CHAPITRE XV
CONCLUSION
La question marocaine, qui depuis plusieurs années préoccupe l'opinion en France, a pris, de par les événements récents, une place prépondérante dans notre politique. Son importance, aussi bien à cause de la proximité de nos frontières qu'à divers autres points de vue, a été démontrée tant de fois qu'il serait superflu d'y revenir; mais, au moment où nos soldats campent sur la côte marocaine, où la France se trouve engagée dans une aventure dont il est difficile de prévoir la durée et même l'issue, étant donnés les aspects infiniment variés que présente tour à tour l'imbroglio marocain, il nous a semblé intéressant de faire connaître moralement ce pays si bien fermé. Pénétrer un peu dans sa civi lisation, ses mœurs, ses coutumes, c'est se rendre mieux compte de choses qui, au premier abord, paraissent incompréhensibles, et savoir quel est, le plus souvent, le mobile qui dicte leur ligne de conduite à ces hommes si impénétrables. Fanatique
attachement aux vieilles lois coraniques, qui ont édifié jadis la gloire de l'empire et sur lesquelles se sont greffés un certain nombre d'abus très agréables pour toute une catégorie de gens, lesquels craignent par-dessus tout les réformes qui en amèneraient la disparition, ignorance profonde de la masse, habilement exploitée et lancée aveuglément en une explosion fanatique, esprit d'indépendance, hérité des vieilles tribus nomades et patriarcales, tout cela sont autant de caractéristiques des habitants du Moghreb.
Sous le sentiment d'indifférence apparente, il ne faut jamais oublier qu'il existe une violente hostilité, une haine pour le roumi, haine qui sait fort bien se dissimuler quand le Marocain se sent le moins fort, mais qui est toujours prête à reparaître avec violence, dès qu'il se sent assez puissant pour pouvoir l'assouvir. Le souvenir de la grandeur d'antan hanté les imaginations marocaines. Ces gens ne peuvent oublier que leurs ancêtres ont jadis été établis sur cette côte d'Europe, et qu'ils y ont laissé des monuments de leur grandeur. Ne chantent-ils pas, maintenant encore, dans leurs ballades populaires la splendeur de Grenade, comme d'autres chants, plus tristement modulés, pleurent la perte de cette perle d'Andalousie? et longtemps les familles des Maures d'Espagne, qui se réfugièrent à Tetuan, conservèrent pieusement les clés de leurs
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maisons de Grenade — peut-être avec le vague espoir d'y réhabiter un jour. J'ignore si ces reliques existent encore actuellement, mais l'on sait que l'épée de Boabdil (Bou Àbd Allah) fut de même conservée par la famille d'El Katib jusqu'en 1860, moment où elle lui fut ravie par les Espagnols.
Les mots de « pénétration pacifique » ont été prononcés déjà bien des fois, mais peut-être sans songer assez que pour introduire des réformes, quelque justes qu'elles soient, celles-ci doivent répondre aux désirs et aux aspirations de ceux auxquels elles sont destinées, ou tout au moins faut- il qu'ils en éprouvent le bienfait. Au Maroc, l'état de choses actuel ne saurait se prolonger sans danger ; mais les Marocains ne ressentent nullement le désir de rien changer à la face des choses, et toute innovation qui conduit au progrès est détestée, parce qu'elle est pour eux considérée comme une intrusion du rourai abhorré. Les tragiques événements de Casablanca en sont la preuve, et pour assurer l'ordre et la paix, il faut que les tribus sentent réellement au-dessus d'elles une autorité forte et capable de les faire rentrer dans le devoir. D'autre part, la proclamation d'un rival dans le sud a fait sentir au Maghzen les dangers de sa politique d'incessante duplicité, qui savait si habilement profiter des rivalités des puissances, et le besoin d'un concours efficace et énergique.
La conduite de la France lors des récents événements, la fermeté de ses revendications, Oudjda, puis surtout Casablanca, ont favorablement impressionné un peuple qui comprend seulement les arguments imposés par la force des armes et pour lequel notre patience était de la faiblesse.
On sait maintenant à n'en plus douter, au Maroc, que la France est une nation grande et forte, capable au besoin de défendre ses droits, et les tribus qui, momentanément, ne se sentent pas de taille à lui résister, tenteront de l'apaiser par leur apparente soumission, quitte à se montrer plus arrogantes quand elles ne craindront plus les gendarmes.
Quoi qu'il en soit, il est fort difficile de présumer de quelle façon se démêlera l'écheveau embrouillé d'une situation compliquée à l'infini.
Abd-el-Aziz, victorieux grâce au concours de la France, concours dont il reconnaît maintenant l'impérieuse nécessité pour le soutien de ses droits ; Abd-el-Aziz, consolidé sur un trône branlant, entreprendra-t-il enfin les réformes sages et l'œuvre de civilisation qui s'imposent? Moulay Hafid électrisera-t-il au contraire le peuple marocain par le mot magique de djehad et la promesse d'un retour à la situation du Maroc sous Moulay Hassan ? La lutte se prolongera-t-elle durant de longues années sans conclusion définitive, comme il arriva maintes
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fois déjà au Maroc, ou bien sera-t-elie décisive et de courte durée? Ce sont autant d'hypothèses permises, car tout peut arriver dans un pays où les événements ont des soubresauts déconcertants et inattendus qui troublent les prévisions de la plus habile politique.
Toujours est-il que le Maroc, en proie à une crise violente, est destiné à subir de profondes modifications et à se transformer dans un avenir plus ou moins prochain, et c'est pourquoi il m'a paru intéressant de dépeindre, en dehors de toute autre considération, les mœurs actuelles pour faire connaître plus intimement et dans quelques-uns de ses replis, l'âme d'un peuple qui préoccupe si vivement l'Europe, aujourd'hui.