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Une gageure

Le général Yionnaz, fort désireux de marier sa fille, et la voyant résolue à refuser tous les partis qu'on pouvait lui proposer, s'en prenait à la duchesse d'Armanches, qu'il accusait d'avoir jeté sur elle un de ces charmes qui décident d'une destinée. Esprit positif, peu complaisant pour l'imagination d'autrui, le général admettait bien à la rigueur le roman dans l'amour, quoique pour son compte personnel il s'en fût toujours passé; mais les amitiés romanesques lui semblaient la marque d'un cerveau de femme détraqué. Mlle Glaire Yionnaz aurait pu lui répondre que son attachement passionné, exclusif pour ]a duchesse, n'était pas seulement un hommage rendu par son admiration à une femme supérieure, dont elle n'avait jamais rencontré l'égale, mais qu'elle acquittait sa dette envers la seule personne qui se fût occupée cle son bonheur. Que ne lui devait-elle pas?

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Paris est le pays du monde où une parole prononcée d'un ton d'autorité trouve le plus d'échos, où les pierres bien lancées font le plus de ricochets. Quelqu'un avait dit de Mlle Vionnaz : « Comment se fait-il qu'elle plaise tant? Elle a une figure et un esprit très ordinaires. » Ce fut dès lors chose convenue, le notaire y avait passé. Assurément, Mlle Vionnaz n'était point un génie. Ses facultés étaient dans la mesure commune, son intelligence ne dépassait pas la moyenne. On ne peut dire cependant qu'elle fût médiocre; la médiocrité ne va jamais sans les prétentions, et Mlle Claire Vionnaz n'en avait point. Elle était disposée à se mettre plutôt au-dessous qu'audessus de la place que la nature lui avait assignée clans ce vaste univers, et sa modestie, qui la rendait aimable, lui faisait quelquefois du tort en l'asservissant au jugement des autres.

Elle avait un grand bon sens naturel, et si elle avait eu la sagesse de le consulter toujours, l'audace de le prendre pour son seul oracle, elle se serait rarement trompée. Mais elle avait la pensée lente ; elle n'arrivait à asseoir son jugement qu'après avoir accumulé une foule de petites perceptions. Elle aurait pu dire comme ce peintre à qui on demandait si un endroit lui plaisait : « Aujourd'hui je regarde, je ne verrai que demain ». Il lui fallait du temps pour débrouiller ses impressions confuses, et la vie, dans sa rapidité et dans sa brusquerie, ne nous attend pas toujours. Elle trouvait plus simple d'adopter les opinions des gens qu'elle aimait, et sa pensée comme sa conduite était gouvernée par quelqu'un.

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Ce qui rendait plus dangereuses ces humbles obéissances de son esprit, c'est que, lente à imaginer, elle était une grande raisonneuse et que, de raisonnement en raisonnement, elle poussait les idées à leurs dernières conséquences. Plus elle avait de logique, plus elle errait; les gens qui se perdent jusqu'à ne pouvoir se retrouver sont ceux qui s'égarent avec méthode. Ajoutons bien vite que sa fâcheuse crédulité, qui lui attira des chagrins, tenait moins à une faiblesse de son intelligence qu'aux dispositions tendres, à la bonté exquise de son âme. Prête à sacrifier ses aises à ses amis, elle leur sacrifiait aussi sa raison. Elle était de ces personnes qui ont la religion de l'amitié et ne la conçoivent pas sans un culte, sans offices, sans litanies, sans un autel où brillent des cierges toujours allumés et autour duquel se balancent les encensoirs. Son plus impérieux instinct était d'admirer, de croire, d'adorer; elle avait besoin de se donner, et elle se donnait quelquefois à des cœurs qui ne valaient pas le sien II n'est pas étonnant qu'elle eût le don de plaire : rien ne nous charme plus que les défauts nobles, elle n'en avait pas d'autres.

Gomme son esprit, sa figure ne paraissait ordinaire qu'aux myopes et à l'indilï^rence, qui est la pire des myopies. Dans le fait, elle n'était ni jolie, ni laide, mais quiconque s'occupait d'elle avec quelque attention la trouvait fort agréable. Des cheveux d'un joli roux, chaud sans être ardent, de grands yeux très doux, d'un brun tirant sur le marron, un teint d'une blancheur de lait, où couraient des nuages roses, le nez un peu gros et trop court comme le menton, des

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joues trop pleines, une petite bouche mignonne aux lèvres épaisses et retroussées, de petites mains grasses, le plus joli pied, telle était Mlle Yionnaz. Il y avait d'habitude dans son regard une question ou une prière et le vif désir que la réponse fût favorable; son sourire attirant exprimait, selon les cas, la paix d'une conscience qui n'avait pas la moindre peccadille à se reprocher, une bonne foi poussée jusqu'à la candeur, des émerveillements naïfs, une charité prête à se répandre, le besoin d'être parfaitement heureuse et d'envelopper l'univers dans sa félicité.

Un prétendant éconcluit avait sèchement déclaré que cette figure trop ronde manquait d'angles, il la traitait de face de lune et comparait Mlle Vionnaz à une bergerie de Florian, où aucun loup n'entrerait jamais. Ce prétendant n'était pas sincère; dans le temps où il conservait encore des espérances, il avait trouvé infiniment désirable cette rousse grassouillette et un peu ramassée dans sa taille. Telle laide remplace avec avantage la beauté par un charme voluptueux ou touchant, qui promet des surprises à l'amour, et j'ai dit que Mlle Glaire Vionnaz n'était pas laide. Partout où elle se montrait, elle était très entourée, et dès son premier bal elle avait pu se convaincre que, pour plaire, une femme peut se passer d'être belle. Mais elle était trop modeste pour faire cette réflexion. La moins coquette clés filles d'Eve, elle était presque aussi paisible dans le monde que dans la solitude, et elle y ressentait aussi peu d'agitation et de trouble qu'un vallon aimable qui ne se doute pas qu'un peintre l'admire et que, pendant que les

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moutons broutent son herbe, des yeux d'artiste lui font l'honneur de le considérer comme un paysage.

Sa première jeunesse, passée tout entière dans la maison paternelle, n'avait pas été des plus gaies. Sa mère, qui voyait du danger partout, jusque clans les couvents, s'était fait un devoir de l'élever elle-même, et peu s'en était fallu que son heureux naturel ne fût étouffé par une éducation trop austère, par un excès cle surveillance, de sollicitude et de contrainte, par l'abus des conseils et des sermons. Cette douce créature, d'humeur trop soumise, avait, grandi dans une serre chaude, dont on n'ouvrait pas souvent les vitrages pour renouveler l'air. Les serres mal exposées, qui ne sont chauffées que par les poêles ou la vapeur et dans lesquelles le soleil pénètre à peine, retardent la floraison des plantes. S'il n'avait tenu qu'à sa mère, la jeunesse de la fille du général n'eût jamais fleuri.

Mme Vionnaz était une grande femme sèche, anguleuse, pincée et superbe, dont la figure allongée et morose faisait penser à ces vieilles juments qui jamais ne se dérident, même en mangeant l'avoine ou en respirant une odeur de litière fraîche. Mme Vion naz n'aurait jamais pardonné à quelqu'un qui, par miracle, l'aurait fait rire; on se tenait pour averti, on n'essayait pas. Ayant hérité de son père, ancien président de cour, l'habitude de rendre des arrêts définitifs et exécutoires, elle avait le parler sentencieux, et les moindres mots qui tombaient de ses lèvres minces avaient du poids. Elle ne voyait dans le monde que des intérêts et des convenances. Quand elle avait dit : « Gela n'est

pas convenable », il fallait s'abstenir et se taire. Le despotisme de sa vertu rigide s'étendait aux plus petits détails. Il n'y avait pour elle point de petites choses, aucune action indifférente ; avant de faire quoi que ce soit, il fallait y penser longtemps, et quiconque ne pensait pas comme elle pensait mal.

Sur ce naturel décisif et dogmatique était venue se greffer une dévotion étroite, épineuse. Fort occupée de bonnes œuvres, elle avait fondé une association charitable, dont elle était la présidente à vie. Elle faisait beaucoup de bien, ne plaignait ni son temps ni son argent, ni ses peines ; mais il ne se mêlait à son infatigable activité aucun entraînement du cœur. Ses bonnes œuvres lui fournissaient l'occasion de satisfaire ses deux passions dominantes, l'amour des règlements et le goût de morigéner son prochain. Elle y trouvait aussi une garantie pour son avenir. Elle avait entendu un jour prêcher un révérend père capucin qui affirmait que les honneurs du paradis sont faits aux bienfaiteurs par les pauvres qu'ils ont secourus, et qui se mettent en quatre pour leur rendre la maison agréable : « Croyez-vous, s'était-il écrié, que vos héritiers en feront autant ? »

Si elle n'avait pas oublié le discours du capucin, elle oubliait encore moins qu'après la chute de l'empire, son père avait du se mettre de lui-même à la retraite. Elle détestait les révolutions comme des fléaux diaboliques et pensait que la religion seule pourrait les empêcher en ramenant un peu d'ordre dans le ménage social. Sa politique était étrange. Elle jugeait que le seul moyen de tout sauver était de réta-

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blir des corporations qui seraient des confréries : il y aurait des frères gouvernants, des frères enseignants, des frères travailleurs, des frères célibataires et jeûneurs ; mais comme il faut que le monde dure, elle accordait qu'il y eût des frères épouseurs. En attendant que son rêve s'accomplît, elle gouvernait sa maison comme un couvent et croyait travailler au salut de ses administrés en leur imposant ses habitudes, en les soumettant à une règle implacable et minutieuse. Elle leur mesurait le bonheur avec avarice comme on mesure l'espace aux oies qu'on met en mue pour les préparer à leur destinée.

Le général, qui aimait à bien vivre, en avait appelé; il bénissait son métier et ses occupations qui l'autorisaient à se tenir éloigné de sa femme autant qu'il lui plaisait. Ce n'était pas seulement un vaillant soldat que ce gros homme allègre et rougeaud ; il avait du mérite, cle l'instruction, de l'esprit et une autre philosophie que celle de Mme Vionnaz. Employé par l'empereur à la préparation de l'histoire cle César, il avait éclairci avec une remarquable sagacité quelques points controversés des campagnes cle Vercingétorix. Général de brigade en 1870, il n'eut que trop d'occasions cle prouver qu'il avait autant de jugement, de coup d'ceil, que de décision et de caractère ; c'est dans la défaite qu'on connaît les hommes. Il passa bientôt général de division, et après la paix il fut confirmé dans son grade. Il aimait son métier comme on adore sa maîtresse, avec une âpre jalousie. Dès qu'il fut question de réforme militaire, d'établir le service universel et obligatoire, il s'indigna. On ne

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pouvait lui ôter cle l'esprit qu'il ne faut pas moins de sept ans pour faire un soldat, que les nations en armes ne sont pas clés armées. Il s'en expliqua à cœur ouvert dans des articles anonymes qui firent du bruit. On sut qui les avait écrits, et le ministre de la guerre lui lava la tête. Il avait l'humeur chaude et il partait de la main ; il répondit en offrant sa démission, qui fut acceptée.

Il n'entendait pas quitter le service pour en reprendre un autre plus pénible auprès de sa femme. Il possédait une terre à quelques kilomètres de Melun; il s'y retira en déclarant sa résolution cle n'en plus sortir, d'y rester l'hiver comme l'été. Les deux époux vécurent ainsi presque séparés ; toutefois la générale jugeait convenable de rendre au général des visites réglées, et chaque été elle passait auprès de lui un grand mois, qui n'était pas pour lui le meilleur mois de l'année. Son mari s'étant dérobé à son gouvernement, elle appesantit d'autant plus sa férule sur sa fille. Elle se faisait un devoir de la façonner à sa guise, de lui inculquer ses principes, de lui persuader qu'en dehors des soins domestiques et des œuvres pies, il n'y a que des occupations dangereuses et de funestes frivolités, que les journées bien remplies sont celles que l'on consacre à une succession de devoirs ennuyeux, que l'ennui est le seul aliment parfaitement sain. La docile Glaire cherchait consciencieusement à entrer clans toutes les idées cle sa mère, à s'approprier ses règles de conduite, et elle était si bonne fille que, non contente de s'ennuyer, elle tâchait d'aimer son ennui.

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Mais une heureuse rencontre opéra une révolution dans sa vie et dans ses pensées. La duchesse d'Armanches était une des dames palronnesses de l'association présidée par la générale. A peine eut-elle fait connaissance avec Mlle Vionnaz, elle s'intéressa à cette candide personne, qui de jour en jour lui plut davantage. Cette liaison, que la générale voyait de mauvais œil, se changea bientôt en amitié passionnée. Le caractère de ces amitiés, que le général traitait de romanesques, est qu'on se croit aussi nécessaire l'une à l'autre que l'air l'est aux poumons, et que le besoin de se voir, de se parler, de tout se dire, devient une sorte de besoin physique comme celui de boire et de manger. Pour assurer la durée de ce genre d'attachement, qui ressemble au mariage de deux âmes du même sexe, il est bon qu'il y ait quelque inégalité dans les âges, que l'autorité, l'empire, le commandement, soient d'un côté, la déférence empressée de l'autre, et Mme d'Armanches avait cinq ou six ans de plus que Mlle Vionnaz. Pour la première fois de sa vie, la générale se laissa forcer la main. Résiste-t-on à la beauté, quand elle est accompagnée de grâces insinuantes et du prestige d'une grande richesse et d'une grande situation? Mme d'Armanches, qui avait du goût pour les enlèvements, fondait à l'improviste sur son amie et l'emportait dans ses puissantes serres, accoutumées à étreindre sans blesser. Elle l'emmenait dans sa villa de Brunoy, l'y gardait quelquefois quatre ou cinq semaines. Glaire s'y sentait naître à une nouvelle existence. Oubliant les principes de sa mère et que cette triste vie est un purgatoire, une

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école de mortification, elle voyait les choses par les yeux de la duchesse, qui étaient les plus beaux yeux du monde. La duchesse prenait plaisir à travailler à cette conversion. Il lui semblait que la tête cle cette aimable rousse était une maison où il revenait, et elle se croyait tenue de chasser les fantômes qui la hantaient.

Dans la société dune femme intelligente, spirituelle, remarquablement clouée, à l'esprit ouvert et toujours actif, passionnée pour les arts, qui s'entendait plus qu'aucune autre à occuper, à orner, à amuser sa vie, qui savait donner cle l'élégance aux moindres détails, cle la grâce aux actions comme aux paroles, Mlle Yionnaz devenait une autre personne. Sortie d'une cave, elle avait découvert le soleil et la lune. Elle constatait que Frmagination est une fée bienfaisante, que les roses sont bonnes à quelque chose quoiqu'elles ne servent à rien, qu'elles ont le droit de vivre parce qu'elles sont belles et sentent bon. Quand il fallait quitter Brunoy, se séparer, c'était une vraie douleur, on s'embrassait en pleurant. Mais la générale ne pouvait se plaindre cle sa fille. Elle rapportait cle ce délicieux séjour une provision de santé et cle force, et elle s'acquittait avec une nouvelle ardeur cle ses devoirs ennuyeux, qui ne l'ennuyaient plus. C'était avec joie qu'elle apurait les comptes cle Mme Vionnaz et recopiait ses circulaires, qu'elle l'accompagnait dans des loges de concierges pour y procéder à cle vétilleuses enquêtes, qu'elle gravissait des étages, s'enfermait clans des mansardes, écoulait les longues doléances des infirmes.

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UNE GAOEURE. 11

A l'insu de sa mère, elle donnait des fleurs aux vieilles femmes, des friandises aux enfants, du tabac aux vieillards. Sachant désormais le prix de l'inutile, elle ne voyait pas clans les pauvres les maîtres de cérémonies qui lui feraient un jour les honneurs du paradis, mais des êtres pétris de la même pâte qu'elle et qui, comme elle, avaient besoin qu'on égayât leur prison. En trompant ainsi la générale, Mlle Vionnaz se rendait coupable d'un péché, que sa conscience lui reprochait; mais, en le commettant, elle avait dans les yeux comme une étincelle d'angélique bonté, et quoiqu'elle eût le nez trop court, elle était adorable. La bonté parfaite est la seule qualité humaine digne d'être adorée.

Pendant quelque temps, Glaire pratiqua tour à tour ou simultanément deux morales contradictoires, celle que lui prêchait Mme Vionnaz et celle que lui enseignait la duchesse. Elle ressemblait à ces salamandres qui, tout à la fois, ont une respiration pulmonée et des branchies, ce qui leur permet de se trouver à l'aise clans deux éléments. Mais elle perdit bientôt sa mère, et si grand que fût son deuil, il s'y mêla à son insu ce sentiment de délivrance que nous éprouvons à sortir d'une situation fausse. Elle n'avait plus besoin de se partager, de se dédoubler, elle pouvait se donner tout entière à qui l'aimait; les contradictions dont on a conscience sont un fardeau, une fatigue.

La générale avait toujours eu un mauvais estomac; ne devait-on pas lui pardonner son caractère chagrin? Depuis plusieurs années elle s'était mise au régime lacté, et encore le lait avait-il peine à passer. Elle

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avait excédé ses forces, s'était surmenée. Elle .fut prise d'une sorte de dépérissement, dont les progrès furent plus rapides que les médecins ne le pensaient. Un jour, comme elle donnait des ordres à sa fille, elle s'interrompit au milieu d'une phrase, en disant : « Je ne peux plus ». La voix lui manqua, puis le regard, et, deux heures après, le tic-tac de la montre avait cessé. Ainsi finit cette femme d'un mérite âpre, déplaisant, et d'une vertu redoutable, qui avait fait beaucoup de bien sans procurer jamais aucun plaisir à personne, qui avait soulagé beaucoup de misères sans que sa présence eût fait éclore sur les lèvres d'un malheureux la fleur divine du sourire.

Sa mort, qui ne coûta point de larmes au général, lui causa cependant une vive contrariété. Qu'allait-il faire de sa fille? ne serait-il pas obligé de la prendre chez lui? M. Vionnaz n'était pas un père dénaturé; mais il craignait les paquets incommodes, encombrants. Sa solitude et sa vie de garçon lui plaisaient beaucoup. Selon son humeur du jour, il s'occupait de ses terres, allait fumer sa pipe chez ses fermiers, jasait avec leurs filles, ou jardinait, bêchait, arrosait, ou, s'enfermant dans son cabinet, il relisait ses auteurs favoris. Il aimait la pêche, la chasse, et en toute saison buvait sec. Bien conservé, très vert, il avait des retours de jeunesse, et pour se contenter il n'avait pas à sortir de chez lui. En littérature, il ne goûtait que les fins morceaux et il était plus friand que gourmand ; en toute autre matière, il s'accommodait de tout ce qui se présentait, et il ne méprisait pas les amours rustiques : l'avantage des gros goûts est qu'ils

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trouvent partout à se satisfaire. Bref, il s'était fait, lui aussi, son paradis, et sa fille l'eût beaucoup gêné.

Il fut bientôt hors de peine. Mme d'Armanches vint le supplier de lui laisser Glaire, promettant d'en avoir soin comme d'elle-même, et cette charmante femme, en lui présentant sa requête, avait les yeux humides, tant elle craignait d'être refusée.

« A votre aise, madame la duchesse, répondit-il. Gardez-la; vous me la rendrez quand vous en aurez assez. »

Ce moment, selon toute apparence, ne devait jamais venir. Quand Glaire eut atteint ses vingt-huit ans, Mme d'Armanches en avait trente-trois, et depuis cinq années entières, passant ensemble les hivers à Paris, dans un bel hôtel de l'avenue d'Iéna, les étés à la campagne, aux eaux, en voyage, elles ne s'étaient jamais quittées. On eût. été aussi surpris cl e rencontrer la duchesse au théâtre, au concert ou au bal sans Mlle Vionnaz que le serait un astronome d'apercevoir au bout de sa lunette Saturne sans son anneau, Jupiter sans ses satellites, et on savait que la priera dîner sans inviter aussi la fille du général, c'était s'attirer un refus certain. Ges deux inséparables n'étaient pas seulement nécessaires l'une à l'autre, elles se suffisaient. Les jours de Tannée qui leur semblaient les plus doux étaient ceux où elles jouissaient à Brunoy d'une demi-solitude, et leur plus grand plaisir était de s'enfermer tête à tête dans l'atelier très élégant et très riche que la duchesse s'était fait construire à l'une des extrémités de son parc. Là les heures s'envolaient. On avait toujours quelque chose à se dire,

et quand on ne disait rien, on restait en communication par la pensée et le regard. La duchesse tutoyait Mlle Vionnaz; Mlle Vionnaz lui disait tu ou vous selon les cas et suivant que son amie lui inspirait plus d'admiration ou plus de tendresse. La soudure s'était si bien faite que chacune d'elles voyait clans l'autre le prolongement naturel de son moi, que chacune d'elles avait la joie d'être deux et de se sentir seule, d'être seule et de se sentir deux.

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Grande, élancée, svelte, tour à tour moelleuse comme une chatte, souple comme une anguille ou un peu brusque, mais toujours gracieuse clans ses brusqueries, la duchesse d'Armanches avait tout ce qu'il faut pour inspirer de grandes passions. A de beaux cheveux noirs qui bouclaient naturellement, à l'ovale parfait de sa figure, au contour exquis des joues, ajoutez une bouche d'une incomparable finesse et, comme signe particulier, un nez droit qui se terminait à l'extrémité inférieure par un petit canal creusé entre les deux narines. Cette brune, au teint mat, un peu doré, avait des yeux gris -bleu, dont elle faisait tout ce qu'elle voulait. A son gré, c'étaient des yeux d'impératrice, et son regard superbe ou caressant blessait ou chatouillait les cœurs, intimidait les audacieux, ensorcelait les indifférents, déconcertait les gens d'esprit ou donnait de l'esprit aux bêtes. L'instant d'après, c'étaient des yeux de bonne fille disposée à traiter en camarades les plus humbles créatures, ou des yeux d'artiste qu'inquiétait le mys-

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tère des choses : ils étaient absents de ce monde, on leur parlait, on les interrogeait, ils ne répondaient pas, et tout à coup ils semblaient sortir d'un songe, et ce réveil était délicieux.

La duchesse avait fait le mariage le plus désassorti, comme on voudra, ou le mieux assorti à son bonheur. Numismate de quelque mérite, mais homme de petit tempérament et de constitution débile, le duc d'Armanches s'était promis de rester garçon et de partager sa vie entre ses médailles, le soin de sa santé et une ambition secrète qui le rongeait. Il y avait dans son caractère un mélange bizarre de nonchalance et de passion, et c'était sans doute un héritage qu'il tenait de sa mère, qui était une princesse romaine. Les Romains sont un peuple éminemment soucieux, ils ont toujours en tête quelque projet, et leur indolence n'a rien de commun avec l'oisiveté florentine, ni avec le kief du Turc dont la délectation suprême est cle ne rien faire et de ne penser à rien. S'ils aiment le far niente, c'est pour pouvoir rêver commodément à leur affaire et calculer leurs chances dans la loterie de la vie. Le rêve du duc était d'entrer un jour à l'Académie des Inscriptions et de ne rien faire pour cela. Soit dignité, soit paresse, il ne donnait que rarement à diner, et il avait publié en tout deux mémoires de cinq pages chacun; c'était maigre. Impatient de tenter la fortune, il n'osait. Enfin il osa, il eut deux voix, se le tint pour dit et renonça. Mais comme s'il eût voulu prendre une revanche sur sa sagesse, changeant tout à coup d'ambition, ce valétudinaire conçut la dangereuse pensée d'épouser à

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cinquante ans une femme qui en avait dix-huit et dont il était tombé amoureux fou à première vue. Il s'en trouva mal, il fondit dans cette fournaise, et s'il ne mourut pas de son aventure, c'est qu'il y a une providence pour les téméraires. Cet invalide de l'amour eut longtemps le visage dévasté, et son regard morne ne se ranimait par intervalles que pour exprimer la peur que lui faisait la femme. Il ressemblait à une maison ravagée par un incendie et dont il ne reste que quelques pans de murailles croulantes, qui se tiennent debout on ne sait comment; personne ne l'habitera plus, on a renoncé à la rebâtir.

Heureusement il y a clans la nature des puissances réparatrices. Si vous laissez faire le temps, les ruines de la maison incendiée s'habillent de verdure, de lierre, de clématites, elle oublie son désastre, et à de certaines heures, le soleil aidant, elle a bon air et réjouit les yeux. Quand il se fut remis de son émotion et de sa terreur, le duc se résigna bien vite à sa vieillesse précoce, il y trouva des douceurs. Il n'avait plus rien à donner, mais on n'avait plus rien à lui demander. Abjurant toute prétention, renonçant à tout désir, se retirant de tout, il regardait passer ses jours tous pareils et silencieux comme des ombres. Il ne conservait de l'intérêt que pour son admirable collection de médailles, et quand on lui apportait une pièce rare, ses joues blêmes se teintaient de rose. Il se réveillait aussi pour jouer le whist, seul talent qui lui restât. Il ne sortait guère; mais quand la duchesse avait du monde, il remplissait en conscience ses devoirs de maître de maison, et débitait avec une

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gravité affable et une ineffable niaiserie des enfantillages, des récits décousus, des anecdotes qui avaient traîné partout et qu'il croyait neuves.

Si vous aviez rencontré dans son parc ce vieil enfant, au corps fluet et chétif, aux paupières lourdes et flétries, pâle comme un champignon de couche et dont les jambes flageolantes étaient si grêles qu'elles dansaient à l'aise dans le pantalon le plus étroit, vous lui auriez donné quatre-vingts ans, et il n'en avait pas encore soixante-cinq; mais l'aménité de son sourire vous aurait prouvé tout à la fois qu'il était le plus poli des hommes et que, somme toute, il était content. Il pouvait dire : « Voilà ce que j'ai souffert, et nonobstant j'ai vécu ». Son repos chèrement acheté, sa parfaite indifférence et son néant lui tenaient lieu de bonheur. Sa femme le traitait avec égards; elle lui savait gré de tenir si peu de place, d'exister si peu. Il lui laissait, comme on peut croire, la liberté la plus absolue. Ayant abdiqué après trois ans de mariage, il avait toujours voulu du bien à ses successeurs. Il admirait leur courage et il plaignait leurs fatigues.

Quel usage Mme d'Armanches avait-elle fait de sa liberté? Les opinions différaient sur ce point, mais tout le monde tombait d'accord qu'une femme qui avait tant de beauté et si peu de mari pouvait se croire autorisée à faire ce qui lui plaisait. On racontait qu'à Rome, peu de mois après son abdication, le duc l'avait surprise clans un entretien criminel avec une altesse destinée à monter sur un des plus grands trônes de l'Europe. On parlait aussi d'une liaison avec un artiste célèbre, qu'elle avait rencontré à Venise.

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Une fois lâchée, que ne se permet pas la chronique? Les gens qui n'aimaient pas la duchesse lui donnaient pour amants des hommes avec qui elle n'avait pas échangé dix paroles, et glosaient sur les aventures qu'elle avait eues dans des villes où elle n'était jamais alïée. Propos d'aspirants rebutés, jugements téméraires. Aussi prudente que passionnée, maîtresse d'elle-même jusque dans ses entraînements, Mme d'Armanches, quoique fort en vue, savait, selon le mot du sage, cacher sa vie. On disait : « Sûrement il y a quelque chose! » et sûrement on avait raison, mais dans le fait on n'était sûr de rien.

Ce qui paraît certain, c'est que, dès son retour définitif à Paris, il s'était fait un notable changement dans cette femme intéressante et suspecte, qui s'imposait à l'admiration comme à la curiosité. Depuis cinq ou six ans, toujours courtisée, toujours sollicitée, elle n'avait donné aucune prise à la médisance, était demeurée à l'abri de tout soupçon. Les uns en concluaient que tout ce qu'on avait dit était faux, que la duchesse était une de ces grandes coquettes qui ne se livrent jamais qu'à moitié, qu'à ses plus grandes grâces se mêlait toujours un refus. D'autres prétendaient qu'il fallait distinguer les temps, qu'après n'avoir connu d'autres lois que son plaisir, elle s'était ravisée, que sa joie était de se laisser diviniser, qu'une divinité qui se donne n'est plus qu'une femme, qu'elle avait juré de s'en tenir à son métier de déesse, quelques privations qui y fussent attachées, que sa sagesse était l'ascétisme d'un orgueil satanique. D'autres encore disaient

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que son imagination avait eu des mécomptes , qu'ayant reconnu les bornes de son cœur et du mérite des hommes, elle ne chercherait plus le bonheur que dans sa tête. D'autres enfin assuraient que, son enthousiasme pour Michel-Ange et Léonard de Vinci s'étant tourné en fureur, cette passion avait tué les autres, et que le culte de l'art et de ses glorieuses images lui avait fait prendre les réalités en dégoût.

Il suffit d'une prétention malheureuse pour gâter la plus fortunée des existences, et les plus belles vies ont leur plaie cachée. La duchesse avait de remarquables dispositions pour l'art décoratif, qu'elle avait appris en Italie. Personne ne s'entendait comme elle à peindre des écrans, des paravents, des éventails délicieux, ou à faire courir sur un panneau des arabesques de feuillages, d'oiseaux et de fleurs, vraies merveilles de grâce et de fantaisie. Elle faisait aussi de charmantes aquarelles, de croustillantes pochades, et en tout genre ses esquisses étaient pleines de promesses. Mais elle avait de plus hautes ambitions : elle aspirait à se faire un nom clans la grande peinture. Le plus cruel compliment qu'on pût lui faire était de vanter son talent d'amateur; elle voulait devenir un peintre de métier; par instants, elle eût donné sa beauté et sa couronne ducale pour accomplir son rêve. Le plus obscur rapin, le moindre élève de l'École des Beaux-Arts lui faisait envie; elle se disait: « Oh! l'heureux homme! ce n'est pas un amateur ».

La promptitude de son esprit et ses divinations

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étonnaient les artistes; mais on ne devine pas tout. Faute d'études sérieuses et de connaître ses rudiments, sa grammaire, elle devait rester toujours incomplète. Elle en avait le vague sentiment, et elle tâchait d'acquérir ce qui lui manquait. Il lui prenait des fureurs de travail; elle était femme à piocher durant des nuits entières un traité de perspective; mais elle allait rarement jusqu'au bout; nature impétueuse, elle n'avait pas la patience des longs apprentissages. Elle se figurait que pour les gens bien doués il y a des grâces d'état, qu'ils arrivent à leurs fins par des chemins royaux. Grave erreur; les rois et les reines sont condamnés à passer par les routes communes. Elle était aussi trop portée à croire que tout se réduisait à des questions de procédés. Dans ses visites aux ateliers, elle regardait travailler les peintres et se promettait de leur voler leurs secrets. Quand elle se voyait à bout de voie, elle s'en prenait à ses outils, et, du jour au lendemain, elle changeait ses couleurs, ses toiles, ses brosses. Elle s'enticha quelque temps de l'huile d'oeillet et de ces palettes en marronnier qu'aimait Delacroix et que, comme lui, elle vernissait au copal; elle avait décrété que qui s'en sert fait des chefs-d'œuvre.

Son imagination, qui voyait tout en grand, la poussait à s'attaquer à des sujets plus forts qu'elle, à entreprendre d'immenses machines où elle se perdait. Elle avait presque achevé un tableau d'histoire, représentant YEntrée de Henri IV à Paris. Cette œuvre d'un pinceau fougueux et ignorant était extraordinaire dans tous les sens du mot. Tout y

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paraissait énorme, les qualités et les défauts; les plus heureuses inspirations, la composition la plus ingénieuse, d'admirables effets trouvés sans avoir été cherchés, y étaient gâtés comme à plaisir par de cruelles maladresses, par des gaucheries d'écolier, par des incorrections, par de gros solécismes. C'était une défaite, mais il n'est pas donné à tout le monde d'en essuyer de si glorieuses. La duchesse se proposait d'envoyer son tableau au Salon; mais auparavant elle eut le bon esprit de le montrer à un très habile peintre de ses amis, membre de l'Académie des Beaux-Arts. Après avoir examiné cette grande toile :

« Dois-je vous dire la vérité vraie, madame la duchesse? demanda-t-il.

— Dites; c'est la seule que j'aime.

— Vous avez plus de génie que de talent, et c'est un grand malheur. Et quand je parle de talent, vous en avez beaucoup; ce qui vous manque, c'est la science et le métier. Tout à la fois vous en savez trop et vous n'en savez pas assez. Ce tableau est une composition cle maître exécutée par un maçon. »

A ce mot cruel, quelques larmes s'échappèrent des plus beaux yeux du monde et tombèrent sur des mains de duchesse, qu'un insolent, pour la première fois, traitait de mains de maçon. Après qu'il l'eut reprise de tous ses péchés d'ignorance :

« Que dois-je faire? dit-elle.

— Retourner à l'école, oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'apprendre ce que vous ne savez pas, laisser là quelque temps votre palette, dessiner

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beaucoup d'après la bosse et d'après le nu. Mais surtout tranquillisez votre imagination endiablée. Pendant quelque temps, faites comme l'autruche : ne vous servez de vos ailes que pour mieux courir. »

Puis, s'étant retourné, il avisa, accrochée à la muraille, une copie de V Embarquement pour Cythère. Il la regarda avec soin, de loin et de près.

« Voilà, reprit-il, une copie qui vous fait le plus grand honneur. Le maçon n'y a pas travaillé. Vous avez donc des mains de rechange?... Pourtant il y manque quelque chose, mais je ne dirai pas quoi. Watteau était un grand homme; si vous comptez dix grands maîtres dans l'histoire de la peinture, il en est. Il avait tout, l'âme d'un poète, la profondeur et le mystère dans le paysage, la composition, la magie de la couleur, don si rare en France et partout; il possédait au même degré la pureté limpide, la certitude savante du dessin. Le délicieux Watteau était aussi Watteau l'impeccable, l'irréprochable.

— Que manque-t-il à ma copie? interrompit-elle.

— Je ne sais quoi de naïf, d'involontaire, remplacé mal à propos par des intentions trop accusées, par une volonté qui s'affirme trop.... Mais, pour en revenir à nos moutons, préférez le charmant et incontestable talent que vous avez à celui que vous n'avez pas. Tout le monde s'en trouvera bien, vous la première. »

Elle avait l'esprit trop supérieur pour ne pas reconnaître ses fautes, quoiqu'elle fût incapable de les corriger. Elle accepta les censures, mais elle en voulut au censeur. Quelque temps après, elle eut

l'occasion de lui rendre un service, elle ne le rendit pas, ce qui fit dire à l'académicien :

ce Je soupçonnais Mme d'Armanches cle n'avoir que des affections de surface qui ne résistent pas à une vérité qui déplaît; j'ai découvert qu'elle a des rancunes profondes. »

Quand on est une reine dans le -monde et une mendiante dans le royaume cle l'art, quand, statue du plus beau marbre, mais aux pieds d'argile, on se glorifie moins de ses avantages qu'on ne s'afflige de ses faiblesses, quand on a une âme tourmentée et tour à tour des folies de joie, des désespoirs profonds comme des abîmes et des espérances qui sont des fièvres, la plus grande bénédiction qu'on puisse obtenir du ciel est d'avoir à soi et auprès de soi une personne à qui on peut dire tout ce qu'on sent, qui est capable de tout comprendre et qui, en même temps, vous est assez inférieure pour vous admirer sans réserve et sans jalousie. Si à la tendresse, au dévouement, à la modestie, cette personne ajoute l'absolue discrétion, elle réalise l'idéal de la parfaite confidente. Ce bien était échu à Mme d'Armanches le jour où Mlle Vionnaz était venue vivre avec elle. Ce cœur qui lui appartenait tout entier était un de ces vases d'or où l'on peut tout verser, sans que rien se perde et sans que rien se corrompe.

La duchesse sentait bien son bonheur. Un impertinent s'étant permis d'insinuer que Mlle Vionnaz était une excellente fille, d'un esprit borné, elle répondit sèchement, en haussant les épaules, qu'on n'est jamais borné quand on a de l'âme. Comme elle savait

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tirer parti de tout ce qu'elle possédait et placer ses capitaux à de gros intérêts, elle avait démêlé sur-lechamp tous les services divers que pouvait lui rendre sa chère confidente. Mlle Vionnaz avait hérité de sa rigide mère le sens pratique, le goût de l'administration; la duchesse lui confia le gouvernement de sa maison; elle revoyait les comptes, et de la cuisine au jardin c'était elle qui réglait, ordonnait tout. Elle la déchargeait de l'ennui de recevoir les visites insipides, la débarrassait des importuns, des fâcheux. Elle lui servait aussi de conseil. Dans les petites choses, dans les questions de bibelots et de chiffons, Mme d'Armanches avait besoin qu'on l'aidât à fixer son goût, à se décider, et quand il ne s'agissait pas de juger les hommes et les femmes, Glaire voyait bien et voyait vite.

Ce n'étaient pas là toutes ses fonctions. La duchesse demandait qu'on lui fit la lecture ; elle lui servait de lectrice. Elle la soulageait aussi d'une partie de sa correspondance. Elle savait si bien s'assimiler aux gens qu'elle aimait, qu'en écrivant au nom de son amie elle réussissait à imiter son tour d'esprit et de style, et, vrai secrétaire de la main, elle était parvenue à contrefaire si habilement son écriture qu'il était impossible de ne pas s'y tromper. Désormais la duchesse, paresseuse à écrire, n'avait que la peine de signer ses lettres.

Non seulement Mme d'Armanches employait à son profit les facultés naturelles de Mlle Vionnaz, elle s'appliquait à lui en donner d'autres, à développer certains de ses talents qui sans elle seraient restés à

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jamais enfouis, et qu'elle cultivait avec autant de sollicitude que peut en avoir une fourmi pour le puceron qui la nourrit. Musicienne consommée, elle avait une voix de contralte superbe, étoffée, chaude, moelleuse, et ayant étudié le chant avec beaucoup plus de méthode que la peinture, si sa fortune n'eût pas été faite, elle aurait pu la faire au théâtre. Elle découvrit que Claire avait une jolie voix de soprano, d'une médiocre étendue, mais très juste et fort agréable. Elle lui donna des leçons, et trois ans suffirent à cette excellente maîtresse pour pousser très loin son élève, à qui elle ne reprochait que sa timidité. Elle entreprit de l'en guérir en l'obligeant à chanter avec elle dans un concert de bienfaisance. Le concert rapporta une grosse somme, et de ce jour Mlle Vionnaz eut plus de confiance en elle même, sentit s'évanouir la peur que lui faisaient les yeux de son prochain.

C'est ainsi que Mme d'Àrmanches travaillait avec amour à tailler, à monter le diamant qu'une faveur du ciel avait mis en sa possession. Mais de tous les dons de sa confidente, celui qu'elle appréciait le plus, était ce talent de croire, que Mlle Vionnaz avait à un si haut degré. Quel trésor qu'une amie à l'âme simple et toute neuve, qui, n'entendant malice à rien, vous croit sur parole, ne connaît ni le cloute ni la défiance, ne vous fait aucune question indiscrète, ne relève aucune des contradictions qui se glissent parfois dans vos récits, et jamais ne vous dit : « Ah! permettez, il me semble qu'hier vous m'aviez dit tout autre chose ! » Quelle douce société que celle d'une innocente qui vous voit comme vous voulez être vue, et

adore le fantôme que vous lui montrez! Mlle Vionnaz, peu initiée aux mystérieuses allures comme aux brusques évolutions des femmes à métamorphoses, ne connaissait de l'histoire de son idole que ce que sa chère duchesse voulait bien lui en raconter, et elle croyait que c'était tout. Si quelque médisant avait tenté de la convaincre qu'il y avait des taches au clair et beau soleil qui illuminait et réchauffait son cœur, elle eût crié au mensonge, à la calomnie, au blasphème, ou elle eût souri de pitié.

Mme d'Armanches. qui aimait les fortes lectures, et dont la ferme et vorace intelligence mordait à la métaphysique, se fit lire un jour par Claire le discours de Diotime dans le Banquet de Platon et ce que dit la prêtresse de Mantinée de cette beauté incréée et immortelle, exempte d'accroissement et de diminution, qui n'est pas belle en tel lieu, en tel temps et laide en tel autre, belle pour ceux-ci et laide pour ceux-là, beauté pure, simple, sans mélange, qui n'a rien de corporel, qui n'est pas revêtue de chairs et de couleurs humaines et de toutes les vanités périssables, mais qui existe éternellement et absolument par elle-même et en elle-même : « Quand, des beautés inférieures, ajoute Diotime, on s'est élevé, par un amour bien entendu, jusqu'à cette beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, on touche au but ; car le droit chemin de l'amour, qu'on le suive de soi-même ou qu'on soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas et de monter d'échelon en échelon jusqu'à la beauté souveraine et divine. »

ce Oh! bien, interrompit à cet endroit la duchesse, ce qui est encore mieux, ma chère, c'est de s'épargner les frais du voyage et de commencer par cet amour qui dégoûte des autres. Grâce à Dieu, j'étais arrivée avant d'être partie, et j'ai été platonicienne sans avoir lu Platon. »

Elle arrangeait les choses à sa convenance; quoi qu'elle en dît, elle avait fait le voyage, sans brûler une étape, et ses idéalités étaient des repentirs, mais ses repentirs étaient sincères. Lorsqu'elle dissertait avec une fiévreuse éloquence sur la vanité des plaisirs terrestres, sur les misères de la vie mondaine, sur la petitesse des hommes, de leurs intérêts, de leurs basses intrigues, de leurs fausses passions, puis sur la félicité d'une existence consacrée au culte de l'idéal, et que, déployant ses grandes ailes blanches, qui lui avaient été données non pour courir, mais pour voler, elle s'élançait vers ces espaces éthérés où Ton ne rencontre que des étoiles et d'où Ton n'aperçoit plus la terre ni les princes royaux qu'on peut avoir connus à Rome, elle avait l'air d'une inspirée; une lumière de joie baignait son noble front, sa peau était moite, ses narines battaient, et elle devenait si belle qu'elle arrachait un cri d'admiration à son amie, qui l'accompagnait dans ses voyages aériens comme une colombe qu'un aigle a prise sous son patronage et à qui il enseigne les chemins du ciel.

Mlle Vionnaz voyait dans la duchesse d'Armanches l'ornement suprême et la gloire de son existence, et, oubliant humblement tout ce qu'elle donnait, elle

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ne voulait penser qu'à ce qu'elle recevait. De son côté, Mme d'Armanches considérait Mlle Vionnaz comme un meuble très meublant et tout à la fois de grand prix et de première nécessité. On n'aurait pu la priver de sa Claire sans dépouiller sa vie, sans la réduire à de cruels embarras, rien n'étant plus pénible que de rapprendre à faire soi-même une quantité de choses ennuyeuses qu'on s'est habitué à faire par procuration. Aussi s'était-elle promis, dans le for de son caressant et suave égoïsme, que Mlle Vionnaz ne la quitterait jamais. Dès les premiers temps de leur connaissance, elle s'était appliquée à lui inspirer l'horreur du mariage. Profitant de la vaste expérience qu'elle avait en ces matières, elle ne se lassait pas de lui raconter des histoires d'unions malheureuses. Elle lui représentait que le mariage est une vilaine loterie où le terne ne sort jamais, que les femmes assez imprudentes pour aliéner leur liberté sont condamnées à choisir entre la jalousie d'un tyran ou le supplice des infidélités.

« Je peux compter mon mariage, lui avait-elle dit, parmi les plus fortunés. Ma mère pensait que les meilleurs maris sont les plus fiers imbéciles ; elle se chargea de choisir pour moi, et elle eut la main heureuse. J'aurais mauvaise grâce à me plaindre de mon lot. Le duc est parfait pour moi, et je ne voudrais échanger contre aucun autre mari cet homme qui ne fait rien, ne dit rien et ne pense à rien, et à qui je dois rendre le témoignage que depuis de longues années il ne m'a causé aucua désagrément. Mais, hélas ! il n'a pas toujours été ce que tu le vois, et quand il m'épousa,

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il était sérieusement, éperdument épris.... Ah! ma chère petite, je ne puis songer sans épouvante aux premières années de mon mariage. Tout ce que peut souffrir une chevrette poursuivie par les chiens, je l'ai souffert. Heureusement il se calma tout à coup, et je respirai. Mais le souvenir de certaines caresses aurait suffi pour me guérir à jamais de cet amour charnel que méprisait Diotime. »

Elle ne craignait pas de s'étendre sur ce sujet, d'entrer dans de cruels détails qui faisaient frissonner Mlle Vionnaz, et elle terminait son discours en déclarant que, pour qu'une femme puisse se donner à un homme sans se déshonorer, sans s'avilir, ils doivent s'aimer passionnément l'un et l'autre, et que cet événement, possible à la rigueur et qui se produit de loin en loin dans le cours des siècles, est aussi rare que le retour de certaines comètes. C'était là le principe salutaire, le clou d'or qu'elle tâchait de lui enfoncer dans le cerveau à grands coups de maillet. Elle y avait réussi. Fervente adepte de l'idéalisme transcendant que lui prêchait une femme qui ne l'avait guère pratiqué, Glaire ne pouvait songer sans une secrète terreur aux accompagnements obligatoires du mariage, à ces caresses qu'on lui avait décrites et qui lui semblaient des souillures. Toutefois cette carmélite inconséquente admettait que, comme le feu, la grande passion purifie tout. Elle avait rencontré dans le monde, où sous la conduite de la duchesse elle allait souvent et s'amusait beaucoup, des hommes qui lui avaient plu par leur mérite, par leur agrément, par leur esprit. Mais son chaperon, empressé à lui révéler

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les dessous de la grande ménagerie humaine, lui avait démontré que ces hommes de mérite n'étaient pas de ceux qu'on peut aimer passionnément, et qu'aussi bien leur agrément comme leur esprit était fort contestable.

Cependant, quelque confiance qu'elle eût en son autorité, la duchesse n'était pas sans inquiétudes : on craint à force de désirer. Que n'eût-elle donné pour que Mlle Vionnaz fût une fille pauvre, sans sou ni maille? Elle aurait eu la joie de la combler de ses libéralités et la certitude de la tenir, de la garder toujours. Malheureusement Claire était un beau parti. Sa mère lui avait laissé une maison de rapport à Paris, une ferme en Normandie, soit un revenu de près de quarante mille francs, et le général, à qui ses gros goûts causaient peu de dépense, devait un jour lui en laisser presque autant. Mme d'Armanches tenait à distance les amateurs, en disant partout que Mlle Vionnaz avait pour le mariage une répugnance, une aversion insurmontable, qu'elle avait vainement combattue.

« Ce qui me console, disait-elle encore, c'est que cet être parfait est parfaitement heureux. Je ne lui connais aucun chagrin et aucun défaut, et quand je lui prêche le mariage, c'est sans conviction. Où trouver un homme digne de délier cette ceinture ? »

Si bien défendue que fût la place, deux audacieux en tentèrent le siège; leur sort fut bientôt réglé. Tous deux avaient du mérite et de l'agrément. Claire répondit non, sans prendre le temps de réfléchir, comme si on lui eût offert d'épouser le choléra ou le typhus.

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Quelques jours après, elle avait contracté à ce sujet le plus solennel des engagements. C'était un matin, à Brunoy, dans un atelier où s'écoulaient les plus belles heures de sa vie. La duchesse venait de commencer un nouveau tableau. Se conformant aux avis de l'académicien brutal qu'elle ne voulait plus voir, elle avait choisi, cette fois, un sujet moins compliqué que Y Entrée de Henri IV à Paris, elle l'avait sérieusement étudié, elle avait cherché, tâtonné, et son esquisse promettait beaucoup. Une bonne ménagère, debout sur le pas de sa porte, refusait l'aumône à une chanteuse de rues et la priait de passer son chemin. C'était la Fourmi et la Cigale. La cigale éconduite était tout le portrait de la duchesse d'Armanches, qui comptait donner à sa fourmi le visage rond et les joues pleines de Mlle Vionnaz, avec une expression de dureté que n'offrait pas la nature. Elle l'habilla en paysanne; et, avant delà faire poser, elle la fit asseoir à ses pieds, sur un tabouret, pour la coiffer. Elle éprouvait une agréable sensation à pétrir dans ses mains fines ces cheveux fauves, épais, lourds et souples. Deux femmes qui s'aiment trouvent un plaisir particulier à se coiffer l'une l'autre, et dans cet échange de fluide magnétique on ne sait trop si le plaisir est plus grand pour celle qui coiffe ou pour celle qui est coiffée.

Quand la duchesse eut trouvé ce qu'elle cherchait, fière de son œuvre, elle pria Claire de se regarder dans la glace.

« N'es-tu pas charmante ? »

Puis, l'ayant baisée au front :

ce Ma chère petite, tu es bonne à tout, et tu me

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rends dix mille services que personne autre ne pourrait me rendre. Mais le plus grand de tous, c'est d'être ce que tu es.

— Que suis-je donc?

— Un ange. »

Et elle s'écria :

« Maudit soit l'homme qui me volera mon ange ! »

Mlle Yionnaz contempla longtemps sa noble amie avec cette tendresse qui n'appartient qu'à des yeux de chien. Enfin, lui ayant rendu son baiser :

ce Ah ! duchesse, que dites-vous là? »

Elle dut s'interrompre quelques secondes, tant elle était émue :

« Ma bonne Cécile, reprit-elle, je suis à toi pour toujours; et, s'il faut te rassurer, écoute-moi bien: je te jure de ne me marier jamais. »

Elle avait prononcé ce vœu avec l'enthousiasme d'une nonne certaine de sa vocation. L'amitié idéale n'est-elle pas le bien souverain? Le ciel le lui avait octroyé. En l'échangeant contre le plus beau mariage, elle aurait cru commettre un acte de démence comparable à celui dun sauvage troquant une pépite contre une perle fausse ou un collier de verroterie.

Au mois d'août 1887, le jour même où Mlle Vionnaz entrait dans sa vingt-neuvième année, il lui arriva un fâcheux accident. Comme elle descendait trop vite un clés escaliers cle la villa, elle manqua une marche, roula jusqu'au bas de l'étage. On la releva évanouie et fort mal en point. Un grand chirurgien de Paris, mandé en toute hâte, constata qu'elle avait la clavicule brisée. La duchesse prouva en cette occasion combien elle aimait sa Claire. Le chirurgien avait beau protester que la fracture était simple, qu'il répondait de la réduction, que ce n'était qu'une affaire de temps et de patience, elle refusait de se laisser rassurer.

Au chagrin se joignait une vive contrariété. Elle comptait donner la semaine suivante, dans son parc, une fête cle jour, où l'on devait jouer en plein air Annelle et Lubin, opéra-comique de Favart, représenté pour la première fois le 15 février 1762 par les comédiens italiens ordinaires du roi. On en avait

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respecté le texte, tout en l'abrégeant un peu et en rajeunissant beaucoup la musique. La duchesse devait chanter le rôle de Lubin, elle avait obtenu que Glaire chantât celui d'Annette, et s'était imposé des peines inouïes pour que tout fût parfait. Pourquoi Mlle Vion-. naz avait-elle descendu trop vite ce fatal escalier? Il fallut contremander les violons.

Il n'est que trop vrai qu'un malheur n'arrive jamais seul. A peine Claire était-elle rétablie et délivrée de son pesant et inamovible appareil, peu après son retour à Paris, elle. fut prise d'une entérite aiguë, qui se termina par un abcès et donna à Mme d'Armanches plus d'inquiétudes encore que la chute dans l'escalier. Pendant plusieurs jours, la duchesse se refusa tout plaisir, toute distraction, toute sortie, se confina dans la chambre de l'être parfait, qui n'était plus parfaitement heureux, se montra la plus douce, la plus patiente des gardes-malades. Ses soins furent récompensés. Claire fut bientôt hors de danger, mais sa convalescence fut longue. Ces deux accidents survenus coup sur coup l'avaient fort affaiblie, et, cette fois encore, le chagrin des deux amies se compliqua d'une contrariété. Depuis quelque temps, la duchesse, désertant le culte de Michel- Ange, ne jurait plus que par Velasquez. Impétueuse dans ses fantaisies, dans ses partis pris, elle avait décidé que le meilleur moyen de s'instruire comme par enchantement de tout ce qu'elle ignorait encore était de se rendre à Madrid poury eopierle tableau des Fileuses,et elle avait résolu d'y faire un séjour de trois mois avec Mlle Vionnaz. Elle se flattait de confesser Velasquez. Les grandes

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coquettes, accoutumées à se jouer des hommes, n'admettent pas que personne puisse résister à leurs sortilèges; mais les vieux peintres morts ne se piquent point de galanterie, et ils gardent leurs secrets.

Les médecins déclarèrent que les fatigues d'un si long voyage seraient dangereuses pour la convalescente et que cet air vif de Madrid, qui n'éteint pas une bougie et tue un homme, ne lui convenait point. Ils lui conseillèrent de passer la fin de l'hiver et le premier printemps dans un air doux, dans un endroit fort tranquille, près de Vevey, sur cette cote du lac Léman qui, protégée par les montagnes contre le vent clu nord, s'est acquis justement le surnom de Petite Provence. Alors s'engagea entre la duchesse et Mlle Vionnaz un combat de générosité. L'une voulait renoncer à son voyage, l'autre la conjurait de partir sans elle. Cette contestation se termina par un compromis. Il fut convenu que Mme d'Armanches emmènerait Mlle Vionnaz au bord du lac de Genève, s'occuperait de l'y caser, et se rendrait ensuite à Madrid, avec un vieil ami de sa mère, heureux d'être son garde du corps et son chevalier servant. La duchesse découvrit près de Chernex une petite maison bien située, commandant une belle vue, elle y installa son ange, et à quelques jours de là, pour la première fois depuis cinq ans, les deux inséparables se quittèrent. Leurs adieux furent arrosés de larmes.

Mais la duchesse, qui n'entendait pas que son amie restât seule, avait songé, avant son départ, à lui assurer une compagnie.

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ce Je vais écrire à ton père, lai avait-elle dit, et le sommer de quitter pour quelques mois.... Comment donc se nomme cette terre près de Melun, d'où il ne peut plus sortir?

— La Délivrance. C'est le nom qu'il lui a donné lui-même.

— Ton père est un cynique, et je serai charmée de lui être désagréable. »

Claire se récria. Arracher le général à ses chères habitudes! était-ce possible?

ce C'est un grand égoïste, avait repris Mme d'Armanches, et dans l'intérêt même des égoïstes il est bon de leur rappeler de temps à autre qu'ils ont des devoirs à remplir. Il peut bien, une fois dans sa vie, se déranger pour toi. »

Elle lui avait écrit de sa main, sans emprunter le secours de l'habile secrétaire qui contrefaisait si bien son écriture. En recevant cette épître infiniment gracieuse, mais très pressante, le général fit un haut-le-corps et la grimace d'un homme qui mâche une pilule de quinine. Il maudit la duchesse, son sans-gêne, ses funestes inventions, grommela, jura, après quoi il s'exécuta, et il faut lui rendre la justice qu'en voyant sa fille il n'insista pas trop sur l'étendue du sacrifice qu'il lui faisait. De son côté, Claire lui fit fête et lui cacha le vide effroyable qu'elle ressentait. A chaque minute du jour elle pensait au bien suprême qu'elle avait perdu. Quoique ce mois de février fut beau, le soleil se montrait peu; le lac comme le ciel, tout était gris, et, en errant dans cette brume, Mlle Vionnaz se faisait à elle-même l'effet

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d'un corps subitement privé de son âme et qui la cherche. Sa consolation était d'employer une partie de ses nuits à écrire de longues lettres, débordantes de tendresse; les réponses étaient tout aussi tendres, mais beaucoup plus courtes.

Elle se procura une autre distraction. Chernex est à deux kilomètres à peine de Clarens, et on ne va pas à Clarens sans visiter l'apocryphe bosquet de Julie. Mlle Vionnaz voulut lire la Nouvelle Héloïse, et ce roman tout à la fois lui plut et lui déplut. L'amitié de Mme d'Orbe et de Julie l'enchanta, elle y retrouvait ses sentiments comme dans un miroir, et elle était charmée de penser que Mme d'Orbe s'appelait Glaire. Ce qui lui gâta le livre, ce fut Saint- Preux. Elle le prit tout de suite en aversion. Ce Saint-Preux était un loup malencontreux, qui, imprudemment lâché dans un de ces paradis que crée l'amitié idéale, y faisait de grands dégâts.

Le général était égoïste, mais il était philosophe, et la philosophie, qui ne suffit à rien, sert à tout. Il prenait son mal en patience; il se disait que trois mois désagréablement employés ne sont pas une vie, que la Délivrance, à son retour, lui semblerait encore plus charmante que s'il ne l'avait jamais quittée, que les privations aiguisent les plaisirs, qu'au surplus on peut fumer sa pipe à Chernex aussi commodément que partout, et que, l'excellent vin blanc du cru excitant la soif plus qu'il ne l'apaise, on y boit un peu plus qu'ailleurs, qu'il découvrait dans la jeune inconnue dont il était le père plusieurs bonnes qualités, qu'elle avait pour lui toute sorte d'atten-

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tions, de prévenances, qu'elle paraissait s'amuser en jouant avec lui au trictrac et en l'aidant de son mieux à tuer les longues soirées. Il avait des yeux, il avait des jambes, il aimait à voir et à marcher. Le pays lui parut beau. Les forces, grâce au bon air et au petit-lait, étant rapidement revenues à sa fille, il faisait de nombreuses excursions avec elle.

Ce fut au retour d'une de ces promenades qu'ils rencontrèrent, en rentrant chez eux, un loup qui en sortait. C'était un loup d'excellentes manières et dont la figure originale attirait l'attention. Grand, bien fait, la taille mince et élégante, il avait, quoique né dans les environs de Paris, le teint basané d'un Espagnol, et bien qu'il eut l'air d'un mondain, il avait les cheveux militairement taillés en brosse. Sa figure était maigre, longue; son nez aquilin ressemblait à un bec, et sa bouche finement découpée à un arc tendu d'où va partir une flèche. Ses yeux, noirs, petits et enfoncés, étaient vifs, perçants, luisaient comme braise, et il y avait dans son regard pétillant une inquiétude, que corrigeaient le charme et l'aménité du sourire. C'était visiblement quelqu'un. Il s'appelait le comte Raoul de Louvaigue. Il connaissait la duchesse, et depuis six mois il s'en occupait beaucoup, elle tenait une grande place dans ses pensées. Des gens mal informés l'ayant assuré qu'elle faisait un séjour à Chernex, il était accouru, et il avait appris d'une femme de chambre qu'elle venait de partir pour l'Espagne, à quoi Mlle Vionnaz ajouta qu'arrivée depuis quelques jours à Madrid, elle se portait à merveille et que Velasquez était un bien

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plus grand homme qu'on ne pouvait le croire avant d'avoir vu ses Fileuses et la blancheur céleste de sa Marie-Thérèse. Ces excellentes nouvelles ne le consolèrent pas d'avoir manqué son but et son affaire. Ce n'était pas la cage, mais l'oiseau qu'il était venu chercher.

Si des prétendants éconduits traitaient sottement Mlle Vionnaz de personne très ordinaire, les gens qui n'aimaient pas le comte de Louvaigue l'accusaient avec plus de raison d'avoir un caractère versatile et changeant, de n'avoir jamais bien su ce qu'il voulait, de se lancer dans des entreprises qu'il ne menait jamais jusqu'au bout. Les bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance l'avaient doté d'une figure qui, sans être belle, intéressait beaucoup les femmes, d'une santé de fer, d'une intelligence sagace et prompte, d'un cœur généreux, d'une assez grande fortune pour qu'il pût faire des folies sans se ruiner, et d une sorte de sagesse naturelle qui lui permettait de jouir vivement des bonheurs qui lui arrivaient et de ne pas trop regretter ceux qui lui échappaient. Mais une mauvaise fée, venue la dernière, lui avait dit : « Tes talents et tes heureuses dispositions te serviront de peu, car je te dote d'une légèreté d'humeur qui te jouera de mauvais tours, d'une imagination inquiète dont tu ne seras jamais le maître. » Les bonnes fées tentèrent d'amender cet irrévocable arrêt en ajoutant à leurs autres dons une dose de bon sens assez forte pour que ce joli garçon fût capable de se juger et de se repentir. Une femme d'esprit disait de quelqu'un

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qui n'en manque pas : ce C'est le plus malheureux des hommes; il fait des infidélités à sa femme et il se les reproche ». M. de Louvaigue se reprochait les infidélités qu'il faisait à sa raison, et l'on pouvait espérer qu'un jour il s'arrangerait pour n'avoir plus d'affaires avec elle.

Resté orphelin de bonne heure, après une première jeunesse employée à bayer aux corneilles, à bâtir en l'air, à raisonner sur beaucoup de choses et à n'obéir qu'à ses fantaisies, il fit à dix-huit ans un effort sur sa paresse, se prépara pour Saint- Cyr, où il entra avec le numéro 19. Il en sortit deux ans après comme sous-lieutenant dans un régiment de ligne, passa avec son grade dans l'infanterie de marine, et sur sa demande on l'avait envoyé au Tonkin. 11 y fit tour à tour, selon son habitude, plus et moins que son devoir. Les jours d'action, il était tout feu et se montrait le plus brillant officier d'avantgarde, le plus propre à entraîner des troupes. Mais on se plaignait qu'il préférât les voies courtes aux voies sûres, qu'il aimât mieux enlever un obstacle que le tourner, et on l'accusait de ne pas ménager la vie de ses hommes. On se plaignait aussi que dans les jours où l'on ne se battait pas, il se livrait trop à ses amusements, qu'il négligeait son service, et que, ne prêchant pas d'exemple, il avait peine à maintenir la discipline autour de lui. Toutefois, ses bonnes qualités l'emportant de beaucoup sur les mauvaises, le 13 septembre 1883, après l'attaque de Phu-sa, où il se signala et reçut deux balles, dont l'une lui brisa le radius et l'autre lui perça le flanc,

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il fut cité à l'ordre du jour de l'armée, et bientôt après on lui donna la croix. Ses blessures étant graves, on l'avait dirigé sur l'hôpital de Saigon; il obtint la permission de retourner en France pour les soigner. Il était parti sous-lieutenant; malgré ses peccadilles, il revenait capitaine.

Il ne tarda pas à se rétablir, et comme s'il avait eu un arriéré considérable à recouvrer, pendant quelques mois de séjour à Paris il se plongea dans une vie de plaisirs auxquels il prit tant de goût que, plutôt que d'y renoncer, il préféra donner sa démission. Quand l'accès fut passé, sa raison lui représenta qu'il n'est pas de destinée plus misérable que celle des gaspilleurs de temps et d'argent. Par une résolution subite, il s'embarqua pour l'Amérique, remonta le fleuve des Amazones, visita une région sauvage du Brésil, presque inconnue, où il courut de grands dangers. Il en rapportait un journal régulièrement tenu, de précieux documents, des herbiers, des glossaires, un nombre respectable de hauteurs barométriques relevées pour la première fois, et il se promettait d'écrire un livre qui le recommanderait à l'attention de toutes les sociétés de géographie et lui ferait un nom parmi les explorateurs. Mais à peine en eut-il achevé le premier chapitre, il se lassa, se rebuta, enferma son manuscrit dans un tiroir dont il perdit volontairement la clef.

N'ayant pas écrit son livre, il voulut pourtant faire quelque chose. De quel côté allait-il se tourner? La politique lui parut son fait; il se croyait le talent de la parole, de l'intrigue, il aimait les combats, il savait

se battre. Il avait trente-trois ans, et on était en 1887. Il se mit en tête de se créer un fief électoral, s'échauffa pour cette idée. Il possédait à Champrosay un vieux château peu confortable. Il résolut de le jeter bas, d'en construire un autre, en n'employant à sa bâtisse que des architectes, des entrepreneurs et des ouvriers qui fussent ses électeurs. Sa raison lui représenta dans ce même temps qu'après trop d'essais infructueux, trop d'entreprises avortées, la seule chance qu'il eut de fixer ses pensées et son destin était un bon mariage. Restait à trouver la femme; il la désirait douce, aimable, gracieuse, indulgente, mais sensée, capable de lui donner de bons conseils et de protéger sa volonté contre lui-même.

Il avait eu jusqu'alors tant d'éloignement pour le mariage, il sentait si bien la gravité de ce cas imprévu, qu'il éprouva quelques hésitations. Il revit la duchesse d'Arrnanches, qu'il avait rencontrée autrefois dans le monde, et il en devint ou crut en être follement amoureux. Il pouvait boire beaucoup sans que sa tête se prit; il pouvait beaucoup aimer sans que son cœur se grisât; il aimait et il conservait toute sa gaieté, il aimait et il raisonnait, il aimait et il avait l'esprit lucide; il se croyait ivre, il ne l'était pas. Malheureusement pour lui, il avait mal choisi son moment. Sur la foi de légendes trompeuses, il la prenait pour une de ces déesses qui se laissent toucher par les supplications des mortels, il n'était pas au fait, il ne se doutait pas de sa transformation aussi complète que soudaine. Elle rendit justice à ce nouveau soupirant, elle ne découragea pas sur-le-champ

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les poursuites d'un homme qui l'intéressait. Mais le jour où il s'avança trop, elle lui fit sentir qu'il perdait ses peines, que ce qu'il prenait pour une place ouverte était une forteresse hérissée de batteries et d'ouvrages imprenables.

Cette mortification lui fut sensible, et il en revint à sa première idée. 11 alla trouver Mme d'Armanches et lui dit :

« Soyez bonne une fois dans votre vie : aimez-moi ou mariez-moi.

— Je ne ferai ni l'un ni l'autre, répliqua-t-elle. Vous seriez un mari détestable et un amant....

— Médiocre? demanda-t-il.

— Certes non, mais trop fantaisiste, peu sûr et fort dangereux. Dieu seul connaît les cœurs, et je veux croire que le vôtre est aussi sérieusement pris que vous le dites. Mais si vous avez le propos léger en demandant, que serait-ce après avoir reçu?

— Soit! dit-il. Je suis persuadé, moi, que je puis être un amant très sûr, très constant, très fidèle, et un délicieux mari. Puisque vous m'ôtez toute espérance, je vais tâcher de me marier moi-même. »

Là -dessus, il retourna à sa bâtisse, à ses électeurs, à sa politique. Mais ayant appris que la duchesse était en Suisse, il se dit que les milieux ont une grande influence sur les caractères, les idées et les résolutions; qu'on n'est pas la même femme à Paris et à Chernex, que ce pays-là était sans doute fort ennuyeux, en hiver surtout, que rien n'est plus efficace que l'ennui pour humaniser une inhumaine, qu'elle verrait peut-être en lui la distraction désirée.

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II quitta ses affaires, courut à Chernex. On juge de sa déception en trouvant la cage vide.

Il comptait repartir dès le lendemain. Qu'avait-il à faire dans le pays de Vaud? Mais il arrive quelquefois qu'on veut partir et qu'on ne part pas. Le soleil s'étonnait de retrouver chaque matin le comte de Louvaigue dans la pension de Chernex où cet homme déçu avait retenu une chambre au levant. Dans le temps de ses grandes assiduités à Brunoy et à l'avenue d'Iéna, il avait à peine entrevu Mlle Vionnaz, alors malade. La duchesse la lui avait donnée pour sa meilleure amie, pour une personne sans défauts, résolue à ne jamais se marier. Après réflexion, il voulut lier connaissance avec cette confidente qui avait tous les secrets de Mme d'Armanches. Il espérait s'insinuer dans sa confiance, se proposait de la sonder adroitement, de l'interroger avec art, de savoir par elle si la conversion de la duchesse au platonisme était sincère ou si son inexpugnable sagesse s'expliquait par quelque liaison que le monde ignorait. Il renonça bientôt à son enquête. La première fois qu'il mit la conversation sur ce sujet, Mlle Vionnaz, qui ne se doutait pas qu'il se fût passé quelque chose entre le comte et son amie, la lui peignit telle qu'elle la voyait, comme une femme incomparable, ne vivant que pour le grand art, aussi bonne qu'intelligente, aussi impeccable qu'infaillible. Il en conclut que Mlle Vionnaz était une innocente, mais cela ne lui fit aucun tort dans son esprit; tout au contraire, il lui en sut gré. Une femme qui admire et loue sans réserve une autre femme est difficile à trouver, et

ce cas lui parut plus intéressant que s'il avait rencontré à Ghernex un de ces papillons magnifiques qu'on ne voit qu'au Brésil.

L'espoir d'obtenir par des moyens subreptices certains renseignements l'avait retenu une semaine entière à Ghernex; il y passa deux autres semaines parce que Mlle Vionnaz l'intéressait, lui plaisait, lui semblait bonne à connaître. Les hommes qui ont couru le monde, qui sont allés clans beaucoup de mauvais endroits et en sont revenus, qui ont acquis à leurs dépens la science de l'homme et de la femme, attachent un prix infini à des vertus qu'on traite cavalièrement de vertus bourgeoises, telles que la parfaite probité, la parfaite sûreté de la parole et du caractère, et ils en font plus de cas que du génie, des grâces artificieuses et cle tous les grands talents, qui sont souvent de grandes perversités. M. de Louvaigue avait découvert dans Mlle Vionnaz une personne absolument vraie et parfaitement bonne, et il lui semblait que cette rencontre inopinée faisait événement dans sa vie.

Il s'était souvent croisé dans ses promenades avec le général et sa fille, et il les avait accostés. M. Vionnaz lui annonça, un jour, qu'il projetait de grimper le lendemain à la Dent de Jaman et que sa fille se sentait de force à l'accompagner. M. de Louvaigue demanda et obtint facilement d'être de la partie. Rien n'est plus propre à lier deux personnes qu'une ascension faite en commun. La nouveauté des impressions, les hasards du chemin, les fatigues d'une montée essoufflante, des précipices qu'on côtoie en se reculant tour à tour pour n'y pas tomber

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et en s'avançant pour les mieux voir et jouir de la peur qu'ils causent, des gazons en pente raide, au milieu desquels on resterait si on ne trouvait un bras où s'appuyer, des pas difficiles qu'on franchit à l'aide d'une main qui serre la vôtre comme si elle ne devait jamais la lâcher, une halte dans un chalet, un pique nique sur l'herbe, des fleurs que les yeux d'une femme semblent désirer et qu'un homme empressé court lui cueillir, des sites sauvages à la fois effrayants et doux, le plus beau des lacs dont on fait le tour en pensée, des montagnes dont on se dit le nom, la solitude et l'air grisant des hautes cimes, le ciel, devenu votre voisin, qui vous appelle et vous attire dans son désert, tout cela vous rapproche l'un de l'autre plus que dix rencontres dans un salon. En descendant du col de Jaman, Claire se sentait assez liée désormais avec M. de Louvaigue pour lui adresser je ne sais quelle question sur son passé.

« Je vous raconterai tout cela, répondit-il, quand nous serons devenus tout à fait bons amis.

— Mais il me semble, monsieur, que nous le sommes déjà », dit-elle avec son bon sourire.

Elle mettait une telle distance entre ce genre d'amitié et l'amitié idéale, qui ne s'établit que de femme à femme, que l'offre qu'elle faisait au comte lui paraissait peu de chose : il n'y avait pas beaucoup de façons à faire avant de signer le traité.

Décidément M. de Louvaigue ne partait pas, et il témoignait de grands empressements au général , qui, étant un matois, un madré, encourageait ses avances et caressait un rêve. Dans les belles jour-

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nées, on louait un bateau, on gagnait le large, et, que le temps fût beau ou vilain, on se réunissait le soir pour jouer le whist à trois. Après la partie, le comte se mettait à jaser, et le général s'assoupissait dans son fauteuil de canne. M. de Louvaigue ne lui en voulait pas et ne cherchait pas à le réveiller.

Un soir, le général s'oublia; il fit à l'hôte sur lequel il avait de secrets desseins une algarade qui faillit tout brouiller, tout gâter et faire partir cet homme qui ne partait pas. Quand on venait à parler de la réforme militaire, qualifiée par lui de grande turpitude, M. Vionnaz était intraitable, le sang lui bouillait dans les veines, et sa face rougeaude devenait écarlate. Il avait plus d'uue fois déjà récité ses litanies à M. de Louvaigue, qui, après les avoir écoutées dans un religieux silence , hasarda quelques objections, et la bile du général s'alluma. Il déclara d'un ton rogue que la question n'était pas de savoir combien il faut de temps pour débourrer un paysan, pour lui enseigner le maniement d'un fusil, la discipline, la manœuvre, ou pour en faire un bon cavalier, un artilleur passable, que la grande affaire était de lui donner l'âme d'un soldat, de lui apprendre qu'il y a dans ce monde beaucoup de choses préférables à la vie. Il soutint qu'avec le service de trois ans cette science serait bientôt perdue, que, pour devenir un soldat, il faut aimer la caserne et pratiquer le service comme un métier, que la France se mordrait les doigts d'avoir cru les avocats bavards et les sots vétérinaires qui avaient sacrifié l'armée à leurs ambitions, à leurs intrigues électorales.

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(( Les seules vertus que j'admire, ajouta-t-il, sont les vertus professionnelles, et elles s'en vont à vaul'eau. On a en France aujourd'hui la fureur de tout mêler , de tout brouiller. Les gens d'affaires se piquent de littérature, les gens de lettres ne sont plus que des industriels, le premier venu se croit un grand politique, on veut être tout et Ton n'est rien. Que vaut une religieuse d'hôpital ? Ce que valent les gens qui ont l'esprit de leur profession et la fureur de leur métier. Son âme est tout entière où son corps habite, et hors des murs de sa prison qu'elle aime, il n'y a rien qui l'attire ni personne qui l'attende. Tous ses intérêts sont concentrés clans la salle qu'elle gouverne, et les misères qu'elle soigne sont sa gloire et son trésor. Parlons un peu de vos fameuses surveillantes laïques ! Elles ont une famille, qui est leur grand intérêt. Quand elles donnent du vin à leurs malades, elles pensent que leur homme, qui souvent n'est pas leur mari, n'en boit pas de si bon, et elles s'en accommoderaient volontiers, et volontiers elles feraient rafle sur le beau linge de l'hôpital pour en garnir leurs armoires. Leur corps est à la Charité, à la Pitié, leur âme est absente, leur âme est au diable. Il en est de même de vos jeunes soldats pour qui le service est une pénitence. Ils calculent combien il y a de semaines dans l'année et d'heures dans le mois, ils soupirent qui après son comptoir, qui après ses bœufs, qui après ses plaisirs ou ses affaires, et ils se disent : Quand donc aurai-je subi ma peine? C'est moi qui vous le dis, il n'y a plus d'armée. »

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M. de Louvaigue se permit de lui représenter qu'il exagérait, que le service obligatoire avait ses avantages.

ce Croyez-moi, mon général, je le sais pour l'avoir vu, il y a encore des soldats.

— Vous me la baillez bonne, répliqua M. Vionnaz. Mais peut-être me parlez-vous de votre infanterie de marine. Je lui fais grâce, à celle-là, et je suis prêt à dire avec la chanson :

Le marsouin sur terre et sur l'onde Se fiche bien des qnat'z'èléments.

ce Oubliez vos marsouins, monsieur le capitaine. Avez-vous vu au Tonkin un fantassin de terre qui se fichât d'un seul élément?

— Permettez, j'ai vu là-bas de très jeunes soldats, fraîchement entrés au service, qui se battaient fort bien, je vous assure. Ils étaient magnifiques d'ardeur et d'entrain.

— Convenez, reprit le général en ricanant, que dans le tréfonds de leur âme ils tenaient beaucoup à leur peau et que la figure qui leur déplaisait le plus était celle d'un homme assez méchant pour avoir envie de les occire.... En vérité, vous êtes étonnant.... Magnifiques d'ardeur et d'entrain!... On ne parle pas autrement aujourd'hui. Tout est grandiose, superbe, magnifique. Style de journaliste, mon cher monsieur, et c'est un style que j'ai le mauvais goût de ne pas aimer. Ce sont les adjectifs qui tueront la France. »

M. de Louvaigue n'était pas content, et il en avait

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le droit. Il était sûr d'avoir raison ; il avait vu à l'œuvre ces jeunes soldats que M. Yionnaz traitait avec tant de mépris, et, ayant reçu deux blessures auxquelles il avait failli succomber, il était payé pour savoir ce qui se passe au Tonkin. Au surplus, se faisant une loi d'être toujours poli, il exigeait que tout le monde le fût. Il fronça ses noirs sourcils, fut sur le point de se fâcher. Mais il s'avisa que Mlle Vionnaz avait levé et tenait attachés sur lui ses grands yeux marrons, qui le suppliaient, l'adjuraient de se calmer, et sa colère fondit dans la douceur de ce regard.

Il rompit le propos, parla d'oiseaux et de plantes; mais il se retira plus tôt que d'habitude. Dès qu'il fut parti, Mlle Yionnaz fit des reproches à son père.

« Vous l'avez blessé, lui dit-elle.

— S'il n'est pas content, ce blanc-bec, repartit le général, qu'il aille... ! »

Il n'acheva pas sa phrase. Sans vouloir en convenir, il sentait que sa fille avait raison de le gronder et que lui-même avait eu tort de blesser un galant homme, qui était par-dessus le marché un excellent joueur de whist et qui pouvait encore lui servir à autre chose, et il se promit de lui faire réparation. Malheureusement il apprit dès le lendemain que M. de Louvaigue avait soldé sa note et levé le pied.

Cette fois, c'était vrai. De Chernex, le comte Raoul s'était rendu par le col de Jaman à Montbovon. De Montbovon il alla à Bulle, et de Bulle, par le chemin de fer, à Fribourg, où il passa une journée. Il était si préoccupé, si distrait, qu'il se promena sur les

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fameux ponts suspendus de la Sarine sans les voir, et quoiqu'il aimât la musique, il écouta l'orgue de la cathédrale sans l'entendre. De Fribourg il gagna Berne, et de Berne il gagna Lucerne, où il résolut de se rendre à Baie et de retourner bien vite à Ghamprosay. Il pensait à sa bâtisse, à ses maçons. Que faisaient-ils en son absence? Il avait hâte de les revoir; mais, en pensant à eux, il lui venait des idées de traverse.

Arrivé à Bâle , un charme mystérieux le retint, puis le ramena tout doucement sur ses pas, et dix jours après son départ il reparaissait à Ghernex.

Le général l'aperçut sortant de sa pension, alla droit à lui, et lui tendant la main :

« Mon cher comte, dit-il sur un ton à la fois contrit et jovial, quand il m'arrive d'oublier que le savoir-vivre est une des vertus professionnelles d'un vieux soldat, je m'en repens et je dors mal. Rendezmoi le sommeil en me prouvant que vous ne me gardez pas rancune, et faites-moi le plaisir de venir dîner avec nous. La cuisinière que Mme d'Armanches a procurée à ma fille est une façon de cordon bleu; je vous garantis que vous dînerez mieux dans notre chalet qu'à votre pension. »

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Habitant depuis six semaines une maison fort solitaire, n'ayant plus auprès d'elle la femme supérieure dont elle s'était fait une divinité et qui régnait sans partage sur son âme et ses pensées , n'étant plus recueillie dans cette affection qui absorbait, anéantissait tout, Mlle Vionnaz vivait davantage par les yeux, il lui venait des curiosités, et pour tromper son vide, elle prêtait plus d'attention aux gens et aux choses qui l'entouraient.

Elle avait, on le sait, la perception lente. Ses impressions s'accumulaient par degrés comme s'amasse dans le creux d'un rocher une eau tombant goutte à goutte. Quand elle en avait réuni, assemblé, comparé dix ou vingt, elle les groupait, et ce n'étaient plus des impressions, mais un jugement, une idée. Étant grande logicienne , cette première idée en engendrait une seconde, et comme elle était affirmative autant que lente, ses jugements lui semblaient avoir le caractère de vérités lumineuses, incontestables ; on était aussi mal venu h les com-

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battre qu'à nier des axiomes de géométrie. Elle s'était donné beaucoup de peine pour conclure, il était naturel qu'elle tînt à ses conclusions, et son entêtement égalait quelquefois sa douceur.

Ses premières impressions lui avaient appris que M. cle Louvaigue était un homme de bon commerce, d'agréable conversation, qu'il avait vu beaucoup de choses et qu'il en parlait bien, qu'il était quelquefois malicieux, mais que sa malice n'était pas méchante, qu'il avait l'esprit indulgent, ne dépréciait, ne déchirait personne. Elle découvrit peu à peu qu'il était exempt de toute fatuité comme de toute affectation, qu'il ne cherchait point à se faire valoir, qu'il avait le ton et l'air bon enfant, et elle aimait les bons enfants. Elle se félicita qu'il plut à son père et l'aidât à se désennuyer. En ce qui la concernait personnellement, elle lui savait gré cle connaître Mme d'Armanches, de l'admirer beaucoup; elle était charmée de pouvoir causer avec lui de cette incomparable amie, seul sujet d'entretien dont elle ne se lassât jamais. Elle aurait pu s'étonner qu'étant venu à Chernex clans l'espérance d'y trouver la duchesse, il y prolongeât son séjour. Mais il lui avait expliqué quil aimait beaucoup la Suisse et particulièrement le lac des Quatre Gantons, que, ne l'ayant jamais vu qu'en été, il avait voulu le revoir au printemps, que de Lausanne il avait fait un crochet pour saluer en passant la duchesse, et que, trouvant les environs de Vevey encore plus beaux que ceux cle Lucerne, il y était resté. Cette explication lui avait paru suffisante.

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Bientôt elle se crut assez informée pour constater que, très égal clans sa politesse, M. de Louvaigue était un peu inégal d'humeur. Il y avait des jours où, gai comme un pinson, il prenait tout en bonne part, s'amusait et riait de tout; il y en avait d'autres où son front basané se plissait, où il semblait inquiet, ner~ veux. Étant devenue curieuse, elle se promit de découvrir la raison de ce phénomène. Elle décida provisoirement que le comte était un homme très intéressant, mais un peu bizarre. En se rappelant tout ce qu'il avait pu lui dire, en recousant l'un à l'autre quelques lambeaux de leurs conversations, elle fit la remarque qu'il avait essayé de plusieurs métiers sans se tenir à aucun. Il avait été soldat, il ne l'était plus; il avait entrepris un voyage d'exploration au Brésil et il avait pensé à publier son journal : son livre n'avait pas paru. A l'heure présente, il se croyait fait pour la politique. Comme elle voulait le bien de son prochain, elle souhaita que cet essai réussît et fût le dernier, que M. de Louvaigue fût nommé député en 1889, et que, si jamais les conservateurs arrivaient au pouvoir, il devînt ministre. Il lui semblait qu'un tel homme, s'il parvenait à se fixer, ferait bonne figure dans un gouvernement. Ainsi raisonnait cet esprit méthodique et laborieux ; si petits que soient leurs pas, les fourmis finissent par arriver.

L'estime qu'elle avait pour cet homme intéressant et distingué, quoique bizarre, s'accrut encore le soir où le général fit sa malencontreuse incartade. Elle l'avait vu près de s'emporter, et elle pensait avec quelque satisfaction d'amour-propre qu'il lui avait

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suffi de le regarder pour qu'il se contînt et ravalât sa réplique. Elle lui comptait son apaisement subit comme un bon point, comme une preuve qu'il avait bon cœur. Aussi éprouva-t-elle une vive contrariété en apprenant qu'il était parti. Ce départ lui gâtait son comte de Louvaigue. Il était donc assez susceptible pour ne pouvoir pardonner une vivacité à un vieux général, qui avait presque trente ans de plus que lui! Eh quoi! se mettre en route sans prendre congé d'une jeune femme avec laquelle il était monté à la Dent de Jaman ! C'était un procédé inexcusable.

Elle s'empressa de décider qu'il n'était pas parti tout de bon, qu'il reviendrait. Quoiqu'elle eût horreur des indiscrétions, des commérages, elle ne put se tenir d'envoyer le lendemain sa femme de chambre à la pension, pour s'informer où le comte était allé et s'il devait revenir. La réponse fut qu'il n'avait pas fait connaître ses intentions. Reviendrat-il? ne reviendra-t-il pas? Chaque jour elle se posait cette question, qui lui semblait importante. On peut juger des effets que produisent le désœuvrement, la solitude, sur une personne pleine de raison, et de quels enfantillages elle est capable après quelques semaines de séjour à Chernex, quand on saura qu'un après-midi, se trouvant seuledans son petit jardin et s'étant assurée que personne ne la voyait, Claire tira une pièce d'or de son porte-monnaie et la jeta en l'air, en se disant : ce Si c'est face, il reviendra ». Ce fut pile, et pourtant, deux jours après, le comte était de retour. En l'apercevant, elle sentit comme un poids qui lui tombait du cœur, et elle rougit. Quelle était la cause de cette

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rougeur soudaine? Ce n'était pas le plaisir d'avoir deviné, puisqu'elle s'était trompée.

Jusque-là elle avait tâché de se faire une idée juste du caractère de M. de Louvaigue, sans s'occuper beaucoup de sa figure. En général, elle songeait peu à la figure des hommes. Assurément elle n'était pas insensible à la beauté des formes, à l'harmonie des lignes. Mais les êtres mal faits, disgraciés, s'emparaient de son cœur plus facilement que les autres ; elle admirait les roses, elle s'attendrissait sur les crapauds. Le jour môme où, quelques heures après son retour, le comte avait dîné pour la première fois au chalet, le général s 'étant assoupi après la partie de whist, M. de Louvaigue en profita pour approcher sa chaise du fauteuil où Mlle Vionnaz était assise, brodant un col pour la duchesse. Il lui avait raconté quelques épisodes tragiques de son voyage au Brésil, et au cours de son récit il s'était animé, échauffé. Elle laissa reposer un instant son aiguille pour contempler l'éloquent narrateur, et elle fut frappée de l'éclat de ses yeux et, pour tout dire, de la petitesse de son oreille et de la finesse de ses mains. Était-il beau? ne l'étai t-il pas? Elle ne savait trop qu'en penser et elle se promit de s'en rapporter à la duchesse, de l'interroger sur ce point dès qu'elle aurait la joie de la revoir. Quand on a un oracle à soi, on s'en sert.

Mais un incident qui survint deux jours après établit entre elle et M. de Louvaigue une liaison plus étroite; le nœud était encore bien lâche, il se serra. Elle possédait un superbe épagneul, nommé Phylax, de forte taille, aux soies noires et longues et d'une rare intel-

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ligence Au milieu d'une promenade, elle lui avait montré l'un de ses gants, en lui disant :

ce J'ai oublié l'autre à dessein, dans ma chambre, sur ma table, pour te donner l'occasion de prouver à M. de Louvaigue combien tu as d'esprit. Va bien vite le chercher et rapporte-le-moi. »

Dressé depuis quelque temps déjà à cet exercice, il était parti comme un trait, s'était fait ouvrir les portes, avait trouvé le gant, l'avait rapporté.

« Vous verrez qu'un de ces jours, avait dit le comte émerveillé, il demandera la permission de vous le mettre. »

Ce qui doublait pour Mlle Vionnaz le prix de son chien, c'est qu'il lui avait été donné par Mme d'Armanches. Elle ne s'en séparait jamais. Elle eût mieux fait pourtant de le laisser à Brunoy.

M. Vionnaz, ayant proposé à sa fille et au comte de visiter avec lui le château de Chillon, se souvint ou feignit de se rappeler, au moment de partir, qu'il avait une lettre pressée à terminer, et il leur dit d'aller toujours, qu'il les rattraperait bientôt. Ils se mirent en route, accompagnés de l'épagneul. Gomme ils longeaient le chemin de fer, le général n'arrivant pas, ils s'arrêtèrent pour l'attendre dans un endroit où la haie vive qui borde la voie était interrompue par une barrière et une petite porte. Ils causaient avec animation, sans s'aviser qu'un train approchait. Ils s'en avisèrent enfin, et Mlle Vionnaz ordonna à Phylax de se coucher à ses pieds. Mais cet animal, plus ingénieux que docile, ayant aperçu un grand jour clans la barrière fort dégradée, s'échappa brusquement par cette

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ouverture et courut entre les rails chercher un os de poulet qui l'affriandait. Les chemins de fer font de nombreuses victimes parmi les chiens et les chats. Trop timides pour s'y aventurer le jour, les chats s'y promènent la nuit, et, fascinés par les gros yeux fixes des locomotives, hébétés, ahuris, ils n'ont plus la force ni la volonté de fuir. Les chiens se familiarisent trop vite avec le tapage que font ces lourdes et impétueuses machines; ils les bravent, et, comptant sur leur adresse à esquiver les voitures, leur imprudence s'amuse à les attendre.

Mlle Vionnaz rappela vivement Phylax. Il la regarda, fit un mouvement pour venir à elle, mais il voulut emporter son os. Elle ouvrait déjà la petite porte et allait s'élancer sur la voie lorsqu'elle se sentit retenue par un bras vigoureux, enlacé autour de sa taille. Au même instant, la locomotive arrivait comme la foudre, le malheureux animal disparut dans le tourbillon. Claire poussa un cri d'horreur, et, ne sachant plus ce qu'elle faisait, elle se jeta sur le comte, à qui elle prit les deux mains pour s'en couvrir les yeux.

Ce fut l'affaire de trois secondes. Le train ayant passé, ils aperçurent Tépagneul gisant à quarante pas plus loin. M. de Louvaigue courut à lui; il était mort. Le chasse-pierres l'avait frappé en plein cœur, sans le mutiler; on eût dit qu'il dormait les yeux ouverts; à peine rendait-il un peu de sang par le museau. Mlle Vionnaz s'agenouilla devant lui, et hors d'ellemême, ne pouvant croire à son malheur, elle lui prenait la tête, promenait ses mains sur un corps chaud et déjà raide, lui parlait. Quand elle se fut con-

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vaincue que c'était fini, que, Leût-elle appelé cent fois, mille fois, il ne connaissait plus son nom, elle fondit en larmes.

Le comte, très ému de cette grande douleur, après l'avoir laissée pleurer, lui dit :

« Je vous assure, mademoiselle, que si j'avais pensé qu'il fût encore possible de le sauver....

— Je n'en doute pas, interrompit-elle, et je vous remercie.

— Il ne nous reste plus qu'à l'enterrer », reprit-il. Il avait deviné sa pensée. Ayant emprunté une

brouette dans une maison voisine, il y plaça le cadavre, et, la poussant devant lui, il reprit le chemin de Chernex, précédé de Mlle Vionnaz qui se retournait quelquefois pour le regarder, mais qui ne pensait qu'à son chien. Ils rencontrèrent bientôt le général; touché de cette cruelle aventure, il fit à sa fille son compliment de condoléance.

« Il n'y a pas à dire, c'était une superbe bête, ajouta ce guerrier philosophe. Malheureusement pour lui, il avait un défaut grave, il n'obéissait pas. Il aimait à briller dans les exercices difficiles, mais il ne venait pas toujours quand on l'appelait. La discipline est le salut des chiens comme des armées. »

En arrivant à Chernex, le comte se procura une pioche et voulut creuser lui-même la fosse du plus aimé des épagneuls. Il engageait Mlle Vionnaz à ne pas assister à cette triste cérémonie.

ce Oh! laissez, laissez, dit-elle, je vous promets de ne pas pleurer. »

Il s'acquitta aussi vite qu'il put de sa besogne, et

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quand ce fut fini, il déracina un petit rosier, qu'il planta sur la fosse. Puis il se retourna vers Mlle Vionnaz. Elle avait les yeux pleins de larmes, mais elle les y gardait, il n'y en avait point sur ses joues. Elle avait tenu sa promesse; à la rigueur, elle ne pleurait pas, et il eut envie de l'embrasser.

ce Mon Dieu! s'écria le général, les chiens ne sont pas immortels. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut franchir le pas. Après tout, tu devrais te féliciter, ma chère, de la façon dont Phylax est mort; il a été tué du coup, sans se douter de rien. Ce qui serait déplorable, c'est qu'il eût vécu estropié et à jamais infirme. Claire, allons à Chillon, cela te distraira.

— Excusez-moi, je vous en prie! dit-elle. En chemin, nous verrions passer des locomotives. »

Elle se retira dans sa chambre, et M. Yionnaz emmena le comte, qui eût mieux aimé rester. On se retrouva tous trois à dîner, et comme la bouche parle de ce qui remplit le cœur, Mlle Vionnaz revint sur l'accident jusqu'à ce que son père lui dit avec quelque impatience :

« Si nous parlions d'autre chose! Eh! que diable! on ne ressuscite pas un chien mort avec des paroles. »

Elle essaya de sourire et répondit de son air le plus doux :

« Je vous promets, mon père, de n'en plus parler. »

Et, pour la seconde fois, M. de Louvaigue eut une grande envie de l'embrasser.

Elle avait promis de n'en plus parler, elle ne s'était pas engagée à n'y plus penser. Cette funeste tragédie l'avait profondément remuée; elle ne dormit pas de

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toute la nuit, et le lendemain, sans rien dire de ce qui l'occupait et quoiqu'elle répondit en souriant à toutes les questions qu'on pouvait lui faire, ses yeux semblaient rêver. Mais elle était trop raisonnable pour ne pas prendre sur elle et se calmer.

Dans les premiers jours, quand elle se souvenait de l'accident, elle ne pensait qu'à la victime, et les accessoires disparaissaient. Mais, par degrés, l'accessoire devint le principal. Elle se disait que, dans cette triste circonstance, M. de Louvaigue lui avait témoigné beaucoup de sympathie, qu'il avait eu pour elle de grandes bontés. Elle le voyait poussant sa brouette, creusant une fosse, y plantant un rosier. Un détail surtout lui revenait de plus en plus en mémoire. Se rappelait-elle qu'en l'empêchant de s'élancer sur la voie, il lui avait sûrement sauvé la vie? Non, il ne lui importait guère. Ce qui lui faisait plus d'impression, c'est qu'elle avait senti le bras du comte s'enlacer autour de sa taille et que ce bras tenait bien ce qu'il tenait. Elle pensait aussi que dans son désespoir, ayant perdu la tête, elle s'était jetée sur lui, et elle se figurait qu'en se pressant contre cette poitrine d'homme, elle avait entendu les battements d'un cœur qui répondait au sien.

C'en était fait, dorénavant il y avait quelque chose entre eux. Elle ne songeait plus à se dire que M. de Louvaigue parlait bien, qu'il mêlait de l'indulgence à sa malice, qu'il était facile à vivre et intéressant, quoique un peu bizarre, que ses yeux avaient un éclat singulier, ni à se demander s'il était beau ou ne l'était pas. Elle ne réfléchissait plus sur ses qualités

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et ses défauts, mais à mesure qu'elle s'en occupait moins, elle s'occupait davantage de lui. Un peintre se félicitait de sa myopie, qui, disait-il, lui faisait mieux voir les choses, parce que les détails lui échappaient. Mlle Vionnaz voyait mieux M. de Louvaigue depuis qu'en l'apercevant même de très loin, elle éprouvait comme un désordre d'esprit et que son regard se voilait et qu'elle était incapable d analyser ce qu'elle ressentait. C'était un sentiment indéfinissable, qu'aucun homme ne lui avait inspiré. Il était lui, et si on lui avait demandé quel homme c'était, elle aurait répondu : « Je ne sais, je sais seulement que c'est lui ». Le son de sa voix la faisait tressaillir, le bruit de son pas la faisait frissonner. Quand on commence à aimer, c'est qu'on a cru découvrir dans un être humain je ne sais quoi d'inconnu, un secret qui attire et qui trouble. L'amour vit de mystère; c'est une passion nocturne, et la lumière tue ce fils des ténèbres. Il n'y a que les âmes divines qui puissent tout à la fois aimer et connaître. C'était là qu'en était Mlle Vionnaz : M. de Louvaigue l'inquiétait beaucoup. Mais ce sentiment lui était si nouveau que, ne sachant de quel nom l'appeler, elle s'imaginait que la mort de son chien lui avait dérangé les nerfs, brouillé l'esprit. Elle s'efforçait de se ressaisir, de se retrouver, et, n'y réussissant pas, elle s'indignait, se fâchait contre ellemême. Il lui semblait qu'un invisible ennemi tentait de la prendre dans ses filets et qu'une moitié de son âme était d'intelligence avec lui; mais l'autre moitié) la meilleure, lui restait, et elle s'était juré de se

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défendre vaillamment, obstinément. J'ai dit qu'elle s'entêtait.

Elle eut bientôt à livrer bataille. Depuis quelques jours, M. de Louvaigue, qu'elle avait vu tantôt doux, tantôt nerveux, était plus souvent nerveux que doux. Il y avait de la brusquerie dans son regard comme dans son geste, de l'agitation clans sa démarche; et ses distractions, l'incohérence de ses propos, lui attiraient les railleries du général. Il avait l'air d'un homme qui cherche une occasion et s'irrite de la chercher en vain, et la confiante Glaire, devenue depuis peu très défiante, s'appliquait à ne pas la lui fournir. Malheureusement pour elle, le guerrier philosophe semblait entretenir de coupables complicités avec l'ennemi et vouloir plus de bien à l'assiégeant qu'à la garnison qui défendait si bravement la place. Ce père n'était pas un tiers incommode. Quand le comte venait le voir, il alléguait une lettre à écrire, du tabac, un journal à acheter, quelque course à faire dans le village, et il disparaissait, le laissant seul avec sa fille.

Ce fut dans un de ces tête-à-tête que M. de Louvaigue se résolut tout à coup à pousser une de ces grandes reconnaissances qui sont le prélude des engagements décisifs. Sa figure annonçait son projet, il avait un pli entre les deux sourcils. Mlle Vionnaz pressentit le danger et rassembla toutes ses forces.

ce C'est une chose bien bizarre que la destinée humaine, dit-il, et c'est une grande folie que de désirer quoi que ce soit, car, dix fois sur douze, on se trouve mal d'obtenir ce qu'on souhaite, et, une fois sur

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dix, on voit sortir de la grande loterie un billet dont on faisait aussi peu de cas que d'un chiffon de papier. »

Elle ne comprenait pas bien ce que signifiait ce préambule, elle se rassura un peu. Elle travaillait à sa broderie et passait son ongle sur ses points pour les égaliser.

ce Je pensais ce matin, poursuivit-il, à un de mes bons amis, qui comme moi reçut à l'attaque de Phu-sa deux blessures, mais plus graves que les miennes. Une des deux balles, tirées à bout portant, lui traversa le ventre à la hauteur de la ceinture et se logea près de l'épine dorsale. Il répondit à un commandant qui s'informait s'il était grièvement blessé : « Je crois que c'est bien fini ». Mais, le commandant ayant dit à un soldat : « Jetez une couverture sur ce « cadavre », le cadavre en appela et se redressa. Il se rétablit lentement, et l'on crut quelque temps qu'il ne marcherait jamais sans béquilles; il marche aujourd'hui comme vous et moi. Mais pour en revenir à mon point de départ, ce qui est plaisant, c'est que, n'ayant pas mangé avant de se battre et n'aimant pas se battre à jeun, il avait juré, pesté contre l'intendance. Le docteur qui le soignait lui dit un jour ; <( Mon cher, si vous aviez mangé le matin, vous étiez ce un homme perdu, car vous auriez eu l'intestin çcpercé!... — L'intestin percé! s'écria-t-il. Et dire « que je hurlais après le chef de gamelle ! »

Glaire le regarda, comme pour lui demander quel rapport avait son histoire avec celle qu'elle attendait et qui ne venait pas»

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<( Oui, continua-t-il, la destinée est bizarre, et personne ne sait ce qu'il doit craindre ou désirer. Je m'ennuyais cruellement à Champrosay; on ne bâtit pas en hiver, mes maçons ne m'occupaient plus. L'idée me vint d'aller à Lucerne. Croyant Mme d'Armanches à Chernex, je me détournai de mon chemin pour venir l'y chercher; la duchesse est une personne auprès de laquelle on ne s'ennuie jamais. Elle était en Espagne; j'en fus chagriné, je me plaignis de ma mauvaise chance, quand j'aurais dû la bénir. Il me semble aujourd'hui que c'est mon bon génie qui a voulu que je ne trouvasse pas la duchesse; en vérité, j'ai trouvé beaucoup mieux. »

Elle s'inclina en signe de gratitude ; mais en même temps elle fit un geste qui signifiait :

a Quelle énormité! quel blasphème!

— M'est-il permis de croire, reprit-il, que de votre côté, après avoir pensé que mes visites étaient trop fréquentes, vous n'avez pas eu trop de peine à vous y résigner? Les visiteurs n'abondent pas dans la Petite Provence. Vous avez dit sans doute plus d'une fois : ce C'est encore lui ». Mais peut-être avez-vous ajouté : « Acceptons ce que Dieu nous envoie ».

— Je n'ai jamais dit : C'est encore lui! réponditelle. Croyez-le bien, monsieur, je vous suis très reconnaissante d'avoir été pour mon père une société si agréable que depuis votre arrivée il n'a plus connu l'ennui.

— Mais vous-même , pour votre compte personnel....

— Je me souviendrai toujours, interrompit-elle,

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que j'avais eu à Chernex un grand chagrin, et que vous m'avez témoigné une amitié..., vous me permettez, j'espère, d'employer ce mot,... une amitié très sympathique, très secourable.... Mais on m'a défendu de parler de mon chien, je n'en parle plus.

— Elle vous manque beaucoup, cette pauvre bête?

— Beaucoup.

— Le temps aidant , on oublie tout , même les chiens. Quand vous aurez oublié Phylax, il ne vous manquera rien ?

— Je suis si heureuse !

— Heureuse, dit-il, au point de ne rien vouloir changer à votre vie? »

Elle répondit résolument: « Rien, monsieur, rien ».

En ce moment, le général entra. Il venait d'acheter des cigares du pays, longs et noirs, et il en offrit un au comte Raoul, en lui disant qu'ils étaient exécrables, mais qu'on finissait par s'y accoutumer. Cette offre parut sans doute peu engageante à M. de Louvaigue, ou peut-être n'avait-il en cet instant aucune envie de fumer. Il refusa le cigare exécrable et sortit bientôt après .

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Quoique exempt de toute fatuité, M. de Louvaigue était de la race des orgueilleux. L'orgueil est, selon les cas, un grand stimulant ou un grand empêchement. Un homme actif qui sait tout ce qu'il vaut en devient plus actif encore; mais un paresseux qui a beaucoup d'amour-propre en devient encore plus paresseux. Si M. de Louvaigue, après s'être distingué sur les champs de bataille, s'était dégoûté du service, c'est qu'il ne voulait pas rester capitaine et qu'ayant calculé tout ce qu'il lui faudrait encore de temps et d'efforts pour devenir général de brigade, il avait préféré renoncer à tout et donner sa démission. Si, à son retour d'un voyage d'exploration qu'il s'était promis de raconter, il n'avait jamais publié son livre, c'est qu'il entendait que ce livre fût vraiment digne de lui, aussi remarquable par la forme que par le fond, et qu'ayant supputé tout ce qu'il lui en coûterait de peines pour mener à bien ces couches laborieuses, il avait trouvé plus commode de ne pas accoucher. Ses amis assurent qu'en se donnant à la

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politique, il a trouvé sa vraie voie, qu'il ira cette fois jusqu'au bout. C'est possible ; mais cela s'explique sans doute par un changement qui s'est fait clans sa vie. Peut-être n'est-il plus seul à lutter contre sa paresse.

Dans cette occurrence encore, son orgueil faillit lui faire manquer sa destinée. Était-il éperdument amoureux de Mlle Vionnaz? Vous en penserez tout ce qu'il vous plaira; mais à coup sûr il était infiniment désireux de l'épouser. Il l'avait examinée, tàtée, étudiée avec soin, et il était convaincu qu'elle possédait toutes les qualités qu'il souhaitait de trouver dans sa femme. Elle lui paraissait fort sensée, hormis dans les jugements qu'elle portait sur la duchesse d'Armanches. A l'entendre raisonner et déraisonner sur ce sujet, on pouvait croire qu'elle avait le cerveau fêlé; en toute autre matière elle avait l'esprit absolument sain, et il fallait lui passer sa petite fêlure. Quant au cœur, il était d'or. Avec cela, elle avait le don de plaire, un charme tout particulier, une grâce prenante. Elle avait fait sa conquête, et il pensait qu'elle l'aiderait à conquérir ses électeurs. Un jour, il avait dit à demi-voix : ce Quelle enseigne pour ma boutique! » Mais il venait de pousser une grande reconnaissance, et il se sentait découragé. Il craignait un refus, qui l'atteindrait cruellement dans son amour-propre. Il renonça un instant à son projet, pensa de nouveau à partir.

Le charme mystérieux fut encore le plus fort. Le lendemain matin, il retournait dans le chalet habité par cette personne si désirable, en ayant soin de s'y présenter assez tôt pour qu'elle ne fût pas levée.

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C'était au général qu'il en voulait. Il le trouva fumant sa première pipe dans le jardin.

(( Peste! lui dit M. Vionnaz, comme vous êtes matinal aujourd'hui!

— On ne peut, mon général, se lever trop matin pour ce que je viens faire. A mon tour, depuis quelques nuits, j'ai perdu le sommeil, et il dépend de vous de me le rendre.

— Comment cela? »

M. de Louvaigue savait que le général n'aimait que les explications qui marchent droit devant elles comme un boulet, et pour le servir à son goût il répondit d'un ton bref :

(( Je me suis levé de si bonne heure pour venir vous demander la main de mademoiselle votre fille. »

Le général ne manifesta aucun étonnement; il s'attendait depuis longtemps à ce qui lui arrivait. Il avait deviné le jeu de M. de Louvaigue, il surveillait ses manœuvres, s'amusait de ses embarras, et lui disait in petto : « Je te vois venir, mon beau capitaine. Te voilà au bord du fossé; mais saute donc, animal! » S'il ne fut pas surpris, il fut ravi, transporté d'aise, au point qu'il eut de la peine à cacher sa joie. Quoi qu'en dît sa fille, il s'ennuyait beaucoup, non d'être à Chernex, mais de ne pas être ailleurs, dans un endroit qu'il préférait à tous les autres, et il pensait avec chagrin qu'il était condamné à rester dans la Petite Provence jusqu'au retour de la duchesse, qui devait venir y chercher Claire et qui s'éternisait en Espagne. Quelle admirable raison

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qu'un mariage pour s'en aller bien vite en France et pour abréger les dernières semaines de son pénible exil! Ceci n'était qu'un détail; ce bienheureux événement lui garantissait l'avenir. Sa fille, une fois mariée, n'aurait plus besoin de lui, il ne serait plus exposé à d'importuns appels, on le laisserait paisiblement dans sa solitude, qu'il peuplait selon ses fantaisies. Et puis, quel bon tour à jouer à Mme d'Armanches! Les hommes sont si inconséquents que tout à la fois il savait bon gré à la duchesse de le débarrasser de sa fille et lui en voulait de la confisquer. Il était trop clairvoyant pour ne pas comprendre qu'elle avait juré de la garder toujours, qu'elle l'empêchait de se marier. Les vieux soldats aiment à se battre et à gagner leurs batailles. « Ah I chère madame, pensait-il, c'est vous qui m'avez fait venir ici. Il vous en cuira. Vous serez fort marrie et je serai fort content. On ne pourra plus me traiter d'égoïste, de mauvais père, ni m'accuser d'abandonner ma fille et de me décharger sur vous de mon paquet. Je l'aurai mariée, elle me devra son bonheur. » Et il se frottait les mains.

La réponse, comme la demande, fut aussi rectiligne que la marche d'un boulet.

« Mon cher comte, dit-il, je vous veux beaucoup de bien, et puisque vous me demandez ma fille, je ne vois pas ce qui pourrait m'empêcher de vous la donner. Au surplus, je sais tout ce qu'elle vaut, et je peux vous certifier que vous ne vous repentirez jamais de votre acquisition. »

Là-dessus, il chanta les louanges de Glaire, passa

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en revue toutes ses perfections, vanta l'égalité de son humeur, la douceur de son caractère, le plaisir qu'on avait à vivre auprès d'elle; mais, n'étant pas hypocrite, il ne dit point que ce plaisir lui fût nécessaire ni qu'il eût beaucoup de peine à s'en passer. Quand il eut terminé sa cavatine, M. de Louvaigue lui expliqua en quelques mots l'état de ses affaires. Il parut fort édifié et s'expliqua à son tour sur la situation de sa fille, sur les quarante mille livres de rente qu'elle avait héritées de sa mère. Le comte devint pensif; il ne doutait pas que Mlle Vionnaz n'eût de la fortune, mais il lui en croyait moins, et il pensait que les héritières ont le droit d'être difficiles.

ce Sans doute, reprit le général, vous lui avez déjà touché un mot de cette affaire; elle a dit oui, ou peu s'en faut.

— Je le voudrais, mon général, mais j'ignore absolument si ma demande a quelque chance d'être agréée. »

M. Vionnaz fit un geste qui signifiait : « Mon garçon, tu n'es pas fort. » Il trouvait que M. de Louvaigue n'avait guère mis à profit les tête-à-tête qu'il lui avait astucieusement ménagés, en renouvelant si souvent sa provision de tabac et de cigares; que, malgré son teint olivâtre, son air martial et sa moustache, ce jeune homme, qui avait servi, n'était dans le fond qu'une mazette, une poule mouillée. Mais apprend-on la guerre au Tonkin?

ce Allons, dit-il, je vois que ce mariage est presque aussi avancé que celui d'Arlequin, auquel il ne man-

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quait que le consentement de la future. Bah! laissezmoi faire, nous l'aurons.

— Hélas ! je crois savoir au contraire que Mlle Vionnaz a peu de goût pour le mariage.

— Qui vous l'a dit?

— Mme d'Armanches, qui la connaît bien.

— De quoi se mêle cette duchesse? Je n'ai jamais pu souffrir les gens qui s'ingèrent dans les affaires des autres. Celte femme m'a pris ma fille; je ne serai pas fâché de la lui reprendre pour vous la donner, bien entendu. Il est possible que Glaire n'ait jamais rencontré un homme qu'elle se souciât d'épouser. Mais je donnerais ma tête à couper que vos visites ne lui déplaisent point, que votre personne lui agrée, et je m'en vais de ce pas. . . .

— Ah! je vous prie, interrompit le comte, promettez-moi de n'exercer sur elle aucune pression. J'entends n'obtenir sa main que d'elle-même et de sa très libre volonté.

— Me prenez-vous donc pour un tyran, pour un brutal? Je ne suis qu'un bonhomme. Glaire a toujours été si douce et si gentille que dans son enfance elle n'a mérité qu'une seule fois d'avoir le fouet, et c'est sa mère qui s'est chargée de le lui donner; ma femme avait du goût pour ce genre d'exercice. Mon cher monsieur, comptez sur moi, je vous suis tout acquis, et retirez-vous dans votre pension. Vous aurez avant peu de nos nouvelles. »

Mlle Vionnaz venait de descendre au salon quand M. de Louvaigue le traversa pour s'en aller. Il la salua d'un air respectueux et craintif, et courut s'enfermer

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chez lui pour y attendre l'arrêt de son juge, sans oser croire aux assurances que lui avait données son officieux avocat.

Claire, restée seule avec son père, s'aperçut tout de suite qu'il avait sa physionomie des grands jours. Elle sentait que le moment critique était venu. Très émue, elle s'assit dans un fauteuil et attendit. Elle n'attendit pas longtemps.

ce J'avais toujours cru, ma chère, s'écria le général, que Ghernex était un endroit où il ne se passait jamais rien. Aujourd'hui, par le plus grand des hasards, il s'y est passé quelque chose. M. de Louvaigue a fait sa barbe au premier chant du coq pour venir me demander ta main, et je la lui ai accordée. Ce jeune homme me paraît un excellent parti. Quoiqu'il déraisonne abominablement sur la question militaire, il a d'ailleurs du bon sens, de l'esprit, et l'état de sa fortune me paraît fort satisfaisant. Je ne ferai pas valoir son titre de comte; je sais que tu te soucies médiocrement de ces bagatelles, et les Vionnaz sont de si bonne famille qu'un titre de plus ou de moins n'est pas une affaire pour eux. Mais, après tout, cela ne gâte rien. Ce qui me touche davantage, c'est qu'il n'en veut pas à ta dot, étant aussi riche que toi, si ce n'est plus. Bref, un tel mariage me paraît satisfaire à tous les genres de convenances, comme le disait ta mère, et tu sais si elle les respectait, ses chères convenances. Mais le comte est un homme délicat, et mon consentement ne lui suffit pas. Il veut avoir aussi le tien, je me suis porté garant qu'il l'aurait. A ton tour de parler. Réponds et parie bien. »

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Mlle Vionnaz avait le front blême, les lèvres blanches ; l'ennemi tant redouté venait d'ouvrir le feu, et il avait des intelligences dans la place. Elle comprit toute la gravité de sa situation. Mais, s'il faut tout dire, quelque vives que fussent ses craintes, elle y trouvait du charme. Si son père lui avait appris qu'elle s'était abusée, que ses appréhensions étaient vaines, il lui aurait procuré un grand repos d'esprit, auquel se fût mêlée une grande déception. Elle avait eu raison de craindre, le comte avait des vues sérieuses sur elle, le comte l'aimait. Elle fut saisie dun engourdissement, d'une langueur qui se répandit dans tout son être. Un grand danger la menaçait, et elle était résolue à sauver son âme; mais il y avait dans son péril comme une volupté cachée, jamais elle n'avait goûté à ce point la douceur de vivre et de respirer. Il nous arrive quelquefois, dans nos rêves, d'imaginer que nous tombons clans un précipice, et l'épouvante nous serre le cœur; puis, tout à coup, notre descente vertigineuse se ralentit, des ailes invisibles nous soutiennent, nous nous sentons tournoyer mollement dans l'air, comme un duvet de chardon ou une plume d'oiseau, et notre peur se change en une émotion de plaisir. Claire se sentait descendre dans un abîme; elle s'abandonna quelque temps aux délices de cette chute, en souhaitant de ne toucher jamais le fond. Elle le toucha enfin et se réveilla.

Elle avait fermé les yeux, enfoui son visage dans ses mains, comme pour protéger son rêve contre les inexorables clartés du soleil qui dissipent les fantômes et les épouvantes où l'on se complaît.

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« La maison a fermé ses fenêtres et ses volets, lui dit le général. Peut-on savoir ce qui se passe derrière?... Ah çà! dors-tu? rêves-tu? réfléchis-tu? »

Elle rouvrit les yeux, tenta de répondre. Ses lèvres tremblaient, et les mots ne sortaient qu'avec effort.

« Je vous assure, mon père, que je suis très sensible.... Oui, je me sens très honorée, très fière.... M. de Louvaigue est un homme....

— Assurément, dit-il; je ne l'ai jamais pris pour autre chose.

— Je veux dire que c'est un homme très distingué et que je n'éprouverais aucune répugnance.... Oui, de tous les hommes que je connais.... Mais, mon père, cela ne se peut, c'est impossible.

— Impossible I

— Oui, tout à fait impossible.

— Ah ! par exemple ! Et pourquoi donc?

-— J'ai promis de ne pas me marier.

— De mieux en mieux. Et à qui donc as-tu fait cette promesse? Est-ce au bon Dieu? As-tu prononcé des vœux, t'es-tu faite nonne, sans que je m'en doute? Ou aurais-tu par hasard une intrigue secrète avec un homme que tu ne peux épouser? »

Cette dernière supposition parut si plaisante à Mlle Vionnaz qu'elle ne put s'empêcher de rire.

ce Mais parle donc î A qui as-tu promis de ne pas te marier ?

— A Mme d'Armanches. »

Il fixa sur elle ses yeux verts, ronds et durs, qui commençaient à se fâcher.

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« La plaisanterie est un peu forte. Quoi! Mme d'Armanches t'a fait promettre....

— Nous nous sommesjurédenejamaisnous quitter. » Il éprouva le besoin de se rafraîchir, et, tirant d'un

buffet un carafon de vin du pays, auquel il avait moins de peine à s'accoutumer qu'aux cigares de Vevey, il en remplit un verre. Mais avant de boire :

<( Je l'ai dit depuis longtemps, que le diable emporte les amitiés romanesques ! Libre à l'amour d'être un peu fou ; mais la folie est aussi à sa place en amitié qu'un moucheron dans du vin blanc. »

Et il retira de son verre quelque chose que dans sa colère il prenait pour une mouche et qui n'était qu'un innocent fragment de bouchon.

«. Mais c'est donc une extravagante que ta duchesse? Qu'elle s'occupe de sa maison, de sa peinture, et de gouverner son vieil imbécile de mari, qu'en trois ans elle a réduit à l'état d'ombre.

— Que voulez-vous dire, mon père? lui demanda Claire, en le regardant avec candeur.

— Je veux dire que je ne m'occupe point de ce qui se passe dans son écuelle et que je la prie de ne pas se mêler de tes affaires, qui sont les miennes.... Glaire, je te croyais du bon sens.

— Les promesses, dit-elle, sont des promesses.

— Il en est de si ridicules qu'il faut avoir perdu l'esprit pour les tenir. Un soir, une jolie femme, à la fois prude et fort légère, qui aimait qu'on joignit les respects aux libertés, me fit promettre.... ))

IL s'avisa en temps utile que son histoire était fort inconvenante, il ne la termina pas*

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ce La paternité est un sacerdoce, elle a les clefs de saint Pierre. La langue a juré et le cœur aussi, puisqu'il te plaît de le croire : je te délie de ton serment.

— Je ne vois qu'une personne qui puisse m'en délier, c'est la duchesse. »

Il se fâcha tout à fait.

ce Je crois rêver, s'écria- t-il d'une voix tonnante. Quand tu as besoin d'un conseil, c'est à cette femme que tu le demandes; c'est elle qui te gouverne.. . Mais tu as un père. Qu'en fais-tu?

— Vous oubliez tout ce que je dois à la duchesse, répliqua-t-elle avec une grande douceur, sous laquelle perçait le reproche. Quand j'ai perdu ma mère, elle a recueilli l'orpheline. Quelle amitié, quelle tendre sollicitude ne m'a-t-elle pas témoignée! Il y a cinq ans que je vis chez elle, et je n'ai pas eu un chagrin, une contrariété, un ennui. Je l'aime comme une sœur aînée, et les sœurs aînées servent de tutrices à leurs cadettes. Quand je n'aurais rien promis, elle a tant de titres à ma reconnaissance que je croirais manquer à tous mes devoirs si je prenais une résolution aussi grave sans l'avoir consultée, et à coup sûr elle ne me le pardonnerait jamais. »

Le général sentit tous les désavantages de sa situation. Entre une amie comme Mme d'Armanches et un père tel que lui, la partie n'était pas égale. Comment mettre en balance les soins qu'il avait rendus à sa fille et les obligations qu'elle avait à la duchesse? Dans un des bassins il y avqdt un grain de sable, dans l'autre une montagne. Il se calma et battit en retraite.

« Soit, écris à ta duchesse. Il faudra deux jours au

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moins pour que ta lettre arrive à Madrid, il en faudra cinq, mettons-en six pour recevoir la réponse. Voilà, ma parole, six journées bien employées. Mais enfin, si cette réponse.... Dans le cas contraire, écoute-moi bien, tu sauras ce qu'est ton père quand il se fâche. »

Elle ne redoutait pas les foudres de son père ; mais il avait eu un bon mouvement, il avait quitté la Délivrance pour lui tenir compagnie : elle désirait qu'il y retournât content d'elle et de lui. Elle se leva, s'empara de ses deux mains, l'obligea à l'embrasser. Puis elle lui dit :

« J'écrirai tout de suite, à l'instant même, et je vous promets de dire à la duchesse tout le bien que je pense de M. de Louvaigue. La vie est longue; qu'estce que six jours quand il s'agit de décider de tout un avenir ?

— Et si la duchesse répond oui?...

— Ce sera oui, mon père.

— Et si elle répond non?...

— Mon père, ce sera non.

— Heureusement Lausanne n'est pas loin d'ici, et il s'y trouve, dit-on, un hospice d'aliénés fort bien tenu .

— Un peu de patience, dit-elle, un peu de patience. Vous verrez qu'elle dira oui. »

Le général se rendit incontinent dans la pension de Chernex, où un homme très anxieux se promenait à grands pas, le long d'une galerie de bois, en tortillant sa moustache. M. Vionnaz lui expliqua ce qu'il appelait l'état de situation. Il se garda bien de lui dire tout le mal qu'il pensait de sa fille, de ses engoue-

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ments ridicules, de son déplorable entêtement ; il n'entendait pas refroidir cet amoureux. Tout au contraire, il déclara qu'après toutes les preuves d'amitié qu'elle avait reçues de Mme d'Armanches, elle ne pouvait se dispenser de lui soumettre le cas ; mais il ajouta qu'il s'agissait d'un devoir de convenance, d'une simple formalité, et il répondit de l'événement.

M. de Louvaigue apprit avec consternation que son sort dépendait du bon vouloir de la duchesse, dont il n'attendait rien de bon. Il était persuadé que sa réponse serait peu encourageante ou fort équivoque. Assailli de fâcheux pressentiments, on n'aurait pu lui ôter de la tête que, de tous les pays de l'Europe, l'Espagne était en ce moment le plus funeste à son bonheur, que si un coup de foudre venait à démolir l'échafaudage de ses espérances, ce tonnerre partirait de Madrid. Mais, voyant que le général approuvait sa fille, il dit amen, se résigna. Par un scrupule de délicatesse, dont Glaire lui fut reconnaissante, il résolut de s'éloigner, d'aller passer ses jours d'attente à Fribourg, qu'il tenait pour une charmante ville, quoiqu'il l'eût traversée sans la voir, et il pria le général de lui adresser au Zœhringer-Hof la dépêche qui lui ferait connaître son destin.

Mlle Yionnaz avait pris la plume sur-le-champ, mais il lui fallut trois ou quatre heures pour terminer sa lettre. Elle était longue clans ses écritures ; elle appuyait, répétait, expliquait, développait, amplifiait. Au surplus, quand elle écrivait à son amie, son cœur débordait et elle n'en finissait pas. Conformément à sa promesse, elle lui dit le plus grand bien de M. de Lou-

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vaigue ; mais elle ajoutait que, résolue jusqu'alors à ne jamais se marier, ayant joui pendant bien des années d'un bonheur qu'aucun autre ne pouvait surpasser, le mariage lui apparaissait comme une nouveauté inquiétante, à laquelle son imagination avait de la peine à se faire. Son dernier paragraphe pouvait se résumer ainsi : « Ma bonne Cécile, je mets ma destinée entre tes mains; quoi que tu décides, tu auras raison ». Je résume, elle ne résumait pas.

Dès qu'elle eut fermé et cacheté le pli, elle courut le jeter elle-même dans la boîte, et en l'y jetant elle lui recommanda de ne pas s'égarer, de ne pas s'amuser en chemin, de faire diligence, de s'en aller tout droit et rapidement à Madrid. En même temps elle se recommandait à elle-même de tranquilliser son imagination, de ne point s'agiter, de ne point se tourmenter, et elle tachait de remettre autant d'ordre dans son âme qu'elle en mettait dans ses armoires, qu'à, la grande humiliation de sa femme de chambre elle rangeait de ses mains et que Mme d'Armanches appelait le paradis du linge.

Six jours, sept jours s'écoulèrent, point de réponse. Depuis quelques semaines déjà, les lettres de la duchesse, toujours très courtes et qui n'étaient que des billets hâtivement écrits, étaient devenues fort rares. Gomme tous les gens d'action, cette femme si vivante méprisait les écritoires. Il aurait fallu dix existences à son esprit ardent, toujours en travail, pour exécuter tous ses rêves. Le passé n'était rien pour elle, et elle vivait clans l'avenir beaucoup plus que dans le présent. Aussi pensait-elle que les heures

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8'i UNE GAGEURE.

qu'on passe à raconter ce qu'on a fait seraient plus utilement employées à faire quelque chose ou à brasser des projets.

Dans sa dernière lettre, elle parlait brièvement de quelques hommes remarquables qu'elle avait rencontrés, du plaisir qu'elle avait à fréquenter la société madrilène, où elle était accueillie avec empressement et fêtée. Depuis lors, pas un mot. Après avoir achevé avec son impétuosité habituelle sa copie des Fileuses, elle était partie pour faire une rapide tournée en Andalousie. Elle employait ses journées à courir, à voir, à bâcler des croquis, ses soirées à les retoucher; où eût-elle pris le temps d'écrire? Cependant Claire reçut quelques lignes datées de Malaga. Il n'y était fait aucune mention de M. de Louvaigue et du mariage projeté; tout au contraire, la duchesse se plaignait de n'avoir pas de nouvelles, que Mlle Vionnaz ne lui écrivait plus. Évidemment on avait négligé de lui envoyer ses lettres, ou elle avait oublié de les réclamer.

« La voilà donc, cette fameuse réponse, dit le général à sa fille .

— Malheureusement ce n'est pas une réponse. La duchesse n'a pas encore reçu ma lettre.

— Au temps jadis, reprit-il, on avait la sottise de consulter les oracles; au moins, c'étaient des oracles à résidence fixe, et quand on prenait la peine d'aller à Delphes, on était sûr d'y trouver Apollon. Que faut-il dire d'un oracle ambulant, après lequel on doit courir de Madrid à Tolède et de Tolède à Grenade? Allons, ma chère, prends ton parti; ne laisse

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pas se morfondre, sécher plus longtemps cet honnête homme que tu as expédié à Fribourg.

— Attendons encore », répliqua-t-elle.

Le général attendit, mais il attendait de mauvaise grâce. S'il ne disait rien, ses yeux, qui roulaient sans cesse, parlaient beaucoup. De jour en jour, il avait plus de peine à se contenir. Il avait par moments l'air sinistre d'une poudrière où on lit à chaque endroit cette inscription : Défense de fumer. Une allumette mal éteinte aurait suffi pour que le feu. prit à toute cette poudre, qui n'était pas de la poudre brûlant sans fumée et sans bruit.

M. de Louvaigue, dans son Fribourg, était moins orageux que le général, mais tout aussi agité et beaucoup plus sérieusement malheureux. Cette jolie ville, dont la situation est si pittoresque, lui semblait effroyablement ennuyeuse. Il en eut bientôt épuisé les curiosités. Le Zcehringer-Hof, où il logeait, est précédé d'une terrasse qui commande un beau point de vue; il ne s'y promenait plus. Il errait sous les arceaux de l'église Saint-Nicolas, et il avait tant de fois contemplé la Sainte Anne de Deschwanclen qu'il se figurait la connaître depuis trente ans. Il arpentait les bords de la Sarine; il avait visité le pensionnat des jésuites et l'ermitage de Sainte-Madeleine, construit dans le flanc d'un rocher. Il y avait eu cle mauvaises pensées. Il lui avait paru que la trop longue incertitude où on le tenait était blessante pour sa fierté. S'il eût pris conseil de son orgueil, qui était son mauvais génie, il eût dit : Coûte que coûte, je m'en vais.

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Le surlendemain, comme Mlle Yionnaz s'occupait de ranger dans un vase de faïence des fleurs de premier printemps qu'elle venait de cueillir, elle eut la surprise de le voir entrer, et elle laissa tomber ses fleurs. Naturellement maigre, il n'avait pas pu maigrir; mais il avait l'air d'un homme rongé, son visage exprimait ce genre de souffrance que cause une idée fixe qui nous creuse avec sa tarière.

Elle était restée debout, le dos à la cheminée. Il s'approcha d'elle, la salua et lui dit :

« Mademoiselle, nous avons tous nos faiblesses. Je puis supporter, et je crois l'avoir prouvé, beaucoup de choses, telles que la faim, la soif, les chaleurs torrides, les froids rigoureux, les fatigues des longues marches, les blessures du corps et de l'âme, la douleur et le chagrin; mais il m'est impossible de supporter l'incertitude. De grâce, dites-moi oui ou non; je ne puis plus attendre. »

Elle lui expliqua que la duchesse n'avait pas reçu sa lettre, et elle s'en prit fort injustement au service des postes en Espagne.

Il lui répondit : ce Je ne reproche rien ni aux facteurs espagnols ni à Mme d'Armanches; permettezmoi de vous dire que c'est de vous seule que je me plains. Je respecte vos scrupules, mais soyez certaine que vous ne trahirez pas l'amitié en accueillant ma demande. Si je devais vous emmener au delà des mers, je comprendrais vos alarmes et votre refus. Vous ne vivrez plus avec la duchesse, mais vous la verrez aussi souvent qu'il vous plaira. Yous connaissez mes projets, et vous savez pourquoi je

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passerai désormais la plus grande partie de l'année à Champrosay. Ce village n'est pas bien loin de l'avenue d'Iéna et il n'est séparé de Brunoy que par une forêt, qu'une voiture traverse en moins de trois quarts d'heure. Vous la traverserez plusieurs fois chaque semaine. Je vous promets de respecter vos affections et de n'en être point jaloux.

— Oh! je vous remercie, dit-elle. Pourtant ce ne sera plus la même chose. »

Elle se tut quelques instants. Elle respirait avec effort, et ses yeux étaient humides.

« Vous voulez donc que je dise oui? Vous y tenez beaucoup.

— Mon habitude, répliqua-t-il, est de dire toujours moins que je ne pense. Je vous le déclare en toute sincérité, il s'agit pour moi d'être ou de ne pas être.

— Oh ! cette fois, vous en dites trop, et vous vous faites une idée bien exagérée de mes pauvres mérites. L'homme politique qui désire m'épouser n'aura pas son compte.

— Et moi, je vous assure, s'écria-t-il, que je sais parfaitement qui vous êtes, comme je sais parfaitement qui je suis. Faites un acte de foi, croyez en vous, croyez en moi. Je vous jure que vous vous en trouverez bien. »

Elle tomba de nouveau dans un silence. Puis, tout h coup, comme obéissant à une impulsion machinale et sans qu'il devinât ce qu'elle se proposait de faire, elle commença à déganter lentement sa main droite. Son gant avait dix boutons, elle aurait voulu qu'il en

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eût cent, car elle savait que, lorsque le dernier serait sorti de sa boutonnière, elle prononcerait une de ces paroles sacrées à quiconque prend les engagements au sérieux, une de ces paroles qu'on ne retire pas et qui font le bonheur ou le malheur d'une vie.

Quand elle en eut fini avec le dixième bouton, elle enleva son gant, qui coula le long de sa robe jusqu'à terre, et ayant tendu sa main à M. de Louvaigue, elle lui dit :

(( Puisque vous y tenez tant, la voilà. »

Il saisit avidement cette petite main ronde, potelée, grassouillette, et coup sur coup il la baisa jusqu'à trois fois.

Pendant cet entretien, le général, qui avait vu entrer M. de Louvaigue et qui savait qu'un combat décisif s'était engagé, que l'affaire serait chaude et disputée, se promenait dans le jardin en agitant ses bras et sa canne. Il se rappelait ses campagnes, et il était furieux d'assister de loin à la bataille d'un autre sans pouvoir lui porter secours ni courir au canon ; il se disait : « Vous verrez que ce Tonkinois ne saura pas s'y prendre ».

Au même instant, le Tonkinois reparut. Son visage était si épanoui que le général n'eut pas besoin de l'interroger.

ce Enfin! dit-il. Eh! vraiment, ce n'est pas malheureux. »

Puis, lui montrant du doigt le tertre sous lequel M. de Louvaigue avait enterré l'infortuné Phylax :

ce Mon cher, remerciez la pauvre bête qui, par vos soins, dort sous ce rosier, et dont les vers se réga-

UNE GAOEURE. 87

lent. J'ai suivi cette affaire de près; et, sur ma parole, vous pouvez dire que c'est un chien qui vous marie. Il faut avouer que les femmes sont de drôles de créatures. »

Ce soir-là, quand elle se retira dans sa chambre, vers minuit, Claire se raconta longuement, à ellemême, tout ce qui s'était passé à Chernex pendant deux grands mois. Puis elle songea à ces servitudes du mariage dont la duchesse lui avait fait d'effrayantes descriptions. Mais elle se souvint aussi que, de l'aveu de cette grande prêtresse, la passion purifiait tout, comme le feu, et, tantôt descendant au fond de son cœur, tantôt récapitulant dans son esprit tout, ce qu'avait fait, tout ce qu'avait dit le comte depuis leur première rencontre, il lui paraissait certain que M. de Louvaigue et Mlle Vionnaz étaient destinés à s'aimer passionnément.

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La duchesse d'Armanches n'avait pas le don de combiner et de mener de front ses entreprises sans en laisser aucune en souffrance. Cette femme supérieure, d'un esprit si riche, qui avait tant d'ambitions et de talents divers , était incapable d'aimer deux choses à la fois ou cle s'intéresser à deux personnes en même temps. Il n'y a que les grands cœurs qui puissent se répandre sans s'épuiser, et en elle tout était grand, sauf le cœur. Une mère qui a dix enfants peut donner toute son âme à chacun d'eux; mais la duchesse devait mourir sans avoir connu l'amour maternel ni rien qui lui ressemble. De quoi qu'elle s'occupât, elle se donnait tout entière et se reprenait tout entière aussi pour se donner de nouveau. Quand elle avait un tableau sur le métier, l'univers disparaissait subitement, et elle faisait autour d'elle une solitude où Mlle Vionnaz seule avait accès. Il y avait des semaines et même des mois où elle n'avait plus de goût que pour la musique; il lui semblait que le chant était la seule

langue qui méritât d'être parlée, dans laquelle on pût dire tous ses secrets, révéler le fond de son être, et, amoureuse de sa voix d'or, elle méprisait ses pinceaux. Dans ses accès de mondanité, elle appartenait au monde. Très capable d'affaires, elle se livrait quelquefois à des spéculations, presque toujours heureuses; ce n'était pour elle qu'un amusement, mais cet amusement était une fièvre. Partait-elle pour un voyage, elle interdisait sévèrement à son agent de change de lui écrire , sauf les cas d'urgence extrême. C'est ainsi qu'un clou chassait l'autre et qu'aux passions brûlantes succédaient de longs oublis , de mortelles indifférences. Elle était fort distinguée, mais elle était incomplète, et elle en souffrait secrètement.

L'Andalousie est un de ces pays qui grisent ceux qui les visitent pour la première fois. Dès que la duchesse y eut mis le pied, sa tête se prit, et pour écarter d'elle toute distraction fâcheuse qui l'eût empêchée de savourer son ivresse , elle défendit qu'on lui envoyât ses lettres. Son voyage dura plus longtemps qu'elle n'avait pensé. En arrivant à Gibraltar , elle ne put résister à la tentation de passer le détroit , de voir Tanger , où elle resta quelques jours. Henri Regnault en avait rapporté clés chefs-d'œuvre ; elle s'imaginait qu'il y a dans l'air du Maroc quelque chose qui les inspire et fait les grands peintres.

Il en résulta qu'elle ne fut de retour à Madrid que dans la seconde moitié du mois d'avril. On lui remit un volumineux courrier qui l'attendait. Elle s'en-

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ferma quelques heures pour le dépouiller. Rien qu'en passant les yeux sur les adresses, elle partagea incontinent ces lettres en trois catégories : les ennuyeuses, qu'elle expédia les premières, les indifférentes, qu'elle ne lut que d'un œil, et celles qui pouvaient l'intéresser. Il va sans dire qu'elle avait rangé en tête des plus intéressantes celles de Mlle Vionnaz, quoiqu'elle les trouvât parfois un peu prolixes. Quand elle eut pris connaissance de la longue épître où Glaire la priait de rendre un arrêt qui serait sûrement exécuté, un éclair jaillit de ses yeux, et elle murmura entre ses dents :

(( Ah! par exemple! Non, ma petite, ce mariage ne se fera pas. »

Après quoi elle lut une seconde missive, arrivée dix jours plus tard, dans laquelle Mlle Vionnaz lui expliquait que, ne recevant pas de réponse, les jours succédant aux jours , ne sachant plus où écrire , vaincue par les sollicitations de son père et de M. de Louvaigue, elle avait prononcé un oui définitif et irrévocable. Elle s'en excusait humblement, la suppliait d'être indulgente, miséricordieuse pour son parjure, pour son crime, s'anéantissait, demandait grâce. En apprenant que cet odieux mariage était conclu et presque fait, Mme d'Armanches froissa de ses deux mains ses beaux cheveux noirs et respira bruyamment; elle sentait gronder en elle une colère qui l'étouffait; Le vieil ami de sa mère qui l'avait accompagnée en Espagne, la voyant si émue, s'informa de ce qu'elle avait. Elle répondit :

« J'apprends une nouvelle qui me gâte tous les

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plaisirs de mon voyage et me fait regretter d'avoir vu Grenade et Tanger. »

Elle n'en dit pas davantage, ni lui non plus; elle n'était pas de ces femmes qu'on questionne.

Se savoir privée pour toujours d'une personne qui la déchargeait de tous les soins ennuyeux et lui permettait de ne faire que ce qui lui plaisait, d'une personne experte dans l'art de gouverner une grande maison et grâce à laquelle toutes choses étaient à leur place et tout arrivait en son temps; perdre avec une intendante sans égale son factotum , sa dame de compagnie dont le sain jugement la conseillait dans les cas difficiles, sa lectrice qui lui servait de secrétaire, et, ce qui avait plus de prix que tout le reste, une confidente incomparable, toujours prête à l'écouter, toujours prête à l'admirer, le seul être dont elle se sentît parfaitement sûre, dont elle pût disposer à sa fantaisie , à qui elle pût tout demander sans jamais craindre un refus, et devant qui elle pût mentir sans être jamais soupçonnée , quelle brèche, quelle blessure dans sa vie! Le coup était cruel; il avait porté en plein cœur, en plein orgueil.

ce C'est une ingrate », pensait-elle.

On s'imagine volontiers que l'orgueil est toujours dur, brutal, impérieux. Il en est d'infiniment souples, habiles à se dissimuler sans jamais se trahir, à l'œil doux et riant, à la parole câline, aux mouvements onduleux, serpentins. On ne découvre leur vraie nature qu'en leur faisant quelque offense involontaire; aussitôt le monstre se redresse en sifflant,

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et le visage qui plaisait fait peur. L'orgueil de Mme d'Armanches se cachait si bien sous les grâces du sourire, que Mlle Vionnaz avait vécu cinq ans avec lui sans se douter qu'il se mêlait à tous les témoignages d'affection, à toutes les caresses que lui prodiguait son amie. Glaire était pour la duchesse, comme je l'ai dit, une pierre de grand prix, de la plus belle eau, mais qu'elle avait reçue toute brute. Qui l'avait taillée , sertie? Qui en avait décuplé la valeur? Elle pensait avoir sur sa confidente les droits qu'a l'ouvrier sur son ouvrage, ou le soleil sur une humble planète qu'il honore de ses regards et qui lui renvoie sa propre lumière. Elle aurait dû considérer que ses soins lui avaient été payés en attentions de toute sorte, en mille grands et petits dévouements. Elle n'avait garde ; elle se tenait pour le créancier, Claire était un débiteur insolvable, qu'elle dispensait d'acquitter sa dette pourvu qu'il la reconnût. Et, au mépris de la foi jurée, cette aimable fille , si nécessaire à son bonheur , qu'elle avait élevée, façonnée, ne se faisait aucun scrupule de lui fausser compagnie, de l'abandonner! Elle ressentait le dépit farouche d'un seigneur féodal apprenant que son vassal s'est soustrait à son obéissance et aux obligations de l'hommage qu'il lui avait prêté tête nue, à deux genoux, les mains dans les mains, et une fois encore :

« Triple ingrate! » murmura-t-elle.

Ce n'était là que la moitié de son chagrin. Quelque autre mariage qu'eût pu faire Mlle Vionnaz , elle aurait eu moins de peine à lui pardonner. Dans ce

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cas-ci l'infidélité se compliquait de dol et de larcin. Ainsi que le peuple d'Israël, Claire , en s'enfuyant de chez Pharaon, se permettait d'emporter ce qui ne lui appartenait point. Mme d 1 Armanches regardait M. de Louvaigue comme son bien, et elle n'entendait pas qu'on la volât.

Elle admettait à la rigueur qu'un homme pour qui elle avait eu des bontés et dont elle avait assez tentât de se consoler auprès d'une autre femme ; quoique sa gloire eût dû lui suffire, il faut passer quelque chose à l'humaine faiblesse. Mais qu'un homme à qui elle n'avait encore rien accordé et qui pouvait espérer d'obtenir un jour désertât son service , c'était un crime cle lèse-majesté. Le premier devoir de ce martyr était d'attendre avec soumission qu'un caprice favorable lui ouvrit les portes du paradis, et de mériter son bonheur par ses soins , par ses souffrances, patient et crédule comme un dévot de la loterie qui nourrit son terne. Elle avait découragé les poursuites du comte, sans lui ôter tout espoir. Il lui inspirait de secrètes sympathies, il y avait clans ce caractère et dans cette figure quelque chose qui l'attirait. Elle ne lui reprochait que la légèreté de son humeur et de mêler mal à propos l'enjouement à la passion. Elle voulait le mater, le mortifier, lui imposer son temps de purgatoire. Elle s'était déjà dit que> si elle venait à se lasser des demeures éthérées, que si jamais elle s'ennuyait dans son palais céleste et redescendait sur la terre pour y courir des aventures plus faciles, pour y goûter des joies plus courtes^ mais plus càpi-

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teuses et qu'on boit à pleine coupe, M. de Louvaigue serait le premier de ses élus. Eh quoi! cet heureux mortel se refusait à sa destinée, il venait de briser sa chaîne pour s'enchaîner ailleurs! Et que savaiton ! Peut-être, en cherchant la consolation, avait-il trouvé le bonheur et s'était-il sérieusement épris de Mlle Vionnaz. S'il en fallait croire la seconde missive, impatient de se marier, d'entrer en possession, il refusait d'attendre au delà du terme légal. C'était incompréhensible; mais les hommes sont si étranges qu'il faut tout croire.

(( C'est le rebours, se dit-elle, de l'histoire de Saùl. Ce pauvre homme s'est rendu à Chernex dans l'espérance d'en remporter un royaume ; il en ramène une charmante petite ânesse blanche, et il est content I »

Après toutes ces réflexions chagrinantes, navrantes, elle eut un second accès de colère encore plus violent que le premier. Elle avait trouvé parmi ses lettres une carte d'invitation à un bal qui devait avoir lieu le soir même; elle résolut de n'y point aller et déchira la carte. Pourtant elle se ravisa bientôt, fit venir sa femme de chambre pour lui donner ses ordres. Elle se promit d'être belle et d'être coquette et de danser jusqu'au matin. Elle avait besoin de se remuer , de se dissiper , de s'étourdir avec des inconnus, qui lui paraîtraient des gens délicieux, car, ne les ayant jamais aimés, elle serait certaine de ne jamais les haïr.

(( A quoi bon se fâcher? pensa-t-elle. Il y a vraiment mieux à faire. »

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Et il lui vint aux lèvres un sourire noir, que sûrement Mlle Vionnaz ne connaissait point. Si les méchants sont ceux qui font le mal froidement et pour le seul plaisir de le faire, la duchesse n'était pas méchante. Elle le faisait par passion, par vengeance, toutes les fois qu'elle pouvait accuser quelqu'un de se rendre heureux à ses dépens et que ce bonheur lui semblait du bien volé. Elle s'imaginait alors exercer de justes représailles et elle se permettait tout. Pour tranquilliser sa conscience , elle disait que l'agneau avait commencé, en troublant son eau.

Depuis deux semaines déjà, Glaire était de retour à Paris , où elle avait demandé l'hospitalité à une sœur de son père, Mme Ghateldon, femme d'un habile et célèbre médecin. Cette excellente femme ressemblait peu au général. Elle avait le cœur chaud, et il est possible que, par suite d'une hérédité oblique, ce fût de sa tante que Mlle Vionnaz tint sa bonté naturelle. Mme Ghateldon s'était toujours vivement intéressée à Mlle Vionnaz et lui reprochait de sacrifier son avenir à une amitié qu'elle traitait de dangereux engouement. M. Ghateldon avait soigné Mme d'Armanches dans ses rares maladies , qui n'étaient que des indispositions passagères causées par les imprudences d'une nature ardente, excessive en tout et incapable de se ménager. Avec son coup d'œil de vieux médecin, il avait lu clans cette âme compliquée, et il s'était plaint à sa femme que cette belle duchesse, qu'il accusait d'être une orgueilleuse et une agitée, exploitât leur nièce.

(( Cette agitée est peut-être aussi une inconstante, pensait Mme Chateldon. Si elle vient à se lasser, que deviendra Glaire, qui aura laissé passer l'âge de se marier? »

On voit que, sur le chapitre des amitiés romanesques, elle s'accordait avec le général, qui lui avait dit un jour : « On ne traverse pas les rivières sur une planche pourrie ». Mais en vain l'avait-elle pressé de reprendre sa fille. Le général était un de ces sages qui condamnent les folies sans se croire tenus de se déranger pour sauver les fous.

Mme Chateldon fut charmée, ravie de savoir que sa nièce se mariait enfin et heureuse de lui tenir lieu de mère, en la dirigeant dans ses préparatifs, en s'occupant avec amour de son trousseau. Elle fit l'accueil le plus chaleureux à M. de Louvaigue; elle le comparait à l'un de ces princes des contes de fées qui réveillent les princesses plongées dans un sommeil magique et les arrachent à de funestes enchantements. Le comte lui plut beaucoup; elle ne lui reprocha pas d'être trop enjoué, elle aimait ellemême à faire gaiement les choses sérieuses.

Claire, qui connaissait de vieille date les sentiments de sa tante, ne s'étonna point de la voir si contente. Ce qui la surprit davantage, ce fut l'intérêt que lui montra dans cette circonstance le plus desséché, le plus assoupi^ le plus engourdi des hommes. A peine eut-il appris l'événement, le duc d'Arrnanches vint lui" présenter ses félicitations et lui exprimer le désir qu'elle le choisît pour un de ses témoins. Peut-être ce vieillard étique lui avait-il voué dans

le fond de son cœur une sympathie qu'il n'avait pas la force de manifester; peut-être aussi éprouvait-il un malicieux plaisir en pensant à la déception de sa femme.

(( Cette pauvre Cécile aura bien de la peine à se passer de vous, lui dit-il.

— Comment donc! s'écria-t-elle en rougissant d'indignation. Cécile n'aura pas à se passer de moi. Je compte bien que nous nous verrons tous les jours. »

Il lui répondit ce qu'elle avait dit elle-même à M. de Louvaigue.

ce Oh! ce ne sera plus la même chose. On compte et on décompte. Le mariage crée de nouveaux intérêts. On s'était promis de se voir tous les jours, on se voit de deux jours l'un, puis une fois par semaine, puis deux fois dans le mois , puis trois fois dans l'année, et on finit souvent par ne plus se voir du tout. Cette pauvre duchesse! »

Il avait aux joues, en parlant ainsi, cette couleur rosée qui était le signe de ses fortes émotions et qui lui venait, par exemple, lorsqu'il songeait à ses médailles. Ce réveil fut court. Mlle Yionnaz le revit quelques jours plus tard; elle le trouva plus apathique que jamais. Ce vieil escargot était bien vite rentré dans sa coquille et il avait repris son teint blafard.

Tout le monde était content, à l'exception de Mlle Vionnaz. Quoique chaque jour elle s'attachât davantage à M. de Louvaigue, que chaque jour elle crût avoir de nouvelles raisons de s'applaudir de son choix, elle était décidée à ne pas être heureuse avant

d'avoir reçu la réponse qu'elle attendait. Elle ne s'en prenait plus aux postes espagnoles, elle commençait à craindre que la duchesse ne fût sérieusement irritée et ne lui marquât son mécontentement par son obstiné silence. Ce cruel souci la tourmentait soir et matin; les remords se joignant aux anxiétés, elle avait du noir dans l'âme et dans les yeux. Elle exigea du comte qu'il ne prît aucun arrangement définitif ni à la mairie ni à l'église; pouvait-elle se marier avant le retour de la duchesse?

Mme d'Armanches reçut d'elle une nouvelle lettre, dont le dernier paragraphe était ainsi conçu :

« Ah! duchesse, duchesse, il est impossible que mes lettres ne vous soient pas encore parvenues, et j'en suis réduite à croire... Oh! non, je ne le croirai jamais, ce serait ma mort. Ma Cécile adorée, j'ai péché peut-être contre la sainte amitié. Les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. Si tu savais clans quel filet je me suis trouvée prise! Cécile, ton silence me tue; rends-moi ]a vie en m'écrivant que tu me pardonnes, en me jurant que tu m'aimes aujourd'hui autant qu'hier. »

La réponse tant désirée arriva enfin, elle était de nature à la rassurer tout à fait.

ce Eh! oui, c'est une trahison, et tout d'abord j'en ai été si péniblement affectée que je n'ai pas voulu écrire, de crainte de te laisser voir tout mon chagrin. Méchante fille, c'est une grande perte que je fais, aussi grande qu'inattendue, et je ne sais comment je m'y prendrai pour la réparer. Ah! ma chère, tu as estropié ma pauvre vie, elle ne marchera plus

que sur des béquilles. Mais peux-tu croire que je t'en veuille? Tu sais si ton bonheur m'est cher; veuxtu mériter à jamais mon pardon? sois heureuse, c'est la seule condition que j'y mette.

« Mon Dieu! oui, on rêve quelquefois : on s'embarque ensemble pour le dixième ciel, on s'y trouve bien, on s'y établit, on s'y installe, on prend la terre en pitié, et tout à coup on y retombe brusquement, et ce passé, ce beau passé, dont on souhaitait l'éternelle continuation, n'apparaît plus que comme un voyage d'un jour en ballon. Après tout, est-il sage de passer sa vie en ballon? N'est-il pas mieux de vivre ici-bas, en se ressouvenant quelquefois du ciel, et, comme le disait mon vieux peintre, de se servir de ses ailes pour mieux courir?

ce Le 1 er mai, j'arriverai à Brunoy. Veux-lu me faire un grand plaisir? Pour la dernière fois, malgré tes occupations et tes préoccupations infinies, charge-toi de faire préparer la maison, et quand je descendrai de wagon, que je t'aperçoive sur le quai de la gare! J'exige davantage encore. Accorde-moi, avant ton mariage, cinq ou six jours que tu viendras passer chez moi et pendant lesquels je m'imaginerai que tu n'as pas cessé de m'appartenir. Mais j'y pense, ce Brunoy, où tu as vécu cinq étés de suite, n'est-il pas ton vrai domicile, ta vraie paroisse? Fais-moi l'insigne faveur de t'y marier. Je voudrais parer moimême la victime, la coiffer de mes mains, et je me surpasserai pour faire valoir ses grâces. Oui, mon ange, j'attacherai moi-même ton voile et ta couronne, opération beaucoup plus compliquée que tu ,

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ne penses. Il faudra, ce jour-là, nous lever de très bonne heure.

« C'est entendu, n'est-ce pas? A bientôt, ma bonne Glaire très aimée et très pardonnée. Je t'aime autant qu'hier et je t'aimerai toujours. »

Mlle Vionnaz pleura de joie en lisant cette réponse, qu'elle couvrit de baisers. Elle la montra en triomphe à Mme Chateldon comme un témoignage irrécusable de la magnanimité de son amie, et elle s'empressa d'envoyer à son père non l'original, qu'elle seule avait le droit de toucher, mais une copie, comme une chose qui devait intéresser vivement le général. Puis elle annonça à sa tante son intention de faire tout ce que demandait la duchesse. Mme Chateldon secoua la tête. La duchesse lui inspirait une invincible défiance, elle lui prêtait je ne sais quels ténébreux desseins. Son mari, à qui elle fit part cle ses inquiétudes, se moqua d'elle.

ce Craignez-vous donc, lui dit-il, que Mme cl'Armanches n'empoisonne Claire ou ne la poignarde? Je suis certain que ce mariage la contrarie beaucoup et que, si elle pouvait l'empêcher, elle ne s'en ferait pas faute; mais il est trop tard, et ce n'est pas une femme à scènes et à coups de théâtre. »

Mme Chateldon, bien à regret, dut laisser partir sa nièce, et bien à contre-cœur M. cle Louvaigue dut consentir à se marier à Brunoy. Tous deux avaient des objections à faire, ils se turent. Quelqu'un a dit : « Il ne faut pas s'aviser de dire à un amoureux les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible de sa cause, ni des raisons à un illuminé ». Mlle Vionnaz

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aimait la duchesse autant qu'un plaideur peut aimer son bon droit, un amant sa maîtresse et un illuminé le Dieu qui lui communique ses grâces.

Deux jours avant l'arrivée de Mme d'Armanches, elle était dans la villa, s'occupant de tout préparer, de tout orner.

Le 1 er mai, le ciel était sombre, mais il s'ouvrit et la déesse parut. On s'embrassa une première fois en pleurant, une seconde fois en riant, et il sembla que tout était pour le mieux clans le plus beau des mondes possibles. La duchesse prit à peine le temps de quitter son costume de voyage, elle entraîna Claire dans son appartement, où elles restèrent longtemps enfermées. Ses curiosités étaient inépuisables, elle voulait tout savoir. Les lettres, si longues qu'elles soient, sont toujours incomplètes. Claire dut raconter son histoire du commencement à la fin, ce qu'on avait fait, ce qu'on avait dit, sans omettre le plus insignifiant détail.

Quand elle eut fini, la duchesse parut un peu rêveuse. Puis elle dit :

« Ace compte, ma bonne Claire, M. de Louvaigue est sérieusement épris, et il fait un mariage d'amour. Tu ne pouvais me donner une nouvelle qui me fût plus agréable, qui me réjouît davantage.

— Si je ne croyais pas à son amour, répliqua vivement Mlle Vionnaz, consentirais-je à l'épouser? N'avons nous pas décidé depuis longtemps, toi et moi, qu'un mariage est odieux si la passion ne lui sert d'excuse? »

Bon gré, mal gré, ce fut à Brunoy que M. de Lou-

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vaigue, pendant les derniers jours, dut aller chercher Mlle Vionnaz. Gela ne lui plaisait qu'à moitié, mais il en prit bientôt son parti. La duchesse le reçut avec tant de bonne grâce, lui témoigna tant d'estime, lui parla sur un ton de si cordiale amitié, qu'il revint bien vite de ses soupçons et trouva ridicules les inquiétantes chimères qu'il s'était forgées à Chernex. Il eut beau scruter jusqu'au fond deux beaux yeux bleus, il n'y aperçut rien de suspect, rien d'équivoque; c'étaient des yeux de bonne fille absolument heureuse du bonheur des autres. Dans le temps où il faisait la cour à Mme d'Àrmanches, quelqu'un lui avait raconté d'elle un trait assez noir, qui prouvait qu'elle était fort vindicative et peu scrupuleuse dans ses vengeances. Il se persuada que cette histoire était un de ces racontars dont Paris fait sa pâture favorite. « Le Parisien, se disait-il un soir en traversant la forêt de Sénart pour regagner Champrosay, est à la fois le plus spirituellement fantaisiste des hommes et le plus naïvement crédule des gobe-mouches, et il lui arrive de croire comme à l'Évangile aux bourdes qu'il invente pour s'amuser. Si Mme d'Armanches était une méchante femme, sa méchanceté se serait révélée un jour ou l'autre pendant les cinq années que Mlle Vionnaz a passées auprès d'elle. La vraie bonté est en même temps candide et perspicace; plus le regard est pur, plus la moindre tache l'offense. Gageons que l'inventeur de la légende à laquelle j'ai eu le tort de croire est un vilain monsieur à qui la duchesse a rendu de grands services et qui voulait mettre à l'aise son ingratitude. »

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Et il pensait à cet homme qui, ayant ramassé deux cent mille francs en billets dans le sac des Tuileries, s'empressa de les porter au trésor. On dit, le premier jour : C'est un beau trait! — le second : Après tout, il n'a fait que son devoir! — le troisième : Eston sûr qu'il ait rendu tout ce qu'il avait trouvé? A quelques mois de là, cet homme de bien ayant postulé une place, le ministre des finances, à qui on le recommandait, répondit : « Ah! permettez, il y a une histoire de deux cent mille francs dans laquelle il s'est trouvé compromis, et cette affaire m'a toujours paru louche ».

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M. de Louvaigue et Mlle Vionnaz furent mariés civilement l'un des derniers jours de la première semaine de mai. Le maire de Brunoy constata que Mlle Vionnaz, quoique fort émue, avait l'air content, et il déclara qu'il avait rarement entendu un oui de mariée prononcé d'un ton plus assuré, d'une voix plus ferme et plus nette. Ses témoins étaient le duc d'Armanches et M. Ghateldpn, qu'on attendait à une consultation, et qui s'éclipsa après la cérémonie. Ceux du comte étaient le frère aîné de son père, le marquis de Louvaigue, qui avait servi de tuteur à l'orphelin, et un de ses amis intimes, M. de Novis, homme de plaisirs et d'affaires, partageant son temps entre ses conseils d'administration, son cercle, des caprices sans conséquence et une terre qu'il possédait près de Moret. Plus heureux que le comte, M. de Novis n'avait jamais eu de querelles avec luimême, s'approuvait sans réserve, se trouvait très bien comme il était, et, s'appliquant à ne pas changer, ne demandait qu'à durer.

En rentrant dans la villa, on y trouva la mère de la duchesse, Mme de Luzy, et son vieil ami le comte de Boutron, qui avait fait le voyage d'Espagne avec Mme d'Armanches. Tous deux étaient venus pour assister le lendemain au mariage religieux et pour tenir compagnie à la pauvre abandonnée, qui avait besoin qu'on l'aidât à remplir le vide de son âme. La duchesse pensait peut-être que dix grenouilles ne valent pas un saumon ; mais elle n'était pas fâchée que pendant quelques jours il se fît un peu de mouvement, un peu de bruit autour d'elle; cela ne console pas, cela distrait. Le général, lui aussi, fut retenu à dîner et à coucher; il s'y prêta sans se faire prier. Il était heureux. Jusqu'à la dernière minute il avait craint, comme Mme Chateldon, qu'il ne survint quelque accroc. Depuis une heure Mlle Vionnaz était la comtesse de Louvaigue, il avait gagné sa bataille. Il eut le triomphe modeste et se montra fort empressé, fort aimable avec Mme d'Armanches. Il n'y a que les vieux soldats qui aient de la grâce clans la victoire.

M. de Novis, peu après le déjeuner, s'en alla prendre le train de Moret. Il avait une chasse dont il était fier, et il désirait s'assurer que ses gardes s'acquittaient de leurs devoirs, que ses faisans étaient bien soignés, que ni l'eau ni le grain ne leur manquaient, que leurs couvées prospéraient. M. de Louvaigue quitta sa femme pour reconduire son ami à la gare. Quoi qu'en pensât le maire de Brunoy, Glaire avait ressenti le matin un serrement de cœur dont elle n'était pas encore remise. Elle profita de sa

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liberté en se procurant quelques minutes de repos et de recueillement. Elle s'échappa, s'en alla faire toute seule le tour d'un beau parc qui ne connaissait que Mlle Vionnaz, et à qui elle voulut présenter la comtesse de Louvaigue.

Elle suivit un sentier grimpant qui serpentait au milieu d'un bois de pins, et tout en marchant elle s'interrogeait, elle tâchait de savoir exactement où elle en était. Une nouvelle vie s'ouvrait devant elle; c'était le mystère, le pays de l'inconnu; mais cet inconnu ne l'effrayait pas. Les appréhensions qu'elle avait conservées quelque temps après avoir prononcé une parole irrévocable s'étaient entièrement dissipées. Elle croyait à son bonheur. Pouvait-elle n'y pas croire? Elle se sentait aimée et elle aimait. Elle avait découvert, clans les profondeurs de son âme, une mine encore vierge de sensations et de sentiments, et en y faisant ses premières fouilles, elle éprouvait de douces émotions accompagnées de grands étonnements. Certes il n'y avait rien au-dessus cle l'amitié idéale, mais c'était autre chose, et l'amour lui paraissait une langue étrangère qu'elle commençait à bégayer et dans laquelle à mesure qu'elle la saurait mieux, elle pourrait dire ce qu'elle n'avait pas encore dit. Celle qu'elle avait parlée jusqu'alors n'avait rien perdu de son prix, elle se serait fait un crime de l'oublier. Mais ne peut-on parler deux langues? Elle se sentait de force à tout concilier, à tout accorder.

En parcourant des lieux tout pleins d'elle et de ses meilleurs souvenirs, elle croyait entendre une voix qui lui disait : « Il est donc vrai! tu nous quittes, tu

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t'en vas ». Elle répondait : « Je m'en vais et pourtant je reste. J'aurai désormais deux âmes, j'ai en moi de quoi suffire à tout. » Et en même temps elle souriait et ses yeux se remplissaient de larmes ; mais c'étaient de ces larmes sans amertume, dont il est permis d'arroser les grands bonheurs. Il avait plu dans la nuit, au matin le ciel s'était éclairci. Le gazon des pelouses était encore tout humide ; au moindre souffle de vent, des gouttes tombaient des arbres et des buissons. Le soleil, qui avait paru, prenait plaisir à se baigner dans cette rosée, et Glaire voyait dans ce soleil mouillé l'image de l'état de son cœur, de sa joie qui pleurait.

Elle avait atteint le haut du parc et allait revenir sur ses pas, quand, par une échappée de vue, elle aperçut au milieu de la terrasse de la villa M. de Louvaigue qui, tournant la tête dans tous les sens, semblait chercher quelqu'un des yeux. Elle lui fit des signes, agita son mouchoir, il ne répondit pas à son appel, il ne regardait pas si haut ni si loin. L'instant d'après, Mme d'Armanches apparut, tête nue, et vint à lui. Ils quittèrent bientôt la terrasse pour se diriger le long d'une avenue sablée vers un grand chalet, qui prenait jour du côté du nord. La duchesse avait ouvert son ombrelle et marchait devant. Ce n'était plus une bonne fille; elle avait en ce moment son allure, son front et son port de reine.

<( Elle le conduit à son atelier, pensa Claire après qu'ils eurent disparu. Sans doute, il a demandé à voir la copie des Fileiises et les charmantes aquarelles qu'elle a rapportées de l'Andalousie. Elle profitera de l'occasion pour lui parler de moi. Ce sont les sœurs

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aînées qui remplacent les mères et qui font les recommandations, qui donnent les conseils, les bons avis. Elle lui dira : « Voilà ses défauts, voilà ses qualités; « qualités et défauts, aimez-la bien. C'est une plante (( facile à soigner, mais délicate; voici les précautions « à prendre pour qu'elle prospère. »

Elle n'aurait eu garde de troubler cet entretien sacré, et elle redescendit lentement le coteau, en se disant qu'elle n'entrerait dans l'atelier que si on l'arrêtait au passage et qu'on la priât d'entrer.

Elle ne s'était pas trompée, c'était bien d'elle qu'ils parlaient. En arrivant dans l'atelier, dont la duchesse eut soin de laisser la porte ouverte, M. de Louvaigue était tombé en extase devant la copie des Fileuses, qui méritait vraiment qu'on l'admirât, et plus encore devant le charmant tableau, encore inachevé, de la Cigale et la Fourmi. Il n'était ni peintre ni amateur, et la duchesse faisait peu de cas des compliments des profanes : elle aimait l'encens, mais il fallait que l'encensoir fût balancé par la main d'un diacre ou d'un sous-diacre .

Elle l'interrompit au milieu de son discours, en lui disant :

ce Je connais un homme qui m'a dit un jour :

Mariez-moi ou aimez-moi. Je n'ai voulu ni le marier ni l'aimer, et il s'est chargé lui-même de choisir sa femme. Il n'a eu que la peine de demander, on ne l'a pas refusé.

— Convenez, madame, que j'ai bien choisi.

— Trop bien. Je n'ai jamais douté de votre bon goût ni de votre habileté.

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— Habile, je ne le suis guère, vous me l'avez prouvé; mais enfin chacun fait ce qu'il peut. J'aurais voulu que ma femme fût un présent qui me vînt de vous. Pourquoi ne m 'avoir pas dit : Si vous voulez être parfaitement heureux, épousez Mlle Vionnaz, je vous la donne?

— Je ne vous l'ai pas donnée parce que Claire est une nature exquise, l'être de ce monde qui selon moi approche le plus de la perfection, et que je ne vous crois pas digne des parfaits bonheurs. »

Il s'était assis; comme elle restait debout, il se leva pour lui dire :

« Avouez plutôt, madame, que vous désiriez la garder pour vous, et que par un égoïsme fort naturel du reste....

— Eh! permettez, c'est un égoïsme à deux, car son bonheur m'est aussi cher que le mien. Oui, j'avoue qu'il m'en coûte de renoncer à ce qui faisait la douceur de ma vie, que Glaire me manquera terriblement, que je ne sais pas encore comment je m'y prendrai pour me passer d'elle. Mais qu'elle soit heureuse, je me consolerai de l'avoir perdue. Malheureusement, j'ai des doutes. Non, je vous le dis en toute franchise, vous n'êtes pas le mari que je lui aurais choisi. »

Il recula de trois pas.

« Ah! par exemple! De grâce, que me reprochezvous?

— Beaucoup de choses. .

— Mais encore !

— Puisque vous voulez le savoir, je vous ai beau-

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coup observé dans ces derniers jours, et je vous reproche de n'être pas assez amoureux.

— Et sur quoi soupçonnez-vous...?

— Ne prenez pas cet air tragique, dit-elle en souriant. Je ne vous veux point de mal, et je ne demande pas la mort du pécheur.

— Vous êtes mille fois trop bonne, mais expliquezvous, duchesse, expliquez-vous.

— L'amour, répondit-elle, est le contraire de la civilisation, et vous êtes un parfait civilisé. L'amour nous rapproche des bêtes, l'amour est la divine bêtise, et vous êtes un homme d'esprit incorrigible. Avez-vous jamais regardé avec quelque attention deux papillons amoureux? Avec quelle ardeur ils se poursuivent! Tout entiers à leur idée, que leur importe la galerie? Ils savent aimer, les insectes. Gomme ils sont sérieux dans les circonstances graves, solennelles de leur vie! Vous ne l'êtes jamais, vous avez le regard et la parole libres, vous êtes tout à tous et vous plaisantez. Tenez plutôt, pendant le déjeuner vous nous avez narré je ne sais plus quelle petite histoire fort plaisante, et vous l'avez contée à ravir. Vous trouviez facilement vos mots, vous caressiez vos phrases, vous prépariez de loin vos effets et l'épigramme de la fin; bref, vous aviez tous vos moyens. Homme d'esprit, vous n'êtes pas amoureux !

— Gela vous plaît à dire; mais, je vous prie....

— L'amour, poursuivit-elle sans l'écouter, nous ramène à l'état de nature, l'homme qui aime redevient sauvage. Et vraiment, si je ne me trompe, dans

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le temps où vous me faisiez la cour, vous l'étiez un peu; vous aviez des inégalités d'humeur, des bizarreries, des vivacités, des violences, de sombres et orageux chagrins, accompagnés de distractions étranges, qui me divertissaient beaucoup. Et remarquez une chose encore : vous savez mieux que moi, vous qui êtes allé les visiter chez eux, que non seulement les sauvages ne racontent pas d'histoires à table et ne se piquent pas de faire des mots, mais que d'autre part, en tout ce qui concerne leurs grands intérêts et l'idée qui les occupe, ils ont une finesse, une acuité de sens qui nous étonne, que de très loin, en collant leur oreille à la terre, vous me lavez conté vous-même, ils distinguent le pas d'un ami et d'un ennemi. J'ajoute qu'il y a quelques mois, alors que vous étiez redevenu un peu Peau-Rouge, vous faisiez preuve vous-même d'une sagacité peu commune en tout ce qui se rapportait à votre idée fixe. Chaque jour, en allant au Bois, je m'amusais à changer mes heures, et je n'y arrivais jamais par la même porte. Je n'ai pas réussi à vous mettre en défaut, le sauvage était toujours là, tandis que tout à l'heure....

— Qu'ai-je donc fait tout à l'heure, madame?

— Vous vous êtes rendu coupable d'une grosse inadvertance. Vous ne vous êtes pas douté que Glaire était dans le bois de pins et que, vous ayant aperçu, elle vous appelait en vous faisant des signes, en agitant son mouchoir. Etait-ce à moi de vous l'apprendre?

— Je suis confus de ma sottise, dit-il, et tout à

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l'heure je m'en excuserai.... Eh! bon IJieu, qu'est-ce que cela prouve ?

— Mais il me semble....

— Gela prouve, interrompit -il à son tour, qu'il y a plusieurs manières d'être amoureux.

— Et que la vôtre est la bonne !

— Assurément.

— Ne plaisantons plus, dit-elle en secouant mélancoliquement sa belle tête. Il s'agit de l'avenir d'une personne que j'aime comme moi-même.

Voyons, mon cher comte, on se confesse avant de se marier, confessez-vous. ))

M. de Louvaigue eût été plus avisé s'il avait rompu sur-le-champ ce dangereux entretien. Il faut remarquer à sa décharge que cet homme à la tête légère avait très bien déjeuné, que les bons déjeuners disposent à l'expansion, qu'au surplus il était entièrement revenu de certains soupçons qui l'avaient tracassé, que la duchesse s'était montrée parfaite pour lui, parfaite pour Glaire et qu'il lui avait demandé tacitement pardon d'avoir cru au témoignage de gens qui la disaient capable de méchanceté et cle perfidie. D'ailleurs, c'est un plaisir tout particulier et fort savoureux pour un homme que d'être confessé par une très belle personne qu'il a aimée et qui daigne s'occuper de ce qui se passe dans son cœur. Sans être fat, M. de Louvaigue pensa que, dans la curiosité avec laquelle la duchesse l'interrogeait sur ses sentiments, il entrait peut-être un grain de jalousie, et il lui en eut tant de reconnaissance qu'il se sentit porté à lui être

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agréable et à rabaisser le chien devant le lion. Les hommes ont leur coquetterie comme les femmes ; mais la coquetterie des femmes leur sert à prendre les hommes, et celle des hommes ne leur sert le plus souvent qu'à se faire prendre.

« Madame, répondit-il, vous avez l'air de croire que l'amour, tel que vous l'entendez, est une perfection, une vertu, et selon moi, ce n'est qu'un malheur. Ce qu'on appelle la grande passion n'est inspiré aux hommes que par des créatures divines, telles que vous, ou par les femmes perverses, à l'âme plus ou moins scélérate. Or l'amour veut posséder, et les créatures divines ne se donnent guère; quant aux femmes perverses, on ne les possède jamais, on en est possédé.

— Concluez, seigneur.

— Je conclus que le véritable amour, le seul utile et bienfaisant, consiste....

— ... à aimer médiocrement une femme médiocre, interrompit-elle. Si c'est là l'opinion que vous avez de Claire, je vous déclare tout net que vous êtes indigne de la toucher seulement du bout du doigt, et je vous la reprends dès aujourd'hui.

— Claire une femme médiocre! s'écria-t-il avec indignation. Elle est, sans vouloir vous faire tort, le seul être parfaitement bon que je connaisse, et la bonté est, le don suprême, la grâce souveraine, la seule adorable. Je ne crois pouvoir mieux faire son éloge qu'en disant que c'est une bonne, oui, une très bonne créature, et c'est précisément une bonne créature qu'il me fallait pour femme. Elle sera assez

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indulgente pour me pardonner mes plus fâcheux défauts, et d'autre part, la bonté étant contagieuse, je deviendrai bon, moi aussi, et parfaitement aimable, et parfaitement sage, car j ai formé la résolution d'être tout simplement le modèle des maris. )>

Elle lui fit signe de se taire.

<( Qu'avez-vous clone? demanda-t-il.

— Vous n'avez rien vu? vous n'avez rien entendu? Que vous disais-je ! Décidément vous n'êtes pas amoureux. Glaire vient de passer à l'instant devant cette porte ouverte.... La voyez-vous maintenant?»

Il s'approcha de la porte et il aperçut sa femme comme elle traversait la terrasse pour rentrer dans la maison.

(( Pourvu qu'elle ne vous ait pas entendu! fit Mme d'Armanches. Vous parliez très haut.

— Je n'ai aucune inquiétude à ce sujet, répondit-il. On n'entend que lorsqu'on ..écoute, et je connais assez ma femme pour savoir qu'elle n'écoute que ce qu'elle a le droit d'entendre.... Voyons, duchesse, mes explications vous ont-elles rassurée?

— Pas encore, et je persiste à craindre qu'une femme parfaite ne soit pas heureuse avec un homme très imparfait, qui, ne vous en déplaise, malgré ses bonnes intentions, ne sera jamais qu'à moitié bon et qu'à demi sage.

— Madame, dit-il d'un ton résolu, voulez-vous faire une gageure?

— Laquelle?

■— Je gage que, quoi que vous en disiez, avant peu

de semaines, la soudure sera complète entre cet homme imparfait et cette femme parfaite, qu'ils s'aimeront beaucoup et seront parfaitement heureux ensemble. Je vous demande un peu de temps, parce que l'état de mariage est si nouveau pour moi et que je m'y étais si peu préparé que je pourrais bien au début faire quelques gaucheries, quelques maladresses, bientôt réparées, je vous assure!

— Que faudra-t-il vous donner si vous gagnez?

— Un de vos plus beaux sourires, un de ces sourires qui valent un soleil.

— Et si je gagne, que me donnerez-vous?

— Ah! madame, si je perds, j'en serai si chagriné que c'est pour le coup que j'aurai besoin de consolation, et un sourire ne me suffira pas, il me faudra davantage encore.

— Quoi donc? dit-elle en lui lançant un regard qui l'intimida.

— Hélas! madame, dit-il en baissant la tête, je ne perdrai pas. »

Elle haussa les épaules et s'écria : « N'ai-je pas raison de dire que vous n'êtes jamais sérieux?

— Je suis de l'avis de Mme Chateldon : il faut s'occuper gaîment des choses sérieuses. Ainsi vous tenez mon pari? Mais un mot encore, promettez-moi de ne pas tricher.

— Que voulez-vous dire?

— Je connais toute votre influence sur ma femme, la confiance absolue qu'elle a en vous. Si vous vous avisiez de médire de moi, de me décrier, de me rabaisser dans son estime, d'insister sur mes imper-

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fections, je perdrais à coup sûr; mais je vous le répète, vous auriez triché. »

Les yeux de la duchesse s'humectèrent.

« Mon cher comte, dit-elle, les bonnes créatures, pour parler votre langue, ont plus que d'autres la faculté de souffrir. Je souhaite à Claire du plus profond de mon âme toutes les joies qu'elle mérite, et, comme je suis bonne chrétienne, je vous souhaite à vous-même toutes celles que vous ne méritez pas »

Il était devenu tout à coup sérieux, et il allait répondre.

ce Assez, assez! dit-elle. Retournez auprès de votre femme, et le reste du jour, tâchez de n'avoir pas trop d'esprit et de lui prouver que votre façon d'être amoureux est la bonne.

— Malheureusement, répondit-il, je dois partir à l'instant, et c'est une preuve d'affection que je lui donne. Je désire qu'elle soit tout à fait contente de notre installation provisoire, et j'étais si pressé de me marier que son appartement n'est pas encore prêt. Il faut que je retourne bien vite auprès de mes tapissiers; si je ne suis pas là, ils feront quelque sottise ou n'auront pas fini ce soir. Duchesse, notre pari tient; vous perdrez, duchesse, vous perdrez.

— Dieu le veuille ! » répliqua-t-elle d'un ton pénétré. Et elle le renvoya d'un geste qui ressemblait à une

bénédiction. C'était son Dominus vobiscum. En rentrant au salon, le comte put à peine échanger deux paroles avec sa femme et lui expliquer ce qui l'obligeait à se retirer si tôt. Elle lui fut enlevée par Mme de Luzy.

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La marquise était une petite femme maigrelette, au visage pâlot, souffreteux, ravagé par la migraine. Quand on la voyait à côté de la plus florissante des duchesses, on se disait : Comment ceci a-t-il pu sortir de cela? Elle se posait elle-même cette question et s'étonnait encore plus d'avoir mis au monde une femme artiste; elle ne comprenait rien à cette âme ambitieuse, tourmentée, dévorée. Quand elle apprenait par les journaux que Mme d'Armanches avait exposé des aquarelles ou chanté la veille dans un salon, elle l'accusait de se compromettre, de déroger ; mais si elle ne pouvait lui pardonner ses grands talents, elle ne laissait pas de les admirer. Sa fille était à la fois sa gloire et son scandale; elle l'appelait son beau monstre.

Elle-même, dans sa jeunesse, s'était compromise plus d'une fois, mais d'une autre façon. Cette coquette émérite, retirée depuis longtemps des affaires, n'avait plus d'autre passion que la fureur des enquêtes. Elle allait dans le monde pour étudier les visages, le jeu des physionomies, pour s'assurer qu'être et paraître sont deux. Elle ressemblait à ces comédiennes sur le retour qui ne jouent plus et qui aiment à voir jouer les autres; elles se souviennent de leur passé, elles comparent, elles jugent. Son tort était de ne pouvoir garder pour elle aucune de ses réflexions, jamais la crainte de déplaire n'avait retenu sa langue. Quoique en définitive tout lui fut de la dernière indifférence, elle avait dans la voix une âpreté qui la rendait redoutable, et l'on croyait sentir en elle une aigreur secrète et comme une volupté de malice.

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(( Allez-vous-en bien vite, vilain homme, dit-elle à M. de Louvaigue; votre charmante femme se passera facilement de vous. D'ailleurs, elle n'est pas encore votre femme; la sotte cérémonie de ce matin ne compte pas. Glaire, vous êtes encore pour moi Mlle Vionnaz, et je suis sûre que vous-même vous ne vous croirez mariée que demain à midi. Venez vous asseoir près de moi, ma mignonne; dès que votre tyran aura tourné les talons, je vous révélerai tous ses défauts cachés.

— Glaire, dit le comte en prenant congé de sa femme, écoutez Mme de Luzy avec respect, mais avec défiance. Elle me connaît bien peu, puisqu'elle me suppose des défauts cachés. Hélas! je n'ai point de fonds de magasin, je mets tout à la devanture, et mon vrai défaut est d être trop franc et trop uni.

— Ah! ma chère, reprit la marquise dès qu'il fut parti, les hommes qui se vantent d'être trop unis et trop francs ne le sont pas autant qu'ils voudraient nous le faire croire.... Voyons, expliquez-moi un peu l'état de votre cœur. Vous devez vous sentir très partagée. Vous avez passé de si belles années auprès de mon beau monstre! Quel chagrin vous lui faites! N'avez-vous pas quelques remords?

— Cécile m'a pardonné, répondit-elle; il faut bien que je me pardonne.

— Ainsi vous êtes contente, heureuse?

— Je suis à la fois très heureuse et très malheureuse et je suis encore plus étonnée.

— Précisons, ma chère petite; dites-moi exactement où vous en êtes.

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— Ah! madame, repartit Claire en souriant, c'est si difficile à dire que j'y renonce. »

La marquise eut beau la tourner et la retourner, elle n'en tira pas autre chose, et elle s'en vengea en s'amusant à l'inquiéter.

ce Vous savez, ma chère enfant, reprit-elle, quelle affection je vous porte. J'espère que tout ira bien, que tous vos souhaits seront accomplis. Mais vous avez fait une imprudence. M. de Louvaigue est un homme intelligent, et les hommes intelligents sont des maris dangereux. Ils ont l'esprit inquiet, l'amour des recherches, des expériences, trop de goût pour ce que l'un d'eux appelait la méthode comparative, A force de multiplier ses comparaisons, celui dont je parle a rendu sa femme fort malheureuse. Si vous m'aviez consultée, je vous aurais dit : ce Epousez un « imbécile ». C'est un trésor qu'un bon imbécile. Mon gendre n'est pas un génie, poursuivit-elle sans trop se soucier de baisser la voix, et quel mari! Regardezle là-bas, assoupi dans son fauteuil. Dort-il? ne dort-il pas? On n'en sait rien, mais il est content, il est heureux de ne pas être. Mon beau monstre lui rend bien justice, mais pas autant que je le voudrais.... Enfin, la chose est faite, les paroles sont échangées, il n'y a pas à s'en dédire. M. de Louvaigue vous a plu, et, assurément, il a tout ce qu'il faut pour plaire. Dites-vous bien, ma mignonne, qu'il n'y a pas de mariages délicieux. Ce qui est encore le mieux et le plus sûr, c'est le système du laissez-faire, du laissezpasser, et de signer ensemble un bon petit traité d'indifférence et de tolérance réciproques. Ce n'est

pas un conseil à vous donner, vous n'êtes pas femme à dire : « Amuse-toi de ton côté, je m'amuserai du <( mien ». Ah! ma mignonne, vous êtes une de ces saintes colombes que le mal qu'elles pourraient faire ne consolerait jamais de celui qu'on leur a fait. Eh bien, ma chère, il n'y a pas de milieu, et du moment qu'une femme ne consent pas à tout, elle doit tout exiger. Croyez-moi, la destinée d'un mariage dépend des premiers jours. Il faut que, sinon demain, ce serait trop exiger, mais du moins dès après-demain, cet homme au teint basané et à l'œil de feu apprenne à compter avec vous. Si vous êtes trop bonne, trop souple, trop crédule, tout est perdu. L'esprit de conduite et la défiance, voilà le secret du bonheur. »

Elle continua quelque temps encore sur ce ton, au grand déplaisir de la nouvelle mariée, dont le visage s'assombrissait. L'esprit de conduite! Glaire n'en avait jamais eu. La défiance, secret du bonheur! Pour elle, la défiance était le malheur suprême. Elle n'avait jamais eu de discussions avec son amie qu'au sujet de Raphaël, que la duchesse aimait à rabaisser et sacrifiait à Léonard de Vinci. La fille du général, tout au contraire, reprochait à Léonard de Vinci d'avoir peint des vierges et des saintes dont les yeux comme la bouche expriment le doute qui cherche et qui s'inquiète, une curiosité anxieuse, mère du repentir, et elle sentait une vive sympathie pour les madones de Raphaël, qui représentent dans sa gloire la foi tranquille, heureuse, dont les espérances sont des certitudes et l'attente une possession. Elle avait toujours considéré ]e doute comme la plus pernicieuse des maladies.

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Tout en écoutant la marquise, elle regardait à la dérobée son père causant avec le marquis de Louvaigue. « Il est heureux, il m'a mariée, pensait-elle; si demain, par impossible, j'étais malheureuse, la Délivrance serait toujours pour lui un lieu de délices. » Et elle éprouvait une secrète irritation, une colère douce, la seule que connaissent les âmes de colombes.

Mme de Luzy s'aperçut de l'effet que produisait son discours. Elle s'écria :

« Chère belle, qu'avez-vous donc? Vous aurais-je inquiétée? Ce n'était pas mon intention. Soyez sûre que tout ira bien. »

Elle était de ces personnes qui marchent sur les pieds ou sur le cœur de leur prochain, et s'excusent en disant : ce Je ne l'ai pas fait exprès ».

Claire connaissait trop Mme de Luzy pour que les paroles de la marquise, qu'elle avait trouvées sinistres, lui fissent une impression durable. Ce qui l'affecta davantage, c'est que plus d'une fois elle surprit le regard de Mme d'Armanches attaché sur son visage et que ce regard lui parut étrange : elle crut y découvrir une pitié secrète. Elle était lente à déchiffrer les nouvelles figures, mais depuis longtemps la physionomie mobile de la duchesse n'avait plus de mystères pour elle, c'était une musique qu'elle se vantait de lire à livre ouvert.

ce C'est singulier! se dit-elle. Hier elle était triste, on pourrait croire qu'aujourd'hui c'est moi qu'elle plaint. »

Et elle songeait aussi qu'après avoir arpenté toute seule un parc où elle s'était livrée à des accès de

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joyeuse exaltation, elle avait passé devant la porte d'un atelier, en grillant d'envie de savoir ce qui s'y disait. La porte étant ouverte, la fenêtre aussi, elle avait failli succomber à la tentation d'écouter. « Ce serait incligne de moi », avait-elle pensé, et elle s'était enfuie. Il lui tardait de se trouver tête à tête avec la duchesse et de la questionner tout à son aise. Elle guettait l'occasion, qui se fit attendre.

Ce ne fut que dans la soirée, deux heures après le diner, quand les joueurs de whist étaient tout entiers à leurs cartes, que Mme d'Armanches, lui ayant fait signe de venir et l'ayant prise doucement par la taille, l'entraîna dans un petit salon voisin en lui disant :

« Oh! la vilaine journée! je ne t'ai pas eue un instant à moi, c'est vraiment de ce matin qu'a commencé notre séparation. »

Elle la fit asseoir près d'elle sur un divan; elle lui passait la main sur les cheveux, les lissait, lui demandait de ses nouvelles comme si elle ne l'avait pas vue depuis huit jours. Glaire constata de nouveau qu'il y avait de la pitié clans son regard, et elle se persuada de plus en plus que cette incomparable amie lui parlait sur un ton cle miséricordieuse tendresse. Elle fut prise d'inquiétude, pressentit un malheur.

ce Duchesse, dit-elle, vous avez causé avec M. de Louvaigue, cette après-midi?

— Oh! répondit Mme d'Armanches, notre entretien a été fort court.

— Permettez, duchesse, il me semble que vous êtes restés longtemps dans l'atelier.

— Si notre conversation t'a paru longue, elle a été

fort insignifiante. Nous avons parlé de la cérémonie de demain, des dispositions que j'ai prises et qu'il approuve. »

Elle avait un air d'embarras, et l'inquiétude de Glaire augmenta.

ce Cécile, je te connais trop pour ne pas deviner que tu t'es fait un devoir de cœur de me recommander à lui. Quand j'ai passé devant cette porte ouverte, j'ai entendu sa voix. Il avait le ton échauffé d'un homme qu'on accuse et qui se défend. Sûrement il avait dit quelque chose qui t'a déplu, et tu venais de le gronder.

— Peste! fit la duchesse en riant, je ne te croyais pas tant d'imagination.

— Cécile, Cécile, que t'a-t-il dit de moi?

— Mais vraiment il a parlé de ma Claire dans les meilleurs termes, et tu aurais eu du plaisir à l'écouter. Je te jure, ma chère petite, qu'aucune femme ne peut inspirer à un homme plus de considération, plus d'estime, plus d'affectueuse confiance qu'il n'en a pour toi, et j'ajoute, un plus vif désir de la rendre heureuse. »

Claire la regarda d'un air navré.

(( Aucune femme, dis-tu, ne peut inspirer à un homme plus de considération, plus d'estime ! C'est là tout ce qu'il peut avoir à m'olïrir ?

— Eh ! l'estime a son prix, et je t'assure que c'est bien l'essentiel. Quant au reste....

— Mais le reste, dit Claire avec consternation, c'est l'amour.

— Mon Dieu ! tu reconnaîtras prochainement que

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l'amour est fort peu de chose et qu'on s'en passe très bien. On s'est souvent moqué de notre amitié romanesque. Ah! mon ange, l'amitié est le vrai roman, le seul où l'on n'ait jamais de mécompte. Mais du moment qu'on se marie, le mieux est d'apporter en ménage des sentiments qui peuvent durer toujours.

— Eh quoi ! s'écria Glaire, je suis mariée depuis quelques heures à peine, et tu me consoles déjà !

— Moi, te consoler! Je crois à ton bonheur, j'y crois fermement. M. de Louvaigue sera un excellent mari, et sur mille hommes que tu aurais pu choisir, il n'en est pas un seul que je lui préférasse.

— Mais enfin, ma bonne Cécile, répète-moi exactetement ce qu'il t'a dit.

— Voyons un peu.... Ah! oui, je m'en souviens, à l'instant même où tu as passé devant l'atelier, il me disait que pour lui la bonté est le don suprême, et que ta es une bonne, une très bonne créature, ce sont ses propres paroles. Il a ajouté que c'est une bonne créature comme toi qu'il lui fallait pour femme, que tu serais indulgente pour ses défauts, et que parfaitement bonne, il deviendrait à ton école parfaitement bon, et il m'a promis, juré de te rendre parfaitement heureuse. N'est-ce pas très bien tout cela? »

Claire était devenue pâle comme si elle avait bu du poison. La duchesse lui entoura la taille de ses deux bras et lui dit :

ce Je t'en supplie, ne prends pas les choses du mauvais côté. Eh bien oui, j'en conviens, je l'ai trouvé un peu froid, et je lai ai fait des reproches. Il ne tardera pas à se réchauffer. Que veux-tu ! il ne sait pas

encore tout ce que tu vaux, il n'y a que moi qui le sache, mais il le saura un jour, je t'en réponds. Il est impossible de vivre avec un ange sans finir par l'adorer. Avant peu l'estime et la confiance feront place à l'amour. »

Et l'ayant baisée sur les deux yeux :

« Que dis-je, avant peu ! Demain je t'habillerai, je te coifferai si bien, jeté ferai si belle, que, frappé de la foudre, cet homme froid tombera en adoration devant toi. »

En ce moment elles furent dérangées par Mme de Luzy, et l'entretien en resta là.

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Les femmes les plus raisonnables ont leurs heures de déraison. Claire passa la plus grande partie de la nuit à se révolter contre son sort. Quelle que fût la droiture de son cœur, la rectitude de son esprit, elle jugeait iniquement M* de Louvaigue. Au lieu de s'avouer à elle-même qu'elle s'était méprise, elle l'accusait de l'avoir trompée. Il n'avait pourtant rien dit, rien fait pour l'induire en erreur. Durant tout le temps de leurs fiançailles, il s'était montré aimable, galant, empressé, ingénieux et inventif dans ses attentions ; mais il n'avait pas joué la comédie de la passion qui rend fou et le rôle de l'homme qui a reçu le coup de foudre, il n'avait pas récité le Cantique des Cantiques, ni comparé Mlle Yionnaz à un jardin fermé, à une fontaine scellée, à la rose de Saron, au vin qui fait parler les lèvres de ceux qui dorment. A plusieurs reprises, en lui baisant le bout des doigts, il lui avait dit : « Vous êtes charmante, vous êtes adorable ». Mais il n'y avait rien de mystique dans son accent. Étaitce sa faute si, novice dans les choses de l'amour, Claire

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avait donné aux paroles une signification profonde qu'elles n'avaient pas et s'était crue sérieusement adorée? Il pensait faire un mariage de rare et parfaite convenance, une affaire d'or dans le sens le plus élevé du mot ; il croyait fermement que le moyen le plus agréable pour lui de se rendre heureux et sage était d'épouser Mlle Yionnaz.

Mais elle avait fait un rêve, on l'avait cruellement désabusée. Depuis son funeste entretien avec son impitoyable amie, elle ne raisonnait plus, et M. de Louvaigue lui apparaissait comme un imposteur qui s'était joué cle son innocence. Elle ne dormit qu'une heure ou deux. A son réveil, elle vit. avec une morne tristesse se lever F aurore du jour où elle devait se donner à un homme qui ne l'aimait pas, et le soleil qui éclairait son malheur et sa honte lui parut avoir un visage maudit.

La cérémonie fut très brillante; on était accouru de toutes parts, les uns par le chemin de fer, les autres dans leurs voitures. L'église de Brunoy n'est pas d'un accès commode ; on y arrive par deux rues étroites, se coupant à angle droit, et dont l'une est fort rapide. Il y eut par moments de grands embarras d'équipages. Ce n'était pas une petite affaire pour les cochers de décharger leur monde et de tourner ensuite pour regagner la place Saint-Médard sans que leurs chevaux s'abattissent ou sans accrocher une roue ou sans écraser personne. Aux parents, à la foule des amis, s'étaient joints beaucoup de curieux. La nouvelle s'était répandue que ce mariage contrariait cruellement Mme d'Armanches, que> désespé-

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rant de vaincre son opposition, on avait profité sournoisement de son voyage en Espagne pour échanger les paroles décisives, et l'on était bien aise de voir quelle figure elle ferait à l'événement. La duchesse n'était pas de ces femmes qui portent leurs chagrins dans leurs yeux et leurs défaites sur leur front. Elle n'avait jamais eu l'air si radieux. Elle s'était promis de chanter à l'orgue ; mais, le matin même, Glaire l'avait suppliée cle n'en rien faire, en lui disant : « Je n'aime à t' entendre chanter que quand je suis heureuse » .

Jamais la petite église, qui dut refuser du monde, n'avait fait de si bonnes affaires, une si abondante recette. Jamais son modeste autel n'avait été illuminé de tant de cierges, ni paré de tant de fleurs. Jamais ses murailles n'avaient vu de si riches toilettes, ni entendu une plus belle messe et des artistes triés avec tant de soin sur le volet. Mais, de l'avis commun, jamais mariée n'avait eu le visage si défait, si lugubre. La veille, elle avait étonné le maire par son air tranquille et assuré; ce jour-là, elle étonna le curé par son abattement et sa tristesse : il s'en prit à la migraine, il ne sut pas deviner que ce qui se peignait dans ces yeux sans regard, c'était l'horreur de se donner. Il faut en convenir, elle n'était pas à son avantage. Le caractère et le charme ont plus de prix que la beauté, mais la beauté est permanente, le charme est journalier, et les ligures qui valent surtout par l'expression ont leurs jours de disgrâce. Ceux qui avaient vu la fille du général dans ses bons jours se disaient : « Est-ce vraiment elle? Ne trouvez-vous pas qu'elle est presque

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laide? Je la croyais mieux que cela. » La pâleur funèbre qui s'était répandue sur ses joues, la veille, à onze heures du soir, y était restée. Pourtant la duchesse avait tenu parole, elle s'était appliquée en conscience à habiller, à coiffer, à parer son ange. En ce moment c'était un ange déchu, un ange banni du ciel, condamné à vivre dans le monde où l'on pèche et contemplant avec une sombre mélancolie ses ailes immaculées, qui traîneront désormais clans la boue des vilains chemins.

Il y eut un splendide déjeuner de soixante couverts, et parmi les convives il y en avait deux, le général et le marié, dont le visage exprimait un bonheur sans mélange. L'un avait l'air recueilli et béat d'un père irréprochable, qui a le doux sentiment d'avoir rempli à la sueur de son front tous ses devoirs et qui désormais peut se reposer. L'autre avait la physionomie d'un joueur qui vient de gagner une grosse partie. Peu lui importait que la comtesse de Louvaigue ne fût pas à son avantage; il se mariait pour lui et non pour la galerie, et son amour-propre se désintéressait de cette affaire. Il savait que sa femme avait une figure à surprises, il était charmé que tout le monde ne le sût pas : les bonheurs enviés sont exposés à plus de mauvaises chances que les autres et ils attirent les voleurs. Mme Chateldon, qui aimait maternellement sa nièce, ne cessait de la regarder, et se disait : (( Pourquoi donc est-elle si pâle ? Hier elle paraissait contente, aujourd'hui on dirait une morte. » Elle n'eut qu'un instant pour lui parler seule à seule, elle lui demanda si elle était souffrante. Glaire lui fit une de

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ces réponses équivoques qu'on peut interpréter à son gré. Le duc s'approcha d'elles. Il avait fait bonne contenance, ne s'était assoupi ni à l'église ni à table. Il dit à Mme Chateldon :

« Madame, il ne faut pas demander aux oiseaux d'être contents quand on les change de cage, mais à la longue tout s'arrange. »

Et il s'éloigna en marmottant : « Tout s'arrange, tout s'arrange ». Il en jugeait par sa propre expérience; après de grandes épreuves , il avait su s'arranger.

Tant que les invités furent au complet, qu'elle les vit circuler dans le salon et sur la terrasse, qu'elle entendit le bruit confus de leurs pas et de leurs conversations, Mme de Louvaigue se sentit le cœur moins oppressé. Ces gens, qui allaient, venaient, se remuaient autour d'elle, étaient comme un écran qui lui cachait sa destinée. Mais bientôt il se fit des vides; les uns rentraient à Paris, les autres regagnaient quelque château voisin, et tous ces départs, si indifférents que lui fussent les partants, lui faisaient l'effet d'un malheur. Un indifférent est un tiers, et quand on s'occupe de retarder un tête-à-tête qui fait peur, le plus insipide de ces tiers apparaît comme un être bienfaisant et précieux. « Ils s'en vont tous l'un après l'autre, pensait-elle, et bientôt je partirai à mon tour, seule avec lui. »

Ce moment approchait. Mme d'Armanches emmena son amie dans son appartement pour l'aider à dépouiller ses atours de mariée et à revêtir une jolie robe de surah, qui plaisait au comte et dont il lui

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avait fait compliment. Tout en la déshabillant et là rhabillant, la duchesse s'efforçait de la rassurer, de la réconforter; mais il est des heures dans la vie où les paroles les plus rassurantes effraient, où les plus douces consolations aigrissent les douleurs. Enfin quelqu'un vint annoncer que tout était prêt, que la voiture était avancée, et les deux femmes se firent leurs adieux. Les jours précédents, Claire s'était dit que ce moment serait bien dur à passer, qu'elle éprouverait un déchirement de tout son cœur, qu'il lui serait difficile de s'en cacher, et elle s'était promis d'avoir du courage, de prendre beaucoup sur son émotion. Elle ne parut point émue, embrassa la duchesse les yeux secs, tant elle était absorbée dans un de ces cruels soucis qui ne font pas pleurer. En cet instant elle était aussi égoïste que son père, elle ne pensait qu'à elle-même. Si on était venu lui dire qu'on lui accordait une commutation de peine, qu'elle était condamnée à finir ses jours dans une prison, elle eût poussé un soupir de soulagement, et son cachot si étroit qu'il fût lui aurait paru un séjour enchanteur, pourvu que l'homme qui avait des droits sur elle n'y fût pas et n'en eût pas la clef.

Le grand château qu'il construisait au bord de la Seine étant loin d'être achevé et habitable, M. de Louvaigue, qui ne voulait pas s'éloigner de ses maçons, avait dû s'occuper de découvrir dans le voisinage un endroit où il pût passer l'été avec sa femme. Il avait cherché ; il avait fini par trouver.

A vingt minutes au plus de Champrosay, en pleine forêt de Sénart, se trouve un petit hameau, relevant

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de la commune de Draveil, et qui n'est guère qu'un groupe de sept ou huit habitations, parmi lesquelles il y a deux auberges. L'une de ces habitations appartient à un artiste. Enveloppée de verdure, à la fois agreste et confortable, c'est un vrai logis de poète ou un vrai nid d'amoureux. On y accède latéralement par un passage voûté et par une ruelle pavée aboutissant à une porte de bois plein à deux vantaux, qui donne entrée dans le potager. L'arrière-corps du bâtiment, en briques rouges, plus haut que le reste, est séparé de la route par un bouquet de grands tilleuls. La maison proprement dite, aussi longue qu'étroite, revêtue d'un crépi rougeâtre, tapissée de vigne, dont le* toit est envahi par les clématites et les plantes grasses, ouvre ses fenêtres, d'un côté sur la ruelle, de l'autre sur un grand jardin, en forme de parallélogramme, qu'enferment de toutes parts d'épaisses murailles. Quand on a pénétré par la porte en bois dans cette propriété bien close, on arrive, en tournant à gauche, devant une façade qui n'est percée que de deux baies à chaque étage et se termine par un pignon aigu. Un escalier extérieur conduit à un large balcon, reposant sur des poteaux habillés de lierre. Remises, écuries, communs, cette maison .offrait à la rigueur toutes les ressources voulues. Il se trouva que le propriétaire, qui était en voyage, avait autorisé son homme d'affaires à la louer pour six mois. M. de Louvaigue ne demanda que la permission de la meubler à sa guise, en s'engageant à tout remettre en état, et il avait bien fait les choses. Il connaissait les goûts de sa femme; il était sûr

d'avance qu'elle se plairait dans cette demeure coquette et rustique.

La forêt de Sénart, qui sépare la petite vallée de l'Yères de la grande vallée de la Seine, et Brunoy de Champrosay, est agréable à parcourir en toute saison. Des futaies alternant avec des taillis, des quartiers humides, abondants en cèpes et en girolles, des landes sèches, sablonneuses, où la bruyère, chérie des abeilles, se répand en larges nappes couleur de pourpre; des mares, les unes presque toujours vides, les autres pleines jusqu'aux bords, dans lesquelles le nénuphar étale ses longs pédoncules et ses fleurs nageantes, si amoureuses du soleil qu'elles rentrent sous l'eau quand il se cache; de grandes clairières où des bouquets de minces bouleaux, à l'écorce d'argent, s'élancent du milieu des hautes fougères, tantôt d'un vert glauque, tantôt brodées de vieil or, qui leur montent jusqu'aux genoux; des carrefours en forme d'étoiles, d'où partent jusqu'à six allées courant à perte de vue; çà et là des chênes énormes, dont les branches sont grosses comme des troncs et qui semblent porter leurs siècles à bras tendu , rien ne manque à cette grande forêt, si ce n'est la roche et les accidents de terrain. Au printemps, comme en automne, Glaire s'y était promenée dans tous les sens; mais en ce moment elle ne songeait pas aux heures charmantes qu'elle y avait passées assise dans la mousse, au pied d'un arbre, et faisant la lecture à la duchesse, qui dessinait ou peignait. Elle lui reprochait d'être traversée par des routes que le piéton trouve longues et dont on voit bientôt le bout

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quand on a de bons chevaux. Elle se disait : « Dans trois quarts d'heure, dans une demi-heure d'ici, nous arriverons près d'un grand espace déboisé où les arbres ont été remplacés par des champs de sarrasin et d'où l'on découvre Paris à l'horizon. Nous traverserons un rond-point, j'y verrai deux gros chênes et devant moi une avenue d'acacias toute droite; à peine l'aurons-nous suivie pendant quelques minutes, nous serons arrivés, il me dira : Nous y voilà ! »

La première partie du voyage fut la moins déplaisante. Les endroits qu'ils traversaient n'étaient pas absolument solitaires et morts; on y rencontrait des visages, des indifférents, qui étaient des tiers. Ici des bûcherons faisaient une coupe, et on les voyait lever et abaisser leur cognée. Ailleurs des femmes cueillaient du muguet pour l'aller vendre à Paris. Plus loin, deux promeneurs, assis au bord d'une mare, péchaient des grenouilles. La voiture passa devant l'habitation d'un garde-chasse; dans la cour il y avait un enfant qui piaillait, un coq qui chantait et un chien qui jappait. A quelques pas de là, ils se croisèrent avec le garde-chasse, qui, son fusil en bandoulière, un sac sur son épaule, allait porter du grain à ses élèves. Plus loin encore, ils avisèrent un campement de charbonniers, des pyramides de bois tronquées et recouvertes d'une couche de gazon et de terre battue dont on bouchait les ouvertures. Heureuses gens! Heureux état! Douce vie employée à faire du charbon !

Ils s'engagèrent ensuite* dans une solitude où n'apparaissait aucun être humain; mais les terriers

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y abondaient. Ils apercevaient à cent pas devant eux des lapins qui, assis sur leur derrière, les oreilles dressées, semblaient vouloir les attendre, et tout à coup traversaient la route en crochet et s'enfonçaient dans leurs trous. Un faisan s'envola lourdement, à grand bruit, et alla s'abattre au loin, en gloussant. L'instant d'après, Claire entrevit deux chevreuils; d'un bond ils franchirent un échalier et disparurent dans un fourré. Ils étaient libres, ils étaient leurs maîtres, ils allaient où ils voulaient.

On ne voyait plus le ciel. De grands arbres, se pressant des deux côtés du chemin, rejoignaient leurs branches touffues et formaient de sombres arceaux. Le comte prit la main droite de sa femme, qui la lui abandonna; mais, détournant la tête, elle regarda par la portière. Il l'examina à la dérobée, en silence. Il lui avait paru, pendant quelques semaines, qu'une douce intimité s'établissait entre eux. Depuis quelques heures il sentait que le nœud s'était relâché ou rompu, qu'elle était loin, très loin de lai, qu'il y avait entre leurs pensées comme l'épaisseur d'une forêt. 11 n'en prenait point d'alarme; il se disait : « Son cœur est resté à Brunoy, je l'en ferai bien revenir ».

Peu après, comme elle l'avait prévu, ils atteignaient un grand espace découvert, ensemencé de sarrasin, et, ayant passé devant deux gros chênes rugueux, hérissés, qui semblaient en colère, ils enfilaient l'avenue des acacias. Tout à coup, comme elle lavait encore prévu, son mari lui montra un passage voûté, en disant : « Nous y voilà! » La voiture tourna

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court, roula bruyamment sous la voûte et sur le pavé de la ruelle. La porte à deux vantaux était toute grande ouverte; on entra, et le comte, ayant sauté à terre, aida sa femme à descendre.

Leur dîner était prêt. M. de Louvaigue, quoiqu'il eût bien déjeuné, avait faim, et Glaire se contraignit à manger. Quand ils eurent expédié leur repas, il était à peine huit heures. Au mois de mai, les jours sont longs ; il leur restait encore le temps de visiter leurs États. Le comte fit faire à sa femme le tour de la maison; tantôt de l'œil, tantôt du geste, elle approuvait tout, déclarait que tout était bien. Puis ils se promenèrent dans le jardin. Après avoir examiné les légumes, les choux, la salade, ils passèrent en revue les plates-bandes bien soignées, bien entretenues, qui commençaient à se fleurir. Un bouquet de pins répandait autour d'eux un parfum de résine austère, pénétrant, et la grande forêt les enveloppait de son silence.

« J'ai toujours aimé la paix des bois et leur odeur», dit M. de Louvaigue.

Elle répondit par un signe d'assentiment; mais elle pensait que ce jardin, enclos de murs, avait un air de prison. Ils s'assirent sur un banc. Le comte en vint à parler de son château, et, faisant avec sa canne des dessins dans le sable, il expliquait le plan de sa bâtisse. Elle s'efforçait de l'écouter, mais les mots n'arrivaient pas jusqu'à elle, et elle se disait qu'elle serait obligée de lui faire tout répéter. Par intervalles elle regardait le ciel ; il était clair et quelques étoiles s'y allumaient, comme des fanaux qui montrent le

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port aux naufragés. Elle se demandait s'il n'y avait pas quelque part, dans ces espaces infinis, un monde où l'on ne s'épousait pas : c'était là sans doute qu'il fallait aller chercher le bonheur.

Des ouvriers parisiens, qui avaient dîné dans l'auberge voisine, en sortirent, et, en arrivant dans l'allée des acacias, l'un d'eux entonna d'une voix nette et retentissante une chanson populaire dont le le refrain était :

Tous les voisins du voisinage, 11 s'entretient de nos amours.

Tous les voisins du voisinage, 11 dit que notre amour fut court.

Elle eut un frisson; c'était l'histoire de son rêve mort-né que racontait ce refrain, qui lui parut funèbre.

La nuit s'était faite; ils se retirèrent dans leur salon. Le comte, qui était de la plus belle humeur du monde, demanda à sa femme si leur maison lui plaisait. Elle répondit que oui.

« Et notre jardin?

— Oui.

— Et que pensez-vous de l'ameublement de ce salon?

— Il est charmant.

— C'est moi qui l'ai choisi, c'est moi qui ai tou ordonné, tout arrangé. Vous êtes donc satisfaite de mon goût?

— Je n'ai jamais douté de votre goût.

— Il me semble que, puisque maison et jardin,

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tout vous plaît, nous ne serons pas trop malheureux ici.

— J'espère, répondit-elle, que nous y serons jtout à fait heureux. Vous avez formé le projet d'être parfaitement bon, et je suis, moi, dès à présent, une bonne, une très bonne créature. »

Il ne comprit pas l'allusion, ne soupçonna rien de fâcheux.

« Oh! dit-il avec élan, vous êtes beaucoup plus que cela.

— Permettez, répliqua-t-elle. Soyez sincère : je ne suis qu'une très bonne créature , c'est vous qui l'avez dit il y a un peu plus de vingt-quatre heures. »

Fort surpris, fermant à demi les yeux, il la regardait à travers ses cils. Était-ce bien elle? La résistance des débonnaires est un grand sujet d'étonnement pour ceux qui ne savent pas que la vraie douceur est une force.

ce Quoi! la duchesse vous a répété...? »

Cette personne si véridique mentit avec audace.

« Comment pouvez vous accuser la duchesse? Elle ne répète jamais rien. Mais la porte et les fenêtres de l'atelier étaient ouvertes, et vous parliez très haut. »

Une inquiétude le prit. Il rassembla ses souvenirs et crut se rappeler qu'en causant avec Mme d'Armanches dans ce dangereux atelier, il s'était excité, échauffé, qu'il avait discouru à tort et à travers, qu'il lui était échappé des paroles qu'une femme peut avoir du chagrin à entendre dans les courtes heures

qui séparent un mariage civil d'un mariage religieux.

« Vous n'avez pas entendu autre chose? demanda-t-il.

— Non; je me suis reproché d'avoir été indiscrète malgré moi, je n'ai pas voulu l'être davantage.

— Oh! bien, si vous aviez entendu le reste, je vous assure.... »

Il n'acheva pas; il était très mortifié. Il éprouvait une grosse déconvenue, un très sérieux ennui, tant ce qui lui arrivait ressemblait peu à ce qu'il avait attendu. Il s'était promis une soirée fort agréable. Sa mésaventure était celle d'un homme qui a grand appétit et qui pensait n'avoir que la peine de se mettre à table ; au lieu du repas qu'il demandait, on lui sert une querelle. Malheureusement, cette querelle lui était faite sur un ton si doux qu'il n'avait pas la ressource de se fâcher. Après réflexion, il lui parut que le meilleur moyen de sortir de ce mauvais pas était d'être parfaitement franc.

« Ma chère, reprit- il, je suis désolé d'avoir pu prononcer une parole qui vous ait déplu, qui vous ait blessée. Je le disais hier à Mme de Luzy, mon défaut principal est de me donner toujours pour ce que je suis. Or j'ai toujours pensé que le romantisme a produit en littérature quelques chefs-d'œuvre, bien que ce ne soit pas le genre de poésie que je préfère; mais je pense aussi qu'il n'a rien à voir dans la vie conjugale. J'avais résolu de me marier ; je serais encore garçon si je n'avais rencontré une femme charmante et vraiment unique, qui m'a paru ré-

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pondre à toutes mes exigences. Je désirais qu'elle fût ma compagne dans le sens le plus intime du mot, que, pleine de complaisance, non seulement elle fût assez bonne, assez généreuse pour me pardonner mes faiblesses, mais que, très intelligente....

— Oh ! interrompit-elle, je ne suis pas très intelligente.

— Je désirais, je vous le répète, que, très intelligente, elle pût comprendre mon caractère, mes projets, mon passé et mon avenir, s'associer à mes occupations, à mes ambitions, partager mes joies et mes peines. J'étais décidé à régler, à fixer ma vie, et je me défiais de ma volonté; je souhaitais qu'elle fût capable de mettre la sienne à mon service, qu'en beaucoup de choses elle fût mon conseil, mon guide, et je me suis juré qu'en retour je lui serais tendrement attaché, que je me ferais une loi de ne lui causer aucun chagrin. La femme que je rêvais, je l'ai trouvée. Pensez-vous encore, après cette explication, que je doive m'excuser des sentiments que je lui ai voués pour toujours?

— J'en suis très touchée, répondit-elle avec chaleur, et je vous remercie de votre sincérité. Je crains que vous ne me jugiez avec trop d'indulgence; mais croyez bien que je m'appliquerai à faire tout ce que vous attendez de moi, que vous pouvez compter sur mon absolu dévouement, que votre confiance ne sera jamais trompée, et que dès aujourd'hui je mets à votre service toutes mes bonnes intentions et tout mon bon vouloir. »

Elle ajouta avec un gracieux sourire :

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(( Vous m'offrez votre amitié, la mienne vous est à jamais acquise. »

Et elle lui tendit la main. Il se dérida. Il lui parut que c'était là un bon commencement. Il se trompait, ce commencement était une fin. Il saisit avidement cette main qu'elle lui tendait, et tout à coup il se trouva à genoux devant elle, et, ayant relevé le volant d'une manche, il déposa un baiser sur un joli bras rond, dont ses lèvres pressèrent avec un plaisir particulier la chair ferme et douce.

Mais elle retira vivement son bras, recula la tête, et elle fixait sur cet homme content ses yeux farouches, que l'épouvante agrandissait et qui exprimaient une indicible angoisse. Un souvenir lui revint. Un jour qu'il chassait au Brésil, une belle antilope qu'il avait blessée sans la tuer et qui, mourant, attendait dans les affres le coup qui l'achèverait, l'avait regardé comme en ce moment le regardait sa femme.

Il se releva, alla s'adosser à la cheminée. Un combat violent, acharné, s'engagea dans son cœur entre la colère et la pitié. Quand la pitié prévalait, il se disait que, s'il est défendu de frapper une femme même avec une rose, il faut être un brutal pour ne pas respecter les chastes superstitions de son âme, si déraisonnables, si absurdes qu'on les trouve. L'instant d'après, la colère remportait. Il se trouvait très déçu et, qui pis est, fort ridicule, et ce genre d'accident lui était odieux. « Elle est à moi, pensait-il, j'en ferai ma volonté. » Mais tout aussitôt il se repentait : « La glorieuse victoire que je rem-

porterai là! Et après? Si elle me prend en horreur, je serai bien avancé! »

Glaire suivait avec une ardente curiosité toutes les phases de ce combat, sans détacher ses yeux du visage de son mari, dont les traits tour à tour se contractaient et se détendaient. Enfin, après un silence qu'elle trouva mortellement long, il prit son parti en galant homme. Il vint à elle, lui offrit son bras, qu'elle accepta sans hésitation, et l'emmena dans le coquet appartement qu'il lui avait préparé, où tout était arrangé de sa main .

ce Je me flatte, dit-il, que j'ai pensé à tout et que rien ne manque. »

. Puis, l'ayant saluée, il se retirait, quand, se retournant, il ajouta d'un ton sardonique :

« Non, il ne manque rien, pas même des verrous. Assurez-vous qu'ils sont solides. »

Après quoi il sortit, redescendit au jardin. Il avait la tête en feu, il éprouvait le désir de respirer la fraîcheur de la nuit, en cuvant sa colèx^e. Il avait cru faire, en se mariant, l'action la plus raisonnable de sa vie et une affaire d'or; c'était son mot. La belle entreprise! Il était marié et il n'avait point de femme. Il se promena deux heures durant, et, le front crispé, les nerfs démontés, se mordant les lèvres, broyant sous son pied le sable de l'allée, il disait des injures à sa raison, qui lui avait tendu un guet-apens et qui lui apparaissait comme la pire ennemie de son bonheur.

La nuit porte conseil. 11 avait fini par se coucher et s'endormir. Il se réveilla avant l'aube, se mit sur son séant dans ce lit où il était seul. Sa colère s'était évanouie, il se sentait tout à fait calmé. Quelques heures auparavant, il avait déclaré que sa femme était une sotte, et que cette sotte était haïssable. Elle lui paraissait tout autre. Elle avait changé de figure et de voix. Non, ce n'était pas une sotte, mais une enfant, une innocente, qui, n'ayant pas de mère pour lui faire sa leçon, n'avait pris conseil que d'une chasteté prompte à s'inquiéter et de ses peurs chimériques. C'était une éducation à faire; il était rassuré sur son avenir, qui lui promettait, pensait-il, une éclatante et délicieuse revanche. Il ne savait pas encore que sa femme avait été catéchisée par Mme d'Armanches, que sous cette pudeur facilement alarmée il y avait des maximes, des principes, une philosophie prêchée par une Diotime plus éloquente que convaincue. Il n'est pas nécessaire de croire pour persuader, les prédications les moins

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sincères sont souvent celles qui ont le plus d'effet et laissent les traces les plus profondes, et ce sont les hypocrites qui font les fanatiques. M. de Louvaigue pensait n'avoir affaire qu'à une imagination effarouchée, qu'il fallait apprivoiser, et il avait un talent particulier pour apprivoiser les animaux, les chiens féroces, les chevaux ombrageux; il avait opéré des miracles dans ce genre, et c'étaient toujours les voies de douceur qui lui avaient le mieux réussi. Il se promit d'être doux, d'être infiniment patient. Les éducations ne s'achèvent pas en un jour.

« Je saurai la prendre, se disait-il. Heureux ceux qui sont doux ! ils posséderont avant peu leur femme. »

Il était réconcilié avec sa raison, et quand son orgueil blessé venait se jeter entre eux, il lui disait : (( Oh! toi, reste dans ton coin et tiens-toi tranquille! Tu m'as déjà fait assez de mal dans ma vie. »

Claire, qui s'était réveillée fort tôt, mais levée tard, venait d'ouvrir sa fenêtre. Elle jeta les yeux au ciel comme pour l'interroger et savoir quel temps il faisait. Quoique la journée s'annonçât bien, il lui semblait qu'un vent de colère soufflait autour d'elle. La pauvrette s'attendait à trouver un homme irrité, hautain, sec ou sardonique, et son avenir l'effrayait. Cette sensitive comptait d'avance ses froissements, ses meurtrissures. Des entreprises et des résistances, voilà ce que la vie lui tenait en réserve; chaque jour, il faudrait livrer bataille. Quel enfer!

Elle fut bien étonnée en apercevant clans le jardin,

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sous sa fenêtre, un homme qui, ayant eu la délicatesse de laisser entre elle et lui la hauteur d'un étage, la regardait d'un œil souriant et lui demandait de ses nouvelles sur un ton de malicieuse bonhomie. Il tenait à la main une baguette de coudrier, il l'en menaça*

« Allons, paresseuse! s'écria-t-il. Descendez bien vite, nous avons beaucoup de choses à faire aujourd'hui. »

Il lui vint au cœur une bouffée de joie, son visage rayonna. Mais avant de descendre elle prit le temps de joindre les mains et de dire à un grand inconnu :

ce Faites que je le rende parfaitement heureux et que le respect qu'il aura pour moi ne diminue pas l'amitié qu'il m'a vouée ! »

Elle fut en trois sauts auprès de lui. Ils s'envisagèrent de près pendant quelques secondes. Il avait l'air d'un maître qui comprend et pardonne, elle ressemblait à un écolier qui dit : « Sauf cela, je serai sage, toujours sage, et vous n'aurez jamais le plus petit reproche à me faire ». Ils prirent une tasse de thé; à les voir, on aurait cru qu'ils en avaient pris ensemble plus de cent, assis à cette petite table ovale, elle en face de lui, et qu'il y avait entre eux une vieille liaison d'habitude, tant ils semblaient accoutumés l'un à l'autre, tant les regards qu'ils se jetaient étaient tranquilles et familiers.

ce Ma chère, dit-il en se levant de table, je désire avant tout que vous voyiez notre maison, non celle-ci, mais l'autre. »

Leur tilbury était attelé, ils partirent pour Champ -

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rosay. La forêt, fraîchement feuillée, leur versait une ombre humide, et sur les deux bords du chemin l'herbe était toute luisante de rosée. On entendait jacasser les pies, dont la voix n'était pas aigre; elles semblaient fêter le printemps ou quelque bonheur commencé. Le tilbury roulait rapidement; ses roues accrochaient au passage des rayons de soleil, que les moyeux renvoyaient en étincelles. Le jeune cheval qui le traînait, soit qu'il se fût reposé trop longtemps ou qu'il eût mangé trop d avoine, avait une gaieté inquiétante. Il caracolait, dansait, le comte avait peine à le maintenir, et la fille du général en plaisantait. Il n'y avait qu'une chose qui lui fît peur, les chevaux gais n'étaient pas pour l'effrayer, et, disposée à s'amuser de tout, elle éprouvait cet élargissement de cœur que donne un grand danger dont on est sorti vivant.

Ils passèrent leur matinée avec les maçons. Elle examina la bâtisse et les plans, approuva, admira tout. La veille, elle n'avait rien compris aux explications de son mari; elle en comprenait cette fois jusqu'aux moindres détails. L'architecte était là, et, tout en lui témoignant de grands respects, il l'observait en dessous avec cette curiosité qu'inspire une jeune femme mariée depuis quelques heures. Le comte s'en aperçut; pour mortifier cet indiscret, il dit à Glaire :

ce Ce grand artiste a dû commettre quelque bévue; je vous supplie de trouver quelque chose à reprendre à ses plans. »

Elle se récusa, puis demanda le temps de réfléchir; elle finit par dire que la cuisine et l'office lui sem-

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biaient mal placés et communiquaient trop facilement avec le dehors; que la surveillance en serait impossible.

« Vous craignez donc qu'on vous vole? Nous sommes assez riches, vous et moi, pour nous laisser voler. -

— Oui, dit-elle, mais il est bon de savoir de combien. Grâce à moi, Mme d'Armanches le savait. »

Il fronça ses narines en entendant ce nom, qui lui rappelait son imprudent pari; mais malgré de fâcheuses apparences, il était sûr de le gagner; il se rasséréna.

ce Eh ! vraiment, ma chère, répondit-il, qu'importent à Mme d'Armanches les maigres sommes qu'a pu lui sauver votre vigilante économie? On lui a volé ce qu'elle avait de plus précieux, et le voleur, vous pouvez m'en croire, est de ceux qui ne restituent jamais. »

Elle rougit légèrement et le remercia des yeux.

Ils ne rentrèrent chez eux qu'au coup de midi; leur déjeuner les attendait. Le temps était si doux qu'ils prirent le café sur leur terrasse. M. de Louvaigue, ayant allumé un cigare, questionna longuement sa femme sur la vie qu'elle avait menée à Brunoy, sur les fonctions diverses qu'elle y remplissait . Elle s'en expliqua point par point.

ce Mme d'Armanches, lui dit-il, avait fait de vous un vrai factotum ; je ne vous chargerai pas de tant de besogne. Par exemple, je n'ai pas besoin d'un secrétaire de la main, j'écris moi-même mes lettres. Mais Une lectrice me sera précieuse. Me feriez-vous le plai-

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sir de me lire le petit morceau de littérature que voici? »

Et il lui présenta, sans l'avertir, un article qu'il avait publié sans signature, quelques jours auparavant, dans un journal de province, dont il était le principal commanditaire. Il fut très content de sa lectrice; il lui parut que sa prose gagnait beaucoup à passer par ce gosier sonore et par cette bouche fraîche, qu'elle en devenait à la fois plus piquante et plus pleine, plus nombreuse, que ses phrases, tombant en cadence, flattaient l'oreille, émouvaient le cœur; il n'aurait jamais osé croire qu'il fût un si grand écrivain. Quand elle eut fini, il lui demanda ce qu'elle pensait de cet article. Elle répondit qu'elle était prodigieusement ignorante en politique.

« Enfin, celui qui a écrit cette tartine est-il un homme d'esprit? a-t-il du talent, oui ou non?

— Je lui en trouverais davantage s'il avait le ton moins agressif, moins violent; je lui reproche d'avoir trop de goût pour l'exagération.

— Madame, l'exagération est le fond de la politique. Quand on se mêle d'en faire, on est tenu de considérer ses adversaires comme des imbéciles ou des coquins. On ne le croit pas, mais on le dit.

— Ne serait-il pas plus simple de ne dire que ce qu'on croit?

Mais alors on serait raisonnable, et la raison est

juste le contraire de la politique.

— Ne vous moquez pas de moi, je pense qu'on se trouve toujours bien d'avoir raison.

"— Ah! oui, vous êtes prodigieusement ignorante.

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UNE GAG-EURE. 149

Mais d'ici jusqu'au jour où je poserai ma candidature, vous aurez le temps de vous débrouiller, de vous former. Ma chère, ne me parlez plus de votre chère raison. De quoi s'agit-il? de devenir député. Et comment le devient-on? Il faut pour cela avoir des poumons solides, un front d'airain, beaucoup d'audace, beaucoup d'entregent et de longues patiences. Il faut avoir la fortune et ne pas craindre de dépenser jusqu'à cent mille francs et davantage en frais de corruption, mais sans se laisser prendre et en évitant le scandale, les éclats fâcheux. Il faut disposer de trois ou quatre journaux, dont on fait les trompettes de sa gloire. Il faut, s'il est possible, avoir une très belle chasse et, quelques semaines avant l'élection, y convier tous les braconniers du pays en leur disant : « Massacrez tout, poil et plume; vous ce m'obligerez, et j'en serai quitte pour employer deux cc.ans à refaire ma chasse ». Il faut avoir une légion d'agents électoraux à qui on donne dix ou quinze francs par jour et qui courent les cabarets en engageant le premier quidam venu à boire à la santé de M. de Louvaigue : c'est lui qui paie. Il faut avoir des camelots qui, dans les réunions publiques, vous applaudissent à outrance et couvrent la voix de votre concurrent : impossible à cet homme éloquent de placer un mot. Je m'empresse d'ajouter qu'il faut tâcher d'avoir une femme bonne comme vous, gracieuse comme vous, qui gagne à son mari les cœurs par centaines et verse de l'huile sur les blessures qu'il a pu faire par ses maladresses et ses étourderies. Ma chère, il faut avoir tout cela; mais, écoutez-moi bien, si par-dessus le

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150 UNE GAG-EURE.

marché on avait le malheur d'avoir raison, tout le reste ne servirait de rien. Le monde appartient aux opinions absurdes.

— À' ce compte, dit-elle, votre politique n'est pas une science aimable.

— Vous ne l'aimerez jamais?

— Je tâcherai de l'aimer.

— Et vous tâcherez aussi de reconnaître le style de votre mari et de ne pas critiquer ses articles.

— Quoi! dit-elle, cet article que vous m'avez fait lire...?

— Eh oui ! interrompit-il, et, ne vous en déplaise, je le trouve admirable.

— Vous disiez avant-hier à Mme de Luzy, réponditelle, que vous n'aviez point de défauts cachés, que vous mettiez tout à la devanture. Je vois qu'il en faut rabattre et que vous êtes un homme dangereux. Vous m'avez donné ma première leçon de défiance.

— A la bonne heure, mais, prenez-y garde ! les dangers qu'on redoute donnent le vertige, comme les précipices, et à force d'y penser on y tombe. »

Il passa la plus grande partie de l'après-midi à chicaner, à quereller sa femme. Elle s'y prêta de grand cœur. Ayant vécu jusqu'alors avec une personne dont elle partageait toutes les opinions, elle connaissait peu l'amusement des disputes, et ce jeu nouveau lui plaisait. Ils furent interrompus par le jardinier, qui avait bêché une planche et voulait savoir ce qu'il y devait semer. C'était un homme sagace; il avait deviné tout de suite que M. le comte n'était qu'un médiocre et profane amateur de jardinage, et ce fut à

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Mme la comtesse qu'il demanda ses instructions. M. de Louvaigue fut charmé de les entendre causer fleurs et légumes. Quoiqu'il possédât quelques notions de botanique et qu'il eût rapporté de beaux herbiers du Brésil, il était comme ces astronomes qui savent tout ce qu'ignore le vulgaire et qui ignorent ce qu'il sait; ils vous diront qu'il y a deux mois lunaires : l'un de vingt-neuf jours et demi, l'autre de vingt-sept; mais ne leur demandez pas quel quantième de la lune nous avons; que leur importe son âge? ce n'est pas la lune que nous voyons qui les intéresse. M. de Louvaigue apprit ce jour-là que, si nous mangeons le fruit de l'artichaut, ce que nous mangeons dans le chou-fleur, c'est la fleur. Tout ébloui de cette découverte, il admira le rare mérite de la femme qu'il avait épousée et qui n'était pas encore à lui, la profondeur de sa science. Décidément, c'était une merveille, elle s'entendait à tout.

Après le dîner, il la conduisit au piano et la pria de lui faire un peu de musique.

ce La première fois que je vous ai vue, lui dit-il, c'était à Brunoy, il y a longtemps déjà, dans un concert pour les pauvres où vous avez chanté. Votre voix m'a paru charmante, quoique je fusse à mille lieues de me douter qu'elle serait un jour à moi. Oserai-je vous le dire? je la préfère à celle de votre grande amie.

— Quelle absurdité ! Vous comparez à une voix d'or une petite voix de cuivre.

— Je préfère quelquefois le cuivre à l'or , et je vous avouerai que votre grande amie....

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— J'aimerai la politique, interrompit- elle; mais il faut que vous aimiez la duchesse.

— Je dis comme vous : je tâcherai. »

Elle chanta; il lui fit répéter son air, il ne se lassait pas de l'écouter. Elle lui demanda s'il savait la musique.

ce Je la sais comme la savent les ignorants qui l'aiment; je la lis facilement, mais je ne joue du piano que pour M. de Louvaigue, qui est le meilleur compagnon clu monde. »

Elle lui fit chanter une gamme.

ce Vous avez la voix juste, lui dit-elle; mais vous ne savez pas vous en servir. Vous manquez de principes.

— Oh! les principes, je m'en soucie peu. En politique comme en toute autre chose , c'est ce qu'on peut imaginer de plus gênant.

— Il faut en avoir. J'ai été à bonne école; si vous le voulez bien, je serai votre professeur.

— C'est entendu! s'écria-t-il avec enthousiasme. Je vous donnerai des leçons de défiance, vous me donnerez des leçons de musique, et nous deviendrons, vous et moi, des êtres complets. »

Elle voulut commencer sur-le-champ son élève. Elle le trouva fort intelligent, très bien doué, et lui prédit qu'il ferait de rapides progrès s'il devenait plus sérieux , s'il renonçait à plaisanter hors de propos. Minuit avait sonné quand ils se quittèrent. Elle aurait rougi de tirer son verrou de sûreté^ tant elle se croyait sûre de la parole que son ami lui avait donnée et du respect qu'il avait pour elle.

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Ainsi s'était passée leur première journée, celles qui suivirent lui ressemblèrent beaucoup. Ils ne songeaient pas à varier leurs occupations, qui ne leur paraissaient point monotones, et les heures s'écoulaient rapides et légères sans leur sembler jamais vides. Ils travaillaient à leur bâtisse, ils surveillaient leurs maçons, ils se promenaient tantôt en voiture, tantôt à pied , sur les bords de la Seine ou dans la grande forêt qui montait la garde autour de leur bonheur solitaire. Une camaraderie charmante s'était établie entre eux, et, quoique toujours ensemble du matin au soir, ils avaient toujours quelque chose de nouveau à se dire.

M. de Louvaigue, qui avait cru savoir tout ce que sa femme valait, lui découvrait des perfections dont il était charmé, et il trouvait qu'en l'épousant il avait fait une affaire encore meilleure qu'il ne pensait. Ce qu'il admirait surtout en elle, c'était la souplesse, le liant d'une âme qui se prêtait, s'accommodait à tous ses goûts; il la. comparait à une de ces étoffes moelleuses, douces au toucher, qui prennent et gardent sans effort la forme qu'on leur donne. Il s'étonnait qu'une personne d'un caractère si facile et si soumise à ses désirs lui refusât ce qu'il avait le droit d'exiger. Il l'en estimait davantage; il lui savait gré d'avoir cette douceur sans mollesse avec laquelle il faut compter.

ce Laissons-la, pensait-il, savourer le plaisir de la résistance, j'aurai la fête de la victoire. »

De son côté, Claire ne souhaitait que la prolongation indéfinie d'un état qui ne lui laissait rien à

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désirer. Riant de ses folles terreurs, elle se disait qu'il n'est que de s'entendre, que rien n'est plus facile que d'être heureux, pourvu que de part et d'autre on y apporte quelque complaisance.

Elle se leva un jour de grand matin dans l'intention d'écrire une longue lettre à la duchesse; mais à peine eut-elle pris la plume, elle sentit sa verve tarir, et elle s'aperçut qu'il y a des choses qu'une femme ne peut dire à personne, pas même à l'amie à qui elle dit tout. Pour la première fois de sa vie, elle lui écrivit un billet très court.

ce Ma chère duchesse, vous m'aviez dit que vous seriez un grand mois sans venir nous voir, que vous ne vouliez pas vous mettre entre nous. C'est trop de délicatesse, trop de scrupule. Venez le plus tôt possible me réjouir par votre chère présence. Nous nous entendons à merveille, lui et moi; la liaison s'est faite comme par miracle, et nous sommes déjà tout accoutumés l'un à l'autre. Ma Cécile adorée, que tu as été bonne pour moi dans les tristes heures qui ont précédé et suivi la cérémonie de mon mariage! Que de peines tu t'es données pour me consoler, pour me rassurer! Vraiment j'étais bien déraisonnable, fort ridicule. J'ai découvert que les chimères noires sont aussi absurdes que les autres. Il est bon, aimable, gracieux, gai, charmant. Je suis contente, très contente. Je ne dis pas que je sois heureuse. Ma chérie, il manque une chose à mon bonheur, et cette chose, c'est toi. J'attends, pour être heureuse, de t'avoir revue et retrouvée. »

Elle ne reçut point de réponse, et quoique son

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affection pour la duchesse fût aussi vive, aussi tendre que jamais, le présent faisant quelque tort au passé, elle ne s'affecta pas trop de ce silence. Au surplus, elle apprit bientôt que Mme d'Armanches n'était pas à Brunoy, qu'après avoir passé deux semaines à Paris, elle allait partir pour faire un séjour chez des parents dans le midi de la France. Mme de Louvaigue eut honte de son égoïsme. Elle pensait que la duchesse, inconsolable de l'avoir perdue, cherchait à étourdir son chagrin, et elle se reprochait à elle-même de ne pas souffrir assez.

Les jours succédaient aux jours, et les leçons de musique continuaient. Un soir, le professeur consentit à faire grâce à son élève des exercices fastidieux destinés à lui donner des principes, et l'autorisa à s'essayer dans un petit duo. Il s'en tira à son honneur, et, sans se le dire, ils pensèrent l'un et l'autre que leurs voix s'assortissaient bien, qu'évidemment ils étaient nés pour chanter comme pour vivre ensemble. Le comte, en retour, voulut que sa femme apprît de lui à monter à cheval. Il fit venir de Paris une jument d'humeur égale, à la bouche tendre. La première fois qu'elle se vit en selle et dans son amazone, Glaire éprouva quelque inquiétude; les choses nouvelles l'effaraient un peu, mais elle s'y faisait vite, elle avait le don de l'accoutumance. Ils firent bientôt de longues chevauchées en forêt. A cheval comme à pied, M. de Louvaigue s'observait beaucoup. Un jour, la jument faisant mine de se cabrer et Glaire ayant poussé un petit cri d'effroi, il s'empressa de descendre et arriva juste à temps pour la

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recevoir clans ses bras. Honteuse de sa peur, elle s'appliquait à sourire. Il la regarda les yeux dans les yeux, et je ne sais ce qu'il méditait. Mais il se dit : ce Non, c'est encore trop tôt ».

Ils vivaient en camarades et souvent ils jouaient comme des enfants. Il y avait au bout du jardin une grande balançoire, et ils se balançaient quelquefois sur la brune , quand le jardinier n'était plus là et qu'on pouvait s'amuser sans se compromettre. Un soir qu'ils se livraient à cette récréation, le comte s'écria :

« C'est là la vraie politique, qui n'est qu'un jeu de bascule. A cette heure me voici dans le ciel, dans la haute région des principes; mais, le vil intérêt me rappelant sur la terre, je redescends bien vite. »

Il ne put redescendre; quoique sa femme fût plus légère que lui, elle parvint à le retenir dans l'air. Il avait beau se démener, rien n'y faisait.

ce Vous voilà pour toujours dans la haute région des principes, lui dit-elle. N'est-il pas beau qu'une petite femme telle que moi dispose à son gré d'un grand homme tel que vous? »

Il finit par découvrir qu'elle avait saisi de sa main droite une grosse touffe d'herbe et s'y tenait cramponnée.

(( Vous trichez, lui cria-t-il; cela prouve que toutes les femmes trichent, même celles qui ne sont que cle bonnes, de très bonnes créatures. »

Elle se mit à rire; en même temps il lui vint à l'esprit une réflexion singulière. Pendant cinq ans elle avait été très heureuse à Brunoy; mais elle ne

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se souvenait pas d'y avoir ri souvent. Pourquoi donc? Si elle avait poussé plus loin son raisonnement, elle se serait dit que les âmes ambitieuses, inquiètes, tourmentées, ne se détendent jamais tout à fait, même dans l'intimité, qu'elles ne connaissent pas la gaité des bons enfants, et qu'on ne jouit auprès d'elles que de ce bonheur qui ne rit pas.

Quant au comte, il n'aurait pas ri tous les jours s'il n'avait pu croire que la bonne créature était sur le point de capituler, de se rendre. Il ne s'accommodait de la camaraderie que comme d'un régime transitoire ; il entendait qu'il s'y ajoutât quelque chose, ce Patience! se disait-il; nous y viendrons. » Le propriétaire de la maison y avait laissé en partant un superbe cacatoès, auquel il tenait beaucoup et qu'il avait recommandé chaudement aux soins, aux égards des locataires. Quelle impression bizarre M. de Louvaigue faisait-il sur ce gros oiseau, au plumage d'un blanc rosé, à l'œil dépourvu de cils, au bec épais et crochu? Le fait est que le comte ne pouvait s'en approcher sans que , redressant sa huppe jaune, il ne fût pris d'un de ces accès de gaîté sarcastique et déplaisante, particuliers à son espèce.

ce Ris tant qu'il te plaira, sotte bête, lui disait le comte, c'est moi qui rirai le dernier. »

Ainsi se passa le mois de mai, et quoi qu'en put penser le cacatoès, ils s'étonnèrent qu'il eût coulé si vite. Le ciel les favorisait; à peine y eut -il en tout quatre ou cinq journées de pluie. Mêlant dans sa pensée les grâces de sa femme à celles du printemps, M. de Louvaigue les confondait si bien

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ensemble qu'il lui semblait n'avoir jamais rencontré de visage dont la présence rendît l'air si doux à respirer, ni jamais vu de printemps qui l'eût regardé avec des yeux si purs et d'un brun si velouté.

L'un des premiers jours de juin, il crut avoir ville gagnée et toucher enfin la récompense promise à sa longue et magnanime attente. Après le déjeuner il invita sa femme à l'accompagner chez un gros fermier du voisinage, qui passait pour un de ces électeurs influents qu'on appelle en France de divers noms et en Espagne des caciques. Ils partirent à pied; ils étaient de belle humeur et baguenaudèrent en chemin comme deux écoliers. Mais, une fois chez son homme, le comte ne musa plus; et Mme de Louvaigue eut le plaisir de le voir s'exerçant, d'avance^ à son métier de candidat. Il s'était informé, renseigné^ et fit bon usage de ses connaissances fraîchement acquises. Le fermier constata avec surprise que M. de Louvaigue savait exactement la contenance de sa ferme, était au fait de ses cultures, de ses procédés, de ses bonnes et de ses mauvaises années. Terres à blé et à luzerne, il voulut tout voir, s'intéressa passionnément à tout. Il examinait, questionnait et demeurait comme suspendu d'admiration en écoutant les réponses. Il se montra empressé, galant pour la fermière, la pria de lui présenter ses nombreux enfants; quoiqu'il ne les eut jamais vus, on aurait pu croire qu'il les avait tenus sur les fonts du baptême, tant il plaçait juste les noms sur les visages. Valets de ferme, bœufs et chevaux, chiens et chats, il eut pour tout le monde des regards cares-

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sants , des mots aimables. Claire , partagée entre l'étonnement et l'envie de rire, le laissait faire et parlait peu. Et cependant, quand ils furent partis, le fermier dit à sa femme :

« Voilà un monsieur qui fait l'aimable; mais sa dame est bien gentille. »

Ils s'en retournaient le long de la berge.

ce Vous êtes un grand enjôleur, dit la comtesse, et je crains que vous n'ayez dépensé toutes vos grâces dans cette maison.

— Rassurez-vous, répondit le comte, mon fonds est inépuisable. »

Et là-dessus il lui proposa de pêcher dans la Seine et de dîner ensuite au cabaret, sous une tonnelle.

ce Nous serons mal assis, dit-il, nous mangerons mal, nous boirons mal, le soleil nous aveuglera, des mouches tomberont dans nos verres, et tout cela sera délicieux. »

Elle fut charmée de cette proposition. A force de courir, ils se procurèrent ce qu'il leur fallait. Quand ils eurent choisi leur endroit, il expliqua doctement à son élève que la pèche est un grand art, une science profonde ; il lui montra comment elle devait s'y prendre pour amorcer son hameçon, pour surveiller son bouchon, pour jeter, tenir et retirer sa ligne. Il lui annonça du reste qu'elle ne prendrait rien, qu'on ne prenait jamais rien la première fois, et il l'engagea à ne pas se décourager. Il aurait mieux fait de lui dire que la pêche à la ligne est un don et qu'elle F avait, que son caractère souple et liant lui profitait en cette affaire comme en beaucoup d'autres. Il ne

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prit rien et elle prit en peu de temps jusqu'à six goujons, qu'elle rejeta dans l'eau en alléguant qu'il n'y en avait pas assez pour faire une friture. Elle se sentait si contente qu'elle voulait du bien à tout le monde.

Un peu avant sept heures, ils étaient installés sous leur tonnelle. On ne tarda pas à les servir; ils avaient grand'faim et firent honneur à l'omelette comme à la matelote du cabaret. Après chaque service, l'épaisse maritorne qui changeait leurs assiettes en retirait avec soin leur fourchette et leur couteau qu'ils y avaient laissés, et, les replaçant sur la nappe, elle semblait dire : « Ces gens ne savent pas vivre ». Cette nappe était en grosse toile bise, le pain n'était pas tendre, les plats étaient ébréchés, les couteaux coupaient mal, et, comme M. de Louvaigue l'avait prédit, tout cela était délicieux. Le soleil, perçant à travers le treillage et le berceau de verdure, dessinait des losanges sur la table. La Seine coulait à leurs pieds, lisse, lumineuse et coquette; elle avait des grâces et une peau de serpent qu'on avait envie de caresser. Il y avait près de là des femmes qui lavaient ; on entendait le bruit cadencé de leurs battoirs et dans le lointain la voix rauque d'un laboureur qui parlait à ses bœufs. Étendue sur des ficelles, une lessive séchait; des chemises brodées, se gonflant au moindre souffle et sans cesse remuées, s'amusaient à ce jeu; elles semblaient heureuses. Une file de chalands et de gabares, remorquée par un vapeur, remontait lentement le fleuve et avertissait de loin les éclusiers à son de trompe. Sur l'autre rive, le vent du

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sud, respirant par bouffées, soulevait des tourbillons de poussière, que les teintes chaudes du couchant coloraient de leurs reflets et changeaient en nuages d'or et de pourpre, dignes de cacher un dieu.

Ils n'étaient pas seuls. Un gros chien, qui avait l'air d'un vieux mendiant, leur tenait compagnie; de son œil unique, il les regardait manger. A chaque morceau qu'ils portaient à leur bouche, cet effronté quémandeur se disait : « Sera-ce pour moi? c'est mon tour». Ils lui offrirent du pain, qu'il refusa noblement; pour qu'il daignât l'accepter, il fallut le tremper clans la sauce. A l'entrée de la tonnelle, deux papillons blancs, éclos depuis peu, impatients de s'aimer et de mourir après, se poursuivaient avec ardeur et ne se séparaient un instant que pour se chercher de nouveau .

Le vin du cru était âpre à la langue, et en le goûtant, Claire avait fait la grimace. Le comte lui énuméra l'une après l'autre les nombreuses espèces de boissons dont il avait tâté dans ses voyages. Quoique cette piquette ne fût point capiteuse, il s'excitait par degrés, et, tout en discourant, il contemplait les lèvres retroussées de sa femme, ses yeux de velours, la fossette qu'elle avait au menton. La marche, la beauté du jour, le grand air, le grand soleil, les émotions de la pêche, ce dîner de cabaret, ce pavillon rustique ou l'on était bien, et la nouveauté de son plaisir avaient donné à son teint une animation particulière. Ses cheveux, imbibés de sueur, collaient à ses tempes, ses narines palpitaient, ses joues avaient un éclat moite, et ses yeux riaient. « Il y a pourtant des gens

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162 UNE GAaEURE.

qui la trouvent fort ordinaire, pensait-il; que les hommes sont bêtes ! »

Pour la première fois, il la regardait amoureusement.

ce Mon Dieu! que vous êtes jolie! » lui dit-il.

Elle tressaillit, secoua la tête, et ce hochement signifiait : « D'abord cela n'est pas vrai, et ensuite, cela fût-il vrai, vous avez attendu jusqu'ici pour vous en aviser, et ce n'est pas pour ma figure que vous m'avez épousée. »

Gomme s'il avait lu dans sa pensée, il lui répondit en riant :

« Eh oui! c'est une découverte que je fais. J'avais une taie sur les yeux, et je ne vous avais pas encore vue. »

Elle essaya de prendre un air dégagé, de se moquer de cet homme galant; mais sa gaieté n'était pas de bon aloi. L'instant d'après, elle aperçut une grande araignée qui traversait la nappe en biais, et elle avança la main pour la chasser. Il tira cette main à lui, et il en baisa l'Un après l'autre tous les doigts en disant :

ce Lie baiser que voici est pour le pouce et pour la lectrice ; le second est pour l'index et pour l'écuyère, le troisième pour la pêcheuse à la ligne, le quatrième pour la musicienne, et le dernier, qui en vaut mille, sera pour le petit doigt et pour.... Mais je ne le donne pas encore. ))

, Elle rougit, puis pâlit, et lui jeta un regard craintif et sauvage, qui disait : « Tout, fout, mais pas cela ». Il ne s'en émut point ; il était convaincu que l'heure

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UNE GAaEURE. 163

où les femmes obéissent et où les maris sont contents venait de sonner à la grande horloge.

Ils se trouvaient si bien sous leur tonnelle, qu'ils furent quelque temps à s'apercevoir que, le ciel s'étant subitement couvert, un gros nuage noir, plein d'eau, arrivait sur eux. Us payèrent leur addition et se sauvèrent. Ils étaient encore à un demi-kilomètre de l'Ermitage quand le tonnerre gronda et la pluie commença à tomber par torrents. Ils s'étaient réfugiés sous l'auvent d'une maison inhabitée. Un éclair éblouissant ayant rempli la forêt d'une lueur livide, le comte prit sa femme par la taille pour la rassurer. Elle se dégagea doucement et lui dit que la foudre n'était pas une de ces choses qui lui faisaient peur. La pluie ne cessait pas; se sentant déjà mouillés, ils se décidèrent à se remettre en route au pas de course. L'averse faisait tant de bruit qu'ils rentrèrent chez eux sans que leurs gens les eussent entendus venir. M. de Louvaigue suivit Glaire dans son appartement, lui alluma une bougie et un grand feu. Trempée jusqu'aux os, elle ne pouvait se sécher que dans son lit, et déjà elle allongeait le bras pour sonner sa femme de chambre. Il l'arrêta en lui disant :

« Qu'avez-vous besoin d'elle? Ne suis-je pas là? »

Il la regardait avec des yeux qui lui parurent à la fois violents et troubles, ces yeux un peu fous voulaient la prendre. Elle frissonna de la tête aux pieds et lui dit :

ce Allez du moins prévenir Marguerite que nous sommes rentrés et que je n'ai pas besoin d'elle. »

Il sortit ivre de joie, le visage illuminé par la'cer-

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titude de sa prochaine victoire. Elle hésita quelques instants, son cœur disait tantôt oui, tantôt non. Elle allait donc se donner, s'offrir en sacrifice! A qui? à un homme qu'elle trouvait charmant et qui sans doute était de bonne foi quand il la trouvait jolie, mais dont l'amour n'était peut-être qu'un feu de paille, un soudain et fugitif caprice, une de ces fantaisies qu'une nuit de bonheur fait mourir.

« Il a juré d'en avoir la joie, pensait-elle; m'aimera-t-il demain? »

Il remontait, elle entendit le bruit de son pas dans l'escalier. L'épouvante, la honte et l'horreur de n'être plus soi l'emportèrent sur le remords d'offenser celui qu'elle s'était promis de rendre heureux. Courant à la porte, elle tira précipitamment le verrou. Il arriva devant cette porte fermée, essaya d'ouvrir, frappa doucement d'abord, puis à coups répétés, prononça quelques paroles indistinctes, et, ne recevant point de réponse, il s'en alla, en faisant craquer le parquet sous son talon et sous sa colère.

C'en était trop; après cette seconde déception, il se sentait à bout de patience. Il était de ces hommes qui savent attendre, mais n'attendent jamais assez, et qui, au moment de gagner la partie, jettent leurs cartes sur la table, renoncent et s'en vont. Son orgueil, qu'il avait prié de se tenir tranquille, de ne pas gâter ses affaires, était désormais le maître de la place.

Claire en fut bientôt informée. Après avoir mal dormi, elle s'était levée de bonne heure. Confuse de son innocence comme d'un péché, mais plus chagrinée qu'inquiète, elle comptait sur la mansuétude,

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sur la longanimité, sur la clémence de son juge, qu'elle avait mise à l'épreuve. En entrant dans la salle à manger, elle ne l'y vit point, et demeura tout interdite quand on lui apprit qu'il s'était rendu sans elle à Champrosay. Était-ce le commencement d'une séparation, d'un divorce?

Il ne revint qu'à midi, et pendant le déjeuner il fut tantôt sec, hautain, cassant, tantôt sombre et taciturne. Elle essaya en vain de se rouvrir ce cœur qui s'était subitement fermé, elle y perdit ses peines, ses plus doux sourires, le miel de ses paroles. Gomme il se levait de table, on apporta avec ses journaux une lettre qu'il lut rapidement. Le hasard le servait bien, il cherchait un prétexte, il l'avait trouvé.

(( Je partirai tout à l'heure pour Paris, dit-il, et j'y prendrai ce soir le train de Bretagne.

— Vous partez?

— Je vous le dis.

— Et où donc allez-vous? »

Il lui expliqua d'un ton bref que son oncle était tombé gravement malade et désirait le voir. Ce n'était pas tout, à fait exact. On lui mandait seulement que le marquis de Louvaigue avait du s'aliter, qu'il avait une bronchite, mais que les médecins étaient fort rassurants, que, si les nouvelles devenaient moins bonnes, on s'empresserait de l'avertir.

« Vous m'écrirez? dit-elle d'un ton suppliant.

— A quoi bon?

— Vous me permettrez au moins de vous écrire. Je ne sais pas précisément où demeure votre oncle. A quelle adresse devrai-je envoyer mes lettres?

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— Je n'aime pas à en recevoir en voyage; la politesse exige qu'on réponde. »

Elle voulut l'aider dans ses préparatifs, il refusa sèchement son secours. Elle en fut réduite à le regarder faire, les bras ballants, le cœur serré, les yeux gros de larmes. Elle sentit que sa fierté se mourait, qu'il n'y avait plus en elle qu'une âme d'esclave, prête aux dernières soumissions, pourvu que le maître s'apaisât et que son front s'éclaircît. Il ne la regardait pas, il ne se douta point de ce qui se passait dans cette âme. Au surplus, il était trop fier lui-même pour accepter des autres les soumissions qui avilissent; il avait espéré qu'elle se donnerait, il n'admettait pas qu'elle se livrât.

Dès que sa malle fut bouclée et qu'on l'eut averti que sa voiture l'attendait :

ce Vous avez manqué votre vocation, dit-il. Quand on a des superstitions de nonne, on ne se marie pas, madame, on s'enferme dans un couvent, on y vit et on y meurt. »

Et sur cette dure parole il partit sans lui avoir tendu la main.

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Pendant les premiers jours elle était soucieuse, triste, inquiète, mais elle ne s'abandonnait pas à son chagrin, elle s'appliquait à le considérer comme une épreuve passagère qu'elle se sentait la force de supporter. Qu'avait-elle fait pour qu'on se fâchât sérieusement contre elle, pour qu'on lui infligeât un dur châtiment? Elle se livrait à de grands examens de conscience, et bien qu'elle s'efforçât d'être un juge sévère, elle finissait par s'absoudre. Assurément, ces superstitions de nonne qu'on lui reprochait, la plupart des femmes les ignoraient. Était-ce sa faute si elle ne ressemblait pas à ces victimes qui vont au supplice comme à une fête, si elle se faisait une autre idée de la pureté du cœur et de la chair et de ce qui peut la tacher? Et après tout, en stricte justice^ avait-il le droit de lui en vouloir? De son propre aveu il avait en l'épousant fait un mariage de convenance, de sagesse, de réflexion et de sympathie. Elle lui avait offert en retour son amitié entière, pleine et douce. De quoi se plaignait-il? S'il demandait autre

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chose, c'est que tous les hommes sont déraisonnables; mais elle avait rempli son devoir, tout son devoir, elle se sentait sans reproche.

Elle était persuadée qu'après cette effervescence de dépit et d'amour-propre offensé, il reconnaîtrait luimême ses torts et lui donnerait raison. Elle se rappelait combien il avait été aimable, gracieux, gentil pendant ce mois de délices qui, comme tous les temps de vrai bonheur, lui avait paru court comme une belle journée, long et éternel comme une belle vie. Elle se souvenait de leurs tête-à-tête dont ils ne se lassaient point, de leurs causeries, des amusantes chicanes qu'il lui faisait, des leçons de musique, des duos qu'ils chantaient en se disant que leurs voix s'accordaient comme leurs volontés, de leurs promenades à cheval dans une forêt qui les couvrait de son mystère, de la balançoire et de leurs rires, de la visite à la ferme, de la partie de pêche. Elle n'allait pas plus loin, se rappelant avec moins de plaisir le diner sous la tonnelle, le regard amoureux qu'il lui avait jeté en s' emparant de sa main, ce qu'il avait dit en lui baisant les doigts. C'était là qu'avait commencé son malheur; elle accusait l'aubergiste d'avoir mêlé du poison dans son vin, et celui dont l'absence la chagrinait d'en avoir trop bu.

Mais à quoi bon se désoler? Elle était sûre qu'il ne tarderait pas à revenir. Elle s'était refroidie et avait attrapé un gros rhume pendant le quart d'heure qu'elle avait passé sous un auvent pour attendre que la pluie cessât. Elle toussait, elle avait des accès de fièvre; quoi que lui dît sa femme de chambre, elle

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UNE GAaEURE. 169

refusa de garder le lit : elle voulait être debout pour le saluer à son retour. Dès qu'elle fut en état de sortir, elle se fit conduire en voiture à Ris-Orangis et pria le chef de gare, homme complaisant, de lui expliquer comment on s'y prenait pour revenir de Bretagne, les heures de départ des trains, les heures d'arrivée. Quand elle voyait approcher le moment où il était possible qu'il revint, elle s'habillait, ornait son salon, mettait des fleurs fraîches dans les vases. Puis, coiffée de son grand chapeau de paysanne, elle allait sur la route, sondait du regard la longue avenue des acacias; le moindre roulement de voiture la faisait tressaillir, et elle préparait le sourire avec lequel elle comptait le recevoir. Quand l'heure était passée, elle se disait : « Ce sera pour demain ».

Pour s'occuper, elle allait causer avec le jardinier qui nettoyait ses allées et ses plates-bandes, et quelquefois elle l'aidait à arracher les mauvaises herbes, qui gâtent les jardins comme les mauvaises pensées, les mauvais désirs, les injustes rancunes gâtent les plus douces existences. Un matin, ayant des emplettes à faire, elle se rendit à Paris, mais elle n'y fit aucune visite, pas même à Mme Chateldon. Il n'y avait qu'une personne qui pût la comprendre et lui faire du bien, et elle la savait absente de Brunoy, partie pour un voyage. D'ailleurs, elle se serait reproché de l'aller voir; elle lui aurait tout dit et elle eût regretté ses confidences. A quoi pouvait-il servir de raconter un malheur qui touchait à son terme et serait bien vite oublié?

La seconde semaine fut plus dure à passer. Son

inquiétude se changeait en angoisse, son imagination la tourmentait, elle commençait à croire par instants qu'il ne reviendrait plus. Il n'avait pas emmené son valet de chambre, et ce valet de chambre savait l'adresse exacte du marquis de Louvaigue. Elle écrivit à cet oncle par alliance, qu'elle connaissait à peine, pour s'informer comment il se portait et pour se plaindre en même temps que son mari la laissait sans nouvelles, que, sans doute, une lettre s'était perdue. Le vieux marquis lui répondit avec quelque malice qu'il la remerciait de sa sollicitude, que, grâce à Dieu, il était en pleine convalescence, et que son neveu, après avoir passé dix jours auprès de lui, était parti pour faire une tournée en Bretagne.

Il ajoutait : ce Raoul, en me quittant, ne m'a pas dit s'il allait à Lorient ou à Brest. Ce garçon a toujours été cousu de petits mystères. Je ne m'étonne pas qu'il vous laisse sans nouvelles; c'est un détestable correspondant, et je vois que le mariage ne l'a pas changé. Ce pigeon ne s'ennuyait pas au logis; il m'a assuré que c'était vous, chère madame, qui me l'aviez envoyé. Vous exigez qu'il s'acquitte en conscience de ses devoirs de neveu, et c'est fort bien à vous. Mais que ne l'avez-vous accompagné! Il faut le tenir: une fois sorti de chez lui, l'humeur voyageuse le reprend. »

Cette réponse la consterna. Elle n'aimait pas à le savoir dans un port de mer. Si l'humeur voyageuse le reprenait, ne pouvait-il pas arriver qu'elle reçût avant peu d'Amérique la nouvelle qu'il avait mis l'océan entre elle et lui ! Mais elle se reprochait ses dérai-

sons. Supposé qu'il voulût fuir sa femme, n'avait-il pas en Europe plus d'une attache? Son château commencé, ses projets politiques, ses électeurs, allait-il quitter tout cela? Vraiment elle était absurde. On s'en va, mais on revient.

Elle pensa qu'il avait dû rester en communication avec son architecte. S'étant rendue à Champrosay, elle l'y trouva et lui demanda si M. de Louvaigue lui avait écrit.

« Non, madame la comtesse, répondit-il. J'ai moimême des instructions à lui demander. Où dois-je écrire? »

Et la voyant embarrassée :

« Mais peut-être ne savez-vous pas où il est en ce moment.

— Comment ne le saurais -je pas! répliqua-t-elle avec un sourire forcé. Il est à Lorient ; malheureusement il a oublié de me dire dans quel hôtel il était descendu. »

Elle s'efforçait de combattre ses découragements ; mais elle y travaillait sans grand succès. Elle avait le cœur gros, et elle pensait que le cœur est une chose qui pèse et qui ne sert, qu'à cela, une chose qu'on a de la peine à porter et dont on ne peut se défaire. Elle ne jardinait plus; à quoi bon arracher les mauvaises herbes? Elles repoussent, la nature les favorise; les fleurs qu'on a du plaisir à voir et qui sentent bon sont des œuvres d'art ; elles exigent mille soins et ne vivent qu'un jour. Elle avait essayé en vain de nettoyer son âme livrée à la tristesse et aux soupçons, les orties, les ronces l'envahissaient

de toutes parts. Elle n'avait plus dégoût pour rien, elle renonçait à se promener; la Seine lui racontait des histoires tristes, la forêt lui semblait un geôlier farouche, surveillant du matin au soir une grande solitude où vivait un grand chagrin et n'en laissant approcher aucune consolation.

Dans ses meilleurs moments elle tâchait de philosopher, si peu philosophe qu'elle fût, et, cherchant à se défendre contre le sentiment de l'irréparable, qui tue l'espérance au fond des âmes, elle se remémorait toutes les circonstances de sa vie où elle s'était crue menacée d'un malheur qui n'était pas arrivé. Mais plus souvent elle méditait sur le peu que nous sommes, sur le peu de place que nous tenons dans ce vaste univers, qui, tout occupé de lui-même et de son infatigable travail, n'a pas d'yeux pour nous voir. V Imitation était son livre favori; sans qu'elle eût osé le dire à la duchesse, qui en faisait peu de cas, elle le préférait au Banquet de Platon; elle le sentait plus près de son cœur. Elle l'ouvrit au hasard et tomba sur cette parole : « poids immense ! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi, où je disparais comme le rien au milieu du tout! » Ce poids immense l'écrasait, elle se noyait dans cette mer sans rivages, et elle se disait que le seul bien qui soit vraiment à nous, c'est l'illusion, qu'à peine l'avons-nous perdue, il ne nous reste plus qu'à nous regretter et à nous taire.

Elle se rappelait la cruelle déception qu'elle avait éprouvée dans son enfance, un soir que son père lui avait fait voir la lune à travers une lunette très grossissante. L'astre aux doux silences, qui aime à jeter

sur les nuits une écharpe d'argent, lui était apparu comme un globe d'une blancheur douteuse ou d'un gris sale, comme un visage maussade, criblé de petite vérole , troué comme une écumoire. On lui avait montré des mers auxquelles les astronomes donnent des noms pompeux, la Mer de la Fécondité, le Lac du Nectar, et qui ressemblent à de grandes mares desséchées, et des volcans éteints, dont les cratères sont si profonds que le soleil n'y luit jamais. Son père l'avait pour longtemps dégoûtée de la lune, qui n'est qu'un astre mort; un autre homme s'était chargé de la dégoûter de la vie, qui est un désert inhabitable. A Brunoy, pendant cinq ans, à l'Ermitage, durant un mois, elle l'avait prise pour un vallon riant et gras, pour un séjour enchanté. « Seigneur, disait son livre, j'ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux. » Son livre avait raison : ce monde est un mauvais lieu, et pour s'y plaire il faut avoir des pensées basses, des désirs abjects et l'amour des souillures.

Trois semaines s'étaient écoulées; il n'était pas revenu et il n'avait pas écrit. Elle osa se révolter, sa tristesse se tourna en colère. Ce sentiment lui était si nouveau qu'elle avait de la peine à l'acclimater dans son âme. Ses grandes indignations s'allumaient et s'éteignaient en un moment, et elle retombait dans la langueur de son ennui. Mais, sentant que ses colères lui faisaient du bien, elle s'appliquait à les rallumer, elle attisait ce feu, elle soufflait sur ces charbons. Elle tâchait de se prouver à elle-même que son mari était un méchant homme, brutal, dur, gou-

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verné par un sot orgueil. Pourquoi l'avait-elle rencontré? ou plutôt par quelle inspiration fatale était-il venu la chercher, l'enlever à son paradis? Repassant clans son souvenir tout ce qu'il avait pu faire et dire, elle lui imputait à crime ses meilleures actions et ses discours les plus irréprochables. Et tout d'abord, pour commencer, il était le meurtrier, l'assassin de l'épagneul qu'elle avait tant aimé. Si là-bas, à Chernex, la saisissant par la taille, il ne l'avait pas empêchée de s'élancer sur la voie, elle aurait sauvé Phylax, et Phylax vivrait encore, et attacherait sur elle ses yeux de chien meilleurs à regarder que des yeux d'homme. Elle se souvenait aussi que M. de Louvaigue, la veille de son départ, l'avait conduite dans une ferme, et qu'il y avait déployé toute son industrie, tous ses artifices pour se concilier le bon vouloir du fermier, de la fermière, du maître-valet et de toute la maisonnée, qu'il avait fait semblant de s'intéresser à clés choses qui ne l'intéressaient nullement, que pour ne rien négliger, il avait embrassé des marmots et qu'il détestait les marmots. Elle en concluait qu'il était un grand comédien, que les beaux sentiments dont il faisait parade étaient feints, que ses grâces, ses gentillesses comme ses paroles dorées n'étaient que mensonge. Il n'avait ressenti pour elle rien qui ressemblât à de l'amour. En la poursuivant de ses désirs, en cherchant à la prendre, il n'avait obéi qu'à l'impulsion d'une vanité blessée, impatiente d'avoir sa revanche. Il n'avait point de cœur; les superbes n'en ont point. Mais bientôt elle se reprochait d'exagérer, de déraisonner, et tour à tour elle condamnait ses

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injustices ou s'y complaisait comme on se complaît dans un remède nuisible et dangereux, qui procure quelque soulagement à d'insupportables souffrances.

Elle était dans une de ces crises lorsqu'une aprèsmidi, arpentant une allée de son jardin, elle entendit derrière elle le bruissement d'une robe, et une voix d'or l'appela par son nom. Elle se retourna vivement, poussa un cri ; elle venait de s'apercevoir qu'elle était encore capable de joie.

Après avoir reçu le court billet de Mme de Louvaigue, qui lui annonçait que tout allait à merveille, qu'il était charmant, qu'elle était contente, qu'il y avait deux heureux de plus sur la terre, Mme d'Armanches, beaucoup plus étonnée que satisfaite de ces excellentes nouvelles, avait quitté Brunoy pour Paris. C'était le mois du Salon. Elle y avait passé ses journées, étudiant de près, à la loupe, quelques tableaux qui faisaient sensation et cherchant à pénétrer le secret de leur étourdissant succès. De l'humeur dont elle était, ces tableaux si vantés lui avaient paru bien surfaits, médiocrement composés, pauvres de pensée; elle n'y trouvait à louer qu'une rare habileté de la main et une subtile recherche de la couleur et du plein air. Elle se dit que la critique est singulièrement indulgente pour les uns, bien sévère pour les autres; mais elle ne se disait pas que les femmes de génie qui ne savent pas leur grammaire se feront toujours battre par les artistes distingués ou médiocres qui la savent.

Dès qu'elle en eut fini avec le Salon et la peinture, elle s'occupa d'exécuter un projet qu'elle avait formé

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aussitôt après avoir lu la lettre de son amie. Elle voulait remplacer l'ingrate qui avait déserté traîtreusement son service ; elle ne pouvait se passer d'avoir auprès d'elle une personne dévouée à ses sentiments et à ses volontés, qui fût son âme damnée; c'était pour elle un objet de première nécessité.

Elle avait en Saintonge des parents pauvres. Dans un château délabré grandissaient trois jeunes filles, qui étaient ses cousines et qu'elle n'avait vues que toutes petites. Elle pensa que l'une d'elles ferait peut-être son affaire. Un matin, comme amenée par les hasards d'un voyage, elle se présenta dans cette famille, avec laquelle elle avait peu de relations, et, sans trahir son dessein, elle examina soigneusement, passa par l'étamine de ses yeux redoutables ces trois jeunes personnes. L'aînée, après réflexion, lui parut trop jolie pour ce qu'elle en voulait faire; la seconde avait quelque littérature, quelque goût pour la musique, mais elle gâtait ses heureuses dispositions par un orgueil taciturne égal à sa pauvreté et par des prétentions supérieures à ses talents; la troisième était une bonne fille, absolument nulle. Impossible de trouver en Saintonge une Glaire, et la duchesse reprit mélancoliquement le chemin de Brunoy.

Elle ne fit qu'y toucher barres. A quelques jours de là, elle partait pour l'Angleterre, accompagnée de Mme de Luzy, qui, ayant eu pour mère une Anglaise, avait des parents dans le Westmoreland. Elle y resta près d'un mois; elle s'informait, s'enquérait, se flattant toujours de découvrir cet oiseau rare qu'attendait une cage vide. Un révérend du voisinage avait

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six filles ; deux lui semblèrent charmantes, mais elle s'avisa que l'une était faible de la poitrine, et elle se souciait peu d'avoir une malade a soigner, que l'autre était dévote, et la seule dévotion qui lui agréât était celle qu'on pouvait avoir pour sa personne.

Après cette nouvelle découverte, lasse de chercher, elle retraversa la Manche. Aussitôt arrivée, sans se donner le temps de prendre langue et d'annoncer sa visite, prompte dans toutes ses actions, elle voulut savoir ce qui se passait à l'Ermitage, si on y était toujours heureux, ce qu'on y faisait, ce qu'on y disait, et, parée de toutes ses grâces, dans une délicieuse toilette d'été, le sourire aux lèvres, une gloire au front> faisant onduler sa longue taille souple et son cou de cygne, la déesse, subitement sortie de son nuage, apparut aux yeux émerveillés mais battus et creux dune femme qui, n'étant que femme, préférait à l'ambroisie la paix du cœur qu'on lui refusait.

« Ma bonne Glaire, ma chérie, lui dit la duchesse en se jetant dans ses bras, je te revois enfin ! Ingrate, qui te passes si facilement de moi! Qui l'eût dit? Oh! que les pensées des femmes sont vaines! Tu ne me vois jamais, et tu es heureuse. Tu n'es plus mon ange, tu es un monstre. »

Elle était trop artiste pour n'avoir pas ses moments de franchise. Elle ajouta :

« Je dois t'avouer que j'ai tout fait pour te remplacer. J'ai couru à cet effet jusqu'en Saintonge, où j'ai passé quelques jours d'ennui mortel avec trois petites cousines qui m'ont paru fort sottes. De la Saintonge j'ai couru dans le "Westmorelâhd. On y

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trouve des révérends qui ont six filles; mais en ajoutant bout à bout toutes leurs perfections à celles des trois petites cousines, on ne ferait pas le demi-quart d'une Glaire. Décidément, les Glaire ne se remplacent pas, il faut les regretter, les pleurer jusqu'au tombeau. »

Après l'avoir embrassée une fois encore, elle l'examina, et, quelque peine que prît Mme de Louvaigue pour se faire une contenance et une figure, elle lui trouva un air singulier.

ce Eh bien, lui dit-elle, ton gros accident t'a paru, à l'user, moins terrible que tu ne pensais.

— De quel accident parlez-vous, duchesse? répondit Glaire, qui craignit que la nouvelle de son abandon ne se fût déjà répandue dans tout l'univers.

— Je parle de ton mariage, de certaine cérémonie dont tu avais grand'peur. »

Mme de Louvaigue fit un geste vague et baissa la tête.

ce Et tu es toujours contente de lui?

— Toujours.

— Ne t'avais-je pas dit que les anges finissent par se faire adorer?... Il est plus charmant que jamais-... Mafs où est-il donc, cet aimable homme? »

Claire lui expliqua qu'il était parti pour la Bretagne et ce qu'il y était allé faire.

« En vérité ! quitter si tôt sa femme pour aller soigner un vieil oncle et un héritage! Je le croyais plus indifférent à ses intérêts.... Quand reviendra- t-il?

— Au premier jour », répondit-elle en baissant de nouveau la tête.

La duchesse l'obligea de relever le menton; et l'ayant regardée jusque dans le fond des prunelles :

ce On dirait que tu as pleuré. Voilà des yeux qui n'ont jamais eu de secrets pour moi. »

Et tout à coup, avec un frémissement de joie féroce dans la voix, elle s'écria :

« Tu mens! tu n'es pas heureuse. »

Incapable de mentir plus longtemps, Glaire laissa tomber son front sur l'épaule de son amie et commença, en pleurant, un long récit dont la duchesse souligna les principaux passages tantôt par des cris d'indignation, tantôt par des murmures de tendresse compatissante : la petite flûte mêlait ses soupirs aux grincements du violon.

« Ahl ma pauvre enfant, lui dit-elle, tu n'étais pas faite pour le mariage. C'est une sotte et odieuse institution; les âmes aussi nobles, aussi pures, aussi délicates que la tienne ne peuvent se résigner à se mettre sous le joug et à s'attacher à ce vilain timon. Je voudrais qu'on créât un ordre de religieuses laïques; j'en serais volontiers Fabbesse honoraire, tu serais ma grande prieure et je te passerais ma crosse.... Pourquoi suis-je allée en Espagne? Je t'aurais sauvée si tu m'avais prévenue à temps; quand j'ai reçu ta lettre à Madrid, il était trop tard. J'ai eu de sombres pressentiments ; je me suis dit : <x L'homme ce qui me la prend ne saura pas la prendre et il n'est « pas digne de la posséder ». Je le connais bien; il est si facile à connaître! Mais son procédé est inexcusable. Les hommes légers sont des brutaux; ils ne songent jamais aux conséquences, et, pendant qu'on

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reste atterrée sous le coup qu'ils vous ont porté, ils promènent leur sourire dans le monde. Je suis sûre qu'en ce moment M. de Louvaigue est gai, content, charmé de lui-même. A peine se dit-il une fois par jour : ce A propos, j'avais une femme que j'ai laissée « toute seule dans un grand bois. Grand bien lui « fasse! »

— Ainsi, tu ne me blâmes pas? lui demanda Claire.

— Moi, te blâmer! tu as montré du caractère, et je t'admire. Les hommes ont tant d'égards pour leurorgueil, qu'il nous est bien permis d'avoir quelque souci de notre dignité et de la défendre contre ces animaux-là. Tu as vengé ton sexe. M. de Louvaigue se vantait de n'avoir jamais rencontré de cruelles. Quelle leçon pour lui! Puisse-t-il en profiter! Mais je me charge désormais de te protéger contre ses injustices. S'il ne reconnaît pas humblement ses torts> s'il n'implore pas son pardon à deux genoux, s'il ne fait pénitence dans le sac et clans la cendre, je redemande mon bien à mon voleur et je le garde.

— Hélas! dit Mme de Louvaigue, où la chèvre est attachée il faut bien qu'elle broute.

— Si tu te laisses gouverner par mes conseils, c'est la chèvre qui aura raison du loup. Mais avisons d'abord au plus pressé. Je ne te laisserai pas seule ici, sans autre société que celle des lapins de la forêt. Tu finirais par te consumer, par te fondre, les larmes mangeraient les beaux yeux où j'ai tant de fois cherché ma pensée et ma volonté. Mon ange, c'est dit, c'est décidé. Je t'emmène, je t'enlève. Ma voiture nous

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attend. Ne dis pas non; cette fois, c'est moi qui veux. »

Glaire résista, fit beaucoup d'objections. Elle sentait vaguement qu'elle aurait tort de s'en aller, que ce serait une faute; que, si triste que soit sa maison, une femme doit rester à son poste comme une sentinelle qui ne connaît que sa consigne, et ne point lâcher pied, qu'en quittant sa place elle s'expose à ce que d'autres la lui prennent. Cependant la duchesse fut à la fois si pressante, si impérieuse, si tendre, allégua de si bonnes raisons, qu'elle finit par l'en croire. Mme d'Armanches l'aida elle-même à faire ses malles, et, trois heures plus tard, elle l'emmenait, accompagnée de sa femme de chambre. Mais avant de monter en voiture, Claire avait laissé des ordres pour qu'à l'instant même où M. de Louvaigue serait de retour, on dépêchât à Brunoy, en toute diligence, un exprès chargé de l'avertir.

Elle se doutait peu de l'état d'esprit où se trouvait son mari. Il était parti outré, furieux, regardant sa femme comme une prude consommée et insupportable, comme une pécore : ce fut le mot qui lui échappa dans un de ses nombreux entretiens avec lui-même. Il se repentait amèrement de l'avoir épousée, et, bien qu'il ne songeât pas à s'embarquer, il était quasi résolu à ne plus la revoir. Il pensait bien que le monde glose sur un homme qui s'en va après un mois de mariage, sans avoir de motifs ni de griefs qu'il puisse articuler; mais il ne se souciait plus de ce que pouvait dire le monde. Il avait voulu se ranger, jouer le rôle d'un homme posé, grave; en politique,

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c'était le vieux jeu. Il considérait que, dans une démocratie, les convenances ne sont plus rien, que les politiciens à faux principes en ont assez dégoûté les peuples pour qu'ils prennent en goût ceux qui n'en ont point du tout, et il se sentait capable de faire dire de lui : Voilà le vrai polichinelle !

Ce fut dans ces dispositions qu'il débarqua chez son oncle. Il y resta plus d'une semaine, agité, nerveux, ne pouvant tenir en place, sans avoir aucune envie de s'en aller. Le marquis lui demanda s'il était content de sa femme.

« Très content », répondit-il d'un ton colère.

Et il énuméra, en les détaillant, toutes les qualités, tous les talents de cette aimable personne; il vanta l'infinie douceur de son commerce. Le vieux marquis lui avait servi de père et comptait lui laisser sa fortune; il en usait familièrement avec son héritier, qu'il aimait à contredire.

((Je veux croire qu'elle est fort aimable, lui dit-il. Je ne la connais pas assez pour juger de son caractère; mais, l'ayant vue deux fois, j'ai pu juger de sa figure. Tu es un garçon difficile, et je me suis étonné de ton choix. Elle n'est pas laide, mais ce n'est pas une beauté. »

Sur quoi, le comte s'échauffa et dit qu'il avait peu de goût pour les grâces qui se révèlent au premier venu; qu'il n'aimait que les visages à surprises, qui tour à tour sont mieux ou moins bien qu'on ne s'y attendait.

(( Les femmes, continua-t-il, n'ont pas besoin d'être belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient

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de ces moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.

— Ta ne me feras pas croire pourtant que tu aies fait un mariage d'amour, répondit le taquin.

— Les meilleurs mariages, répliqua-t-il, sont ceux où l'on devient amoureux après. »

Et il fut sur le point de s'écrier : ce Ah ! si vous l'aviez vue là-bas, sous cette tonnelle, avec ses cheveux collés aux tempes ! . . . »

Mais il se tut. Il se trouvait absurde, il plaidait contre lui-même. Il ressemblait au prophète Balaam, qui avait la malédiction dans le cœur, et dont la bouche bénissait. Son oncle fut bien étonné lorsqu'il apprit que cet homme amoureux, au lieu de rentrer au plus vite dans ses bois, se proposait de faire une tournée en Bretagne. Il le laissa partir, en lui disant :

« Tu es toujours le même. Le jour où tu seras d'accord avec le comte de Louvaigue, tu seras parfait. >>

Le comte s'en alla, ravi de quitter son oncle. Il n'admettait pas qu'on lui dît du mal de sa femme, il n'eût pas souffert qu'on lui en dit du bien, il désirait qu'on ne lui en parlât ni en bien ni en mal, il voulait la rayer de sa mémoire, l'ensevelir au plus profond de ses oublis. C'est à quoi il travailla en voyageant à petites journées. Il se rendit à Lorient, de Lorient poussa jusqu'à Brest; il y arriva sans être guéri. Il pensait aux femmes qu'il avait aimées et dont il avait possédé plusieurs qui étaient dix fois plus belles que la sienne. Oui, mais Glaire était Claire, et elle ne ressemblait à personne.

ce Passe encore, se disait-il, si elle avait un génie

supérieur, quelque talent extraordinaire ou ces grâces de l'esprit qui suppléent à tout! Elle n'a que de la douceur et du bon sens, quand elle n'est pas folle. »

Oui, mais c'était elle, et il l'aimait : l'amour a-t-il jamais donné ses raisons? Et toujours il revoyait ce cabaret maudit où il s'était senti subitement amoureux jusque dans la moelle de ses os d'une bonne créature pour laquelle il pensait n'avoir que de l'amitié.

Ne pouvant oublier ni parvenir à cet état cle bienheureuse indifférence auquel il aspirait, il rebroussa chemin, retourna tout doucement sur ses pas, et soudain il se dit que son voyage lui aurait peut-être servi à quelque chose, il lui vint une espérance. Quand on a épuisé les voies de douceur, on mate les animaux par l'inquiétude; on réduit les tigres les plus féroces en les entourant d'une barrière de flammes ou en menant grand bruit autour d'eux. Claire n'était point une tigresse; il n'était pas besoin de moyens si violents pour la mater. Le comte était naturellement optimiste; il arriva à Ris-Orangis parfaitement convaincu qu'il allait trouver à l'Ermitage une femme qui, ayant passé plus de trois semaines dans la solitude, l'anxiété et le chagrin, sauterait à son cou en s'écriant : « Enfin, te voilà! » Il avait compté sans la duchesse; à l'Ermitage, comme jadis à Chernex, il trouva la case vide.

Ce ne fut pas de la colère qu'il ressentit. Pour la première fois de sa vie, cet homme, qui se vantait cle n'avoir jamais souffert par les autres, éprouva un véritable et sérieux chagrin. Il était disposé à croire que, si différentes qu'elles puissent paraître, douces

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ou vives, impétueuses ou complaisantes, les femmes se ressemblent toutes par un trait commun, que leur fond est la ruse, et il se figura que dès le jour de leur mariage Glaire s'était repentie, qu'elle s'était fait un plan de conduite, qu'elle avait voulu l'exaspérer par ses refus, par ses résistances, l'éloigner d'elle et se procurer ainsi un prétexte pour le quitter : il était tombé dans le piège. Quand son valet de chambre lui parla d'envoyer un exprès à madame la comtesse, il répondit que c'était inutile, qu'il allait écrire. Le cœur était atteint, mais ce fut l'orgueil qui tint la plume. Son billet était ainsi conçu :

« J'ai juré de ne jamais rien faire qui vous déplaise et de vous autoriser à faire tout ce qui vous plait. L'Ermitage était pour vous un triste séjour et vous aviez hâte d'aller retrouver auprès de Mme d'Annanches vos souvenirs et vos plaisirs d'autrefois. Ainsi soit-il! Si vous avez quelque souci de ce que peut penser le monde, dites que la maison où je vous avais logée était incommode ou humide, que votre santé y souffrait. Gela n'est pas vrai, je pense, mais je n'aurai garde de vous démentir. La vérité est qu'il y a entre nous de fâcheuses incompatibilités d'humeur, et que dans notre commun intérêt il est bon que nous soyons quelque temps sans nous voir. Vous connaissez notre contrat, vous savez où trouver de l'argent. Je vous souhaite, madame, tous les bonheurs que je ne peux pas vous donner. »

En lisant cette lettre, Mme de Louvaigue s'indigna; tant d'injustice la révoltait. Il lui sembla que son mari prenait à cœur de justifier certains soupçons qu'elle

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avait eus et les jugements sévères que la duchesse portait sur lui. Elle voulut répondre, composa laborieusement deux lettres. La première lui parut trop dure, la duchesse trouva la seconde trop douce et un peu molle. Ce fut pourtant la seconde qu'elle envoya. Elle ne reçut point de réponse.

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La villa de Brunoy où Mme de Louvaigue, après trois semaines de solitude et de réclusion, se ilatta quelque temps de recouvrer le bonheur, était charmante à voir comme à habiter. La maison, construite clans le goût italien, est d'un seul étage, que surmonte un élégant campanile. Les deux ailes qui accompagnent et prolongent le rez-de-chaussée sont couvertes en terrasses décorées de balustres, de consoles et de fleurons. De la véranda vitrée qui le borde dans toute sa longueur et où l'on accède par un perron d'un grand caractère, le regard embrasse un beau parc, en pente tantôt rapide, tantôt douce, escalier de verdure interrompu par des repos. Un ruisseau, encaissé dans des rochers, traversé çà et là par des passerelles, tombant de cascade en cascade, parcourt des pelouses ombragées de pins, de platanes et de saules pleureurs. Mme d'Armanches possédait une terre en Bourgogne, un château près de Toulouse ; elle n'y allait pas souvent. Sa villa de Brunoy, qu'elle avait bâtie à son idée en revenant de Borne, ornée à sa fantaisie et de ses

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mains, était son séjour préféré. Elle y trouvait la close de tranquillité, de recueillement, qui lui convenait; elle s'y appartenait un peu plus qu'à Paris, et Paris était tout près.

Mme de Louvaigue retrouva le duc comme elle l'avait laissé; on ne change pas en deux mois, et d'ailleurs il y a des temps d'arrêt dans les déchéances. Elle voyait, comme autrefois, ce vieil automate, au regard éteint, au sourire hlanc, aux jambes menues, tremblotantes, à la lèvre flasque, pendante et baveuse, trottiner en s'aidant de sa canne à pomme d'or le long d'une allée du parc, la seule où Ton pût marcher à plat. Il était suivi à quelques pas de distance par son domestique Baptiste, qui, attaché depuis vingt-cinq ans au service exclusif de sa personne, ne le quittait pas plus que son ombre, et à la promenade comme à table le surveillait comme une bonne surveille un enfant. On prétendait qu'il remontait chaque matin cette machine, dont lui seul avait la clef, qu'il eût suffi d'une distraction de Baptiste pour que le soir on trouvât le duc mort dans son lit. Heureusement Baptiste savait l'importance de ses fonctions et ne s'en laissait jamais distraire. Il était pour son maître une précieuse ressource, son aide-mémoire, son livre de notes, ses archives vivantes. Quand ils se promenaient ensemble, le duc se retournait par intervalles, l'appelait du doigt et, frappant sur sa tabatière, lui disait : ce Baptiste, quel quartier de la lune avons-nous?... Baptiste, en quelle année et quel mois avais-je acheté ma jument noire ? » Ou encore : « Baptiste, comment se nommait le second académicien ? »

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« De qui monsieur le duc veut-il parler ?

— Eh ! tu le sais bien, du second académicien qui m'a donné sa voix. »

Il n'avait pas oublié que deux hommes d'honneur, esclaves de leur parole et fort obligeants, avaient voté pour lui, et s'il cherchait quelquefois leur nom, leurs visages étaient demeurés gravés dans ses yeux pâles : il y a un certain genre de bienfaits qu'on n'oublie jamais.

Les jours de pluie, il passait ses après-midi assis dans un fauteuil, près de sa fenêtre, regardant ses gens traverser la cour, tâchant de deviner où ils allaient, ou s'amusant avec un ouistiti auquel il était tendrement attaché et qu'il pervertissait par ses gâteries. De sa place il apercevait le cadran d'une horloge, et il s'assurait que sa montre marchait bien. A quoi bon? que sert-il de compter des heures vides? Il ne descendait guère au salon que pour faire d'interminables patiences. Mais y trouvait-il du monde, il faisait fête à tout venant avec l'exacte et exquise courtoisie d'un vieux gentilhomme, à qui la politesse est plus chère que la vie, et sans sa perruque noire il eût paru vénérable. Après ce grand effort il avait de longues torpeurs : on avait beau frapper, sonner, il n'y avait plus personne, et on avait envie de lui demander s'il vivait encore. Il vivait pourtant, témoin l'émotion qu'il ressentait en époussetant ses médailles et je ne sais quoi d'effrayant qui se passait clans ses yeux quand d'aventure la duchesse se penchait sur lui pour lui parler.

Le retour imprévu de Mme de Louvaigue ne parut

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lui faire aucune impression ; il ne manifesta aucun étonnement en la voyant se réinstaller dans la villa, il n'eut pas l'idée de lui en demander le pourquoi. Il se contenta de s'informer si M. de Louvaigue se portait bien, en ajoutant :

ce Quand vous lui écrirez, chère madame, présentezlui mes compliments affectueux.

— C'était bien le témoin, pensa-t-elle, qu'il fallait à un si triste mariage. »

Elle avait un fonds d'affection pour le vieil invalide, qui lui faisait l'effet d'un lézard estropié et engourdi, se délectant encore à prendre des bains de soleil. En revanche, elle ne se sentait aucune sympathie pour un autre personnage qu'on voyait presque tous les jours àBrunoy, bien qu'il habitât Paris, et qui s'occupait de la comtesse de Louvaigue beaucoup plus que le duc d'Armanches.

Court sur jambes, mais bien pris dans sa petite taille, assez joli garçon, quoiqu'un peu blondasse, élégant de manières, quoiqu'il les gâtât par un peu d'afféterie mêlée à quelque impertinence, M. Philibert Marivet était un de ces hommes qui, faute d'avoir assez de personnalité pour se créer une vie propre, s'en font une de reflet, et qui, n'ayant pas assez de substance pour se suffire à eux-mêmes, mettent leur gloire à devenir un rouage important dans l'existence de leur prochain. Une marraine bienfaisante lui avait laissé un héritage assez considérable pour qu'il pût vivre sans rien faire, et ce jeune homme très actif n'avait jamais rien fait pour son compte, mais du matin au soir il s'employait au service des intérêts ou

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des fantaisies d'autrui. Il avait le goût de se remuer, de courir, de tracasser. Les gens qui ne l'aimaient pas le traitaient brutalement d'engagé volontaire de la domesticité. Ce n'était pas un jugement, c'était une injure. M. Marivet appartenait à l'aimable tribu des complaisants ; la complaisance était sa profession, sa partie, et il faisait son métier avec un parfait désintéressement. Il était le plus officieux, le plus serviable, le plus industrieux, le plus empressé des commissionnaires, et tout ce que lui rapportaient ses vertus était le plaisir de se savoir indispensable au bonheur de la patronne qu'il s'était donnée de son plein gré. Quand la duchesse lui disait : « Marivet, ramassez mon éventail ! Marivet, allez me chercher mes gants ! Marivet, faites avancer la voiture! » Philibert s'exécutait aussitôt, mais sa bonne grâce sauvait tout, et son sourire disait : « Donnant, donnant ; je me rattraperai ». Avoir le droit d'être familier avec une très belle femme qui était duchesse, M. Marivet n'en demandait pas davantage, cette récompense payait ses peines.

Tartufe aimait à tâter les étoffes moelleuses d'Elmire, mais Tartufe avait des arrière-pensées; M. Marivet n'en avait point, et quand il maniait, froissait entre ses ongles une dentelle, une guipure, le volant d'une manche, Elmire n'avait pas besoin de lui dire : <( Laissez, je suis fort chatouilleuse y>. Souvent aussi, s'emparant d'une belle main qui s'abandonnait, il en étudiait le dedans et lui disait sa bonne aventure, ou, la retournant, il observait de près, de très près un petit réseau de veines bleues, de longs doigts effilés et

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en forme de fuseau, dont il analysait les grâces avec l'attention bienheureuse des myopes, et avant de leur rendre leur liberté, les allongeant sur son genou, il les tapotait doucement. On le laissait faire. M. Marivet était un philosophe, il ne rêvait pas les joies impossibles, et il savait que c'est assez d'une imprudence et de s'oublier une seconde pour perdre à jamais des privilèges péniblement acquis. Il préférait les bonheurs tempérés qu'on s'assure pour la vie aux paradis où l'on ne passe qu'un jour. Le cœur a sa médiocrité dorée, et M. Marivet pratiquait mieux que personne la sagesse du désir.

La duchesse l'employait à beaucoup d'autres choses qu'à lui rapporter ses gants, à caresser ses dentelles ou à patiner sa main. Avait-elle un bijou à faire raccommoder, des reproches à adresser à ses fournisseurs ou à sa modiste, des ordres à transmettre à ses banquiers^ quelque affaire à traiter avec son notaire ou quelque chose d'introuvable à trouver, elle en chargeait M. Marivet, et elle pouvait s'en remettre à lui : son industrie égalant son zèle, il trouvait l'introuvable comme il faisait l'impossible. Il avait d'autres attributions plus importantes encore. La duchesse avait fait de lui le courtier de sa gloire. Quand elle avait exposé quelque part une de ses plus fines aquarelles, un de ses éventails miraculeux, c'était M. Marivet qui annonçait l'événement aux quatre coins de Paris, et c'était lui aussi qui courait les bureaux de rédaction. Le lendemain, il apportait en triomphe, à Brunoy, deux ou trois journaux où Mme d'Armanches avait la joie de lire quelque entre-

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filet savoureux pour son amour-propre. Elle savait qui l'avait écrit ou qui l'avait payé ; elle s'arrangeait pour l'oublier : notre vanité est la plus crédule de toutes nos passions, sans en excepter l'amour.

S'étonnera-t-on après cela qu'elle eût pour cet homme précieux autant d'estime que de bienveillance et qu'elle lui accordât de petites faveurs très menues, auxquelles il attachait beaucoup de prix, et qui n'étaient pour elle que de la balayure ou du billon? Quand elle avait eu la douleur de perdre Mlle "Vionnaz, sa seule consolation fut de se dire :

ce Dieu soit loué, personne ne me prendra mon Marivet. »

Grâce aux nombreux services qu'il rendait et que seul il pouvait rendre, il se trouvait comme chez lui dans l'hôtel de l'avenue d'Iéna et dans la villa de Brunoy. Il en était le principal accessoire, et dans la chambre comme dans l'antichambre il avait ses coudées franches et son franc-parler. Familier avec la duchesse, il se mettait à l'aise avec toutes les personnes qui l'approchaient; quand on traite le bon Dieu sans façons, on n'est pas tenu de se gêner beaucoup pour ses saints. Les saints s'en plaignaient quelquefois, mais Dieu ne les écoutait pas. Au surplus, M. Marivet n'abusait pas de ses avantages, ne poussait rien à l'extrême. B avait trop d'esprit de société, trop de savoir-vivre pour se rendre insupportable, et s'il avait du goût pour les niches, pour les petites méchancetés, les noirceurs lui répugnaient. Comme il possédait le don d'ubiquité et que, très répandu, il traversait pendant l'hiver deux ou

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trois salons chaque soir, il était plein de nouvelles, d'anecdotes. Il y en avait dans le nombre de fort salées, qu'il ne racontait jamais que tête à tête à quelque ingénue qui lui tombait sous la main. Sa joie était de l'effaroucher, de la scandaliser. Son monocle dans l'œil droit, il lui narrait son histoire avec tant de bonhomie et dans un style si enveloppé, si obscur, si sibyllin, qu'elle demandait des explications. C'est là que l'attendait M. Marivet. Il expliquait, mais en gazant, jusqu'à ce que l'innocente, ne comprenant pas, mais croyant comprendre, laissât échapper quelque réflexion candide, dont il riait à gorge déployée, ou que, désireuse de s'éclaircir tout à fait, elle le pressât de questions. Alors il lâchait le mot, et, la voyant rougir jusqu'au blanc des yeux, il s'écriait :

« Je ne voulais pas le dire, vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous. »

C'est ainsi que sa malice semait sa conversation de pétards, que l'innocence faisait partir.

Il avait voulu jadis se donner ce divertissement avec Mlle "Vionnaz, qui s'était laissé prendre au piège ; mais elle était de ces innocentes qu'on n'attrape pas deux fois. Dès lors elle entra en défiance^ se tint sur ses gardes ; elle écoutait d'un air très grave les anecdotes de M. Marivet, et on l'eût tuée plutôt que lui faire demander des éclaircissements. M. Marivet se montrait fort empressé pour une personne dont il savait que la duchesse faisait un cas infini ; dans le fond, il la trouvait insipide, médiocrement amusante. Quand il la vit revenir dans la villa

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après deux mois de mariage, sa curiosité fut vivement excitée. Mme d'Armanches lui expliqua que le château de Ghamprosay ne serait habitable que dans six mois, que, la maison où l'on s'était provisoirement installé étant incommode et même insalubre, on avait dû, bien à regret, se séparer pour quelque temps. Il n'était pas de ces hommes qui croient facilement. Fort intrigué, il s'occupa de tirer au clair cette aventure, et la comtesse de Louvaigue lui parut beaucoup plus intéressante que Mlle Vionnaz. A plusieurs reprises il essaya de la faire parler; il jetait adroitement la sonde ou racontait des histoires de séparations et de divorces. Mme de Louvaigue le regardait avec des yeux sévères, et il s'humiliait comme une chatte qui a tâté de la crème et qu'on fouette : sa gourmandise est la plus forte, elle récidivera demain.

Glaire avait retrouvé dans la villa tout ce qu'elle y avait laissé; et pourtant cette maison où naguère elle se laissait vivre avec autant de plaisir qu'on peut en avoir à nager dans l'eau tiède d'une rivière chauffée par le soleil, lui paraissait changée; ce n'était plus le séjour de la parfaite félicité. Pendant les premières semaines elle se sentit renaître au bonheur et fut toute à la joie de posséder de nouveau sa chère duchesse, plus affectueuse, plus caressante que jamais, auprès de laquelle elle avait repris ses fonctions, ses occupations d'autrefois. Durant des demi-journées elle avait l'œil gai, le pas léger, toute sa liberté d'esprit , elle s'imaginait recommencer sa vie. Puis subitement elle s'apercevait que

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rien ne recommence, elle était prise d'une mélancolie secrète, d'un vague ennui. Elle songeait au mois délicieux qu'elle avait passé à l'Ermitage avec un homme qui, dans ses bonnes heures, était le plus aimable des compagnons, et il lui semblait que d'homme à femme ce genre de camaraderie a une saveur particulière et piquante, qui manque à l'amitié idéale. Plus souvent elle se reprochait d'avoir déserté son poste; elle craignait d'avoir mis les torts de son côté; il lui venait des scrupules, des inquiétudes de conscience, et, la voyant soucieuse, Mme d'Armanches se disait : ce Elle pense à lui ».

Un matin qu'elles étaient dans l'atelier, l'une posant des glacis sur le front et les joues de sa Cigale, l'autre lisant à haute voix un roman nouveau, sans trop savoir ce qu'elle lisait, la lectrice posa tout à coup son livre sur la table et dit :

« Cécile, il faut que tu me rendes un service.

— Ordonne, ta servante écoute.

— Je n'ai pas besoin de te dire si je suis heureuse auprès de toi. Pourquoi donc ai-je des moments de trouble et de tristesse?

— Tu regrettes cet aimable homme? lui demanda Mme d'Armanches, en jetant sur elle un regard oblique.

— . Que puis-je regretter quand je te vois? Non, je n'ai pas de regrets, j'ai des remords.

— Il n'y a que l'innocence pour en avoir.

— Assurément il s'est très mal conduit avec moi ; mais sa lettre prouve qu'il a été surpris et irrité de ne plus me trouver à l'Ermitage. Libre aux hommes

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de s'en aller, les femmes doivent rester dans leur maison, fût- elle un lieu de pénitence.

— Veux-tu que je te dise toute ma pensée? répliqua la duchesse. M. de Louvaigue a plus de profondeur dans ses desseins que tu ne le supposes, et il s'entend fort bien à machiner de petites ruses. Il te reproche ton départ. En restant près de quatre semaines loin de toi sans te donner de ses nouvelles, il a voulu te faire croire qu'il ne reviendrait jamais et te décider à partir. Je ne sais quel usage il compte faire de sa liberté; ce que je crois savoir, c'est que tu le gênerais beaucoup si tu retournais dès maintenant auprès de lui. Je t'ai promis de m'entremettre pour arranger cette affaire en temps et lieu. Je ne doute pas que le pécheur ne vienne promptement à résipiscence, qu'il n'efface son péché par son repentir ; mais ton rôle est de voir venir et d'attendre. S'il est bon de savoir pardonner, on risque de tout gâter par un excès d'empressement . Le patient , comme a dit le sage, vaut mieux que le fort, et la patience est la vertu des femmes. C'est pour cela qu'elles ont toujours le dernier mot. »

Gela dit, elle se remit à peindre, et Mme de Louvaigue rouvrit son livre, dont elle lut de sa voix limpide cinq ou six pages. Puis, le posant de nouveau :

ce Duchesse, dit-elle, je voudrais m'assurer, pour l'acquit de ma conscience, qu'il est tel que tu le prétends, qu'il n'a ni remords, ni chagrin. Je t'en prie, va le trouver, va lui dire....

— Quoi? » demanda la duchesse en la regardant les yeux dans les yeux*

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Et comme Mme de Louvaigue, embarrassée, se taisait :

« Il faut qu'un ambassadeur ait des instructions précises. Je lui dirai tout ce que tu voudras, mais sois d'abord au clair avec toi-même. As-tu formé l'héroïque projet de te rendre sans conditions?

— Après ce qui s'est passé ! s'écria Mme de Louvaigue. M'en crois-tu capable? Mais s'il se repentait de sa lettre, si sa solitude lui pesait, s'il me regrettait un peu, tu lui dirais que je suis prête à reprendre avec lui la vie commune.

— La vie commune telle que tu l'entends? riposta la duchesse avec un sourire d'incrédulité. Ma chère petite, je doute qu'il s'en soucie. »

Claire rêva quelques instants.

ce Tu as raison, répondit-elle. Non, ne lui propose rien, et fais-lui croire que tu viens le trouver spontanément, sans m'avoir consultée, à mon insu, que, me voyant soucieuse, perplexe, chagrine, tu as voulu t'assurer si un rapprochement serait impossible. Nous verrons ce qu'il dira. Que sait-on? son cœur parlera peut-être, et alors nous aviserons.

■ — Aujourd'hui même, repartit Mme d'Armanches, j'irai chercher dans son désert cet homme léger, et, s'il est prenable, je le prendrai. Hélas! je crains de le connaître mieux que toi. »

Elle tint parole, et, dans le courant de l'après-midi, elle se présentait à l'Ermitage. Le comte la vit descendre de voiture, il se précipita au-devant d'elle. L'homme léger l'étonna par son teint brouillé, par son regard à la fois sauvage et honteux : il ressem-

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blait en ce moment à l'un de ces taureaux auxquels les Espagnols reprochent d'avoir une âme ténébreuse, des mouvements gauches et incertains, l'air obscur. A peine la barrière s'est- elle ouverte, ils s'élancent d'un bond dans l'arène, et soudain, sans qu'on puisse deviner leurs intentions, ils demeurent immobiles, comme fichés en terre, ou la tête baissée, ils grattent le sable du pied, le flairent de leurs naseaux fumants. Ils ont lancé aux chevaux des picadors un coup d'œil furtif et sournois, ou ils affectent de ne pas les voir; peut-être vont-ils foncer sur eux et leur fouiller les entrailles; peut-être, avant de frapper, feront-ils plus d'une fois le tour de la place, comme s'ils cherchaient leur volonté. Ils ont compris qu'ils servaient aux plaisirs des hommes, que leur agonie serait un spectacle; ils méprisent cette foule qui les contemple, les admire, les acclame ou les insulte. Ils regrettent le pâturage qu'ils ont quitté, la génisse blanche qu'ils aimaient, et une sombre tristesse, répandue dans leur sang, amollit leur courage et engourdit leur colère.

Le comte ressentait-il plus de colère ou plus de chagrin? La duchesse n'avait pas de balance pour peser les doses. Mais elle s'avisa sur-le-champ qu'il se trouvait dans un état d'esprit où elle ne l'avait jamais vu. Elle arrivait disposée à le railler, à se moquer de lui, à le harceler comme le banderillero pique le taureau de ses dards. Elle sentit qu'il suffirait d'un mot imprudent pour le faire sortir des gonds, que, pour peu qu'on le poussât, il éclaterait. Elle se composa aussitôt un visage de circonstance;

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enjl'abordant, elle avait l'air attendri et le sourire

onctueux d'une sœur grise.

A peine l'eut-il introduite dans son salon :

« Ennemie ou amie? s'écria-t-il en la regardant

de travers .

— Ennemie de qui? répondit-elle avec un accent d'une exquise mansuétude. Je suis, mon cher comte, la meilleure amie de votre femme; mais je n'entends point me brouiller avec son mari. Je suis très affligée, croyez-le bien, de tout ce qui s'est passé, et je serais heureuse de pouvoir travailler à un rapprochement qui me paraît désirable à tous égards.

— C'est pourtant vous, madame, qui l'avez emmenée , et en attendant de nous rapprocher , vous nous avez séparés.

— Que dites-vous là? Jamais accusation ne fut plus injuste. Un matin j'arrive ici, croyant vous trouver tous les deux. Je la trouve seule et en larmes, mortellement triste. Soyez de bonne foi, je vous prie; représentez-vous sa situation. Vous savez comment elle a vécu jusqu'au jour de son mariage, de quels soins elle était entourée, tout ce qu'elle recevait en échange de tout ce qu'elle donnait. Et tout à coup l'abandon, le délaissement, la solitude au milieu des bois! D'autres en seraient devenues folles. Convenez que votre étrange obstination à la laisser sans nouvelles était bien propre....

— J'en conviens, interrompit-il brusquement. Je conviens toujours de mes torts.

— Elle s'est jetée dans mes bras en me disant : « Si je reste plus longtemps ici, j'en mourrai. » Met-

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tez-vous à ma place : pouvais-je lui refuser l'hospitalité qu'elle me demandait? »

Il réfléchit un instant; il n'avait rien à répondre.

ce Soit! reprit-il. M'apportez-vous des propositions.

— Aucune, mon cher comte. J'étais allée faire une visite à Draveil, et comme j'étais certaine que vous vous en preniez à moi du départ de Claire, j'ai pensé que je vous devais, sinon des excuses, du moins des explications, j'ai fait un détour pour vous les donner. Glaire ne sait point que je suis ici. Et quand elle le saurait , de quel message aurait-elle pu me charger? Je vous le dis en toute franchise : vous vous êtes très mal conduit.

— Ah! madame, si j'ai des torts, n'oubliez pas que j'avais des griefs.

— Je suis au fait, Claire n'a pas de secrets pour moi. Les femmes devraient se marier toutes à seize ans, quand elles ont encore la flexibilité d'humeur et les ignorances de la première jeunesse. Une innocente fait, les yeux fermés, le grand saut dans Tinconnu. A l'âge de Claire on a acquis cette demiscience qu'accompagnent les épouvantes, et quand on a comme elle l'imagination la plus chaste, une imagination de séraphin, l'épouvante se change en horreur. Elle eu reviendra difficilement; elle croirait en se donnant se perdre et s'avilir.

— Fort bien, madame; n'en parlons plus. Je ne veux l'avilissement de personne. Pourquoi donc l'aije épousée? Où avais-je l'esprit? Qu'allais-je faire dans cette galère? Mais, encore un coup, n'en parlons plue.

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— Et de quoi voulez-vous que nous parlions? lui dit-elle avec un lumineux sourire, qui n'était plus celui d'une sœur grise.

— De tout ce qu'il vous plaira. »

Elle montra du doigt un beau lavis pendu à la muraille, et lui demanda si c'était le plan de son château. Il décrocha le lavis pour le lui apporter et lui expliqua en détail toute sa bâtisse, la promena de la cave au grenier , de l'office aux mansardes. Pendant un bon quart d'heure on aurait pu croire qu'il avait oublié son chagrin, jusqu'à ce que tout à coup :

« Duchesse, s'écria-t-il, vous allez vous moquer de moi, mais je veux me confesser à vous. On m'a souvent rendu la justice que je ne manquais pas de ressort ni de philosophie, que je prenais les peines de la vie comme il les faut prendre, que je savais me battre contre mes chagrins. Je ne me reconnais plus. Depuis trois semaines que je suis de retour dans cette triste maison, je m'ennuie à mourir. Je m'efforce de m'occuper, de me distraire, de me secouer, je n'y réussis pas. Je suis la proie d'une idée fixe; je la chasse, elle revient, et, non contente de me tenir compagnie tout le jour, elle me réveille dans la nuit. Non, je ne me reconnais plus, il faut qu'on ait jeté un sort sur moi. Il y a des femmes beaucoup plus belles, il n'en est pas de si attachantes, et rien n'égale le charme de vivre auprès d'elle. Quand je regarde travailler mes maçons, je me dis : « Comme ils m'amuseraient si elle était là, « assise à mes côtés sur une poutre branlante et au

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(( milieu des plâtras! » Quand j'ai composé à la sueur de mon front quelque méchant article pour mon méchant journal, je pense que je le trouverais charruant si elle me le lisait de sa voix de cristal. Vous le savez comme moi, personne n'a tant de douceur dans l'âme et dans les yeux, et cette douceur se répand sur tout ce qu'elle fait, sur tout ce qu'on fait avec elle. Je suis un franc imbécile. Vous m'avez dit un jour que je ne connaîtrais jamais la divine bêtise; je la connais, je suis bête, tout à fait bête, il n'est pas de cloporte qui le soit plus que moi. Duchesse, moquez-vous de ce pauvre homme, mais soyez bonne et rendez-moi ma femme; j'ai la bouche sèche et amère, j'ai besoin de me désaltérer, de me rafraîchir, et ses grâces sont une poire fondante. Elle m'appartient, puisque je l'ai épousée et que nous n'avons pas encore divorcé. Oui, pour l'amour de Dieu, rendez-la-moi. Aucune lâcheté ne me coûtera pour la ravoir. Je jure, s'il le faut, de respecter à jamais ses ridicules chimères, les sots scrupules de sa chaste imagination. Je jurerai tout ce qu'on voudra, et s'il lui faut de l'écriture pour m'en croire, j'écrirai, et je signerai de toutes les lettres de mon nom.

— Est-ce la proposition, demanda-t-elle, que vous me chargez de lui rapporter?

— Oui, madame, mais sous la condition que voici : je n'entends reprendre ma femme que si elle revient de son plein gré et non par esprit de devoir, mais par goût; autrement, j'aime mieux rester seul avec mon ennui. Si , sa colère étant tombée, elle me

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regrette un peu, ne fût-ce qu'à de rares intervalles, si, quelque plaisir qu'elle ait à se retrouver auprès de vous, elle est inquiète, triste ou seulement pensive l'espace de dix minutes chaque jour, madame, renvoyez-la-moi dès ce soir. »

La duchesse demeura silencieuse, et M. de Louvaigue parut consterné.

ce Votre silence, dit-il, est une réponse.

— Je voudrais qu'elle fût conforme à votre désir, répliqua- t-elle. Mais j'estime qu'en de pareilles circonstances la parfaite sincérité est le premier des devoirs. Vous pouvez être certain que Claire ne vous en veut pas, qu'elle n'a dans le cœur aucune animosité, aucune aigreur à votre endroit. C'est une nature si noble, si bonne et si généreuse! Comptez aussi qu'elle sera toujours absolument correcte clans sa conduite. Mais, s'il faut tout vous dire, désormais vous lui faites peur. Depuis son retour à Brunoy elle a un air de délivrance, la figure d'une personne qui respire à Taise. Si elle revenait ici, elle s'appliquerait à vous cacher son inquiétude, vous la liriez clans son regard. Je vous afflige bien malgré moi, je vous dois la vérité. Au surplus, les hommes sont changeants , il est permis aux femmes de l'être. Qu'il soit convenu entre nous que, si je vois les yeux d'or se changer en yeux de plomb, je m'empresserai de vous avertir.

— Je vous remercie, répondit-il d'un ton d'amertume. Il me restait une illusion, et les illusions font faire et dire des sottises. Puisque ma femme est gaie, à la bonne heure, gardez-la. »

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Mme d'Armanches quitta l'Ermitage toute bouillante de colère. Elle se disait : « 11 n'y a pas à en douter, il est amoureux de sa femme, et il a eu l'audace de me le dire. J'étais là, devant lui, il ne me voyait seulement pas, et il ne m'a parlé que d'elle. Il ne se souvient plus qu'il y a quelques mois à peine, il suffisait d'un de mes sourires pour le rendre fou tout un jour. »

Elle était indignée comme le serait une étoile de première grandeur éclipsée dans le cœur d'un berger par un de ces feux de joie qu'on allume à la Saint- Jean sur les montagnes. Il n'est permis de les prendre pour des astres que quand le ciel est couvert et noir. Mais s'il vient à s'ouvrir , si l'étoile apparaît dans sa splendeur, scintillante comme une goutte de rosée et glorieuse comme un diamant qui est un monde, si, saisie d'un vague désir de quitter son éther, elle semble vouloir habiter quelque temps parmi les hommes, l'erreur du pâtre est inexcusable. La duchesse se jura de séparer à jamais ces deux êtres, qui l'outrageaient l'un et l'autre par leur infidélité.

En arrivant aux Bosserons, elle aperçut Mme de Louvaigue, qui, dans son impatience d'avoir des nouvelles, s'était portée à sa rencontre. Dès qu'elle l'eut prise dans sa voiture :

ce Mon ange, dit-elle en secouant tristement la tête, il n'y a pour le moment rien à faire de cet homme. Il ne se repent de rien, il ne regrette rien, il se trouve heureux clans sa solitude. J'ai tâché de lui faire entendre, tout en respectant ta dignité, que

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tu avais des heures de tristesse; il m'écoutait avec un mauvais sourire. Bref, je cherchais un cœur, je n'ai trouvé qu'un orgueil. Ne prends pas cette mine longue, ma chérie. Nous saurons mater cet orgueil intraitable. Je me suis promis de vous rendre l'un à l'autre, je n'en aurai pas le démenti. »

En traversant la forêt, Mme d'Armanches avait fait beaucoup de réflexions et arrêté un plan. L'année précédente, comme on sait, elle s'était proposé de donner dans son parc une garden-party , une fête de jour, et d'offrir à ses invités, pour plat de résistance, Annette et Lubin, opéra-comique de Favart en un acte et à quatre personnages, qu'elle entendait représenter en plein air, dans un» décor de verdure naturelle, nouveauté qui lui plaisait. Les deux principaux rôles devaient être chantés par elle-même et par Mlle Vionnaz. M. Marivet , belle voix de baryton, avait pris le rôle du bailli, et le comte de Boutron avait accepté à son corps défendant celui du seigneur, dont on supprima les ariettes. Quoi qu'elle lui demandât , ce vieil ami de la duchesse trouvait ses propositions extravagantes et la traitait de folle; après quoi, victime d'une fantaisie qu'il condamnait hautement, il cédait à son sort : il était le type de l'obéissance qui proteste.

On avait remanié le texte par endroits, en l'abré-*

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géant. Un jeune compositeur de grand mérite, que Mme d'Armanches avait secouru dans ses détresses, aidé à se produire, et qui partant lui avait l'obligation du brillant succès qu'il venait de remporter à l'Opéra-Gomique, s'était chargé de refondre, d'orchestrer la partition, sans trop s'écarter du style et de l'esprit du temps. Il s'était acquitté à ravir de son délicat travail; cette vieille musique rajeunie était devenue savante en restant naïve; elle faisait penser à Lancret et quelquefois à Watteau. Les costumes étaient prêts; la pièce était sue, montée, on l'avait répétée vingt fois. Mais, Mlle Yionnaz s'étant laissée tomber dans un escalier, la duchesse avait dû renoncer à son projet.

« Je le reprends, s'était-elle dit en revenant de l'Ermitage. Je donnerai ma fête dans quinze jours d'ici, vers la mi-août. »

Le soir même, elle communiqua son idée à Mme de Louvaigue.

« Nous savions si bien nos rôles, paroles et chant, que nous aurons bientôt fait de les rapprendre; ce sera l'affaire de deux semaines. Dès demain je mettrai M. Marivet en campagne, il ira retenir nos violons. J'entends que tout aille à merveille, que nous ayons un grand, un prodigieux succès. Il y aura parmi nos invités quelques connaisseurs, pour qui nous jouerons, et beaucoup de badauds, qui nous admireront de confiance. L'admiration des imbéciles a son prix.

— Ton idée me paraît excellente, répondit Glaire, qui était toujours Pamie des plaisirs des autres. Qui

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me remplacera? Trouve bien vite quelqu'un, je me chargerai de lui enseigner son rôle!

— Te remplacer! s'écria la duchesse. C'est tout simplement impossible. Tu avais eu quelque peine à devenir une Annette vraisemblable, à la fois ingénue, coquette, quelque peu délurée et tout à fait dix-huitième siècle. Tu es si peu comédienne, mon ange! Mais ce que tu as appris difficilement, tu le sais comme personne. C'est ton caractère. Oh! sans toi, point de représentation ! Je courrais Paris et la banlieue sans y trouver une Annette, et point d'Annette, point de Lubin.

— Impossible! s'écria à son tour Mme de Louvaigue. Duchesse, y pensez-vous? »

Elle y pensait fort bien, et elle entreprit de la raisonner.

« Prends-y garde, ma chère, lui dit-elle, nos amis commencent à gloser. Tu tiens beaucoup à ce qu'on ne te croie pas brouillée avec ton mari, à ce qu'on admette comme parole d'Évangile l'invention de la maison incommode et insalubre. Le moyen d'y croire quand on te voit soucieuse et triste! Ma mère me disait l'autre jour : « Je ne donne pas dans cette his- « toire, ton amie a la figure d'une femme séparée ». Je t'en conjure, ma mignonne, prends sur toi, tu aurais tort de t'enfoncer dans ta tristesse d'un jour. Toutes les femmes éprouvent de fâcheux accidents, c'est le sort commun; mais celles qui se laissent condamner sans en appeler passent pour des êtres insignifiants et sans courage, qui méritent leurs disgrâces. Il ne faut jamais faire de son chagrin Ten-

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210 UNE GAGEUBE.

seigne de sa maison. Le malheur est le pire des métiers; le monde traite les malheureux de profession comme la charité les mendiants de grands chemins; on leur fait l'aumône d'un peu de pitié, mais à cette pitié se mêle un peu de mépris. Ceci n'est rien. Que nous importent les propos du monde! C'est à ton bonheur, à ton avenir que je pense, et je compte envoyer une carte d'invitation à M. de Louvaigue.

— Quoi! tu veux que je joue la comédie devant lui!

— C'est ma volonté bien arrêtée.

— Heureusement, dit-elle, il ne viendra pas.

— Il viendra, prouvant à tous ceux qui le verront ici que vous n'êtes pas brouillés, et les gloseurs, y compris ma mère, seront confondus. Il viendra, te dis-je; on est très indifférent, mais on est curieux. Je n'aurai garde de le prévenir que tu joues le rôle d'Annette; mais il voudra voir comment tu joues celui d'une femme abandonnée, et il aura le chagrin de découvrir que tu as toute ta voix et un rare talent de jeune première, que tu plais beaucoup, que les badauds t'admirent. Rien n'est plus propre à ramener un infidèle, à dégeler un indifférent. Crois-en ma vieille expérience, les hommes ne prennent au sérieux que les femmes qui les paient en leur monnaie. Il affecte de ne point te regretter; qu'il ait la mortification de croire que tu te passes aisément de lui! Si après la représentation, comme il n'y manquera pas, il fend la foule pour te féliciter, tu recevras, son compliment d'un air gracieux et dégagé,

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en évitant de lui accorder dès ce jour la faveur d'un tête-à-tête; c'est une grâce qu'il ne tardera pas à implorer humblement. Il aura beau faire, nous l'obligerons à parlementer, et place qui parlemente est à moitié rendue. »

Ce discours fit impression sur Mme de Louvaigue. Les raisons que lui donnait la duchesse avaient du poids; mais ce qu'on lui demandait était au-dessus de son courage.

ce Je suis incapable d'un si grand effort, réponditelle. Et puis me donner en spectacle dans ma situation douteuse! Vraiment, ce serait peu convenable.

— Remarque, ma bonne Claire, que notre opéra est d'une parfaite convenance. C'est moi qui suis ton amoureux, ton Lubin. C'est moi qui t'embrasse, personne autre ne s'en mêle; c'est moi qui, t'enlevant ta tasse des mains, te dis :

Ne bois pas tout, que je boive après Loi.

ce A la vérité, M. le bailli te fait des déclarations; mais tu le reçois fort mal, et quand il s'écrie : ce Annette, je vous aime bien! » tu le remets à sa place et tu lui ripostes :

Oh! vous avez l'âme trop bonne, Car, moi, je ne vous aime pas. »

Mme de Louvaigue, ébranlée, mais non convaincue, demanda vingt-quatre heures pour réfléchir. Le lendemain soir, elle était résolue à ne pas jouer; mais la duchesse fut si mortifiée de son refus, que deux heures plus tard elle se résignait, se laissait

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arracher une promesse dont elle ne chercha plus à se dégager.

ce Cécile veut mon bien, se disait-elle, et au zèle elle joint cette triste sagesse que donne la connaissance des hommes. Elle a poussé plus loin que moi la science du monde, du cœur et de la vie, je ne me suis jamais repentie d'avoir suivi ses conseils. »

Ce qu'elle ne disait pas, c'est que la duchesse et Favart lui offraient une occasion de revoir M. de Louvaigue, et qu'après avoir un peu tergiversé, elle la saisissait aux cheveux. Mme d'Armanches mit en campagne son obligeant et infatigable Marivet. Il se remua tant, qu'elle put bientôt fixer son jour, lancer ses invitations. La seule chose qu'il ne put garantir, c'est qu'il ferait beau ce jour -là, et quand le temps est à la pluie, les représentations en plein air sont fort compromises. Mais la duchesse répondait de tout : son empire s'étendait jusque dans le domaine des brouillards et des vents.

Comme toutes les pastorales poudrées et fardées du siècle dernier, la pièce de Favart a son grain de vraie poésie et renferme assez de sous-entendus pour ne point paraître fade aux gens blasés. Accompagnée d'une musique charmante, jouée et chantée par deux femmes dont l'une était une comédienne accomplie et une irréprochable cantatrice, dont l'autre mêlait à toutes choses, comme l'avait dit M. de Louvaigue, la douceur de son âme et de ses yeux, cette pièce devait aller aux nues. Deux enfants, restés l'un et l'autre orphelins, s'aiment d'une amitié tendre, qui est de l'amour et ne le sait pas : elle en a les

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vivacités, les gestes, la chaleur latente, les secrets désirs et les fièvres. Dans leur innocence, ils ont construit de leurs mains une hutte de feuillage, où ils se promettent de passer leur vie, au milieu des roses et des oiseaux, car, les féeries du cœur s'en mêlant, les roses sont toujours fraîches et les oiseaux chantent en toute saison.

Leur beau rêve est troublé par un bailli sentimental et colère, qui a juré de prendre Annette à Lubin. Pour les séparer, il crie au scandale, il invoque la morale outragée. Ils ont réponse à tout. Quand il dit à Annette qu'il n'y a que les filles dévergondées qui écoutent les garçons, elle réplique que Lubin est son cousin et qu'un cousin n'est pas un garçon. Quand il représente à Lubin qu'il n'est pas permis de s'aimer sans que les lois et les notaires aient passé par là, Lubin répond que les oiseaux n'ont pas de lois et que pourtant ils se marient. Le malfaisant bailli ne raisonne plus, il jure, il menace. Il annonce à ces hardis petits coquins que leur amoureuse et criminelle amitié attirera sur tout le canton la vengeance divine, que la foudre consumera les granges, que la grêle ravagera les champs, que les moutons seront mangés par les loups et que l'univers les accusera de ses malheurs. « Je tremble dès que tu m'approches, s'écrie Annette épouvantée; je t'ai cru mon ami, tu n'es que mon amant.... Mais oui-da, comment peut-on trouver du mal à ça? » Le seigneur de l'endroit, pris pour arbitre, la fait comparaître, la trouve fort à son goût, commande à ses gens de l'enfermer dans son château. Lubin, ivre de fureur,

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court l'y chercher, l'en ramène en jouant du bâton à deux bouts. Puis, confus de son audace, il tombe aux pieds du seigneur, implore sa clémence, et le bonhomme, s'attendrissant, les marie à la barbe du bailli déconfit.

Il y eut des tiraillements dans les répétitions. Glaire s'était réservé le droit de coupure, et, avec l'assentiment de la duchesse, elle avait supprimé quelques passages dans ses scènes avec le bailli. Elle autorisait M. Marivet à dire :

Annette à l'âge de quinze ans Est une image du printemps;

C'est une rose

Qui n'est éclose

Que pour Lubin.

Mais elle lui défendait d'ajouter :

Blancheur de lis est sur son sein; Mouchoir le couvre Et ne s'entr'ouvre Que pour Lubin.

Elle voulait bien encore qu'il s'écriât : « Gomment, Annette, il vous embrasse! » A quoi elle répondait : « Eh! pourquoi pas? Je l'embrasse bien, moi. » Mais elle n'admettait pas qu'il lui demandât : « Qu'accordez-vous encore? » Et pour rien au monde elle n'eût dit :

. . . Que peut-on davantage? Ah! ne me trompez pas, j'aurais bien du chagrin De refuser quelque chose à Lubin.

M. Marivet n'acceptait ces coupures qu'avec de vives protestations, et en répétant il avait grand soin

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de réciter, comme par inadvertance, les passages condamnés. Un jour, Mme de Louvaigue se fâcha, se retira sous sa tente. La duchesse l'en fit sortir, après avoir chapitré M. Marivet.

« Mon cher, lui dit-elle, Mme de Louvaigue n'est pas une femme comme une autre, et pour moi c'est un être sacré. Savez-vous ce que c'est?

— Je crois le savoir : c'est une femme qu'il est permis de regarder, mais il est défendu de toucher.

— Encore ne faut-il la regarder, reprit- elle, que d'une certaine manière, et avec autant de respect que de discrétion.

— Nous serons discret, nous serons respectueux », répondit-il en s 'inclinant.

Et de ce moment Mme de Louvaigue n'eut plus guère à se plaindre de lui.

La grande magicienne, qui imposait sa volonté aux éléments, eut pour sa fête le temps qu'elle avait commandé. C'était une de ces après-midi de la seconde moitié d'août qui, tenant à la fois de l'été sur son déclin et de l'automne qui commence, se distinguent par une beauté reposée et recueillie. La clarté du ciel était voilée par des vapeurs blanchâtres qui traînaient. Les lointains baignaient dans une brume d'argent. Il faisait presque frais; mais le vent du nord retenait son souffle pour ne pas emporter les voix, et les feuilles des arbres, à peine remuées, semblaient écouter.

L'assistance se composait de plus de trois cents personnes, couvertes par une grande tente et assises sur des gradins circulaires, tendus de velours rouge

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et s'élevant en amphithéâtre. La scène, située en contre-bas, était une vraie pelouse, traversée par un vrai sentier, et un orchestre de violons, de flûtes, de hautbois et de cors était caché par un vrai buisson de laurelles. Derrière la cabane de feuillages inachevée où Annette et Lubin comptaient passer leur vie, se dressait un magnifique ormeau, et à quelques pas plus loin un pommier allongeait ses branches tortues, chargées de pommes qui commençaient à rougir.

Dès la fin de l'ouverture, jouée par un orchestre invisible, le public s'échauffa; dès les premières scènes il prit feu, et les badauds pour lesquels avait travaillé Mme d'Armanches prouvèrent qu'ils avaient du goût. L'attrait d'une musique spirituelle et naïve, la beauté et la justesse des voix, les grâces de deux actrices qui n'avaient ni blanc ni rouge, certaines gaucheries étrangères au monde des planches et qui donnaient plus de piquant à leur jeu, un villageois qui était une duchesse, une Annette qui venait d'épouser un comte, une idylle de convention encadrée dans un décor réel, des bergers merveilleux cheminant sur un sentier dont le sable criait sous leurs pas, des costumes de fantaisie et un pommier dont on pouvait manger les pommes, un orme dont on voyait frissonner les feuilles, ce mélange de vérité et de mensonge produisait une impression toute particulière, à laquelle artistes, connaisseurs et imbéciles, personne n'échappa, et, comme l'avait espéré la duchesse, ce spectacle parut aussi étrange que charmant.

Lorsque, après la scène d'entrée entre le seigneur

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et le bailli, on la vit s'avancer, chargée de ramée, et que, débitant son bois et arrangeant sa cabane, elle entonna son premier air :

Ma chère Annette N'arrive pas!

Tout m'inquiète, Hâte tes pas, Viens dans mes bras!

six cents mains l'applaudirent. Jamais sa voix n'avait paru si étoffée et si puissante, jamais elle-même n'avait semblé plus belle. Ce délicieux Lubin portait une casaque en taffetas chiné, couleur gorge de pigeon, la culotte de même; des nœuds d'un rouge cerise ornaient son tricorne de feutre et ses souliers. Les femmes désiraient que cette métamorphose durât toujours, souhaitant à la fois d'être délivrées d'une rivale si dangereuse et de se voir courtisées par cet incomparable berger. Quant aux hommes, ils étaient aussi émus qu'attentifs. Il serait superflu de dire au long tout ce qu'ils pensaient.

Mme de Louvaigue ne pouvait prétendre à tant de succès; mais dès son apparition elle excita une vive curiosité. Gomme le lui avait dit la duchesse, on parlait beaucoup d'elle, on se racontait son histoire, on flairait un mystère, et il courait plusieurs versions. Au moment où elle sortit du bois, tous les yeux et toutes les lorgnettes furent braqués sur cette Annette ; on cherchait son aventure sur son front, et quand Lubin s'écria :

Ma chère Annette, Toi si jeunette, Tu vas seulette!

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toutes les femmes se regardèrent d'un air d'intelligence, et on trouva que ce vieux Favart avait bien de l'esprit, qu'il prévoyait de loin les événements.

Elle était si troublée qu'on n'entendit pas un traître mot de sa première ariette :

C'est la fille à Simone, tte,

Qui porte un panier d'oeufs frais.

Elle voit une fauvette,

Elle veut courir après. . . .

Mais l'émotion qui lui étranglait la voix ne nuisait point à son visage. On la trouva charmante, elle eut sa revanche. Le jour de son mariage, on avait dit : « Vraiment, je la croyais mieux ». On dit ce jour-là : « En vérité, je ne la croyais pas si bien ». La duchesse avait pris peine à la parer. Son corsage à basque, lacé par devant, était gris de souris, et ses manches à sabot, serrées au coude par des faveurs, s'évasaient en volants. Sa jupe était rayée de haut en bas de bandes roses alternant avec des liteaux jaune maïs. Son cou était serré dans un mouchoir de linon. Ses mignons souliers enrubannés avaient de hauts talons rouges, et un petit chapeau de paille, posé de côté sur ses cheveux retroussés, semblait ne pouvoir tenir sur sa tête et pourtant il y tenait. Cette bergère timide et rougissante parut digne d'être aimée par un si beau Lubin.

Encouragée par son berger, qui lai disait tout bas : ce Remets-toi! tout le monde te trouve charmante », elle finit par recouvrer son sang-froid, ses moyens, sa voix limpide d'oiseau qui chante pour se faire plaisir. Elle eut dans sa scène de tendresse et de

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coquetterie avec Lubin autant de naturel que de grâce. On bissa leur duo :

La lumière et Fair sont à nous;

Nos cœurs sont purs, nos jours sont doux!

On acclama le récitatif qui suivait :

Ces feuillages nouveaux sont bien plus de mon goût Que ces plafonds pleins de dorure, Où l'on ne voit le bonheur qu'en peinture.

Les grands ne sont heureux qu'en nous contrefaisant. Chez eux la plus riche tenture Ne leur parait un spectacle amusant Qu'autant qu'elle rend bien nos champs, notre verdure. Ah! Lubin, nous devons bien aimer nos plaisirs Puisqu'il faut tant d'argent pour en avoir l'image.

Tout à fait rassurée, Annette remit vertement à sa place l'insupportable bailli, qui lui débitait des fadeurs en lui reprochant son Lubin : ce II vous dit qu'il vous aime? — Oui, monsieur le bailli. — Il prend la main, la baise? — Oui, monsieur le bailli. — Gela vous rend bien aise? — Oui, monsieur le bailli. » On put croire que c'était arrivé.

Le succès alla croissant de scène en scène; il fut au comble lorsque, après l'enlèvement, on vit reparaître Lubin qui, hors de lui, tenant d'une main sa maîtresse, de l'autre jouant du bâton, chantait de sa voix d'or :

Non, non, je ne crains personne.

Je t'environne, je t'environne, Aucun danger ne m'étonne, Sur moi que le ciel tonne!

Il n'y avait point eu d'accroc. M. Marivet avait souvent joué dans les salons, il avait la science et la pra-

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tique, et, en vrai Marivet, il était toujours égal à luimême. Le seigneur du village pensa rester court, il allait se noyer, la duchesse le repêcha. Cette femme étonnante avait eu soin d'apprendre tous les rôles, et elle joignait au sien celui de souffleur.

Après que les deux amoureux sans le savoir eurent été mariés en bonne forme, une douzaine de garçons et de jeunes filles de Brunoy apportèrent des rubans à Lubin, un bouquet à Annette, et dansèrent une ronde. Mme d'Armanches les avait si bien habillés, dressés et stylés, leur avait si bien fait leur leçon, que Favart, revenant au monde et les voyant à l'œuvre, aurait cru les avoir inventés. L'instant d'après, Annette entonnait son couplet final et disait à cette très brillante assistance :

Venez voir notre ménage, Comme amis de la maison.

Pour nous quel bonheur s'apprête, Si de nous vous faites cas!

Il n'est point de fête Quand vous n'en êtes pas.

Alors éclatèrent de toutes parts des applaudissements si bruyants et si nourris, que, de l'autre côté du mur de clôture, une bande d'hirondelles, posées sur le fil d'un télégraphe, s'envolèrent épouvantées, ne sachant ce qu'on leur voulait.

Annette, pour la première fois, eut le courage de regarder son public, et elle s'avisa qu'à l'une des extrémités du dernier gradin était assis un homme serré clans une redingote à l'anglaise, coiffé d'un chapeau gris de haute forme. S'arrachant aussitôt et brusquement au monde des féeries, où les souliers

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sont ornés de rubans, où les amours mal commencées finissent bien, où les chagrins parlent en vers, où les cœurs heureux gazouillent comme des oiseaux, elle songea que cet homme était son mari et qu'elle ne l'avait pas vu depuis deux mois.

L'heure du vin de Champagne et de la truffe était venue. Les spectateurs, qui s'étaient dispersés, se trouvèrent de nouveau rassemblés, bientôt après, dans une autre partie du parc, où les attendait un buffet magnifiquement garni. De nombreuses petites tables, réservées aux femmes et couvertes de nappes de toute couleur, avaient été dressées autour d'une grande pièce d'eau, à l'ombre des arbres, au pied des rochers qui bordaient les cascades. Les hommes s'installaient dans l'herbe ou sur la marge du bassin ou mangeaient debout dans le buffet. L'orchestre s'était rapproché et jouait alternativement des airs de danse et des fragments de symphonies.

Ce second acte de la fête fit une prodigieuse impression sur l'un des habitants de la villa, qui s'appelait Mico, remarquable par ses longues oreilles et par son pelage d'un blanc lustré, qui contrastait avec le noir de sa queue bien fourrée. L'ouistiti du duc n'avait pas eu l'honneur ni la joie d'assister à la représentation ; on avait craint que cet animal, trop libre dans ses actions, sinon dans ses propos, ne la troublât par quelque incongruité. Il était demeuré clans le bas de la pelouse, sur une branche d'arbre, où le retenait sa chaîne. Il avait observé avec une religieuse attention les préparatifs du lunch. Quand il s'aperçut qu'on commençait à fes-

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tiner sans lui, que personne ne songeait à l'inviter, il entra dans une agitation violente. Tour à tour il regardait ce grand buffet, regorgeant de victuailles et de douceurs, qui lui semblait le temple de la gourmandise, ou il suivait d'un œil clignotant les vingt-cinq domestiques en livrée qui circulaient sans cesse avec des plateaux, ou, montrant toutes ses. dents, il contemplait les petites tables autour desquelles se serraient des femmes dont plusieurs étaient fort jolies. Ces fraîches toilettes d'été, cette soie, ce satin, ces plumes flottantes, ces éventails toujours remués, faisaient des taches bigarrées au milieu des sombres verdures; Mico s'étonnait de ces plantes nouvelles, qui avaient subitement fleuri clans les gazons. Surexcité par tout ce monde qui allait et venait autour de lui, par la musique, par le bruit des rires et des voix, accoutumé aux gâteries et furieux de se voir négligé, malheureux comme un diable enchaîné à la porte d'un paradis et témoin des délices dont se gorgent les séraphins, il trépignait, se trémoussait avec frénésie sur sa branche, et on entendait par intervalles le cri de sa colère, le sifflement de son désir. Les croûtes de pâté, les terrines, les plats montés et les petits fours, les bouteilles et les cristaux, faïences de Limoges, assiettes de Sèvres ou d 'argent, chapeaux coquets, ombrelles, éventails, robes et femmes, il aurait voulu tout avoir, tout mordre, tout froisser et tout casser. Son maître faisait bonne figure ce jour-là. Baptiste avait si bien remonté la machine le matin, qu'elle fonctionna jusqu'au soir sans crier et sans se détraquer. Appuyé sur le bras de son fidèle serviteur, le

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vieux duc allait de groupe en groupe, affable, la bouche en cœur, la taille presque droite; il semblait que ses jambes grêles se fussent raffermies, que ses jointures eussent recouvré quelque souplesse, que sa langue engourdie se fût déliée. Baptiste, se penchant à son oreille, lui rappelait discrètement le nom des gens, et il leur adressait quelques mots courts, tantôt justes, tantôt à côté, selon les hasards de sa mémoire, fort exacte sur certains sujets, mais dans laquelle il y avait des trous, que Baptiste travaillait à reboucher et qui se recreusaient toujours. Il n'importait guère, le secourable et dévoué Baptiste était là, et il avait de la mémoire pour deux.

Tout le monde convenait que la duchesse s'était surpassée, que sa gavden-pavty était réussie de tous points, qu'on pourrait faire autre chose, qu'il était impossible de faire mieux. La médisance ne perd jamais ses droits. Un jeune peintre, aussi bonne fourchette qu'habile dans son art, disait, la bouche pleine : « Si ses grands tableaux valaient ses fêtes, il faudrait tirer l'échelle après elle. » Mais, tout en mangeant, buvant, conversant, riant et médisant, les gens qui étaient au fait, les initiés ne se désintéressaient pas d'une petite pièce qui, pour compléter le spectacle, devait venir après celle de Favart. On ne se demandait plus si Annette épouserait Lubin, on voulait savoir si un mari qui, jusqu'alors, n'avait rien dit à sa femme, chercherait à lui parler et ce qui se passerait entre eux.

Claire avait disparu. Elle s'était retirée clans sa chambre. Elle y employa quelques minutes à désha-

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biller Annette, trois quarts d'heure à habiller Mme de Louvaigue , un autre quart d'heure à reprendre haleine. La duchesse, en lui représentant qu'il y allait de son avenir, lui avait fait jurer solennellement de ne faire aucune avance à son mari, d'éviter avec soin le tête-à-tête qu'il tâcherait d'avoir avec elle, et, assurément, elle comptait tenir sa parole. Mais quand elle reparut, elle n'avait quune idée : « Nous parlerons-nous, pensait-elle, et que me dirat-il? » Et avec de grands battements de cœur elle le chercha des yeux, et, l'ayant découvert, elle suivit tous ses mouvements. Selon qu'il semblait s'éloigner ou se rapprocher, son teint était plus animé ou son sourire pâlissait. Un cercle s'était formé autour d'elle, on l'accablait de félicitations et de compliments. Tout à coup, M. de Louvaigue, comme sorti de terre, se dressa entre elle et ses admirateurs, et lui tendit la main en disant du ton le plus naturel :

(( Permettez-moi, ma chère, de vous complimenter à mon tour. »

Et pour bien marquer que son discours ne s'adressait pas à la galerie :

« Les écoliers ont beaucoup d'amour-propre pour leur maîtresse de chant, ils se mettent de moitié dans ses triomphes; j'ai pris naïvement ma part des applaudissements qu'on vous prodiguait. Et pourtant, si j'ose le dire, vous n'aviez pas tous vos moyens, et le soir, à l'Ermitage, vous chantiez encore mieux qu'aujourd'hui. »

On parut fort surpris, c'était sans doute ce qu'il voulait i La duchesse, qui avait vu la conjonction de

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ces deux astres et qui n'entendait pas les laisser longtemps ensemble, survint, emmena le comte hors du cercle et lui dit :

ce Vous ne connaissez pas encore mon pavillon chinois, où j'ai logé les précieux bibelots que vous m'avez apportés de là-bas. Allez le voir, je vous en prie; vous me direz s'il est vraiment chinois. »

Il s'inclina et, ayant allumé un cigare, il se dirigea lentement vers le kiosque. Mme d'Armanches s'avisa du même coup que Claire s'éloignait, elle aussi, et elle la soupçonna de vouloir, au mépris de la foi jurée, se rendre au kiosque par un autre chemin. Aussitôt elle chercha du regard M. Marivet. Il n'avait pas seulement le don d'ubiquité, ce myope apercevait les moindres signes que pouvait lui faire la duchesse. Elle n'avait qu'à se dire : « Où est donc Marivet? » cet homme essentiel accourait.

« Duchesse, s'écria-t-il, Mme de Louvaigue a fait aujourd'hui un miracle, elle a réussi à se faire regarder à côté de vous, et moi qui vous parle, je l'enlèverais volontiers à son Lubin ou à tout autre. Hélas! elle vous est sacrée.

— Mon cher Marivet, répondit-elle, je vous croyais un homme d'esprit.

— Il n'y a rien de plus bête qu'un homme d'esprit, duchesse, et, d'ailleurs, je n'ai jamais pu regarder le soleil sans avoir des éblouissements.

— Gardez vos fadeurs pour d'autres, répliqua-t-elle, revenez à vous et tâchez de me comprendre. Mme de Louvaigue m'est si chère que je ne souhaite rien tant que son bonheur, et je suis persuadée que je ne

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puis lui rendre un meilleur service qu'en l'empêchant de se rapprocher de son mari. Tout à l'heure ils se rencontreront dans mon kiosque. Suivez-la.

— Et après ? »

Elle répéta avec un peu d'impatience : <c Suivez-la ».

Au premier détour de son chemin Mme de Louvaigue tomba sur la marquise de Luzy, qui la prit par la taille en lui disant :

« Tous mes compliments, ma toute belle; vous avez joué et chanté comme un ange. C'est égal, ce que vous avez fait là était bien audacieux et un peu risqué. De mon beau monstre, rien ne m'étonne, rien ne me scandalise, on pardonne tout aux monstres. Mais vous, c'est autre chose : il ne faut jamais sortir de son caractère. Le monde, croyez-moi, n'aime pas qu'on le dérange dans ses opinions, dans l'idée qu'il se fait de nous; rien ne lui semble plus désobligeant. Et puis, votre situation est un peu singulière. Vous avez quitté bien vite le brancard. Ce n'est pas que je vous blâme : votre mari est un braque. Mais il faut sauver les dehors, se soucier beaucoup des apparences. C'est toute la vie, ma belle, et toute la morale. »

Elle la sermonnait dans l'espoir de la faire parler, de lui soutirer son secret. Mais quelqu'un vint la saluer, et sa prisonnière s'échappa.

Mme de Louvaigue rattrapa le temps perdu; elle prit une traverse, et, tout essoufflée, elle arriva la première au kiosque. C'était un vrai pavillon chinois, garni de clochettes, recouvert de toits superposés qui avaient la forme de jonques renversées. Il était orné à l'intérieur de toute sorte d'étoffes pré-

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cieuses, de grands vases de porcelaine, de coffrets, de cassolettes, de boîtes à parfums, de buffets en bois de santal, incrustés de nacre et ouvragés à jour, de poussas, de magots qui branlaient la tête et semblaient se croire en Chine. Au centre, sur un socle de marbre, régnait une statue de Bouddha en cuivre doré. Accroupi à l'orientale, les jambes croisées, une main étendue sur ses genoux, il levait l'autre comme pour bénir. Ses yeux allongés, ses joues délicatement modelées exprimaient une ineffable mansuétude, et sa petite bouche de femme, pleine de compassion, qui esquissait un sourire, semblait souhaiter la paix a. toutes ses créatures. Glaire aimait ce Bouddha, qu'elle avait démarqué depuis longtemps, sans cérémonie; elle y reconnaissait son Dieu sous un autre nom. Elle le regarda, il lui parut que ce Dieu souriant était un témoin bien choisi pour la rencontre pacifique qui se préparait, qu'il lui voulait du bien, qu'elle sortirait de ce pavillon le cœur plus léger.

Elle entendit le bruit d'un pas, tressaillit et se retourna. A sa grande déconvenue, elle se trouva en présence de M. Marivet, qui s'avançait en s'écriant :

« Ah! chère madame, ah! ma chère Annette, je cours après vous comme Apollon après Daphné.

— Monsieur Marivet, dit- elle en le toisant des pieds à la tête, vous vous oubliez.

— Il n'y a plus de Marivet, reprit-il : je suis un bailli désespérément amoureux. Oui, madame, je suis si bien entré dans mon rôle que j'aurai de la peine à en sortir. Je ne veux plus parler que la langue du divin Favart, je chante avec lui :

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Sa bouche appelle le baiser, Son regard dit qu'on peut oser. »

Il fredonnait encore sa chanson lorsque M. de Louvaigue entra par la porte opposée. M. Marivet affecta une vive surprise et recula de deux pas. Le comte n'eut garde de se fâcher; depuis le jour où il était parti pour la Bretagne, il se défiait de ses colères et de son premier mouvement. Il regarda ce bailli avec un imperceptible haussement d'épaules. Puis il s'inclina devant sa femme et murmura entre ses dents :

« La vie est courte, amusons-nous. »

A ces mots il tourna les talons. Elle le rappela, il ne revint point, et il s'éloignait si rapidement qu'elle ne put le rejoindre.

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Ce n'est rien que l'ombre d'une fumée, et pourtant, lorsqu'elle a passé sur le miroir limpide d'une amitié parfaite, il en reste toujours quelque chose. C'est une trace presque imperceptible, un petit point noir ou jaune; mais quand la glace est absolument pure, le moindre point y fait tache. Une serait jamais venu à l'esprit de Claire de mettre en doute le tendre attachement que lui avait voué Mme d'Armanches, l'excellence de ses intentions; mais pour la première fois elle se prenait à douter de son infaillible jugement et que ses conseils fussent toujours bons à suivre. Elle entendait sans cesse bourdonner à son oreille la voix ricaneuse de M. de Louvaigue disant : ce La vie est courte, amusons-nous ». Et elle aurait voulu retrancher de la sienne la journée de la veille.

Elle avait eu une courte et fausse joie. Le compliment débité par le comte à sa maîtresse de chant lui avait touché le cœur; elle s'était imaginé qu'il conservait pour elle un reste d'affection, qu'une entente était encore possible, et en allant le chercher dans le

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kiosque elle se proposait de négocier cet arrangement; les cotes mal taillées ont leur prix; toute paix, fût-elle boiteuse, vaut mieux que la guerre. M. Marivet et sa chanson avaient tout gâté. Mais la cause première de tout le mal était cette fatale comédie, ce rôle d'Annette que, par une complaisance déplorable, elle avait eu la faiblesse de jouer. Sûrement M. de Louvaigue avait trouvé, comme Mme de Luzy, qu'elle faisait quelque chose de malséant, de fort osé, qu'elle manquait de tact, de modestie et de cœur, qu'une femme qui a des chagrins ne chante pas en public et ne met pas des rubans roses à ses souliers, qu'elle était fort déplacée dans cette troupe d'opéra. Sûrement il en avait conçu une vive irritation, et à cette heure l'homme dont elle voulait se rapprocher était plus loin d'elle que jamais.

ce Son compliment n'était pas sincère, se disaitelle. Il a voulu se montrer généreux ou faire taire les médisants, c'était pour le monde qu'il parlait. Il a exprimé sa vraie pensée quand il a dit : ce La vie est ce courte, amusons-nous. »

Cette parole cruelle la poursuivait, l'obsédait. Elle ne fit aucun reproche à la duchesse, mais elle lui raconta ingénument ce qui s'était passé, ce qu'elle était allée faire dans le pavillon chinois, pourquoi, manquant à sa promesse, elle avait voulu voir son mari seul à seule, et elle se plaignit amèrement de M. Marivet et de ce qu'elle appelait son inqualifiable conduite.

ce II faut l'excuser, répliqua Mme d'Armanches : un homme qui vient de chanter l'opéra et de jouer

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avec un merveilleux naturel le rôle d'un bailli amoureux aies nerfs montés; je conviens d'ailleurs que ce garçon est quelquefois un peu fou. Après tout, ma chère, le mal n'est pas grand. Si j'ose te le dire, je ne serais pas fâchée que M. de Louvaigue fût parti d'ici mécontent, irrité et jaloux, et que M. Marivet réussît à troubler ses trop paisibles sommeils. Le meilleur moyen de ramener à toi ce bel indifférent est de le prendre par le sentiment de la propriété, le seul qui ait quelque action sur les cœurs al tiers et durs. Si ton mari pouvait s'imaginer que son bien, dont il fait si peu de cas, est convoité par les voleurs, il sortirait de son apathie, se réveillerait pour le défendre. A ta place, c'est un jeu que je m'amuserais à jouer. Mais je te donne là de fort mauvais conseils, et il paraît que je me ressens, moi aussi, d'avoir chanté hier l'opéra. »

Surprise et un peu choquée de cette réponse, Mme de Louvaigue trouva que son incomparable amie avait dans certains cas l'humeur trop légère, qu'il manquait quelque chose à sa sympathie. Elle l'aimait trop pour ne pas lui pardonner; mais, quand il faut pardonner, l'amitié n'est plus idéale et les sentiments divins se réduisent à la proportion commune des affections humaines. On continue d'aimer, on adore avec moins de ferveur et de dévote confiance. Au plus fort de sa tendresse pour Mme d'Armanches, Claire avait bien constaté quelques différences entre leurs façons de voir et de sentir; mais ce contraste lui paraissait heureux, agréable comme celui de deux couleurs complémentaires qui se font

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valoir l'une l'autre par leur opposition. Depuis quelques heures il lui semblait que cette opposition n'était pas au service d'une harmonie, qu'il y avait désaccord, et elle s'en affligeait.

Elle se réserva de dire elle-même son fait à M. Marivet, sans lui mâcher le mot; mais il ne reparut pas de sitôt à Brunoy. Sa grand'mère, qui habitait la province, rassemblait chez elle, chaque été, ses deux fils, ses quatre filles, ses nombreux petits-enfants. C'était un vrai phalanstère, et, comme les curés qui ont chaque année leur semaine de retraite, M. Marivet, fort réglé dans sa vie, attaché à tous ses devoirs, consacrait la seconde quinzaine du mois d'août à faire chez sa grand'mère une petite retraite domestique, durant laquelle il se montrait petit-fils respectueux, fils dévoué, frère empressé, neveu attentif et le plus aimable des cousins, surtout avec ses cousines; après quoi, s'étant mis en règle avec toutes les vertus de famille, il retournait à ses occupations ordinaires, qui lui plaisaient comme des péchés.

Mme d'Àrmanches, mise en goût par le succès de sa fête de jour, se proposait de donner en septembre un grand dîner, suivi d'une fête de nuit, dans laquelle il se passerait des choses étonnantes, et elle priait Glaire de lui suggérer quelques bonnes idées. Claire n'en avait pas; mais à force de réfléchir, de se consulter, de causer avec elle-même, elle en vint à penser que le séjour de Brunoy n'était pas celui qui dans sa situation lui convenait le plus. Elle aimait à demander conseil, elle avait besoin qu'une autre volonté pesât sur la sienne. Elle se rendit à Paris pour

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y faire visite à sa tante, qui avait assisté à la représentation d'Annette et de Lubin, mais avait paru n'y prendre qu'un médiocre plaisir.

Mme Chateldon reçut affectueusement sa nièce et lui dit :

« J'espère, ma chère enfant, que tu ne m'en veux pas d'avoir été, l'autre jour, la dernière à te payer mon tribut de compliments et de félicitations. Je n'ignorais pas que tu as une fort jolie voix, mais je te croyais trop modeste et trop timide pour oser te produire, costumée en bergère, devant un si grand public, et vraiment tu as dépassé mon attente. Je t'ai trouvé beaucoup de talent, je t'en ai trouvé trop.

— Vous voulez dire que j'aurais mieux fait de ne pas jouer ce rôle.

— Oui, ma chère, à te parler franchement, ma surprise n'a pas été agréable. Je ne sais ce qui a pu se passer entre ton mari et toi, ni qui de vous deux a eu les premiers torts; mais je sais ce qu'on en pense, ce qu'on en dit. Les uns prétendent que M. de Louvaigue, ayant été soldat d'abord, et plus tard grand voyageur, explorateur de pays lointains, a dans le caractère un peu de la dureté de ces deux professions, que dès les premiers jours de votre mariage il a eu des procédés que tu n'as pu supporter.

— C'est une pure calomnie, s'écria-t-elle avec emportement.

— D'autres disent qu'après deux mois de séparation d'avec ton amie, l'ennui et le mal du pays t'ont prise, que tu as tout quitté pour revenir à Brunoy, où tu resteras toujours.

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— C'est encore faux, répondit- elle, mais avec moins d'indignation.

— Tu m'as toujours témoigné quelque confiance; je ne te demande pas ton secret. Si tu ne te confesses pas à moi, c'est sans doute qu'il s'agit de quelque chose qui est difficile à dire.

— Pourquoi, interrompit-elle, le monde et vousmême refusez-vous d'accepter l'explication fort plausible que nous donnons?

— Ton oncle connaît l'Ermitage, il affirme que la maison que vous avez louée est bien construite, commode, confortable, pas humide du tout, qu'en l'habitant durant l'été on est plus sûr d'y refaire sa santé que de la détruire.

— Ma tante, reprit Claire, nous avons un léger sujet de désaccord, M. de Louvaigue et moi. Je ne puis m'expliquer davantage; mais je vous assure qu'il n'y a rien là qui puisse altérer en aucune façon l'estime que nous avons, que nous aurons toujours l'un pour l'autre, que ce nuage se dissipera, que tout finira par s'arranger.

— A la bonne heure, ma chère enfant. Il n'en est pas moins vrai que plus les situations sont délicates, plus il faut se soucier des convenances; je m'étonne que Mme d'Armanches ne l'ait pas senti.

— Ce n'est pas elle qui m'a priée de jouer, c'est moi qui l'ai bien voulu. »

Elle ne mentait que pour défendre ses amis. Elle ajouta :

« Je conviens que lorsqu'on a fait une faute, on est

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tenu de la réparer. Voyons, conseillez-moi; que feriezvous à ma place?

— A ta place, puisqu'il s'agit d'une de ces mésintelligences passagères qui n'altèrent pas l'estime, je m'occuperais d'y mettre fin. Si les torts étaient de mon côté, j'en ferais l'aveu sincère; si j'avais quelque chose à pardonner, je pardonnerais, et avant trois jours cette séparation, qui prête à de fâcheux commentaires, aurait cessé.

— Impossible, ma tante, impossible! répondit-elle d'un ton triste, mais résolu. C'est M. de Louvaigue qui s'est éloigné de moi, c'est à lui de revenir, en acceptant mes conditions.

— Je veux t'en croire, repartit Mme Chateldon. Puisqu'un rapprochement immédiat te paraît impossible, je t'engage à attendre le jour de la réconciliation dans un endroit moins fréquenté et plus tranquille que Brunoy. Que ne proposes- tu au vieux médecin qui t'a servi de témoin de te recevoir quelque temps chez lui, à quoi il consentirait de grand cœur? »

Glaire hocha la tête. Elle savait que les médecins, vieux ou jeunes, ont l'art de questionner et des yeux qui sondent les reins; elle était persuadée que son oncle n'aurait pas de cesse qu'il n'eût surpris son secret, qu'elle était décidée à garder pour elle.

« Je ne veux pas lui donner cet ennui. Mais je pense comme vous que Brunoy est un endroit où l'on s'amuse trop. J'irai demander l'hospitalité à mon père.

— Ce serait assurément le meilleur parti à pren-

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dre ; en te réfugiant auprès de ce solitaire , tu ne seras pas soupçonnée de sacrifier tes devoirs à tes plaisirs. Malheureusement mon frère ne verra en toi qu'un trouble-fête, et sa maison, je gage, sera trop petite pour te loger.

— Vous oubliez, répliqua-t-elle, que cet hiver il a su se déranger pour moi. J'irai le voir dès demain, je ne doute pas qu'il ne m'accueille à bras ouverts. »

Mme Ghateldon en doutait, mais elle ne découragea point sa nièce et se contenta de lui répéter que, si le général se dérobait, le vieux médecin serait heureux de s'offrir.

Le trajet de Brunoy à Melun étant de trois quarts d'heure à peine par le chemin de fer et Melun n'étant qu'à dix ou onze kilomètres de la Délivrance, il paraîtra singulier que Glaire ne s'y rendit que deux ou trois fois au plus chaque année. On se lasse facilement des visites qui font peu de plaisir à ceux qu'on va voir. M. Vionnaz exigeait que les visiteurs s'annonçassent longtemps d'avance, et quand ils s'annonçaient, il se plaignait le plus souvent qu'ils eussent mal choisi leur jour, et les priait de remettre la partie à une époque plus propice. Se décidait-il à les recevoir, il était aimable, charmant, et sa cuisine était excellente. D'habitude les bons vivants ont l'humeur sociable; le général aimait également à bien vivre et à vivre seul. Il n'était point misanthrope ; mais la solitude était pour lui un élément essentiel du bien-être, une volupté qu'il savourait en gourmet.

Mme de Louvaigue ne l'avait pas revu depuis la cérémonie de son mariage, tant il avait de respect

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pour les lunes de miel. Il ne parut point à la fête de jour, alléguant pour excuse une indisposition grave, et maudissant, écrivait-il, la bronchite opiniâtre qui l'obligeait de renoncer à l'exquis plaisir qu'on lui offrait. Glaire n'avait pas douté un moment que cette indisposition ne fût une défaite, mais, étant restée depuis sans nouvelles, elle saisit ce prétexte pour dire à la duchesse qu'inquiète de la santé du général, elle comptait passer auprès de lui la journée du lendemain, qu'elle ne rentrerait que tard dans la soirée. Elle n'ajouta pas qu'elle se proposait secrètement de ne pas rentrer du tout, d'envoyer à son amie une dépêche et à sa femme de chambre l'ordre de la rejoindre, événement incroyable, inouï dans l'histoire d'une amitié idéale. Le cœur se plie aux circonstances, les nœuds se desserrent, et tout arrive. Le lendemain était le premier dimanche de septembre. Il fallait qu'elle fût bien préoccupée pour n'avoir pas songé que c'était le jour de l'ouverture de la chasse. Le général, passionné pour cet exercice et admirable tireur, n'admettait pas qu'on vint le déranger quand il avait affaire à ses lièvres et à ses perdreaux. Il s'était levé dès l'aube, avait couru tout le matin, rapporté dix pièces de gibier, déjeuné sur le pouce, et, à l'arrivée de sa fille, il s'apprêtait à se remettre en campagne. A peine était-elle descendue de voiture, elle l'aperçut traversant sa cour, botté, guêtre, la bretelle de son fusil à deux coups passée sur son épaule gauche, escorté de ses deux chiens et suivi d'un jeune villageois en sarrau, qui portait la carnassière et lui servait de rabatteur.

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Il parut aussi surpris et aussi charmé en la voyant que si un aérolithe lui était tombé sur la tête. Il se souvint de son exil de Chernex, et il s'écria avec effarement :

(( Ah ça! j'espère que tout va bien, qu'il ne t'est rien arrivé. »

Elle répondit en souriant :

« Est-ce donc un fait si singulier qu'une fille vienne voir son père quand il a une bronchite?

— Je l'avais, dit-il, je ne l'ai plus. C'est égal, tu es bien gentille de venir de si loin pour t'informer de ma santé. Cette malheureuse bronchite m'a empêché d'assister à ton triomphe, car il paraît que tu as fait merveilles. Quelqu'un m'a dit que tu avais été ravissante. Qui donc ai-je vu?

— Personne, dit-elle.

— Tu as raison, c'est un journal qui m'a appris cette grosse nouvelle.

— Vous plaisantez. Les journaux ont parlé de moi?

— De quoi ne parlent-ils pas? Gela effarouche ta modestie. Ma chère, quand on ne veut pas voir son nom imprimé tout vif dans la gazette, il faut, à mon exemple, cacher sa vie parmi les poules et les dindons.... A propos, as-tu déjeuné? Je sors de table. Bah! je te connais, deux œufs sur le plat et une aile de poularde te suffiront. Tu te rattraperas ce soir, car j'espère que tu me feras l'honneur de dîner avec moi. »

Il donna ses ordres, et, l'ayant conduite dans la salle à manger, il s'y débarrassa de son fusil, en disant avec un soupir de regret :

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« Dors jusqu'à demain, mon ami, j'ai ma fille. » On apporta les œufs. Assis devant elle, il la regarda manger. Il avait l'air soucieux, il se grattait l'oreille comme un écolier qui a une faveur à demander à son maître.

« Tu as fait plus d'un heureux, dit-il, en venant me voir si inopinément. J'ai aperçu tantôt un lièvre qui quittait la plaine pour entrer dans le bois. Il t'aura l'obligation de passer un jour de plus sur la terre.

— Je ne voudrais pas vous troubler dans vos plaisirs. Allez chasser, mon père; nous causerons ce soir.

— Il y a un moyen de tout concilier, répondit-il : accompagne-moi. Cela t'amusera, et l'on cause en plein air plus agréablement que dans une chambre. »

Dès qu'elle eut expédié son déjeuner, ils se mirent en chemin. Il faisait chaud comme en juillet. Le soleil était ardent, l'air était lourd. Ils traversaient un grand champ roussâtre, sans autre ombrage que celui d'un méchant pommier, qui en occupait le centre. Claire broyait sous ses bottines le chaume récemment coupé, qui piquait comme une brosse; elle glissait à chaque pas et suait à grosses gouttes ; des criquets sautaient devant elle. Le général, cheminant à grandes enjambées, l'assurait que la saison s'annonçait bien, que les compagnies de perdreaux étaient fort nombreuses et qu'il n'y avait point de pouillards, que le lièvre aussi était bien venu. On avait aperçu des panneauteurs la semaine précédente; mais on leur avait fait leur affaire : lui-même en avait arrêté deux de ses mains puissantes. Puis il

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conta ses exploits du matin, qu'il exagérait un peu. Tous les chasseurs exagèrent, et la plupart sont de bonne foi : leur mémoire est un verre grossissant.

Quand ils eurent traversé ce grand champ, qui parut à Claire d'une longueur infinie, et qu'ils eurent atteint la lisière d'un petit bois de chênes, M. Vionnaz y envoya son rabatteur, et alors seulement il s'avisa que sa fille était hors d'haleine et rouge comme une pivoine.

ce Tu t'échauffes facilement, lui dit-il. Mets-toi là, tu auras de l'ombre ».

Et oubliant pour un instant son lièvre :

« Ton mari se porte toujours bien?

— Mais oui.... Je l'espère du moins.

— Gomment! tu l'espères?... Est-il en voyage?

— Non, mais je ne l'ai pas revu depuis quiuze jours, depuis la fête à laquelle vous n'avez pas voulu assister.

— Au fait, on m'avait conté que tu étais en séjour à Brunoy. Je ne l'ai pas appris par les journaux, c'est bien quelqu'un qui me l'a dit. Je pensais que depuis tu avais réintégré le domicile conjugal.

— Pas encore.

— Cette femme qui t'est plus chère qu'à moi te retient chez elle?

— Elle a consenti à me recevoir, elle ne me retient pas. »

Il la regarda fixement. Elle n'était plus rouge, elle était pâle.

ce Tu vois bien qu'il s'est passé quelque chose. Vous ne vous entendez pas, M. de Louvaigue et toi?

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— Nous nous sommes quittés pour quelque temps.

— Que dis-tu là? Vous vous êtes quittés? Dès le lendemain de votre mariage?... Décidément le monde est fait de croche et d'anicroche.... Vous vous étiez pris de bec? Se serait-il porté à des voies de fait? Ah! voilà un article sur lequel je ne badinerais pas. Le créateur n'admet pas qu'on batte sa créature.

— Rassurez-vous, mon père.

— Aurait-il par hasard renoué avec une ancienne maîtresse?

— Qu'allez- vous donc imaginer? » s'écria-t-elle. En ce moment l'attention du général fut détournée

par un de ses chiens qui, frétillant de la queue, se donnant l'air d'aller en quête, tournait autour d'un buisson, y entra et en ressortit.

« Imbécile! » dit le général.

Puis, revenant à sa fille et prenant le ton du commandement militaire :

« Je veux tout savoir. Parle, parle donc! Tu me ferais damner. »

Elle refusait d'aller chez son oncle dans la crainte qu'il ne surprît son secret; son père le lui arracha lambeau par lambeau, et, après n'avoir répondu à ses pressantes et incisives questions que par des phrases obscures, inintelligibles, elle finit par lui dire :

ce Eh bien oui, nous n'avions que de l'amitié l'un pour l'autre, et j'ai pensé qu'il n'avait pas le droit, qu'il ne pouvait exiger.... Enfin, mon père, il m'accuse d'avoir de sottes superstitions. Que voulezvous! je suis ainsi faite. »

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Et se redressant, se raidissant :

ce Non, je n'ai pas pu, je ne peux pas, c'est impossible. »

Il roulait ses gros yeux béants; il avait l'air d'un enfant à qui on raconte la Lampe merveilleuse et Ali-Baba ou les Quarante voleurs.

<( Impossible de quoi faire? » dit-il d'une voix tonnante.

Elle resta muette; toute confuse, elle contemplait une motte de terre. Cette fois, il avait compris; mais l'aventure lui parut si prodigieuse, si extravagante, si énorme, qu'il ne pouvait y croire, et il s'écria :

ce Quoi! tu lui as refusé... Ah! par exemple, à sa place j'aurais pris une trique. Mais en quoi clone est-il fait, cet ex-capitaine? Il a permis, il a souffert, il a toléré!... »

Sa stupeur était indicible. Il avait souvent considéré sa fille comme un embarras, comme un fardeau, comme un article encombrant. Elle lui apparaissait en cet instant comme la honte , comme l'éternel déshonneur de l'armée française.

« Et voilà pourtant, marmotta-t-il, voilà pourtant, ma parole! ce qu'on apprend au Tonkin! »

Tout à coup son rabatteur siffla ; un de ses chiens fit trois ou quatre bonds et tomba brusquement en arrêt, et il vit son lièvre galopant à vingt pas cle lui à travers les guérets. Il épaula, ajusta, visa, tira : le lièvre n'en courut que plus vite*

Furieux d'avoir subi devant sa fille une pareille humiliation, il frappa la terre d'un grand coup de crosse, en lui criant :

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(( C'est la faute de tes sacrées histoires. »

Mais il n'était jamais brutal sans s'en repentir aussitôt, et d'un ton beaucoup plus doux :

« Allons, n'y pensons plus. C'est du lièvre que je parle, car pour ce qui est de ton histoire, elle est de celles qu'on n'oublie pas. Je suis indigne de tirer d'ici à demain un seul coup de fusil. Retournons chez nous. y>

Il se mit en marche , ruminant dans sa tête la plus étonnante des aventures, cherchant à se représenter la scène. Quand ils arrivèrent près du pommier, il ordonna au rabatteur de prendre les devants et d'emmener les deux chiens. Dès que ces trois paires d'oreilles furent hors de portée, il alla s'adosser à l'arbre, et croisant les bras :

ce Vois-tu, Claire, si tu as voulu m'étonner, m' abasourdir, m'ahurir, tu y as bien réussi. On m'avait raconté quelques histoires dans ce goût; mais les femmes qui refusaient ce que tu as refusé étaient de méchantes folles à lier, et toi, tu es une fille raisonnable, sans quoi, tu ne serais pas ma fille, et je suis sur, parfaitement sûr que tu l'es. Eh! passe encore si ton mari était disgracieux, difforme, si tu avais épousé un de ces animaux mal bâtis dont une femme ne s'approche qu'avec dégoût. M. de Louvaigue est fort agréable, il a tout ce qu'il faut pour plaire; s'il ne m'avait pas plu, vous ne seriez pas mariés.

— J'ai toujours pensé , répliqua-t-elle d'un ton résolu, et je penserai toujours qu'une femme qui se respecte ne peut se donner qu'à un homme qu'elle

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aime beaucoup et qui l'aime encore plus qu'elle ne l'aime. Oui, mon père, se donner sans être aimée, c'est le plus horrible des suicides, car la honte est la mort de l'âme.

— Eh ! bon Dieu, ta mère n'a jamais été follement amoureuse de moi, et je n'avais guère pour elle qu'une très honnête amitié, et encore!.. Mais ne sortons pas de la question. Ma chère, tu t'en sou* viens, était-elle assez prude? était-elle, oui ou non, à cheval sur les principes, sur les convenances? Et pourtant.... Tu n'en peux douter, car autrement il n'y aurait point de Glaire Vionnaz ni de Mme de Louvaigue, et tu ne serais pas ici, devisant avec ton père à l'ombre d'un pommier.

— Chacun, répondit-elle, a ses nerfs, son imagination, ses principes, ses idées.

— Oui, et il tient d'autant plus à ses idées qu'elles sont plus absurdes. »

Et tout en écorçant une branche de son pommier, il exposa sa philosophie à cette idéaliste intransigeante.

« Tu m'accorderas bien, ma fille, qu'il y a des idées vraies et des idées fausses. Les idées vraies sont celles qui nous viennent de la nature, les idées fausses sont celles que nous nous fabriquons nousmêmes, à notre guise, et qui la contrarient. La nature est le grand législateur, le seul qui sache à peu près ce qu'il fait, en quoi il diffère considérablement d'une chambre des députés. Sans vouloir te blesser dans ta foi, ce grand législateur est mon dieu, je n'en ai pas d'autre. Eh bien, pour en venir

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au point, je ne sais si la nature aurait pu trouver un meilleur moyen que celui qu'elle a choisi pour assurer la perpétuité des espèces, dont elle s'occupe beaucoup plus que de nos chétifs individus; mais elle a fait son choix, rendu son arrêt définitif et sans appel; tu te permets d'en appeler, tu l'offenses, et tôt ou tard elle se vengera. Sais-tu quelle est la cause de tout le mal? C'est que tu analyses, et que dans certaines matières il ne faut jamais analyser. Tu penses à ceci, puis à cela, tu entres dans le détail ; il faut voir les choses en bloc et en gros. Si le soldat qui va au feu se représentait tous lés genres de blessures qu'il peut recevoir, s'il songeait à ses entrailles ouvertes, à sa tête emportée par un boulet ou seulement à sa jambe fracassée, à l'ambulance, à la trousse du chirurgien, à cent autres horreurs, le malheureux se cacherait bien vite dans le premier fossé venu. Toi-même, si tu observais au microscope tous les monstres contenus dans une goutte d'eau, si tu étudiais les milliards de vibrions qui grouillent dans un verre de vinaigre, tu ne boirais plus, tu ne mangerais plus de salade. Si un des nombreux amants qu'eut autrefois la duchesse d'Armanches....

— La duchesse, interrompit-elle en fronçant le. sourcil, n'a jamais eu d'amants.

— Elle te fait croire tout ce qu'elle veut. Tu es la seule à ne pas savoir....

— Mon père, je vous prie, dit-elle sévèrement.

— Changeons d'exemple. Si M. de Louvaigue , quand vous vous serez raccommodés, avait la funeste

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idée d'examiner à la loupe la peau fine et blanche de ta main mignonne, où il croirait voir le réseau de mailles d'un gros tricot de couleur terreuse, il serait moins tenté de la baiser. Ceci te prouve qu'il faut laisser l'analyse aux savants, que la meilleure conduite à tenir dans l'habitude de la vie est de se mettre un bandeau sur les yeux et d'y aller gaîment. Quand on se pique de raffiner, de subtiliser, on sacrifie les bonnes et utiles pratiques aux spiritualités imaginaires, et on a ces scrupules superstitieux que te reproche justement ton mari. Glaire, ma fille, la nature est la grande ennemie de toutes les superstitions.

— Et pourtant, mon père, répliqua-t-elle , permettez-moi de vous dire que vous avez les vôtres. Quand vous vous battiez contre les Allemands, vous auriez mieux aimé mourir mille fois que de sauver votre vie par une lâcheté. Vous obéissiez à la loi de l'honneur, qui est, lui aussi, une superstition, car la loi de la nature est de craindre les coups et de les éviter.

— Bravo! à merveille! s'écria-t-il. Je reconnais ma fille; comme moi, tu es une intrépide raisonneuse. Mais la différence, entre nous, c'est que je raisonne juste et que tu raisonnes faux. Remarque, en effet, que mes superstitions ont sur les tiennes cet avantage, qu'elles m'ont aidé h faire mon métier, qui était de me battre pour mon pays, et que les tiennes t'empêchent de t'acquitter de ta fonction propre, qui est de faire des enfants et de travailler, comme la nature le veut, au peuplement de la terre,. .*

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qu'après tout j'envoie à tous les cinq cents diables! » ajouta-t-il en pensant soudain à son lièvre.

Il n'y pensa pas longtemps. Il s'était remis en chemin, et, une inquiétude qui l'agitait lui faisant allonger le pas, sa fille avait peine à le suivre. Il se disait que, si cette affaire ne s'arrangeait point, si la brouille entre le mari et la femme venait à durer, ce serait peut-être le père qui en ferait les frais, et il commençait à soupçonner que cette jeune femme, qui refusait d'acquitter la dîme du mariage, avait de secrètes intentions sur lui, qu'elle projetait sour~ noisement de lui demander l'hospitalité, pour quelque temps du moins; mais, une fois installé, on ne s'en va plus.

La maison bourgeoise et sans apparence qu'habitait le général prenait ses jours de derrière sur le vaste et monumental préau d'une ancienne abbaye, transformé par la Révolution en cour de ferme. L'un des côtés du cloître subsistait encore avec ses arceaux enchevêtrés, ses piliers trapus, ses colonnettes aux chapiteaux sculptés. Le général promena sa fille dans ses serres, dans sa salle de bain, dans ses remises, clans ses écuries, et lui montra son nouveau cheval de selle à la robe tigrée, qu'il appelait Léopard, et auquel il apprenait beaucoup de choses. Il lui fit visiter ensuite son logement particulier, récemment rafraîchi, remis à neuf. C'était une enfilade de pièces basses de plafond, assez grandes et bien aérées, bien tenues, meublées avec une élégante simplicité. Cet épicurien, un peu négligé dans ses habits, mais dont la barbe et les mains étaient tou a

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jours irréprochables, aimait le rustique, il détestait le sordide, le débraillé. Il exigeait que tout fût en ordre autour de lui et prenait grand soin de son appartement, dont les murailles étaient tapissées de gravures de prix. Mais à dessein il laissait le reste de sa maison à l'abandon, il en avait condamné les portes et les fenêtres.

ce Hélas ! clit-il à Glaire sur un ton de bonhomie futée, ma maison se dégrade, se délabre. Il y aurait de grandes réparations à faire pour la remettre en état, et j'ai une telle horreur des maçons, que je recule d'année en année le moment de les faire venir. Il en résulte que je n'ai pas une seule chambre à offrir. C'est désolant, c'est honteux. Il faudra que j'avise. »

Il la conduisit dans sa chambre à coucher, dont le papier, les tentures, les rideaux lui parurent d'un excellent goût, dans sa salle de billard, décorée de panoplies et de ramures de cerfs. Il fit devant elle quelques carambolages, par finesse, par effet et par bande.

« Avec qui jouez- vous d'habitude? lui demandât-elle.

— Avec de bons bourgeois du voisinage, avec le médecin et les autorités de l'endroit, avec mon maire et son adjoint. Ces messieurs ne viennent que quand je les appelle. Je suis un roi, ma chère, et tous les rois ont leurs courtisans; mais je ne tiens ma cour que lorsqu'il me plaît.

— Dites plutôt que vous êtes un vilain sauvage, lui répondit-elle en lui passant ses bras autour du

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cou. Et pourtant, quand vous le voulez, vous êtes le plus charmant des hommes.

— Tais-toi donc, vile flatteuse! Ton père n'est qu'un vieux sabre rouillé, qui a fini par aimer sa rouille ; on le désoblige en la lui ôtant. Ma maison me plaît parce qu'elle sent la vache et le fumier. Comme le disaient nos pères, je me repose dans le sein de la bonne nature, qui me berce doucement et me prépare à mon dernier sommeil. N'étant pas un égoïste, je ne veux imposer mes goûts bizarres à personne; c'est pourquoi je vis seul. Oh! le bon lieu de refuge que la Délivrance! j'y suis à l'abri de l'imprévu, je n'y vois que les gens que je veux voir, je n'y fais que ce que j'aime à faire. Le facteur ne vient ici qu'une fois le jour, nous n'avons qu'une seule distribution. Quand on est jeune, tout coup de sonnette fait tressaillir d'aise ; on prévoit une visite agréable, et l'on dit : « Faites entrer! » Reçoit-on une lettre, d'où qu'elle vienne, on croit deviner, rien qu'en jetant les yeux sur l'adresse, qu'elle vous apporte quelque nouvelle intéressante ou heureuse. A l'âge des cheveux gris ou blancs, on change d'âme et de mœurs : les coups de sonnette vous annoncent clés fâcheux, et on redoute les lettres comme des malheurs. »

Il la fit entrer clans son cabinet de travail, et de là dans sa bibliothèque, grande pièce garnie d'armoires vitrées, dont elle passa les tablettes en revue. Aux livres d'histoire et cle voyages, aux atlas, aux ouvrages militaires, aux traités de tactique, à la correspondance de Napoléon, aux œuvres du grand

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Frédéric, se trouvaient mêlés quelques poètes. Elle avisa un rayon grillé.

« C'est là que je mets mes raretés, lui dit-il; je suis un peu bibliophile à mes heures. »

Ces raretés étaient de belles éditions à images de quelques-uns des romans les plus licencieux du xviii c siècle. Le général, qui méprisait la littérature obscène d'aujourd'hui, faisait grâce à celle du siècle dernier, parce que les polissons d'alors, disait-il, avaient de l'esprit et quelque philosophie. Il montra à sa fille des volumes richement reliés.

ce Voilà mon Horace; voilà mon Lucrèce, mon Rabelais et mon Montaigne. Ce sont les quatre évangélistes de la nature. Ces messieurs seraient diablement étonnés si tu leur racontais ton histoire. »

Elle s'approcha de la fenêtre, qui donnait sur la cour.

« Ne regarde pas, lui dit-il, ou tu prendras en horreur ma bicoque, ma cassine, ma tanière, ma bauge. Tu n'es pas une campagnarde, toi; tu es une jeune femme très raffinée. Il te faut des châteaux et des duchesses; je ne te vois pas vivant parmi les moutons, les oies et les porcs. »

Il se trompait bien; elle ne frémissait point d'horreur. Le grand repos , le grand silence de cette grande cour, où l'on n'apercevait en ce moment que quelques poules picorant dans un fumier et deux porcelets jouant ensemble et se mordillant les oreilles, lui plaisait beaucoup, et elle avait décidé que la Délivrance était le séjour du monde le plus convenable à une jeune femme provisoirement séparée

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de son mari, résolue à se réconcilier un jour, ne sachant encore quand ce jour viendra ni à quelles conditions sera signée la paix, mais désirant que jusque-là les curieux ne s'occupent pas d'elle et que son nom ne figure dans aucun journal.

ce Votre tanière, dit- elle, est tout simplement délicieuse, et je m'engage, sans chercher longtemps, à m'y trouver une place. Faites mettre un lit volant dans cette bibliothèque, vous verrez comme j'y dormirai. »

Il fit un bond, leva les bras au ciel.

ce Ne te moques pas de ton père, s'écria- t-il. Où le prendrais-je, ce lit? Ma literie est un mythe. »

Elle n'insista point, elle avait attaché le grelot et ne voulait pas procéder trop vivement dans une affaire si hasardeuse. Elle se réservait de revenir à la charge en temps et lieu, c'est-à-dire entre la poire et le fromage. Quand un homme a bu et mangé, on lui persuade plus facilement qu'il a des lits.

Le général, qui craignait de mettre sa fille en retard, avait eu soin d'avancer l'heure du diner. On vint bientôt les avertir que le potage était sur la table. La femme de chambre qui les servit, grande et belle villageoise nommée Josette, bien en chair, aux formes pleines, à la taille carrée, au bras dodu, à l'air et au ton grenadiers, aux traits réguliers et un peu durs, eût été un admirable modèle pour une statue de la République. Mme de Louvaigue constata avec étonnement que cette belle fille, fort endimanchée, avait une robe de soie, une ruche de tulle soigneusement plissée , qu'une jeannette de

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vermeil pendait devant le foulard rouge croisé sur sa poitrine, que ses oreilles étaient ornées de petites boucles qui sûrement étaient en or. Elle constata aussi que Josette parlait avec trop de familiarité au général et que ses grands yeux, qui semblaient dormir sous ses longues paupières, se réveillaient par intervalles pour lancer une fusée. Toutefois elle n'en conclut rien.

M. Vionnaz était grand amateur de bon café, et il avait découvert à Ghernex que sa fille le préparait à merveille.

« Le café de Marion, ma vieille cuisinière, lui dit-il à la fin du repas, n'est que de la tisane, de la lavasse. Tu devrais bien lui donner une leçon; c'est un précieux service que tu me rendrais. »

Claire descendit à la cuisine. Quoique les cuisinières rabrouent les gens qui prétendent leur en remontrer, Marion l'accueillit fort bien. Tout en la regardant faire, elle forma et exprima le souhait que Mme la comtesse vînt habiter quelque temps la Délivrance. Elle insinua qu'il s'y passait des choses fâcheuses, incorrectes; elle fit le procès de Josette, dont elle était visiblement jalouse, se plaignit de ses grands airs, de sa tyrannie.

Comme Mme de Louvaigue retournait à la salle à manger, précédée de Marion qui portait la cafetière, elle ouït par la porte entre-bâillée ces mots prononcés d'une voix rêche :

ce Tenez donc vos pattes tranquilles , et ne me dites pas de bêtises. La dame n'aurait qu'à vous entendre! »

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Au même instant elle reçut de Marion un grand coup de genou dans l'aine, qui signifiait sans doute : ce Que vous avais-je dit? » Cet avertissement énergique, dont s'excusa humblement la trop vive cuisinière, était superflu. A peine rentrée, Mme la comtesse dit au général :

ce Voilà votre café, mon père. Buvons-le vite, ou je manquerai le train.

— Quoi ! s'écria-t-il en affectant un air d'ennui, tu t'en vas, à peine arrivée. Tu es bien avare des moments que tu donnes au vieux sabre rouillé! tu apparais, tu disparais, tu es un éclair. Mais j'entends profiter le plus longtemps possible de ton aimable compagnie : je te reconduirai jusqu'à Melun. Tu as gardé ta voiture, tu m'y prendras. Mon ordonnance nous suivra à cheval en tenant Léopard en laisse; pour te prouver combien je t'aime, je ne le monterai qu'au retour. »

Délivré de son inquiétude, il lui débita, tout le long du chemin, des douceurs et d'affectueux sermons.

« Je n'aurai pas de repos, lui dit-il par forme de conclusion, que tu ne te sois rapatriée, remise avec ton mari. Je veux arranger cette affaire, j'irai le voir dès demain. »

Mais s'étant souvenu que son lièvre lui devait une revanche :

ce Oui, j'irai le voir dans trois ou quatre jours. Je lui dirai que je t'ai raisonnée, chapitrée, que désormais il peut te demander toutes les obéissances qu'un homme a le droit d'exiger de sa femme. »

Épouvantée des offres de service d'un ambassadeur qui prétendait la livrer à discrétion, elle lui répondit :

ce Je vous en supplie, prenons du temps. Je vous promets de recourir à vos bons offices s'il en est besoin. Mais il ne faut rien précipiter. Laissez-moi faire, tout s'arrangera petit à petit.

— Je ne t'ai donc pas convaincue? Tu résistes encore à la loi naturelle?

— On ne se refait pas, répliqua-t-elle en pensant à Josette, qui ne l'avait point réconciliée avec la nature.

— Décidément, tu es ma fille. Tous les Vionnaz sont têtus. »

En arrivant à Melun, après être descendu de voiture, il la remercia chaudement de sa bonne visite.

ce Quoique tu sois une vraie toquée, madame la comtesse, tu es gentille, très gentille. Mais qu'il te souvienne de ce que je t'ai dit, défie-toi de l'analyse. Glaire, l'analyse est la mort du bonheur. »

Cela dit, il lui donna par la portière deux tendres baisers sur les deux joues, d'abord parce qu'elle était sa fille et ensuite parce qu'elle s'en allait.

Elle éprouvait un serrement de cœur; elle avait compté sur son père, il lui en coûtait de décompter.

« Allons, pensa- t-elle, à défaut de mieux j'accepterai l'hospitalité de ma tante. »

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Le même jour, M. de Louvaigue avait ouvert la chasse entre Moret et Montigny, chez son ami M. de Novis, qui en possédait une fort belle. Champs, bois, marais, perdreaux et lièvres, lapins, faisans et canards, il avait de tout.

Le comte était fort malheureux. Il s'était rendu à l'invitation de la duchesse pour s'assurer si réellement sa femme était aussi gaie, aussi contente, aussi libre de tout souci, de tout regret que le prétendait Mme d'Armanches. Il avait eu la surprise de la voir déguisée en bergère et de l'entendre chanter devant plus de trois cents personnes. Chacun de ses trilles lui fit l'effet d'une bravade, et cet opéra qu'on lui servait lui parut un insolent défi. Peu accoutumé à se contraindre, il avait fait, ce jour-là, un prodigieux effort sur lui-même. Il parvint à sourire, après quoi il était rentré chez lui atteint en plein cœur, furieux contre la main qui l'avait blessé, furieux d'être allé chercher son supplice, se reprochant sa lâcheté, honteux de tant souffrir et dans cette disposition d'esprit

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où Ton fait du poison de tout. Il avait voulu essayer de la vie sérieuse, il y débutait par le chagrin. Beau commencement! Dégoûté de son entreprise, il était résolu à s'en tenir là. Ce nouveau converti brûlait de retourner à ses idoles. Il se disait matin et soir : « Je suis un imbécile. Soyons léger, oublions, amusonsnous. » Mais l'alouette ne pouvait s'envoler; elle avait du plomb dans l'aile.

Toute occasion de se distraire lui paraissant bonne, le comte était accouru au premier appel de M. de Novis. La veille de l'ouverture, il s'était mis en route dans un tilbury qu'il conduisait lui-même, et il avait tellement surmené son cheval, sans lui en dire la raison, que la pauvre bête crut que son maître avait le cerveau dérangé; elle ne se trompait qu'à moitié, une idée fixe est une folie commencée. Il laissa à Melun son cheval épuisé et sa voiture, et se rendit à Moret par le train. Il trouva dans le château de son ami douze joyeux compagnons, tous en humeur de bien faire. Heureux de ne plus se sentir à l'Ermitage, la soirée lui parut courte; après quoi il dormit d'un bon somme, et à son réveil il lui sembla que le malade allait mieux.

On se mit en chasse de grand matin. Deux actrices d'un des petits théâtres de Paris étaient de la partie ; tout à fait novices en cynégétique, elles se montraient impatientes de faire leurs premières armes et assuraient que leur coup d'essai serait un chef-d'œuvre. Elles avaient adopté pour la circonstance un béret orné d'une plume de coq, une jaquette à jupe en étoffe quadrillée, des brodequins montant jusqu'aux

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genoux sans les cacher, une façon de costume écossais modifié par leur fantaisie. Gomme il arrive toujours, la bande se divisa bientôt, les sélections se firent. L'une des chasseresses, qui était fort jolie, prit tout de suite en goût M. de Louvaigue. Elle s'attacha à ses pas, le choisit pour son chevalier. Elle voulait n'apprendre que de lui l'art de charger, d'épauler un fusil, de tirer un lapin sans tuer un chien ou un homme; mais il ne parvint pas à la convaincre qu'il fallait ouvrir les yeux pour ajuster; elle les fermait hermétiquement et détournait le visage, tant le bruit de la poudre lui faisait peur.

Avant la fin de la matinée on déjeuna dans un pavillon, en plein bois. Le repas fut aussi copieux qu'abondamment arrosé, et la tête de M* de Louvaigue se monta, à la vive satisfaction de la jolie Écossaise qui lui voulait du bien, et qui avait déplacé quelqu'un pour s'asseoir à côté de son chevalier. Les bons compagnons n'ignoraient pas que sa femme l'avait quitté ; ils désiraient en savoir le pourquoi et tâchèrent de lui arracher son secret. Il se moqua d'eux en leur racontant une tragique histoire, une ténébreuse aventure de cour d'assises, si incroyable que les deux comédiennes, quoique fort crédules, l'accusèrent d'exagérer. Puis il porta un toast aux maris sans femmes, dont le bonheur, selon lui, surpassait celui des vieux garçons comme M. de Novis, autant que la félicité d'un podagre délivré de son accès surpasse celle d'un homme qui n'a jamais eu la goutte et ne connaît pas la joie de ne plus l'avoir.

S'excitant de plus en plus, il fut pris d'une gaieté

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sarcastique, convulsive, bruyante, tumultueuse, qui se permettait tout. Mais subitement il sentit tomber sur lui une petite pluie fine de mélancolie et, presque aussitôt, le poids d'un ennui lourd comme une chape de plomb, et, après avoir bavardé une heure, il ne desserra plus les dents. Tout ce qui se passait dans ce pavillon de chasse lui donnait la sensation de choses déjà vues, de paroles déjà souvent entendues, de bons mots datant de trois siècles et fripés, usés jusqu'à la corde, de rires qui sentaient le rance, de visages qui étaient la millième épreuve tirée d'un vieux cliché, et tout cela composait une de ces pièces qui ont dépassé leur centième représentation et qu'il n'est pas permis de voir à moins qu'on n'arrive de Garpentras. Il décida que M. de Louvaigue, qui avait trouvé cette pièce amusante, arrivait de plus loin que Carpentras, qu'il était un provincial de la vie. Assis en face d'une fenêtre ouverte, il apercevait de sa place un buisson tout ensoleillé. Il lui parut que cette broussaille recevait les rayons d'un vieux soleil hors de service, bien assez bon toutefois pour éclairer une si vieille terre, un si vieux monde, de si vieilles grimaces, de si vieilles âmes et cette farce insipide qu'on appelle la destinée humaine.

Vers deux heures on s'apprêtait à se remettre en chasse, à l'exception des deux Écossaises, qui, lasses de leurs exploits, assommées par le Champagne, n'en pouvant plus d'avoir trop ri, demandèrent en grâce qu'on leur permît de faire leur sieste. Mais la solitude de ce pavillon les effrayait, et M. de Louvaigue s'offrit obligeamment à les garder. Leurs grands bro-

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dequins les gênant pour dormir, il les aida à se déchausser, à s'allonger sur un divan; il leur procura de moelleux oreillers. Puis, comme on fait aux chevaux pour les défendre des mouches, il disposa artistement des feuillages autour de leurs têtes, et à travers les feuilles sous lesquelles disparaissaient à moitié leurs gentilles figures de poupées, il eut leur dernier regard, plein de promesses, leur dernier sourire, qui disait : « A bientôt ! » Mais à peine se furentelles assoupies, il s'échappa, courut au château, écrivit deux mots d'excuse à M. de Novis, s'achemina à pied vers Moret. Un train venait de passer, il dut attendre le suivant et il n'arriva à Melun que vers la tombée de la nuit.

Gomme il sortait de la gare pour aller reprendre sa voiture et son cheval, ses yeux d'épervier avisèrent, assis devant une table ronde, sur la terrasse d'un café, un jeune homme de sa connaissance, qui dînait. Il ne le voyait que de dos, mais il y a des dos qu'on se rappelle à jamais : « Que fait ici M. Marivet? se demanda- t-il. Pourquoi M. Marivet est-il ce soir à Melun? » Il l'avait rencontré plus d'une fois chez Mme d'Armanches sans jamais le prendre au sérieux: aussi n'avait-il attaché que peu d'importance à l'incident du pavillon chinois. Sans doute, il avait trouvé fort impertinent le bailli de comédie qui se permettait de dire à Mme de Louvaigue que sa bouche appelait le baiser. Mais c'était un vers de couplet : les déclarations chantées ne tirent pas à conséquence. Tout à coup, en apercevant son faquin sur la terrasse de ce café, son imagination mobile se brouilla et

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s'échauffa; une idée absurde, extravagante, lui vint ou plutôt lui sauta clans l'esprit. Les pères reçoivent quelquefois la visite de leurs filles, et on ne va pas à la Délivrance sans passer par Melun : Mme de Louvaigue avait pu se faire accompagner par M. Marivet, qui attendait son retour pour la ramener à Brunoy. Ce monde est plein de choses étonnantes ; était-il si étonnant, après tout, qu'elle agréât les tendres soins de M. Marivet, qu'elle voyait tous les jours et qui était un homme très empressé et fort consolatif? Tout en se disant : «Tu déraisonnes! Tu es fou! » le comte trouvait son idée plausible. Il résolut d'en avoir le cœur net. Les passions jalouses nagent dans l'absurde comme le poisson clans l'eau.

Après avoir fait sa retraite domestique et rempli tous ses devoirs de famille, M. Marivet était revenu de chez sa grandmère le matin même. A peine arrivé, il avait couru à Brunoy, impatient de revoir et son auguste patronne et Mme de Louvaigue, qui l'occupait, l'intéressait de plus en plus. On lui apprit qu'elle était chez son père, qu'elle reviendrait par le train qui part de Melun à neuf heures du soir. Quelques instants après le déjeuner, se trouvant seul avec Mme d'Armanches sous la véranda :

« Cette aimable comtesse, lui dit-il, peut se vanter de faire travailler mon esprit, trotter mon imagination. Je donnerais beaucoup pour avoir enfin son secret.

— Qu'en feriez- vous?

— Eh! que vous dirai-je? répondit-il en redressant la tête et tortillant sa moustache. Selon les cas....

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— Voyons, mon cher, ne prenez pas ces airs de fatuité. Vous ne serez jamais pour les femmes qu'un homme sans conséquence.

— Pourquoi cela, madame?

— Parce que vous êtes dépourvu de tout romantisme et que c'est un élément essentiel dans la comédie de l'amour. Un homme incapable d'adoration et de dire à une femme que ses yeux sont des étoiles ne peut rien être pour elle. Les plus ingénues découvrent bien vite que vous n'êtes qu'un curieux.

— En êtes-vous sure? Avez-vous lu dans le fond de mon cœur? Je suis plus romantique et j'ai l'âme plus ardente que vous ne le pensez. Croyez-le bien, il y a un Marivet que vous ne connaissez pas et qui vous prépare de grands étonnements.

— Quand me le présenterez-vous?

— Avant peu. Je vous ai dit que Mme de Louvaigue et ses grâces mélancoliques me trottaient souvent dans la cervelle. Mais je ne peux rien oser ni rien faire sans y être autorisé par ma souveraine. Duchesse, me permettez-vous de tenter quelque honnête entreprise sur l'être qui vous est sacré?

— Votre échec est écrit là-haut, lui dit-elle en haussant les épaules . Vous êtes le dernier des maladroits. Claire s'est plainte à moi que, le jour de notre petite fête, vous avez été fort inconvenant avec elle. Je lui ai promis de vous gronder, je vous gronde. »

Il aurait pu lui représenter qu'il avait reçu des ordres, que, s'il avait péché, c'était par trop d'obéissance. Mais M. Marivet ne reprochait rien à la du-

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chesse; oubliant ce qu'elle désirait qu'on oubliât, il endossait toutes les responsabilités. C'est ainsi qu'il se maintenait à jamais dans ses bonnes grâces.

<( Peut-être suis-je allé un peu loin, reprit-il; peutêtre me suis-je emballé. Je m'y prendrai mieux une autre fois. Madame, je vous en conjure, donnez-moi carte blanche. »

Elle haussa de nouveau les épaules et parla d'autre chose. Il ne tarda pas à la quitter; mais au lieu de retourner à Paris, il se rendit à Melun en se disant que, n'eùt-on que trois quarts d'heure à sa disposition, un compartiment de wagon, quand on réussit à s'y ménager un tête-à-tête nocturne avec une femme irritée, qui ne demande qu'à se laisser amadouer, est le meilleur endroit du monde pour commencer un siège ou pour reconnaître la place et en tenter les approches.

Il arriva trop tôt à Melun; il avait devant lui trois ou quatre heures d'attente. Il ne s'ennuya pas, il ne s'ennuyait jamais; il trouvait partout à s'occuper. Il alla se promener du côté de Dammarie, les mains clans ses poches. Il rencontra entre deux haies, dans un sentier herbu, une fillette de seize ans, qui gardait ses chèvres. Il l'aborda, entra tout de suite en propos. Quoiqu'elle fût avenante, il avait les goûts trop aristocratiques pour lui faire la cour; mais il la tourmenta, l'assassina de ses questions, entreprit de la confesser, de lui faire dire qu'elle avait un amoureux. Il y a des collectionneurs de bibelots, de papillons, de livres rares; M. Marivet collectionnait les secrets de femmes. Il pensait avec raison que/che-

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vrières ou comtesses, elles ont toutes quelque chose à cacher, et il allait à la découverte.

Quand il en eut fini avec la petite chevrière, il retourna sur ses pas et entra dans un café pour dîner. Il ne demanda pas son secret au garçon qui le servait : il fallait être femme pour l'intéresser. La nuit était venue ; il alluma un cigare, se promena longtemps sur la place, qu'éclairait la lune presque dans son plein. Ce myope, qui voyait tout, allait, venait, examinant les voitures et les visages. De temps en temps il regardait sa montre. Neuf heures sonnèrent, le train partait à neuf heures un quart. Il commença à s'inquiéter, il craignit un instant d'être venu à Melun pour rien. Il poussa un soupir de joie en apercevant une calèche qui s'arrêtait devant la gare et Mme de Louvaigue qui en descendait. Il fut aussitôt auprès d'elle et la salua respectueusement. L'accueil glacial qu'elle lui fit aurait déterminé tout autre à la retraite ; M. Marivet ne se décourageait, ne se rebutait jamais. Il lui demanda s'il pouvait lui servir à quelque chose.

« A rien », répondit -elle sèchement.

Elle gravit *le perron, et entra dans la gare, il la suivit. Elle traversa la voie, il la rejoignit sur l'autre quai. Il l'engagea à se reposer quelques moments dans la salle d'attente, elle s'y refusa et s'assit sur un banc, près d'un réverbère; il s'y assit à son côté.

« Madame, dit-il avec un air de componction, ce n'est point par hasard que vous me rencontrez ici; il n'y a point de hasards dans ma vie. Mme d'Armanches m'a adressé ce matin les plus amers reproches;

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elle s'est plainte que je vous avais offensée un jour par des propos trop libres, par une déclaration à la hussarde. J'étais fort excité ce jour-là; j'avais joué le rôle d'un bailli qui soupire et n'a pas ce qu'il désire. Vous voyez devant vous un pécheur contrit et repentant, qui n'a pas voulu dormir sur son péché. Je suis venu à Melun tout exprès pour vous y attendre et pour vous présenter mes excuses, pour implorer mon pardon, pour vous assurer que désormais vous n'aurez plus à vous plaindre de moi, que je serai le plus réservé, le plus soumis, le plus respectueux des hommes.

— Je suis fort touchée de votre démaiche, monsieur, lui répondit-elle, et je ne vous demande qu'une chose : si vous tenez à m'être agréable, veuillez à l'avenir ne plus vous occuper de moi.

— Ah î vous en demandez trop, vous exigez l'impossible. Comme le dit Mme d'Armanches, vous ne ressemblez à personne; vous avez la douceur, la grâce d'un ange, et en même temps vous êtes provocante comme une énigme. Le moyen de ne pas s'occuper d'une femme qui mérite tous les bonheurs et qui n'est pas heureuse!

— Et qui vous dit que je ne sois pas heureuse? demanda-t-elle avec hauteur.

— Vos yeux, vos beaux yeux bruns le disent. Vous avez souvent l'air d'une pauvre fleur battue par le vent, brisée par l'orage. Quiconque vous a vue dans vos jours de mélancolie touchante sait ce qu'il doit penser de votre bonheur. »

Il ajouta en lui parlant de plus près :

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ce Prenez-moi pour votre confident.... Chère madame, que vous a-t-il fait? »

Les femmes qui goûtaient peu les manières et la conversation de M. Marivet n'avaient que trois partis à prendre : il fallait ou s'en aller, ou se fâcher, ou se moquer de lui. Quand on attend le train, on ne peut pas s'en aller; quand on n'aime pas les scènes, on n'en fait point, et enfin Mme de Louvaigue n'avait aucun tal-ent pour ce genre de plaisanterie qui est une escrime. Elle résolut de se taire et elle affecta de ne pas écouter.

« Vous ne, voulez pas me répondre? continua celui qu'une de ses victimes avait surnommé le monsieur qui tourmente les femmes. Je devine quelquefois ce qu'on refuse de me dire. Je ne sais pas exactement ce qu'il vous a fait. Mais je le connais, cet homme! Vous ferai-je son portrait? Il est vif, emporté, orageux, brutal. Pourquoi s'est-il marié? Pourquoi lui a-t-il passé par l'esprit de lier à son sort celui d'une âme infiniment délicate, que tout blesse, que tout effarouche, et qui est une vraie sensitive? »

La gare de Melun est fort animée le dimanche soir, surtout quand la chasse est ouverte. A quelques pas de Mme de Louvaigue, une troupe de vingt chasseurs, qui tenaient leurs chiens en laisse, s'était rangée en cercle; ils causaient et riaient bruyamment, se racontaient leur journée. Glaire ne les perdait pas de vue et semblait fort attentive à leurs discours. M. Marivet, qui n'était pas dupe de son manège, avait juré qu'il la forcerait de se retourner vers lui, qu'il l'obligerait à lui parler.

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266 UNE GAOEURE.

ce C'est un chat, poursuivit-il, un vrai chat, faisant la chattemite. Ses étincelants petits yeux noirs m'ont toujours fait peur; je le crois un peu nyctalope, je suis sûr que vous avez vu plus d'une fois ses prunelles luire dans la nuit comme des falots et éclairer les ténèbres. Oui, il appartient à la tribu des félins. Il en a les grâces trompeuses, les duretés, les perfidies, les nerfs et les griffes. Il en a aussi les caprices ; il est inconstant, volage; vous le croyez tout près de vous, il est au bout du monde et ne vous voit plus. Quand il s'est marié, il était passionnément amoureux d'une autre femme. »

Ces derniers mots produisirent leur effet. Mme de Louvaigue se retourna tout d'une pièce.

« De quelle femme, je vous prie? demanda-t-elle.

— Ah! chère madame, vous voyez bien que vous m'écoutez.

— Encore une fois, de quelle femme, monsieur?

— Vous la connaissez comme moi.

— Nommez-la donc; je veux savoir son nom.

— C'est votre meilleure amie.

— Si c'était vrai, s'écria-t-elle saisie d'une soudaine et profonde émotion, je l'aurais su.

— Il y a des choses que les anges ne voient pas.

— Monsieur, répliqua-t-elle, vous avez la funeste habitude de jouer avec votre parole, de jeter des propos à tout hasard. Vous m'avez fait le portrait de M. de Louvaigue; voulez-vous que je fasse le vôtre? Vous êtes un de ces hommes qui abusent de leurs défauts, qu'ils prennent pour des talents.

— Que vous êtes dure pour votre serviteur! dit-il

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avec un accent douloureux. Gela vous passera; nous sommes destinés à devenir un couple d'amis intimes, très intimes. Mais, de grâce, ne m'accusez pas de porter des jugements téméraires. Il est de notoriété publique que, durant quelques mois, M. de Louvaigue a fait une cour assidue, acharnée à Mme d'Armanches; tout le monde sait aussi qu'il Ta faite en pure perte, qu'il a été renvoyé bien loin. La duchesse n'a aucun goût pour lui; elle le juge sévèrement, et quand elle vous voit rêveuse, elle s'écrie : « Pauvre petite ! » et maudit l'homme léger, le méchant homme qui ne se fait aucun scrupule de mettre une sourdine à votre joli rire et des nuages sur votre front. Ne faut-il pas être très méchant, très léger, pour avoir vécu, ne fût-ce que trois jours, avec une femme telle que vous sans découvrir tout ce qu'elle vaut et sans se prendre à son charme? Car vous êtes une charmeuse, chère madame. Celui pour qui vous êtes si dure n'avait jamais été amoureux, il se croyait bronzé, cuirassé, invulnérable. Ah! s'il osait vous ouvrir son cœur! Peut-être aura-t-il un jour cette audace... Mais j'oublie que vous vous êtes plainte de moi, qu'on m'a grondé, et je retombe dans mon péché. »

Elle fut bientôt délivrée : le train, qui avait vingt minutes de retard, arrivait enfin. Elle se leva vivement; il se leva aussi et lui offrit son bras, qu'elle refusa en disant :

« Je vous défends de me suivre. »

Il la laissa s'éloigner. Elle avait cru se perdre dans la foule ; il était sur sa piste et ne la quittait pas des yeux. L'ayant vue s'installer dans un compartiment

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où elle semblait être seule, il s'élançait pour l'y rejoindre quand il se heurta contre un obstacle. L'homme qu'il souhaitait le moins de trouver dans cette gare s'était mis subitement entre une portière qui se refermait et lui, et l'avait ramené de quelques pas en arrière. Si aguerri qu'il fût contre les fâcheux accidents de la vie, cette rencontre lui parut aussi désagréable qu'inopinée..

(( Monsieur, vous prétendiez tout à l'heure que lorsqu'on me croit tout près, je suis au bout du monde, lui dit M. de Louvaigue avec un grand calme et une lenteur calculée dans la voix. Vous voyez qu'en revanche, lorsqu'on me croit au bout du monde, je suis dans la gare de Melun, et vous admettrez sans peine que j'aie des explications à vous demander.

— Je vous donnerai toutes celles que vous pouvez désirer, répliqua M. Marivet, qui s'était déjà remis de sa surprise et de son trouble.

— J'étais dans la salle d'attente, reprit le comte. Vous aviez avec Mme de Louvaigue une conversation qui m'a paru de nature à m'intéresser. Je suis indiscret, je me suis approché; si vous aviez tourné la tête, vous m'auriez vu. Vous avez fait de moi un portrait peu flatté, d'une ressemblance amère, noire et fort désobligeante. Ce qui m'a blessé davantage, c'est que vous avez dit à ma femme que je n'avais pas su découvrir ce qu'elle vaut. Qu'en savez- vous? »

M. Marivet était brave, il ne se dérobait jamais aux conséquences de ses indiscrétions; elles lui avaient attiré plus d'une méchante affaire, il était allé deux

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fois sur le terrain. Il redressa sa petite taille, monta sur ses ergots.

ce On va partir, répondit-il, et je suis pressé. Vous savez où je demeure ?

— Non, monsieur, je ne le sais pas, repartit le comte en lui barrant de nouveau le passage, et j'ai le droit de le savoir. »

En ce moment le chef de gare siffla, et le mécanicien lui répondit. Le bourreau des femmes n'avait point de cartes sur lui ; il tira précipitamment un carnet d'une de ses poches, en arracha un feuillet, où il griffonna son adresse à la hâte. Mais il était trop tard, la locomotive s'ébranlait.

M. de Louvaigue s'était mis à rire. Il rendit à M. Marivet son petit papier, en lui disant d'un ton gouailleur :

ce J'avais juré, monsieur, de vous faire manquer le train. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir. »

Aussitôt dit, pirouettant sur ses talons, il s'en alla chercher sa voiture et reprit le chemin de l'Ermitage, sans fouetter son cheval, qu'il laissa aller à son pas. Quand on réfléchit et qu'on rêve, on est moins impatient d'arriver.

Quelque désireux qu'il fût de ne pas perdre un mot, le bruit qui se faisait autour de lui l'avait empêché d'entendre en son entier une conversation murmurée dans l'oreille. Il n'avait saisi que des lambeaux de phrases ; mais désormais il en savait assez pour être convaincu que M. Marivet n'était pas un homme aussi consolatif qu'il se l'était figuré, et il avait frémi de joie en apprenant qu'en dépit des affirmations con-

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traires de la duchesse, Mme de Louvaigue ressemblait quelquefois à une fleur battue par le vent, qu'elle avait ses heures de mélancolie touchante. Pourquoi Mme d'Armanches l'avait-elle trompé? Elle voulait sans doute les séparer à jamais. Était-ce simplement le caprice d'une méchante magicienne, accoutumée à tout faire plier sous sa baguette, et qui avait vu dans un mariage conclu sans son aveu une entreprise sur ses droits, une injure à venger ? Se proposait-elle de garder éternellement son amie sous sa coupe? ou avait-elle des vues secrètes sur son ancien adorateur, sur l'inconstant qui avait secoué son joug?

Le comte arriva à l'Ermitage avant d'avoir résolu ce problème. Mais il lui paraissait certain que, s'il voulait un jour revoir et ravoir sa femme, il devait au préalable inventer quelque moyen de la soustraire à un dangereux empire et de l'arracher du palais de Circé.

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Après avoir échappé à M. Marivet, Mme de Louvaigue avait couru vers le wagon des dames, qui par malheur était au grand complet; le chef de gare la fit entrer dans un compartiment voisin, où elle se trouva seule. Elle tremblait que son fâcheux compagnon ne l'y rejoignît. Ayant mis le nez à la portière, elle l'aperçut, à quelques pas de là, causant avec un homme de haute taille. Rêvait-elle? Était-ce bien M. de Louvaigue? En pouvait-elle douter? La clarté d'un bec de gaz tombait sur lui, elle l'avait distinctement reconnu. Jusqu'au moment où le train partit, elle ne le quitta pas du regard, et il avait depuis longtemps disparu qu'elle le voyait encore dans le vague de la nuit.

Cette rencontre extraordinaire avait vivement remué son imagination. Les femmes ont beaucoup de peine à croire à l'accident, on ne leur persuadera jamais que l'univers soit le produit de forces aveu* gles, d'un concours fortuit d'atomes ; la vie leur serait insupportable si partout, dans le ciel et sur la terre,

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elles ne découvraient de divines intentions. Claire se refusait à penser qu'un simple hasard eût pu amener M. de Louvaigue dans la gare de Melun à l'instant même où elle avait besoin de lui pour la délivrer d'un indiscret. C'était au moins un hasard providentiel, et puisque la Providence daignait se montrer et intervenir, elle avait le droit d'espérer que le dénouement de sa triste histoire, dont elle commençait à se lasser, serait satisfaisant pour tout le monde. Depuis qu'elle avait revu son mari et sans trop savoir pourquoi, elle se sentait plus rassurée, une échappée de soleil avait rasséréné le temps, et elle oublia le cruel déchirement de cœur qu'elle venait d'éprouver en apprenant qu'au moment de se marier le comte aimait la duchesse d'Armanches. Ne connaissait-elle pas M. Marivet, son goût de médisance, son esprit sottement inventif, ce que valaient les impertinents propos d'un homme dont le plus grand plaisir était de mystifier la moitié de son prochain qui portait des jupes?

A peine était-elle en repos de ce côté, il lui vint une autre inquiétude non moins poignante. Que s'était-il passé tout à l'heure entre deux hommes qui s'aimaient peu? Sur quoi avait roulé leur entretien? Il lui avait paru qu'ils causaient fort tranquillement, que M. de Louvaigue était de belle humeur, qu'il avait l'air enjoué, badin; elle croyait l'avoir vu sourire. Mais peut-être se trompait -elle; elle s'était si souvent trompée! Ne pouvait-il pas se faire que, surpris, mécontent de la trouver avec ce fat, il les eût suivis à leur insu, que, témoin muet et caché, il eût tout écouté, tout entendu? Peut-être avait-il demandé

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compte de ses paroles à M. Marivet, peut-être y avaitil eu entre eux de graves explications; peut-être.... Que savait-on?

De peut-être en peut-être elle en vint à s'alarmer sérieusement. Elle frémissait en songeant aux conséquences probables de cette affaire, et elle arriva à Brunoy fort perplexe, fort anxieuse; mais elle cacha son trouble. Elle se défiait d'elle-même; après avoir eu de fausses espérances, de fausses joies, elle se forgeait sans doute des monstres. Au surplus, M. Marivet pouvait seul la tirer de peine, et il se trouva qu'elle brûlait d'impatience de s'entretenir tête à tête avec ce fat qu'elle s'était promis de ne plus revoir.

La duchesse eut le jour suivant quelques artistes à déjeuner. Elle avait profité du retour de Claire dans la villa pour la faire poser et mettre la dernière main à son tableau de la Cigale et la Fourmi. Avant de l'exposer, elle désirait le montrer à de bons juges, sincères, véridiques, mais bienveillants. Elle les choisit parmi les peintres de talent déjà célèbres et encore jeunes; le plus âgé avait quarante ans. Depuis qu'un membre de l'Institut lui avait dit des vérités brutales, elle tenait à distance les barbes grises.

M. Marivet fut du déjeuner ; c'était justice. S'il ne peignait pas, il aidait la duchesse à peindre, il collaborait par son industrie et quelquefois par ses souffrances. Tout récemment, il avait fait le voyage de Londres pour lui procurer certaines couleurs anglaises, qu'elle disait introuvables à Paris, et malgré la nausée qu'il redoutait, il avait traversé la Manche par un gros temps. Il se présenta à Brunoy de bonne

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heure et salua Mme de Louvaigue d'un air ironique et mystérieux. Elle tenta vainement de le prendre à part, il se dérobait. Les rôles étaient renversés; Daphné poursuivait Apollon.

En sortant de table, Mme d'Armanches emmena ses jeunes peintres dans son atelier, où M. Marivet, au grand désappointement de Glaire, s'empressa de les suivre. Le tableau les y attendait, posé sur un chevalet, à son jour et dans son cadre. On fit cercle, on regarda, on examina, on se récria d'admiration.

Ce n'était pas^ comme Y Entrée de Henri IV, une improvisation hâtive, fougueuse, sans retouches ni repentirs, mais une œuvre méditée, patiemment étudiée, remarquable par le fini de l'exécution autant que par la fermeté de la touche. La figure de la cigale, à laquelle la duchesse avait libéralement prêté ses propres grâces, exprimait le martyre, le pâle ennui du génie méconnu et maltraité par un monde ennemi de tout ce qui le dépasse, de tout ce qui l'inquiète. La fourmi était le portrait chargé de Glaire, et la ressemblance échappait, tant la physionomie bourgeoise de cette bonne ménagère était sèche, tant sa bouche était dure, chagrine et pincée. Debout sur le seuil de sa porte, occupée à laver des chaussettes dans un baquet, ses manches retroussées jusqu'à l'épaule, elle interrompait un instant sa lessive pour éconcluire une chanteuse de rues, dont le sourire humble et sournois l'irritait, et, allongeant un de ses bras nus, elle semblait dire : « On ne donne pas ici; guitare, chansons, robe tombant en loques, passez votre chemin ! » C'était le triomphe delà bour-

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geoise; mais on sentait qu'un jour la guitare aurait sa revanche, que dans ce monde le dernier mot appartient à qui sait chanter.

Les cinq jeunes artistes, sans trop forcer la note, prodiguèrent à cette toile les éloges qu'elle méritait. Le premier loua la composition claire, nette, habilement agencée. Le second vanta le modelé des deux têtes de grandeur demi-nature, dont les contours, bien enveloppés, se noyaient dans l'ensemble. Le troisième s'extasia sur la belle transparence des ombres. Le quatrième demanda à Mme d'Armanches où elle avait appris à faire vibrer et chanter la couleur. Le cinquième, petit blond à l'air fringant et chafoin, lui dit avec cette brusquerie qui est le meilleur assaisonnement des louanges :

« Madame la duchesse, quand on est soi-même un chef-d'œuvre vivant, on devrait laisser aux autres le plaisir d'en faire. »

Elle buvait avidement ce nectar, et il lui semblait qu'une odeur d'ambroisie parfumait tout son atelier. Mais elle exigea que ses juges la traitassent sans ménagements, lui dissent toute la vérité, rien que la vérité. Elle leur imposait un peu, et le déjeuner leur avait paru exquis. Moitié respect, moitié reconnaissance de l'estomac, ils se refusèrent quelque temps à découvrir un seul défaut dans une œuvre qui, disaient-ils, était parfaite. Elle insista. Enfin l'un d'eux insinua timidement qu'il y avait dans le bras allongé de la fourmi quelque chose qui n'était pas tout à fait correct. Ce fut l'histoire des grenouilles : l'une d'elles s'aventurant à sortir de son trou, une

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autre suivit, et bientôt la troupe s'émancipa jusqu'à sauter sur l'épaule de la reine. Il fut déclaré tout d'une voix que ce bras était désagréable d'aspect, incompréhensible, que le raccourci en était manqué. La duchesse essaya d'abord de se défendre ; on lui prouva qu'elle avait tort. Elle se rendit, confessa son péché sur un ton de morne résignation. Craignant de l'avoir blessée, les cinq artistes l'assurèrent qu'il ne s'agissait, après tout, que d'un détail à sauver par une simple retouche. Mais l'instant d'après, le petit blondin, oubliant que les déesses ont l'oreille toujours ouverte et infiniment subtile, osa dire tout bas à un de ses confrères :

« Ce fichu bras gâte tout, et je la mets au défi de le refaire. »

La déesse se hérissa, un éclair jaillit de ses yeux bleus, qui avaient subitement noirci, et peu s'en fallut qu'elle n'étranglât l'insolent. Elle se contint, dissimula l'horreur profonde qu'il lui inspirait. Elle montra jusqu'au bout un visage souriant. Elle offrit des cigares à ses bourreaux, et pour les mettre à l'aise, elle alluma elle-même une cigarette du Levant. Us lui parlèrent d'une vente de dessins et de croquis, destinée à secourir l'indigence d'un vieux peintre ; ils la prièrent de s'associer à leur bonne œuvre, de fournir son écot. Elle y consentit de grand cœur, offrit une de ses aquarelles, qui représentait un carrefour et une mare de forêt; mais en la revoyant, elle ne la trouva pas assez poussée, et elle s'engagea à la mettre au point, à l'achever dès le lendemain.

Tous ces jeunes gens décidèrent que la duchesse

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d'Armanches était une bonne fille et même un bon garçon, à qui on pouvait tout dire. Ils ne la connaissaient guère; ils ne se doutaient point qu'elle avait à la fois l'intelligence trop haute pour ne pas se rendre à un jugement qui la blessait et trop d'orgueil pour pardonner à son juge. La justice de certaines femmes est souverainement inique. Quand il faut une victime à leur colère, elles la prennent où elles la trouvent, et si le coupable est hors d'atteinte, elles se vengent sur l'innocent, qu'elles frappent sans miséricorde. Assurément, Mme de Louvaigue n'était pour rien dans cette affaire; elle n'avait pas l'habitude de chercher des taches au soleil, ce n'était pas elle qui avait critiqué un malheureux bras dont le raccourci manqué gâtait un beau tableau. Et pourtant elle devait payer bien cher une injure qu'elle ignorait.

Mme de Sévigné avait mal à la poitrine de sa fille; M. Marivet se sentait touché quand on froissait l'amour-propre de sa belle patronne. Faute d'autorité, se trouvant dans l'impuissance de la défendre contre les méchants propos d'étourdis qui ne respectaient rien, il avait déserté le champ de bataille. En sortant de l'atelier, il vit venir à lui Mme de Louvaigue, qui le guettait. Elle l'arrêta au passage; il se laissa prendre.

« Quel heureux changement! s'écria-t-il. Le ciel soit béni ! Le vent a tourné, le vent a sauté. Hier il soufflait du septentrion. Prrr ! j'en frissonne encore. Aujourd'hui c'est une de ces tièdes haleines qui fondent les glaces, rajeunissent les gazons et font fleurir les roses. Il y a quelques heures à peine,

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vous me désespériez, madame, par vos implacables rigueurs, par vos cruautés; vous refusiez de m'entendre, vous me défendiez de vous suivre. La nuit a porté conseil, et vous me recherchez. Ah ! prenez-y garde, défiez-vous de ma très grande fatuité. Si j'allais m'imaginer bonnement....

— Monsieur, interrompit-elle, nous avons à parler de choses sérieuses.

— Nous parlerons, madame, de tout ce qu'il vous plaira. Mais, au préalable, asseyons-nous sur ce banc, qui est fort en vue. Je désire que tout l'univers soit témoin de notre réconciliation. »

Il s'assit et l'obligea de s'asseoir.

« Monsieur, dit-elle, que s'est-il passé hier soir entre M. de Louvaigue et vous?

— Entre M. de Louvaigue et moi?... Je ne l'ai vu ni hier ni avant-hier.

— Vous l'avez rencontré dans la gare de Melun.

— Vous vous êtes méprise , chère madame. Le mystérieux inconnu qui m'a abordé dans cette triste gare est un de mes meilleurs amis, un homme charmant, et nous avons passé la soirée à nous entretenir d'une femme que j'adore, qui s'appelle tantôt Glaire, tantôt Annette, et dont Favart a dit qu'elle est une image du printemps, l'aurore d'un beau matin, que

Blancheur de lis est sur son sein.

Mais, hélas ! c'est une fleur

Qui n'est éclose Que pour Lubin.

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■ — Je vous en prie, monsieur, parlons sérieusement. J'ai reconnu M. de Louvaigue.

— Je m'explique votre erreur, mon ami lui ressemble un peu : c'est la même taille, le même teint basané, le même air violent et désagréable. Mais, encore un coup, l'homme à qui j'ai parlé de la femme que j'adore n'était point M. de Louvaigue. »

Il mentait avec tant d'assurance qu'elle finit par l'en croire.

ce En ce cas, dit-elle en se levant, je n'ai plus rien à vous dire. »

Elle s'éloignait, il courut après elle, la ramena.

« Eh oui! madame, dit-il en changeant de note, le mystérieux inconnu était bien M. de Louvaigue. Si j'ai menti, c'est que cette aventure peut avoir les plus graves conséquences et que je sais combien vous êtes prompte à vous alarmer. »

Et la voyant pâlir d'effroi :

« Hélas! chère madame, il avait tout entendu, et il m'enverra ses témoins. Cet homme sanguinaire en veut à ma vie; pourtant, à la rigueur, il se contenterait d'une lettre d'excuses. Il a daigné m'accorder quarante-huit heures pour l'écrire.

— Il a droit à vos excuses , s'écria-t-elle d'un ton véhément; vous les lui ferez.

— Il est certain, madame, que vous et moi, nous l'avions fort malmené, ce pauvre comte. Vous l'aviez criblé d'épigrammes, vous l'aviez traité d'homme léger et de méchant homme.

— Oh! de grâce, ne plaisantez pas. Si je pouvais

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croire.... Ah! monsieur, j'en serais inconsolable, j'en mourrais.

— Que je vous suis reconnaissant de l'intérêt, de la tendre sollicitude que vous me témoignez! Bah! ne vous inquiétez pas trop. Je suis fort à l'épée, plus fort encore au pistolet, et puis, j'ai mon étoile, à laquelle je crois aveuglément. Je m'en tirerai, ma chère Annette. Puisque vous me voulez tant de bien, vous devez avoir quelque souci de mon honneur.

— Votre honneur n'est pas en jeu , monsieur, répondit-elle avec une agitation croissante . Vous avez fait vos preuves, et cette lettre qu'on vous demande, vous l'écrirez.

— Eh! eh! nous verrons, nous réfléchirons! »

Et abusant de. ses avantages, il s'empara d'une petite main dégantée , qui s'abandonna et qu'il se mit à. tourner et à retourner dans les siennes, à caresser , à tapoter , comme il tapotait celle de Mme d'Armanches.

« Oh! la jolie main! disait-il. Qu'elle est potelée, souple, gentille! que ses petits doigts sont courts et charmants! Il y a des mains qu'on aime à contempler ; il en est d'autres qu'on voudrait pétrir comme de la pâte, comme de l'argile.... Savez-vous que je suis aussi fort en chiromancie qu'au pistolet? Cette ligne arrondie qui part d'entre l'index et le médius est la plus favorable de toutes, et vous l'avez fort prononcée. Vous dirai-je comment on l'appelle? C'est la ceinture de Vénus. »

Puis, se penchant vers sa victime :

ce Madame, permettez-moi de vous regarder un

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instant dans les yeux. Sont-ils d'un brun noisette ou d'un brun marron? Quoique j'incline pour le brun marron, c'est une question à débattre. Mais personne ne peut douter qu'ils ne soient doux comme du velours. Malheureusement les yeux les plus doux sont ceux qui inspirent les passions les plus furieuses. Ah! fermez-les, madame, fermez-les bien vite, ou il en sortira des querelles, des batailles, des coups d'épée, des carnages !

— Monsieur, dit-elle d'une voix suppliante, vous écrirez, j'ai votre parole.

— Oh! pas encore. Je n'ai rien promis, et avant de promettre je tiens à stipuler mes conditions. J'écrirai une lettre d'excuses aussi plate qu'il vous plaira si à l'avenir vous m'autorisez à vous faire la cour, à vous adorer. Ce n'est pas assez. J'exige que vous tâchiez vous-même de m'aimer un peu.

— Je tâcherai de vous supporter, répliqua-t-elle avec un frémissement d'impatience.

— La litote, fit-il, est une figure de rhétorique par laquelle on exprime moins pour faire entendre plus. « Va, je ne te hais point! » disait Chimène à Rodrigue. Et quand vous me dites que vous tâcherez de me supporter, cela signifie que vous avez pour moi les yeux et Pâme d'une Chimène. Mais, chère madame, je ne me sens lié que par les traités écrits. Écrivons tout de suite le nôtre. »

Elle tenta de retirer sa main, il n'eut garde de la lâcher, et à deux reprises il la pressa sur ses lèvres. Puis il dit :

« Au fait, madame, êtes-vous bien sûre que mon

inconnu d'hier soir fût M. de Louvaigue? Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'est impossible de pardonner à un homme qui me fait manquer le train et, qui pis est, un train où vous êtes. »

Elle eut envie de le souffleter.

« Monsieur, s'écria-t-elle, je vous exècre. »

Et quoi qu'il pût lui dire, elle s'en alla. Il eut beau la rappeler, elle ne revint pas. Elle resta quelques heures enfermée dans sa chambre. Dès que M. Marivet et les cinq artistes furent partis, pressée du désir de confier ses peines à Mme d'Armanches, elle quitta sa retraite, descendit au salon. Elle l'y trouva languissamment étendue dans une bergère , près d'une fenêtre dont le store était baissé. Assis devant un guéridon, le duc, profondément attentif et recueilli, faisait une de ses éternelles patiences, dont la réussite l'intéressait assez pour le convaincre qu'il n'était pas encore détaché de tout bonheur et de toute gloire.

La figure de la duchesse étant dans l'ombre, Claire ne remarqua pas que son amie avait les nerfs rompus, un air de lassitude fiévreuse, le front décoloré, les lèvres mortes et comme un désert dans les yeux. Elle vint s'accroupir sur un carreau de velours, aux pieds de cette reine découronnée, et, laissant reposer sa tête sur des genoux qui lui servaient souvent .d'oreiller, elle lui narra dans le plus grand détail ce qu'elle appelait sa tragique aventure de la veille. La présence du duc, tout occupé de ses cartes, ne la gênait point; ce vieil enfant ne comptait pas : on pouvait tout dire devant lui; c'était parler devant un absent.

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En écoutant ce long récit, la duchesse avait paru se ranimer par degrés; son front n'était plus sans couleur, ses yeux n'étaient plus un désert.

« Que tu es folle de te tourmenter, dit-elle, de te tracasser! Tu peux m'en croire, ma chère petite, ces messieurs ne se couperont pas la gorge pour tes beaux yeux. M. Marivet s'est moqué de toi. Il m'a tout dit, tout raconté. M. de Louvaigue n'est point jaloux; il a repris sa liberté et t'a rendu la tienne; tu peux en faire l'usage qui te conviendra sans te contraindre en quoi que ce soit. Tout s'est passé en douceur; il a fait entendre à M. Marivet qu'il lui donnait carte blanche. Il lui a déclaré sur un ton d'aimable enjouement que les biens abandonnés sont à tout le monde, qu'un propriétaire qui renonce à cultiver son champ aurait mauvaise grâce à refuser à ses voisins le droit de libre parcours et de vaine pâture.

— Est-il possible qu'il ait tenu ce langage? s'écria Claire, qui se redressa. 11 est léger, il n'est pas cynique.

— Tout est possible, ma chère enfant, repartit la duchesse, et en avançant dans la vie on apprend à ne plus s'étonner de rien. Rassure-toi; ton mari, qui Test si peu, n'enverra pas ses témoins à M. Marivet. »

Elle parlait d'une voix douce comme miel; ce sont les voix les plus caressantes qui font les blessures les plus profondes.

« Que j'étais sotte! dit Glaire, en prenant sa tête dans ses mains. Lui, se battre pour moi! Où donc avais-je l'esprit? »

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Elle demandait qu'on la rassurât, on la rassurait trop, et le chagrin qu'elle ressentit fut si amer qu'elle regretta ses inquiétudes, ses angoisses, comme un homme qui retombe dans un mal chronique regrette la maladie aiguë qui a failli l'emporter.

« Mais vraiment, reprit Mme d'Armanches, M. Marivet prend avec toi des libertés qui me déplaisent, sa conduite me paraît fort inconvenante. Je n'admets pas qu'on mystifie, qu'on tourmente mon cher mouton bêlant; j'entends qu'on le respecte. Sa toison est si douce à caresser! ajouta-t-elle en la regardant d'un air sinistre et lui passant la main dans les cheveux. Ce jeune homme a besoin d'une leçon, je le gronderai sérieusement.

— Vous l'avez déjà grondé, duchesse. Je le crois incorrigible.

— Il se corrigera, ou je me fâcherai tout de bon et je le prierai d'être quelque temps sans revenir

— Ma bonne Cécile, ne condamne pas M. Marivet à un exil qui lui serait plus cruel que la mort. C'est à moi de m'éloigner, quoi qu'il m'en coûte.

— Que dis-tu? Je tombe des nues. Tu prétends me quitter? Où iras-tu?

— Chez Mme Chateldon, qui m'offre l'hospitalité.

— Ah! par exemple! Et quels droits Mme Chateldon a-t-elle sur ma Claire?

— Elle a toujours été pour moi une bonne tante, et quoiqu'il n'y ait aucune comparaison à faire entre mes sentiments pour elle et pour toi, je crois agir sagement en déférant à son désir. Dans la situation

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où je me trouve, il est bon que je mène une vie plus sévère, que j'apprenne à m'ennuyer.

— Je ne te laisserai pas partir ! s'écria Mme d'Armanches. Jamais, jamais, jamais! »

Et comme une chatte qui, dans ses orageux caprices, n'est plus maîtresse de ses nerfs ni de ses ongles et égratigne à tort et à travers, elle allongea brusquement ses griffes roses et d'une main saisit la nuque de Mme de Louvaigue, de l'autre lui serra le cou, en murmurant : « Pourtant, si je voulais, si je voulais! » Claire sentit le souffle lui manquer et les yeux lui tournèrent. Honteuse de sa violence, la duchesse lâcha prise.

« Pauvre petite, j'ai serré trop fort. »

Glaire fut deux minutes sans parler ; elle était occupée à se remettre de son alerte, à reprendre haleine.

« Pardonne-moi; je ne sais quel démon me possède.... Je t'ai fait mal?

— Toi, Cécile, me faire mal ! je t'en défie », répondit Mme de Louvaigue d'une voix enfantine et tendre, en la regardant comme une sainte regarde le dieu qui l'éprouve.

La duchesse fut prise d'un rire nerveux.

« Je viens d'avoir, ma chère, un accès de véritable folie. Ce n'est pas toi que j'étranglais, c'est lui.

— Qui donc?

— Un petit homme qui assure que le bras de ma fourmi est difforme, que ce fichu bras est un moignon et que je ne saurai pas le refaire. Oh! les brigands, les brigands! Ils ont démoli mon pauvre tableau! Ils m'en ont dégoûtée à jamais. »

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Glaire lai fit répéter tout ce qu'avaient dit les cinq peintres.

« Tu as tort de les consulter. Ce sont des ignorants et des jaloux. Pour les confondre, tu devrais les mettre en demeure de refaire eux-mêmes ce bras qui les choque.

— Que tu es simple! Si je leur permettais de toucher à mon tableau, ils croiraient l'avoir fait tout entier, ils s'en vanteraient, et tout le monde dirait que la duchesse d'Armanches ne sait ni dessiner ni peindre, que ses aquarelles mêmes et ses éventails ne sont pas d'elle, qu'elle les fait fabriquer par ces petits drôles, et on insinuerait peut-être que ces petits drôles sont mes amants. »

Elle partit de nouveau d'un éclat de rire.

ce Voilà le sort des femmes! continua- t-elle. Nous sommes de misérables créatures. Le vilain métier! Je l'ai en horreur. Que ne suis-je un homme! J'aurais du génie et de la gloire à revendre.... Ils seraient tous à mes pieds, baisant la terre devant moi, mendiant humblement mes leçons et mes conseils. Je les prendrais en pitié; je leur dirais : « Que vous me semblez médiocres! Mangez mes miettes, c'en est assez pour vous nourrir.... » Hélas! je ne suis qu'une femme, et quand j'aurais du génie, personne n'en conviendrait, et quand j'aurais la science des raccourcis autant que Corrège ou Velasquez, le bras de ma fourmi ne serait jamais qu'un moignon.... Oh! les brigands! comme ils m'ont fait souffrir! Et tu choisis ce moment pour mé dire que tu veux me quitter! Si tu as tes chagrins, j'ai les miens, nous avons été

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mises au monde pour nous consoler l'une l'autre... Non, vous ne partirez pas, madame. J'ai juré d'arranger vos affaires, de vous réconcilier avec votre mari. Les plus grands pécheurs ont des crises de conscience : j'attends l'heure du repentir. Laisse-moi faire, je connais les hommes; je sais les prendre.... Ah! tu es à moi, je te garde. Je t'ai prouvé en t'étranglant que mes mains tiennent bien ce qu'elles tiennent.... Mon bel ange, je vous couperai vos ailes. »

On vint lui annoncer en ce moment que le curé de Brunoy désirait lui parler et l'attendait sous la véranda.

<( Calme-toi, calme-toi, lui dit Claire. Puisque tu le veux, je reste.

— A la bonne heure! » répondit la duchesse, en respirant des sels.

Puis, s'étant recueillie un instant pour se mettre en état de causer tranquillement avec un curé, elle se leva, sortit, rouvrit la porte, jeta un baiser à son ange et lui cria : ce Viens ».

Le duc avait fini sa patience et, repoussant du pied le guéridon pour pouvoir allonger ses jambes > il s'était renversé dans son fauteuil bas. IL semblait sommeiller, mais il ne dormait que d'un œil, et quand Mme de Louvaigue passa devant lui pour aller rejoindre la duchesse, il l'arrêta par un geste.

Elle le regarda avec étonnement. Il n'avait pas sa figure ordinaire; ses pommettes étaient marquées de petits points rouges, et ses yeux éteints de poisson mort s'étaient ranimés. Dans certaines journées sombres et brumeuses de l'automne ou de l'hiver, le

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temps se lève quelquefois vers midi; il se fait une éclaircie, le soleil apparaît : c'est un soleil pâle, sans chaleur et sans rayons, semblable à un plat d'argent dépoli; il n'est pas besoin d'être un aigle pour le contempler fixement. Une éclaircie s'était faite dans les brouillards du duc d'Armanches, et il y avait dans ses yeux comme la lumière froide d'un soleil d'hiver, ce Vous attendez Baptiste? lui dit-elle. Dois-je le sonner?

— Non, ma chère; Baptiste est bien où il est. Venez vous asseoir près de moi. La duchesse peut se passer de vous : on n'a pas besoin d'être deux pour causer avec un curé. Venez, j'ai deux mots à vous dire. C'est important. »

Son étonnement redoubla. 11 ne lui adressait guère la parole que pour lui narrer de vieilles histoires d'almanach, ou pour s'informer si elle avait bien dormi, ou pour lui souhaiter le bonsoir, ou, pendant les repas, pour l'engager à reprendre d'un plat qu'il trouvait bon.

Elle avança une chaise, s'assit, attendit. Rien ne venait. Muet et embarrassé, soit que son idée lui eût échappé, soit qu'elle lui semblât plus difficile à exprimer qu'il n'avait cru, il s'essuyait la bouche avec son mouchoir.

Embarrassée elle-même : « Avez-vous réussi votre patience? lui demanda-t-elle pour dire quelque chose.

— Je me tire des plus compliquées, répondit-il avec un accent de jactance naïve et puérile. Pourquoi n'en faites-vous pas? Cela aide à passer le temps, cela fait oublier les ennuis. »

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Il s'était donc aperçu qu'elle avait des ennuis! Il n'avait jamais eu l'air de s'en douter.

(( Il y a des ennuis qui ne se laissent pas oublier », répliqua-t-elle.

Il fit un geste qui signifiait probablement que ce genre de chagrins lui était inconnu.

ce Les patiences sont un bon remède, reprit-il, et les médailles aussi. »

Elle ne put s'empêcher de sourire; elle avait peine à se représenter que la numismatique fût une science propre à consoler une femme qui s'est engagée dans un mauvais chemin, plein de ronces et d'orties et auquel elle ne voit aucune issue.

« Avez-vous acheté récemment quelque pièce rare? demanda-t-elle encore.

— Oui, ma chère, on m'a apporté hier une médaille fort curieuse, unique clans son espèce. C'est une monnaie d'un roi bactre. Vous savez où est la Bactriane? Il faut la chercher au nord de POxus. Alexandre avait fondé jusqu'à douze villes dans cette province, et elles profitèrent de la faiblesse d'un roi de Syrie pour se rendre indépendantes.... Mais cela nous mènerait trop loin. Qu'il vous suffise de savoir que je possède depuis hier une monnaie bilingue du i or siècle avant notre ère, à légende bactro-chinoise! Vous ignorez sans doute que les Yueh-Ti s'étaient établis vers les frontières nord-ouest de l'Empire du Milieu et que le roi grec de Bactriane, qui se nommait.... Voilà que j'oublie son nom! Gomment donc s'appelait ce maudit homme?... Que voulez-vous! ma chère comtesse, je vieillis et ma mémoire est un ton-

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neau où il y a des fuites. Baptiste m'est souvent d'un grand secours ; malheureusement , en matière de numismatique, il n'est et ne sera jamais qu'un âne. Bah! je vous dirai ce nom demain, en vous montrant ma médaille. Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que vous vous intéressiez aux médailles? »

Tout à coup son idée lui revint, et secouant la tête pour en chasser les Yueh-Ti et les rois bactres :

« Non, ce n'est pas de cela que je voulais vous parler. »

Il promena ses regards en cercle, s'assura qu'aucun indiscret ne l'écoutait. Puis, s'étant avisé que la duchesse en sortant avait laissé la porte entre-bâillée, il se leva et de son pas d'automate il traversa le salon pour la fermer. Après quoi, il se retourna vivement, marcha droit à Mme de Louvaigue. Il avait une physionomie si singulière, le teint si échauffé, la prunelle si luisante, qu'elle le soupçonna un instant de vouloir l'embrasser. Le vieil enfant n'y pensait guère; il avait perdu à jamais le goût de cette nourriture qu'on appelle une chair de femme, et si on lui avait demandé ce que c'est que l'amour, il aurait répondu : c'est une folie qui tue.

Gomme Mme de Louvaigue reculait effarée devant lui, il avança le bras, la saisit, la retint parla manche de sa robe, et se penchant vers son oreille, il murmura :

ce Vous ne la connaissez pas. Il ne faut pas la croire ; je la connais : dans tout ce qu'elle peut dire, il n'y a jamais qu'un petit grain de vérité. »

Et d'une voix plus basse encore : « Ma femme est une menteuse ».

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Ayant ainsi donné ses conclusions et résumé en quelques mots ses longues et douloureuses expériences, épouvanté de son audace, se repentant peutêtre d'avoir parlé si librement de la personne du monde qui l'intimidait le plus, il posa sur sa bouche l'index de sa main droite comme s'il voulait recommander à Glaire une absolue discrétion, et il sortit.

Elle frissonna de la tête aux pieds; il lui sembla qu'un miracle venait de s'opérer, qu'un mort avait ressuscité subitement pour lui parler et l'avertir. La minute d'après, il reparut et lui cria d'un air triomphant :

« Il s'appelait Hermaeus. »

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Le lendemain, la duchesse entra de bonne heure dans la chambre de son amie, qu'elle prit au saut du lit. Il semblait que la crise fût passée, qu'elle eût oublié sa cruelle mésaventure de la veille, l'amer dégoût qu'on lui avait donné. Elle ne riait plus aux larmes, elle ne respirait plus des sels, son front uni était net comme une glace. Elle avait recouvré Je sang-froid, la raison, la paix de l'âme. Sa parole brève, sa voix saccadée témoignaient seules qu'il lui restait un peu d'agitation et de trouble. Après que l'orage s'est éloigné, les lacs se remettent lentement de leur émoi; les vagues qu'ils roulaient s'aplanissent, mais on entend un sourd clapotis d'ondes courtes.

« Allons, madame, dit-elle, achevez au plus tôt votre toilette. J'ai de l'occupation à vous donner. Nous sommes aujourd'hui, toi et moi, au service des pauvres. Le curé de Brunoy, dont tu ne m'as pas aidé à recevoir la visite, était venu m'annoncer qu'un couvreur s'est tué raide en tombant d'un toit; il n'avait

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pas le sou et il laisse une femme et cinq enfants. J'ai promis de m'intéresser à eux; tu iras les voir, t'informer de leurs besoins et leur distribuer un premier secours. De mon côté, je dois terminer ce matin une aquarelle que mes cinq brigands m'ont demandée pour une vente de charité. Nous prendrons le panier ; tu me conduiras aux Bosserons, à la mare aux nénufars, tu m'y laisseras, et après avoir visité la veuve et les orphelins, tu me renverras la voiture vers midi.

,— Je ne te demande que cinq minutes pour être à toi, répondit Mme de Louvaigue, dont le teint brouillé et les yeux battus attestaient qu'elle avait peu dormi.

— Ce n'est pas tout ; tu sais que ma mère nous attend ce soir à dîner et qu'avec deux bons chevaux il y a trois heures de chemin de Brunoy à Luzy.

— Je t'en supplie, dispense-moi de t'y accompagner.

— Tu es brouillée avec ma mère?

— Je crains ses questions, ses curiosités, ses plaisanteries. Tu m'excuseras, tu lui diras que je suis un peu souffrante.

— Est-ce vrai?

— C'est presque vrai. .

— Au fait, tu as mauvais visage ce matin. Tu as mal dormi?

— Très mal.

— Tu as eu le cauchemar?... Tu pensais à lui?

— Non, je pensais à vous, duchesse. Vous m'êtes apparue en rêve avec une figure de spectre, et vous m'avez dit d'une voix qui me glaçait le sang dans les

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veines : « Quand je te jure que je t'aime, il ne faut pas me croire; je mens ».

Et la prenant par la taille, elle l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre pour mieux la voir.

« Oh! que tu ressembles peu, s'écria-t-elle, à la figure que j'ai vue cette nuit! Bénie sois-tu d'être entrée dans ma chambre avec le soleil levant ! Tu as mis les spectres en fuite. Je retrouve ma vraie Cécile, je reconnais tes yeux qui m'aiment, ta bouche qui n'a jamais menti.... Ah! duchesse, si vous veniez à me manquer, que me resterait-il? »

En parlant ainsi, elle l'embrassait avec fureur. Mme d'Armanches la laissait faire, s'abandonnait à ses caresses sans les lui rendre.

« Pauvre folle, dit-elle enfin, tu crois donc aux rêves?

— Tu vois bien que je n'y crois pas, puisque aujourd'hui comme hier je t'adore.

— Et pourtant, fit la duchesse en se dégageant, tu refuses de m'accompagner à Luzy. Soit! j'irai seule, et je tâcherai de ne pas t'en vouloir. Quand on n'a pas la science des raccourcis, il faut apprendre à pardonner. »

Une heure après, elle était assise sur un pliant, près d'une mare, en face d'un chevalet. Glaire, qui venait de la quitter, avait voulu lui laisser le groom pour la garder; mais elle n'aimait pas à peindre sous les yeux d'un groom, et elle n'avait pas besoin qu'on la gardât. La forêt de Sénart est un lieu sûr; jadis le courrier de Lyon y fut assassiné; mais aujourd'hui les seuls crimes qui s'y commettent sont des assassi-

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nats de lapins et de faisans, et depuis la Révolution le braconnage n'est qu'un délit.

Après avoir un peu rêvé, elle avait pris ses pinceaux et s'appliquait à son travail, tout en laissant vaguer ses pensées. Jamais sa main n'avait été plus souple, plus agile, plus obéissante, et rarement elle avait eu l'esprit partagé entre plus de soins divers; mais elle se commandait, elle était rentrée en possession d'elle-même. Quand elle éprouvait une vive contrariété, quand elle avait à se plaindre des hommes ou d'une trahison de la destinée, sa machine, pendant quelques heures, se démontait. Mais cette crise, aussi violente que la secousse produite par une décharge électrique, durait peu. La première commotion passée, son fiel se figeait, et à l'ébranlement de son âme, à l'affolement de ses nerfs succédait une colère froide, réfléchie et silencieuse. C'est alors qu'il fallait craindre la lionne : elle cherchait un cœur à dévorer.

Gomme Mme de Louvaigue, elle avait passé une mauvaise nuit. Elle n'avait pas eu le cauchemar, mais des accès de rage. Incapable de s'abuser, elle sentait qu'il suffit d'un solécisme pour gâter un beau tableau et que, jusqu'à nouvel ordre, elle était hors d'état de corriger son erreur. Peu à peu le calme lui était revenu; elle forma une résolution, s'endormit sur cet oreiller, et à son réveil elle avait trouvé son idée heureuse. Sans renoncer à ses ambitions d'artiste, elle voulait détourner le cours de ses pensées, se distraire de son accident, divertir ses peines, amuser ses ennuis, se repaître quelque temps d'une

de ces chimères qui dissipent les chagrins en fumée et étourdissent la vie. Le bonheur lui dilatait l'âme, la rendait accessible aux bons sentiments ; elle n'était dangereuse que lorsqu'elle avait un dommage à réparer, un mécompte à oublier. Quoi qu'il lui arrivât de fâcheux, c'était une injure, dont elle entendait tirer satisfaction, et elle soulageait ses disgrâces en tourmentant autrui. Ses regrets étaient des ressentiments, ses amertumes étaient des querelles, ses consolations étaient des vengeances. Le sort lui devait une revanche; elle était déterminée à la prendre. Sur qui? sur une pauvre innocente, qu'elle avait beaucoup aimée; mais quand on n'a pas de griefs, on s'en crée.

Tout en peignant, elle conversait avec elle-même, à bâtons rompus, sautant d'une idée à l'autre sans ménager les transitions.

« Voilà, se disait-elle, une teinte à aviver, à réchauffer. En revanche, cette lumière est trop vive, il faut l'éteindre. N'oublions pas que ce sont les tons neutres qui font valoir et vibrer le reste.... Il n'est permis qu'aux très jolies femmes d'être si tendres aux mouches. Voilà deux grands mois queje travaille en pure perte à la remonter, à la distraire; de jour en jour elle s'abandonne davantage à son ennuyeuse mélancolie, elle s'enfonce dans son noir. Et après tout, de quoi se plaint-elle? Passe encore si elle aimait. Cette vierge a l'amour en horreur. Elle m'a fait longtemps illusion, je lui croyais du nerf, du ressort. C'est une poire molle et blette; c'est une malade imaginaire, qui m'assassine du récit de ses

maux; c'est une commère dolente ou Notre-Dame des Sept Douleurs.... »

Puis, reculant la tête et laissant reposer quelques instants son pinceau :

« Si je ne me trompe, cela vient, il y a là de jolies notes de couleur et l'ensemble . est d'un joli sentiment. A l'ouvrage! ne paressons pas. Il peut être ici d'un moment à l'autre... Quelle scène bizarre elle m'a faite ce matin! L'histoire de son rêve était vraiment fort enfantine. Commencerait-elle à se défier de moi? Mme Chateldon, qui ne m'aime point, l'excite en dessous. Je ne dois pas me dissimuler que je n'ai plus sur elle autant d'empire. Sa situation fausse lui pèse, elle craint les jugements du monde, elle voudrait renouer de manière ou d'autre avec son mari, qu'elle espère attendrir par ses roucoulements de tourterelle blessée. Lorsqu'elle m'a dit hier qu'elle voulait s'en aller, j'ai vu clair dans son jeu. La ruse est l'arme des faibles. Elle projette de m'échapper; une fois chez sa tante, elle écrirait à M. de Louvaigue : Venez ! — et elle tâcherait de lui faire agréer ses extravagantes propositions. Il serait le dernier des hommes s'il les acceptait. Elle n'a ni beauté ni brillant, ni rien de ce qui peut flatter l'amour-propre d'un mari, elle n'a pour elle que son charme indéfinissable; c'est bien le moins qu'il lui demande les plaisirs qu'elle peut donner.... Prenons-y garde, le rapport des valeurs n'est plus juste, et je dois retoucher mon ciel. Depuis que j'ai poussé davantage mes terrains, il n'est pas assez vigoureux, assez monté de ton.... Un jeune homme me disait hier : « Quand

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<( on est soi-même un chef-d'œuvre, il faut laisser aux « autres le plaisir d'en faire ». Ce jeune homme est un imbécile; pourtant il avait raison. Il y a un temps infini que je sacrifie tout à mon idée. Je vis dans les austérités; je travaille, je peine, je me mortifie, je me tourmente. Dans l'intérêt même de mon talent, il faut que je me détende l'esprit, que je me donne un peu de relâche. La tristesse est la plus grande ennemie de l'art. J'avais l'humeur sombre quand j'ai peint ce bras qui gâte tout. Abandonnons-nous à nos fantaisies, vivons quelque temps par les sens et par le cœur. Je ne crois plus, tâchons de croire; préférons aux vérités les mensonges et leurs délices. J'ai dit un jour à M. de Louvaigue que l'amour est une divine bêtise. Abêtissons-nous, abêtissons-nous. Pendant six années entières, qu'ai-je fait de ma beauté? Je sentais en moi comme une impuissance d'aimer. J'ai commis le péché d'orgueil et savouré la morose volupté des refus. Les hommes sont si peu de chose! Il est si doux de les mépriser et de se moquer d'eux! »

Un sourire glissa sur ses belles lèvres : « C'est doux, mais c'est mal, poursuivit-elle. Il est bon d'être charitable, et la beauté nous est donnée pour faire des heureux. Le nénufar qui étale au milieu de cet étang la magnificence de ses feuilles nageantes, de sa corolle d'argent, de ses étarnines d'or, pour qui sa fleur s'est-elle épanouie? Pour des grenouilles, pour des couleuvres et des araignées aquatiques, que sûrement elle méprise. Sa destinée est de servir à la décoration d'un marécage mal habité, et son devoir

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est d'être belle; elle le remplit religieusement. Tout le jour, elle se donnera; ce soir, repliant ses pétales, elle plongera sous l'eau et rentrera dans son mystère. Comme elle, après s'être ouvert, mon cœur se refermera, et l'homme dont j'aurai fait le bonheur ne sera plus pour moi qu'un étranger, ce Qui êtes-vous? je ce ne vous connais pas. — Nous avons échangé des « serments d'éternelle fidélité! — Le vent les em- (c porta. — Ne m'avez-vous pas juré d'être toujours « à moi? — J'ai la mémoire si courte! il ne m'en « souvient plus. — Ne le niez pas, vous m'avez aimé. ce — Peut-être, mais ce n'était pas un engagement, « c'était une expérience. Une fois encore, j'ai voulu ce savoir, je sais, et je retourne à mes affaires. Le « seul homme que je puisse aimer toujours est mort « il y a deux siècles, il s'appelle Velasquez. »

Elle avait fini; elle se leva, contempla son aquarelle, qui lui plut. « C'est une des meilleures que j'aie faites, pensait-elle, j'étais dans un de mes bons jours. La couleur est harmonieuse et piquante, la facture a du ragoût et de l'imprévu. » Puis, ayant regardé l'heure à sa montre : « Comment n'est-il pas encore ici? Je ne doute pas qu'il ne vienne; mais il manque d'empressement, et l'accueil que je lui ferai s'en ressentira. »

Elle lava, essuya ses pinceaux, remit en ordre sa boite de couleurs, et, ayant caché son petit bagage derrière un buisson, avec son chevalet et son pliant, elle s'avança dans l'allée par laquelle devait arriver celui qu'elle attendait. C'était apparemment le moyen de le faire venir.

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Jamais elle n'avait été plus belle; mais son front sans plis, ses joues froides comme le marbre, son regard presque immobile, les coins relevés de sa bouche arrière, annonçaient une âme dure, un cœur solitaire, inflexible comme une destinée. Dans cette femme d'une élégance exquise, d'un esprit si cultivé, si raffiné, il y avait un fond d'inguérissable sauvagerie. Ses instincts n'étaient point pervers, mais le démon de l'orgueil la possédait. Des philosophes superficiels calomnient la bête qui est en nous et lui imputent tous nos méfaits. Les bêtes sont réglées dans leurs idées comme dans leurs mœurs, et le principe du mal est le dérèglement d'une volonté qui s'adore, le culte et la folie du moi. Madame d'Armanches s'aimait avec idolâtrie, et elle sacrifiait à son idole sa conscience, ses scrupules, le droit des gens, la foi des traités. Quand elle avait dit : « Je veux! » il n'y avait plus rien de juste ni d'injuste; c'était son Dieu qui voulait. Revenue à l'état sauvage, elle s'enfonçait clans les solitudes de son âme, et du fond de ses jardins enchantés et vides, son chagrin superbe donnait la loi à l'univers.

Dans son impatience de faire souffrir quelqu'un, ayant aperçu un petit crapaud sonneur qui traversait la route pour regagner son étang, elle s'amusa à lui barrer le passage. Désagréablement surpris de cet incident, il se retourna aussitôt, et, usant tour à tour de ses deux modes de locomotion, la marche et le saut, il tenta de s'échapper. Elle lui coupa la retraite. Cette fois il s'émut et le cas lui parut grave. Il s'arrêta court, se gonfla, fit le mort; mais son pauvre cœur

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battait très fort. Elle leva le pied sur lai. Il cligna des yeux, et avec cet air de résignation qui rend les crapauds touchants, il se prépara dans le recueillement de la peur à recevoir le coup mortel. Il avait pour tenir à la vie des raisons qui lui semblaient bonnes. Par bonheur, elle crut entendre le galop d'un cheval, et, abandonnant sa victime, elle se remit en chemin.

L'instant d'après, le cavalier qu'elle attendait parut. Elle s'était levée de bon matin pour lui envoyer par un exprès sa carte avec ces mots :

ce Mon cher comte, je désire causer quelques moments avec vous d'une affaire qui nous donne du* tracas à votre femme et à moi, et dont je voudrais à tout prix prévenir les suites. Vous seriez sûr de me trouver entre neuf et onze heures dans un rond-point de la forêt, à quelques pas de cette mare aux nénufars près de laquelle nous nous étions rencontrés et promenés ensemble l'an dernier. J'espère que cette indication vous suffira. »

« Vous voici donc enfin ! lui cria-t-elle, en fronçant légèrement les sourcils.

— Aurais-je eu le malheur de vous faire attendre? demanda-t-il en mettant pied à terre. Excusez-moi. J'étais à Ghamprosay, car arrive qui plante, il faut bâtir sa maison. J'ai trouvé en rentrant à l'Ermitage la carte que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, et je suis parti ventre à terre. Voyez plutôt. »

Il lui montrait son cheval trempé de sueur, blanc d'écume, et après l'avoir attaché à un des montants d'un treillis qui protégeait une chasse allotie et louée :

« De quoi vouliez-vous me parler, duchesse? reprit-il.

— De votre querelle avec M. Marivet.

— Rassurez-vous, ce jeune homme n'aura point à en découdre.

— Claire l'a interrogé; il s'attend à recevoir vos témoins.

— Il les attendra longtemps, madame. S'il n'était pas de vos amis, je vous confesserais que sa figure me revient peu. Il avait mal parlé de moi et il m'a paru qu'il prenait de grandes familiarités avec ma femme. Par une espièglerie d'écolier, je me suis amusé à lui faire manquer le train. Convenez que mes vengeances de mari maltraité sont fort douces.

— Seriez-vous jaloux? Vous savez bien que M. Marivet n'est qu'un mauvais plaisant, que votre femme le regarde comme un homme sans conséquence.

— Ah! permettez. Vous m'avez écrit ce matin que cette affaire lui donnait quelques tracas. Cela prouve qu'elle nous verrait à regret aller sur le terrain, et comme assurément ce n'est pas pour moi qu'elle s'inquiète, il m'est permis d'en conclure....

— A vous parler franc, interrompit la duchesse, elle ne s'intéresse passionnément ni à vous, ni à lui. Mais elle a le cœur trop débonnaire, trop pacifique, pour ne pas frémir d'horreur à l'idée que deux hommes pourraient exposer leur vie pour elle. Encore est-ce moins une question de sentiment que de scrupule et de principes. Je croyais la connaître, elle m'étonne. Je ne la soupçonnais pas d'avoir une piété exaltée. De jour en jour je la vois tourner davantage

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vers la dévotion, et je commence à craindre qu'elle ne me quitte pour s'enfermer dans une maison de retraite.

— A son aise! mes meilleurs vœux l'y suivront », répondit-il d'un ton dégagé.

Elle se rapprocha de lui, et, le regardant en face et dans les yeux :

ce Mon beau monsieur, qui jouez l'indifférence, ne vous souvient-il plus qu'il y a deux mois je vous fis l'honneur d'aller vous voir et que ce jour-là vous étiez éperdument amoureux de votre femme? Ne niez pas, vous me l'avez dit.

— Si je l'ai dit, madame, c'était vrai; je n'ai pas l'habitude de mentir. Mais comment voulez-vous que je me souvienne de ce que je pensais il y a deux siècles?

— Décidément, répliqua-t-elle, il n'y a rien à faire de vous. Vos légèretés, vos inconstances me désolent. Qu'y a-t-il de plus léger que le vent et la fumée? C'est le cœur d'un homme pour qui les mois sont des siècles. Vous êtes un de ces oiseaux qu'on ne tient jamais que par le bout de leur aile et qui s'envolent en ne vous laissant dans la main qu'une plume.

— Écoutez-moi, madame. Je me fais plus mauvais et plus oublieux que je ne le suis. Je me rappelle très bien que le jour où vous m'avez fait la grâce de venir me trouver à l'Ermitage, j'étais furieux.

— Contre qui!

— Contre elle, contre vous, contre moi, contre le motide entier. On se marie, n'est-ce pas, pour avoir une femme? Je m'étais marié en bonne forme et je n'en

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avais point. Mais je m'étais dit : J'en aurai raison! Je ressemblais à. un enfant qui a reçu en présent un de ces jouets fort compliqués dont il faut étudier patiemment le petit mécanisme avant de s'en servir et de s'en amuser. Je me croyais un grand mécanicien, je me faisais fort de découvrir, de deviner le secret. Je brûlais, et voilà que tout à coup, sans me prévenir, on m'enlève mon joujou, et je reste seul avec mon déshonneur. Avouez qu'on serait furieux à moins.

— Homme d'esprit, dit-elle, vous ne l'auriez pas trouvé, ce beau secret. Il y a des résistances dont un mari ne triomphe pas.

— Vous voulez dire que l'amant seul en vient à bout. Dans le fait, il serait plaisant que ma femme accordât à quelque Marivet ce qu'elle m'a refusé. Mais il n'en sera rien ; vous m'avez appris qu'à votre insu elle était dévote. Sûrement cela date de loin, et mon amour-propre est sauf. On peut être un bon mécanicien et ne rien entendre au maniement de cette sorte de machines qui ne se laissent gouverner que par un confesseur. »

Elle se mit à rire.

« Vous bavardez beaucoup, dit-elle. Avec tout cela, il me semble que nous avions fait une gageure, vous et moi. Qui l'a gagnée?

— C'est vous, madame, c'est bien vous .

— Avec quelle confiance pourtant vous me l'aviez proposée! Je vous entends encore; vous me disiez avec emphase : « Laissez- moi faire, vous verrez que « ce mariage tournera bien, que je serai le meilleur « et le plus heureux des maris ».

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— Ce n'est rien que les sottises qu'on dit; celles qu'on fait sont plus dangereuses, et il faut les boire.

— À propos, quelles étaient les conditions de notre pari? De quoi étions-nous convenus?

— Sur ce point, madame, mon souvenir est très net. Nous avions stipulé solennellement que, si je gagnais, vous en seriez quitte pour me gratifier d'un de vos plus beaux sourires, mais que, si je perdais, vous vous croiriez tenue de me consoler.

— Voilà des conditions aussi ridicules que bizarres, dit-elle, et vous m'en imposez, je crois. Le bel engagement que j'ai pris! Je m'en délie.

— Vous n'avez donc aucun souci de votre réputation? Vous voulez que je dise à mon tour : ((Qu'y a-t- (( il de plus léger que le vent, que la fumée ou qu'une (( plume d'oiseau ? C'est Mme la duchesse d'Armanches! « Elle promet et ne tient pas, elle nie ses dettes. » Je croyais que les dettes de jeu étaient les plus sacrées.

— Adieu, mon cher comte, repartit-elle sèchement. Vous ne me persuaderez jamais que je vous doive la moindre consolation, et je n'entendais pas jouer à qui perd gagne. »

Elle s'éloignait, il la retint.

((Ah! duchesse, s'écria-t-il d'un ton tragique, vous exercez sur ma vie une fatale et funeste influence. Vous êtes une redoutable magicienne, vous êtes mon mauvais génie. Pourquoi me suis-je rendu à votre insidieuse invitation? J'aurais dû me défier de vos pièges. Que suis-je venu faire ici, dans cet endroit lugubre, près de cette mare aux nénufars, qui ne me rappelle que de cruels souvenirs? L'an

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dernier, à l'ombre de ces chênes, j'ai souffert tout ce que peut souffrir un homme. Je vous disais avec quelque éloquence, peut-être, ce que je sentais pour vous, et vous affectiez de ne pas me croire; aux refus vous avez joint la raillerie, votre malice se délectait à m'ôter tout espoir. Vous êtes l'unique cause de toutes les sottises, de toutes les fautes que j'ai pu faire. C'est pour vous oublier que je me suis jeté dans la politique, qui ne me réserve sans doute que des déboires. C'est pour vous oublier que j'ai contracté l'absurde mariage qui me procure tant d'agréments et de joies. C'est pour vous oublier que demain je ferai quelque autre folie.... Et vous refusez de me consoler!

— Quelle folie ferez-vous demain? dit-elle, en se croisant les bras.

— Elle est plus qu'à moitié faite.

— Contez -moi cela. Vous ne m'intéressez pas, mais vous m'amusez.

— Avant- hier j'étais allé ouvrir la chasse chez M. de No vis, et le hasard a voulu.... Madame, elle a une tête de linotte et une voix de perruche enrhumée. Son sens commun ne pèse pas une demi-once, et son cœur pèse moins qu'une plume. Elle est également incapable de comprendre et d'aimer. Passe encore si elle ne disait rien ! Elle bavarde, caquette en grimaçant et rit tout le jour sans savoir de quoi...

— Est-elle vraiment jolie?

— Mieux que jolie. Elle peut paraître belle à qui ne vous connaît pas ou réussit à ne plus penser à vous.

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— Le contrat est signé?

— Dans peu de jours ou dans quelques heures, elle sera installée à l'Ermitage.

— Y pensez-vous? Qu'en diront vos électeurs?

— Ce qui leur plaira. Dans les cas désespérés, dans les grandes détresses, tous les moyens sont bons, même les plus misérables. Je veux oublier, j'oublierai. »

Elle décroisa ses bras. Elle le regardait d'un œil dur, qui s'amollissait par degrés. Il était fort ému, il avait le souffle court. Elle le fit attendre.

« Pauvre garçon, dit-elle enfin, si jamais on vous prenait au sérieux, peut-être ferait-on quelque chose pour vous.

— Ah ! madame, il serait possible! ...

— Nous savons tous les deux l'anglais. Connaissezvous le proverbe : Faint heart ne ver won fair ladyl

— Je crois que cela veut dire qu'il n'y a que les résolus et les persévérants qui parviennent à se faire aimer.

— Écrivez dès ce soir à votre linotte que vous la sacrifiez à vos électeurs, et nous verrons. Je ne promets rien, je ne .m'engage qu'à vous écouter très attentivement, avec le sincère désir de vous croire. Si vous le voulez bien, nous reprendrons notre conversation juste à l'endroit où nous l'avions laissée. Venez me voir. Que sait-on?

— Vous êtes mille fois bonne, madame. Mais, hélas! où nous reverrons-nous?

-- Il y a, ce me semble, à Brunoy une maison où l'on a quelques chances de me trouver.

— Cette maison m'est fermée. Vous n'y êtes pas seule; j'y rencontrerais un visage qui me gênerait beaucoup et que j'ai juré de ne jamais revoir. »

Elle baissa un instant la tête et la releva pour dire :

ce Je croyais vous avoir dit qu'elle voulait s'en aller. »

Transporté de joie, il plia le genou devant elle, lui prit les deux mains, les baisa dévotement, et s'écria dans un élan de passion :

ce Duchesse, je vous adore! »

Avant de se quitter, ils se contemplèrent l'un l'autre en silence, comme pour s'assurer qu'ils avaient tous deux leur compte. Elle se sentait reprise, attirée; le charme auquel jadis elle avait résisté et que son orgueil avait rompu l'entraînait de nouveau. Il lui parut qu'il était bien l'homme qu'elle cherchait, que son regard étincelant était un séduisant mensonge, que ses yeux ivres d'espérance lui promettaient six mois d'illusion et de cette folie du cœur qui trompe nos chagrins, nous étourdit de ses grelots. Elle croyait déjà les entendre tinter au fond des bois, qui se taisaient pour écouter.

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Vers onze heures et demie, par un excès de zèle, Claire, après avoir consolé de son mieux la veuve et les orphelins, était revenue elle-même chercher la duchesse; elle s'étonna de trouver la place vide. Du rond-point partaient cinq routes. Quatre s'en allaient en ligne droite, le regard les embrassait dans toute leur longueur; elle n'y vit personne. La cinquième faisait des zigzags. Laissant la voiture à la garde du groom, elle s'avança jusqu'au premier tournant, où se dressait un grand chêne composé de plusieurs tiges sorties du même pied. A peine eutelle dépassé le chêne, elle aperçut à quelque cent pas plus loin Mme d'Armanches causant avec M. de Louvaigue. Ils ne la virent point, ils avaient le dos tourné, et, troublée autant que discrète, elle s'empressa de se retirer ou de s'enfuir. ...

« Se sont-ils rencontrés par hasard? se demandaitelle, ou Cécile l'a-t-elle fait venir pour lui parler de moi? Hier encore, elle me promettait d'arranger ce qu'elle appelle mes affaires. Je saurai bientôt à quoi m'en tenir; sans doute elle me dira tout. »

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La fièvre de l'attente la galopait. Enfin la duchesse parut et s'exclama :

« Ah! c'est toi! Es-tu arrivée depuis longtemps?

— Non, j'arrive.

— Je m'étais refroidi les pieds danscegazon, dit-elle négligemment, j'ai marchéun peu pour les dégourdir. »

Elle fit ramasser son bagage par le groom, et on partit. Pour aller de la mare aux Bosserons, le chemin le plus direct est une allée herbue, envahie par la bruyère, creusée d'ornières profondes. La duchesse, qui conduisait, mit le cheval au pas. L'occasion était propice pour causer. Le groom, jeune insulaire fraîchement débarqué, entendait mal le français : il n'y avait pas à se gêner devant lui. Au surplus, la duchesse, un peu excitée, semblait-il, parlait beaucoup. Elle discourait sur la beauté des bois aux approches de l'automne, et du bout de son fouet elle montrait à Glaire des verdures qui commençaient à se bigarrer, de hautes fougères teintées de rouille, de petits cerisiers sauvages, les uns habillés de pourpre, d'autres couleur de feu et tout flambants, qui éclataient comme des pétards clans les massifs. Mais du comte et de son entretien avec lui, pas un mot, et de minute en minute l'étonnement de Glaire se changeait en anxiété. Un indiscret lui avait appris l'avant -veille qu'avant cle l'épouser M. de Louvaigue avait été fort amoureux de la duchesse d'Armanches, et la veille un vieillard lui avait dit : « Ma femme est une menteuse ». S'obstinant à n'en rien croire, elle se reprochait ses inquiétudes comme un crime de lèse-amitié.

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Elle obtint bientôt l'éclaircissement qu'elle souhaitait. Il y a des gens qui dénouent et des gens qui rompent. L'orgueil craindrait de s'abaisser en recourant aux artifices; il méprise les laborieux manèges, les peines, le tracas qu'il faut se donner pour mettre le bon droit de son côté, les petites hypocrisies par lesquelles on sauve les apparences. Mme d'Armanches avait le goût des solutions violentes, des opérations chirurgicales ; elle tranchait volontiers dans le vif, et surtout elle aimait à faire vite, dût son iniquité éclater aux yeux des hommes.

Elle avait commandé pour trois heures la berline ou le mail-coach qui devait l'emmener à Luzy. Elle désirait y arriver assez tôt pour avoir le temps d'y faire à loisir sa toilette et emportait autant de colis, de malles, de cartons que si elle se fût embarquée pour un voyage. Mais avant de se mettre en route, elle voulait en finir et, selon son expression, écorcher la queue du serpent. Pendant qu'on attelait, elle entra dans l'appartement de Mme de Louvaigue, se présenta devant son ange prête à partir, coiffée d'un petit chapeau fleuri, délicat et subtil comme le rêve d'une ombre, et, tout en s'occupant à enfiler et à boutonner ses gants, elle lui dit :

(( Je me suis décidée à coucher là-bas. Je serai de retour demain vers la fin de la matinée. Te trouverai-je encore ici? »

Muette de surprise, Claire, au lieu de répondre, la questionnait des yeux.

ce Hier, si je ne me trompe, tu m'as témoigné le désir de t'en aller.

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— Mais il me semble que tu m'as défendu de te quitter, je reste.

— J'ai eu tort, le premier mouvement n'est pas toujours le bon. Ne te gêne pas, fais ce qu'il te plaira. Je n'ai pas de gendarmes à mon service, ni l'habitude de retenir les gens de force.

— Tu ne m'as jamais parlé de ce ton, repartit Mme de Louvaigue. Ai-je rien fait, ai-je rien dit qui ait pu te déplaire, te blesser?

— Je n'ai qu'un grief contre toi, mais il est grave. Ton éternelle mélancolie me navre. Tout à l'heure encore, pendant le déjeuner, tu étais triste à faire peur. Je me repens de t' avoir enlevée de ton Ermitage. Je pensais que mon amitié te serait secourable. Mais les habitudes, une fois rompues, ne se renouent pas. Pour aimer à vivre ensemble, il ne faut jamais se quitter. Jadis nous nous entendions sur tout : il me paraît qu'aujourd'hui nous ne nous entendons sur rien. Tu avais décousu, j'ai vainement tâché de recoudre. Mme Chateldon, ma chère, s'entendra mieux que moi à te consoler. »

Mme de Louvaigue fut tentée de se signer; il lui sembla que la duchesse blasphémait contre Dieu et ses saints.

« Voilà une vilaine parole, Cécile, lui dit-elle. Tu sais bien que je te préfère à tout. Non, tu ne me feras jamais croire qu'il y ait rien de changé dans les sentiments que nous avons, que nous aurons toujours l'une pour l'autre. Une amitié comme la nôtre est une chose sacrée, et nous ne pourrions nous aimer moins sans nous déshonorer.

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— La phrase est belle et touchante. La vérité est que depuis quelque temps tu te défies de moi : et quand la défiance est venue, il n'y a plus d'amitié.

— Cécile, dis-moi ce que je dois faire, je le ferai.

— A quoi bon? Tu ne prends plus conseil que de toi-même, et tu te conseilles fort mal. Je t'avais représenté que toutes les femmes ont leur croix, mais qu'elles doivent se garder de s'en faire une enseigne, qu'un malheur affiché est la plus sotte des professions. Aussi bien de quoi te plains-tu? Tu étais heureuse, tu as voulu tâter du chagrin. M. de Louvaigue a raison : quand on a certaines superstitions, certaines maximes, on ne se marie pas.

— Eh! je te prie, ces maximes, ces superstitions, qui me les a prêchées? Qui donc m'a enseigné qu'une femme ne peut se donner qu'à un homme qui l'aime?

— Faire et dire sont deux choses, et on ne règle pas sa conduite sur des propos. D'ailleurs, il ne tenait qu'à toi de t'imaginer bénévolement que ton mari t'aimait.

— Ah! Cécile, qui donc s'est appliqué à me guérir de mon illusion, à me désabuser?

— Eh bien, ma chère, si j'ai eu des torts, je veux les réparer, et puisque tes principes te permettent de te donner à celui qui t'aime, je sais un moyen de tout arranger, car il y a dans ce monde un homme qui t'adore. C'est un consolateur que Dieu t'envoie. »

Et lui montrant du doigt une peinture magnifiquement encadrée qui occupait toute la largeur d'un trumeau :

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(( Par une délicate attention, dit-elle, j'avais fait transporter dans ta chambre ma copie de l'Embarquement de Cythère. Elle est fort bien cette copie; on m'en a fait de grands compliments. J'avais pensé qu'à la longue elle calmerait tes douleurs, que tu y puiserais des idées tendres, riantes et d'heureuses inspirations. Voyons, peux-tu la contempler sans ressentir je ne sais quel chatouillement du cœur? Il est impossible que ces génies voltigeants, que cette barque dorée et ornée de fleurs ne te disent rien. Regarde ce pèlerin armé d'un bourdon et agenouillé près d'une femme assise qui baisse et détourne la tête. Un amour, accroupi sur son carquois, la tire par le bas de sa robe et semble lai dire : « Il est « charmant; vous y viendrez ». Mets-y un peu de complaisance; ne trouves-tu pas que ce pèlerin ressemble à quelqu'un? Tu me demandes un dernier conseil; le voici : embarque-toi pour Cythère avec M. Marivet. »

Mme de Louvaigue s'efforçait de ne pas comprendre; mais en vain se bouchait-elle les yeux : la lumière s'était faite.

« Duchesse, vous avez résolu de me chasser d'ici. Je partirai. »

Puis, haussant le ton et d'une voix vibrante :

« Pourquoi ne m'avouez-vous pas que vous avez causé ce matin avec M. de Louvaigue? »

Mme d'Armanches ne s'attendait point à cette question, et une légère rougeur se répandit sur ses joues cle marbre.

« Où as-tu pris...?

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— Je vous ai vus.

— Tu rêves.

— Ah! duchesse, ne me dites pas que je rêve, ou je croirai à certaines choses qui me font horreur. »

Mme d'Armanches prit résolument son parti.

ce Ton mari m'a déclaré ce matin qu'il avait juré de ne jamais te revoir, je lui ai répondu qu'il était un peu dur.

— Est-il vrai qu'avant de m'épouser, cet homme qui ne veut plus me revoir vous a fait la cour?

— Eh! vraiment oui, répliqua la duchesse en la foudroyant du regard, et il s'est marié par dépit. Si tu m'avais consultée en temps utile, je t'aurais dit : Ne lui demande pas de t'aimer, il aime ailleurs. »

Elle avait fini de boutonner ses gants; debout devant une psyché, elle arrangeait sa voilette. La femme foudroyée se leva pour lui parler de plus près, et la glace refléta deux images.

« Mon Dieu ! pensa Claire en les comparant l'une à l'autre, que suis-je à côté d'elle! et quel homme pourrait hésiter entre nous! »

La confusion la prit; elle éprouvait comme une honte d'exister. Elle s'éloigna de cette glace qui lui faisait peur et se rassit.

« Heureusement, reprit-elle, malgré tout, et quelques mauvaises paroles qui te soient échappées, ma confiance en toi est entière. S'il t'a dit ce matin qu'il t'aimait, tu lui as sûrement répondu : « Vous savez ce ce qu'elle est pour moi, je mourrais plutôt que de « la trahir. »

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La duchesse se retourna vers elle en souriant et repartit d'un ton sardonique :

« Tu me l'avais pris, je te le reprends. C'est le jeu de la guerre. »

Il y a des esprits éternellement vierges, des âmes qui conservent à jamais la fleur de leur innocence. Elles vivent dans le monde et n'en sont pas. Il a beau leur donner en spectacle ses iniquités et ses misères, elles se refusent à croire au mal. Sont-elles contraintes de se rendre à l'évidence, il leur semble qu'elles assistent à un de ces affreux désordres qui ne peuvent être que l'œuvre du démon ou qu'elles sont les dupes d'une magie noire qui trouble leurs sens et leur fait voir ce qui n'est pas. Mme de Louvaigue aperçut le diable dans les beaux yeux grisbleu de la duchesse, attachés sur elle comme sur une proie, et elle pensa que pour l'en chasser il suffisait de parler beaucoup.

« Cécile, dit-elle, est-ce bien toi? Est-ce à moi que tu parles? Tu t'amuses, n'est-ce pas? C'est un jeu ou une épreuve, et mes frayeurs te paraissent bien ridicules. Dans un instant tu diras : ce Je plaisantais, tu « t'es laissé prendre à mon piège; que ta es simple ! » Ah! dis-le tout de suite. J'ai l'esprit court et je ne suis qu'une sotte; je me laisse attraper, mystifier; je crois tout ce qu'on me dit. Je t'en supplie, ne me tourmente pas plus longtemps. Redeviens toi-même, regarde-moi comme tu me regardais autrefois. N'avons-nous pas vécu cinq ans comme deux sœurs? N'étions-nous pas l'univers l'une pour l'autre? Nous nous sommes tant aimées! Nous avions deux cœurs,

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qui n'en faisaient qu'un. Nous partagions tout, la joie et le chagrin. Je te confiais mes pauvres secrets et tu me disais toutes tes pensées.

— Je choisissais », interrompit la duchesse.

Mme de Louvaigue se laissa tomber à genoux.

ce Ma bonne Cécile, aie pitié de moi ! Je pleure et je te baise les mains. Jadis j'étais ton ange; as-tu donc du plaisir à voir ton ange pleurer? Il t'en coûtera peu d'être noble et généreuse. Tu as tout : la divine beauté, l'esprit, la splendeur du talent, le génie, et je suis si peu de chose! Oh! de grâce, Cécile, ne m'ôte pas ce que j'ai !

— Tu as commis une grave imprudence, repartit Mme d'Armanches. Tant que tu m'as appartenu, ton bonheur m'était aussi cher que le mien. Mais je veux qu'on se donne; tu t'es reprise; que puis-je te devoir encore? Et d'ailleurs tu ne l'aimes pas, cet homme, et en te l'ôtant, je ne t'ôte rien.

— Cécile, je l'aime! Duchesse, je vous jure que je l'aime!

— Allons donc! Et depuis quand? Tu ne sais pas aimer; les bonnes créatures comme toi n'aiment pas*

— Cécile, ma bonne Cécile, ne me le prends pas, je t'en conjure, ou tu me tueras.

— C'est une chose faite. Il me plaît, ma chère, et il est à moi; tu m'entends, il est à moi. »

Claire eut le courage de regarder de nouveau les yeux gris-bleu; elle n'y vit plus le diable. Il n'y avait point de magie noire dans cette affaire ; c'étaient bien les véritables yeux de la duchesse d'Armanches. Elle s'écria :

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(( Votre mère vous connaît bien, et elle dit vrai quand elle vous appelle un beau monstre.

— Tu as toujours eu du penchant à l'exagération. Ton aventure te paraît prodigieuse, elle est pourtant fort commune. Tu trouveras dans ce monde des milliers de femmes capables de prendre son mari à leur meilleure amie, mais elles le prennent sournoisement, en cachette, elles le volent. Je suis trop fière, moi, pour voler dans l'ombre, et je te dis : « Je le prends! » Non, ma pauvre enfant, je ne suis pas un monstre, je n'ai pas le pied fourchu, mais j'ai des caprices, des fantaisies et je me les passe. Cet homme qui me plaît s'imagine qu'il m'adore, et il m'accuse d'avoir été jadis très dure pour lui. Je ne lui ai rien promis, j'en essayerai, nous verrons. Enfin si tu veux savoir mon secret, c'est un délassement, une distraction dont j'ai besoin. Quand une petite fille a fait du tricot pendant trois heures, qu'elle a mal compté ses mailles- et qu'on la condamne à recommencer, elle mourrait de fatigue et d'ennui si on ne lui permettait pas de jouer un quart d'heure à la poupée. Voilà mon cas. Je ne la casserai pas, cette poupée que tu prétends aimer, et, dès que j'en aurai assez, je te la rendrai. Tu as ma parole. »

Mme de Louvaigue venait de se relever, elle s'essuyait les yeux. On annonça que la voiture était avancée.

(( Duchesse, dit-elle, allez à votre dîner; vous êtes certaine de ne pas me retrouver ici demain, et je prie Dieu qu'il me fasse la grâce de vous oublier.

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— Ma chère, répondit Mme d'Armanches en se dirigeant vers la porte, un jour je te rappellerai et tu reviendras. Il a tâché, lui aussi, de m'oublier; c'est difficile, à ce qu'il semble. »

Elle sortit, et Glaire courut à son balcon. Elle voulait revoir une fois encore cette femme inoubliable qui lui prenait son bien, pour qui les trahisons étaient des jeux innocents, des récréations de petite fille, cette femme qui volait et tuait sans remords. Elle était persuadée qu'avant de partir, la duchesse donnerait quelques signes manifestes de démence, que personnne ne pourrait s'y tromper, qu'on dirait d'une commune voix : « Elle est devenue folle, et c'est une folle dangereuse; il faut la lier et l'enfermer ». Mme de Louvaigue se trompait et dut reconnaître que cette folle dangereuse, qui descendait en ce moment le perron, paraissait avoir toute sa tête, toute sa présence d'esprit, toute son intelligence. Elle s'en servit pour examiner et compter ses paquets, pour s'assurer qu'on n'avait rien oublié, que ses malles étaient solidement attachées. Après quoi, elle monta lestement en voiture et le cocher toucha, sans qu'on eût lié ni enfermé personne.

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Claire ne fut pas longtemps occupée à comprendre l'incompréhensible, à s'expliquer l'inexplicable, à découvrir comment les caractères peuvent se métamorphoser sans que les corps changent, comment on peut garder sa figure après avoir perdu et sa raison et son cœur. Un soin plus pressant la travaillait. La crise qu'elle venait de traverser l'avait transformée, et si la duchesse était tombée en état de démence, elle avait, elle aussi, sa folie. Cette personne tranquille, dont l'âme douce, mystique et romanesque avait cherché son roman dans l'amitié, sentait se remuer en elle quelque chose de violent et d'inconnu. Dans son enfance, étant allée de Bordeaux à Royan, quand le vapeur, après avoir descendu paisiblement le cours de la Gironde, était entré en mer et qu'une lame venue du large, le prenant en travers, l'avait fait rouler et tanguer, épouvantée d'être à la merci d'une puissance mystérieuse, indomptable, terrible dans ses colères, farouche dans ses jeux, et pour qui les paquebots sont des hochets,

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elle avait demandé en grâce qu'on la débarquât. Pareille aventure lui arrivait; elle faisait connaissance avec les houles du cœur. La jalousie lui avait révélé l'amour. La grande vague de l'océan roulant sans cesse, écumeuse et mugissante, tantôt l'emportait vers le ciel, et tantôt, se creusant sous elle, lui découvrait le fond d'un abîme.

Comme toutes les natures tranquilles, elle avait de la force pour la résistance, elle était lente dans l'action. Désormais, sortie de son caractère, elle se sentait capable de faire des choses étranges, inouïes. Rien ne donne plus de calme dans les grandes crises de l'âme que la résolution d'agir. Elle en eut assez pour sécher ses larmes, pour composer son visage. Elle sonna sa femme de chambre et lui dit :

« Marguerite, Mme Ghateldon m'a invitée à passer quelque temps chez elle. Faites mes malles ; vous partirez la première par le train de six heures et vous remettrez à ma tante la lettre que je vais écrire. »

Et aussitôt elle écrivit ce qui suit :

« Vous aviez raison, ma chère tante; vous avez toujours raison. Je suis allée voir mon père, et, comme vous l'aviez deviné, j'ai compris qu'en m'établissant chez lui je le dérangerais beaucoup. Je suis un fardeau pour tout le monde; mais vous êtes bonne, et les charges ne vous effrayent pas. J'accepte l'hospitalité que vous m'aviez offerte. Selon les circonstances, je serai chez vous dès ce soir ou demain matin. »

Elle s'accouda sur sa table, s'interrogea, réfléchit. Il lui sembla que le doute est la plus horrible des

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maladies, qu'elle souffrirait moins si elle acquérait l'absolue certitude de son malheur. Tout à coup il lui vint une idée : elle se rappela qu'elle avait rempli longtemps les fonctions de secrétaire de la main, qu'elle contrefaisait si habilement l'écriture de la duchesse, que les plus .avisés s'y étaient laissé prendre. Elle écrivit une seconde lettre, et quoique d'habitude elle cherchât ses mots, ils lui vinrent cette fois sans effort. Cette lettre était ainsi conçue :

« Mon cher comte, on ne se dit pas tout dans les forêts. La bonne créature qui ne sait pas aimer partira tantôt pour Paris, où l'attend Mme Ghateldon. Elle hésitait, je l'ai décidée. Dorénavant nous pourrons nous voir. Pourquoi ne nous reverrions-nous pas dès aujourd'hui? Le temps est incertain, mais la lune m'a promis d'éclairer ce soir les bois. Montez à cheval après votre dîner, vous me trouverez seule. Cette pauvre Claire! Après tout, c'est sa faute. Nous ne parlerons plus d'elle. Arrivez-moi leste et pimpant, très amoureux et en parfait état de grâce. Je compte sur vous. »

Elle se relut, fut contente de sa prose, et la mit sous enveloppe.

ce Quoiqu'elle ne soit pas signée, c'est un faux, pensait-elle. Qui pouvait croire que j'en ferais jamais? Les péchés ne sont pas des crimes; et dans certains cas tout est permis. Il viendra ce soir et je le détromperai. »

Ce n'était pas tout d'avoir écrit sa lettre, il fallait la faire porter à sa destination. Elle mit son chapeau, elle sortit de la villa. En arrivant sur la route qui

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longe le parc, elle aperçut deux de ces ouvriers belges qui viennent chaque année dans la Brie pour y travailler à la moisson et qui y restent jusqu'à la vendange quand on trouve à les occuper. Mais sans doute ils ne connaissaient pas la forêt, et d'ailleurs ils lui parurent lents d'esprit, lourds de corps, gauches et empêtrés, et il lui fallait un messager agile et rapide comme la pensée, comme le désir, tant l'attente lui pesait.

La minute d après, elle vit passer un gamin de treize ans, qu'elle connaissait depuis longtemps. Le père était charbonnier et habitait les bois, la mère était coquetière, et l'enfant travaillait tour à tour pour l'un et pour l'autre. Il était venu souvent dans la villa offrir des champignons au duc, qui avait un goût particulier pour les cèpes de la forêt de Sénart. Sa gentillesse, ses yeux fort éveillés, lui avaient gagné la bienveillance de Glaire; elle lui faisait à l'occasion de ces petits présents qui font naître les amitiés. Elle l'appela et lui dit :

« Julien, tu es intelligent, écoute-moi. Voici une lettre très pressée que Mme d'Armanches veut envoyer à l'Ermitage très vite, très vite. Tu connais la forêt comme ta poche. Prends tes jambes à ton cou. Tu remettras ce pli à M. de Louvaigue lui-même, et tu attendras la réponse. »

Il partait déjà; elle le rappela.

« Tu ne diras pas au comte que c'est moi qui t'ai remis cette lettre. Tu comprends, c'est une surprise qu'on veut lui faire, et quand on fait des surprises.... Mais ce serait trop long à t'expliquer. Enfin, tu ne le

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lui diras pas, et c'est à moi seule, tu m'entends? à moi seule que tu rendras sa réponse. Voyons, répète-moi ce que je t'ai dit.

— Vous m'avez dit de ne pas dire à M. le comte....

— Eh bien, tu n'es pas encore parti? interrompitelle. Écoute encore. Si tu fais promptement ma commission, si tu ne muses pas dans les chemins, si tu ne dis que ce que tu dois dire, tu vois cette pièce jaune, elle sera pour toi. »

La vue du jaunet lui donna des ailes, et il s'envola. En rentrant dans le parc, elle contempla un instant la façade de cette villa où elle avait passé jadis d'heureux jours, qui maintenant étaient si loin d'elle qu'il lui semblait ne les avoir jamais vécus. Comme Mme d'Armanches, comme elle-même, cette maison avait subitement changé : c'était un de ces endroits malsains, dangereux et funestes qu'il faut éviter soigneusement, sous peine de mort. Gens et choses, personne ne se ressemblait plus, l'univers était bouleversé. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps sur cette pensée, elle en avait une autre qui l'obsédait, elle se demandait sans cesse : « Que répondra-t-il? »

Pour s'occuper, elle aida sa femme de chambre à empaqueter du linge et à plier des robes; mais elle l'aidait mal; elle dérangeait plus qu'elle ne rangeait, et Marguerite, qui pourtant était fort respectueuse, se permit de lui en faire l'observation.

« Vous avez raison, répondit-elle. Je ne suis pas aujourd'hui dans mon état ordinaire.

— C'est bien naturel. Madame doit avoir tant de chagrin de quitter Mme la duchesse !

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— Oh oui! beaucoup de chagrin. Elle m'aime tant! »

Il n'y avait plus qu'une valise à remplir; elle en fit son affaire. Les autres colis furent chargés dans un fourgon, et Marguerite partit pour la gare, pendant que sa maîtresse se disait : c< Il répondra : « Je vous « adore et j'accours ». Il sera ici vers neuf heures. Quand il apprendra qu'elle est absente et que je suis au salon, prête à le recevoir, quelle figure ferat-il?»

Elle entendit bientôt la voix frémissante d'un tam-tam qui annonçait l'heure du dîner. Elle descendit dans la salle à manger. Le duc l'y attendait, impatient de se mettre à table et questionnant Baptiste sur le menu. Dans sa déchéance, l'appétit et la gourmandise lui étaient restés; avec l'amour des médailles, c'étaient ses seules passions, comme la politesse était sa seule vertu. Glaire eût donné beaucoup pour le trouver dans un de ses moments lucides. Quel soulagement pour elle si elle avait pu lui raconter ses angoisses, montrer son cœur à nu ! Elle se sentait si solitaire dans le monde, qu'une marque de sympathie, un avis, un conseil, moins que cela, un signe de tête, un regard ami, un sourire de compassion, elle eût tout accepté comme une manne tombée du ciel dans son désert, et jamais elle n'eût tant savouré la douceur d'une parole humaine. Mais le duc avait l'œil mort, la lèvre pendante. Il était rentré dans son brouillard; elle l'eût bien étonné en lui rappelant son audacieux propos de la veille.

Irréprochablement courtois, il se fit un devoir, un

point d'honneur d'animer et de soutenir la conversation autant qu'il était en lui.

« Il n'arrive pas souvent, ma chère comtesse, que nous dînions, vous et moi, tête à tête.

— Pourquoi n'avez-vous pas accompagné la duchesse? lui demanda-t-elle.

— Ah! ma chère, je ne me serais pas permis de vous laisser seule », répondit-il galamment.

Bon Dieu! pouvait-elle l'être davantage?

« D'ailleurs, Luzy est au bout du monde, reprit-il; c'est trop loin pour moi. Je supporte difficilement trois heures de voiture. »

Et, se retournant vers son fidèle serviteur, toujours debout derrière lui :

« Baptiste, depuis combien de temps ne suis-je allé chez la marquise?

— Je crois, monsieur le duc, qu'il y a bien quatre ans.

— Tu crois, tu crois, dit-il d'un ton de reproche. Il faut être sûr. »

ce II a raison, pensa-t-elle ; il faut être sûr; c'est pour cela que j'ai écrit. »

« Ma femme, continua-t-il, est jeune et toujours allante; rien ne l'effraye, rien ne la fatigue. Avant d'arriver à Luzy, il y a une grande côte raide à monter. Mais elle a de bons chevaux. Baptiste, quels chevaux la duchesse a-t-elle pris?

— Je crois qu'ils étaient pommelés, dit-elle; mais, comme vous dites, il ne suffit pas de croire.

— Monsieur le duc veut-il que je m'en informe? demanda Baptiste.

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— Oui, informe-toi. »

Baptiste sortit et rapporta la nouvelle que décidément la duchesse avait pris ses chevaux pommelés.

(( Ils sont fort beaux, dit le duc, mais ils n'ont pas assez de fond pour gravir lestement les côtes. Je n'ai jamais aimé que les bais, les noirs et surtout les alezans. »

Et, s'aidant des souvenirs de Baptiste, qu'il ne se lassait pas d'interpeller, il rapporta plusieurs circonstances de sa vie, plusieurs accidents fâcheux qu'il imputait au manque de fond des chevaux pommelés.

Pendant qu'il parlait et qu'elle semblait l'écouter avec recueillement, elle se disait : « Julien devrait être ici. On l'aura retenu quelque part. Il y a trois grandes heures qu'il est en route. »

« Monsieur le duc, dit-elle, nous ne dînerons plus ensemble.

— En vérité, chère madame!

— Je pars ce soir pour Paris.

— Qu'allez- vous faire à Paris?

— Mme Ghateldon désire que je passe quelque temps chez elle. Quand on n'a pas de chez-soi, on vit chez les autres. »

Il ne parut ni surpris ni ému.

« Mme Ghateldon, dit-il, est fort bien logée. Je suis allé la voir un jour dans son hôtel du boulevard Haussmann. Elle se plaignait pourtant que ses cheminées fumaient. Est-il vrai que M. Ghateldon gagne près de deux cent mille francs par an ? Gela ne m'étonnerait pas; c'est un grand médecin. Il m'a guéri

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autrefois d'une maladie dont je souffrais beaucoup et qu'il appelait je ne sais plus comment.

— C'était une dyspepsie, monsieur le duc, fit Baptiste.

— Tu connais le mot, Baptiste, mais tu ne saurais pas l'écrire, tu n'es pas fort en orthographe. Oui, M. Ghateldon m'a guéri. Ces grands docteurs sont toujours bons à consulter; malheureusement ils sont trop occupés pour vous suivre, et je vous engage à faire comme moi, ma chère : il faut avoir un grand médecin qui vous conseille et un petit médecin qui vous soigne. »

« Hélas! pensa-t-elle, si petit qu'il fût, je serais heureuse d'en avoir un; mais j'en suis réduite à me soigner moi-même, et je m'y prends bien mal, puisque ce malheureux enfant ne revient pas. Depuis une heure au moins il devrait être de retour. »

« C'est un homme fort aimable que M. Chateldon, poursuivit le duc. La dernière fois que je l'ai vu, c'était à un mariage, où nous servions tous deux de témoins. Qui donc se mariait?

— Je pense que c'était Mme la comtesse, dit Baptiste en souriant.

— Où avais-je la tête? Eh oui! ma chère, c'était vous. Je m'en souviens très bien, vous étiez fort pâle ce jour-là.

— Je ne le suis plus? demanda-t-elle.

— Plus du tout. Vous avez repris des couleurs, vous êtes fraîche comme une rose. »

Comme pour lui donner raison, une rougeur subite venait de monter à son visage; un domestique lui

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avait annoncé que le petit Julien était là et désirait lui parler. Elle pria M. d'Armanches de l'excuser et traversa précipitamment la salle. Elle reparut bientôt, rapportant dans sa poche un pli cacheté qu'elle n'avait pas osé ouvrir. Qu'y avait-il dans les profondeurs de ce pli? Une de ces paroles qui tuent. Elle se rassit, et à travers l'étoffe et la doublure de sa robe elle palpait ce papier qui la brûlait.

« Vous me parliez de mon mariage, monsieur le duc. J'étais donc bien pâle ce jour-là? »

Il ne répondit pas; il ruminait dans sa tête un projet, un petit complot. Depuis deux jours, son ouistiti était tenu en quarantaine. Cet animal destructeur s'étant permis de dépendre et de mettre en pièces un des rideaux du salon, la duchesse avait décrété sa mort. Le duc l'avait sauvé en s'engageant à le garder désormais dans son appartement, et il pensait à profiter de l'absence de sa femme pour procurer une fête à son prisonnier.

« Nous en sommes au dessert, dit-il à Mme de Louvaigue. M'autorisez-vous à faire venir un instant Mico? Gela le désennuiera. Vous n'êtes pas, comme la duchesse, l'ennemie des singes. Elle déteste leurs grimaces, que je trouve fort divertissantes, et elle craint leurs morsures.

— J'en connais de plus dangereuses! » réponditelle.

Baptiste s'en fut chercher Mico, qui entra en cabriolant. Son maître le fit asseoir sur ses genoux, et après lui avoir recommandé de se bien tenir, après lui avoir gravement rappelé toutes les bienséances

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330 UNE GAOEURE.

que doit observer un ouistiti admis à l'honneur de diner dans le monde, il le bourra de friandises.

Mme de Louvaigue avait tiré le pli de sa poche, elle l'ouvrit brusquement et lut ces mots :

« Madame la duchesse, il se passe en moi quelque chose d'étrange. Depuis que vous l'avez éloignée et que je la sais malheureuse, je sens que tout n'était pas fini entre nous. Pardonnez-moi, je ne suis pas en état de grâce, je vous parlerais d'elle. »

Il lui sembla qu'un cri de joie délirante lui était sorti du cœur et s'était fait entendre dans tout Brunoy, que tout Brunoy savait qu'il refusait de venir, qu'il ne viendrait pas. Son cri lui était resté à la gorge ; ni M. d'Armanches, ni Baptiste, ni Mico n'avaient rien entendu. Elle avait une flamme dans les yeux et tremblait comme la feuille. Le duc lui présenta une coupe de fondants, qu'il déclarait exquis ; elle voulut en prendre un et le porter à sa bouche, elle le laissa tomber dans son assiette, en disant :

« Oh! vraiment oui, il est délicieux. »

Bientôt, impatiente de se trouver seule, elle se leva et tendant ses deux mains au duc :

ce Je dois prendre le train de dix heures, et j'ai encore quelques préparatifs à faire. Je sais que vous aimez à vous coucher tôt; pour ne pas vous déranger, je vous fais dès maintenant mes adieux, en vous remerciant de toutes vos bontés pour moi. »

Il ne lui suffisait pas de le remercier, elle aurait voulu l'embrasser, comme s'il eût été pour quelque chose dans la joie folle qui lui épanouissait l'âme et lui échauffait la tête ; mais elle savait, sans en soup-

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çonner la raison, que, toujours poli, toujours gracieux, il n'aimait pas les caresses. Elle se dédommagea sur un singe blanc, à la queue noire, qu'elle baisa sur le bout du museau. Il lui en témoigna sa reconnaissance par un sourd grondement, mais il n'essaya pas de la mordre. Le duc, fort touché de ce témoignage d'estime et d'affection octroyé à son favori, lui en fit son compliment :

« Mico, voilà un grand jour dans votre vie. C'est la première fois que vous avez été distingué par une femme, et, j'ajoute, par une très jolie femme.

— Vous êtes mille fois trop bon! dit-elle d'une voix saccadée. Vous me flattez. Je sais bien que je ne suis pas jolie.

— Mais si, ma chère, mais si.

— Oh non! monsieur le duc, oh non! »

Là-dessus, elle se prit à rire et du même coup elle

éclata en sanglots, et elle s'enfuit dans sa chambre pour y cacher et ses larmes et son rire, pendant que le duc, profondément étonné, demandait à Baptiste ce qui arrivait à la comtesse de Louvaigue. Cet incident devait rester gravé dans sa capricieuse et défaillante mémoire. Il se souvint toujours qu'un soir que la duchesse était absente, Mico avait dîné à table et que tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, Mme de Louvaigue avait ri et pleuré tout à la fois. Mais le sagace Baptiste, son souffleur et son oracle, ne put jamais lui expliquer ce prodige.

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Dès qu'elle fut rentrée dans sa chambre, Mme deLouvaigue relut cette lettre étonnante, admirable, divinement inspirée et vraiment miraculeuse, qui l'avait rendue à la vie. Elle en absorba la substance, elle en disséqua chaque mot, comme un chien ronge un os et le suce jusqu'à la moelle.

« Ah! duchesse, disait-elle à demi-voix, vous prétendiez qu'il était à vous. Vous allez trop vite en affaires; l'homme qui vous plaît et que vous m'aviez pris vous échappe. Il vous le dit lui-même, il s'est passé dans son cœur quelque chose d'étrange, il a découvert qu'entre lui et moi tout n'est pas fini, et s'il était venu, il aurait eu l'insolence de vous parler de cette bonne créature qui ne sait pas aimer. Quel affront î quelle blessure pour votre orgueil ! Duchesse, duchesse, je ne suis rien devant vous; mais il y a dans ce monde, paraît-il, quelqu'un qui protège les humbles contre les superbes.... Oh! je ne me fais point d'illusion, ajoutait- elle. Ce n'est pas de l'amour qu'il a pour moi, c'est de la pitié. Il a cédé à l'im-

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pulsion d'un cœur naturellement généreux; il a dit : « Pauvre enfant! pauvre petite! la voilà seule, toute ce seule!... » Hélas! s'il y a de bons retours, il y en a de funestes. Demain peut-être, il regrettera sa lettre, il se trouvera bien sot d'avoir manqué volontairement son bonheur. Demain peut-être, elle le reprendra. Elle est si belle, si dangereuse!... Que faire? Qui me dira ce que je dois faire? »

Il lui semblait que la pitié est de tous les sentiments celui qui se lasse, s'épuise le plus vite, que dans une maison située en pleine forêt et qu'elle avait habitée deux mois, il y avait une petite lampe qui jetait une pâle clarté, que c'était la dernière lueur d'une flamme crépitante, fumeuse, prête à s'éteindre , qu'il fallait faire diligence , accourir , mettre en hâte un peu d'huile dans cette lampe qui se mourait, qu'une fois morte, tout serait fini.

Après quelques moments de rêverie, elle conçut un audacieux projet, que son imagination eut peine à accepter. Son âme ayant subitement changé de température, il lui venait des pensées qui lui faisaient l'effet de plantes exotiques, et elle s'étonnait que ces fleurs de l'Inde eussent poussé dans son jardin. L'entreprise qu'elle venait de former lui parut pleine de charme et d'épouvante; elle décida qu'elle devait la tenter sur-le-champ, qu'il y allait de son avenir. Elle se dit qu'en partant pour Paris, elle s'éloignait de l'Ermitage, que c'était à l'Ermitage qu'elle devait aller, qu'il fallait y courir à l'instant, sans attendre jusqu'au lendemain, qu'il y a des lendemains qui n'arrivent jamais.

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Et cependant, lorsqu'elle se croyait déterminée, l'hésitation la ressaisissait. Après tout, elle n'était sûre de rien, ni des vrais sentiments de ce coupable atteint de remords au moment décisif, touché de Dieu, pensait-elle, ni de la durée de son repentir, ni de l'accueil qu'il lui ferait. Pour un jour, pour une minute, il lui avait sacrifié sa passion. Peut-être la traiterait-il comme l'ennemie de son bonheur. A quels hasards n'allait-elle pas exposer sa dignité ! ... Eh ! que lui importait sa dignité ou sa honte! Qu'importent les abaissements quand on s'occupe de sauver sa vie!

Mais comment allait-elle s'y prendre? Elle ne voulait mettre dans le secret aucun des habitants de la villa, et, d'ailleurs, il lui répugnait d'emprunter pour son expédition les chevaux de la duchesse. Il y avait un loueur de voitures à Brunoy, elle résolut de s'adresser à cet inconnu et s'habilla promptement. Elle se disposait à partir quand elle fit la réflexion qu'on ne s'embarque pas sans biscuit. Elle voulut emporter un petit bagage. Quand on va loin, très loin, sait-on ce qui peut arriver? Au surplus, dans certains cas, les paquets servent de contenance. Sa valise était trop lourde pour qu'elle pût songer à la prendre. Elle en tira un petit carton rond, qui renfermait des dentelles. Après l'avoir vidé, elle y mit à l'aventure deux mouchoirs, une paire de bas, un petit nécessaire de toilette, quelques bijoux auxquels elle tenait particulièrement. Puis elle le referma, le ficela, le pesa, le trouva léger, et elle sortit à pas de loup ou de voleur. Les domestiques étaient à l'office, ils achevaient de dîner; leur ayant distribué

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déjà ses gratifications, elle n'avait pas à craindre leurs empressements ; ils attendaient patiemment qu'il lui plût de les sonner. Elle descendit le grand escalier sans rencontrer personne, gagna la terrasse, le parc, et atteignit une petite grille que par bonheur on n'avait pas fermée. Dix minutes après, elle arrivait chez le voiturier.

Malheureusement, il n'avait point de voiture disponible; une noce bourgeoise les lui avait toutes prises, et il venait de prêter son dernier cheval à un docteur qui avait couronné le sien et qu'un cas pressant appelait à Mandres. S'il était peu connu de Mme de Louvaigue, il la connaissait fort bien, et se confondit en excuses.

« Ah! si madame la comtesse m'avait prévenue! Ne peut-elle remettre sa course à demain?

— Je veux aller à l'Ermitage dès ce soir », dit-elle d'un ton impérieux.

Depuis quelques heures elle avait une volonté, et elle s'en servait avec amour, comme un enfant se sert de son petit couteau neuf.

ce Une demi-minute de patience ! Un de mes cochers peut rentrer d'un moment à l'autre. »

Elle patienta plus d'une demi-minute, puis la fièvre la prit. S'en remettant à la fortune , se ilattant de faire quelque heureuse rencontre, elle repartit brusquement, et bientôt elle s'engageait dans un long chemin qui court entre deux murs de parcs et aboutit à la route de Melun, dans un endroit où se dresse un obélisque commandant un ruban de queue de dix kilomètres.

Elle marchait si vite que le souffle lui manqua. Comme elle traversait un espace découvert que la lune éclairait, elle s'arrêta pour reprendre haleine et en même temps pour examiner, pour passer en revue sa toilette. Il lui parut que son carton lui donnait l'air d'une petite modiste en course, mais que les petites modistes n'ont pas des chapeaux à plumes, des bracelets d'or, des diamants aux oreilles. Elle avait emporté sur son bras une capeline de cachemire; elle s'en enveloppa la tête. Cette capeline était ornée de deux nœuds de velours et bordée de dentelle blanche; cela n'allait pas avec son carton.

« Que penseraient de moi les passants, s'il y en avait? Je dois ressembler à une aventurière. Bah! si on s'arrêtait aux détails, on ne ferait jamais rien. »

Et elle dit de nouveau : « Je veux ».

Peu s'en fallut qu'elle ne fît l'heureuse rencontre sur laquelle elle comptait. Elle vit arriver une calèche, conduite par un cocher de Montgeron, qui avait mené à Lieusaint un voyageur de commerce et revenait à vide. Elle entra en négociation. Il allégua que son cheval était las, trottait sous lui. Elle promit de bien payer.

« Où allez-vous?

— A l'Ermitage.

— Je ne peux faire votre affaire. »

Les allées de la forêt de Sénart, toujours accessibles aux piétons, sont fermées aux voitures par des barrières ou des treillis; pour les ouvrir, il faut être muni d'une clef, qu'on se procure en acquittant une taxe annuelle de quinze francs. Le cocher de Montgeron n'avait pas sa clef, et il gagna pays.

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Elle tint conseil. Fallait-il rétrograder, renoncer à une entreprise que le hasard semblait condamner, ou aurait-elle l'audace de continuer son voyage à pied et toute seule? Son aventure lui causait quelque émotion; mais une force irrésistible l'entraînait : elle songeait à une petite lampe qui manquait d'huile, qui en demandait, et qu'une fois éteinte, on ne pourrait plus rallumer : « Le ciel est nuageux, pensait-elle, mais la lune est dans son plein, et on voit devant soi, même quand elle se cache. Je connais la forêt et mon chemin; il me semble que je pourrais le trouver les yeux bandés. Une heure de marche et j arriverai. Qu'est-ce qu'une heure de marche? » Et elle répéta : «Je veux».

Elle atteignit l'obélisque et la route de Melun, qu'elle suivit quelque temps. Elle se croisa avec une file de chariots lourdement chargés, recouverts de bâches et aux essieux grinçants. Un des rouliers qui, sa pipe à la bouche, marchait à côté de ses chevaux, s'approcha d'elle, et, la regardant sous le nez, il lui dit :

« Bon voyage, ma petite vieille! »

Elle eut un tressaillement, dont elle se remit bien vite. Quelques instants plus tard elle quittait la route, tournait à gauche et arrivait devant la barrière dont le cocher de Montgeron n'avait pas la clef. Elle s'arrêta. Une avenue de la forêt s'allongeait devant elle à perte de vue. Après deux secondes d'hésitation, elle se souvint qu'elle était la fille d'un général, elle se glissa dans le passage réservé aux piétons, enfila l'avenue, et quoique par moments elle buttât contre une racine traçante ou trébuchât

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dans le sable, elle se sentait de force à aller au bout du monde avec son carton, qu'elle se félicitait d'avoir emporté : il pesait peu, n'était point incommode, et sans lui elle eût été plus seule encore.

On avait fait récemment une coupe; sur les deux bords du chemin s'élevaient des piles de bois refendu, des amas de branchages et de ramée. Cet endroit lui plut, il y faisait clair. Elle se trouva moins à l'aise en pénétrant dans une futaie de pins, dont les noires épaisseurs lui parurent inquiétantes. Il en sortait des sons étranges ; le vent ayant fraîchi, elle entendait des bruissements de feuilles, des craquements de branches, de vagues et sourds murmures, semblables à la plainte d'un malheur ignoré : comme nous, les choses ont leurs tourments. Dans les intervalles que laissaient entre eux les massifs, elle apercevait de longues traînées de lumière et comme des paquets blancs qui remuaient; et elle était tentée de crier : « Qui est là? » Dans les nuits qu'éclaire la lune, tout revêt une forme humaine, on voit des trous qui sont des yeux, des saillies qui sont des nez, des fentes qui sont des bouches. De l'autre côté de l'avenue s'étendait une lande d'où émergeaient çà et là des arbres de diverses essences. Les uns dormaient et rêvaient; d'autres semblaient se pencher pour regarder à terre quelque chose qui se cachait; d'autres faisaient des gestes ou avaient l'air scélérat et méditaient des crimes. Quand la peur la prenait, elle se disait : ce Souviens-toi donc que tu es la fille d'un général! » Et bravement elle hâtait le pas comme pour aller à la rencontre de l'ennemi.

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Il lui vint une autre inquiétude; elle avait à franchir un défilé dangereux. Dans un rond-point dont elle approchait, à main droite, se trouvait un petit cabaret, un bouchon. Le cabaretier était un de ces curieux qui connaissent tout le monde, les visages, les noms, les généalogies, la chronique des familles, qu'ils redisent à tout venant en y mettant du leur. Il l'avait vue plus d'une fois; il ne manquerait pas de la reconnaître. S'il l'abordait, s'il l'interrogeait, que répondrait-elle? En ce moment, assis sur le pas de sa porte, il causait bruyamment avec deux consommateurs attardés. Goûte que coûte, elle résolut de faire un détour, et elle suivit un sentier qui serpentait à travers la lande.

Elle se familiarisait peu à peu avec sa situation; ses frayeurs s'étaient dissipées. Les arbres, les buissons n'ayant plus des airs de brigands, elle parvenait à se distraire des choses du dehors pour ne plus s'occuper que d'elle-même et de l'état de son cœur. Ce qui s'y passait la couvrit de confusion. Tout ce que peut éprouver une femme qui court à sa première faute et à son premier rendez-vous, elle le ressentait. Eh quoi ! elle traversait une forêt à l'heure des crimes pour aller chercher un homme et s'offrir à lui! Et elle ne savait pas même comment cet homme la recevrait! Avait-elle perdu toute pudeur? Après s'être accusée, elle se justifiait de son mieux. « Ce n'est « pas un amant, murmurait-elle, je l'ai épousé un jour « que j'étais pâle. »

Pour calmer son agitation, elle tâchait de se rappeler certains passages d'un livre qu'elle préférait à

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tous les autres, certaines paroles qui évidemment se rapportaient à elle et dont elle, s'étonnait de n'avoir pas pénétré plus tôt le sens. Elle se souvint d'avoir lu dans ce livre qu'un pèlerin accablé de tristesse entra dans une église et que, s'étant prosterné devant l'autel, il entendit une voix qui disait : « Renonce à te chercher et tu jouiras de la paix ». Elle se souvint aussi de cette sentence, qui la frappa beaucoup : « Oh ! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous avons pour notre chair! » Oui, elle avait trop aimé sa propre chair, elle avait attaché un trop haut prix à sa personne; c'était de là que lui était venu tout son malheur. Enfoncée dans sa rêverie mystique, elle se disait que le secret de la vie venait de se révéler à son esprit, longtemps troublé, longtemps séduit par des chimères, qu'en créant le monde Dieu s'est donné et qu'il veut que ses créatures se donnent.

Tout à coup elle s'avisa qu'il y avait au-dessus de sa tête un gros nuage couleur d'encre et qu'il commençait à pleuvoir. Elle était arrivée au bout de son sentier serpentant; elle se réfugia sous un chêne pour laisser passer l'ondée, qui fut abondante, mais courte, et cessa brusquement. Comme elle se disposait à quitter son abri, une branche secouée par le vent s'égoutta sur sa capeline et sur son front. Il lui sembla que cette eau tombée du ciel rafraîchissait et ne mouillait pas, que c'était une rosée de grâce dont la suavité coulait et se répandait sur elle.

Si le général dont elle était la fille avait été là et avait pu l'assister de ses conseils, il lui aurait sûre-

ment remontré que, pour se conformer aux lois de la bonne et sage nature, il faut faire toute chose en son temps, en son lieu, et que les rêveries mystiques sont une distraction déplorable lorsqu'on est occupé à chercher son chemin dans une forêt. Oubliant que, pour échapper à un cabaretier, elle avait quitté la droite route, qu'elle devait la regagner, elle prit la première qui s'offrit et qui obliquait à gauche, et plus elle y avançait, plus elle s'éloignait de l'Ermitage. Elle ne s'aperçut de son erreur qu'en arrivant dans un des plus beaux sites de la forêt, qui lui était bien connu. C'était une grande plaine de bruyères, décorée de bouleaux d'une merveilleuse élégance et formant des groupes aussi heureux que s'ils eussent été disposés par la main d'un peintre. Mme d'Armanches avait fait plus d'une aquarelle dans cet endroit, et un jour, pendant qu'elle peignait, Mlle Vionnaz lui avait dit :

« La force d'un chêne et la grâce d'un bouleau, voilà ma duchesse. »

Ce souvenir lui fut peu agréable; elle connaissait le dedans de l'idole devant laquelle elle s'était si longtemps agenouillée.

Ces beaux arbres à l'écorce argentée, dont la cime était baignée de lumière, ressemblaient à des fantômes dansant en rond, tournoyant sous le regard de la lune. Dans son trouble, elle crut les voir s'avancer vers elle, ils lui faisaient des signes. Elle s'enfuit. Confiances aveugles, idolâtries absurdes, vains scrupules, amour désordonné d'une femme pour sa chair, chimères du cœur ou de la conscience, les fantômes

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l'avaient perdue, elle s'était juré de ne plus avoir commerce avec eux.

Elle allait très vite, elle avait hâte de réparer son erreur et de rattraper le temps perdu. Gomme elle longeait un taillis, elle entendit un coup de sifflet, un frôlement de feuilles sèches, un murmure de voix. Glacée d'épouvante, elle se laissa couler dans un fossé tout noir, où elle demeura blottie et immobile, le visage contre terre. Une silhouette se dessina à la lisière du taillis, puis une autre. Elle ne les vit pas, elle fermait hermétiquement les yeux ; mais ces ombres apparurent à son imagination comme des chenapans de la pire espèce. L'un disait :

« Je te jure que c'est une femme. Où diable à-telle passé? Si on la retrouvait, on pourrait s'amuser. »

A quoi l'autre répondit avec humeur : « Tu n'es pas un braconnier sérieux ».

Au même instant, quelqu'un qu'on ne voyait pas leur cria : «F... le camp, nous sommes filés ».

Et le braconnier sérieux comme celui qui voulait s'amuser s'évanouit dans la nuit. Cinq minutes s'écoulèrent avant qu'elle osât sortir de son trou, tant ces rôdeurs qu'elle n'avait pas vus l'effrayaient; et, quand elle se remit en marche, elle maudit la lune qui, débarrassée de ses nuages, presque éblouissante, la montrait méchamment à toute la forêt et à tous les chenapans qui s'y cachaient. Elle n'était pas au bout de sa malchance. Au moment où elle allait traverser une croisée de routes, deux hommes, l'un vieux, l 1 autre jeune, se dressèrent devant elle et lui dirent brutalement :

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« Où allez- vous? »

Ce n'étaient pas des rôdeurs, c'étaient un gardechasse et son fils, qui, le fusil en bandoulière, guêtres jusqu'aux genoux, faisaient une ronde. Elle s'avança, les regarda entre les deux yeux, dans l'espoir de trouver des figures de connaissance, car désormais elle préférait le connu à l'inconnu. Plus elle les envisageait, moins elle réussissait à se les remettre. Arrivés de Rambouillet, ils venaient d'entrer en fonction.

« Où allez-vous? répéta le vieux. Et qui êtes-vous? On ne se promène guère dans les forêts à ces heures, au clair de la lune. »

Il parlait d'un ton de commandement qui la choqua. A demi fâchée :

ce Les forêts et la lune ne sont-elles pas à tout le monde?

— Et les faisans? et les lapins? demanda-t-il.

— Et les champignons? et les muguets? répliquat-elle.

— Cueillir du muguet dans cette saison ! fit-il, en haussant les épaules.

— Ai-je l'air d'un braconnier?

— Je ne sais trop quel air vous avez. Qu'y a-t-il dans ce carton?

— Libre à vous de l'ouvrir; vous n'y trouverez pas de collets. »

Sa capeline s'était dérangée; il s'avisa qu'elle avait des pendants d'oreilles en diamants et à son corsage une broche dont les rubis étincelaient. Qu'était-ce donc que cette femme? Il resta un moment en médi-

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tation, et il caressait sa barbe grise; puis, s'étant tourné vers son fils, il lui dit d'un air profond :

(( C'est quelque folle qui s'est échappée.

— Je ne suis pas folle, s'écria-t-elle. Je suis la comtesse de Louvaigue et je retourne à l'Ermitage. La voiture que j'avais commandée m'a fait faux bond. J'étais pressée, je suis partie à pied; par malheur je me suis égarée. Si vous vouliez m 'accompagner, m'escorter jusque chez moi, vous ne regretteriez pas vos peines, vous seriez bien payés. »

Elle fouilla dans sa poche, en retira son portemonnaie, qu'elle ouvrit sous leurs yeux pour leur prouver qu'elle avait de quoi. Ils ne demandaient pas mieux que .de l'en croire. Mais le moyen d'admettre qu'une comtesse, une vraie comtesse courût les bois à onze heures du soir, un carton à son bras! Et puis l'étrangeté de son visage et de son accoutrement, le tremblement de sa voix, l'histoire des muguets qu'on cueille en septembre.... Selon toute apparence, c'était une folle. Après tout, c'est quelquefois une bonne affaire que de rendre une folle à sa famille.

ce Je ne demeure pas loin d'ici, reprit le vieux. Je vais vous emmener ; vous raconterez vos petites histoires à ma bourgeoise. »

Elle protesta avec énergie : elle n'avait pas de temps à perdre, on l'attendait, on s'inquiétait.

ce Chut! » interrompit-il en étendant la main.

Et ayant prêté l'oreille pendant quelques secondes :

ce Ce sont eux! » clit-il à son fils.

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Aussitôt, détalant à la hâte, ils laissèrent la folle à sa folie et à l'embarras de chercher son chemin. Ses rêveries -mystiques et les incidents qui lui étaient survenus lui avaient fait perdre la piste. Bien qu'elle eût passé souvent par l'endroit où elle se trouvait, une coupe ayant changé l'aspect des lieux, elle tâchait en vain de s'orienter. Après avoir raisonné, réfléchi, elle alla devant elle, à l'aventure. Mais plus elle allait, plus elle se sentait déroutée, et il lui parut que ces grands bois, tour à tour enfouis dans les ténèbres ou s'éclairant de vagues lueurs qui accroissaient leur mystère, étaient ses ennemis et de redoutables enchanteurs, complices de Mme d'Armanches, qu'ils voulaient l'empêcher d'arriver, et multipliaient les obstacles sur ses pas, qu'ils l'avaient ensorcelée, que l'aube du jour la retrouverait errant dans son labyrinthe, vieillie par le chagrin, avec des cheveux blancs. De minute en minute, son angoisse redoublait, lui labourait plus profondément le cœur. Tout lui semblait effrayant, sa destinée était écrite partout. Elle venait d'enfiler un étroit sentier, qu'elle avait cru reconnaître, quand elle s'accrocha aux branches d'un buisson; elle les prit pour des mains d'homme, poussa un cri perçant, et, quoique à demi morte de terreur, elle se mit à courir à toutes jambes jusqu'à ce que, hors d'haleine, n'en pouvant plus, prête à se laisser tomber, elle aperçut tout à coup deux énormes chênes trois fois centenaires, l'un plus élancé, l'autre plus trapu, qui tous deux étendant paternellement leurs bras vers elle, lui disaient : C'est ici! En même temps elle entrevit une longue

avenue plantée de quatre rangées d'arbres qui ressemblaient à des acacias, et, transportée de joie, elle découvrit qu'à force de s'égarer, à force d'avoir peur, on finit quelquefois par arriver.

Délivrée subitement de toute frayeur, elle respirait comme un cerf échappé à la meute, et contemplait avec attendrissement les deux gros chênes, ses vieux amis. Elle posa et ouvrit son carton; elle voulait remettre un peu d'ordre dans sa toilette. Ses cheveux lui tombaient sur les épaules; elle se défit de sa capeline, de son chapeau, et se recoiffa. Puis, relevant le bord de sa jupe tout humide de rosée, elle en ôta les épines et les écailles de bardanes qui s'y étaient attachées. Quand il lui parut qu'elle était présentable, elle regarda sa montre; à sa vive surprise, elle constata qu'il n'était pas encore minuit. Elle avait eu tant d'aventures et tant de pensées dans cette forêt, qu'elle ne pouvait comprendre qu'une pièce en vingt actes eût pu se jouer en trois heures.

Elle reprit son paquet, remit ses gants, s'enfonça dans l'avenue des acacias, où elle se sentait comme chez elle. Dix minutes plus tard elle passait sous une voûte dont la grille restait toujours ouverte. Elle suivit une ruelle pavée, et, levant les yeux, elle aperçut de la lumière à l'une des fenêtres de cette maison qu'elle avait eu le tort de quitter. Elle arriva devant une porte en bois, qui était fermée, et elle sonna. Point de réponse. Elle sonna de nouveau ; bientôt le gravier d'une allée grinça et une voix dit :

« Qui est là?

— C'est moi.

— Qui donc? Passez votre chemin. »

Elle avait reconnu la voix du valet de chambre de son mari.

« Philippe, répondit-elle d'un ton colère, je ne suis pas un voleur ni une mendiante, je veux entrer. »

Une clef tourna dans la serrure, et la porte s'entrebâilla, juste assez pour lui livrer passage. Elle se glissa dans cette ouverture comme une belette. Le valet de chambre, confondu et muet, regardait tour à tour la capeline de la comtesse de Louvaigue et son carton. Elle ne prit pas la peine de lui rien expliquer, elle était déjà dans la maison. Elle gravit rapidement un escalier, et, parvenue au premier étage, elle entra dans un salon où un homme se tenait debout. Ayant entendu deux coups de sonnette, il s'était dit : « Qui peut bien venir si tard? » En ce moment il se disait : « Eh! grand Dieu, c'est elle! »

Elle était demeurée sur le seuil. Croyant rêver, il contemplait ce visage plus étrange que celui qu'il avait admiré sous une tonnelle, ces yeux presque fixes, agrandis par l'effarement et l'émotion, cette bouche crispée et réduite à rien, ce front pâle où Thorreur sacrée des forêts se mêlait à l'anxiété d'un dernier doute et au trouble d'une conscience qui ne cherche plus à reculer sa défaite, mais qui voudrait cacher sa honte à son vainqueur. C'était bien elle. Il s'appuya sur le dossier d'une chaise, et un cri lui échappa.

Elle fut tout à fait rassurée, ce cri qui lui souhaitait la bienvenue était celui d'un homme qui fait un beau rêve, et, s'avançant, elle dit :

c( Oh! j'étais sûre que vous ne l'aimiez pas. »

Puis, ses jambes ne la soutenant plus, elle se laissa tomber dans un fauteuil, sans lâcher son carton qui était devenu comme une partie intégrante de sa personne.

« Ah! que j'ai eu peur dans ces bois! et qu'on est bien ici! qu'il y fait bon! qu'il y fait chaud! »

C'était son pauvre cœur qui était chaud et répandait sa flamme autour de lui. Le comte restait immobile. Il se demandait dans quelles dispositions d'esprit revenait cette fugitive, ce qu'il pouvait attendre d'elle et oser : avant de régler ses manœuvres, il observait les moindres mouvements de l'ennemi. Soit que l'émotion la rendît bavarde ou qu'elle voulût gagner du temps, retarder le moment des explications décisives, elle s'était mise à parler avec une volubilité qui ne lui était pas ordinaire.

« Oh oui! disait-elle, c'est une chose terrible que les forêts pendant la nuit. Elles sont pleines de gens. Il y a des rouliers qui vous traitent de petite vieille, des cabaretiers qu'on évite en se trompant de chemin, des fantômes qui dansent, des rôdeurs qui voudraient s'amuser avec vous, des gardes-chasses qui vous prennent pour une folle, des buissons qui vous arrêtent par les cheveux. Pour échapper aux rôdeurs, la fille du général s'est couchée dans un fossé, et pour me débarrasser des gardes-chasses, je leur ai dit, je crois, que je cueillais du muguet. « Madame, on n'en « cueille pas dans cette saison. » J'avais si grand'peur que je disais des sottises, et quand le buisson m'a accrochée, j'ai crié.... Gardez cela pour vous, on se

moquerait de moi.... Mais j'ai un aveu bien plus grave à vous faire. Savez-vous quelle femme je suis? Cette lettre que vous avez reçue, ce n'est pas elle qui l'a écrite. Je me suis souvenue que j'avais le talent de contrefaire son écriture. Il y a des circonstances dans la vie où on ne se reconnaît plus. Elle avait osé me dire que vous l'aimiez. Je ne lui en veux pas. Depuis vingt -quatre heures elle a l'esprit malade, une démence s'est emparée d'elle. Demain , sans doute , elle me suppliera de lui pardonner. Mais quand son démon la gouverne, elle s'entend, je vous assure, à torturer, à briser les cœurs. Tour à tour je la croyais et je ne la croyais pas; j'étais horriblement malheureuse. Non, je n'aurais jamais cru que cela fit si mal! Alors j'ai voulu savoir, et je suis venue, et si vous le voulez bien, je ne m'en irai plus. Cette maison me plaît beaucoup, et il me semble que ma place est ici. Qu'en pensez-vous? »

Il lui montra ce qu'il en pensait en traversant la chambre pour lui ôter des mains son éternel carton, qu'il posa à terre. Puis il s'agenouilla devant elle, et il la couvait du regard. Elle était tout à la fois tremblante et résolue. Sa tête s'était prise; l'amour est une ivresse, et l'ivresse donne du courage aux plus poltrons. Une fumée lui montait incessamment du cœur au cerveau, et à travers le nuage qu'elle avait sur les yeux, tous les objets qui l'environnaient, les murailles de ce salon, les tentures, les rideaux, les meubles lui apparaissaient avec ces contours noyés, avec ces grâces molles et flottantes qu'ont les choses dans le demi-jour et la confusion d'un rêve. Ce n'étaient

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plus des choses, mais les témoins attentifs d'une scène qui les touchait.

ce Je me croyais un habile homme, lui dit-il, mais je ne comptais pas sur un tel succès. Je suis si heureux que la parole me manque; je vous raconterai plus tard mon histoire. C'est à vous de parler : ditesmoi la vôtre du commencement à la fin.

— Oh! mon histoire est bien simple », réponditelle.

Et aussitôt lui jetant ses deux bras autour du cou, la tête basse, les narines battantes, toute rouge et agitée d'un long frisson, fermant les yeux pour ne pas voir son bonheur qui l'effrayait, elle murmura d'une voix presque imperceptible ces mots qu'il entendit parce qu'il voulait les entendre :

« Je suis venue vous dire que je ne peux plus vivre loin de vous.... Raoul, dis-moi que tu m'aimes, je suis à toi. »

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Les dîners de Mme de Luzy n'étaient guère amusants. Contente de son propre esprit naturel et facile, qui suffisait à sa consommation, la marquise se souciait peu de celui des autres, et elle avait moins de goût pour les beaux causeurs que pour des ennuyeux dont les travers ou les ridicules égayaient sa malice. D'habitude on ne rencontrait chez elle que des hobereaux dont la machine pensante était depuis longtemps arrêtée et qui, très étrangers à leur siècle, redoutaient toute idée nouvelle à l'égal d'un courant d'air, de vieilles douairières mêlant les futilités à la dévotion, déjeunes femmes fort incultes, qui n'avaient pas l'originalité piquante d'une innocence primitive : leurs manières étaient irréprochables et compassées, leurs grâces étaient insipides et apprises, et il semblait même que leur ignorance fût une acquisition, qu'elle leur eût été enseignée par un maître.

En considérant les convives de sa mère, la duchesse avait cru voir autour de leur poitrine les bandes dans lesquelles on emmaillote les momies : tout ce monde

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sortait d'an caveau, sentaitle moisi. Elle s'était piquée pourtant de ranimer ces morts; elle avait été fort enjouée, fort brillante, et on avait paru l'admirer. Elle pouvait dire comme la danseuse antique : Saltavi et placui. Dans le fait, elle n'avait dansé que pour elle, c'est à elle-même qu'elle avait tâché de plaire. On l'avait complimentée sur son génie de musicienne et de peintre; mais ces casseurs d'encensoirs n'y entendaient rien, et tout talent, sans qu'ils osassent l'avouer, leur faisait l'effet d'une sorte d'inconvenance, d'un désordre ou d'un danger. On lui avait dit qu'elle était belle, on lui avait prodigué les fadeurs; la beauté est une musique à laquelle tout le monde est sensible, même les Pharaons déterrés; mais, divinité hautaine, la duchesse estimait qu'il fallait avoir des yeux de connaisseur pour être digne de la regarder.

En revenant le lendemain de Luzy, elle éprouvait le besoin de se détendre, de se refaire, de dégorger son ennui, de se procurer quelque agréable distraction, et elle voulut revoir en passant, sans plus tarder, l'homme avec qui elle avait causé la veille près d'une mare. Jadis, décidée à décourager ses poursuites, à le laisser où il était, à n'en rien faire, elle s'était appliquée à découvrir ses imperfections et ses défauts. Depuis qu'elle avait conclu avec lui un marché à terme, il l'intéressait beaucoup, et elle voulait s'assurer qu'elle avait fait une bonne affaire. Il lui tardait aussi de constater qu'il avait tenu sa parole, qu'elle n'entendrait plus parler de cette inconnue qui devait venir s'installer à l'Ermitage et chas-

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ser dans la forêt de Sénart. Elle n'admettait pas que dans les églises qu'on bâtissait à son honneur, il y eût aucune chapelle affectée au culte de quelque sainte en sous-ordre, ni d'autre lieu de sacrifice que le maître-autel où trônait sa glorieuse image.

Elle avait donné à son cocher Tordre de regagner Brunoy par la forêt. Quand elle eut atteint l'Ermitage, sous prétexte de laisser souffler ses chevaux, elle descendit de voiture, et, sans être accompagnée de son valet de pied, elle se dirigea vers une porte ouverte, la franchit de son pas léger, contourna la maison. Puis, s'arrêtant devant une fenêtre fermée du rez-de-chaussée, elle examina un instant une salle à manger, où le couvert était mis. M. de Louvaigue, assis à califourchon sur une chaise en vieux chêne, attendait sa femme. Il avait l'air ravi d'un propriétaire qui, après de longues semaines d'orages et de pluies battantes, a profité d'une embellie pour rentrer sa récolte. Absorbé dans son contentement, il était bien loin de soupçonner la présence d'une belle étrangère, qui le guettait, en se disant : il est à moi.

« S'il m'invite à déjeuner, pensa-t-elle, je suis capable d'accepter. Il y a si longtemps que je suis sage que cette folie m'amusera. Nous boirons ensemble le vin du marché. »

Elle frappa avec le manche de son ombrelle trois petits coups contre un carreau de vitre. M. de Louvaigue se retourna, fît un geste de surprise, accourut, ouvrit la fenêtre, puis recula de deux pas, et ce

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35 i UNE GAGEURE.

vainqueur modeste demeurait muet, dans l'attitude du respect et de la crainte.

ce J'ai fait ce que vous m'aviez demandé, mauvais sujet, lui dit-elle. Cette pauvre Claire est en ce moment à Paris, chez sa tante. Je me reproche vraiment d'avoir été un peu dure. J'ai voulu vous complaire; vous êtes sans pitié pour vos victimes. »

Aussitôt s'accoudant avec une divine nonchalance sur l'appui de la croisée, les paupières à demi closes :

« Je le veux doux, aimable, tendre, passionné et pourtant très égal d'humeur, infiniment discret, ne se vantant de rien, cachant sa gloire comme l'avare cache son trésor, comme le criminel cache son crime, abandonné à mes caprices, fier, s'il le veut, comme un maître, mais soumis comme un esclave. Cet homme existe-t-il?

— Vos exigences sont telles, lui repartit le comte, qu'on désespère de pouvoir vous contenter. »

Elle le regarda avec ses yeux de bonne fille et dit :

« Oui, voilà comme je les aime. »

Tout à coup, une voix légère et limpide comme celle d'un oiseau se fit entendre dans la pièce voisine. Elle fredonnait, sans en dire les paroles, une ariette d'Annette et Lubin composée sur ces vers :

Jeune et novice encore, J'aime de bonne foi.

Cet amour, que j'ignore.

Est venu malgré moi.

Mme d'Armanches ne reconnut pas cette voix de fauvette ; persuadée que Mme de Louvaigue était à Paris, elle ne s'occupait, ne se défiait que de l'in-

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connue. Elle redressa la tête, fronça le sourcil, lança au comte un regard droit, et du même coup elle s'avisa qu'il y avait deux couverts sur la nappe.

« Ah çà! dit-elle en reprenant ses yeux de reine, il y a donc une femme ici ! »

Il n'eut pas le temps de lui répondre. La porte du fond s'était ouverte, et Glaire apparut, le front radieux, la bouche épanouie par un sourire qui disait à peu près la même chose que sa chanson. Elle avait la joie de s'être trouvée en se donnant et de savoir tout ce qu'elle valait. En apercevant la duchesse, elle se troubla, rougit ; l'innocence rougit devant le crime. Elle courut à son mari, et, tournant le dos à la fenêtre, faisant face au comte, elle lui prit les mains, et, comme le jour où son chien était mort, elle s'en servit pour se couvrir le visage.

Le comte observait tour à tour ces deux femmes, l'une pétrifiée par l'étonnement, l'autre confuse et honteuse, et il se dit que la duchesse, quoiqu'elle n'eût pas d'âge et. malgré son éclatante beauté, avait quelque chose de passé dans le regard, que c'était un automne qui cachait ses feuilles jaunes, que sa femme était un printemps tout vert, qui de longtemps n'aurait rien à cacher.

ce Duchesse, dit-il d'un ton bénin et caressant, je crois bien que cette fois vous avez perdu. Mais convenez que vous méritiez de perdre. Avez-vous joué franc jeu? »

Elle paya d'audace.

« C'est à vous de convenir, répliqua-t-elle, que je suis une assez bonne comédienne. Je m'étais juré d'e-n

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faire tant, que vous finiriez par vous aimer, et vraiment j'y ai mis de l'obstination. J'étais à bout de forces. Un jour encore, et je quittais la partie. »

Et son regard leur exprima le profond mépris que lui inspirait leur félicité.

Vers la fin de la semaine, le général se présenta un matin à l'Ermitage. Il avait employé plus d'une journée à courir après le lièvre qu'il avait manqué et qui, sachant bien qu'il ne le manquerait pas deux fois, s'était appliqué prudemment à ne pas se retrouver sur son passage. Dès qu'il en eut fait raison, il se souvint qu'il était père, qu'il y avait dans sa famille quelque chose qui clochait. Quoiqu'on l'eût prié de ne se mêler de rien, il avait trop bonne opinion de lui-même pour douter qu'il fût le seul homme capable d'accommoder cette affaire. Il arriva sans tambour ni trompette, et trouva sa fille assise sur les genoux de son gendre, à qui elle lisait le journal.

ce Oh! oh! fit-il, ce n'était pas la peine de nous déranger.

— Nous avions mal débuté, lui dit le comte; nous recommençons.

— J'en suis ravi, répliqua-t-il en mesurant des yeux ce représentant de la jeune armée. Mais vous êtes, monsieur, un drôle de pistolet. Grand preneur de villes chinoises, il vous faut quatre mois pour prendre une femme ! »

On le retint facilement à déjeuner. Durant trois heures il fut gracieux, gentil, patelin, plein d'égards et d'aménité; mais on ne put le garder jusqu'à la

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nuit; il avait hâte de revoir la fumée de son toit et les joues fraîches de Josette. Son dernier mot, comme il mettait le pied à 1 etrier, fut :

ce A merveille, pourvu que cela dure ! »

Après quoi, ayant lâché la bride à son cheval, cet épicurien fit la réflexion que l'art de faire durer les grands bonheurs est encore à trouver et que, la vie étant ce qu'elle est, le sien, quoique médiocre et un peu négatif, avait du moins l'avantage d'être presque sûr de ses lendemains.

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