle ne distinguait rien. Et elle s'imaginait des enlacements éperdus, des choses fantastiques et mystérieuses auxquelles son mari ne l'avait pas initiée. Pour les avertir de sa venue, elle toussait et remuait des chaises. Dès sa rentrée elle les étudiait avidement. Le moindre indice la satisfaisait. Elle regrettait au contraire sa complicité, quand leur maintien dénotait une sagesse irréprochable.

Le mardi-gras, Paul proposa une partie au restaurant. Elles acceptèrent. Il courut retenir un cabinet à l'hôtel de Beauvais. Ces dames montèrent en « citadine ».

Peletonnée au fond de la voiture, la main crispée au rideau bleu qui cachait la vitre, Lucie riait d'un rire saccadé dont ses nerfs souffraient. Elle avait peur. Dehors il gelait. Une couche de verglas couvrait le pavé. Elle s'écria :

— Si le cheval tombait, dites donc, un accident, un attroupement...

Et elle ajouta, presque tremblante :

— Ah! c'est délicieux, cette crainte!

Le fiacre s'arrêta. Paul les attendait. Il les mena dans une petite pièce où flambait un joli feu clair. Un canapé en velours rouge l'ornait.

Une assiette do pâtisseries, du vin blanc et des liqueurs étaient servis. Ils goûtèrent. Puis Paul s'assit, attira Mme Ferville sur ses genoux et ils se caressèrent en toute liberté.

Lucie les regardait curieusement. Il avait enlevé la broche qui fermait le corsage de sa maîtresse et, suivant les contours du cou, il la baisait, à baisers lents et à peine appuyés.

— Ça te donne envie? dit-il à Mmc Chalmin.

— Dame, fit-elle, ce n'est pas drôle.

Il se leva :

— Allons, j'ai pitié de toi. Mais vrai, il nous manque un quatrième. Dorénavant, j'amènerai quelqu'un.

Elle frémit.

— Surtout qu'il soit beau garçon.

Ils burent de la chartreuse.

— A les amours futures! s'écria le jeune homme.

Elle répondit : « Pourquoi pas?

Et, tendant son verre, elle trinqua.

Un peu lancé, Paul saisit la taille de Mmc Ferville. Leurs bouches s'agrippèrent, et soudain, ouvrant une porte, ils disparurent.

Elle fut stupéfaite de ce dénouement. lue panique la jeta sur le verrou, qu'elle poussa d'un coup sec. Puis, recouvrant son sang-froid, elle sourit de sa frayeur. Aucun danger ne la

menaçait. Rassurée, elle arrangea les coussins du divan et s'étendit.

Aussitôt, la phrase de Paul retentit à son oreille : « Tl nous manque un quatrième »... et elle s'avoua qu'en effet c'eût été plus complet. Ce désir l'étonna elle-même. Quel plaisir personnel lui eût apporté la présence de cet être? Seuls tous deux, qu'auraient-ils dit? qu'auraient-ils fait? Elle tâcha de se figurer leurs attitudes respectives. Lui, certes, se fût mis à genoux, et la voix suppliante, il eût imploré ses mains, ses lèvres, des coins de sa chair. Délicatement il eût tenté de dégrafer sa robe et d'endormir sa pudeur par des mots et par des gestes doux. Mais, elle, se serait-elle défendue?

Alors, pour la première fois , l'idée d'un amant, trop confuse jusqu'ici pour qu'elle eût à l'envisager, se présenta d'une façon précise à son esprit.

Elle ne s'en indigna pas. L'idée tombait dans son cerveau, comme dans un terrain merveilleusement préparé. Elle y germa spontanément, grandit et se développa sans efforts. Aucun sentiment opposé ne la contraria.

Tout de suite, une foule d'excuses assiégèrent Lucie, comme si elle fût déjà coupable. Elle se rappela les révélations de Mma Berchon sur la société rouennaise, ces racontars auxquels l'opinion expérimentée de parrain devait donner

du poids. Toutes les femmes n'avaient-elles pas des amants? Pourquoi seule ferait-elle exception?

Elle invoqua l'exemple de Mme Ferville. La maîtresse de Paul semblait heureuse, malgré sa faute. Nul ne la soupçonnait. Qui l'empêcherait, elle, d'employer la même habileté, et de garder l'estime du monde?

Elle se leva ei marcha vers la fenêtre. Des gens passaient. Et Lucie se demanda :

— S'il me fallait choisir parmi eux, pour qui me déciderais-je?

Le premier fut trop vieux, le second trop misérable, les autres trop laids, ou trop gras, ou trop maigres. Elle conclut :

— Ce n'est pas si facile que l'on croit...

Le souvenir de Le mercier la traversa. Ils continuaient régulièrement leurs promenades parallèles et se saluaient avec un sourire affable. Mais les choses en restaient là. soit qu'il n'osât l'aborder, soit qu'il craignit une rebuffade. Souvent Lucie s'en était irritée. Aujourd'hui, cette froideur la désola. Elle souhaita qu'il fût près d'elle. Et elle sentit que si son vœu se réalisait. elle en concevrait une grande joie.

Cette certitude jota une lueur soudaine sur ses pensées. « Je l'aime peut-être ! » murmura-

t-cllc.

Ses etforts cl ses ruses pour ne poinl faiblir

au rendez-vous quotidien, son émoi quand il débouchait au coin du boulevard, l'impression bonne et chaude qu'elle conservait ensuite, tout cela ne témoignait-il pas d'un amour naissant?

Mme Ferville et Paul revinrent. Ils étaient graves et las. Leur physionomie exprimait une gratitude immense. Leurs yeux et leurs doigts se mêlaient. Ils parlaient d'un ton recueilli. On s'en alla, à pied, par des rues obscures. Puis Lucie ralentit le pas, les deux autres marchèrent devant elle, enlacés et tendres. Et elle envia leur bonheur.

Le lendemain, elle soigna sa mise, se coiffa d'un chapeau qui lui seyait, et partit à la conquête de Lemercier, déterminée à quelque œillade ou à quelque signe qui l'encourageât. Elle ne savait guère ce qu'il en adviendrait, elle ne prévoyait pas les actes successifs où la réduirait l'exécution de son projet. Elle voulait du nouveau, et elle s'avançait crânement comme on va vers un péril que l'on a souhaité.

Vains préparatifs, Lemercier ne parut pas. Elle s'entêta plusieurs jours, parcourut la ville, mais ne put le retrouver.

Alors elle se crut un chagrin sincère. Elle s'enferma, pria Paul d'interrompre ses rendezvous, eut des maux de tête qui la dispensèrent de causer avec son mari, et se construisit une

petite souffrance d'amour qui l'occupa Jurant une semaine.

La désillusion terminée, elle s'ennuya.

Mme Ferville et Paul avaient contracté d'autres habitudes. Elle perdait ainsi sa principale distraction.

Le dédain de l'homme qu'elle avait distingué la déroutait. Elle eut moins de foi dans la puissance de sa beauté. Une période d'abattement suivit son exaltation. Un mois s'écoula, morne. Elle lit ses visites du jour de l'an, mais négligea celles qui l'importunaient. De nombreuses dames se froissèrent. Les Lassalle offrirent un dîner où les Chalmin ne furent pas conviés. Robert en apprit la cause par des amis communs et reprocha durement à Lucie son impolitesse. Vexée, elle s'emporta :

— Si tu crois que je vais mendier les invitations de ces créatures-là ! Ce n'est pas un si beau monde, et c'est vraiment drùle que ce soit mon mari qui m'y pousse.

Il insinua :

— C'est à M'"" Lassalle que tu fais allusion !

— Parbleu! s'écria-t-elle, il n'y a pas de calomnie à prétendre que sa dernière 6Ue n'est pas de M. Lassalle. La chose est publique.

Après un arrêt, elle reprit d'un air entendu :

— Du reste, toutes les femmes Boni pareilles, sauf les vilaines. El lu devrais savoir plus

la tienne, qui n'est pas ma], de se conduire comme les plus laides.

Il sourit et, la baisant au front, lui dit affectueusement :

— Toi, tu es une honnête petite femme, et tu le seras toujours.

Cet excès de confiance la mortifia. Toujours ? Elle serait toujours fidèle à son mari ? Elle ne connaîtrait qu'un homme, qu'une façon d'aimer, qu'une étreinte ? S'il existait des voluptés meilleures, elle les ignorerait, toujours ?

Robert s'habillait. De son lit elle le regarda, avec une attention malveillante. Elle ne découvrit rien à critiquer. Il ne manquait ni d'élégance, ni de désinvolture. Mais elle lui en voulut d'être justement celui-là seul qui pût la posséder. Pourquoi pas un autre? Pourquoi pas le premier qui lui plût? Et fermant les yeux, elle tâcha de le voir, cet autre, de deviner ses paroles, sa manière d'agir avec elle, de la déshabiller, de la câliner, tous ces détails de l'intimité amoureuse, qui la tourmentaient par-dessus tout.

Chalmin parti, elle sauta à terre, et courut à sa glace. L'admiration absolue qu'elle s'accordait lui montra, là encore, l'insuffisance d'un homme. Elle se contemplait émerveillée, jamais lasse de ce spectacle. Quelle œuvre d'art inspireraitvson corps à un peintre ou à un statuaire!

Et elle se jugea soudain criminelle de dérober au monde un tel idéal de perfection. « Une femme comme moi, se dit-elle, devrait marcher toute nue. »

Les éloges qu'elle pouvait à peine arracher à Robert lui firent hausser les épaules. Ce qu'il lui fallait, c'était l'enthousiasme des foules. Elle souleva le rideau de sa fenêtre, au risque d'être aperçue. Puisse recouchant, elle bâtit des rêves où des hommes, éblouis de sa splendeur, s'agenouillaient devant elle, les mains jointes, et balbutiaient leur extase, en des hymnes d'adoration.

Dès lors, son caractère se modifia, Robert dut supporter des mauvaises humeurs inexplicables. Il ne prononçait pas un mot qu'elle ne le contredît. Elle lui infligea des querelles à propos de bêtises, et le boudait ensuite comme s'il eût été fautif. Elle rudoyait les domestiques. Il n'était point de jour qu'on ne l'entendit crier dans la maison.

Elle fut vraiment malheureuse, moins d'une souffrance déterminée que d'une absence de joies. Quelque chose lui manquait. Sans vouloir préciser vis-à-vis d'elle-même la nature de ces joies auxquelles elle aspirait, elle en sentait le besoin. Et ce besoin grandissait, devenait une impérieuse nécessité. Elle finit par se l'avouer, elle souhaitait ardemment une aventure quel-

conque. Son intrigue inachevée avec Georges Lemercier ne le prouvait-il pas d'une façon péremptoire?

Elle évitait de songer à la possibilité d'un amant, et par une hypocrisie inconsciente, elle appelait soif d'aventure l'irrésistible force qui l'entraînait vers la chute. Elle demandait à se distraire. La vie est triste, fade. Il faut l'agrémenter. Ne pouvait-elle trouver, sans faillir, un remède à son mal ?

Son corps aussi la tourmentait. Elle avait un gros chagrin à le voir si joli : « A quoi me sert d'être bien faite? se dit-elle, je n'en jouis pas davantage que si j'étais vilaine et difforme. » Et elle eut des remords envers sa chair, comme envers quelqu'un auquel on refuse les satisfactions qu'il mérite.

Le dénouement approchait. Le premier homme qui l'eût sollicitée, l'aurait prise avec autant d'aisance que Ton prend une fille. Elle ne possédait aucune arme pour se défendre contre l'attaque. L'instinctive perversité de son tempérament, les théories de parrain, les exemples pernicieux, l'ennui, la curiosité, avaient accompli leur œuvre dissolvante. Elle ne pouvait se rattacher à rien, nia son mari aveugle et trop honnête, ni à sa mère trop indifférente, ni à son fils qu'elle n'aimait pas suffisamment, ni à de fermes principes religieux ou moraux.

Le vice» l'attendait comme un fiancé, comme un maître auquel il faut obéir. Elle était condamnée à l'adultère, et elle ne pouvait pas plus échapper à son destin que ne peut échapper à la mort le criminel désigné par la justice humaine. Elle entrerait fatalement dans l'innombrable tourbe des coupables et des menteuses, comme elles, sans doute, ballottée d'amour en amour, comme elles abreuvée d'opprobres et de honte, comme elles promise à d'âpres voluptés et à d'inexprimables écœurements.

Aucun homme cependant ne se présentait.

Alors ce fut elle qui chercha.

Elle chercha parmi les amis que Robert amenait aux repas, elle arborait des peignoirs qui plaquaient ses formes, et comme on s'étonnait de son indiilérence au froid, elle déclarait :

— Et je n'ai que cela sur moi: au-dessous de la flanelle, c'est la peau.

On ne comprit pas ses avances.

Elle chercha autour d'elle, parmi ses relations, au théâtre, au bal. Elle quêtait les hommages, orgueilleuse, confiante de sa valeur el du bonheur dont elle disposait. Elle adopta -les mises excentriques et des allures évaporée s, et copia M"" Berchon, sans atteindre à son bon goût. Avisait-elle un monsieur bien mis, d'aspect convenable, elle avait une envie folle de lui saisir le bras, de l'attirer n'importe

où, et de lui crier, en arrachant son corsage : — Tenez, regardez, qu'en dites- vous?

Elle avait un renom de vertu trop solide pour

qu'on pensât seulement à lever les yeux sur

elle. Nul ne la remarqua.

Elle chercha dehors, en pleine rue.

Page 1