I. Consolations
Québec, 27 Mai, 1872.
Comment vous exprimer les sentiments de reconnaissance, dont mon âme est remplie envers Notre-Seigneur, pour la grande grâce, qu’il daigne me faire, de m'appeler, moi, pauvre petite créature, si indigne et si ingrate, au grand bonheur de la vie religieuse ? Puis-je bien croire que c’est la même petite enfant, autrefois si dissipée, si éloignée de penser à la vie religieuse, et qui maintenant tressaille de joie à la seule pensée de l’embrasser ? N'est-ce pas, mon Père, que le Seigneur est admirable dans ses voies, d’avoir changé ainsi mon cœur, de l'avoir tourné vers le seul bien désirable ? Remercions-le, n’estce pas, mon Père, de ce qu’il daigne faire de moi une si heureuse créature. Oui, mon Père, depuis que le bon . Dieu m'a fait la grâce de la vocation religieuse, mon cœur éprouve une joie toute nouvelle ; je n’ai plus de ces inquiétudes, qui me tourmentaient autrefois au sujet de l’avenir, de ces craintes de ne pas perséverer, qui me rendaient toute triste. Le bon Dieu m’en a délivrée, en me trouvant le moyen de lui assurer à jamais mes affections. Cependant, au milieu de ces transports de bonheur, pour vous parler avec toute la sincérité et la confiance que je vous dois, je vous avouerai que j'ai quelquefois des moments de tentation. Ce matin, mon cœur battait, et savez-vous pourquoi? N'allez pas croire, mon bon Père, que le cœur de votre enfant battait de voir enfin bientôt arriver le moment où elle serait toute entière au Seigneur, Hélas ! non. Ce misérable petit cœur, tou-
jours entraîné vers la terre, craignait de se donner trop tôt au bon Dieu. “ Pourquoi ne pas encore jouir de la vie avant de t'ensevelir dans le cloître?” répétait ce pauvre cœur tout effrayé. Mais ce sont les mouvements de la nature, dont vous m'avez bien prévenue, et que vous m'avez appris à combattre : ce que je ferai, je l'espère, avec la sainte grâce de Dieu Ne m’avez-vous pas dit ausssi : “ Pas de couronne sans combats.” Ilfaut donc combattre pour obtenir la couronne de Carmélite.
Vous comprenez, mon Père, que malgré tout ce que je viens de vous dire, je suis, au fond, bien contente. Car quoique j'aie ces tentations, je serai bien heureuse quand le moment sera arrivé de sortir de ce misérable monde si rempli d’ennuis.
Enfin, tout pour la plus grande gloire de Dieu ! telle était la devise de saint Ignace, votre Père et Fondateur, et elle était bien encore le but de toutes les actions et démarches de ma mère sainte Thérèse.