SCENE IX
HERICY, DARCIER HÉRICY. — Qu'est-ce que c'est que ce mot
que vous alliez faire porter chez moi quand je suis arrivé?
DARCIER. — Ah! oui... C'était pour vous faire part d'une résolution que je viens de prendre. Je vais partir en voyage.
HÉRICY. — Ah !
DARCIER. — Et je n'ai pas voulu quitter Paris sans vous en aviser et vous donner l'adresse d'un médecin de confiance qui vous traitera en mon absence sur les indications que je lui laisserai.
HÉRICY. — Et elle durera longtemps, votre absence?
DARCIER. — Peut-être.
HÉRICY. — Alors, hier, quand vous m'avez reçu, vous ne prévoyiez pas?...
DARCIER. — Non.
HÉRICY. — Euh! Puis-je voir ce mot que vous alliez m'envoyer?
DARCIER. — A quoi bon, maintenant?
HÉRICY. — Donnez-le-moi toujours.
DARCIER. — C'est inutile.
HÉRICY. — Mais puisqu'il m'était destiné.
DARCIER. — Je ne sais pas où je l'ai fourré.
HÉRICY. — Eh bien ! cherchez-le.
DARCIER. — J'ai dû le déchirer.
HÉRICY. — Vous croyez? En tout cas, vous n'avez pas déchiré la lettre que vous écriviez tout à l'heure pour votre secrétaire et que vous avez interrompue aussitôt que vous -vous êtes aperçu que je vous regardais écrire. Vous l'avez froissée. Vous ne l'avez pas déchirée ; montrez-la-moi donc !
DARCIER. — Ah çà! mais... vous ne vous rendez pas compte... tenez, allez-vous-en!
HÉRICY. — Je me rends très bien compte, au contraire. Je me rends compte que vous ne me montrerez pas cette lettre pas plus que vous n'écrirez devant moi votre ordonnance, parce que... vous n'osez pas.
DARCIER, le déviscujeant. — Je n'ose pas. Et pourquoi donc?
HÉRICY. — Parce que... ceci.
Il montre la lettre qu'on a vue au second acte. Darder, après avoir hésité, fouille dans sa poche, retrouve la lettre froissée, la déplie, la considère, va fernœr à clef la porte de gauche et tend le papier à Héricy.
DARCIER. — Soit! Comparez et finissonsen.
HÉRICY. — Parbleu! j'en étais sûr! (Se reculant et le considérant durement.) Ainsi, c'était vous! L'homme avec qui elle me trompait, pour qui elle m'a trahi, c'était vous!
DARCIER. — Oui !
HÉRICY. — Ah! vous vous êtes bien joué de moi! Vous êtes un habile homme! Vous avez bien déguisé votre écriture! Vous avez une jolie vocation de faussaire!... Vous m'avez bien roulé! Heureusement, vous êtes là; je voiis ai; vous allez me payer tout ce que j'ai souffert, d'un coup.
Il se précipite sur lui. Darcier lui prend les hr?-, les maintient fortement et le force à s'asseoir.
DARCiER, luttant. — Allons! allons! du calme.
HÉRicT, douloureusement. — Ah ! je suis une chiffe! Le chagrin m'a épuisé. Je ne vaux plus rien.
DARCIER. — Prenez exemple stlr moi, que diable ! Est-ce que je vous ai sauté à la gorge, moi, hier, quand vous m'avez montré ma lettre...? et, cependant...! Quand nous nous étranglerions comme des brutes, nous serions bien avancés. Soyez heureux, allez, je suis
a ri jusqu'à l'aube, de ce rire que vous entent dez, n'est-ce pas?
HÉRiCY, accablé. — Oui, oui
DARCIER. — Et elle est rentrée chez elle au petit jour, tranquille, satisfaite, contente d'elle, en femme qui a passé une excellente soirée.
HÉRICT. — Oh!
DARCIER. — Quelques instants plus tard, n'en doutez pas, elle dormait d'un sommeil paisible, pendant que moi, je traînais je ne
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HÉRICY. — Parce que... ceci.
plus à plaindre que vous. Je suis votre doyen dans 1 aventure. Allons! dominez-vous.
HÉRICY, après un temps. — Je sais que vous n'êtes pas rentré de la nuit, et qu'elle, elle est rentrée très tard. Je viens de m' informer. Où étiez-vous? Près d'elle, n'est-ce pas?
DAROIER. — Ecoutez-moi. Après tout, il vaut mieux que vous sachiez. J'ai passé toute cette nuit à la suivre. Oui. Il m'aurait été impossible de rester ici, enfermé dans ma chambre... pendant qu'elle... Je Aoulais savoir ce qu'elle ferait cette nuit.
iiKKicv, haletant. ■ — • Eh bien?
DARCIER. — Jlassurez-vous ; je n'ai pas été plus favorisé que vous. Elle nous a traités avec une iiuiifférence égale. Elle nous a oubliés tous Us deux, vous, qu'elle savait dans un état lamentable; moi, qu'elle avait... Elle s'est amusée toute la nuit avec toute une bande d'amis parmi lesquels se trouve déjà, sans doute, celui qui nous remplacera l'un et l'autre. Elle est allée rire au théâtre ; elle «et allée rire dans les cabarets de nuit ; elle
sais où pour terrasser mon chagrin. Et je viens de rentrer ici, tout à l'heure, saoul de misère et de dégoût.
HÉRICY. — Oui, oui.
DARCIER. — Et je vous écrivais pour vou& dire que je ne pouvais plus rien pour vous,, qu'il fallait vous adresser à un autre, que, moi, je n'avais plus le courage...
HÉRICY, haletant. — Ah ! oui ! vous partez, vous pouvez partir, vous avez de la chance.... Et quand partez-vous?...
DARCIER. — Demain.
HÉRICY, ci/aré. — Ah! demain... demain... Et pour longtemps?
DARCIER. — Assez!
HÉRICY, de même. — Ah ! bien ! bien ! Et vous allez loin ?
DARCIER. — Très loin.
HÉRICY. — Très loin... Eh bien... (Il Sdate de rire.) quand vous reviendrez... ne soyez pas trop étonné si... si... enfin... si j'ai disparu. Seulement, moi, je disparaîtrai mieux que vous... pas pour un temps, pas pour un voyage dont on revient... Ah! mais non...^
HÉRICY. — Laissezmoi ! Laissez-MCI t
J'en ai assez... J'ai besoin do paix... Ah! oui ! ah! oui!
DARCIKR. — Quiand je reviendrai, vous «serez guéri!... Je ne partirai pa« sans vous avoir reniiA* entre les mains d'un de mes meilleurs éièvos et je vous garantis...
HÉHicY, s'exaltaiit. — Et je vous garantis, moi, que ce sera inutile. Et puis, après tout, pourquoi attendre? Attendre quoi? Qu'elle «ne fasse souffrir davantaji.e, qu'elle me torture, que je devienne fou ? Allons donc ! Je ■serais bien bête d'attendre. Plus tôt j'en finirai, mieux ça vaudra.
DARCiER. — Qu'est-ce que vous faites ?
HÉRiCY. — Laissez-moi ! Laissez-moi !
Héricy s'est précipité vers la fenêtre. Il l'a ouverte. Darcier a vu le mouvement. Lutte violente entre les deux hommes. Objets renversés. Cris. Darcier terrasse Héricy qui est agité de tremblements convulsifs et finit par sangloter. A ce moment on entend la voix de Simone.