L'AMBITIEUX PAR AMOUR
En 1823, deux jeunes gens qui s'étaient donné pour thème de voyage de parcourir la Suisse partaient de Lucerne, par une belle matinée du mois de juillet, sur un bateau que conduisaient trois rameurs, et allaient à Fluelen en se promettant de s'arrêter sur le lac des Quatre- Cantons à tous les lieux célèbres. Les paysages qui de Lucerne à Fluelen environnent les eaux présentent toutes les combinaisons que l'imagination la plus exigeante peut demander aux montagnes et aux rivières, aux lacs et aux rochers, aux ruisseaux et à la verdure, aux arbres et aux torrents. C'est tantôt d'austères solitudes et de gracieux promontoires, des vallées coquettes et fraîches, des forêts placées comme un panache sur le granit taillé droit, des baies solitaires et fraîches qui s'ouvrent, des vallées dont les trésors apparaissent embellis par le lointain des rêves.
En passant devant le charmant bourg de Gersau, l'un des deux amis regarda longtemps une maison en bois qui paraissait construite depuis peu de temps, entourée d'un palis, assise sur un promontoire et presque baignée par les eaux. Quand le bateau passa devant, une tête de femme s'éleva du fond de la chambre qui se trouvait au dernier étage de cette maison, pour jouir de l'effet du bateau sur le lac. L'un des jeunes gens reçut le coup d'œil jeté très-indifféremment par l'inconnue.
— Arrêtons-nous ici , dit-il à son ami ; nous voulions faire de Lucerne notre quartier général pour visiter la Suisse, tu ne trouveras pas mauvais, Léopold, que je change d'avis et que je reste ici à garder les manteaux. Tu feras donc tout ce que tu voudras; moi, mon voyage est fini. Mariniers, virez de bord, et descendez-nous à ce village, nous allons y déjeuner. J'irai chercher à Lucerne tous nos bagages, et tu sauras, avant de partir d'ici, dans quelle maison je me logerai, pour m'y retrouver à ton retour.
— Ici ou à Lucerne, dit Léopold, il n'y a pas assez de différence pour que je t'empêche d'obéir à un caprice.
Ces deux jeunes gens étaient deux amis dans la véritable acception du mot. Ils avaient le même âge, leurs études s'étaient faites dans le même collège ; et, après avoir fini leur droit, ils employaient les vacances au classique voyage de la Suisse. Par un effet de la volonté paternelle, Léopold était déjà promis à l'étude d'un notaire de Paris. Son esprit de rectitude, sa douceur, le calme de ses sens et de son intelligence garantissaient sa docilité
Léopold se voyait notaire à Paris : sa vie était devant lui comme un de ces grands chemins qui traversent une plaine de France, il Tembrassait dans toute son étendue avec une résignation pleine de philosophie.
Le caractère de son compagnon, que nous appellerons Rodolphe, offrait avec le sien un contraste dont Tantagonisme avait sans doute eu pour résultat de resserrer les liens qui les unissaient. Rodolphe était le fils naturel d*un grand seigneur qui fut surpris par une mort prématurée, sans avoir pu faire de dispositions pour assurer des moyens d'existence à une femme tendrement aimée et à Rodolphe. Ainsi trompée par un coup du sort, la mère de Rodolphe avait eu recours à un moyen héroïque. Elle vendit tout ce qu'elle tenait de la munificence du père de son enfant, fit une somme de cent et quelques mille francs, la plaça sur sa propre tête en viager, à un taux considérable, et se composa de cette manière un revenu d'environ quinze mille francs, en prenant la résolution de tout consacrer à l'éducation de son fils afin de le douer des avantages personnels les plus propres à faire fortune, et de lui réserver à force d'économie un capital à l'époque de sa majorité. C'était hardi, c'était compter sur sa propre vie; mais, sans cette hardiesse, il eût été sans doute impossible à cette bonne mère de vivre, d'élever convenablement cet enfant, son seul espiir, son avenir et l'unique source de ses jouissances. Né d'une des plus charmantes Parisiennes et d'un homme remarquable de l'aristocratie brabançonne, fruit d'une passion égale et parta- Ke, Rodolphe fut affligé d'une excessive sensibilité. Dès
toute chose. Chez hii, le désir devint une force supérieure et le mobile de tout l'être, le stimulant de l'imagination, la raison de ses actions. Malgré les efforts d'une mère spirituelle, qui s'effraya dès qu'elle s'aperçut d'une pareille^ prédisposition, Rodolphe désirait comme un poète imagine, comme un savant calcule, comme un peintre crayonne, comme un musicien formule des mélodies. Tendre comme sa mère, il s'élançait avec une violence inouïe et par la pensée vers la chose souhaitée, il dévorait le temps. En rêvant l'accomplissement de ses projets, il supprimait toujours les moyens d'exécution.
— Quand mon fils aura des enfants, disait la mère, il les voudra grands tout de suite.
Cette belle ardeur, convenablement dirigée, servit à Rodolphe à faire de brillantes études, à devenir ce que les Anglais appellent un parfait gentilhomme. Sa mère était alors fière de lui, tout en craignant toujours quelque catastrophe, si jamais une passion s'emparait de ce cœur à la fois si tendre et si sensible, si violent et si bon. Aussi cette prudente femme avait-elle encouragé l'amitié qui liait Léopold à Rodolphe et Rodolphe à Léopold, en voyant dans le froid et dévoué notaire un tuteur, un confident qui pourrait, jusqu'à un certain point, la remplacer auprès de Rodolphe, si par malheur elle venait à lui manquer. Encore belle à quarante-trois ans, la mère de Rodolphe avait inspiré la plus vive passion à Léopold. Cette circonstance rendait les deux jeunes gens encore plus intimes.
Léopold, qui connaissait bien Rodolphe, ne fut donc pas surpris de le voir, à propos d'un regard jeté sur le haut d'une maison, s'arrêtant à un village et renonçant
à rexciirsîon projetée au Saint-Gothard. Pendant qu'on leur préparait à déjeuner à Tauberge du Cygne, les deuxamis firent le tour du village et arrivèrent dans la partiej qui avoisinait la charmante maison neuve où, tout en flâ-nant et causant avec les habitants, Rodolphe découvrit^ une maison de petits bourgeois disposés à le prendre en^ pension, selon l'usage assez général de la Suisse. On lui offrit une chambre ayant vue sur le lac, sur les montagnes, et d'où se découvrait la magnifique vue d'un de ces prodigieux détours qui recommandent le lac des Quatre-Cantons à l'admiration des touristes. Cette maison se trouvait séparée par un carrefour et par un petit port de la maison neuve où Rodolphe avait entrevu le visage de sa belle inconnue.
Pour cent francs par mois, Rodolphe n'eut à penser à aucune des choses nécessaires à la vie. Mais, en considération des frais que les époux Stopfer se proposaient de faire, ils demandèrent le payement du troisième mois d'avance. — Pour peu que vous frottiez un Suisse, il reparaît un usurier. — Après le déjeuner, Rodolphe s'installa sur-le-champ en déposant dans sa chambre ce qu'il avait emporté d'effets pour son excursion au Saint-Gothard, et il regarda passer Léopold, qui, par esprit d'ordre, allait s'acquitter de l'excursion pour le compte de Rodolphe et pour le sien. Quand Rodolphe, assis sur une roche tombée en avant du bord, ne vit plus le bateau de Léopold, il examina, mais en dessous, la maison neuve en espérant apercevoir l'inconnue. Hélas ! il rentra sans que la maison eût donné signe de vie. Au dîner que lui offrirent
il les questionna sur les environs, et finit par apprendre tout ce qu'il voulait savoir sur Tinconnue, grâce au bavardage de ses hôtes, qui vidèrent, sans se faire prier, le sac aux commérages.
L'inconnue s'appelait Fanny Lovelace. Ce nom, qui se prononce Loveless, appartient à de vieilles familles anglaises; mais Richardson en a fait une création dont la célébrité nuit à toute autre. Miss Lovelace était venue s'établir sur le lac pour la santé de son père, à qui les médecins avaient ordonné l'air du canton de Lucerne. Ces deux Anglais, arrivés sans autre domestique qu'une petite fille de quatorze ans, très-attachée à miss Fanny, une petite muette qui la servait avec intelligence, s'étaient arrangés, avant l'hiver dernier, avec M. et madame Bergmann, anciens jardiniers en chef de Son Excellence le comte Borroméo à Visola Bella et à Visola Madré, sur le lac Majeur. Ces Suisses, riches d'environ mille écus de rente, louaient l'étage supérieur de leur maison aux Lovelace à raison de deux cents francs par an pour trois ans. Le vieux Lovelace, vieillard nonagénaire très-cassé, trop pauvre pour se permettre certaines dépenses, sortait rarement; sa fille travaillait pour le faire vivre en traduisant, disait-on, des livres anglais et faisant elle-même des livres. Aussi les Lovelace n'osaient-ils ni louer de bateaux pour se promener sur le lac, ni chevaux, ni guides pour visiter les environs. Un dénûment qui exige de pareilles privations excite d'autant plus la compassion des Suisses, qu'ils y perdent une occasion de gain. La cuisinière de la maison nourrissait ces trois Anglais à raison de cent francs par mois, tout compris. Mais on croyait dans tout
Gersau que les anciens jardiniers, malgré leurs prétentions à la bourgeoisie, se cachaient sous le nom de leur cuisinière pour réaliser les bénéfices de ce marché. Les Bergmann s'étaient créé d'admirables jardins et une serre magnifique autour de leur habitation. Les fleurs, les fruits, les raretés botaniques de cette habitation, avaient déterminé la jeune miss à la choisir à son passage à Gersau. On donnait dix-neuf ans à miss Fanny, qui, dernière enfant de ce vieillard, devait être adulée par lui. Il n'y avait pas plus de deux mois, elle s'était procuré un piano à loyer, venu de Lucerne, car elle paraissait folle de musique.
— Elle aime les fleurs et la musique, pensa Rodolphe, et elle est à marier? Quel bonheur!
Le lendemain, Rodolphe fit demander la permission de visiter les serres et les jardins, qui commençaient à jouir d'une certaine célébrité. Cette permission ne fut pas immédiatement accordée. Ces anciens jardiniers demandèrent, chose étrange! à voir le passe-port de Rodolphe, qui l'envoya sur-le-champ. Le passe-port ne lui fut renvoyé que le lendemain par la cuisinière, qui lui fit part du plaisir que ses maîtres auraient à lui montrer leur établissement. Rodolphe n'alla pas chez les Bergmann sans un certain tressaillement que connaissent seuls les gens à émotions vives, et qui déploient dans un moment autant de passion que certains hommes en dépensent pendant toute leur vie. Mis avec recherche pour plaire aux anciens jardiniers des îles Borromées, car il vit en eux les gardiens de son trésor, il parcourut les jardins regardant de temps en temps la maison, mais avec
prudence : les deux vieux propriétaires lui témoignaient une assez visible défiance. Mais son attention fut bientôt excitée par la petite Anglaise muette, en qui sa sagacité, quoique jeune encore, lui fit reconnaître une fille de l'Afrique, ou tout au moins une Sicilienne. Cette petite fille avait le ton doré d'un cigare de la Havane, des yeux de feu, des paupières arméniennes à cils d'une longueur antibritannique, des cheveux plus que noirs, et, sous cette peau presque olivâtre, des nerfs d'une force singulière, d'une vivacité fébrile. Elle jetait sur Rodolphe des regards inquisiteurs d'une effronterie incroyable, et suivait ses moindres mouvements.
— A qui cette petite Moresque appartient-elle ? dit-il à la respectable madame Bergmann.
— Aux Anglais, répondit M. Bergmann.
— Elle n'est toujours pas née en Angleterre!
— Ils l'auront peut-être amenée des Indes, répondit madame Bergmann.
— On m'a dit que la jeune miss Lovelace aimait la musique : je serais enchanté si, pendant mon séjour sur ce lac auquel me condamne une ordonnance de médecin, elle voulait me permettre de faire de la musique avec elle...
— Ils ne reçoivent et ne veulent voir personne, dit le vieux jardinier.
Rodolphe se mordit les lèvres, et sortit sans avoir été invité à entrer dans la maison, ni avoir été conduit dans la partie du jardin qui se trouvait entre la façade et le bord du promontoire. De ce côté, la maison avait audessus du premier étage une galerie en bois couverte par
le toit dont la saillie était excessive, comme celle des couvertures de chalet, et qui tournait sur les quatre côtés du bâtiment, à la mode suisse. Rodolphe avait beaucoup loué cette élégante disposition et vanté la vue de cette galerie, mais ce fut en vain. Quand il eut salué les Bergmann, il se trouva sot vis-à-vis de lui-même, comme tout homme d'esprit et d'imagination trompé par Tinsuccès d'un plan à la réussite duquel il a cru.
Le soir, il se promena naturellement en bateau sur le lac, autour de ce promontoire, il alla jusqu'à Brûnnen, à Schwitz, et revint à la nuit tombante. De loin, il aperçut la fenêtre ouverte et fortement éclairée, il put entendre les sons du piano et les accents d'une voix délicieuse. Aussi fit-il arrêter afin de s'abandonner au charme d'écouter un air italien divinement chanté. Quand le chant eut cessé, Rodolphe aborda, renvoya la barque et les deux bateliers. Au risque de se mouiller les pieds, il vint s'asseoir sous le banc de granit rongé par les eaux que couronnait une forte haie d'acacias épineux, et le long de laquelle s'étendait, dans le jardin Bergmann, une allée de jeunes tilleuls. Au bout d'une heure, il entendit parler et marcher au-dessus de sa tête ; mais les mots qui parvinrent à son oreille étaient tous italiens et prononcés par deux voix de femmes, deux jeunes femmes. Il profita du moment où les deux interlocutrices se trouvaient à une extrémité pour se glisser à l'autre sans bruit. Après une demi-heure d'efforts, il atteignit au bout de l'allée et put, sans être aperçu ni entendu, prendre une position d'où il verrait les deux femmes sans être vu par elles quand elles viendraient à lui. Quel ne fut pas l'étonnement de
Rodolphe en reconnaissant la petite muette pour une des deux femmes! elle parlait en italien avec miss Lovelace. Il était alors onze heures du soir. Le calme était si grand sur le lac et autour de l'habitation, que ces deux femmes devaient se croire en sûreté : dans tout Gersau, il n'y avait que leurs yeux qui pussent être ouverts. Rodolphe pensa que le mutisme de la petite était une ruse nécessaire. A la manière dont se parlait l'italien, Rodolphe devina que c'était la langue maternelle de ces deux femmes; il en conclut que la qualité d'Anglais cachait aussi une ruse.
— C'est des Italiens réfugiés, se dit-il, des proscrits qui sans doute ont à craindre la police de l'Autriche ou de la Sardaigne. La jeune fille attend la nuit pour pouvoir se promener et causer en toute sûreté.
Aussitôt il se coucha le long de la haie et rampa comme un serpent pour trouver un passage entre deux racines d'acacia. Au risque d'y laisser son habit ou de se faire de profondes blessures au dos, il traversa la haie quand la prétendue miss Fanny et sa prétendue muette furent à l'autre extrémité de l'allée ; puis, quand elles arrivèrent à vingt pas de lui sans le voir, car il se trouvait dans l'ombre de la haie alors fortement éclairée par la lueur de la lune, il se leva brusquement.
— Ne craignez rien, dit-il en français à l'Italienne, je ne suis pas un espion. Vous êtes des réfugiés, je l'ai deviné. Moi, je suis un Français qu'un seul de vos regards a cloué à Gersau.
Rodolphe, atteint par la douleur que lui causa un instrument d'acier en lui déchirant le flanc, tomba terrassé. — Nel lago conpietra! dit la terrible muette.
^ Ah! Gîna, s'écria Tltalienne.
— Elle m'a manqué, dit Rodolphe en retirant de la plaie un stylet qui s'était heurté contre une fausse côte ; mais, un peu plus haut, il allait au fond de mon cœur. J'ai eu tort, Francesca, dit-il en se souvenant du nom que la petite Gina avait plusieurs fois prononcé; je ne lui en veux pas, ne la grondez point : le bonheur de vous parler vaut bien un coup de stylet! Seulement, montrez-moi le chemin, il faut que je regagne la maison Stopfer. Soyez tranquilles, je ne dirai rien.
Francesca, revenue de son étonnement, aida Rodolphe à se relever, et dit quelques mots à Gina, dont les yeux s'emplirent de larmes. Les deux femmes forcèrent Rodolphe à s'asseoir sur un banc, à quitter son habit, son gilet, sa cravate. Gina ouvrit la chemise et suça fortement la plaie. Francesca, qui les avait quittés, revint avec un large morceau de taffetas d'Angleterre et l'appliqua sur la blessure...
— Vous pourrez aller ainsi jusqu'à votre maison, repritelle.
Chacune d'elles s'empara d'un bras, et Rodolphe fut conduit à une petite porte dont la clef se trouvait dans la poche du tablier de Francesca.
— Gina parle-t-elle français? dit Rodolphe à Francesca.
— Non. Mais ne vous agitez pas, dit Francesca d'un petit ton d'impatience.
— Laissez-moi vous voir, répondit Rodolphe avec attendrissement, car peut-être serai-je longtemps sans pouvoir venir...
Il s'appuya sur un des poteaux de la petite porte et con-
templa la belle Italienne, qui se laissa regarder pendant un instant par le plus beau silence et par la plus belle nuit qui jamais ait éclairé ce lac, le roi des lacs suisses. Francesca était bien l'Italienne classique, et telle que l'imagination veut, fait ou rêve, si vous voulez, les Italiennes. Ce qui saisit tout d'abord Rodolphe, ce fut l'élégance et la grâce de la taille dont la vigueur se trahissait malgré son apparence frêle, tant elle était souple. Une pâleur d'ambre répandue sur la figure accusait un intérêt subit, mais qui n'effaçait pas la volupté de deux yeux humides et d'un noir velouté. Deux mains, les plus belles que jamais sculpteur grec ait attachées au bras poli d'une statue, tenaient le bras de Rodolphe, et leur blancheur tranchait sur le noir de l'habit. L'imprudent Français ne put qu'entrevoir la forme ovale un peu longue du visage, dont la bouche attristée, entr'ouverte» laissait voir des dents éclatantes entre deux larges lèvres fraîches et colorées. La beauté des lignes de ce visage garantissait à Francesca la durée de cette splendeur ; mais ce qui frappa le plus Rodolphe fut l'adorable laisser aller, la franchise italienne de cette femme qui s'abandonnait entièrement à sa compassion.
Francesca dit un mot à Gina, qui donna son bras à Rodolphe jusqu'à la maison Stopfer et se sauva comme une hirondelle quand elle eut sonné.
— Ces patriotes n'y vont pas de main morte ! se disait Rodolphe en sentant ses souffrances quand il se trouva seul dans son lit. Nel lago ! Gina m'aurait jeté dans le lac avec une pierre au cou !
Aujour, il envoya chercher à Lucerne le meilleur chi-
rurgîen; et, quand celui-ci fut venu, Rodolphe lui recommanda le plus profond secret en lui faisant entendre que l'honneur Texigeait. Léopold revint de son excursion le jour oii son ami quittait le lit. Rodolphe lui fit un conte et le chargea d'aller à Lucerne chercher les bagages et leurs lettres. Léopold apporta la plus funeste, la plus horrible
KDuvelle : la mère de Rodolphe était morte. Pendant que ss deux amis allaient de Bâle à Lucerne, la fatale lettre, ;rite par le père de Léopold, y était arrivée le jour de br départ pour Fluelen. Malgré les précautions que prit éopold, Rodolphe fut saisi par une fièvre nerveuse. Dès que le futur notaire vit son ami hors de danger, il partit pour la France muni d'une procuration. Rodolphe put ainsi rester à Gersau, le seul lieu du monde où sa douleur pouvait se calmer. La situation du jeune Français, son désespoir et les circonstances qui rendaient cette perte plus affreuse pour lui que pour tout autre, furent connus et attirèrent sur lui la compassion et l'intérêt de tout Gersau. Chaque matin, la fausse muette vînt voir le Français afin de donner des nouvelles à sa maîtresse.
Quand Rodolphe put sortir, il alla chez les Bergmann remercier miss Fanny Lovelace et son père de l'intérêt qu'ails lui avaient témoigné. Pour la première fois depuis son établissement chez les Bergmann, le vieil Italien laissa pénétrer un étranger dans son appartement, où Rodolphe fut reçu avec une cordialité due et à ses malheurs et à sa qualité de Français qui excluait toute défiance. Francesca se montra si belle aux lumières pendant la première soirée, qu'elle fit entrer un rayon dans ce cœur abattu. Ses sourires jetèrent les roses de l'espérance sur ce
deuil. Elle chanta, non point des airs gais, mais de graves et sublimes mélodies appropriées à l'état du cœur de Rodolphe, qui remarqua ce soin touchant. Vers huit heures, le vieillard laissa ces deux jeunes gens seuls sans aucune apparence de crainte, et se retira chez lui. Quand Francesca fut fatiguée de chanter, elle amena liodolphe sous la galerie extérieure, d'où se découvrait le sublime spectacle du lac, et lui fit signe de s'asseoir près d'elle sur un banc de bois rustique.
— Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander votre âge, cara Francesca? fit Rodolphe.
— Dix-neuf ans, répondit-elle, mais passés.
— Si quelque chose au monde pouvait atténuer ma douleur, ce serait, reprit-il, l'espoir de vous obtenir de votre père ; en quelque situation de fortune que vous soyez, belle comme vous êtes, vous me paraissez plus riche que ne le serait la fille d'un prince. Aussi tremblé-je en vous faisant Taveu des sentiments que vous m'avez inspirés, mais ils sont profonds, ils sont éternels.
— Zillol fit Francesca en mettant un des doigts de sa main droite sur ses lèvres. N'allez pas plus loin : je ne suis pas libre, je suis mariée depuis trois ans...
Un profond silence régna pendant quelques instants entre eux. Quand l'italienne, effrayée de la pose de Rodolphe, s'approcha de lui, elle le trouva tout à fait évanoui.
— Povero! se dit-elle; moi qui le trouvais froid... Elle alla chercher des sels, et ranima Rodolphe en les
lui faisant respirer.
— Mariée ! dit Rodolphe en regardant Francesca, Ses larmes coulèrent alors en abondance.
Enfaiit, dit-elle, il y a de Tespoir. Mon mari a...
— Quatre-vingts ans?... dit Rodolphe.
— Non, répondit-elle en souriant, soixante-cinq. Il s'est fait un masque de vieillard pour déjouer la police.
— Chère, dit Rodolphe, encore quelques émotions de genre et je mourrais... Après vingt années de connaissance seulement, vous saurez quelle est la force et la puissance de mon cœur, de quelle nature sont ses aspirations vers le bonheur. Cette plante ne monte pas avec plus de vivacité pour s'épanouir aux rayons du soleil, dit-il en montrant un jasmin de Virginie qui enveloppait la balustrade, que je ne me suis attaché depuis un mois à vous. Je vous aime d'un amour unique. Cet amour sera le principe secret de ma vie, et j'en mourrai peut-être!
— Oh ! Français, Français ! fit-elle en commentant son exclamation par une petite moue d'incrédulité.
— Ne faudra-t-il pas vous attendre, vous recevoir des mains du temps? reprit-il avec gravité. Mais, sachez-le, si vous êtes sincère dans la parole qui vient de vous échapper, je vous attendrai fidèlement sans laisser aucun autre sentiment croître dans mon cœur.
Elle le regarda sournoisement.
^^^ — Rien, dit-il, pas même une fantaisie. J'ai ma fortune
I^B faire, il vous en faut une splendide, la nature vous a
^^Béée princesse...
^Ba ce mot, Francesca ne put retenir un faible sourire
Hpi donna l'expression la plus ravissante à son visage,
quelque chose de fin comme ce que le grand Léonard a
si bien peint dans la Joconde, Ce sourire fit faire une
pause à Rodolphe.
-— ... Oui, reprit-il, vous devez souffrir du dénûment auquel vous réduit Texil. Ah! si vous voulez me rendre heureux entre tous les hommes, et sanctifier mon amour, vous me traiterez en ami. Ne dois-je pas être votre ami aussi? Ma pauvre mère m'a laissé soixante mille francs d'économies, prenez-en la moitié!
Francesca le regarda fixement. Ce regard perçant alla jusqu'au fond de l'âme de Rodolphe.
— Nous n'avons besoin de rien, mes travaux suffisent à notre luxe, répondit-elle d'une voix grave.
— Puis-je souffrir qu'une Francesca travaille? s'écriat-il. Un jour, vous reviendrez dans votre pays, et vous y retrouverez ce que vous y avez laissé... — De nouveau la jeune Italienne regarda Rodolphe. — Et vous me rendrez ce que vous aurez daigné m'emprunter, ajouta-t-il avec un regard plein de délicatesse.
— Laissons ce sujet de conversation, dit-elle av€c une incomparable noblesse de geste, de regard et d'attitude. Faites une brillante fortune, soyez un des hommes remarquables de votre pays, je le veux. L'illustration est un pont volant qui peut servir à franchir un abîme. Soyez ambitieux, il le faut. Je vous crois de hautes et de puissantes facultés ; mais servez-vous-en plus pour le bonheur de l'humanité que pour me mériter : vous en serez plus grand à mes yeux.
Dans cette conversation, qui dura deux heures, Rodolphe découvrit en Francesca l'enthousiasme des idées libérales et ce culte de la liberté qui avait fait la triple révolution de Naples, du Piémont et d'Espagne. En sortant, il fut conduit jusqu'à la porte par Gina, la fausse
muette. A onze heures, personne ne rôdait dans ce village, aucune indiscrétion n'était à craindre, Rodolphe attira Gina dans un coin et lui demanda tout bas, en mauvais italien :
— Qui sont tes maîtres, mon enfant? Dis-le-moi, je te donnerai cette pièce d'or toute neuve.
— Monsieur, répondit l'enfant en prenant la pièce, monsieur est le fameux libraire Lamporani, de Milan, l'un des chefs de la révolution et le conspirateur que l'Autriche désire le plus tenir au Spielberg.
— La femme d'un libraire!... Eh! tant mieux, pensat-il, nous sommes de plain-pied. — De quelle famille est-elle? reprit-il à haute voix, car elle a l'air d'une reine.
— Toutes les Italiennes sont ainsi, répondit fièrement Gina. Le nom de son père est Colonna.
Enhardi par l'humble condition de Francesca, Rodolphe fit mettre un tendelet à sa barque et des coussins à l'arrière. Quand ce changement fut opéré, l'amoureux vint proposer à Francesca de se promener sur le lac. L'Italienne accepta, sans doute pour jouer son rôle de jeune miss aux yeux du village; mais elle emmena Gina. Les moindres actions de Francesca Colonna trahissaient une éducation supérieure et le plus haut rang social. A la manière dont s'assit l'Italienne au bout de la barque, Rodolphe se sentit en quelque sorte séparé d'elle; et, devant l'expression d'une vraie fierté de noble, sa familiarité préméditée tomba. Par un regard, Francesca se fit princesse avec tous les privilèges dont elle eût joui au moyen âge. Elle semblait avoir deviné les secrètes pensées de ce vassal qui avait l'audace de se constituer son protecteur. Déjà,
dans rameublement du salon où Francesca Tavait reçu, dans sa toilette et dans les petites choses qui lui servaient, Rodolphe avait reconnu les indices d'une nature élevée et d'une haute fortune. Toutes ces observations lui revinrent à la fois dans la mémoire, et il devint rêveur après avoir été, pour ainsi dire, refoulé par la dignité de Francesca. Gina, cette confidente à peine adolescente, semblait ellemême avoir un masque railleur en regardant Rodolphe en dessous ou de côté. Ce visible désaccord entre la condition de l'Italienne et ses manières fut une nouvelle énigme pour Rodolphe , qui soupçonna quelque autre ruse semblable au faux mutisme de Gina.
— Où voulez-vous aller, signora Lamporani? dit-il.
— Vers Lucerne, répondit en français Francesca.
— Bon! pensa Rodolphe, elle n'est pas étonnée dé^ m'entendre lui dire son nom, elle avait sans doute prévu ma demande à Gina, la rusée! — Qu'avez-vous contre moi? dit-il en venant enfin s'asseoir près d'elle et lui demandant par un geste une main que Francesca retira. Vous êtes froide et cérémonieuse; en style de conversation, nous dirions cassante,
— C'est vrai, répliqua-t-elle en souriant. J'ai tort. Ce n'est pas bien. C'est bourgeois. Vous diriez en français : ce n'est pas artiste. Il vaut mieux s'expliquer que de garder contre un ami des pensées hostiles ou froides, et vous m'avez prouvé déjà votre amitié. Peut-être suis-je allée trop loin avec vous. Vous avez dû me prendre pour une femme très-ordinaire...
Rodolphe multiplia des signes de dénégation.
— ... Oui, dit cette femme de libraire en continuant
ins tenir compte de la pantomime qu'elle voyait bien d'ailleurs. Je m'en suis aperçue et naturellement je reviens sur moi-même. Eh bien, je terminerai tout par quelques paroles d'une profonde vérité. Sachez-le bien, Rodolphe : je sens en moi la force d'étouffer un sentiment qui ne serait pas en harmonie avec les idées ou la prescience que j'ai du véritable amour. Je puis aimer comme nous savons aimer en Italie ; mais je connais mes devoirs : aucune ivresse ne peut me les faire oublier. Mariée sans mon consentement à ce pauvre vieillard, je pourrais user de la liberté qu'il me laisse avec tant de générosité ; mais trois ans de mariage équivalent à une acceptation de la loi conjugale. Aussi la plus violente passion ne me ferait-elle pas émettre, même involontairement, le désir de me trouver libre. Émilio connaît mon caractère. Il sait que, hors mon cœur qui m'appartient et que je puis livrer, je ne me permettrais pas de laisser prendre ma main, et voilà pourquoi je viens de vous la refuser. Je veux être aimée, attendue avec fidélité, noblesse, ardeur, en ne pouvant accorder qu'une tendresse infinie dont l'expression ne dépassera point l'enceinte du cœur, le terrain permis. Toutes ces choses bien comprises,... oh! reprit-elle avec un geste déjeune fille, je vais redevenir coquette, rieuse, folle, comme un enfant qui ne connaît pas le danger de la familiarité.
Cette déclaration si nette, si franche, fut faite d'un ton, d'un accent et accompagnée de regards qui lui donnèrent la plus grande profondeur de vérité.
— Une princesse Colonna n'aurait pas mieux parlé, dit Rodolphe en souriant.
— Est-ce, répliqiia-t-elle avec un air de hauteur, un reproche sur rhumilité de ma naissance? Faut-il un blason à votre amour? A Milan, les plus beaux noms : Sforza, Canova, Visconti, Trivulzio, Ursini, sont écrits au-dessus des boutiques; il y a des Archinto apothicaires; mais croyez que, malgré ma condition de boutiquière, j'ai les sentiments d'une duchesse.
— Un reproche? Non, madame, j'ai voulu vous faire un éloge...
— Par une comparaison?... dit-elle avec finesse.
— Ah! sachez-le, reprit-il, afin de ne plus me tourmenter si mes paroles peignaient mal mes sentiments, mon amour est absolu, il comporte une obéissance et un respect infinis.
Elle inclina la tête en femme satisfaite et dit :
— Monsieur accepte alors le traité?
— Oui, dit-il. Je comprends que, dans une puissante et riche organisation de femme, la faculté d'aimer ne saurait se perdre, et que, par délicatesse, vous vouliez la restreindre. Ah! Francesca, une tendresse partagée, à mon âge et avec une femme aussi sublime , aussi royalement belle que vous l'êtes, mais c'est voir tous mes désirs comblés. Vous aimer comme vous voulez être aimée, n'est-ce pas pour un jeune homme se préserver de toutes les folies mauvaises? n'est-ce pas employer ser. forces dans une noble passion de laquelle on peut être fier plus tard, et qui ne donne que de beaux souvenirs?... Si vous saviez de quelles couleurs, de quelle poésie vous venez de revêtir la chaîne du Pilate, le Rhigi, et ce magnifique bassin...
— Je veux le savoir, dit-elle avec la naïveté d'une Italienne, qui comporte toujours un peu de finesse.
— Eh bien, cette heure rayonnera sur toute ma vie, comme un diamant au front d'une reine.
Pour toute réponse, Francesca posa sa main sur celle de lolphe.
l — 0 chère, à jamais chère, dites, vous n'avez jamais
lé? demanda-t-il.
5 — Jamais 1
s — Et vous me permettez de vous aimer noblement, en "attendant tout du ciel ?
Elle inclina doucement la tête. Deux grosses larmes roulèrent sur les joues de Rodolphe.
— Eh bien, qu'avez- vous? dit-elle en quittant son rôle d'impératrice.
— Je n'ai plus ma mère pour lui dire combien je suis heureux, elle a quitté cette terre sans voir ce qui eût adouci son agonie...
— Quoi? fit-elle.
— Sa tendresse remplacée par une tendresse égale.
— Povcro mio ! s'écria l'Italienne attendrie. C'est, croyez-moi, reprit-elle après une pause, une bien douce chose et un bien grand élément de fidélité pour une femme que de se savoir tout sur la terre pour celui qu'elle aime, de le voir seul, sans famille, sans rien dans le cœur que son amour, enfin de l'avoir bien tout entier.
Quand deux amants se sont entendus ainsi, le cœur éprouve une délicieuse quiétude, une sublime tranquillité. La certitude est la base que veulent les sentiments humains, car elle ne manque jamais au sentiment reli-
gieux : Thomme est toujours certain d'être payé de retour par Dieu. L'amour ne se croit en sûreté que par cette similitude avec l'amour divin. Aussi faut-il les avoir pleinement éprouvées pour comprendre les voluptés de ce moment, toujours unique dans la vie : il ne revient pas plus que ne reviennent les émotions de la jeunesse. Croire^ à une femme, faire d'elle sa religion humaine, le prin^ cipe de sa vie, la lumière secrète de ses moindres pensées !... n'est-ce pas une seconde naissance? Un jeum homme mêle alors à son amour un peu de celui qu'il pour sa mère. Rodolphe et Francesca gardèrent pendani quelque temps le plus profond silence, se répondant pj des regards amis et pleins de pensées. Ils se compn naient au milieu d'un des plus beaux spectacles de la nature, dont les magnificences, expliquées par celles d( leur cœur, les aidaient à se graver dans la mémoire les plus fugitives impressions de cette heure unique. Il n'j avait pas eu la moindre apparence de coquetterie dans h conduite de Francesca. Tout en était large, plein, sans arrière-pensée. Cette grandeur frappa vivement Rodolphe, qui reconnaissait en ceci la différence qui distingue l'Italienne de la Française. Les eaux, la terre, le ciel, la femme, tout fut donc grandiose et suave, même leur amour, au milieu de ce tableau vaste dans son ensemble, riche dans ses détails, et où l'âpreté des cimes neigeuses, leurs plis raides nettement détachés sur l'azur, rappelaient à Rodolphe les conditions dans lesquelles devait se renfermer son bonheur : un riche pays cerclé de neige.
Cette douce ivresse de l'âme devait être troublée. Une barque venait de Lucerne-, Gina, qui depuis quelque
temps la regardait avec attention, fit un geste de joie en restant fidèle à son rôle de muette. La barque approchait, et, quand enfin Francesca put y distinguer les figures :
— Tito! s'écria-t-elle en apercevant un jeune homme. Elle se leva debout au risque de se noyer,etcna : « Tito!
Tito i » en agitant son mouchoir.
Tito donna l'ordre à ses bateliers de nager, et les deux barques se mirent sur la même ligne. L'Italienne et l'Italien parlèrent avec une si grande vivacité, dans un dialecte si peu connu d'un homme qui savait à peine l'italien des livres, et n'était pas allé en Italie, que Rodolphe ne put rien entendre ni deviner de cette conversation. La beauté de Tito, la familiarité de Francesca, l'air de joie de Gina, tout le chagrinait. D'ailleurs, il n'est pas d'amoureux qui ne soit mécontent de se voir quitté pour quoi que ce soit. Tito jeta vivement un petit sac de peau , sans doute plein d'or, à Gina, puis un paquet de lettres à Francesca, qui se mit à les lire en faisant un geste d'adieu à Tito.
— Retournez promptement à Gersau , dit-elle aux bateliers. Je ne veux pas laisser languir mon pauvre Émilio dix minutes de trop.
— Que vous arrive-t-il? demanda Rodolphe quand il vit l'Italienne achevant sa dernière lettre.
— La liberta ! fit-elle avec un enthousiasme d'artiste. -— E denaro ! répondit comme un écho Gina, qui pouvait enfin parler. |
— Oui, reprit Francesca, plus de misère! Voici plus de onze mois que je travaille, et je commençais à m'ennuyer. Je ne suis décidément pas une femme littéraire.
— Quel est ce Tito? fit Rodolphe.
— Le secrétaire d'État au département des finances de la pauvre boutique de Colonna, autrement dit le fils de notre ragyionato. Pauvre garçon! il n'a pu venir par le Saint-Gothard, ni par le mont Cenis, ni par le Simplon : il est venu par mer, par Marseille ; il a dû traverser la France. Enfin, dans trois semaines', nous serons à Genève, et nous y vivrons à l'aise. Allons, Rodolphe, dit-elle en voyant la tristesse se peindre sur le visage du Parisien, le lac de Genève ne vaudra-t-il pas bien le lac des Quatre- Cantons?...
— Permettez-moi d'accorder un regret à cette délicieuse maison Bergmann, dit Fiodolphe en montrant le promontoire.
— Vous viendrez dîner avec nous, pour y multiplier vos souvenirs, povero mio, dit-elle. C'est fête aujourd'hui, nous ne sommes plus en danger. xMa mère me dit que, dans un an peut-être, nous serons amnistiés. Oh ! la cara patria!,..
Ces trois mots firent pleurer Gina, qui dit :
— Encore un hiver, je serais morte ici!
— Pauvre petite chèvre de Sicile! fit Francesca en passant sa main sur la tête de Gina par un geste et avec une affection qui firent désirer à Rodolphe d'être ainsi caressé, quoique ce fût sans amour.
La barque abordait, Rodolphe sauta sur le sable, tendit la main à l'Italienne, la reconduisit jusqu'à la porte de la maison Bergmann, et alla s'habiller pour revenir au plus tôt.
En trouvant le libraire et sa femme assis sur la galerie extérieure, Rodolphe réprima difficilement un geste de
surprise à Taspect du prodigieux changement que la bonne nouvelle avait apporté chez le nonagénaire. Il apercevait un homme d'environ soixante ans, parfaitement conservé, un Italien sec, droit comme un I, les cheveux encore noirs, quoique rares, et laissant voir un crâne blanc, des yeux vifs, des dents au complet et blanches, un visage de César, et sur une bouche diplomatique un sourire quasi sardonique, le sourire presque faux sous lequel l'homme de bonne compagnie cache ses vrais sentiments.
— Voici mon mari sous sa forme naturelle, dit gravement Francesca.
— C'est tout à fait une nouvelle connaissance, répondit Rodolphe interloqué.
— Tout à fait, dit le libraire. J'ai joué la comédie, et sais parfaitement me grimer. Ah! je jouais à Paris dû temps de l'Empire, avec Bourrienne, madame Murât, madame d'Abrantès, e tutti quanli... Tout ce qu'on s'est donné la peine d'apprendre dans sa jeunesse et même les choses futiles nous servent. Si ma femme n'avait pas reçu cette éducation virile, un contre-sens en Italie, il m'eût fallu, pour vivre ici, devenir bûcheron. Povera Francesca! qui m'eût dit qu'elle me nourrirait un jour?
En éc'^jutant ce digne libraire, si aisé, si affable et si vert, Rodolphe crut à quelque mystification et resta dans le silence observateur de l'homme dupé.
— Che avete, signor? lui demanda naïvement Francesca. Notre bonheur vous attristerait-il?
— Votre mari est un jeune homme, lui dit-il à Toreille. Elle partit d'un éclat de rire si franc, si communicatif,
que Rodolphe en fut encore plus interdit.
— Il n\i que soixante-cinq ans à vous offrir, dit-elle; niais je vous assure que c'est encore quelque chose... de rassurant.
— Je n*aime pas à vous voir plaisantant avec un amour aussi saint que celui dont les conditions ont été posées par vous.
— Ziito ! fit-elle en frappant du pied et en regardant si son mari les écoutait. Ne troublez jamais la tranquillité de ce cher homme, candide comme un enfant, et de qui je fais ce que je veux. Il est, ajouta-t-elle, sous ma protection. Si vous saviez avec quelle noblesse il a risqué sa vie et sa fortune parce que j'étais libérale ! car il ne partage pas mes opinions politiques. Est-ce aimer cela, monsieur le Français? — Mais ils sont ainsi dans leur famille. Le frère cadet d'Émilio fut trahi par celle qu'il aimait pour un charmant jeune homme. Il s'est passé son épée au travers du cœur, et, dix minutes auparavant, il a dit à son valet de chambre : « Je tuerais bien mon rival; mais cela ferait trop de chagrin à la diva. »
Ce mélange de noblesse et de raillerie, de grandeur et d'enfantillage, faisait en ce moment de Francesca la créature la plus attrayante du monde. Le dîner fut, ainsi que la soirée, empreint d'une gaieté que Ja délivrance des deux réfugiés justifiait, mais qui contrista Rodolphe.
— Serait-elle légère? se disait-il en regagnant la maison Stopfer. Elle a pris part à mon deuil, et, moi, je n'épouse pas sa joie !
Il se gronda, justifia cette femme-jeune-fille.
— Elle est sans aucune hypocrisie et s'abandonne à ses
impressions,... se dit-il. Et je la voudrais comme une Parisienne.
Le lendemain et les jours suivants, pendant vingt jours enfin, Rodolphe passa tout son temps à la maison Bergmann, observant Francesca sans s'être promis de Tobserver. L'admiration, chez certaines âmes, ne va pas sans une sorte de pénétration. Le jeune Français reconnut en Francesca la jeune fille imprudente, la nature vraie de la femme encore insoumise, se débattant par instants avec son amour, et s'y laissant aller complaisamment en d'autres moments. Le vieillard se comportait bien avec elle comme un père avec sa fille, et Francesca lui témoignait une reconnaissance profondément sentie qui réveillait en elle d'instinctives noblesses. Cette situation et cette femme présentaient à Rodolphe une énigme impénétrable, mais dont la recherche l'attachait de plus en plus.
Ces derniers jours furent remplis de fêtes secrètes, entremêlées de mélancolies, de révoltes, de querelles plus charmantes que les heures où Rodolphe et Francesca s'entendaient. Enfin il était de plus en plus séduit par la naïveté de cette tendresse sans esprit, semblable à ellemême en toute chose, de cette tendresse jalouse d'un rien... déjà!
— Vous aimez bien le luxe! dit-il un soir à Francesca, qui manifestait le désir de quitter Gersau, où beaucoup de choses lui monquaient.
— Moi ! dit-elle, j'aime le luxe comme j'aime les arts, comme j'aime un tableau de Raphaël, un beau cheval, une belle journée, ou la baie de Naples. — Émilio, dit-elle, me suis-je plainte ici pendant nos jours de misère?
— Vous n'eussiez pas été vous-même, dit gravement le vieux libraire.
— Après tout, n'est-il pas naturel à des bourgeois d'ambitionner la grandeur? reprit-elle en lançant un malicieux coup d'oeil et à Rodolphe et à son mari. Mes pieds, dit-elle en avançant deux petits pieds charmants, sont-ils faits pour la fatigue? Mes mains... (elle tendit une main à Rodolphe) ces mains sont-elles faites pour travailler? — Laissez-nous, dit-elle à son mari : je veux lui parler.
Le vieillard rentra dans le salon avec une sublime bonhomie : il était sûr de sa femme.
— Je ne veux pas, dit-elle à Rodolphe, que vous nous accompagniez à Genève. Genève est une ville à caquetages. Quoique je sois bien au-dessus des niaiseries du monde, je ne veux pas être calomniée, non pour moi, mais pour lui. Je mets mon orgueil à être la gloire de ce vieillard, mon seul protecteur, après tout. Nous partons, restez ici pendant quelques jours. Quand vous viendrez à Genève, voyez d'abord mon mari, laissez-vous présenter à moi par lui. Cachons notre inaltérable et profonde affection aux regards du monde. Je vous aime, vous le savez; mais voici de quelle manière je vous le prouverai : vous ne surprendrez pas dans ma conduite quoi que ce soit qui puisse réveiller votre jalousie.
Elle l'attira dans le coin de la galerie, le prit par la tête , le baisa sur le front et se sauva , le laissant stupéfait.
Le lendemain, Rodolphe apprit qu'au petit jour les hôtes de la maison Bergmann étaient partis. L'habitation de Gersau lui pai'ut dès lors insupportable, et il alla cher-
ALDERT SAVARUS. 223
cher Vevay par le chemin le plus long, en voyageant plus promptement qu'il ne le devait; mais, attiré par les eaux du lac où l'attendait la belle Italienne, il arriva vers la \ fin du mois d'octobre à Genève. Pour éviter les inconvénients de la ville, il se logea dans une maison située aux Eaux-Vives, en dehors des remparts. Une fois installé, son premier soin fut de demander à son hôte, un ancien bijoutier, s'il n'était pas venu depuis peu s'établir des réfugiés italiens, des Milanais, à Genève.
— Non, que je sache, lui répondit son hôte. Le prince et la princesse Golonna de Rome ont loué pour trois ans la campagne de M. Jeanrenaud, une des plus belles du lac. Elle est située entre la villa Diodati et la campagne de M. Lafm-de-Dieu, qu'a louée la vicomtesse de Beauséant. Le prince Colonne est venu là pour sa fille et pour son gendre le prince Gandolphini, un Napolitain, ou, si vous voulez, Sicilien, ancien partisan du roi Murât et victime de la dernière révolution. Voilà les derniers venus à Genève, et ils ne sont point Milanais. Il a fallu de grandes démarches et la protection que le pape accorde à la famille Golonna pour qu'on ait obtenu, des puissances étrangères et du roi de Naples, la permission pour le prince et la princesse Gandolphini de résider ici. Genève ne
^veut rien faire qui déplaise à la Sainte-Alliance, à qui Ulle doit son indépendance. Notre rôle n'est pas de fronder les cours étrangères. Il y a beaucoup d'étrangers ici : des Russes, des Anglais.
— Il y a même des Genevois.
— Oui, monsieur. Notre lac est si beau! Lord Byron y a demeuré, il y a sept ans environ, à la villa Diodati, que
maintenant tout le monde va voir, comme Goppet, comme Fcrney.
— Vous ne pourriez pas savoir s*il est venu, depuis une semaine, un libraire de Milan et sa femme, un nommé Lamporani, l'un des chefs de la dernière révolution?
— Je puis le savoir en allant au cercle des étrangers, dit Tancien bijoutier.
La première promenade de Rodolphe eut naturellement pour objet la villa Diodati, cette résidence de lord Byron à laquelle la mort récente de ce grand poëte donnait encore plus d'attrait : la mort est le sacre du génie. Le chemin qui, des Eaux- Vives, côtoie le lac de Genève est, comme toutes les routes de Suisse, assez étroit; mais, en certains endroits, par la disposition du terrain montagneux, à peine reste-t-il assez d'espace pour que deux voitures s'y croisent. A quelques pas de la maison Jeanrenaud, près de laquelle il arrivait sans le savoir, Rodolphe entendit derrière lui le bruit d'une voiture; et, se trouvant dans une espèce de gorge, il grimpa sur la pointe d'une roche pour laisser le passage libre. Naturellement il regarda venir la voiture, une élégante calèche attelée de deux magnifiques chevaux anglais. Il lui prit un éblouissemer.t en voyant au fond de cette calèche Francesca divinement mise, à côté d'une vieille dame, raide comme un camée. Un chasseur étincelant de dorures se tenait debout derrière. Francesca reconnut Rodolphe, et sourit de le retrouver comme une statue sur un piédestal. La voiture, que l'amoureux suivit de ses regards en gravissant la hauteur, tourna pour entrer par la porte d'une maison de campagne, vers laquelle il courut.
— Qui demeure ici? demanda-t-il au jardinier.
— Le prince et la princesse Colonne, ainsi que le prince et la princesse Gandolphini.
— N'est-ce pas les princesses qui rentrent?
— Oui, monsieur.
En un moment, un voile tomba des yeux de Rodolphe : il vit clair dans le passé.
— Pourvu, se dit enfin l'amoureux foudroyé, que ce soit sa dernière mystification!
Il tremblait d'avoir été le jouet d'un caprice, car il avait entendu parler de ce qu'est un capriccio pour une Italienne. Mais quel crime, aux yeux d'une famme, d'avoir accepté pour une bourgeoise une princesse née princesse! d'avoir pris la fille d'une des plus illustres familles du moyen âge pour la femme d'un libraire! Le sentiment de ses fautes redoubla chez Rodolphe son désir de savoir s'il serait méconnu, repoussé. Il demanda le prince Gandolphini en lui faisant porter une carte, et fut aussitôt reçu par le faux Lamporani, qui vint au-devant de lui, l'accueillit avec une grâce parfaite, avec une affabilité napolitaine, et le promena le long d'une terrasse d'où l'on découvrait Genève, le Jura et ses collines chargeas de villas, puis les rives du lac sur une grande étendue.
— Ma femme, vous le voyez, est fidèle aux lacs, ditil après avoir détaillé le paysage à son hôte. Nous avons une espèce de concert ce soir, ajouta-t-il en revenant vers la magnifique maison Jeanrenaud, j'espère que vous nous ferez le plaisir, à la princesse et à moi, d'y venir. Deux mois de misères supportées de compagnie équivalent à des années d'amitié.
Quoique dévoré de curiosité, Rodolphe n'osa demander à voir la princesse ; il retourna lentement aux Eaux- Vives, préoccupé de la soirée. En quelques heures, son amour, quelque immense qu'il fût déjà, se trouvait agrandi par ses anxiétés et par l'attente des événements. 11 comprenait maintenant la nécessité de se faire illustre pour se trouver, socialement parlant, à la hauteur de son idole. A ses yeux, Francesca devenait bien grande par le laisser aller et la simplicité de sa conduite à Gersau. L'air naturellement altier de la princesse Golonna faisait trembler Rodolphe, qui allait avoir pour ennemis le père et la mère de Francesca, du moins il le pouvait croire; et le mystère que la princesse Gandolphini lui avait tant recommandé lui parut alors une admirable preuve de tendresse. En ne voulant pas compromettre l'avenir, Francesca ne disait-elle pas bien qu'elle aimait Rodolphe?
Enfin neuf heures sonnèrent, Rodolphe put monter en voiture et dire avec une émotion facile à comprendre :
— A la maison Jeanrenaud, chez le prince Gandolphini!
Il entra dans le salon, plein d'étrangers de la plus haute distinction, et où il resta forcément dans un >groupe près de la porte, car en ce moment on chantait •un duo de Rossini. Enfin il put voir Francesca, mais sans 'être vu par elle. La princesse était debout à deux pas du piano. Ses admirables cheveux, si abondants et si longs, étaient retenus par un cercle d'or. Sa figure, illuminée par les bougies, éclatait de la blancheur particulière aux Italiennes et qui n'a tout son effet qu'aux lumières. Elle était en costume de bal, laissant admirer des épaules magnifiques, sa taille de jeune fille et des bras de statue antique.
Sa beauté sublime était là sans rivalité possible, quoiqu'il ; y eût des Anglaises et des Russes charmantes, les plus ! jolies femmes de Genève et d'autres Italiennes , parmi j lesquelles brillaient l'illustre princesse de Varèse et la • fameuse cantatrice Tinti, qui chantait en ce moment. ' Rodolphe, appuyé contre le chambranle de la porte, regarda la princesse en dardant sur elle ce regard fixe, persistant, attractif et chargé de toute la volonté humaine concentrée dans ce sentiment appelé désir, mais qui prend alors le caractère d'un violent commandement. La flamme de ce regard atteignit- elle Francesca? Francesca s'attendait-elle de moment en moment à voir Rodolphe? Au bout de quelques minutes, elle coula un regard vers la porte, comme attirée par ce courant d'amour, et ses yeux, sans hésiter, se plongèrent dans les yeux de Rodolphe. Un léger frémissement agita ce magnifique visage et ce beau corps; la secousse de l'âme réagissait 1 Francesca rougit. Rodolphe eut comme toute une vie dans cet échange, si rapide qu'il n'est comparable qu'à un éclair. Mais à quoi comparer son bonheur? il était aimé! La sublime princesse tenait, au milieu du monde, dans la belle maison Jeanrenaud, la parole donnée par la pauvre exilée, par la capricieuse de la maison Bergmann. L'ivresse d'un pareil moment rend esclave pour toute une vie! Un fin sourire, élégant et rusé, candide et triomphant, agita les lèvres de la princesse Gandolphini, qui, dans un moment où elle ne : se crut pas observée, regarda Rodolphe en ayant l'air de lui demander pardon de l'avoir trompé sur sa condition. Le morceau terminé, Rodolphe put arriver jusqu'au prince, "qui l'amena gracieusement à sa femme. Rodolphe échan-
gea les cérémonies d'une présentation officielle avec la princesse, le prince Colonne et Francesca. Quand ce fut fini, la princesse dut faire sa partie dans le fameux quatuor de Mi manca la voce, qui fut exécuté par elle, par la Tinti, par Génovèse, le fameur ténor, et par un célèbre prince italien alors en exil, et dont la voix, s'il n'eût pas été prince, l'aurait fait un des princes de l'art.
— Asseyez-vous là, dit à Rodolphe Francesca, qui lui montra sa propre chaise à elle. Oime! je crois qu'il y a erreur de nom : je suis, depuis un moment, princesse Rodolphini.
Ce fut dit avec une grâce, un charme, une naïveté, qui rappelèrent, dans cet aveu caché sous une plaisanterie, les jours heureux de Gersau.
Rodolphe éprouva la délicieuse sensation d'écouter la voix d'une femme adorée en se trouvant si près d'elle, qu'il avait une de ses joues presque effleurée par l'étoffe de la robe et par la gaze de Técharpe. Mais, quand, en un pareil moment, c'est Mi manca la voce qui se chante et que ce quatuor est exécuté par les plus belles voix de l'Italie, il est facile de comprendre comment des larmes vinrent mouiller les yeux de Rodolphe.
En amour, comme en toute chose peut-être, il est certains faits, minimes en eux-mêmes, mais le résultat de mille petites circonstances antérieures, et dont la portée devient immense en résumant le passé, en se rattachant à l'avenir. On a senti mille fois la valeur de la personne aimée; mais un rien, le contact parfait des âmes unies dans une promenade par une parole, par une preuve d'amour inattendue, porte le sentiment à son plus haut
degré. Enfin, pour rendre ce fait moral par une image qui, depuis le premier âge du monde, a eu le plus incontestable succès : il y a, dans une longue chaîne, des points d'attache nécessaires où la cohésion est plus profonde que dans ses guirlandes d'anneaux. Cette reconnaissance entre Rodolphe et Francesca, pendant cette soirée, à la face du monde, fut un de ces points suprêmes qui relient l'avenir au passé, qui clouent plus avant au cœur les attachements réels. Peut-être est-ce de ces clous épars que Bossuet a parlé en leur comparant la rareté des moments heureux de notre existence, lui qui ressentit si vivement et si secrètement l'amour.
Après le plaisir d'admirer soi-même une femme aimée vient celui de la voir admirée par tous : Rodolphe eut alors les deux à la fois. L'amour est un trésor de souvenirs, et, quoique celui de Rodolphe fût déjà plein, il y ajouta les perles les plus précieuses : des sourires jetés en côlé pour lui seul, des regards furtifs, des inflexions de chant que Francesca trouva pour lui, mais qui firent pâlir de jalousie la Tinti, tant elles furent applaudies. Aussi toute sa puissance de désir, cette forme spéciale de son âme, se jeta-t-elle sur la belle Romaine, qui devint inaltérablement le principe et la fin de toutes ses pensées et de ses actions. Rodolphe aima, comme toutes les femmes peuvent rêver d'être aimées, avec une force, une constance, une cohésion qui faisait de Francesca la substance même de son cœur; il la sentit mêlée à son sang comme un sang plus pur, à son âme comme une âme plus parfaite; elle allait être sous les moindres efforts de sa vie comme le sable doré de la Méditerranée sous Tonde. Enfin la
moindre aspiration de Rodolphe fut une active espérance. Au bout de quelques jours, Francesca reconnut cet immense amour; mais il était si naturel, si bien partagé, qu'elle n'en fut pas étonnée : elle en était digne.
— Qu'y a-t-il de surprenant, disait-elle à Rodolphe en se promenant avec lui sur la terrasse de son jardin, après avoir surpris un de ces mouvements de fatuité si naturels aux Français dans l'expression de leurs sentiments, quoi d9 merveilleux à ce que vous aimiez une femme jeune et belle, assez artiste pour pouvoir gagner sa vie comme la Tlnti, et qui peut donner quelques jouissances de vanité? Quel est le butor qui ne deviendrait alors un Amadis ? Ceci n'est pas la question entre nous. Ce qu'il faut, c'est aimer avec constance, avec persistance et à distance pendant des années, sans autre plaisir que celui de se voir aimé.
— Hélas! lui dit Rodolphe, ne trouvez-vous pas ma fidélité dénuée de tout mérite en me voyant occupé par les travaux d'une ambition dévorante? Croyez-vous que je veuille vous voir échangeant un jour le beau nom de princesse Gandolphini pour celui d'un homme qui ne serait rien ? Je veux devenir un des hommes les plus remarquables de mon pays, être riche, être grand, et que vous puissiez être aussi fière de mon nom que de votre nom de Colonna.
— Je serais bien fâchée de ne pas vous voir de tels sentiments au cœur, répondit-elle avec un charmant sourire. Mais ne vous consumez pas trop dans les travaux de l'ambition, restez jeune... On dit que la politique rend un homme promptement vieux.
Ce qu'il y a de plus rare chez les femmes est une cer-
taine gaieté qui n'altère point la tendresse. Ce mélange , d'un sentiment profond et de la folie du jeune âge ajouta dans ce moment d'adorables attraits à ceux de Francesca. Là est la clef de son caractère : elle rit et s'attendrit, elle s'exalte et revient à la fine raillerie avec un laisser aller, une aisance, qui font d'elle la charmante et délicieuse ■ personne dont la réputation s'est, d'ailleurs, étendue au delà de l'Italie. Elle cache sous les grâces de la femme une instruction profonde, due à la vie excessivement monotone et quasi monacale qu'elle a menée dans le vieux château des Goîonna. Cette riche héritière fut d'abord destinée au cloître, étant le quatrième enfant du prince et de la princesse Colonna ; mais la mort de ses deux frères et de sa sœur ahiée la tira subitement de sa retraite pour en faire l'un des plus beaux partis des États romains. Sa sœur aînée ayant été promise au prince Gandolphini, l'un des plus riches propriétaires de la Sicile, Francesca lui fut donnée afin de ne rien changer aux affaires de famille. Les Colonna et les Gandolphini s'étaient toujours alliés entre eux. De neuf à seize ans, Francesca, dirigée par un monsignorede la famille, avait lu toute la bibliothèque des Colonna pour donner le change à son ardente imagination en étudiant les sciences, les arts et les lettres. Mais elle prit dans l'étude ce goût d'indépendance et d'idées libérales qui la fit se jeter, ainsi que son mari, dans la révolution. Rodolphe ignorait encore que, sans compter cinq langues vivantes, Francesca sût le grec, le latin et l'hébreu. Cette charmante créature avait admirablement compris qu'une des premières conditions de l'instruction, chez une femme, est d'être profondément cachée.
Rodolphe resta tout l'hiver à Genève. Cet hiver passa comme un jour. Quand vint le printemps, malgré les exquises jouissances que donne la société d'une femme d'esprit, prodigieusement instruite, jeune et folle, cet amoureux éprouva de cruelles souffrances, supportées d'ailleurs avec courage, mais qui parfois se firent jour sur sa physionomie, qui percèrent dans ses manières, dans le discours, peut-être parce qu'il ne les crut pas partagées. Parfois il s'irritait en admirant le calme de Francesca, qui, semblable aux Anglaises, paraissait mettre son amourpropre à. ne rien exprimer sur son visage, dont la sérénité défiait l'amour; il l'eût voulue agitée, il l'accusait de ne rien sentir, en croyant au préjugé qui veut, chez les femmes italiennes, une mobilité fébrile.
— Je suis Romaine! lui répondit gravement un jour Francesca, qui prit au sérieux quelques plaisanteries faites à ce sujet par Rodolphe.
Il y eut dans l'accent de cette réponse une profondeur qui lui donna l'apparence d'une sauvage ironie, et qui fit palpiter Rodolphe. Le mois de mai déployait les trésors de sa jeune verdure, le soleil avait des moments de force comme au milieu de l'été. Les deux amants se trouvaient alors appuyés sur la balustrade en pierre qui, dans une partie de la terrasse où le terrain se trouve à pic sur le lac, surmonte la muraille d'un escalier par lequel on descend pour monter en bateau. De la villa voisine, où se voit un embarcadère à peu près pareil, s'élança comme un cygne une yole avec son pavillon à flammes, sa tente à baldaquin cramoisi, sous lequel une charmante femme était mollement assise sur des coussins rouges, coiffée en
ALBERT SAVAUUS. 233
fleurs naturelles, conduite par un jeune homme vêtu comme un matelot, et ramant avec d'autant plus de grâce qu'il était sous les regards de cette femme.
— Ils sont heureux! dit Rodolphe avec un âpre accent. Claire de Bourgogne, la dernière de la seule maison qui ait pu rivaliser la maison de France...
— Oh!... elle vient d'une branche bâtarde, et encore par les femmes...
— Enfin, elle est vicomtesse de Beauséant, et n'a pas...
— Hésité, n'est-ce pas, à s'enterrer avec M. Gaston de Nueil? dit la fille des Colonna. Elle n'est que Française» et je suis Italienne, mon cher monsieur.
Francesca quitta la balustrade, y laissa Rodolphe et alla jusqu'au bout de la terrasse, d'où Ton embrasse une immense étendue du lac; en la voyant marcher lentement, Rodolphe eut un soupçon d'avoir blessé cette âme à la fois si candide et si savante, si fière et si humble. Il eut froid; il suivit Francesca, qui lui fit signe de la laisser seule; mais il ne tint pas compte de l'avis, et la surprit essuyant des larmes. Des pleurs chez une nature si forte!
— Francesca, dit-il en lui prenant la main, y a-t-il un seul regret dans ton cœur?.,.
Elle garda le silence, dégagea sa main qui tenait le mouchoir brodé pour s'essuyer de nouveau les yeux.
— Pardon ! reprit-il.
Et, par un élan , il atteignit aux yeux pour essuyer les larmes par des baisers.
Francesca ne s'aperçut pas de ce mouvement passionné, tant elle était violemment émue. Rodolphe, croyant à un consentement, s'enhardit; il saisit Francesca par la taille,
234 SCÈNES DE LA VIE PiaVÉE.
la serra sur son cœur et prit un baiser; mais elle se dégagea par un magnifique mouvement de pudeur offensée, : et, à deux pas, en le regardant sans colère, mais avec résolution :
— Partez ce soir, dit-elle ; nous ne nous reverrons plus qu'à Napîcs.
Malgré la sévérité de cet ordre, il fut exécuté religieusement, car Francesca le voulut.
De retour à Paris, Rodolphe trouva chez lui le portrait de la princesse Gandolphini, fait par Schinner, comme Schinner sait faire les portraits. Ce peintre avait passé par Genève en allant en Italie. Comme il s'était refusé positivement à faire les portraits de plusieurs femmes, Rodolphe ne croyait pas que le prince, excessivement désireux du portrait de sa femme, eût pu vaincre la répugnance du peintre célèbre; mais Francesca l'avait séduit sans doute, et avait obtenu de lui, ce qui tenait du prodige, un portrait original pour Rodolphe, une copie pour Émilio. C'est ce que lui disait une charmante et délicieuse lettre où la pensée se dédommageait de la retenue imposée par la religion des convenances. L'amoureux répondit. Ainsi commença, pour ne plus finir, une correspondance entre Rodolphe et Francesca, seul plaisir qu'ils se permirent.
Rodolphe, en proie à une ambition que légitimait son amour, se mit aussitôt à l'œuvre. Il voulut d'abord la fortune, et se risqua dans une entreprise où il jeta toutes ses forces aussi bien que tous ses capitaux; mais il eut à lutter, avec l'inexpérience de la jeuneise, contre une duplicité qui triompha de lui. Trois ans se perdirent
dans une vaste entreprise, trois ans d'efforts et de courage.
Le ministère Villèle succombait aussi quand succomba Rodolphe. Aussitôt l'intrépide amoureux voulut demander à la politique ce que rindustrie lui avait refusé; mais, avant de se lancer dans les orages de cette carrière, il alla, tout blessé, tout souffrant, faire panser ses plaies et puiser du courage à N api es, où le prince et la princesse Gandolpbini furent rappelés et réintégrés dans leurs biens à r avènement du roi. Au milieu de sa lutte, ce fut un repos plein de douceur ; il passa trois mois à la villa Gandolpbini, bercé d'espérances.
Piodolphe recommença l'édifice de sa fortune. Déjà ses talents avaient été distingués, il allait enfin réaliser les vœux de son ambition, une place éminente était promise à son zèle, en récompense de son dévouement et de services rendus, quand éclata l'orage de juillet 1830, et sa barque sombra de nouveau.
Elle et Dieu, tels sont les deux témoins des efforts les plus courageux, des plus audacieuses tentatives d'un jeune homme doué de qualités, mais à qui, jusqu'alors, a manqué le secours du dieu des sots, le Bonheur! Et cet infatigable athlète, soutenu par l'amour, recommence de nouveaux combats, éclairés par un regard toujours ami, par un cœur fidèle!... Amoureux, priez pour luil
l^pEn achevant ce récit, qu'elle dévora, mademoiselle
^ae Watteville avait les joues en feu , la fièvre était dans
ses veines; elle pleurait, mais de rage. Cette nouvelle»
inspirée par la littérature alors à la mode, était la première lecture de ce genre qu'il eût été permis à Rosalie de faire. L'amour y était peint , sinon par une main de maître, du moins par un homme qui semblait raconter ses propres impressions; or, la vérité, fût -elle inhabile, devait toucher une âme encore vierge. Là se trouvait le secret des agitations terribles, de la fièvre et des larmes de Rosalie : elle était jalouse de Francesca Colonna. Elle ne doutait pas de la sincérité de cette poésie : Albert avait pris plaisir à raconter le début de sa passion en cachant sans doute les noms, peut-être aussi les lieux. Rosalie était saisie d'une infernale curiosité. Quelle femme n'eût pas, comme elle, voulu savoir le vrai nom de sa rivale, car elle aimait! En lisant ces pages contagieuses pour elle, elle s'était dit ce mot solennel : « J'aime! » Elle aimait Albert, et se sentait au cœur une mordante envie de le disputer, de l'arracher à cette rivale inconnue. Elle pensa qu'elle ne savait pas la musique et qu'elle n'était pas belle.
— Il ne m'aimera jamais! se dit-elle.
Cette parole redoubla son désir de savoir si elle ne se trompait pas, si réellement Albert aimait une princesse italienne, et s'il était aimé d'elle. Durant cette fatale nuit, l'esprit de décision rapide qui distinguait le fameux Watteville se déploya tout entier chez son héritière. Elle enfanta de ces plans bizarres autour desquels flottent , d'ailleurs , presque toutes les imaginations de jeunes niles, quand, au milieu de la solitude où quelques mères imprudentes les retiennent, elles sont excitées par un événement capital que le système de compression auquel
elles sont soumises n'a pu ni prévoir ni empêcher. Elle pensait à descendre avec une échelle, par le kiosque, dans le jardin de la maison où demeurait Albert, à profiter du sommeil de Tavocat pour voir, par sa fenêtre, rintérieur de son cabinet. Elle pensait à lui écrire, elle 1^ pensait à briser les liens de la société bisontine en intro- ► duisant Albert dans le salon de l'hôtel de Rupt. Cette ^ entreprise, qui eût paru le chef-d'œuvre de l'impossible à l'abbé de Grancey lui-même, fut l'affaire d'une pensée.
— Ah ! se dit-elle, mon père a des contestations à sa terre des Houxey, j'irai ! S'il n'y a pas de procès, j'en ferai naître, et il viendra dans notre salon! s'écria-t-elle en s'élançant de son lit à sa fenêtre pour aller voir la lumière prestigieuse qui éclairait les nuits d'Albert.
Une heure du matin sonnait, il dormait encore.
— Je vais le voir à son lever, il viendra peut-être à sa fenêtre !
En ce moment, mademoiselle de Watteville fut témoin d'un événement qui devait remettre entre ses mains le moyen d'arriver à connaître les secrets d'Albert. A la lueur de la lune, elle aperçut deux bras tendus hors du kiosque, et qui aidèrent Jérôme, le domestique d'Albert, à franchir la crête du mur et à entrer sous le kiosque. Dans la complice de Jérôme, Rosalie reconnut aussitôt Mariette, la femme de chambre.
— Mariette et Jérôme, se dit-elle. Mariette une fille si laide! Certes, ils doivent avoir honte l'un et l'autre.
Si Mariette était horriblement laide et âgée de trente-six ans, elle avait eu par héritage plusieurs quartiers de
terre. Depuis dix-sept ans au service de madame de Watteville, qui Pestimait fort à cause de sa dévotion, de sa probité, de son ancienneté dans la maison, elle avait' sans doute économisé, placé ses gages et ses profits. Or, à raison d'environ dix louis par année, elle devait posséder, en comptant les intérêts des intérêts et ses héritages, environ quinze mille francs. Aux yeux de Jérôme, quinze mille francs changeaient les lois de l'optique : il trouvait à Mariette une jolie taille, il ne voyait plus les trous et les coutures qu'une affreuse petite vérole avait laissés sur ce visage plat et sec; pour lui, la bouche contournée était droite; et, depuis qu'en le prenant à son service l'avocat Savaron l'avait rapproché de l'hôtel de Rupt, il fit le siège en règle de la dévote femme de chambre, aussi roide, aussi prude que sa maîtresse, et qui, semblable à toutes les vieilles filles laides, se montrait plus exigeante que les plus belles personnes. Si maintenant la scène nocturne du kiosque est expliquée pour les personnes clairvoyantes, elle l'était très-peu pour Rosalie, qui néanmoins y gagna la plus dangereuse de toutes les instructions, celle que donne le mauvais exemple. Une mère élève sévèrement sa fille, la couve de ses ailes pendant dix-sept ans, et, dans une heure, une servante détruit ce long et pénible ouvrage, quelquefois par un mot, souvent par un geste! Rosalie se recoucha, non sans penser à tout le parti qu'elle pouvait tirer de sa découverte. Le lendemain matin, en allant à la messe en compagnie de Mariette (la baronne était indisposée), Rosalie prit le bras de sa femme de chambre, ce qui surprit étrangement la Comtoise.
ALBERT SAVARUS. 23ô
— Mariette, lui dit-elle , Jérôme a-t-il la confiance de son maître?
— Je ne sais pas, mademoiselle.
— Ne faites pas l'innocente avec moi, répondit sèchement Rosalie. Vous vous êtes laissé embrasser par lui cette nuit, sous le kiosque. Je ne m'étonne plus si vous approuviez tant ma mère à propos des embellissements qu'elle y projetait.
Rosalie sentit le tremblement qui saisit Mariette par celui de son bras.
— Je ne vous veux pas de mal, dit Rosalie en continuant, rassurez-vous, je ne dirai pas un mot à ma mère, et vous pourrez voir Jérôme tant que vous voudrez.
— Mais, mademoiselle, répondit Mariette, c'est en tout bien, tout honneur; Jérôme n'a pas d'autre intention que celle de m'épouser...
— Mais , alors , pourquoi vous donner des rendez-vous la nuit?
Mariette, atterrée, ne sut rien répondre.
— Écoutez, Mariette, j'aime aussi, moi! J'aime en secret et toute seule. Je suis, après tout, unique enfant de mon père et de ma mère ; ainsi vous avez plus à espérer de moi que de qui que ce soit au monde...
— Certainement, mademoiselle, vous pouvez compter sur nous à la vie et à la mort, s'écria Mariette, heureuse de ce dénoûment imprévu.
— D'abord, silence pour silence, dit Rosalie. Je ne veux pas épouser M. de Soûlas ; mais je veux, et absolument, une certaine chose : ma protection ne vous appartient qu'à ce prix.
— Quoi? demanda Mariette.
— Je veux voir les lettres que M. Savaron fera mettre à la poste par Jérôme. *
— Mais pour quoi faire? dit Mariette effrayée, f
— Oh ! rien que pour lire , et vous les jetterez vous- j même à la poste après. Cela ne fera qu*un peu de retard,» voilà tout. I
En ce moment, Rosalie et Mariette entrèrent à Téglise, et chacune d'elles fit ses réflexions, au lieu de lire l'ordinaire de la messe.
— Mon Dieu ! combien y a-t-il donc de péchés dans tout cela? se dit Mariette.
Rosalie, dont l'âme, la tête et le cœur étaient bouleversés par la lecture de la nouvelle, y vit enfin une sorte d'histoire écrite pour sa rivale. A force de réfléchir, comme les enfants, à la même chose, elle finit par penser que la Revue de VEst devait être envoyée à la bien-aimée d'Albert.
— Oh! se disait-elle à genoux, la tête plongée dans ses mains et dans l'attitude d'une personne abîmée dans la prière, oh ! comment amener mon père à consulter la liste des gens à qui l'on envoie cette Reçue?
Après le déjeuner, elle fit un tour de jardin avec son père, en le cajolant, et l'amena sous le kiosque.
— Crois-tu, mon cher petit père, que notre Revue aille à l'étranger?
— Elle ne fait que commencer...
— Eh bien, je parie qu'elle y va.
— Ce n'est guère possible.
— Va le savoir, et prends les noms des abonnés à l'étranger.
Deux heures après, M. de Watteville dit à sa fille :
— J'ai raison, il n'y a pas encore un abonné dans les pays étrangers. On espère en avoir à Neufchâtel, à Berne, à Genève. On en envoie bien un exemplaire en Italie, mais gratuitement, à une dame milanaise, à sa campagne sur le lac Majeur, à Belgirate.
— Son nom ? dit vivement Rosalie.
— La duchesse d'Argaiolo.
— La connaissez-vous, mon père?
— J'en ai naturellement entendu parler. Elle est née princesse Soderini; c'est une Florentine, une très-grande dame, et tout aussi riche que son mari, qui possède une des plus belles fortunes de la Lombardie,, Leur villa sur le lac Majeur est une des curiosités de l'Italie.
Deux jours après, Mariette remit la lettre suivante à Rosalie :