‹ Une fleur du Carmel [microforme] (volume 2)Chapitre 93 sur 186 · Quelques consolations. Noël · texte numérisé non relu

Quelques consolations. Noël

Jacksonville.

Grande fut ma joie en recevant votre lettre. Vite jen ai remercié le bon Dieu. Mais que vous dirai-je, mon bon Père, pour vous exprimer ma reconnaissance ? Vraiment, vous avez une bonté qu’on ne saurait expliquer. Cependant, je crois la comprendre, mon bon Père, c’est que vous aimez bien le bon Dieu et c’est pourquoi vous condescendez à donner avec tant de charité ces conseils salutaires à une pauvre âme comme moi. Que Dieu vous en récompense, mon bien cher Père !

Mais je sais bien ce que je pourrai faire pour vous témoigner ma reconnaissance. Ne sera-ce pas de pratiquer ce que vous me recommandez? Je le ferai, mon bon Père ; cependant, voyez la faiblesse de ma pauvre nature. En lisant vos saintes instructions, j'éprouvais je ne sais quel sentiment de crainte, à la pensée de suivre tout ce qu’elles m’enseignent et je me dis: faut-il faire tout cela? Mais je vais devenir trop sainte ! …

Peut-on jamais devenir trop sainte? Et faut-il que j'aie une bonne opinion de moi-même, pour croire que je le suis suffisamment ! Mais je ferai tout ce que vous me dites, assurée que j'en retirerai un grand bien et de douces consolations, comme vous me le promettez. Quand je serai trop fatiguée de travailler à ma sanctification, je lirai les paroles de sainte Agnès. Elles m'apprendront comment il faut aimer Notre-Seigneur et mépriser les affections et les vanités de ce monde. Je la prierai pour qu’elle m'obtienne cette grâce et celle de me mettre

au-dessus de lopinion du monde. Car c’est toujours: une triste pensée pour moi, que celle d’être moquée par les personnes mondaines et dédaignée par les autres jeunes filles, qui trouvent que je fais la précieuse et la vieille avant le temps; mais il faut bien être humiliée pour suivre Notre-Seigneur humilié.

Nous avons célébré la fête de Noël ; le doux Enfant- Jésus est venu apporter la joie et la paix dans tous les. cœurs. J'éprouvais un sentiment de tristesse en me voyant si loin de mon cher pays, en ce jour qui y est célébré si solennellement. Ici la religion se pratique bien tristement par une population, dont la plus grande partie est protestante (sur 15,000 habitants il n’y en a que 700 de catholiques,) et dans une église bien pauvrement entretenue.

” Mais, ce n’est pas la cérémonie extérieure qui constitue la fête. Ce qui donne la joie aux cœurs chrétiens, n’estce pas de recevoir le divin Enfant dans nos âmes ? et il

\ se donne, ici comme chez nous, à ceux qui le désirent. Je: e l'ai reçu avec bien du bonheur, et j'ai éprouvé de douces e consolations à le prier pour tout ce que j'aime. Comment re ne pas éprouver cette confiance envers ce divin Enfant, re qui s’est fait petit pour attirer nos cœurs ?

Nous habitons vraiment un pays magnifique. Le cliue mat ne laisse rien à désirer. Figurez-vous donc qu’en ce je temps de Noël, nous avons des chaleurs du mois de me juillet. Ce beau temps nous reconcilie un peu avec le

de pays. Nous ne nous lassons pas d'admirer cet été r2rpétez. tuel Comme je vous le disais, les arbres sont toujours fica- verts ; les oiseaux ne cessent de nous inviter par leurs ren chants les plus joyeux à bénir le bon Dieu avec eux ; les riser fleurs nous prodiguent leurs plus rares parfums. rierai La ville de Jacksonville est assez jolie, située sur la settre rivière St. Jean ; les rues sont bien larges, bordées de

grands arbres dont les branches se réunissent dans quelques endroits et forment des arches fort gracieuses. Le sol, quoique sablonneux, est très-productif, et si les habitants voulaient se donner la peine de semer, ils pourraient avoir deux récoltes par année. Mais la plupart se ressentent de leur ancienne indolence, lors du temps de l’esclavage, où ils se reposaient tout le jour, faisant travailler leurs nègres. Ils sont aussi bien ruinés par la guerre, qui leur a enlevé leurs esclaves, qui constituaient toute leur fortune.

Nous commençons à nous plaire un peu mieux dans notre exil Les bonnes sœurs de Saint Joseph, avec lesquelles nous demeurons, savent calmer nos ennuis par leurs bontés si aimables. Depuis cinq ans qu’elles ont laissé leur patrie pour venir se dévouer à l'instruction des enfants, elles font un immense bien dans toute la Floride.

J'ai commencé à faire l’oraison du soir ; mais il m’en coûtera un peu dans les commencements, de m’y mettre tout de bon. En faisant cette oraison, j'ai à peine le temps de récier l'Office de la sainte Vierge, auquel je tiens beaucoup. Il faudra cependant le mettre de côté à cause de l’oraison, ou bien mettre de côté l’oraison pour pouvoir réciter le Petit-Office.

5. Vie contemplative. Victoire sur les tentations. Jacksonville, Floride, 24 Janvier 1872.

J'ai fait mon possible pour observer mon règlement.

Je trouve que les oraisons jaculatoires sont un excellent moyen de tenir toujours le cœur uni à Notre-Seigneur. La première fois que je les disais, elles me donnaient beaucoup de consolation ; maintenant qu’elles me sont plus familières je les dis sans réfléchir au sens si beau qu’elles renferment.

Depuis quelque temps, je me sens toute affectionnée à la vie contemplative, quoique d’abord ce nom me semblât trop sévère, et encore plus ce qu’on m'en disait. Mais, en lisant l'explication que vous avez bien voulu me donner de cette belle occupation, je suis toute changée et remplie d'estime pour la vie contemplative, que ma bien-aimée sœur Adine a tant aimée. Elle doit être heureuse dans le ciel de voir que je veux l’imiter un peu.

J'éprouve des difficultés à faire la revue de ma méditation et à tenir mon journal spirituel. Faudrat-il y noter le résultat de chaque méditation ?

Une autre difficulté se présente aussi pour le sujet de mon examen particulier. Comment faut-il comprendre que le but de mon examen doit être de surnaturaliser toutes mes actions, de régler tout mon cœur selon l’amour de Jésus ?

Une autre que moi le comprendrait bien, mais je n’ai pas encore l'intelligence de toutes ces choses spirituelles. C’est pourquoi j'ai pensé devoir vous exposer mes embarras et vous demander de me donner une explicati u à ce sujet.

Je suis bien heureuse de régler ma vie en suivant les exercices de la vie contemplative.

Le genre de vie, que je mène, me plaît beaucoup et je n’en désire point d'autre. Cependant, pour vous parler avec simplicité, je vous avouerai que quelquefois il me semble que je mène une vie trop retirée ; que, sans alle: dans les grandes soirées, dans les grandes réunions, je pourrais voir plus de monde ; qu’en ne le faisant pas, je me rends singulière, ce que vous m'avez dit tant de fois d'éviter. :

Je crois que ce sont /es mouvements de la nature, qui n'aime pas d’être moquée par le monde, n’est-ce pas, mon Père ?

Je veux ne chercher et n’aimer que Jésus, quoique quelquefois je craigne qu’on dise de moi, que je ne me suis pas mariée, parce que personne n’a voulu de moi. C’est là encore un mouvement de la nature que j'espère surmonter ‘avec la sainte grâce du Seigneur, qui m’aidera aussi à être bien ferme pour repousser les assiduités de ceux, qui voudraient gagner mon affection. J'aurai besoin, pour agir ainsi, que Notre-Seigneur m'ôte cette timidité excessive, qui me trouble tant, quand je parle à qui que ce soit. Je mets ma confiance en celui à qui je veux me consacrer toute entière. Car ne croyez pas, mon bon Père, par ce que je vous ai dit plus haut, que je veuille renoncer, à cause de cette vanité, à mon état présent. Oh non ! j'y trouve trop de consolations et j'espère bien persévérer. Je me mets sous la protection de la très-sainte Vierge, en récitant tous les jours la petite prière que vous m’avez apprise.

Je crois, mon Père, que j'ai fait depuis quelque temps, des progrès dans la spiritualité. 11 me semble que Notre- Seigneur me fait comprendre que, pour l’aimer véritablemeut, il faut se haïr soi-même et rechercher ce qui contrarie la nature, comme les humiliations, les souffrances. Grâces en soient rendues au bon Dieu, je le comprends mieux que jamais. Maïs je n’ai pas encore le courage de désirer, ni de demander ces choses contrariantes pour la nature. Je m’efforce d'accepter patiemment celles qui me viennent (et il m’en vient assez souvent,) espérant parvenir plus tard au troisième degré d’humilité. C’est la grâce que je demande à Notre-Seigneur, et que je vous prie de vouloir bien anssi lui demander pour moi.

Auriez-vous la bonté de me dire le nom de l’auteur qui vient de publier un choix des lettres de saint François de Sales ?

Je vais écrire à M. N. pour lui demander de faire venir

ce volume, ainsi que l'Esprit de Saint François de Sales et les Actes des Martyrs de Ruinart, pour le commencement de mai.

6. Fidélité au règlement. Tentations. Premiers désirs de la vie religieuse.

Jacksonville, 22 Mars 1872.

Je n’ai pas été bien depuis plusieurs semaines, ce qui m'a empêché d'écrire et m’a obligé de prendre du repos.

J'ai observé autant que possible mon règlement. Plusieurs fois cependant mes maux de tête m'ont empêché de faire la méditation. Je me suis alors imposée pour pénitence de dire un Ave Maria, les bras en croix.

Je dis mes oraisons jaculatoires en m’habillant. Je suis heureuse de dire que j'y suis plus fidèle. Le fruit que j'en retire est de me tenir plus unie à Notre-Seigneur.

Vous ne me rassurez guère, mon bon Père, en me disant que vous priez pour que je conserve ma timidité, pour qu’elle augmente même. Que vais-je donc devenir P..….,

Je conviens qu’il y a une timidité louable et qui sied à une jeune fille, mais il y en une autre qui provient d’un éilain amour propre, et dont je voudrais bien me défaire.

Je ne puis pas dire que je sois pleinement satisfaite de mon genre de vie. Il ne me déplaît pas cependant ; mais je ne suis pas tout-à-fait revenue de la crainte de me singulariser.

J'ai eu bien des tentations à ce sujet pendant tout l'hiver ; mon pauvre cœur m'a donné bien du trouble. Il me semblait que c'était impossible de mener une vie si retirée, qu’il fallait de toute nécessité voir plus de monde, et j'avais toutes sortes de raisons qui m'y engageaent.

Par exemple, je me disais que, par mon peu d’habitude d’aller dans le monde, j'en viendrais à craindre extrêmement de me trouver dans quelque société. Ce qui me rendrait si gauche, si embarrassée, que je m’exposerais à manquer à la charité par ma timidité quand la nécessité m'obligerait de voir quelqu'un. Et combien d’autres pensées me sont venues ! Je vois bien que c’étaient des tentations, et je remercie bien le bon Dieu de ne pas m'avoir donné alors l’occasion d'aller dans le monde ; que serais-je devenue ?

Toutes ces tentations m'ont donné un grand désir de me faire religieuse. Il me semble qu’alors je serais si bien pour me sanctifier. Étant éloignée du monde, il me serait moins difficile de surmonter ces tentations et de persévérer dans la résolution de rester toujours consacrée au bon Dieu.

Il serait trop long de vous expliquer les autres motifs qui me portent à désirer la vie religieuse. Plus je réfléchis, plus je trouve difficile de vivre dans le monde et d’être fidèle au bon Dieu. Je serai ferme pour quelque temps : mais, quand ma première ferveur sera passée, quand je serai ennuyée de mon genre de vie, qui sait si je ne ferai pas quelque folie comme tant d’autres ? Pourtant je suis bien décidée à renoncer à être aimée et recherchée des hommes, et à refuser constamment les assiduités de ceux qui voudraient gagner mon affection.

Mon bon Père, je m'affectionne beaucoup, à la vie contemplative. Quoique je murmure quelquefois pour me mettre en prière, cependant je suis bien décidée à y persévérer toujours. Et si le bon Dieu me faisait la grâce de me donner la vocation religieuse, je choisirais de préférence une communauté contemplative.

Je communie maintenant quatre fois la semaine et j'ai grand soin de ne manquer aucune communion. Ma réso-

lution de rester fidèle épouse de Jésus-Christ, tout en vivant dans ma famille, me console beaucoup, et malgré toutes ces teutations, je ne voudrais pas y renoncer.

Jaime bien saint Stanislas ; surtout depuis que je me suis mise sous sa protection, le jour de sa fête. Tous les jours, après avoir récité la petite prière que vous m'avez apprise. “Je vous salue, Marie, lis éclatant de blancheur, etc, ” je demande à la sainte Vierge de venir avec saint Stanislas et ma bien aimée sœur Adine, me chercher au jour de ma mort. Quelle consolation, si j'étais exaucée !

L’anniversaire de la mort de notre chère Adine est passé. En pensant à cette chère sœur, à la sainte mort qui a terminé sa vie, je me suis prise à espérer qu’elle est maintenant dans le ciel. Mais que je serais heureuse, si j'étais certaine de son bonheur ! Ferais-je mal de demander au bon Dieu de me faire connaître l’état de cette chère amie ?

Mon vénéré Père, vous me dites dans votre lettre une chose qui m’a bien effrayée. (C’est lorsqu'après avoir parlé du bien spirituel que vous croyez que je retirerai de mon voyage en Floride, vous ajoutez qu’il est bon pour moi de voyager, et qu'il faudrait faire encore d’autres voyages. Ah! mon Père, si vous saviez combien je suis fatiguée des voyages ! combien je redoute d’en entreprendre d’autres. Celui-ci ne m’a fait aucun bien ; même je me trouve plus faible que chez nous ; et pour le spirituel, que j'y ai perdu! Il n'y a pas moyen, en pays étranger, de mener la vie que nous menons chez nous ; on est si distrait, on fait tant parler de soi! Et pus: l'ennui de se trouver si loin! Je ne crois pas que j'aie passé deux jours sans verser des larmes d’ennui, et de tristesse, Oh ! je vous en prie, mon Père, ne parlez plus de voyages !

Je prie saint Joseph de tout mon cœur pendant ce mois, de ne pas partir de chez nous l'hiver prochain. On est si heureux au pays, entouré de bons parents, de saintes dévotions qui animent à bien servir le bon Dieu.

Ma chère mère n’est pas très-bien, elle a aussi Z #a/ du pays. Dès que nous serons arrivées dans notre beau Canada, que nous aurons revu nos chers garçons et nos autres parents, nous redeviendrons bien.

Maman me charge de vous dire que nous allons peutêtre partir le 3 avril Je crois qu’elle y est à peu près décidée. La chère Hermine n’en est pas fâchée.

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