‹ Une femmeChapitre 3 sur 4 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Au balcon d'une villa rose, à l'extrémité de la promenade des Anglais, Mme Chalmin reposait sur une chaise longue. Une large ombrelle de coutil blanc et rouge, fixée à un bâton de fer, se déployait au-dessus d'elle. Une couverture cachait ses jambes. Un châle lui enveloppait les épaules.

Ses yeux apprenaient le paysage. A droite le cap d'Antibes ceignait l'horizon. A gauche la Promenade et le quai du Midi s'arrondissaient, suivant la courbe des rives. Puis s'étageaient le vieux Nice, la butte isolée du Château, la côte de Villefranche et, par derrière, les montagnes.

En face d'elle, le golfe, si joliment appelé la Baie des Anges, la grande mer, si monotone et si lassante pour qui la connaît, si prestigieuse aux premières visions.

L'eau bleue dormait sous le ciel à peine plus pâle. Aucun souffle n'en faisait palpiter la surface. Elle ne respirait pas. On la sentait paresseuse, flâneuse, incapable de révolte et de méchanceté comme les océans, ces mâles qui se cabrent, rugissent et engloutissent. On l'eût crue morte plutôt. Et de cette impassibilité naissait une paix infinie, la paix de ces contrées qui vous sature lame, et la détend comme un bain réparateur.

Lucie s'efforçait d'admirer. A voix basse elle répétait : « C'est magnifique. » Les détails surtout la subjuguaient. Une petite barque blanche tachetait la merau loin, et elle s'étonnait qu'elle changeât de place, bien qu'en apparence immobile.

Mais les arbres captivaient son attention. Ils diffèrent tellement de ceux que l'on contemple d'ordinaire! Un eucalyptus se dressai I à quelque distance, énorme, imposant, d'un vert sombre, les feuilles en forme de larmes. Son tronc s'écaillait, comme un écorché dont on délarho des bandes de peau. Tout proche, un morceau de jardin montrait un échantillon des diverses essences exotiques. De frêle bambous titubaient les uns contre les autres. Au bout de sa haute tige un yucca perchait sa trie de loup aux cheveux épandus. Un alors gigantesque, d'une symétrie de candélabre, hérissait ses feuilles

dures et piquantes, bordées d'un liséré jaune. Un misérable cactus, la plante-paria, vilain, terrifiant, pitoyable, se tordait à terre comme un supplicié.

Partout fusaient ou s'élargissaient des palmiers de toutes sortes. Devant elle, sur l'allée, ils alternaient avec des arbres étranges, récemment étêtés, entièrement nus, à silhouette de monstre mythologique. Du sommet même du tronc, un tronc velouté, couleur loutre, s'échappaient en gesticulant d'innombrables bras, pareils à des tentacules de pieuvre, des bras biscornus, tortueux, dénués de main, mais terminéspar de petits doigts trapus et sans phalanges.

La voix de sa mère la tira de sa torpeur. Mme Ramel rangeait la chambre et vidait les malles en compagnie de la bonne. Elle cria :

— Tu n'as pas froid, Lucie?

— Oh! non, maman, le soleil est brûlant, et puis l'air est délicieux.

Elle le humait à grandes aspirations, cet air du Midi, d'un goût si spécial, d'une odeur si fraîche, cet air qui semble l'haleine de la mer, et qui mêle à la brise du large les parfums cueillis aux citronniers et aux orangers. Elle le buvait comme un breuvage dont le gosier se réjouit. Elle en emplissait sa poitrine malade. Elle s'en lavait le visage. Elle en humectait ses membres las. Elle dit à sa mère :

— C'est drôle, l'air, ici, quand on ouvre la bouche, il en vient plus qu'ailleurs, et puis il vous rend léger, il dégonfle les paupières, il débouche les pores de la peau.

Soudain, dehors, elle aperçut son mari et son fils, plantés devant le trottoir opposé, en quête de son regard. Ils portaient des fleurs, des bottes de fleurs. Elle les trouva gentils, tous deux. Elle sourit et leur envoya des baisers de sa main maigre et pâle.

Robert s'assit auprès d'elle, et l'embrassant :

— Comment vas-tu, chère petite?

Elle répondit gaiement :

— Très bien, je t'assure.

Il reprit :

— Plus de douleurs?

— Pas du tout, c'est fini.

— Hélas! prononça-t-il, quand seras-tu guérie? Tu le mérites. Tu as souffert plus qu'on ne devrait souffrir.

Ses yeux se mouillèrent. Il pressa tendrement entre ses mains les tempes de sa femme et dit en tremblant :

— Pauvre, pauvre bébé.

Son émotion gagna Lucie. Elle vit sa mère qui la contemplait avec tristesse, elle vit l'enfant, silencieux, qui la fixait de ses prunelles songeuses. Et un bien-être ineffable la pénétra. Comme elle élail aimée! Une atmosphère chaude

flottait autour d'elle. Elle savait que ses moindres plaintes éveillaient un écho compatissant et que ses cris douloureux déchiraient des cœurs. Et ce lui était très doux, cette sympathie anxieuse.

Elle se pencha vers Robert et murmura :

— Tu es bon, et je t'aime bien.

Il se leva rapidement.

— Dieu me pardonne, nous allons pleurer... A propos, Lucie, le docteur qu'on nous a recommandé doit passer ce matin. J'en arrive.

S'adossant à la balustrade, il interrogea :

— Cela te plaît-il, ce chalet? J'ai eu assez de mal à le dénicher! Heureusement que je vous avais devancées de trois jours. Tout est plein de ce côté.

On sonna. C'était le docteur. Lucie rentra, soutenue par sa mère et son mari.

Ils expliquèrent qu'à la suite d'une péritonite, compliquée des phénomènes morbides les plus alarmants, une pleurésie, en déplaçant le siège du mal, avait sauvé la jeune femme. La convalescence, longue, pénible, accidentée de rechutes et d'infirmités, avait exigé cinq mois de chambre, après lesquels les médecins ordonnèrent le Midi pour achever la guérison.

Le docteur visita Lucie, l'ausculta, ne découvrit rien d'anormal. Les conséquences du voyage nécessitaient cependant un repos d'une

ou deux semaines. Plus tard, de grands ménagements seraient indispensables.

— Je vous obéirai, docteur, promit-elle, j'ai si hâte de me remettre.

Huit jours après, Chalmin, réclamé par ses affaires, boucla sa valise. Ce départ affligea Lucie. Elle gémit :

— Comme je vais m'ennuyer sans toi!

Ces mots le ravirent. L'état critique de sa femme avait opéré entre eux un rapprochement dont il savourait les manifestations.

Elle le fit approcher et tout bas :

— C'est la première fois que nous serons séparés si longtemps, tu seras sage?

Il pouffa de rire. Elle eut une moue comique :

— Ah! je ne t'en voudrais pas, ce n'est pas drôle une femme comme moi. à ton âge. Mais, vois-tu, je serais trop malheureuse si j'apprenais que tu m'as trompée.

Elle disait cela sincèrement, avec une angoisse réelle, du plus profond de son âme etfrayée d'une telle perspective.

La lin de l'automne s'écoula dans l'isolement et la tranquillité. Le temps fut favorable. Dès le matin, Lucie se transportait sur le balcon. Elle y déjeunait et ne s'enfermait qu'au coucher du soleil. Mme Ramel menait L'enfant à un pensionnat, puis accomplissait ses dévotions. Et Lucie demeurait seule.

Elle ne s'en plaignait pas. Toute conversation prolongée l'abattait. Elle exécuta des travaux au crochet et tricota pour les indigents. Un cabinet de lecture lui fournit des livres. Elle choisissait les histoires de cape et d'épée et les drames de feuilleton. Les romans l'ennuyaient. L'adultère est leur unique base, sujet qui lui agréait peu.

Mais le plus souvent le tricot ou le volume s'échappait de ses mains. Et des souvenirs glissaient devant son esprit comme des tableaux fugitifs.

Rarement ils remontaient au delà de sa maladie. Il lui eût fallu trop d'efforts pour s'introduire dans son passé, cette forêt de broussailles et de ténèbres, inaccessible aux explorations. A peine osait-elle s'appesantir sur les détails de son avortement. Mais elle évoquait les périls qui en avaient résulté.

Ces souvenirs ne se composaient cependant que de douleurs revécues. Elle se rappelait le grand frisson initial, où elle se croyait prise par le crâne et secouée ainsi qu'un squelette. Ses doigts, ses pieds, ses oreilles se congelaient, sa langue se changeait en un morceau de glace, une langue dure, effilée, rêche comme celle d'un perroquet. Son haleine même, en s'exhalant, lui emplissait la bouche d'un air froid. Un fer rouge s'enfonçait en ses entrailles. On lui arra-

chait les reins. Le poids des couvertures était intolérable. L'effort pour tousser ou éternuer la martyrisait.

Elle se remémorait aussi les affres d'une soif aride et d'une faim vorace qu'une gorgée de bouillon assouvissait, et le gonflement monstrueux de son ventre, et ses joues creuses, ses yeux caves, son nez amoindri.

Une fois ayant surpris le mot « pleurésie » articulé près d'elle, elle se disait très calmement : « Je vais mourir. » Cependant, l'épouvantable douleur s'apaisait comme par miracle. Mais une autre, moins forte, lui comprimait la poitrine. Elle étouffait.

Et les interminables mois commencèrent d'une convalescence fastidieuse. Chaque période d'amélioration aboutissait à une période de malaise, à l'une de ces infinies misères sexuelles de la femme, blessée au plus intime de son être. Des semaines entières, elle restait dans son lit, couchée, immobile comme un cadavre, comptant les moulures de la corniche, au plafond.

A ce moment, plus encore qu'au début de la maladie où le dévouement était naturel, elle constata l'affection inquiète de son mari. Il s'asseyait en soupirant :

— Je n'ai rien à faire, aujourd'hui; si tu le permets, je te tiendrai compagnie.

Durant toute une journée, il ne bougeait pas,

supportant la lourde chaleur et les acres relents de la pièce close. Ils ne parlaient guère tous deux. Lui, la regardait de son regard bon. Et Lucie voyait sur son visage mobile le reflet de ses propres souffrances.

Aujourd'hui, c'était fini, l'ère des dures épreuves. Dès son arrivée à Nice, elle eut la certitude d'une guérison prochaine. Elle se conforma passivement aux ordres du médecin. Nulle hâte ne la pressait de sortir. Elle se contentait de vivre, elle qui avait cru mourir, et de vivre dans des conditions normales, sans tare physique, sans blessure irrémédiable.

Et la sensation de la vie, peu à peu, grondait en elle, comme une source prête à jaillir, non de la vie passée, énervante et fébrile, mais d'une vie végétative ou mécanique, la vie de ses organes en pleine fonction, de ses poumons au jeu régulier, de ses membres susceptibles de se mouvoir. Elle n'enviait pas ainsi qu'à Rouen les gens qui s'agitaient sous ses fenêtres. Bientôt elle marcherait comme eux, elle choisirait comme eux la place où il lui conviendrait de s'arrêter, et l'espace de terrain qu'il lui siérait de parcourir. Elle serait une personne comme une autre, pourvue de jambes souples, de reins solides, d'une santé résistante. Cet avenir lui paraissait le bonheur, et l'espérance de ce bonheur lui suffisait.

A la fin de décembre, elle eut l'autorisation d'essayer ses forces. Elle n'en profita point encore, réservant à son mari la joie de guider ses premiers pas.

Elle pensait souvent à lui. C'étaient des pensées amicales où il s'érigeait en être excellent, intelligent, de figure avenante et de caractère facile. Toute son existence se déroulerait auprès de cet homme que la loi faisait le maître de sa destinée, que leur sympathie mutuelle et leurs goûts communs rendaient un agréable compagnon. Et elle se félicitait que ce fût lui, et non pas un autre, à qui le hasard l'eût décernée. Ils s'écrivaient des lettres touchantes.

Elle se para coquettement pour le recevoir. Au bruit de son arrivée, les battements de son cœur s'accélérèrent. Un aftlux de sang colora ses pommettes.

Ils s'embrassèrent d'une étreinte cordiale Puis, se reculant, ils s'examinèrent. Enfin Lucie déclama :

— Je craignais de ne jamais te revoir.

Elle le questionna longuement sur sa conduite, sur ses affaires commerciales, sur ses fréquentations, sur l'emploi de ses soirées. Ils s'entretinrent jusqu'à minuit.

Le lendemain s'etfectua le grand événement. Ils l'enjolivèrent, par un accord spontané, d'exquis enfantillages. Kobert mit son bras sous le

bras de Lucie. Lucie ôta son gant et posa sa main nue dans la main de Robert. Ils s'avançaient à petits pas, sur le sable fin de l'allée.

— Appuie-toi bien, Lucie, disait-il.

Elle disait :

— Robert, soutiens-moi bien.

Autour d'eux gambadait leur fils.

La prudence voulait une halte. Ils s'assirent sur un banc. Après une minute de contemplation, Mme Chalmin prononça :

— Comme le bleu du ciel rend la mer bleue ! Il rectifia :

— Non chérie, c'est le bleu de la mer qui rend le ciel bleu.

— Bah! conclut-elle, pourquoi serait-ce l'eau qui est bleue et non pas l'air?

Il sourit avec indulgence. Ils se turent.

Du côté du Var, des maisons ponctuaient la rive de taches blanches. Le cap Ferrât, à gauche, s'allongeait comme une bête accroupie. L'immensité était déserte, inanimée. La mer expirait à leurs pieds, en ondulations molles et silencieuses. Quelle poésie ! Il murmura :

— Te souviens-tu de notre coucher de soleil à Locmariaquer?

Elle riposta :

— Et toi, te souviens-tu de notre clair de lune à RoskofY ?

Leurs mains se cherchèrent.

Les jours suivants, la plaie tomba. Chalmin vaguait à travers la maison. La santé de sa femme ne le tourmentant plus, il enrageait que le temps lui défendît de visiter les environs. Son aspect désœuvré agaça Lucie. Us n'avaient plus rien à se dire. Ils s'ennuyèrent beaucoup ensemble.

Mais à peine seule, elle lui restitua tout son prestige. Laissant dans l'ombre les impressions mauvaises, elle mit en lumière les heures d'épanchement où leurs êtres vibraient à l'unisson.

Quelques semaines achevèrent de rétablir Mme Chalmin. Le docteur lui donna sa liberté. Avant le déjeuner, elle arpentait la promenade ; l'après-midi, elle écoutait avec sa mère la musique au square municipal, puis elles allaient s'asseoir au jardin d'hiver du Casino. Elles firent aussi de nombreuses excursions en voiture.

Et l'hiver fuyait. Rien maintenant ne dill'érenciait Lucie des personnes rencontrées. Elle avait les mêmes prérogatives et les mêmes OCr cupations, elle eût pu se procurer également les mêmes plaisirs.

Pourtant cela no la tentait pas. Si son corps était sauf, son âme était tout endolorie. La tension d'esprit que la multiplicité de ses intrigues exigeait jadis, l'extraordinaire surmenage de toutes ses facultés, puis le contre-coup formi-

dable de sa maladie sur son cerveau, avaient usé les ressorts de son énergie morale. Elle n'aspirait qu'au repos. Quand elle tricotait des bas de laine, elle ne concevait pas de plus charmante distraction. Quand elle se chauffait au soleil, nulle volupté ne lui semblait meilleure. Elle évitait ce qui pouvait l'entraîner à une seconde de souci, ou seulement l'obliger à un assemblage de réflexions. Calculer, combiner, distribuer d'avance ses journées en fractions dont chacune aurait eu son but marqué, tout cela l'eût épuisée comme un travail au-dessus de ses forces. Elle ne voulait pas prévoir les actes qu'elle accomplirait le lendemain. La minute à venir contenait moins de félicité que la minute présente.

A ce régime, que lui dictait un juste sentiment de bonheur, elle trouva la tranquillité, seul baume capable de cicatriser les plaies de son âme. Elle goûta la quiétude des pensées et le calme des rêves.

Un spectacle pourtant lui suggéra de menues méditations.

Elle remarquait souvent au Casino, une jeune femme, blonde, jolie, élégante, entachée, à ses yeux, d'une excentricité trop tapageuse, qu'elle comparait au genre de Mme Berchon. Cette dame affichait des allures indépendantes. Des hommes lui parlaient. Elle riait. Elle tenait son ombrelle

sous les bras, derrière son dos. Visiblement, elle dédaignait les critiques qu'on ne lui ménageait guère.

Lucie fut choquée. Un groupe de personnes âgées auxquelles Mme Ramel et sa fille se mêlaient quelquefois, la renseigna. Depuis des années, Mme Chantreuil défrayait les potins de la ville. On savait l'histoire de sa première faute, on n'ignorait rien de la seconde, ni de la troisième, ni de toutes les farces qu'elle se permettait. Elle ne se cachait pas. Elle affichait plutôt le scandale de ses mœurs. Les salons respectables lui étaient fermés.

— Qu'elle est ridicule! bougonna ]Mme Chalmin, indignée de ces fanfaronnades.

Elle ajouta :

— Et le mari, se doute-t-il?

On répondit :

— Peuh, probablement, mais que voulezvous? il y a des enfants.

Le pauvre homme, elle le plaignit. Son nom traînait dans la boue. Chaque vilenie de sa femme l'éclaboussait de honte. On souriait à son passage. Il devinait l'apitoiement des poignées de main et la moquerie insultante de l'intérêt manifesté. Cependant, L'amour de ses enfants le condamnait au silence.

Et soudain cette idée la heurta : Robert, lui aussi, se taisait peut-être par devoir paternel.

Il acceptait l'infamie pour que son fils, devenu homme, n'eût pas à rougir de sa mère !

La conscience de sa propre hypocrisie la rassura. Ses péchés ne retombaient que sur elle L'honneur du mari, l'honneur du nom, restaient saufs.

Malgré tout, elle garda de cet incident une contrariété légère.

Un jour, un monsieur de leur groupe, au Casino, formula :

— Mme Chantreuil n'est pas une exception, toutes les villes possèdent un ou plusieurs échantillons de cette variété. L'ennui provincial est un merveilleux fumier où l'adulte re germe spontanément. Et, notez-le, une passion vraie s'y rencontre moins que ces sortes de fantaisies rapides où n'entre que de la curiosité malsaine. Ce qu'il y a d'étrange, chez la plupart de ces femmes, c'est leur besoin de braver l'opinion publique.

Et il ajouta :

— D'ailleurs, dissimulées ou non, leurs frasques sont notoires, vu l'exiguïté des villes et l'importance des papotages.

MmeChalmin frissonna. Avait-elle seule réussi, par un prodige d'adresse, à tromper la clairvoyance du monde? Des bruits circulaient sur son compte, elle ne le niait pas, mais ces bruits avaient-ils un caractère de certitude? L'absence

est mauvaise aux coupables. Leurs crimes se découvrant grâce à la lente fermentation des racontars et des hypothèses. Des coïncidences s'éclaircissent. Les accusations disséminées se rapprochent, s'étayent, forment un tout compact.

D'affeux pressentiments l'envahirent. Elle prévit des accueils froids et des figures glaciales. Elle eut hâte de retourner à Rouen pour tenir tête aux calomnies.

Cette effervescence amena un mouvement de fièvre. Elle se fit d'amers reproches. A quoi bon se tourmenter? Elle ne retourna plus au Casino.

Et la saison s'acheva sans rien de saillant. Le carnaval désappointa ces dames. Elles assistèrent, d'un balcon, aux batailles de fleurs, puis, d'un autre, aux batailles de confetti. Elles ne s'y amusèrent pas. Là gaîté du peuple leur parut grossière et factice.

Le printemps survint. Elles parcourent assidûment la route de Monaco. Les Heurs embaument. Des haies de roses sauvages bordent le chemin. Les oliviers épanouissent leur feuillage délicat et poussiéreux. Des enfants lancent dans la voiture de petits bouquets sales. Lucil se renversait rt ruminait des songeries values et incohérentes.

A Monte-Carlo, la peur des émotions la chassait des salles de jeu. Elle préférait les concerta

On dînait parfois au restaurant de Paris. Et l'on revenait le soir. Des clairs de lune argenté nt la mer. Un doux bruissement de flots monte. Les odeurs sont plus capiteuses. Les sabots des chevaux résonnent plus nettement au pied des hautes montagnes.

Ces dames s'écriaient : « C'est merveilleux... magnifique... une apothéose de féerie. » Lucie s'intéressait au phare de Saint-Jean. Elle étudia les intervalles de lumière et d'obscurité. Et elle prédisait la seconde exacte du changement.

Le départ approchait. Elle ne le désirait ni ne le redoutait. Elle ne se traça aucun plan de conduite. Pas plus que dans son passé, elle ne pénétra dans son avenir. Que serait-il? Elle n'en savait rien, ne se le demandait même pas. Les projets fatiguent. Trop d'imagination surexcite. L'espérance et le souvenir sont des hôtes perfides. Le bonheur consiste souvent à sécréter de petits rêves, courts, immédiats, positifs, les rêves d'un estomac qui digère facilement, les rêves d'une chair bien portante.

Elle éprouva, dès son arrivée à Rouen, l'impression ordinaire des personnes qui réapparaissent après une longue absence. Elle se croyait un phénomène pour les passants. Elle se montra dans les rues principales. Sa présence devait y faire révolution, depuis un an qu'on ne l'y voyait plus! Elle attribua aux gens qui la saluaient un air ahuri. Et elle se disait : « Voilà quelqu'un qui va parler de moi... bientôt on colportera : « Vous savez, M Chalmin « est ressuscitée. »

Ce plaisir savouré, un autre le remplaça.

Un matin, comme elle flânait au lit, Robert la pria de s'habiller et de descendre. Kilo le rejoignit au plus vite. Ils gagnèrent la cour où donnaient les anciens bureaux de la rue Stanislas-Girardin.

Leur transformation la Frappa. Hobert ouvrit

une porte : elle aperçut un fort cheval de coupé bai-brun, de robe luisante. A côté, une remise contenait un trois-quarts et une Victoria.

Elle eut une commotion telle qu'elle en demeurait muette. A la fin, elle s'abattit sur la poitrine de son mari. Ses yeux étaient humides.

Tout de suite elle étrenna son attelage par un tour à travers la ville.

La joie de cette nouveauté se maintint plusieurs semaines. Elle inventait des courses qui nécessitaient l'arrêt de la voiture devant les grands magasins. Elle se levait brusquement au milieu d'une visite en s'excusant :

— Vous me pardonnerez, j'ai mon coupé en bas et mon cheval s'impatiente, il est si ardent !

Son chiffre s'étalait, bleu et jaune. Elle trouvait au cocher, très correct en la livrée mastic qu'elle avait choisie, un aspect décoratif. Un coussin capitonnait la banquette du fond. Une peau de bête servait de couverture. Elle connut ce qu'elle appelait les raffinements du luxe.

La réorganisation de sa maison requit toute sa vigilance. L'exemple de Mme Ramel, à Nice, avait fortifié ses aptitudes déjà remarquables, de bonne ménagère. Elle vérifia les comptes de cuisine inscrits durant les mois que son mari avait mangé seul. Elle fut indignée de cet examen.

— Mon pauvre ami, dit-elle à Robert d'un ton protecteur, tu ne t'y entends nullement, on t'a exploité. D'ailleurs, les hommes!...

Elle renvoya la cuisinière. Elle devint plus exigeante avec les domestiques. Auparavant elle craignait de se les aliéner et qu'ils ne démentissent les explications fantaisistes qu'elle avançait à son mari sur ses heures de sortie et de rentrée. Leur témoignage ne l'effrayant plus, elle les rudoya.

Elle se levait tôt, surveillait la toilette des salons et des chambres, touchait de l'index le dessus des meubles pour juger de leur propreté et n'épargnait ni les reproches ni les menaces.

Son apathie de Nice, effet du climat et de sa santé détraquée, se résolvait, sous d'autres influences, en un besoin d'action qu'elle satisfaisait notamment dans les menus et multiples détails de son intérieur. Mais sa lutte contre le monde fournissait aussi une besogne sérieuse à son énergie.

Mme Chalmin ne s'était point trompée. Sa réputation avait souffert de l'éloignement. Non que Lucie se fût trahie par quelque imprudence ou quelque atteinte à ses règles habituelles. Ses admirables précautions n'avaient point manqué leur but. Le mal provenait de ses amants euxmêmes.

Comme Amédée Richard, d'autres s'étaienl

vantés de leur bonne fortune. Elle avait amené passage Saint-Herblant des hommes qui la reconnurent plus tard et s'enquirent de son nom. On jasa du fameux entresol.

Heureusement, ces indiscrétions jaillirent dans des milieux étrangers au sien. Le cercle de ses relations, la société, n'en recueillit que des échos inconsistants et contradictoires. On n'usait pas de la tournure de phrase formelle : « J'ai vu », mais de celle-ci, moins précise : « Il paraît que ». Et tout de suite les auditeurs se récriaient.

— C'est impossible, vous avez beau dire, vous ne me ferez pas admettre que cette petite Chalmin soit vicieuse à ce point-là.

L'énormité des accusations militait en sa faveur.

Elle n'en dut pas moins combattre la médisance à coups de visites et de politesses. On eût pu savoir l'emploi exact de sa journée, en consultant les diverses personnes entre lesquelles elle la partageait. Son affabilité désarma les prudes les plus récalcitrantes. Le temps acheva sa réhabilitation.

Ainsi s'évanouit un trimestre, mois de transition d'ailleurs, ce qui aidait encore Lucie, par l'espérance du divertissement attendu, à vaincre l'ennui.

En effet, les Chalmin et leur fils partirent

pour la Suisse, séjournèrent cinq semaines aux eaux de Schinznach, explorèrent Lucerne, le Saint-tlothard et les lacs italiens.

En octobre, à son retour définitif, il sembla à Lucie que plus rien ne l'attachait à son passé. Dix-huit mois la séparaient de la terrible catastrophe.

Aussitôt l'éducation de son fils réclama ses soins. Il touchait à sa douzième année et ces voyages continuels avaient troublé la régularité de ses études. Elle voulut cependant qu'il entrât en sixième, classe initiale où les élèves des institutions libres suivent les cours du lycée.

La faiblesse de René ne tarda pas à se traduire par des notes médiocres. Robert grogna. Sa femme fut désolée.

Souvent, elle montait au pensionnat, transféré à moitié route de la côte de Rois-Guillaume, trajet qui emplissait une grande partie de son après-midi.

Au parloir elle questionnait l'enfant sur ses leçons et le bourrait de bons conseils.

Un samedi, elle aperçut, parmi les dames, Henriette Rerchon qui mangeait des gâteaux avec son fils Maxime. Elle pâlit. Leurs regards se croisèrent. Henriette la toisa d'un airinsolenl.

— Tu ne m'as pas raconté que Max Rerchon était ici, dit-elle à René. En quelle classe est-il?

— En sixième, maman, comme moi.

— Ah! fit-elle songeuse.

Elle reprit :

— Le samedi, c'est classement, vous avez vos places en orthographe?

— Oui, maman.

— Le combien es-tu ?

Il rougit et murmura :

— Vingtième.

Elle eut une grimace :

— Et ton camarade Berchon?

— Second, maman.

Il lui parut, à cette réponse, que sa rivale lui infligeait un échec personnel. D'autres compositions affirmèrent l'infériorité de son fils. A chaque défaite, elle sentait croître sa rancune.

C'était, entre les deux femmes, un assaut d'impertinences et de puérilités. Elles vinrent quotidiennement, aucune d'elles ne voulant laisser à l'autre le bénéfice d'un dévouement maternel plus démonstratif. Et elles embrassaient leurs enfants avec des effusions croissantes. Les spectateurs s'ébahissaient de leurs élans d'amour.

Lucie ayant remarqué qu'Henriette affectionnait un fauteuil, auprès delà cheminée, le lui déroba. Mme Berchon riposta par un coup d'audace. Elle s'établit devant le foyer, interceptant ainsi la chaleur du feu. Les deux mères alors

durent causer à'mi-voix, pour ne point se dévoiler mutuellement les graves paroles qu'elles confiaient^ leurs progénitures.

Le nombre des gâteaux apportés fut aussi motif à concurrence. Les deux gamins s'empiffraient d'éclairs et de babas .

Mme Berchon gratifia son fils d'une poire monumentale dont les assistants s'émerveillèrent . Le lendemain. Lucie déballait une assiette de meringues. René y gagna une cruelle indigestion.

La neige tombait. Le vent hurlait. La pluie battait. Le verglas luisait sur les trottoirs. Nulle intempérie ne les empêchait d'accomplir leur pieux pèlerinage. La voiture de Lucie lui assura quelques jouissances d'orgueil, mais elle les trouvait bien piètres à côté des satisfactions morales qu'Henriette retirait de son fils.

Une haine démesurée les gonflait, débordait de leurs yeux, donnait à leurs mouvements un aspect agressif. Un choc se produisit.

René se présenta, un jour, en sanglotant. Il bégayait :

— C'est Berchon, maman, c'est Berchon qui m'a tapé.

Mme Chalmin, outrée, essuya ses larmes et soudain elle vit, au-dessus du sourcil, une énormo bosse déjà bleuâtre.

Une colère l'affola et comme le jeune Max

entrait, elle courut à lui et le cingla de deux gifles.

— Tiens, tiens, polisson, petite brute.

Une querelle scandaleuse s'ensuivit. Les deux mères, protégeant leurs enfants tapis derrière elles, s'invectivaient. Des injures grossières furent échang-ées. Elles se convainquaient de turpitudes réciproques. On cherchait à les séparer, mais Henriette, hors d'elle, s'écria :

— Yous savez, Mesdames, cette gueuse qui lève la voix, eh bien, je l'ai chassée de chez moi.

— Vous mentez, dit Lucie, d'un ton faux. L'autre vociféra :

— Je mens, moi! écoute, si tu le répètes, je dirai pourquoi je t'ai chassée.

Mme Chalmin eut peur. Elle bredouilla en s'en allant :

— Est-il possible d'inventer de pareilles choses?

Elle n'osa plus continuer ouvertement ce duel inégal. Elle défendit à son fils de parler à Max.

— Sa mère est une vilaine femme, je ne puis pas t'expliquer cela, tu sauras plus tard.

Vaincue, elle chercha une revanche. Somme toute son désavantage résidait dans les insuccès hebdomadaires de René. Elle le fit travailler, lui servit de répétiteur. Et elle entretenait en elle une rage si violente et si opiniâtre que ce zèle persista.

Certains côtés paresseux de son caractère se modifièrent. A huit heures quand René rentrait, elle lui corrigeait ses devoirs français, lui serinait ses leçons, vérifiait l'exactitude de ses pro blêmes. L'enfant s'endormait. La mère, infatigable, veillait.

Elle apprit à lire le grec. Le matin des compositions de mémoire, elle se levait à cinq heures et, une dernière fois, lui racontait les prouesses de Cyrus et d'Alexandre, ou lui redi sait les principaux fleuves d'Asie .

A ce régime, René, d'intelligence assez vive, progressa. Il réussissait principalement en calcul, en histoire naturelle, en physique. Il ne « mordait » pas aux belles-lettres. Cette différence bien tranchée prouvait une vocation réelle. Sa mère ne s'y trompa point. Elle le sacra aspirant à l'Ecole Centrale et ingénieur.

De doux projets la bercèrent.

Enfin, René dépassa son rival en arithmétique, puis en botanique. Lucie goûta des joies ignorées. Son aversion en fut affaiblie. Elle redoubla d'efforts. René se maintint à un rang très honorable. Maxime cependant gardait sa prépondérance.

Cet hiver-là les Chalmin reçurent beaucoup. (>n ne doit pas se laisser oublier. Ils se libérèrent de tout un arriéré de politesses à rendre.

Robert proposa même une soirée avec la « tête » obligatoire et le déguisement facultatif.

Depuis longtemps il rêvait de se costumer en don Quichotte, travesti qui siérait à sa longue taille, à ses moustaches et au caractère général de son individu.

— Ce bougre de don Quichotte, disait-il souvent, je le vois si bien, j'entrerais si profondément dans la peau de mon bonhomme !

Il se munit d'un Cervantes à gravures coloriées et ils le compulsèrent sans relâche. Une divergence d'opinion les divisa. Chalmin optait pour un don Quichotte cuirassé, botté, casqué, armé de sa lance et de sa rapière. Lucie préférait le héros sous un aspect plus gracieux, galant, pomponné, en pourpoint de soie.

Robert transigea. Il adopta le satin, les rubans, les crevés, les bouillonnes. Mais à aucun prix il ne voulut sacrifier la lance et le casque à salade.

— Tout le bonhomme est là, ma chère, supprime les accessoires, et il n'existe plus.

La réussite de ce bal dépassa leurs prévisions. La haute société de Rouen y afflua. Lucie, en bohémienne, conquit tous les suffrages. Parmi les cavaliers inscrits sur son carnet de danse, elle compta quatre de ses anciens amants. On loua sa tenue et son tact.

Robert fut un don Quichotte désopilant, su-

perbe de désinvolture et de fantaisie. Il se tailla un gros succès.

Les préparatifs de cette fête et le prolongement de surexcitation qui en découla absorbèrent Mme Chalmin pendant quelques semaines.

Un événement approchait qui continua la série de petits plaisirs et de petites occupations dont se contentait son activité. Son fils allait faire sa première communion.

Le dimanche elle le menait à la grand'messe et aux vêpres, corvées où elle ressentait un ennui incommensurable et la volupté du devoir accompli. Mais peu à peu des émotions convenables la pénétrèrent. L'encens la grisait. La majesté de la cérémonie, l'ampleur des voûtes, la voix du prêtre, le rhythme des chants sacrés l'écrasaient de respect. Elle vénérait son fils, cet être pur, cette àme blanche, son fils, semblable à l'agneau sans tache dont parlait le prêtre au catéchisme.

Elle courut les magasins pour les emplettes nécessaires et elle ne lésinait pas, jugeant que rien n'était digne de lui. Elle refusa les cadeaux qu'on voulait lui offrir. Elle désirait tout acheter elle-même. Avec quelle piété elle choisit le livre de messe en cuir de Russie noir et le chapelet aux grains de lapis cerclés d'argent :

Le grand jour arriva. René lui parut adorable dans son uniforme bleu à veste courte, cintrée

à la taille et ornée d'une double rangée de boutons d'or. Un ruban blanc aux franges étincelantes entourait son bras.

A la dernière minute l'enfant s'accusa d'avoir omis un péché. Il sanglotait. Il fallut le conduire au confessionnal. Ce scrupule ravit sa mère.

L'église resplendissait de clarté. Les orgues versaient des ondes d'allégresse. Du soleil illuminait les vitraux. Lucie, agenouillée, priait, le cœur fervent.

Des théories de garçons défilèrent devant la Sainte Table. Elle aperçut son fils qui marchait, la tête basse, le dos recueilli. Elle se prit à trembler. Elle répétait :

— Oh! mon Dieu, oh! mon Dieu!

Il se courba, mit la] nappe sous son menton. Le prêtre agita l'hostie divine. Lucie pleura.

Et son bonheur persistait...

... Non point un bonheur fait de joies réelles et de grandes ivresses, mais cet état de béatitude passive que causent l'absence de chagrins et la satisfaction des appétits essentiels.

Sa vie avait été coupée en deux, net, d'une incision précise, comme une plaine où s'entr'ouvre subitement un abime. Et l'abîme était insondable, et si large que dune rive elle distinguait à peine l'autre rive, celle terre où elle avait connu de plus intenses félicités. Elle la voyait confusément, effacée, estompée, ainsi qu'à travers un voile de brouillard. El elle n'avait, en aucune façon, la nostalgie de smi ancienne pairie, domine une plante gonflée d'une sève généreuse, elle prenait racine dans le sol où la jetait le hasard, el que ce sol lui riche ou

rocailleux, humide ou sec, elle y croissait en toute liberté.

Çà et là, à son lit de douleur, aux palmiers des Anglais, aux roses de la Corniche, à la cime du Righi, aux rocs du Saint-Gothard, restaient accrochés les derniers lambeaux de son enveloppe défunte. L'air pur de la baie des Anges, l'air vif des montagnes avaient nettoyé son corps.

Et comme toujours, elle s'abandonnait au gré des circonstances, ainsi qu'une chose inerte ballottée par la mer. Les vagues étaient gigantesques autrefois, elle montait à leur crête, roulait dans leurs gouffres, secouée, retournée, lancée de droite et de gauche. Aujourd'hui, sur l'onde assagie, elle flottait, confiante, sans un mouvement, suivait le courant paresseux qui l'emportait insensiblement vers la vieillesse.

Tant qu'elle avait pu demander beaucoup à la destinée, sa part ne la satisfaisait pas, et elle avait beaucoup exigé. Maintenant que ses droits diminuaient, ses besoins se restreignaient et elle acceptait, sans récriminations, le peu qui lui était octroyé.

Son genre d'existence ne changeait pas parce que ses goûts avaient changé, mais ses goûts plutôt se conformaient au genre d'existence que lui imposaient des forces multiples.

D'abord elle eût été incapable de reprendre sa vie dissipée. Quoiqu'elle ne fût alors jamais

lasse de ses aventures, elle gardait la sensation mal définie d'une insupportable fatigue, et de cette fatkgue imaginaire elle éprouvait une réelle courbature. La seule idée d'une chute lui brisait les membres. Il lui semblait que ses reins en seraient meurtris.

Puis, en bloc, son passé l'effrayait. Elle le considérait comme quelque chose de noir et de lugubre, une époque funeste où même elle avait dû subir de grandes infortunes. Il ne s'en détachait que les rares minutes de ses souffrances et de ses désillusions. Et elle appréciait d'autant plus la'quiétude du présent.

Quel effort il lui eût fallu pour recommencer ses poursuites, pour répondre à un inconnu, se rendre à son hôtel, se déshabiller devant lui, se donner surtout et jouer son rôle monotone d'amoureuse ! Elle avait si souvent exécuté ces actes ! Rien ne l'intéressait désormais de cette comédie, dont elle savait toutes les pbases.

La crainte du monde aussi la retenait. On ne peut éternellement se gausser de lui. Un jour vient où la vérité se découvre. Il se méfiait déjà. Une preuve quelconque suffirai là l'instruire. La perspective de ce dénouement inévitable lui inspirait une réserve salutaire.

En outre, une infinitéd'autres causes L'influençaient. Dès le retour du Midi, de nombreux plaisirs l'avaient dédommagée de son honnr-

teté, sa voiture, plus tard le voyage en Suisse, plus tard l'éducation de son fils et sa lutte contre Mme Berchon. Ces divertissements, bien que mesquins, avaient adouci cependant la brutalité de la transition. Us masquaient un vide qui, sans eux, eût paru intolérable. D'autres, analogues, qui leur succédèrent, finirent même par constituer, avec l'habitude, des distractions équivalentes pour Lucie à ses débauches anciennes.

Mais, avant tout, l'arrêtait un obstacle invincible : la maladie avait déformé son corps. La taille s'était épaissie, les seins tombaient, des rides notamment rayaient le ventre. Quoiqu'elle refusât de se l'avouer, la conscience sourde de ces imperfections abolissait l'envie d'étaler sa nudité. Son orgueil ne fléchissait pas, elle en enfermaitle culte en elle-même, comme une religion mystérieuse dont elle était, à elle seule, la prêtresse et la foule des croyants.

Elle ne souffrait point de ce sacrifice. Tant de fois elle avait offert son corps et surpris l'extase des élus admis à le contempler, qu'elle se trouvait blasée sur cette catégorie de jouissances.

Du reste, quels que fussent les motifs auxquels obéît Mmc Chalmin, elle ne s'embarrassait pas à les démêler. Elle constatait ceci, simplement : sa conduite ne lui convenait plus, elle vivait donc d'autre sorte. Jamais même elle ne

songeait à ces questions. Jamais elle ne se laissait glisser aux rêveries douces où surgissent, avec leurs sourires et leurs larmes, les heures d'antan. A peine certains souvenirs s'éveillaientils au choc d'un incident fortuit, rencontre d'amant, vision d'endroit fréquenté. Et ces souvenirs ne lui procuraient ni enchantement ni amertume.

Elle ne regrettait rien. Elle avait plutôt un sentiment de plénitude. Elle ignorait la tristesse de ceux qui regardent en arrière et à qui paraissent creuses des périodes d'années, des années futiles, sans bien ni mal, sans gloire ni désastre, des années perdues, irréparablement, cinq, six, sept à retrancher du maigre lot qui nous est échu.

Une telle désespérance lui était épargnée. Sa jeunesse formait une chaîne de jours où nul maillon ne manquait. Peu d'entre eux qui ne fussent illustrés de quelque événement saillant .

Cette idée l'avait jadis frappée durant l'une de ses dernières visites à M. Lesire. Elle arrachait les feuilles d'un calendrier. Et elle dit en riant une de ces phrases cyniques dont elle était coutumière :

— Je pourrais presque établir un calendrier, moi aussi, avec l'histoire de ma vie. Je canoniserais mes amoureux : Saint-Amédée, Saint- Bouju, Sainte-Marthe, Saint-Lesire. Et en bas

je raconterais en substance l'anecdote d'un jour correspondant : aujourd'hui mon mariage , demain premier faux pas, après-demain deuxième, ici une rupture, plus loin une autre chute . Les trois cent soixante-cinq cases seraient remplies.

De là naissait une satisfaction. Elle oubliait ce qui composait cet amas de réminiscences pour ressentir l'agrément que donne une mémoire bien garnie, un spectacle d'ensemble, où nulle interruption fâcheuse ne déroute l'esprit. Son passé lui plaisait, de ce plaisir vague que procure la vue d'un fruit par sa rondeur et la cohésion de sa masse. Un trou vous y choquerait, et l'insuffisance des yeux ne permet pas d'en distinguer les parties blettes et gâtées.

Des mois s'ajoutèrent à des mois. Les Chalmin allèrent à Cauterets et en Espagne, la saison suivante sur les bords du Rhin. Et d'autres mois vinrent.

Lucie se fanait vite. La peau de son visage revêtait des teintes jaunes. Sa démarche s'alourdissait. Elle se soignait moins. Ne renouvelant plus ses dessous élégants, elle se servait de son linge de trousseau. Elle eut un corset qui accentua le grossissement de sa taille. Ses robes furent plus riches et plus disgracieuses.

Le moral aussi s'épaississait. Elle devint potau-feu, maniaque, « regardante », tracassière

avec les domestiques. Elle leur mesurait la nourriture et réduisait la quantité de beurre employée à la cuisine.

Dans le monde elle acquérait une place prépondérante, grâce à safortune et à ses réceptions. On la considérait. Les jeunes maris la citaient en exemple a leurs femmes.

Elle s'estima assez forte pour couper court aux relations qui ne réunissaient pas toutes les garanties d'honorabilité. Elle se créa des ennemis. Que lui importait? Son salon fut réputé d'accès difficile : on essaya d'en franchir le seuil.

Son ambition lui suscita l'envie de se tourner vers Mme Bouju-Gavart. Elle s'en ouvrit à Robert qui acquiesça :

— Tu as raison, elle a eu de graves torts, seulement tu es la plus jeune, et c'est à toi de faire les premiers pas.

Elle se crut très miséricordieuse en accomplissant cette démarche. Le pardon des injures est l'attribut des nobles caractères. La bonne de Mmo Bouju-Gavart la pria d'attendre, puis revint avec cette réponse : Madame était souffrante et ne recevait pas. Une seconde tentative fut également infructueuse.

Mm0 Ghalmin en conçut un grand étonnement. Celte ingratitude la navrait. Elle dit à son mari :

— A quoi sert d'être esclave de son devoir!

En visite, elle prenait une part active aux potins. Les amours des autres la captivaient, comme un soldat retraité frissonne au bruit du canon. Ses jugements étaient durs et causés moins par sa rigueur de femme envers une autre femme, que par son mépris pour ces sottes qui se compromettaient. On admirait son inflexibilité.

Une occasion excellente donna libre cours à cette humeur vertueuse.

Au lycée, le jeune Chalmin progressait. Sa mère ne pouvait plus le suivre dans ses études, mais elle le stimulait au travail et les succès de René la récompensaient. La suprématie cependant demeurait à Max Berchon.

Les deux concurrents faisaient leur quatrième. Ils tenaient la tète de la classe. Mais malgré quelques triomphes en mathématiques, René n'espérait pas dérober à son rival le prix d'excellence. Lucie enrageait.

Or, tout d'un coup, un bruit incroyable éclata en ville : Henriette Berchon avait pris la fuite. On savait le nom du monsieur. Mme Chalmin se renseigna. La nouvelle était exacte.

Immédiatement, elle se mit en campagne.

Elle trouva le monde fort émotionné. La plupart de ces dames môme niaient la possibilité d'un tel événement.

Elle affectait d'abord de ne point comprendre leur stupéfaction. Que voyaient-elles d'invraisemblable en un fait aussi naturel? Une femme habillée comme Henriette, extravagante, coquette, indifférente à l'opinion publique, ne devait pas finir autrement. Puis son indignation débordait :

— J'ai beau me raidir et vouloir défendre une ancienne amie, je ne peux pas. Il y a des choses qui n'admettent pas l'indulgence.

Une jeune femme insinua :

— Je la connaissais, moi, Henriette. Elle était si gentille, si bonne. Somme toute, on n'avait à lui reprocher que ses toilettes et son dédain du qu'en- dira-t-on. Elle avait beaucoup de cœur. Son mari et elle ne se sont jamais entendus. Il était avare, la boudait pour une note de couturière, s'abaissait à supplier les marchands de ne rien vendre à sa femme. Il la poussait à bout. Elle a aimé ce monsieur, elle lui sacrifie tout, il y a là une certaine crànerie. Et puis on disait tant de mal d'elle, sans preuve, qu'elle n'avait rien à sauvegarder.

Mme Chalmin l'interrompit sèchement :

— Vous avez une manière de juger! Permettez-moi de ne pas avoir la même

Elle se rendit aussi près du maître de pension :

— On vous a sans doute mis au courant d'un scandale qui a eu votre parloir pour théâtre.

Mmc Berchon m'a grièvement offensée. Je me suis tue, par dignité, et j'ai eu raison, car vous voyez à qui j'avais affaire.

Ce départ d'Henriette l'obsédait. Elle en rabâchait à Robert les péripéties probables. Devant son fils même, elle ne se contenait pas.

Il advint que René, disputant avec Max, lui jeta des injures sur sa mère. Max, doué de muscles plus solides, lui administra une correction un peu brutale et lui cassa deux dents d'un coup de poing. Lucie se plaignit. On voulut obtenir des excuses du jeune Berchon. Il refusa. Il fut renvoyé. Ce changement de pensionnat détraqua ses habitudes. Il n'eut plus d'ardeur au travail. René décrocha le prix d'excellence. Quelle victoire pour Lucie !

Entre M. et Mme Chalmin l'entente ne cessait de régner. Jamais la moindre querelle ne troublait leur bonne intelligence. Elle le prisait beaucoup.

Elle ne se sentait aucun repentir envers lui. Un jour elle s'assit sur ses genoux et prononça :

— Regarde-moi bien en face et réponds-moi franchement.

Comme il riait de cette solennité, elle le gronda :

— ?son, sois sérieux, c'est une inquiétude qui me tourmente souvent et dont je voudrais

être délivrée. Dis-moi, t'ai-je rendu heureux, mais là, absolument heureux?

Il répéta d'un ton grave :

— Entièrement heureux, Lucie, pas une minute de ma vie je n'ai regretté notre union.

Cette affirmation ne l'absolvait-elle pas? Car enfin, qu'avait-elle atteint, par sa faute, en lui? Son nom? Intact. Sa fortune? Quadruplée. Son bonheur? Inaltérable, il l'avouait lui-même. La mauvaise conduite d'une femme, si elle parvient à la dissimuler, ne porte préjudice qu'à elle seule. Un mari n'est pas déshonoré tant qu'on l'ignore.

Elle s'empêtra peu dans d'aussi puérils scrupules.

Elle sortait constamment avec Mme Ramel qui l'entraînait à l'église. Elle s'y asseyait et ne priait point. Mais le repos de la nef déserte l'enveloppait. Et elle s'assoupissait, tandis que se courbait dévotement le dos de sa mère. A la fin cependant, ces longues stations dans la demi-obscurité, dans le silence qui suinte des voûtes et des piliers, la pénétrèrent de recueillement. Elle marmotta les prières qu'inspirent ces endroits saints. Ses apparences pieuses ne furent pas suns profit. Elle y gagna un surcroit de considération.

Des mois encore vinrent. Elle s'embourgeoisa. Ses idées se rétrécirent. Son cerveau se

dessécha. Elle grossit. Le menton et le cou s'empâtèrent. Elle adopta des opinions politiques précises, n'en ayant pas eu d'autres que celles de ses amants ; elle prôna les partis religieux.

Elle ne songeait pas à son passé. Un jour elle croisa Javal, son unique passion, suivant elle. Ils se saluèrent. Son cœur fut muet. Elle regretta, néanmoins, sa bague de fiançailles.

La présence de ses amants, leur contact même, ne la remuaient pas. Au bal, parfois, l 'invitaient des hommes qui l'avaient possédée. 311e restait indifférente entre leurs bras.

Ils la menaient au buffet, lui parlaient, galants, attentifs. Elle, se disait simplement : « J'ai été la maîtresse de cet homme », sans que cette phrase évoquât en elle l'ordinaire cortège des jouissances communes. Aucune honte ne rougissait son front. Elle ne sentait point qu'un lien de chair indissoluble la liait à eux. Quelques-uns risquèrent des allusions. Elle semblait ne point comprendre. Cela l'ennuyait. Jamais ùle ne connut la joie des souvenirs que l'on échange, des heures voluptueuses où sonnent i nouveau la sonnerie des anciennes caresses et le tintement des bouches qui se baisaient.

De ce passé, il subsistait deux sensations bigarres, toutes deux d'amour-propre, toutes leux confuses.

Sa beauté n'était pas morte. Elle commençait à admettre la déchéance de son corps, mais ce corps vivait toujours dans les yeux de ses amants. Il vivait avec sa splendeur première, avec son exquise pureté, avec la blancheur de sa peau, avec l'harmonie de ses formes. Il vivait gravé dans des cerveaux qui ne pourraient l'effacer. Il vivait comme toute chose parfaite, indestructible parce qu'elle est d'essence divine. Si vieille qu'elle fût, plus tard, elle verrait des êtres qui l'auraient admirée, et la certitude que s'éternisait en eux l'image de son corps éblouissant de jeunesse, la consolerait de son corps usé, déprimé, ilétri.

Puis, en second lieu, elle se sentait supérieure aux autres femmes qu'elle fréquentait. Elle s'attribuait plus d'expérience. La vie lui avait divulgué les mystères cachés à la foule. Elle était en droit de discuter et de résoudre les problèmes complexes sur l'amour, le vice, le désespoir, la lassitude, sur l'attachement et sur la passion furieuse, sur les moyens de conserver l'affection d'un homme et sur les moyens de rompre. Elle pouvait pérorer, trancher les questions, conseiller, blâmer et approuver. Car elle savait ce que la plupart de ces femmes ne savaient pas, avantage dont elle tirait, à son insu, un grand orgueil.

Sa religiosité s'accentua. Elle ne devint pal

dévote. La grâce ne la touchait pas. Mais les pratiques de l'église l'occupaient et lui paraissaient utiles. C'était un but de promenade, l'obligation de respirer l'air du matin. Sa santé s'en trouvait à merveille. Elle obéissait complaisamment à la discipline sévère des offices. Comme ses voisins, un coup de clochette la mettait debout, la jetait à genoux, l'asseyait, lui inclinait la tête, tournait les pages de son livre, lui imposait l'articulation mentale de telle prière. Elle éprouvait la petite fièvre des soldats à l'exercice quand une manœuvre réussit, que les bras retombent ensemble dans le rang, ou que les déclenchements des fusils ne forment qu'un bruit sec, au commandement : « Feu. »

Elle voulut se confesser. Cette envie la prit soudain, irrésistible. Mme Ramel, enchantée, lui signala un prédicateur de la Cathédrale. Elle y courut dans un accès d'exaltation.

Elles'aff'ranchitd'abord despéchés quotidiens, des péchés véniels, de ceux qu'on ne peut éviter. Puis elle s'arrêta, hésitante. Le prêtre dit :

— C'est tout, ma fille?

Alors elle s'attaqua bravement à son passé. Sa vie se dévoila, sa vie d'adultère. Ce fut long. Le prêtre, atterré, ne cessait de l'interroger. Elle répliquait aussi exactement que sa nature l'y autorisait. A la fin il murmura :

— Vous repentez-vous, mon enfant?

Elle répondit :

— Oui, mon père.

Il comprit que ses lèvres seules affirmaient ce repentir. Devait-il refuser l'absolution ? A quoi bon! N'était-elle pas inaccessible au remords? Sa cbair ne présentait nulle tache avilissante. Comment lui persuader que l'àme, elle, reste flétrie éternellement?Elle ne savait même point qu'elle avait mal agi. Sa vie eût recommencé qu'elle ne l'eût pas vécue autrement.

Il prononça les paroles sacrées.

Mme Chai min partit. Lui, ne bougea pas, troublé.

A la maison, Lucie trouva René qui l'attendait, en vacances. Ils sortirent.

Le temps était chaud, le ciel ensoleillé. Ils marchèrent allègrement. Elle le serrait contre elle, un bras derrière son cou, sur l'épaule. Elle était fière de lui, de ses quinze ans, de sa sagesse, de son joli visage où se dessinaient certains de ses traits, à elle. La confession l'avait soulagée, lui semblait-il, de quelque fardeau incommode. L'avenir s'ouvrait, calme, large, un avenir qu'emplissait son fils. Des projets l'effleurèrent. Elle les traduisit. René les approuva. Certes ses aptitudes le destinaient au métier d'ingénieur, peut-être à la carrière des armes.

Elle le vit, vêtu d'un uniforme brillant, que constellaient des décorations.

Elle le vit fiance', marie', possesseur d'une jolie femme qu'il aimerait et dont il serait aimé.

Elle se vit, elle, dans le décor intime de sa "amille, entre sa mère et son mari, entre son nls et les enfants de son fils.

Et, en rêve, son incorruptible bonheur, le bonheur de son passé, le bonheur actuel,' se prolongeait indéfiniment, l'accompagnait jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort.

Nice, Vaucottes, 1891-1892.

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