Une grammaire comparée des langues slaves
Quoique la linguistique comparée des langues slaves ait une littérature assez considérable et bien élaborée dans ses différents dialectes, l'on regrettait l'absence d'un travail sur la grammaire comparée de ces langues etrédigé en l'une quelconque d'entre elles. Les œuvres importantes concernant cet objet, les livres et les dissertations de Miklosich et Schleicher, étaient écrits en allemand. Pourtant l'on ne peut croire que les études slaves puissent être bien conçues et approfondies si l'on s'en tient seulement aux oeuvres des deux grands maîtres de cette discipline linguistique. Outre tant de monuments de la langue même, outre les lois des langues slaves, lois qui continuent a vivre dans la bouche de cette grande race si injustement méprisée par la race germanique, il y a de plus une littérature linguistique bien riche, bien méthodique qui est la propriété des divers peuples slaves. Les œuvres d'un Danicic concernant la langue serbe et ses monuments seraient l'honneur de toute littérature européenne. Les dissertations profondes et exactes d'un V. Jagic sur les différentes questions de la même langue,
travaux basés sur la comparaison avec les autres langues indo-européennes, les œuvres diverses de P. J. Safarik, I. I. Sreznevski, P. A. Bouslaev A. Potebnia, Kotliarevski, M. Hattala, Malin ovski, Malecki, J. Jireôek etc., qui ont tant fait pour l'éclaircissement d'un si grand nombre de questions et pour l'édition d'autant de monuments anciens des langues slaves, sont un témoignage assez vivace de l'esprit scientifique et studieux de ces peuples.
Mais, comme nous le disions, une grammaire slave comparée, et rédigée en l'une de ces langues, faisait défaut. Le mot mal intentionné des Allemands que les Slaves usent de la langue allemande pour leurs relations internationales slaves était ici justifié. Les Slaves se gardent bien aujourd'hui de tomber dans cette faute. Selon toute apparence l'œuvre principale de M. Miklosich était écrite en allemand dans le but de faciliter sa destinée scientifique auprès des linguistes de l'Europe 1). Cette œuvre estimable dont la publication commencée en 1852 (Lautlehre) n'est point encore arrivée à son terme, est toujours, et avec raison, l'ouvrage capital pour l'étude comparée des langues en question. Peut-être sa valeur scientifique empêcha-t-elle quelqu'un des linguistes slaves de s'essayer sur le même sujet. Cependant l'œuvre de M. Miklosich n'envisageait la chose que d'un seul côté. L'auteur reste toujours dans le cercle slave et n'en dépasse les limites que la où il est besoin absolument d'aller chercher ailleurs les éclaircissements et explications. En outre il ne traite point toutes les langues slaves
*) Pourquoi l'étude de l'une des langues slaves n'est-elle point rangée parmi les études des langues et littératures reconnues universelles? En progressant chaque jour les littératures slaves deviennent quotidiennement plus dignes d'attention. Comment passer sous silence et méconnaître les conceptions d'une race de 80 millions d'individus ?
prises ensemble sous chaque chapitre, sous chaque paragraphe, ainsi qu'il l'a d'ailleurs fait lui-même dans le tome IV de sa grammaire, ce qui rendrait leur comparaison mutuelle plus facile et plus claire ; mais il considère chaque langue à part, et laisse la peine de la comparaison à l'étudiant lui-même. Il y a aussi d'autres questions afférentes à cette matière. D'abord ce sont, outre les relations mutuelles des langues slaves, les relations de tous ces idiomes pris dans leur ensemble vis-àvis des autres langues indo-européennes. En ce qui concerne l'ancien slave, ces exigences sont particulièrement ménagées dans les œuvres de Schleicher l) ; mais la grammaire comparée de toutes les langues slaves vivantes n'était pas encore élaborée à ce point de vue.
L'académie des sciences de St. Pétersbourg a songé à cette question, et elle l'a conçue d'après les exigences de la science en demandant: 1° la grammaire comparée des idiomes slaves vivants, dans laquelle grammaire serait exposé tout ce qu'il y a entre ces idiomes de commun, ce qui, par conséquent, constitue la langue slave fondamentale ; 2° la grammaire comparée des idiomes lithuaniens (lithuanien, lette, prussien), de façon à en reconstituer le type commun fondamental ; 3° enfin le rétablissement scientifique du type commun lithuano-slave tel qu'il était parlé avant la séparation de ces deux branches de peuples. L'académie trouva mieux d'engager pour ce travail une autorité reconnue, et elle confia à Schleicher l'élaboration de ce plan. Mais par malheur les travaux sur cette matière du grand linguiste allemand furent ses dernières occupations et il ne publia que des dissertations monographiques ; sa mort fut une perte immense.
l) Formenlehre der kirchenslavisciien Sprache, Prag 1852; Compendium, 3ème édition. Voyer encore Leskien, Lehrbuch der altbulgarischen Sprache etc. Weimar, 1871.
L'on discuta également dans cette Académie le grand desideratum d'un dictionnaire de toutes les langues slaves.
Ce fut la tâche de remplir ce vide et de compléter là où besoin était l'œuvre de M. Miklosich, que, croyonsnous, se proposa M. Sercl avec son livre paru l'an passé à Charkov. C'est un grand volume in-8 de 678 pages, ne comprenant que la phonétique. Il est manifeste que l'application de l'auteur a été fort grande: sa lecture et ses connaissances des langues étonnent au premier coup d'œil, et il a eu évidemment le plus grand soin d'adopter aussi la méthode scientifique de la linguistique contemporaine. Dans le cadre de son œuvre il a fait entrer toutes les compilations possibles, non toutefois sans perdre souvent de vue que la méthode ne consiste pas seulement à traiter les questions particulières, mais qu'il faut encore strictement définir l'étendue du sujet et choisir sagement les objets qui devront rentrer dans le cercle du travail. C'est là qu'ont été commises les principales erreurs de M. Sercl.
En annonçant son œuvre aux lecteurs de cette Revue, nous ne voulons pas en faire la critique; en indiquant sa place dans la littérature de la grammaire slave comparée et en rappelant la nécessité qui l'a évoqué, nous n'avons que l'intention de relever quelques fautes observées par nous dans la conception du plan de l'œuvre et dans quelques paragraphes.
Comme nous l'avons déjà indiqué l'étendue de l'œuvre n'est pas conforme aux vrais besoins d'un tel ouvrage. Dans l'introduction l'auteur parle de la formation et du développement de l'alphabet et de la division des langues, ce qui occupe 116 pages de son œuvre. Dans la phonétique même il s'occupe premièrement de toutes les lois du changement des voyelles dans toutes les langues de la branche indo-européenne, pour en venir aux
voyelles slaves qui occupent les pages 192 — 367. Après cela il arrive de nouveau aux langues indo-européennes et s'occupe de leurs consonnes et de leurs phénomènes (pages 369 — 539) pour en revenir ensuite aux consonnes des langues slaves.
Après avoir exposé la composition de l'œuvre, nous croyons que l'auteur a confondu trois choses, ou au moins deux. La formation ou le développement de l'alphabet est une question a part, qui est universelle et n'a absolument rien à faire avec une grammaire comparée. C'est là plutôt une étude historique, une partie de l'étude de la culture et du développement intellectuel. Cette question a beau n'être traitée que brièvement elle est encore déplacée ici. Nous pensons, en outre, qu'il est également superflu de traiter dans ce même volume de toutes les langues indo-européennes et cela d'une façon accessoire et superficielle. A quoi bon donner en compilation la grammaire sanskrite, baktrienne, grecque, latine, celtique, gothique, lithuanienne? Qui veut faire la connaissance de ces idiomes, et, par conséquent se livrer à l'étude de la linguistique indo-européenne, échappera à la nécessité de prendre de seconde main les enseignements qu'il recherche. En excluant cette partie superflue les langues slaves obtiendraient un espace plus grand et seraient traitées plus profondément ce qui donnerait au livre une importance plus grande et plus d'intérêt. Les langues slaves, qui doivent compter entre les langues indo-européennes les plus remarquables et la plus riches par leurs vestiges d'antiquité, auraient besoin d'obtenir encore pour longtemps tous les soins et tous les efforts des linguistes slaves. A côté du Compendium de Schleicher M. Sercl pourrait en bonne conscience laisser toutes ces choses à l'écart pour le présent en consacrant toutes ses forces aux questions purement slaves.
Pour prouver nos affirmations voici d'ailleurs quelques remarques. Où il est question des rapports des voyelles avec les consonnes et des rapports des différentes consonnes entre elles le livre demeure bien en arrière de la science contemporaine. Il est connu que la phonétique doit être fondée sur la physiologie de la voix, laquelle a été étudiée de très près par d'illustres savants tant dans la linguistique que dans les sciences naturelles ; les lois physiologiques sont la source de toute la science linguistique et ne doivent pas être négligées. Bien que M. S. n'approuve pas l'opinion de Schleicher que les langues sont des organismes naturels, il doit cependant reconnaître que la langue est faite d'après des lois naturelles, et qu'elle ne peut pas être étudiée en dehors de ces mêmes lois. Les travaux récents de MM. Briicke, Helmholtz, Du Bois Reymond, Merkel, Raumer, Czermak, Alexandre Bell et plusieurs autres, cités dans les mêmes œuvres ou dans les „ Lectures" de Max Muller, ont répandu tant de lumière sur la physiologie de la voix qu'elle ne peut être omise dans les études linguistiques. Dans le livre de M. Sercl nous avons en vain cherché l'explication de tennis et média, bien que cette distinction se présente dans tant de paragraphes et qu'elle constitue un des phénomènes les plus intéressants des consonnes.
Là où il est parlé de la division des langues slaves, ce qui est une des questions les plus importantes, M. Sercl s'en tient à l'ancienne division de Dobrovsky et Safarik sans se souvenir des indications de Schleicher (Beitrâge I. 23, 24 et 322) et de l'importante dissertation de Danicic (Rad akademije jugoslavenske I.) sur les sons ^ et h. dans les langues slaves, qui les proposent comme la régulative lorsqu'il s'agit de l'examen de la division de ces langues.
L'on fait également mention de l'accent comme constituant particulièrement un des signes caractéristiques
de la division des idiomes slaves en deux groupes. Mais il semble que M. Sercl ne connaisse pas les travaux remarquables sur l'accent serbe de M. Danicic, publiés dans la Slavische Bibliothek de Miklosich dans le I\iiacHHK de la Société savante serbe de Belgrade et dans le Rad akademije jugoslavenske. D'après notre connaissance de la littérature linguistique il n'existe pas encore sur l'accentuation de quelque autre langue d'oeuvre comparable à celle de M. Danicic sur l'accent serbe. La profondeur scientifique de ce travail est unique, et il ne devrait pas être passé sous silence dans une œuvre comme celle de M. Sercl, lors qu'il cite la grammaire de Babukic, écrite pour l'usage scolaire et nullement scientifique, et lors qu'il veut parler de la mobilité bornée de l'accent serbe. En prenant connaissance de l'œuvre de Danicic il pouvoit consacrer à ce paragraphe plus d'étendue et plus de profondeur.
A la page 226 où il est parlé du remplacement de l'ancien slave t. (û) par a dans la langue serbe, nous croyons qu'il n'a pas été tenu compte de la critique historique des recherches grammaticales comparées. En reconnaissant que l (i) comme œ, (û) provenaient d'un a originaire, affaibli, et en constatant que dans la langue serbe a est remplaçant de œ. et l, M. Sercl proclame aussitôt que la langue serbe a conservé la voyelle originale. Mais il oublie que la langue serbe est moderne et que ce n'est pas assez de proclamer l'originalité du son a = ï et l, en voyant seulement l'égalité présente des remplacements et l'égalité de leurs sources anciennes. Il faudrait que tous les autres phénomènes de la langue serbe soutinssent cette affirmation, que l'organisme de cette langue (si dépendant de l'unité slave) ne la vînt pas contrarier. Si la langue serbe a conservé a original, affaibli dans î et b de l'ancien slave, pourquoi n'a-t-elle
pas conservé toutes les autres voyelles originales, ou du moins quelques-unes d'entre elles, a orig. = e et o slave ; u orig. = t>i slave qui a été remplacé par le simple i dans la langue serbe? Pourquoi n'a-t-elle pas conservé les mêmes voyelles à la fin des mots d'où elles ont disparu au moyen de l'affaiblissement en ancien slave? Outre cela toutes les lois du changement vocalique dans le serbe sont basées sur les mêmes lois que dans l'ancien slave. Si le serbe BJe^iaH (vjecan) avec une quantité énorme *de mêmes exemples où a est égal à i> ancien slaves (b^ilhi.), avait dans son a un représant de a originel, comment pourrait-on expliquer le changement de k originel en c fa), s'il n'était pas prouvé que a serbe provient, non d'un a originel, mais de l slave lequel a laissé sa marque ineffaçable dans le changement de gutturales en palatales correspondantes? Le remplacement des anciennes voyelles affaiblies dans l'intérieur des mots par de nouvelles voyelles est l'effet de la vocalisation rajeunie. Sur le rajeunissement du vocalisme M. V. Jagic a écrit une belle dissertation où se trouvent traités ces mêmes sujets.
D'ailleurs la prononciation de œ» s'est conservée encore dans le dialecte de quelques Monténégrins (Miklosich Lautlehre 305.)
Nous n'avions pas l'intention d'examiner le livre entier, mais nous voulions seulement indiquer d'une part l'extension énorme de l'ouvrage et d'autre part l'insuffisance de profondeur, particulièrement quant à la connaissance de la littérature sur quelques points cependant indispensables à connaître. Ce sont là des fautes, qui nous ôtent confiance et pourraient donner à l'œuvre le caractère d'une compilation mal faite si l'examen exact des autres parties ne fournissait un résultat différent.
Belgrade.
OÏOJAN JNOVAKOVIC.