REPRODUCTION ET TRADUCTION RESERVEES
Introduction.
Le Journal de la comtesse de Rochefort.
Parmi les plus curieux textes domestiques
que nous ayons rencontrés , en voici un d'un
ordre et d'un intérêt tout à fait à part. Il
s'offre à nous sous la forme d'un registre peu
volumineux, mais bien rempli, dont les quatrevingt-deux feuillets sont recouverts simplement en basane, et en tête duquel on lit : Journal Je ce que j'ay fait depuis le i 7 may 1 689, jour du départ de Monsieur le comte de Rochefort.
Et quel en est l'auteur? serait-ce un inten-
dant mettant par écrit les principaux actes de sa gestion en l'absence de son seigneur et maître? Non : c'est la comtesse de Rochefort elle-même, tenant la plume ou la faisant tenir par un secrétaire.
Un journal d'une personne de ce nom et de cette qualité! quelle trouvaille! Aussi, lorsque le texte original nous en fut communiqué par un aimable érudit et collectionneur avignonnais, M. Coulondres, nous attendîmes-nous aux plus piquantes confidences.
Dans une société dont le plaisir était la grande occupation, quelles avaient pu être les affaires de la comtesse de Roche fort , sinon les affaires du monde ? de quoi avaitelle pu s'amuser à dresser une sorte de chronique , sinon de ce qui se contait et se colportait dans ses salons, de ses fêtes et divertissements, des menus incidents journaliers de sa vie mondaine? Or, que n'aurait-elle pas là-dessus à nous dire? que ne nous dévoilerait-elle pas, sur des sujets qui la touchaient au vif et, en fait de dépenses, sur des comptes à elle réservés et les mille détails de son luxe? Depuis bien des années, il nous avait été donné
de recueilli?* les confidences d'innombrables Français des derniers siècles, « bonnes gens de famille », comme les nommait Racine , se dépeignant en cela lui-même ^\ qui, en pleine corruption , avaient su garder la simplicité des vieilles mœurs , et, malgré les habitudes nouvelles les plus contraires à l'épargne, continuant à accroître leurs modestes patrimoines par un « bon ménage », avaient fait « de bonnes maisons » , bien implantées dans le sol et solidement assises. Dans quel monde très différent celles de la comtesse de Rochefort 71' allaient-elles pas nous jeter !
Il faudrait n'avoir nulle notion d'histoire pour ignorer jusqu'où, à cette époque, furent poussés les débordements, et l'on peut dire la
(i) Le 27 février 1698, Racine écrivait à son fils aîné Jean- Baptiste : « M. de Montargis me dit que M. Bombarde vous avait donné 30 pistoles d'Espagne. Vous avez eu tort de ne m'en rien mander, car je ne lui avais donné que 300 fr.; mais, vraisemblablement, vous croyez qu'il n'est pas du grand air de parler de ces bagatelles, non plus que de nous mander combien il vous restait d'argent de votre voyage.
« Nous autres, gens de famille, nous allons plus simplement, et nous croyons que bien sauoir son compte n'est pas au-dessous d'un honnête homme Votre mère, qui est toujours portée à bien penser de vous, croit que vous l'informerez de toutes ces choses, et que cela fera en partie le sujet des lettres que vous lui promettez de lui écrire. Sérieusement, vous me ferez plaisir de paraître un peu appliqué à vos petites affaires. »
folie du luxe , dans la noblesse de cour, che\ les financiers et les riches bourgeois rivalisant arec eux W. Certes, Louis XIV a été un grand roi; niais Saint-Simon ne fut -il pas trop prophète, et yia-t-il pas traduit le jugement définitif de la postérité , en montrant les familles et l'Etat entraînés par lui sur une pente qui ne pouvait qu'aboutir à une inévitable catas'rophe (2)?
De cette folie il citait un exemple pittoresque entre tous, dans un de ses portraits à V emporte-pièce comme il excellait à les graver. « La comtesse de Fiesque mourut en iôgo, extrêmement âgée. Elle avait passé sa vie dans le plus frivole du grand monde", deux traits entre mille la caractérisent. Elle n'avait presque rien, parce quelle avait tout fri-
(i) H. Baudrillart, Histoire du luxe privé et public, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, t. IV, p. 8 et suiv.
.(2) « Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion; il la tourna en maxime par politique, et il l'inspira à toute sa cour. C'était lui plaire que de s'y jeter, en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu... C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers, parce que de la cour il s'est promptement communiqué à Paris, dans les provinces et les armées, où les g^ns en place ne sont comptés qu'à proportion de leur table et de leurs magnificences... Par la folie des gens, elle va toujours croissant; les suites en sont infinies, et ne vont à rien moins qu'à la ruine et au renversement général. » Saint-. Simon, t. VIII de l'édit. Hachette, p. 125-126.
cassé ou laissé piller par des gens d'affaires. Tout au commencement de ces magnifiques glaces y alors fort rares, fort chères , elle acheta un parfaitement beau miroir. — «• Eh ! comtesse, » lui dirent ses amis, « où « avcç-vous pris cela? — J'avais une mé- « chante terre qui ne me donnait que du blé ; « je l'ai vendue et j'ai eu ce miroir. Est-ce « que je n'ai pas fait merveille? du blé ou ce « beau miroir (l)? »
Cette comtesse de Fiesque eut son moment de célébrité , et Mme de Sévigné la prenait comme un thème à avertissements pour faire réfléchir sa fille. Effrayée des magnificences par lesquelles M. de Grignan se ruinait dans les splendeurs et les profusions de son château, devenu le Versailles de la Provence, elle lançait remontrances sur remontrances. « 77 me parait que vous êtes avec une douzaine de comtesses de Fiesque. Vous save\ quelle
(i) Saint-Simon, t. II, p. 37. Gillonne d'Harcourt, veuve du marquis de Piennes, avait épousé en secondes noces Charles-Léon, comte de Fiesque. On l'avait surnommée la reine Gillette; Mme Cornuel l'appelait un moulin à paroles , et Bussy-Rabutin disait d'elle (13 janvier 1681), lorsqu'elle avait déjà passé la soixantaine : « La comtesse de Fiesque est gaie comme à quinze ans et n'en paraît pas trente. »
ne comptait pour rien les petites terres où il ne vient que du blé, et croyait avoir fait une affaire admirable de l'avoir vitement donnée pour des miroirs d'argent et autres marchandises... Je n'emploierai pas ma raison simple et droite à vous persuader que de l'or vaut mieux que du vif argent, et que Mme Sarson, bonne fermière , est plus solide qu'un papillon. » (20 juillet 168 g.)
Hélas! jusqu'au bout , sa simple et droite raison devait se dépenser en vain, non moins que son éloquence de mère, à prêcher ce qu'elle appelait si bien la « sainte économie » (I). Dès les premiers jours du mariage de Mme de Grignan, ne cessant pas d'avoir devant les yeux le dérangement d'affaires où l'avait ' laissée M. de Sévigné, elle lui avait dit : « 77 n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous alle\ mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié ; c'est la seule affliction de la vie qui se fasse toujours sentir également , et que le temps augmente au
(1) « Je vais sans crainte et sans honte dans le chemin de la sainte économie... » (24 juillet 1689.)
lieu de la diminuer. » (28 juin iôji.) Et , depuis lors , avait-elle épargné ses conseils? Avec quel art insinuant, sous les formes les plus adoucies, n'avait-elle pas épuisé son recueil de maximes ! En 168 g, au point où en sont les choses , dans un de ces jours où la patience échappe, elle fait trêve à tous les ménagements; et si sanglan's seront ses reproches, que, plus tard, dans la publication de ses lettres, le chevalier de Perrin n'osera reproduire ceux que voici :
« Je ne réponds rien à ces comptes et à ces calculs que vous ave\ faits, à ces avances horribles, à cette dépense sans mesure : cent vingt mille livres! Il n'y a plus de bornes : deux dissipateurs ensemble, l'un voulant tout, Vautre l'approuvant; c'est pour abîmer le monde. Et n était-ce pas le monde que la grandeur et la puissance de votre maison? Je n'ai point de paroles pour vous dire ce que je pense; mon cœur est trop plein. Mais qu'alle\-vous faire? Je ne le comprends point du tout. Sur quoi vivre? sur quoi fonder le présent et l'avenir? Que fait-on quand on est à un certain point?... Il est aisé de voir que la
dissipation vous a perdue du côté de la Provence. Enfin, cela fait mourir, d'autant plus qu'il n'y a point de remède.
« Dieu sait comme les dépenses de Grignan et de ses compagnies , sans compte et sans nombre, qui se faisaient un air d'y aller de toutes les provinces, et tous les enfants de la maison, à la table jusqu'au menton, avec tous leurs gens et leur équipage^, Dieu sait combien ils ont contribué à cette consomption de toutes choses! Enfin, quand on vous aime, on ne peut avoir le cœur content... Je me veux détourner de toutes ces pensées, car elles m'empêchent fort bien de dormir. » (ier avril 1689.)^
Dans le contrat de mariage de son fils, elle avait abandonné à sa fille Bourbilly, ce « délicieux château » auquel l'attachaient tant de religieux souvenirs, ce foyer de famille sacro-
(i) Tel était le château de Grignan, qu'on y comptait jusqu't trois cent soixante-cinq fenêtres, et qu'on pouvait y loger une centaine de visiteurs avec leurs domestiques.
(2) « Ces alinéas ont été publiés pour la première fois en 1827,. d'après notre ancienne copie, sur laquelle nous les avons collationnés de nouveau », dit M. Monmerqué, dans la nouvelle et complète édition qu'il a donnée des lettres de Mme de Sévigné, t. IX, p. 3 et 4.
saint où tout lui rappelait l'admirable ménage de Jeanne de Chantai , sa grand' mère, et qui lui faisait dire le 16 octobre i6yS : « J'arrive présente?nent dans le vieux château de mes pères ; voici où ils onf triomphé... Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi. » Mais , en se dessaisissant du fonds, elle s'en était réservé V usufruit .
En i6go, quand éclate la débâcle, lorsquelle voit son gendre, un lieutenant général du roi, mis dans la nécessité de céder à ses créanciers les émoluments de sa charge, et même de se dérober pour quelque temps à leurs recherches, elle se déclarera prête à tous les sacrifices : « Ma très chère, songe\ (car il y a des temps que l'on ne saurait rien ménager) que Bourbilly est à vous; c'est un petit morceau qu'il était bon de garder pour la soif; mais vous ne saurie\ être plus altérée que vous l'êtes présentement. » (22 janvier.) — « Je vous mandai, la dernière fois , la vue que j'avais pour vous tirer de l'oppression où vous êtes; c'est une pensée qui doit vous être naturelle, et dont vous fere\ l'usage que vous trouvère^ à propos. Vous save\ si je méfierai
prier quand vous anre\ besoin de ma signature. » (25 janvier.)
On connaît le reste. Bourbilly ne demeura entre ses mains et ne passa à celles de sa fille que pour être vendu, trente ans après, en /y i g ; et Grignan eut le même sort, en
La société du temps de Louis XIV ne nous a guère été présentée , jusqu'ici, que sous des traits de ce genre, c'est-à-dire, dans ses splendeurs et ses misères. Mais était-ce là toute la société française ?
En dessous du monde d'alors, qui se voit trop, qui fait tout pour appeler sur lui l'attention, il y en a un autre, qui ne se voit pas asse\, et dont on n'a jamais beaucoup parlé. Seul, le premier a occupé historiens , moralistes, économistes ; seul, ou à peu près seul, il a été mis en scène. L'autre reste à découvrir et à décrire. N'est -il pas temps de lui restituer la place qui lui revient, comme ayant eu l'honneur de garder le trésor des vérités sociales et des vertus nationales?
Tel est l'objet des pages qui vont suivre. .
Dieu merci! la France entière n'était pas à Versailles, ni changée à V image de Versailles; et on la connaîtrait bien mal, si on ne la jugeait que par ce que nous en racontent Saint- Simon et la Bruyère. Il n'y avait pas rien que des comtesses de Fiesque. Non loin de Mme de Grignan, et même dans la parenté de son mari, il y eut de très grandes dames qui, dans des désordres d'affaires semblables aux siens, mieux quelle, surent accepter et accomplir la tâche dont elles devaient prendre souci, tâche plus noble, plus glorieuse encore que ne Vêtait leur naissance. Loin de la cour, en province, cette aristocratie n'était pas toute légère et frivole; là, elle comptait dans ses rangs une élite qui, au besoin, savait prouver comment on peut se réformer. Che\ ces vieilles races , moralement si atteintes, il se rencontra des femmes qui, bien supérieures aux hommes en esprit de devoir, une fois averties de l'abîme où elles couraient, ne reculèrent devant aucun labeur pour s'y arracher, pour en arracher avec elles leurs maris et leurs enfants.
Tout cela, nous le recherchons aujourd'hui
et allons essayer de le remettre an four, en historien , dans la pensée que ce n'est pas chose inutile comme enseignement actuel.
Mais, à l'époque où pour tant de ces grandes familles se découvrit l'abîme, si on eût un peu pratiqué, che\ elles, ce qui se faisait dans les moindres ménages où le Livre de raison était devenu une institution, quel profit n'eussent elles pas trouvé à interroger làdessus leurs papiers domestiques ! Che\ les Grignan, notamment , quelle leçon que celle donnée à son petit- fils par sa grand 'mère , Jeanne d' Ance^une ! Mariée le 4 janvier i5g5 avec Louis-François de Castellane-Adhémar, et l'ayant perdu en 1624, « elle se consacra tout entière aux soins d'une famille nombreuse, qui comprenait cinq filles et sept garçons. La plupart étaient fort jeunes ; mais elle trouva, dans les industries de son \ele maternel, tous les moyens de pourvoir d'une manière honorable à leur établissement. Un long journal , écrit de sa main, contient le récit naïf des peines et des consolations que lui causa tour à tour la mauvaise ou la bonne fortune de ceux quelle aimait si ten-
drement ». L'aînée de ses filles, qui avait épousé Louis Escalin des Aimars, baron de la Garde, bientôt veuve à son tour, devait se montrer non moins courageuse et habile dans le gouvernement de sa maison. « A quoy, Dieu mercy , elle réussit fort bien, » dit Jeanne, « ayant payé de grandes debtes et faict estudier ses enfans, les ayant poussés à la vertu, tout autant qu'il se pouvoit (I) ».
Jeamie d'Ance^une nous ramène à notre comtesse de Roche fort , qui, surchargée de dettes elle aussi, dans un état d'à f air es presque désespéré, sut, comme elle, déployer des qualités maîtresses, et, de plus, nous en a laissé un si touchant, un si curieux témoignage.
Combien, au premier abord, ne nous étionsnous pas trompé sur son compte! et , sur la foi d'une identité de nom, qui nous la faisait confondre avec d'autres Roche fort , peu soucieux de morale (2), quelle injure grave n'al-
(1) Essai historique sur les Adhèmar et sur M:ne de Sèvignê , par l'abbé Nadal. Valence, Marc Aurel, 1858.
(2) Sur la maréchale de Rochefort , de la maison de Moirmorency-Laval , dame d'honneur de la duchesse de Chartres, amie de M,resdela Vallièreet de Montespan, voir Saint-Simon, t. I,p. 17-18: < lille. était belle, encore plus piquante, toute faite pour la cour,
lions-nous pas commettre envers une noble femme, si digne au contraire d'être estimée et même admirée ! Ce que la comtesse de Rochefort fut dans sa famille, elle ne devait pas tarder à nous V apprendre , de façon à nous édifier pleinement à son sujet. Essentiellement provençale , cette famille n'avait aucun rapport avec ses homonymes du Jiord de la France; et surtout les femmes n'y ressemblaient en rien à celles que Saint-Simon a si fort malmenées , et que Bussy-Rabutin mit scandaleusement en scène dans son Histoire amoureuse des Gaules.
Non, notre journal n'était pas une œuvre de scandale ; le spectacle qu'il nous réservait était, tout à l'opposé, ce qu'il y a au moral de plus réconfortant . Dans un passage décisif où éclate le drame de conscience, c'est presque la confession de la comtesse de Rochefort ,
pour les galanteries, pour les intrigues, l'esprit du monde à force d'en être , et toute la bassesse nécessaire pour être de tout et en quelque sorte que ce fût. » Il y a aussi d'un comte de Rochefort, qui vécut sous Louis XIV, des Mémoires pleins de la licence des mœurs de cette époque. — Nommons enfin la comtesse de Rochefort (mais celle-ci du xvme siècle), fille du maréchal de Brancas-Cereste. Il en sera parlé ci-après, au sujet d'André- Joseph de Brancas, dont la femme, comtesse de Rochefort, est l'auteur de notre journal. •
se reprochant d'avoir trop sacrifié au monde, avec sa règle intérieure , la règle de sa maison, d'avoir trop cédé au courant du siècle. Pour le reste, nous avions sous les yeux, tracé jour par jour, le détail de ses efforts, de son labeur, pour se réformer, pour relever autour d'elle ce que son manque d'ordre, ajouté aux dettes du comte de Roche fort, avait compromis.
On citerait peu de femmes qui , du vivant de leur mari, aient tenu un Livre de raison. Beaucoup en prirent la charge dans leur veuvage, et, en général, elles y ont excellé. Avec Jeanne d'Ance^une, dont nous parlions plus haut, Marguerite-Mat ht Ida da Cabassola nous en sera un remarquable exemple. Hors de là, leur ministère, leur besogne quoti-' dienne, les vouaient à d'autres occupations et soucis ; et ce qu'elles ont fait dans le gouvernement de leur maison, dans la conduite de la famille, nous n'avons pas à le redire, après l'avoir esquissé dans nos précédentes études^.
(1) Les Familles et la Société en France avant la Révolution, 2 vol. in-18, 4e é lit. (Tours, Alfred Marne, 1879). — La lie domestique, ses modèles et ses règles, 2 vol. in-18, 5e édit. (Paris, Baltenweck, 1876). — Le Livre de famille, 1 vol. in-18 (Tours, Alfred Marne, 1879).
lé INTRODUCTION.
Quelques-unes, non moins expertes à manier la plume qu'à faire tourner le fuseau, nous ont donné de charmantes monographies domestiques. Une autre Jeanne nous en a offert un modèle achevé pour le xvie siècle, dans l'histoire de ses parents et de ses huit frères, ceux-ci tous docteurs, tous hommes éminents, qui, partis de très bas, s'élevèrent aux plus hautes situations dans l'Eglise et dans l'État. C'est en i63i , dans sa vieillesse, que Jeanne du Laurens composa son ouvrage; et, témoin de bien des désordres , entendant émettre autour d'elle les plaintes d'esprits chagrins, moins di. posés à agir qu'à gémir, elle concluait en ces termes : « Quand je parle avec quelques sortes de gens et leur raconte ce discours cy escrit , ils me disent :
« Cestoit un temps bien autre et meilleur que le présent ».
« Mais je réponds :
« Tout temps a son bon pour vivre bien et vertueusement. Dieu est aussi puissant que pour lors, moyennant que nous taschions de nous rendre dignes de ses grâces, et que nous
ne soyons pas ingrats. La fin couronne l'œuvre, comme vous l'avez veu <I} ».
Or, de i63i à 168g, quels nouveaux changements! quelle perturbation autrement profonde dans le sens moral des hautes classes sociales! et, pour nous, quel instructif spectacle que celui d'une femme, représentant la fine fleur d'un monde si oublieux de ses premiers devoirs , tout appliquée à se réformer elle-même , et dont toute V expérience douloureusement acquise , toute l'œuvre pratique, aboutiront à une semblable conclusion !
Et maintenant , disons un mot du journal. Avant de descendre dans la tombe, M. de Lamartine nous a fait admirer le grand cœur de sa mère, d'après les journaux longtemps tenus par elle au milieu des vicissitudes de sa vie. «Mon intention, » y disait-elle le 1 i juin 180 1 , « est d'écrire simplement , autant que je le pourrai , tous les jours , les différentes choses qui pourront me survenir, ç< que j'aurai fait de mal et de bien. Je pense que cela
(r) Ch. de Ribbe, Une Famille au xvie siècle. Un vol. in-18, 3e édition, revue et augmentée (Tours, Alfred Marne, 1879).
l8 INTRODUCTION.
m'aidera dans l'examen que j'ai à faire de ma conscience , et me fera mieux connaître les dispositions habituelles de mon âme ; je pense aussi que, si une fois mes enfants lisent par hasard ce journal, il ne sera pas sans intérêt pour eux seuls. Il pourrait peut-être leur être même de quelque service après moHs\.. »
Autre, pour le fond et pour la forme, est le journal que nous exhumons aujourd'hui; lui aussi, il pourra être de quelque service, mais sous des rapports différents.
Pour tout dire en un mot, c'est un journal d'affaires, mais de quelles affaires! d'immenses terres à administrer, une infinité de dettes à payer, des procès saits nombre à suivre, toute une fortune, qu'avocats et procureurs achèvent de dévorer, à remettre en ordre ! Quelle besogne quotidienne que celle ou, depuis le plus grand matin, après le premier réconfort du jour pris à l'église, se succèdent, au foyer tant de sollicitudes et de tracas! un gros train de maison à régler, correspon-
(i) Lamartine, Le Manuscrit de ma mère, Paris, 1873.
dance, dépêches et mémoires à écrire, agents à expédier un peu partout, ouvriers, fermiers ou métayers dont il faut arrêter les comptes, baux à renouveler, ventes et achats à conclure, incessantes visites de propriétés à entreprendre!... Ici, nulle place pour la moindre littérature, peu de réflexions , rien que des faits y consignés avec candeur, intelligence et netteté. On pourrait leur appliquer le mot de Sainte-Beuve , au sujet des monographies de M. Le Play : « Seuls les faits y sont , mais ils parlent. » 77 y perce parfois la lassitude d'une âme souffrante ; mais ce qui y domine, c'est l'expression d'une activité incroyable. Il serait difficile de mieux voir traduit en action l'esprit de devoir; et, d'un ensemble de choses en apparence des plus prosaïques , se dégage en définitive un parfum de vertu, que les plus belles phrases rf eussent pas à ce point rendu sensible.
Ce document , peut-être unique en son genre, nous est en quelque sorte une épreuve photographique, où, pour la Provence, est venu se fixer, avec l'œuvre accomplie par la comtesse de Rochefort, le mode traditionnel d'exis-
tence de cette partie de la noblesse qui , sous Louis XIV, n'avait pas encore rompu avec les vieilles mœurs et déserté les campagnes,
Mmede Sévigné, opposant au papillon les solides vertus de Mme Sarson, « bonne fermière » (l), ne donnait pas des conseils en l'air à Mmc de Grignan. En cela , elle ne faisait que rappeler le rôle des plus actifs dont jusqu'alors les femmes avaient eu le souci et l'honneur dans la vie rurale.
« Au moyen âge et jusqu'à la fin du xvne siècle, a-t-on très bien dit , les femmes
(i) Sarson n'était pas un nom imaginaire : on appelait ainsi un des domaines de M. de Grignan. Plus tard, pour se payer des 90,717 livres à elle encore dues de la dot de sa mère, Mme de Simiane le retint avec d'autres, sur une estimation qui en porta" le prix à 24,694 livres 14 sols; et elle le garda jusqu'en 1732. Le 18 mars de cette année, elle écrivait à son sujet : Envoyé à M. Crues une quittance de $oo livres, en faveur du fermier de Sarson, pour les employer en réparations. Mais , peu de jours après , le 5 avril, Louis- Nicolas de Félix, comte de Muy, s'étant rendu acquéreur de Grignan et voulant en réunir les terres démembrées, par contrat du 26 juin elle lui céda Sarson, moyennant la remise d'un capital équivalent en argent.
Nous empruntons ces détails à un très précieux Livre de raison, jusqu'ici inconnu, celui-là même de la petite-fille de Mme de Sévigné. Tout occupée de sauver les débris de sa fortune, la marquise de Simiane y fit, avec un remarquable esprit d'ordre , ce que sa mère avait si fâcheusement négligé pour la conservation du patrimoine des Grignan, aux jours de leur grandeur. C'est un beau manuscrit, magnifiquement relié en maroquin rouge. Découvert par M. L. d'Estienne de Saint-Jean chez un bouquiniste, il fait aujourd'hui partie de ses collections.
prenaient la plus grande part à l'administration des biens de la famille. Ainsi que cela doit être dans toute société sagement équilibrée, la participation du mari aux affaires publiques ou sa présence dans les camps laissaient à la femme la charge à peu près exclusive des affaires domestiques. Ce n'est qu'au xvne siècle que la femme a été considérée comme destinée surtout à plaire, et quelle est restée tout au plus l'ornement de la maison , dont elle avait été si longtemps le rouage essentiel ; et ce changement a eu les heureux résultats que l'on sait(1\ »
Il nous a semblé qu'un journal de la fin du xvne siècle , où cela précisément se montre dans un plein relief, méritait d'être étudié avec quelque attention, qu'il y avait là un cadre tout trouvé pour grouper y en un tableau d'ensemble , des observations d'un caractère particulièrement neuf et original. Le nom et la qualité de son auteur ne sont pas seuls à lui prêter un certain lustre. Les circonstances qui le suscitèrent marquent une
(i) Marquise de Forbin d'Oppùde, La Bienheureuse Delphine de Sabran (Paris, Pion, 1883, p. 125).
date mémorable. C'était au lendemain de la révolutioïi d'Angleterre ; grande fut alors l'émotion publique, et bientôt la levée des milices, la convocation de V arrière-ban, par lesquelles Louis XIV devança une déclaration de guerre imminente , la portèrent à son comble.
Les paisibles scènes de vie et d'économie domestiques qui vont se dérouler emprunteront donc un surcroît d'intérêt au drame des événements. Elles nous ont d'autant mieux captivé, que Mmc de Se vigne vient s'y mêler, donnant le tour le plus vif à ce qui, dans le fond de la situation faite à notre comtesse de Rochefort, la touche de très près elle-même.
Au surplus , Mme de Sévigné ne paraîtra pas ici en étrangère. Le comte de Rochefort, qui va nous occuper, non seulement dans sa personne, mais dans sa famille, était un Brancas. Or, elle était en grande relation avec la case des Brancas ; plusieurs à Paris furent de sa société, et encore en i6g5, dans son dernier séjour à Grignan, elle refaisait connaissance avec les dames de Brancas de
Provence y « dames de conséquence », disaitelle. Ajoutons que les Grignan les comptaient parmi leurs parentes.
Quant au document qui est le principal objet de notre travail d'analyse, lui surtout constitue le témoignage important . Y puiser le plus largement possible et en coordonner les divers éléments d'information était chose essentielle, et à cela nous nous sommes appliqué, avec le désir de faire revivre, autant qu'il était en nous, la noble personne dont la figure y apparaît voilée. Sa longueur ne nous a pas permis de le publier in extenso ; mais les extraits que nous en donnons seront très suffisants, pour les lecteurs qui auraient la curiosité de le consulter.
A cette figure s'en joindront d'autres des plus attachantes par de semblables caractères. Parmi les familles d'alors que nous avons rencontrées dans le voisinage de l'auteur de notre journal, il en est deux au plus haut point typiques. Nous leur consacrerons deux appendices.
Par là nous achèverions de pénétrer au cœur de notre vieux monde provincial ; nous
en discernerons de mieux en mieux les forces vives, et, par un retour sur nous-mêmes, nous serons ainsi amenés à nous demander où sont celles que nous avons , dans le présent, pour notre relèvement moral.