La Carmélite combat la sensualité
Quel est le second courant qui emporte le monde au souffle de l'égoïsme contemporain ? Ah ! je vous entends ; plongés que vous êtes avec moi dans l'atmosphère de
votre siècle, avec moi vous avez déjà dit : Sensualis?ne. Oui, le sensualisme, dans toutes les situations et sous toutes les formes, emportant à un second abîme les générations eni\Tées : le sensualisme criant encore aujourd'hui comme criaient, il y a trois mille ans, des débauchés de Jérusalem : jouissons, jouissons ; venite, fruamur ; le sensualisme, c'est-à-dire l'exagération de l'empire des sens, la poursuite immodérée des satisfactions sensuelles ; le désir sans limite ; que dis-je ? la passion, la fureur de sentir, de s'émouvoir, de tressaillir, en un mot, de jouir, de jouir davantage, de jouir encore plus : voilà le second courant qui nous emporte à l'abîme.
Dieu me garde de calonmier mon temps ; mais ne puis-je pas dire, sans craindre les démentis de la réalité, que, plus qu'aucun autre, ce siècle est atteint de ce mal qui tue les hommes, les sociétés et les civilisations, même les plus robustes ? Essayez de respirer les souffles qui passent dans l'air ; est-ce que ces souffles, qui font vibrer toutes les fibres sensuelles, comme les cordes d'une l}Te de Paphos ou d'Ionie, ne vous jettent pas tous le même son ? Que disent-ils au dedans et au-dehors de vous, si ce n'est cette chose qui remplit le siècle de son nom, parce qu'elle le remplit d'elle-même : sensualisme, sensualisme, sensualisme ? Ah ! le sensualisme, qui donc, aujourd'hui, n'en subit plus ou moins les atteintes dégradantes ? Le sensualisme est père ; le sensualisme est mère ; le sensualisme est enfant ; en deux mots, le sensualisme est homme, le sensualisme est femme ; j'entends non pas seulement l'homme et la femme de ce paganisme nouveau, qui ne rougirait pas de relever au milieu de nous les temples pulvérisés des dieux et des déesses de l'antique volupté ; mais l'homme et la femme de ce christianisme amoindri, où il y a dans tout et partout la part du monde et la- part de l'Évangile, la part des
sens et la part de l'esprit, la part de Satan et la part de Jésus-Christ, et la première toujours plus grande que la seconde ; christianisme bâtard, où l'on sent le paganisme percer par tous les pores ; christianisme dégénéré, qui eût étonné les chrétiens plus voisins du Calvaire, et dont les chrétiens nouveaux donnent, dans ces jours pleins d'orgies, des exemples que les païens n'eussent pas toujours trouvés indignes de leurs plus honteuses saturnales ! Voilà le fleuve de ce siècle sensuel ;^le voilà tel qu'il passe devant nous, entraînant à l'abîme les générations trompées par les séductions de son courant et par les charmes de ses rivages. Ce fleuve d'enchantements perfides et d'homicides plaisirs, qu'est-ce qui l'arrêtera, je vous prie ? Qu'est-ce qui pourra, sous ce rapport, relever nos mœurs qui tombent et nos âmes qui penchent? Qu'est-ce qui fera passer, à travers ces corruptions que le règne du sensualisme amasse au cœur des sociétés, un souffle purificateur ? Qui pourra, en un mot, efiicacement réagir contre ces débauches du sensualisme, qui aboutissent aux orgies de la volupté, d'abord, à l'énervement des âmes ensuite, et à la fin aux ruines des sociétés ? Qui fera ce prodige ? Une seule chose : l'exemple de la chasteté sans tache, des mœurs d'anges dans des natures humaines, des austérités de pénitents dans une chair innocente.
Et voilà l'exemple que donnent aujourd'hui en présence du sensualisme contemporain, les austères filles du Carmel.
Sorties elles-mêmes des entrailles de ce siècle, dont elles portent le sang et dont elles ont respiré l'air, elles réagissent, par la pratique d'une pureté héroïque et d'une angélique chasteté, contre les entraînements de ce sensualisme qui enveloppe leur jeunesse.
Jésus-Christ, qui a séduit leur cœur par le charme sur-
humain de la pau\Teté volontaire, l'a séduit encore plus par le céleste attrait dune libre et perpétuelle chasteté. Lui, la pureté en personne, il a dun de ses purs regards, jeté dans cette âme vierge un invincible attrait de chasteté, il lui a dit ; '' Ma fille, je vous ai choisie ; pour moi, ^' vous serez chaste, et chaste d'une chasteté absolue." Et réponse prédestinée du Christ immaculé a répondu : ■" Oui, Dieu de pureté, pour vous je serai chaste d'une '' chasteté absolue. O Dieu des chastes, vous donner '' cette richesse, qui est hors de moi et qui n'est pas moi- ^' même, cest peu ; je veux vous donner ce qui est en ■'•' moi et fait partie de moi-même ; à vous. Agneau sans ^' tache, à vous cette chair immaculée ; à vous ce corps ^' encore pur ; voici que je le mets sur votre autel, avec ^' tous ses instincts et toutes ses convoitises. Non, jamais, ^' je le jure, je n'aurai d'autre époux que vous-même. '' Pour vous, mon Dieu, ce corps sera victime ; j'en fais '' l'irrévocable serment; j'embrasse à jamais, pour vous, ^' l'angélique chasteté."
Ainsi la fille du Carmel dépose sur l'autel la seconde part de son sacrifice réparateur : le vœu de chasteté est le second clou qui l'attache à la croix avec le divin époux. Elle sera pure, la fille du Carmel ; mais ne croyez pas que cette pureté se contente de s'embaumer elle-même de ses propres parfums : elle s'environne des plus âpres défenses ; elle domptera d'avance des révoltes qui ne sont pas venues et qui ne viendront peut-être jamais, tant l'atmosphère est pure dans cette demeure des anges ! Cette chair sans souillure, elle la châtiera comme faisait au désert Magdeleine pénitente. Pour exterminer en elle les derniers vestiges du sensualisme, et réparer, autant qu'elle peut, les intempérances mondaines, ce n'est pas assez de sa couche dure, de son court sommeil, de ses longs jeûnes, de ses perpétuelles abstinences ; il lui faut
de plus rudes attestations de son union au Dieu flagellé, déchiré, ensanglanté, et, de la tête aux j)ieds, couvert de ses blessures et inondé de son sang.
Écoutez ; entendez-vous ? Quel est ce bruit qui interrompt le silence du Carmel ?.... Ah ! c'est un bruit que le monde ne peut entendre, ou qui ne rententit à son oreille que comme le témoignage d'une incompréhensible folie ; c'est le bruit des flagellations spontanées et des volontaires macérations. Quoi ! cette femme délicate, élevée dans les amollissements du XIX"i« siècle, elle n'a pas assez de tant de privations pour assouvir sa soif d'immolations ? Quoi ! ce n'est pas assez de se retrancher tout ce qui flatte la nature, il faut encore qu'elle lui inflige à plaisir tout ce qui la crucifie ? Voyez-la, cette pure et chaste victime ; elle frappe son corps innocent ; elle déchire sa chair virginale ; et sa prière et ses supplications montent à Dieu, fécondées par ses douleurs si généreusement cherchées, et peut-être par les flots de son sang si courageusement versé !
Et pourquoi, ô sainte victime, pourquoi contre une chair innocente, ces châtiments, ces violences, ces cruautés ? "Ah ! s'écrie la généreuse fille du Carmel, je '' répare, je satisfais, j'expie. Je répare les désordres du " monde ; je satisfais à la justice de Dieu ; j'expie par " l'excès de la soufirance les excès du plaisir ; j'expie par " la douleur du sacrifice les satisfactions de l'égoïsme ; *^ victime, j'accomplis ma vocation ; je souffre et je m'im- '* mole pour le salut de mes frères."
Oui, chrétiens, entendez-le bien, la Carmélite expie par ses macérations les déportements et les souillures de notre sensualisme. Hommes du monde, si ardents à la jouissance et si affamés de voluptés, elle expie vos débauches ; femmes chrétiennes, si promptes à jouir et si
impuissantes à souffrir, elle expie vos raffinements sen-
suels, VOS danses sensuelles, vos costumes sensuels ; elle expie, par ses chrétiennes austérités, ces hardiesses et ces audaces païennes qui font rougir les chastes et réjouissent les voluptueux. Elles prennent, enfin, cette rude flagellation, comme le dit la règle, non seulement pour " l'augmentation de la foi, pour la vie des Etats et de nos princes souverains, pour les bienfaiteurs, pour les âmes du purgatoire j " elles la prennent surtout pour tous ceux " qui sont en péché mortel," et ce, ajoute la règle, durant un psaume, " Miserere, et les oraisons pour les choses susdites." Mais aujourd'hui surtout, elles la prennent pour expier, par les immolations de la chair, les débauches du sensuaUsme. Et, dès lors, combien parmi nous, qui pèchent et n'expient pas, qui jouissent et ne souffrent pas, doivent bénir le ciel de leur donner dans ces âmes choisies des hosties expiatoires et des victimes répara trices !