CHAPITRE VI
Madeleiiie des Porcetlets dans son ménage des champs.
Sommaire : Une vie tonte nouvelle de les campignes lu xvi* siècle. — Les Ëtils Ui seigneurs ilu royaume et Us grandes i:
Madïleii
ui faisant abandonner : Blois demaDdani qac :s de France y revien- /. — Génération de femmes qui y concourent activement, — Pat qui elles sont remplacées. — Appel aux femmes, par Fénebn, en 1687. — Comment des Porcellets y répond en 1689. — Visite qu'elle fait res à Rochefort, le long du Rhâne. — Ce que n'avait pas vu l'iaiendani Sicaid, et ce qu'elle y obsetve. — La Camargue et SCS ^milles de gros feimiers. — La dynastie des Laugier au grand mas de Beaujeu. — Laugier invité k la table de Madeleins. — Les anciens baui de métayage. — Baisse énoime de la valeur des lettes el des prii de fermage, en 1689. — Saîni-Roman en Argence, son antique abbaye et sa seigneurie. — Madeleine, de grand matin, y
paii sociale au ivii- siècle. — Madeleine travaillant i. garder la
ARRIVONS à ce qu'il y a peut-être de plus original et de plus rare, comme traits de mœurs, dans le journal qui nous est l'occasion de ces
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études. Nous ne pouvons mieux le caractériser qu'en empruntant au vieux français un de ses mots les plus expressifs : le minage des champs. Cela dit tout; c'est l'art agricole, pratiqué avec l'ordre et l'économie le mieux entendus, pour le plus grand bien de la famille et la plus grande prospérité de la terre qui la nourrit.
Notre comtesse de Rochefort va nous oflfrir à cet égard l'exemple remarquable d'une femme, distinguée par sa naissance et son rang social, s'y employant avec dévouement, et même, à défaut de son mari, en assumant toute la charge. Déjà, là-dessus, Jeanne de Chantai nous est apparue comme le modèle par excellence. Elle-même futelle une exception? Pour en juger, sans nous jeter dans de trops longs développements, remontons un peu en arrière.
Les cartes géographiques nous donnent les divers états territoriaux de la France, depuis les plus lointaines époques. Quelles cartes morales n'y aurait-il pas à dresser qui détermineraient quelque chose de semblable, quant aux conditions dans lesquelles se sont succédé, au sein de nos campagnes, les phénomènes de prospérité ou de souffrance !
« Les nations ne sauraient rester stationnaires, » écrivait F. Le Play en tête de sa Réforme sociale : « dès qu'elles ne s'adonnent plus au bien, elles font le mal; elles tombent dès qu'elles cessent de
monter. Chaque fois que j'ai tenté d'établir une classification dans l'histoire d'un peuple, j'ai été amené à prendre, comme subdivisions essentielles, les époques de réforme ou de corruption ^^^ »
Or, jamais ces deux grandes alternances ne se manifestèrent d'une manière plus frappante qu'au XVI* siècle. A ses débuts, grâce aux réserves de forces accumulées pendant le moyen âge, éclate un merveilleux épanouissement de vie, qui bientôt fait oublier les misères et la dépopulation causées par la guerre de Cent ans. Claude de Seyssel n'est pas seul à nous décrire , en historien du règne, le haut degré de splendeur auquel la France s'éleva sous Louis XII. Dans les profondeurs du pays, de nobles personnages, des gens très obscurs, de simples bourgeois, eux aussi, en témoignent à l'envi; et, lorsque ce n'est pas dans un Livre de raison, c'est dans leurs testaments qu'ils nous disent quel concours ils ont trouvé dans leurs femmes, pour assurer la reconstitution de leurs foyers et de leurs patrimoines fonciers<*>.
Mais, avec François P% et du moment que la
(i) Le Play, La Réforme sociale en France, introduction.
(2) Nous avons recueilli beaucoup de testaments provençaux de la fin du XV* siècle et des premières années du xvi*. En général, les femmes y sont in^'esties des plus grands pouvoirs, pour la gestion des propriétés, à Tégard, non seulement des enfants mineurs, mais aussi de ceux qui sont en âge de majorité. Il en est où les maris déclarent expressément vouloir les récompenser de la peine qu'elles ont prise dans la création d'un domaine rural.
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cour prend naissance, dans le sens propre donné depuis lors à ce mot, un changement radical se produit. On ne le sait que trop : des derniers Valois date le vide qui se fit au cœur même de la nation, vide d'autant plus sensible que les familles, en qui se concentrait la meilleure partie de la richesse et de la puissance publiques, lui enlevèrent tout, pour ne rien lui rendre, sauf la corruption. Est-il besoin d'ajouter quelles en furent les conséquences ?
Les plaintes des députés du Tiers, aux États de Blois, en 1576, sont à cet égard saisissantes.
« Au lieu qu'anciennement et jusqu'au règne du feu roy François I*% vostre ayeul, les seigneurs du royaume n'avoient accoustumé de vous suivre qu'à la guerre, ou s'ils n'estoient mandés par vous, auquel cas ils ne séjournoient qu'autant que vous aviez besoin d'eux, et n'y venoient jamais les grandes dames de France, sinon quand elles estoient mandées à quelque entrée ou acte solennel^ par le moyen de quoy il y avoit en chascune province de grands seigneurs résidans...; et, quant aux dites dames, elles avaient leurs maisons réglas en toute discipline, où les filles de la noblesse du pays estoient élevées en toute vertu ^^^ : à présent
(i) Un siècle après, tt sous un régime de cour toujours plus funeste, qui avait amené une nouvelle dépopulation des campagnes, Bussy-Rabutin, dépouillant de vieux titres de la terre de Coligny^ y relevait avec admiration des traces de cette belle époque : « Cette
la noblesse, tant grande que petite, veut estre à vostre Suite et à la suite des grands seigneurs qui sont autour de vous, par le moyen de quoy vostre cour est remplie de tant de gens qu'elle est insupportable, et n'y a pays qui incontinent ne soit opprimé, quand elle y séjourne. »
Et ce n'est pas seulement le Tiers qui se plaint. La noblesse pense et conclura comme lui, demandant « que dames et damoiselles, estant à la suite de la cour pour leur plaisir, soyent contrainctes se retirer promptement en leurs maisons^^\ »
Tels sont les résultats de l'abandon des campagnes, dont grands seigneurs et grandes dames ont donné l'exemple, qu'ils produisent l'effet d'une révolution.
Bientôt, avec le règne de Henri IV, s'ouvrira une nouvelle ère de réforme, qui, se continuant sous Louis Xni, rendra à la France, dans la première moitié du xvn® siècle, son ancienne prospérité. « Il leur déclara hautement (aux gens de sa cour) qu'ils s'accoutumassent à vivre chacun de son bien, et, pour cet effet, qu'il seroit bien aise.
terre a été entre les mains de trop grands seigneurs pour être en bon état. Nous avons trouvé une Louise de Montmorency, sœur du grand connétable et mère de l'amiral, qui était une très habile femme. Si ses enfants avaient eu autant de conduite qu'elle, nous n'aurions pas tant de peine à rechercher les droits perdus ou égarés de son arrière-petit-fils. » Lettre du 27 août i6Sj.
(i) Georges Picot, Histoire des États généraux^ 2* édit., t. III, p. 324-25.
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puisqu'on jouissoit de la paix, qu'ils allassent voir leurs maisons et donner ordre à faire valoir leurs terres. vAinsi^ il les soulageoit des grandes et ruineuses dépenses de la cour, en les renvoyant dans les proyinces, et leur apprenoit que le meilleur fonds que l'on puisse faire est celui d'un bon ménage. Avec cela, sachant que la noblesse Françoise se pique d'imiter le roi en toute chose, il leur montroit, par son propre exemple, à retrancher la superfluité des habits; car il alloit ordinairement vêtu de drap gris, avec un pourpoint de satin ou •de taffetas, sans découpures, passemens ni broderies. Il louoit ceux qui se vêioient de la sorte, et 5e rioit des autres, qui portoient, disoit-il, leurs moulins et leurs bois de haute futaie sur ieur <ios^'\ »
Au sortir de longues tourmentes, d'effroyables guerres civiles, un mot se rencontrera sur toutes les lèvres, sous toutes les plumes : Véconomie,
Avant de l'inscrire en tête de ses Mémoires politiques, Sully n'en avait-il pas fait la règle de sa vie ? Dès son mariage avec Anne de Courtenay, €n 1584, n'avait-il pas commencé à « tesnioigner, en sa conduite, une œconomie, un ordre et un mesnage merveilleux, prenant la peine de voir et de sçavoir tout ce qui concernoit la recepte et la
(i) Hardouin de Péréfixe, Histoire du roi Henry le Grand, édit. de 17491 p. 271-72.
COMTESSE DE ROCHEFORT. l8l
despence de son bien, escrivant tout par le menu, sans s'en remettre ni fier à ses gens » ^*^ ? Plus tard, lorsqu'il aura la charge des affaires publiques, quelle aide ne lui donnera pas sa femme, pour ses affaires particulières, pour le soin de ses terres, pour la vente même de son blé ! « Je n'eus le loisir d'estre longtemps marchand de bled, « nous dira-t-il, » et me résolus de laisser madame ma femme pour achever la vente. » Anne de Courtenay le suppléera, chaque fois qu^un appel de Henri IV l'arrachera à cette vie champêtre, où il va se délasser.
Enfin, mieux que personne, Olivier de Serres nous montrera le rôle de la femme française, à cette époque de relèvement.
« Ce sera un grand support et aide, à nostre père de famille, que d'estre bien marié et accompagné d'une sage et vertueuse femme, pour faire leurs communes afi"aires avec une parfaite amitié et bonne intelligence. Et si une telle luy est donnée de Dieu, qui est descrite par Salomon, se pourra dire heureux et se vanter d'avoir rencontré un bon trésor, estant la femme l'un des plus importans ressorts du mesnage, de laquelle la conduite est à préférer à toute autre science de la culture des champs, où l'homme aura beau se morfondre à les faire manier avec tout art et diligence, si
(i) Sages et royales (Economies d* Estât de Henry-le-Grand.
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les fruicts en provenant, serrés dans les greniers,
ne sont par la femme gouvernés avec raison
Aussy
On dit bien vray qu'en chascune saison La femme fait ou défait la maison. »
De cette vie rurale , non plus simplement enseignée par Olivier de Serres , mais pratiquée presque passionnément par des familles ayant à refaire les bases de leur existence, tous les textes domestiques d'alors nous diront des merveilles ^'>.
Ici, Henry des Laurens, d'Avignon, que nous avons plus d'une fois nommé, rentre en scène, avec son journal agricole, tenu de 1629 à 1669. Pendant quarante années, il y a Iioté les moindres détails intéressant la gestion de ses propriétés de Menerbes. Issu d'une noble et vieille race de jurisconsultes, qui, transplantée de Nice dans la cité des Papes au xv° siècle, y a fait souche de docteurs et professeurs dans son université, luimême y exerçant l'office de régent et y joignant celui de membre du tribunal de la Rote, il n'a pas toujours le temps d'aller surveiller ses métayers ou fermiers, présider à ses moissons, à ses vendanges. Mais sa mère et sa sœur sont d'une
(i) Dans notre deuxième appendice, on trouvera chez les Grimoard de Beauvoir, de Barjac, plusieurs portraits de femmes, vrais modèles au sein de la vie rurale, et qui appartiennent au temps de Louis XIII.
vaillance que rien n'arrête. Faisant une navette incessante entre Avignon et Menerbes, à défaut d'un laquais, elles vont sous la conduite d'un fermier, et une mule est la monture favorite de la famille.
« 15, juillet 1629. Ma sœur Hélène est allée à Menerbes, avec Anne, la servante. Un valet l'a conduite et a ramené sa monture, et c'est pour donner ordre aux moissons....
« II octobre 1630. Ma mère est restée à Menerbes pour les vendanges... Elle a fait un gros flacon de vin cuit et des confitures... ; plus elle a fait faire une toile de lin de vingt-deux cannes...
« Décembre 1630. Ma mère est deçà à Menerbes pour faire les huiles. Je l'y ai laissée avec ma sœur Hélène et Françoise, la servante.
« 5 janvier 1631. Un dimanche matin, je suis venu à Menerbes, où ma mère est encore pour donner ordre aux affaires....
« 22 juillet 1631. Ma sœur Hélène et la servante sont à Menerbes, depuis le 17 juin, commencement des moissons
« 8 septembre 163 1, feste de Nostre-Dame. Ma sœur Hélène est revenue de Menerbes, pour aider aux vendanges à Avignon ; puis elle s'en retournera, s'il plaît à Dieu, pour faire les huiles.... »
Et ce train de vie, Hélène le mènera jusqu'en 1656, année où, l'ayant perdue, son frère écrira dans son journal : Un dimanche, à trois heures
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après midy, est décidée en Avignon ma tris chère sœur Hélène des Laurens, après avoir receu tous les sacremens, en réputation de saincte. Dieu nous fasse miséricorde, et son nom soit béni éternellement ! J'ay eu une très grande affliction de la mort d'icelle; car elle gouvernoit toute nosire tnaison et m'aimoit uniquement.
Vers la fin du siècle, qu'est devenue cette génération de femmes ? par qui sont- elles remplacées ou sur le point de l'être ? Fénelon va nous le dire, pour le monde de la cour et de Paris, avec lequel il était le plus directement en contact.
« La plupart des femmes négligent l'économie, comme un emploi bas qui ne convient qu'à des paysans ou à des fermiers, tout au plus à un maître d'hôtel ou à quelque femme de charge ; surtout les femmes nourries dans la mollesse, l'abondance et l'oisiveté, sont indolentes et dédaigneuses de tout ce détail. Elles ne font pas grande différence entre la vie champêtre et celle des sauvages du Canada. Si vous leur parlez de vente du blé ou de culture des terres ^'^, des différentes na-
(i) Rapprocher de ce passage de Fénelon ce qu'à la même date (1688) écrivait la Bruyère :
« On s*élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui produit le chanvre d'avec celle qui produit le lin^ et le blé froment d'avec le seigle^ et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez pas à un grand nombre de bour-
tures de revenus, de la levée des rentes et autres droits seigneuriaux, de la meilleure manière de faire des fermes ou d'établir des receveurs, elles croient que vous voulez les réduire à des occupations indignes d'elles... Il faut, sans doute, un génie bien plus élevé et plus étendu pour s'instruire de tous les arts qui sont en rapport avec l'économie, et pour être en état de policer toute une famille, qui est une petite république, que pour jouer, discourir sur des modes, et s'exercer à de petites gentillesses de conversation. .C'est une sorte d'esprit bien méprisable que celui qui ne va qu'à bien parler. On voit de tous côtés des femmes dont la conversation est pleine de maximes solides, et qui, faute d'avoir été appliquas de bonne heure, nont rien que de frivole dans la conduite^^\ »
Et Fénelon de s'élever contre l'étrange économie des femmes, « qui se savent bon gré d'épargner une bougie, pendant qu'elles se laissent tromper par un intendant sur le gros de toutes leurs affaires. »
gcois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu : ces termes pour eux ne sont pas français. Parlez aux uns d'aunage, de tarif ou de sou pour livre ; aux autres, de voies d*appel, de requête civile, d'appointement , d'évocation. Ils connaissent le monde, et encore par ce qu'il a de moins beau et de moins spécieux; ils ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons, ses largesses. » Les Caractères, chap. vu, de la Ville.
(i) Fénelon, De VÉducation des filles, chap. xi : Instruction des femmes sur leurs devoirs. »
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Fénelon sentait et prouvait excellemment qu'une éducation aboutissant à une telle nullité pour le sérieux de la vie, était à reprendre par la base; et, après avoir écrit son petit livre à la demande de la duchesse de Beauvilliers, pour servir à l'éducation de ses huit filles, il l'adressait aux femmes les plus intelligentes de son temps, voulant les entraîner à se faire les propagatrices d'une œuvre urgente de réforme.
L'ouvrage parut en i6Sj^'^; or notre journal, auquel nous avons hâte de revenir, est de 1689. Madeleine des Porcellets avait- elle été une des lectrices de l'abbé de Fénelon ? Au moment où nous la rencontrons, elle est trop affairée pour penser même à nous l'apprendre. En tout cas, curieux est le rapprochement : d'une part, l'enseignement donné, et avec quelle précision ^*M sur la voie à suivre ; de l'autre, cet enseignement suivi de point en point, presque mot pour mot.
Un de nos regrets est qu'elle ne nous ait pas laissé un relevé de ses nombreuses terres ; nous n'avons pour être renseignés à leur sujet que des
(i) Chez Pierre Auboin, quay des Augustins, près l'hôtel de Luynes, à VÈcu. de France et à la Croix d'or.
(2) « Nos modernes leçons de choses n'ont rien de supérieur aux explications que Fénelon fait donner à ses élèves, soit à la campagne, devant un moulin ou une grange ; soit à la ville, dans une boutique ou 4 la porte d'un atelier. » A. Delesse, La Réforme so' ciaUf 15 mars 1887.
indications, éparses çà et là dans son manuscrit, et elles seules pourront nous guider. Passons sur ses droits seigneuriaux, soit à Rochefort, Saint- Hilaire, Tavel, Valliguières et autres villages dépendants de sa baronnie, soit à Saint-Roman d'Argence. A en juger par ce que nous avons vu presque partout en Provence, où ils avaient été successivement réduits presque à rien, et dix bien des communes mêmes en avaient racheté la meilleure partie, ils ne devaient pas lui être une grosse source de revenus. Arrêtons-nous à ses fermes ou métairies, à ses mas^^K Tqtvqs grandes ou petites, nous en comptons près d'une vingtaine éparpillées un peu partout le long du Rhône : en première ligne, le grand mas de Beaujeu, qui, à lui seul, en vaut plusieurs, vraie curiosité rurale qu'elle se réserve très spécialement de nous montrer ; puis, sinon par rang d'importance, du moins par ordre alphabétique (le seul qu'il nous soit possible de suivre), la Bégude, Bellegarde, Chabert, l'Estagnol, la Grande-Ile, le Grés, l'île de Gueydan, Jonquières, Maubuisson, le Mazet de Coquillade, le Pré de Maillane, le Radeau, mas de Rochefort , Rouvière de Domasan , mas de Sainte-Cécile, Saint-Maurice.
(i) Mot dérivé du tnansus gallo-romain, signifiant un tènement rural avec habitation, et qu'on retrouve un peu partout sous les formes les plus diverses : en Bourgogne, le meix ; en Normandie, le mois, etc..
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Avoir à régir, à régler tant d'intérêts épars, quelle besogne ! Sicard, l'intendant, le factotum de la maison, n'étant plus là, comment débrouiller un chaos d'affaires où seul il peut se reconnaître ?
AflFaires de toute nature et qui sont autant de nids à procès. Ici, c'est le berger de M"* Fabre, la conseillère, qui retient l'eau du mas de Jonquières, ou M. de Ledignan, un voisin, qui y a usurpé des terres. Ailleurs, sortant de ses limites, M"* de Mendre a fait un acte indu de possession sur une parcelle de pré, où elle a planté des saules. Dans un autre endroit, l'entrepreneur d'un pont à construire pratique des extractions de gravier, qui rendent inévitable une inondation de la rivière. Chaque fois que de pareils désagréments lui surviendront, elle s'en tirera par des arbitrages ^'^ et, là où elle trouvera résistance, sa bonne mémoire la servira pour tenir tête à des exigences mal fondées : « J'ay déclaré que ma résolution est prise de plaider^ parce que j'ay ouy dire à M. Sicard que je ne dois pas ce droit. »
Du reste, elle n'est pas sans avoir une certaine teinture du droit usuel. « Il serait bon », écrivait
(i) Sur la coutume des arbitrages, et sur la façon dont ils étaient pratiqués, non seulement entre simples particuliers, mais entre seigneurs et paysans, nous avons produit ailleurs tout un ensemble de textes, qui caractérisent les conditions dans lesquelles la paix sociale régnait, au sein des campagnes provençales, à la fin du moyen âge. — La Vie de village en Provence, au temps du roi René, 1889.
Fénelon, que les filles sussent quelque chose des principales règles de la justice : par exemple, la diflFérence qu'il y a entre un testament et une donation ; ce que c'est qu'un contrat, une substitution... Si elles se marient, toutes leurs principales aflfaires rouleront là-dessus... » Quant aux filles ayant ou devant avoir des biens considérables, Fénelon voulait qu'elles fussent instruites des devoirs des seigneurs dans leurs terres : « Ditesleur ce que c'est quev fiefs, seigneur dominant, vassal, hommages, rentes, droit de champart, lods et ventes... Ces connaissances sont nécessaires, puisque le gouvernement des terres consiste en toutes ces choses <'^ ». Entre autres affaires, Madeleine en a une avec le fermier d'un droit de champart y pour une de ses îles du Rhône ; et elle saura parfaitement traiter au mieux avec \\x\^^\
Dans les cas trop difficiles, elle remettra toutes choses à l'époque du retour de Sicard; mais, pour ce qui intéresse la gestion ordinaire de ses propriétés, l'ordre à y apporter, les réparations d'urgence à y faire, elle ne l'attendra pas. Trop bonne est l'occasion de les voir par elle-même, pour qu'elle ne s'y mette pas tout de suite. Nombreux est son personnel : Aillaud, Chamboredon, Gibert et autres, sont journellement par monts et par
(i) De l'Éducation des filles, ch. xir.
(2) Là-dessus, voir, aux extraits de son journal, le passage portant la date du 17 juin, et la note qui l'accompagne.
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vaux, pour ce qui est le plus pressant et lointain ; mais ce ne sont que des agents subalternes. Le 18 février 1689, fermant ses salons de Paris, et à la veille de partir pour la Bretagne, en compagnie de M™* de Chaulnes, M"* de Sévigné en écrivait à M™* de Grignan, dans des termes qui étaient une incitation à payer, elle aussi, de sa personne. « Il faut que je donne ordre à une terre que j'ai en ce pays-là, et qui vient à rien, si la capacité de Tabbé Charrier et ma présence ne la rétablissent. Il faut donc que je prenne ce voyage sur moi. » Ce qu'en février de cette année 1689 l'abbé Charrier a été en Bretagne pour M"* de Sévigné, en mai et les mois suivants, jusqu'au retour de M. de Rochefort et de Sicard, le P. Archias (un des Pères du prieuré de Notre- Dame de Rochefort) le sera pour notre grande dame de Provence ^'\ Déjà il était son aumônier; elle en fera une sorte d'intendant provisoire et jusqu'à son secrétaire. Une moitié du journal doit être de sa main : une écriture cursive, des plus déliées et rapides, y contraste avec l'écriture à jambages démesurément longs, fort embarrassée
(i) Avec cette différence que M"' de Sévigné ne pouvait se passer de l'abbé Charrier pour tenir ses comptes, tandis que notre comtesse de Rochefort les tenait elle-même, n*en laissant le soin à personne. — « L'abbé Charrier m'offre tous les jours ses soins et ses services, et de venir de cinquante lieues d'ici, pour faire un compte où il m'est nécessaire ; c'est assez vous dire combien je dois lui être obligée. » (6 juillet 1689.)
et pleine de fautes d'orthographe^ par laquelle se distingue celle de Madeleine des Porcellets.
Et c'est ainsi que, sans trêve ni repos, elle ira de métairie en métairie ; et si agile sera son pied^ que, nous mettant de la partie, nous aurons peine à l'y suivre. « Le 30 juin^ il m'arriva un petit accident », nous dit- elle : « je iomhay pour aller trop vite, » Ne nous semble-t-il pas la voir, dans son activité fébrile, presque dévorant l'espace ?
En septembre 1787, Arthur Young, voyageant à travers la France, visite le château de Brasseuse, près d'Ermenonville, et il y est reçu selon ses mérites par M""* du Pont, sœur de la duchesse de Liancourt. « Quelle ne fut pas ma surprise de trouver un grand agriculteur dans cette vicomtesse! Une dame française, assez jeune encore pour goûter tous les plaisirs de Paris, vivant à la campagne et s'occupant de ses terres, c'était un spectacle inattendu. Elle fait probablement plus de luzerne que qui que ce soit en Europe : deux cent cinquante arpents ! Elle me donna, avec agrément et une simplicité charmante, des détails sur ses luzernières et sa laiterie ^'>. »
Notre comtesse de Rochefort est loin de savoir et de pratiquer l'agriculture comme le fera
(i) Voyages en France pendant les années lySy, lySS et 178^, édit* Guillaumin, t. I, p. 704.
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^me jy Pont; elle y est même tout à fait novice; mais elle ne manque pas de coup d'œil. Trois jours après le départ de son mari, visitant la Bégude^'>, elle en donnera la preuve : « En m'en retournant, j'ay remarqué une terre en hermas (inculte), propre à être plantée en vignes. Pour cet eflFet, il faudra la préparer, à la fin d'aoust, par un labourage. Un connoisseur m'a dit que cela ne cousteroit pas davantage de cinquante écus. » — Le 24 mai, ce sera le tour de la Rouvière : « J'y ay remarqué que, si j'avois un troupeau pour engraisser mes champs, ils me rendroient une fort grande quantité de grains. On m'a fait aussi observer qu'il y a dans une combe (creux de vallée) une très belle source qui ne tarit jamais, et que, là même, se trouve un fonds de terre assez bon pour y faire un jardin. En construisant là un bâtiment, on pourroit, de tous les champs qui sont dans ce quartier, faire un tènement capable d'occuper un rentier, et qui seroit d'un plus grand rapport que ce que nous en percevons. »
Ici, il nous semble non seulement la voir, mais l'entendre et entendre avec elle ces connoisseurs,
(i) Nom souvent donné en Provence soit à des habitations rurales, soit à des auberges, lorsqu'elles sont situées le long des routes, parce que les passants s'arrêtent pour s'y rafraîchir et les bergers pour y abreuver leurs troupeaux. M. Germer-Durand, dans son Dictionnaire topograpbique , ne compte pas moins de seize Bègudes dans le Gard. Le mas dont il est ici parlé se trouve entre les Angles >et Rochefort.
tous ces braves gens du pays qui lui font faire de si utiles observations. Eussent-ils été reçus de même par M. Sicard? celui-ci n'aurait-il pas rembarré d'importance ces donneurs d'avis? Aujourd'hui que la comtesse veut bien s'adresser à eux en personne, ils en sont tout fiers, ils ne lui ménagent pas la vérité ; ils lui font encore remarquer, par exemple, que « ce seroit une bonne réparation de faire planter des oliviers et des mûriers à Rochefort ». Il s'agit, bien entendu, de ses terres à elle : car, pour le reste du territoire, il est si bien pourvu en oliviers qu'ils sont une de ses principales richesses. L'hiver de 1689 vient d'en faire périr un bon nombre, et c'est une nouvelle calamité ajoutée à tant d'autres <'\ Mais de tels accidents ne se reproduisent qu'à de longs intervalles, et puis il y a des abris où le risque est bien moindre. Sans doute, le mas de Rochefort offre un de ces abris. Ainsi pensent les connaisseurs dont s'entoure Madeleine. N'est-il pas étonnant que cela vienne d'eux, que M. Sicard ne lui en ai rien dit ?
Le 4 juillet, nous sommes avec elle sur les bords du Rhône^ en route pour aller visiter son domaine de la Grande-Ile.
Elle est courageuse, mais non imprudente. On
(i) Une délibération communale de 1689 parle de grands froids qui auraient sévi à Rochefort, et y auraient tué, avec tous les fruits, les oliviers, « formant le principal revenu de ce lieu ».
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ne traverse pas toujours impunément le fleuve dans une simple barque. Combien d'accidents et de morts en ont été les suites ^'>! En 167 1, M"* de Grignan n'avait-elle pas été sur le point de se noyer, en arrivant à Avignon ? « Ha ! ma fille, quelle lettre ! quelle peinture de Tétat où vous avez été!... Il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin^ sans frémir d'horreur... Ce Rhône qui fait peur à tout le monde, ce pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche, et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés dans un moment ! J'en frissonne. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau?... » (4 mars 1671.)
« Comme je crains l'eau », nous raconte Madeleine, « pour traverser le Rhône avec moins de danger, j'ai passé par Comps et ay pris la traille de Valabrègues. » La traille (en provençal, tralha) est un câble tendu, d'un bord à l'autre d'une rivière, sur lequel glisse la poulie ou le mât des bacs ou bateaux qui servent à la passer. Ce câble doit être des plus solides, sinon l'on irait à la dérive ; et c'est ce qui faisait dire à M™^ de Sévigné» sermonnant sa fille sur un autre chapitre que la traversée du Rhône : « Je vous vois dans une
(i) Nous en donnons plus loin un exemple dans notre premier appendice.
dépense si violente que, si c'était pour plus longtemps, je vous dirais comme à M"^^ de Chaulnes : Fous me paraisse:;^ dans un grand bac dont la corde est rompue. » (15 juin 1689.)
Heureusement, la corde ne se rompt pas au bac de Valabrègues, et nous voilà débarquant sains et saufs dans la Grande-Ue. « M'y étant finalement rendue, j'ay remarqué qu'en faisant une paUière^^\ en teste de l'isle nous gagnerions, tout le long du rivage, po.ur le moins quinze saumées d'étendue ^^> en terres bonnes à produire des grains et du bois, et que, faute de ces réparations, nostre isle, au lieu d'augmenter, dépérira et finira par être emportée dans les inondations du Rhône. »
La digue dut être faite, car la Grande-Ile a résisté depuis aux plus fortes crues. Combien de fois Sicard a-t-il passé par là ! et il ne s'en est pas aperçu !
Vigilante pour ses terres, elle ne l'est pas moins pour ses bois ; elle s'assure qu'il ne se commet aucun abus dans les coupes mises en train, qu'on les exploite en bon père de famille. Et, quant à celles dont il lui faut avoir une estimation, elle suit toujours sa méthode*: « Le 30 may, j'ay en-
(i) En provençal, paliero, terme dérivé du mot pal et signifiant une digue formée avec des pieux.
(2) La salmée de Beaucaire équivalant à une superficie de 6,132 mètres carrés, les quinze salmées ou saumées d'étendue dont il est ici parlé représentent environ une dizaine d'hectares.
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voyé à la Bégude des gens qui examineront le bois à vendre. On m'a dit depuis qu'ils ne sont pas connoîsseurs ; mais mon procureur m'a promis de les faire estimer par un sien parent de Saze qui /y connoist bien, et ce sera sur le rapport de celuy-là que je régleray la vente à faire. » Hélas ! bientôt surviennent de fâcheuses découvertes. Tout expert qu^il soit dans la matière, Sicard ne s'est-il pas laissé tromper lui-même ? Avant de partir, il a vendu pour vingt-trois écus une coupe de bois qui valait dix louis d'or. Le négociateur du marché, Gibert, un agent même des Rochefort! était de compte à demi avec l'acheteur, dont il s'était fait le compère. Et de qui, comment Madeleine a-t-elle fini par le savoir ? De son garde de Saint- Roman. Il ne l'eût certainement confié à qui que ce fût, si elle ne s'était occupée en personne de ses afliaires.
« L'œil du maître engraisse la terre, » dit un proverbe. Notre comtesse de Rochefort voyait de plus, par son expérience, que seul il la conserve. Si fidèle que Sicard pût être à ses yeux, elle dut penser quelque peu des intendants, ce sur quoi les gens avisés n'ont jamais difiéré d'opinion : c'est que, sauf de rares exceptions, ils se sont toujours enrichis aux dépens de leurs maîtres ('>.
(i) Bussy-Rabutin était un de ces hommes avisés. Le 23 mai 1667, il écrivait à M"* de Sévigné : « Je vais passer cette campagne dans mes châteaux à les embellir et à augmenter mon revenu, que
Un poète provençal de nos jours ^^> Ta exprimé d'une façon piquante :
En vérité, je vous le dis, Les grands dévorent les petits ; Mais, qu'ils deviennent intendants, Les petits dévorent les grands.
Dans son appel aux grands propriétaires de son temps, Olivier de Serres leur tenait un semblable langage au sujet des fermiers :
Quoique sans art, le maistre, avecques peu d'esprit. Conduira mieux par soy son héritage Qu'aucun fernlier qui soit, lequel, pour tout mesnage. N'a dans l'entendement que son propre profict.
Mais comment se passer de fermiers, lorsqu'on a tant de terres éparpillées aux quatre vents du ciel?
Les fermiers de Madeleine des Porcellets ! ils méritent que nous fassions connaissance avec eux, surtout ceux de ses mas de Camargue.
ceux qui se mêlaient de mes affaires avaient fort diminué, par les belles mains qu'ils prenaient de mes fermiers. Quoique je n'aie jamais fait jusqu'ici le métier d'un homme qui fait valoir son bien lui-même, je ne m'en acquitte pas trop mal, et je ne le crois pas si pénible que je me l'étais figuré. Je pense que le profit en ôte les épines. » — Voir sur ce sujet, dans Les Familles et la Société en France avant la Révolution, t. II, p. 205, une curieuse anecdote racontée par Pierre- César de Cadenet pour l'instruction de ses enfants, (i) M. Fortuné Pin.
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Et d'abord, quelles surprises ne nous réserverait pas la Camargue en elle-même, s'il s'agissait pour nous de la visiter quelque peu en touriste ! Quel singulier pays ! C'est un monde absolument à part que le Delta, compris entre les deux bras que le Rhône forme avant de se précipiter dans la mer ; et rien n'y rappelle celui dont les eaux limoneuses du Nil ont doté la plantureuse Egypte. Ici, au lieu d'un vaste jardin, parsemé de nombreux villages, que signalent au voyageur des bouquets de palmiers, on est perdu dans une steppe basse et marécageuse, véritable ébauche de la nature, sorte d'intermédiaire entre le fleuve, la terre et la mer^'>. Frédéric Mistral nous Ta peinte en grand poète (^\ « L'immensité de ses horizons, le silence grandiose de ses plaines unies, son étrange végétation, son mirage, ses étangs, ses essaims de moustiques, ses troupeaux de bœufs et de chevaux sauvages font penser aux pampas de l'Amérique du Sud ^5). ,) D'autres nous ont dit les curieuses particularités et coutumes de son régime pastoral, ressemblant à celui de la campagne romaine.
Mais, comme il faut nous borner, nous n'en considérerons que les parties cultivées, occupant à peine un cinquième de sa surface ^*\ et cela à un
(i) Léonce de Lavergne, Économie rurale de la France depuis Ij8^, p. 282.
(2) Dans le chant X* de Mireille.
(3) Mireille y p. 168.
(4) Elle est de 74.727 hectares.
point de vue qui nous intéresse par-dessus tout, celui du monde de ses paysans.
A la différence du reste de la Provence, qui fut toujours un pays de petite propriété, de petite culture,les terres de Camargue, par le fait de leur constitution et de leur industrie principale, l'élevage du bétail, ne purent jamais être possédées que par de grands propriétaires, et mises en valeur que par des fermiers pourvus de capitaux et d'intelligence, ayant un certain degré d'instruction audessus de la moyenne. De bonne heure, ces fermiers furent qualifiés d'un nom qui marquait leur supériorité : on les appelait de « gros fermiers », et tels on les appelle encore aujourd'hui. Ils y étaient et continuent à y être l'élite de leur classe.
De leur nombre-, en 1689, se trouvait Laugier, du grand mas de Beaujeu. Saluons en lui plus qu'un homme intelligent : c'est le chef d'une famille comme il y en a peu ; il est l'ancêtre dont une longue postérité pourra dire à bon droit qu'il régnait, renhava^^\ à cette époque.
Si, à l'exemple de plusieurs de leurs pareils des campagnes d'Arles, les Laugier avaient tenu des Livres de raison, quel sujet de monographie ne seraient-ils pas pour nous ! Car leur dynastie
(i) Jaume Deydier, bourgeois agriculteur d'OUioules, près Toulon, dressant en 1477 sa généalogie dans son Livre de raison, applique ce mot à tous ses devanciers, lesquels renhavan, en Olioll, en bon renom et hona fama.
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s'est perpétuée jusqu'à nos jours ; Beaujeu était encore dans ces derniers temps leur petit royaume, pas si petit cependant que le morcellement ordinaire de nos campagnes donnerait à le supposer, puisqu'il comprend trois cents hectares <'>. Ils l'ont échangé contre un autre du voisinage. Savaientils, en le quittant, quelles immémoriales traditions eussent dû les y retenir? En deux cents ans, combien de propriétaires n'ont-ils pas vus s'y succéder ! Les Brancas, comtes de Rochefort, s'étant éteints vers le milieu du xvm® siècle, le grand mas passé en d'autres mains ne garda de ceux-ci, comme souvenir, que leurs armes sculptées sur sa porte d'entrée. Seuls, les Laugier ne changèrent pas ; seuls, ils s'y maintinrent dans une fixité presque inébranlable. Les mœurs de cqs fermiers ont subi depuis plus d'une atteinte; mais ils n'ont pas perdu le vieil esprit et le légitime orgueil de leur race, et nous voudrions pouvoir reproduire en français, dans sa vive originalité, le mot provençal par lequel l'un d'eux s'en faisait un titre d'honneur, en causant avec le propriétaire moderne de Beaujeu : Nous aussi, nous sommes d'une bonne famille; il n'y a che[ nous de grossier que Vhabit.
Ample sera la connaissance que notre dame de Beaujeu, du xvii® siècle, va nous faire faire avec
(i) Il est petit cependant, si on le compare à une propriété de Camargue, dont M. Léonce de Lavergne parlait en 1860 comme n'ayant pas moins de 20,000 hectares.
le Laugier de 1689. Pour cela, mettons-nous à sa suite.
Elle part de Beaucaire le 6 juin, au matin, et arrivée au point où, à la hauteur de Trinquetaille, le Rhône se divise en deux branches, elle y trouve, l'attendant, de nobles gentilshommes d'Arles. Issu d'une très ancienne famille consulaire de cette ville, fils de François, marquis de Boche, et de Sibylle des Porcellets, des marquis d'Ubaye, Henri de Boche est pour Madeleine un de ces parents dont elle eût pu dire, dans le style classique de son temps, que « son amitié lui était un bienfait des dieux, » Après avoir servi en Flandre sous le duc de Beaufort, comme major d'une brigade des gendarmes de la maison du roi, puis en Allemagne comme capitaine de chevau-légers, retiré dans son pays, non content d'y faire œuvre d'agriculteur pour son compte, il y veille de près et avec le plus grand zèle aux intérêts de sa cousine en Camargue. De la société de Madeleine, et venu également à sa rencontre, est M. de Boisverdun, autre ami de la famille. Tous deux sont là pour lui prêter aide et assistance; ils ne la laisseront pas aller seule dans une semblable expédition, et, lui faisant escorte, longeant la principale des branches du Rhône, avec elle ils s'acheminent vers le grand mas.
L'accueil qu'elle va y recevoir sera magnifique.
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et surtout plantureux sera le dîner dont on se prépare à lui faire honneur, un de ces dîners de ferme, dans lesquels sont totalement mises de côté l'économie et la sobriété ordinaires des Provençaux, où s'entasseront sans mesure victuailles sur victuailles. Que ne nous en a-elle donné le menu ? Elle ne nous le dépeint que d'un mot : « Madame de Laugier nous a bien régalés. »
Mais pouvons-nous en croire nos yeux? Ce de, accolé au nom des Laugier, serait-il la fameuse particule à laquelle de plus en plus, aujourd'hui, nous voyons attachée l'idée de noblesse ? La comtesse de Rochefort, visitant ses terres, y feraitelle des nobles à volonté? Détrompons-nous; M"® de Laugier est tout simplement désignée ici comme la femme du fermier, celle que les gens du mas appellent dona : c'est la maîtresse de maison (mot dérivé du latin dominà)M.
— « Après le disné, j'ay examiné ce qu'il y avoit à réparer... Plus, j'ay visité les terres, et on m'a dit qu'il seroit de toute nécessité de planter une vigne ; on m^a dit encore qu'il falloit faire un levadon (petite digue), pour empêcher l'inondation des herbages... »
(i) A ce trait, où se traduit d'une manière des plus expressives le respect dont était entourée la mère de famille, chez les paysans de l'ancienne Provence, ajoutons-en un autre, celui-ci alors général, et qui montre à quel point les barrières s'étaient abaissées entre les classes, dans les relations sociales. On sait que la qualité de Madame fut longtemps réservée aux femmes de la première noblesse. Or, à
Jusque-là, rien que d'ordinaire; mais voici quelque chose de moins commun : « Ensuite, j'ai été voir les hources, et j'ay trouvé que M. Laugier ne disoit pas la vérité, puisqu'ils reviennent fort bien et qu'il y en a peu de morts. » Pour comprendre l'intérêt de l'observation, il faut savoir que Vhource^^^ est une plante sauvage propre au pays, y pullulant comme ailleurs le chiendent, et que des labours réitérés ou des arrachis peuvent seuls faire disparaître. Une terre qui en est infestée en demeure stérilisée, et le propriétaire presque déshonoré. Dans la scène de Mireille, où s'engage la lutte entre Vincent et Ourias, Frédéric Mistral fait dire à ce dernier en signe de mê-
la fin du XVII" siècle, elle était si bien prise par toutes, presque saijs exception, que notre comtesse de Rochefort va jusqu'à en décorer sa fermière de Beau jeu.
Vers cette époque, Boursault faisait dire à un des personnages de sa Comédie des mots à la mode.
C'est un titre abusif que tant de femmes ont, Qu'il ne fait plus d'honneur à celles qui le sont. On traite également, tant on rend de justice, Et la femme d'un duc et celle de sou suisse ; Et l'on distingue à peine, en un même quartier. Celle d'un président de celle d'un huissier.
Avant Boursault , Molière , dans son École des femmes , s'était de même attaqué à la vanité de petits bourgeois qui, pour se donner des apparences de noblesse, portaient la particule de avec le nom d'un brimborion de propriété :
Je sais un paysan que l'on nommait Gros-Pierre , Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux. Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
(i) C'est le nom donné en Camargue à Vansèrine.
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pris : Ta mire bohémienne te berçait au pied d'un hource (d'une ansirine)^'\ Laugier s^est donc mis dans le cas de recevoir de vifs reproches, d'autant plus qu^il a caché la vérité. Encore une fois, comme le proverbe a raison! et quelle vertu n'a pas Tœil du propriétaire !
Nonobstant ce, le régal de M"** de Laugier ne sera pas oubUé; entre la comtesse de Rochefort et son fermier, il y aura même échange de politesses. Le 15 juillet suivant^ il vient la voir à Saint-Roman, près de Beaucaire, et elle le fera dîner avec elle^^\
Comme Arthur Young, s^il eût vécu cent ans plus tôt, aurait été volontiers de la partie ! En octobre 1788, reçu à Bissy par le duc de Penthièvre, il veut tirer profit de sa station pour ses notes de voyage. « Le duc eut la bonté d* ordonner à son régisseur de me renseigner sur Tagriculture du pays, et de voir tout le monde qu'il faudrait pour éclaircir tous les doutes. Chez un noble de mon pays, on eût à cause de moi invité trois ou quatre fermiers, qui se seraient assis à table à côté de dames du premier rang. Je n'exagère pas en disant que cela m est arrivé cent fois
(i) Quand te bressavo au pèd d*un ourse. » Chant V*. (2) (( Le 15 juillet, M. Laugier est venu me voir et il a disné avec moy. »
dans les premières maisons du Royaume-Uni. C'est cependant une chose que, dans Tétat actuel des mœurs en France, on ne verrait pas de Calais à Bayonne, excepté, par hasard, chez quelque grand seigneur ayant beaucoup voyagé en Angleterre^'>. »
Madeleine des Porcellets, tout en n'ayant jamais vu de près les Anglais, agissait comme eux, et elle n'était pas la seule. La coutume en Camargue voulait que, chaque année, tout propriétaire invitât une fois son fermier à sa table, et cette coutume continue à être observée.
Le 27 juin, toujours dévoué, M. de Boche arrive à Beaucaire, avec Laugier, pour aider sa cousine dans des règlements de comptes. Ceux-ci sont particulièrement hérissés de difficultés.
« M. Laugier s'est abouché avec moy, après disné, et est entré en conférence de plusieurs choses- — Premièrement, il veut être dédommagé de l'inondation pluviale des herbages, à quoy j'ay répondu que je ne devois rien, selon le jugement de personnes intelligentes; que, néanmoins, j'en passerois par ce qu'en diroient les experts, au retour de M. Sicard. — Secondement, il m'a représenté que, pour son dédommagement, il souhaitoit se retenir rière luy quelque partie de la rente
(i) Arthur Young, p. 17/.
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de cette année ; à quoy j'ay répliqué que, supposé qu'il luy soit dû quelque chose, je ne pouvois consentir qu'il se paye cette année, ayant le plus grand besoin de mes rentes pour fournir aux dépenses extraordinaires que Monsieur de Rochefort est obligé de faire à V arrière-ban, »
De plus, il s'agit de traiter avec Laugier une affaire autrement importante. Bientôt, dans deux ans,, son bail arrivera à terme, et, ne voulant pas être prise au dépourvu, déjà elle s'en occupe. Comment et dans quelles conditions sera-t-il renouvelé?
De divers côtés déjà sont arrivées des oflfres. Le 10 juin, Jean Artaud lui a fait les suivantes : « 700 écus des herbes et le bled au tiers, ou, à rente fixe, 5,000 livres. »
Madeleine veut davantage. « Le tiers du blé, mais on me jugule!... » croyons-nous l'entendre s'écrier. Si elle eût consulté les vieux actes de fermage, elle s'en fût moins étonnée. Les Quiqueran, qui avaient eu Beaujeu cent années auparavant, en savaient quelque chose, et l'un d'eux, auteur d'un livre d'agriculture publié en 1551, y avait dit de quoy l'instruire. « J'ai vu es livres et journaux de feu mon père une chose assez digne à raconter. II avoit baillé à ferme une sienne possession, en l'isle d'Arles, à un certain laboureur, sous telle condition que, de tous les fruits y revenant, il en auroit la quatriesme partie, et le
surplus demeureroit au profit du fermier. Bien que, de prime abord, cette manière de contracter ne semble guère à Tadvantage du maistre, elle estoit pourtant fort usitée en ce temps-là. Car^ es terres plus hautes du mesme terroir d'Arles, l'endroit où elles rendent beaucoup moins, je sais que, par pacte exprès, on y perçoit la moitié du revenu. Toutefois, pour lors, les métayers ne prenoient les fermes à autre condition qu'à celle du quart, et n'en vouloient de rien surhausser le prix. La cause n'estoit, selon son advis, trop injuste ni trop advantageuse pour eux; car, le fermier y ayant contribué pour tout son travail, fourny à tous les frais, et baillé à la terre la semence mesme de son propre, joinct qu'alors le Rosne faisoit si souvent des siennes, qu'avec ses importunes inondations il tuoit partout les blez. .., c'estoit donc la cause que les prix des fermes leur estoient ainsi rabaissés ; encore n'y vouloient-ils entendre, si on ne leur allongeoit le temps de cinq années ^^^ ».
Ce que' Quiqueran de Beaujeu mettait sur le compte des inondations, dans le Delta du Rhône, ne lui était pas particulier : car nous le trouvons, au xv° siècle, sur les points les plus divers de la Provence, et dans des conditions qui allaient jus-
(i) Q.UIQUERAN DE Beaujeu, De Laudthus Provincial Parisiis, 1551. — Une traduction en français de ce curieux ouvrage fut faite en
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qu'à rendre, du moins à notre point de vue, les droits de la propriété presque illusoires.
Se figure-t-on des colons partîaires donnant aux propriétaires souvent même moins qu'un quart des grains récoltés : un cinquième, un sixième, et cela non pour des défrichements, mais pour des fonds en valeur! Quant aux vignobles, généralement c'était un tiers, eux gardant les deux autres : part énorme, pour une culture qui, semble-t-il, devait leur coûter fort peu. Nous ne pouvons ici qu'indiquer ce qui exigerait bien des développements, avec les textes à l'appui ^'>. Bornons-nous à dire que, les parties basses des vallées et beaucoup de plaines étant occupées par des marais, longtemps le travail agricole se concentra sur des terrains de colline, dont l'entretien était dispendieux et difficile; que pour le blé, les contrats^ et à défaut la coutume, obligeaient le colon à pratiquer
(i) Dans tout le cours du moyen âge, en Provence, il en avait été de même. C'est ainsi qu'au milieu du xiii" siècle , le Polyptiqtu de Charles I" donnait à divers ténements ruraux les qualifications de média, tercia, quarteria, quinteria,..., octaveria (ad octavam partent), selon la part des fruits^ part en rapport avec la valeur des fonds, dont les colons ou fermiers étaient annuellement redevables au propriétaire. (jCartulaire de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille, préface,
t. I, p. XXXIX-XL.)
Quant aux défrichements proprement dits, faits sur le sol forestier, la rente était souvent fixée au douzième du blé et autres grains. Des baux emphytéotiques nous la montrent réduite au dixhuitième, lorsqu'il s'agissait de repeupler en pays montagneux tout un territoire devenu inculte, comme cela fut pratiqué à Pontevès par un acte d'habitation du 15 avril 1477.
jusqu'à six labours... Malgré tout, on demeure frappé de l'écart entre les conditions d'alors jet celles d'aujourd'hui; et de là, comme d'autres faits, du taux des salaires notamment, il résulterait que le sort des paysans provençaux du xv* siècle n'était pas à plaindre.
Le bail de Beaufeu à renouveler! quelle matière à négociations! Entre une simple femme et un fermier, tel que Laugier, mettant en jeu toutes ses batteries, ayant toute une politique où il est passé maître, la partie ne saurait être égale, quant aux talents du tacticien. Mais, si Laugier est retors, elle est avisée, et, au besoin, elle lui montrera ce dont elle est capable. « Nous avons parlé de l'arrentement. Il ne m'a offert que 800 écus des herbages de Beau jeu, et 200 de ceux de Sainte- Cécile^'^; il ne veuf pas les uns sans les autres. Je luy ai déclaré qu'il ne les auroit jamais à ce prix-là, et que j'étois résolue à tenir la terre moymime. »
Les pourparlers sont à suivre jusqu'au bout. Laugier est un trop bon manœuvrier pour se laisser démonter. Encore repoussé dans de nouvelles oflSres, le 15 juillet, il fera en sorte que Beaujeu, du moins, n'aille pas à un autre. S'il plaît à M"^ la comtesse de devenir sa propre fermière.
(i) C'était un mas voisin de Beaujeu, et qui appartenait de même à la comtesse de Rochefort.
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rien de mieux; il est tout disposé à Ty aider. « Touchant mon arrentement, il m'a dit que, si je veux le tenir moy-même, il me fournira un instruc^'^ que je luy payeray à ma commodité, et que, quand je seray lasse de le tenir, il le reprendra toujours avec tout Tinstruc qu'il aura fourni. » Cela semble bien généreux, mais n'est-ce pas que, dans ses calculs. Madame la comtesse n'ira pas loin dans son aventure ?
Tout provençal qu'il est, Laugier donnerait des leçons de finesse à un Normand ; et, là-dessus, on a bientôt de ses nouvelles.
« Le 2é juillet, M. Esparvier<*> a informé le Père Archias que, sitôt retourné d'ici à Arles, M. Laugier publia qu'il avoit arrenté les deux mas de Beaujeu et de Sainte-Cécile, et en même temps qu'il luy fit dire de ne pas le croiser en cet arrentement, mais d'aller de concert ensemble, que par là ils me réduiroient à la nécessité de leur arrenter pour ce qu'ils voudroient. »
On n'est jamais trahi que par les siens. Laugier croyait trouver dans Esparvier un compère, et il
(i) Mot dérivé dUnstructus, qui, dans la basse latinité, signifiait l'outillage agricole. Ducange n'en £ait pas mention ; et il semble n'avoir pas été employé ailleurs qu'en Provence, où, au xi* siècle» une charte de Saint-Victor de Marseille {X. I, no 42, p. 64) lui attribuait très clairement ce sens : Commanentes inibi...., cum hohus, et cum setnine, et cum omni suo instructu, laborent » Dans le provençal actuel, instxuc s'est transformé en estru.
(2) C'est le fermier du mas de Sainte-Cécile, dont il a été parlé ci-dessus.
s'est pris dans ses propres filets. Cet imbroglio aurait pu se prolonger indéfiniment, au désespoir de Madeleine, sans l'intervention du cousin de Boche, de plus en plus admirablement serviable et secourable. Le ii août, il fait tout exprès le voyage d'Arles à Beaucaîre, pour lui dire « qu'il ne falloit pas se presser d'affermer ses terres, et que MM. Laugier et Esparvier faisaient les fins ». Et il n'en sera plus question.
Nous nous sommes peut-être trop complu à raconter cet épisode. Et cependant, n'y avait-il pas là un tableau de mœurs à présenter en son entier ?
Soyons juste envers Laugier du grand mas de Beau jeu. Si dans ses finesses il excédait les bornes, au fond sa ténacité pour une réduction de son fermage s'explique. Les temps étaient mauvais, des plus intenses était la crise agricole. A deux siècles de distance, deux années 89 apparaissent également marquées par une perturbation économique; et, entre elles, l'année 1789 ne fut pas non plus heureuse pour le pays provençal. Assurément, les causes de la crise de 1689 furent tout autres que celles de la crise d'aujourd'hui; mais nous assistons à un semblable spectacle.
Déjà^ en 1672, M"° de Sévigné se déclarait presque aux derniers expédients : « On est au désespoir, on n'a pas le sou, on ne trouve rien à
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emprunter, les fermiers ne paient point ^'^ » Et Bussy de lui avouer qu'il est logé à la même enseigne : « L'argent est aussi rare en Bourgogne qu'en Bretagne, je cherche partout à troquer du blé et du vin contre du brocart et du velours, pour les habits de noce de ma fille (19 octobre 1675). « En 1689, c'est bien pis. « Je dépense très peu, » écrira- t-elle le 24 juillet, « et j'envoie de petites lettres de change à Paris, qui sont tout aussitôt dévorées. ? Elle avait jusqu'alors gardé bonne opinion des terres de Provence, en comparaison de « ses vilaines terres de Bretagne, lesquelles devenaient des pierres, au lieu d'être du pain » . Apprenant que les fermiers de sa fille, eux aussi, commencent à ne plus la payer, dans la détresse où elle la voit, elle compte sur le secours du bon, du généreux, du saint M. de la Garde, « avec ses vingVhuit mille livres de rente bien venantes, sa terre dix, ses pensions dixhuit. » Hélas! bientôt s'écroule ce beau château en Espagne, lorsqu'elle apprend que « la terre de dix mille livres de rente n'en vaut plus que deux » .
(i) Ses gémissements ne cessent pas en un si triste sujet : « J'ai donné d'assez grosses sommes depuis mon arrivée aux Rochers : un matin, 800 fir., Tautre 1,000, l'autre 500, un autre jour 300 écus. Il semble que ce soit pour rire; ce n'est que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer. Que faiton? Il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est par force. »
— Foilà une grande extrémité f s'écrie-t-elle le 28 décembre ^'>.
C'était le cas de notre comtesse de Rochefort; elle surtout était dans une grande extrémité. Un moment, elle espère trouver quelques ressources, en vendant des terres qui lui sont advenues dans une coUocation; mais il lui faut y renoncer. « Les biens ont beaucoup diminué », et elle ne veut pas les donner pour rien, après y avoir déjà beaucoup perdu.
Pour que ses fermiers et tenanciers la paient, elle a tout un service d'agents, nommés Bailes, lesquels ont charge de percevoir les rentes et redevances. Le 19 juin, elle les convoque : « Tous les bailes de mes métairies, que j'avois mandé chercher, sont venus, et je leur ay ordonné à tous de faire bien exactement leur devoir. » Or, le 15 août, jour de Notre-Dame de l'Assomption, elle vient de faire ses dévotions à l'église, lorsque le baile de la Bégude lui porte la nouvelle que ses rentiers, non contents de ne vouloir pas la payer,
(i) Il en est de même, à plus forte raison, dans les pays particulièrement exposés aux risques de la guerre. Le !•' octobre 1679, à Lille, François-Daniel Le Comte avait affermé pour neuf ans son fief de Bus, près Tourcoing, au prix de 5 50 florins. Ce terme étant expiré, il ne trouve plus de preneur, et, le lo avril 1690, force lui est de réduire le fermage à 300 florins pendant la guerre, et 400 pendant la paix. En 1699, à grand*peine obtiendra-t-il 460 florins. — La Finance d*un bourgeois de Lille au xvn* siècle. Livre de raison de François-Daniel Le Comte, par Aimé Houzé de l*Aunois, avocat, ancien bâtonnier, Lille, 1888.
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menacent même de ne plus semer. « J'ay escrit de m'en chercher d'autres, et qu'au besoin je suis résolue de tenir la métairie moy-méme; et, en même temps, je lui ay donné ordre de prendre garde aux effets desdits rentiers, en sorte que je puisse faire des saisies, pour ce qui m'est dû. »
Le i8, un de ces rentiers se présente en personne. « Il m'a dit qu'il ne vouloit plus rester, si je ne luy retranchois quelque chose de ce qu'il devoit, et si je n'avois pas esgard aux mauvaises récoltes. Je lui ay répondu que, pour diminuer, je n'en ferois rien. »
Sur toute la ligne, ce ne sont que semblables requêtes. « Le rentier de ma terre de Bellegarde n'en veut plus, à moins que je ne lui diminue la rente de beaucoup. Je luy répondis qu'il se moquoit de moy. » Elle est propriétaire du four de Rochefort, et il lui est un gros embarras. Le fournier ne s'avise-t-il pas de solder sa rente en nature.^ « Le 19 aoust, je receus le pain du fournage de Rochefort. Je vois bien qu'il faudra me résoudre à une diminution, car je ne saurois que faire du pain. »
Ces diminutions, elle sera forcée de les accorder successivement à tous. En cela, pratiquant le précepte de l'Évangile, elle fera pour les autres ce dont elle a besoin pour elle-même. « Le 22 septembre, j'ay prié M. de Qjiiinson d'attendre, encore quelques jours, les arrérages d'intérêts que
nous luy devons, à cause que le bled ne se vend pas et n'a aucun prix^'\ » L'année suivante, toujours dans ses tribulations de fermiers, mieux instruite de toutes choses, d'elle-même elle cédera sur bien des points. Nous sommes dans des temps où il faut faire comme Von peut.
Là où elle ne se relâchera pas, c'est sur une exacte tenue des comptes avec les gens qu'elle emploie pour ses affaires, avec fournisseurs, ouvriers, métayers... « Quanta eux, il faut toujours écrire, car autrement ils vous font la loy. » — « J'ay payé le vitrier, mais je trouve qu'il grossit ses comptes. Désormais, avant de luy donner du travail, il faudra faire marché avec luy et agir de
(i) Il en est de même à Pernes (Vaucluse). J.-B. de Sudre, père de très nombreux enfants, a toutes les peines du monde pour les faire élever, tant les conjonctures des temps sont mauvaises, les denrées ne se vendant pas ». — Obligé de faire un emprunt, il écrit : U ne faut jamais rien ménager, quand il s'agit de l'éducation des enfant. Le bon 'Dieu me fera la grâce de pouvoir espargner l'année prochaine, n*ayant pas de plus forte passion que celle de conserver le bien et héritage qtie mon père m'a remis,
A Nimes, Etienne Borrelly nous retrace année par année, avec sa détresse personnelle, celle du pays. <r 1672. Tout le monde est très misérable, y aïant point d'argent. Les denrées n*en valent point : le bled le plus beau ne se vend que onze livres ; on ne trouve pas mesme à le débiter. — 1686. La misère est la cause du grand bon marché... ; encore un peu et nous sommes réduits à la mendicité. » Plus calamiteuse encore est Tannée 1689. Comment payer les nouvelles impositions votées pour Tentretien des milices ? A cela le bon notaire nimois répond d'une manière touchante, et en des termes où se manifeste le puissant ressort qui soutenait la nation : « Nostre grand roy a tellement d'affaires sur les bras qu'il est juste de se saigner. » Et plus loin : « On ne travaille pas et les guerres en sont causes. Dieu soit béni et nous donne la paix I »
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même avec les autres ouvriers ; car c'est une méchante méthode d'agir autrement. » Elle fait mieux encore, en ce qui concerne son maître maçon de Beaucaire le sieur Mille : « Je luy donneray toutes les années deux saumées de bled , moyennant quoy il sera dans l'obligation de me raccommoder tous les couverts (toits) de mes métairies du terroir de Beaucaire, et de fournir tout ce qu'il faudra pour cela. » Le partage en nature de certains produits lui semblant trop prêter à la fraude, elle y pourvoira : « Le rentier de Jonquière vint me compter l'argent des oignons. Il faudra plus tard le régler à rente et ne pas se fier à sa bonne foy. » A la voir ainsi éplucher des comptes d'oignons, ne va-t-on pas dire qu'elle se ravale ? Elle pourra répondre que rien n'est petit, lorsqu'on veut faire de la bonne administration.
Dresser des baux, percevoir des rentes, régler des comptes, est-ce à cela que se bornerait le rôle d'un propriétaire? D'autres soins ne s'imposent-ils pas à lui, pour lesquels il faut l'œil du maître et son action exercée en personne ?
Après avoir suivi Madeleine en bien des lieux déjà, dans ses métairies de Rochefort et de Camargue, jusque dans sa Grande-Ile, terminons nos excursions en l'accompagnant à Saint-Roman, dont elle a également la seigneurie. Nous n'aurons pas
à aller bien loin : c'est tout près de Beaucaire, entre le Rhône, le petit Rhône e* le Gardon.
Avec elle, intéressante sera la promenade : plein de souvenirs est le pays, et le pittoresque du site suffirait à nous y attirer.
On l'appelle le pays d'Argence. Il en est peu de plus fertiles, et les oignons de Jonquières, qui est un de ses nombreux villages ^'^ eussent pu rivaliser avec ceux d'Egypte. Ajoutons que le feuillage argenté des aubes (populus alba)^ qui y croissent spontanément, et les efflorescences salines dont y est blanchi le sol, concourent à lui prêter une physionomie caractéristique.
Telle est sa fertilité que, dès les temps les plus anciens, des centres de population s'y multiplièrent. Parmi eux, Saint-Roman fut célèbre par son abbaye. D'abord simple maison de prière, autour de laquelle des moines agriculteurs établirent leurs cellules, puis lieu de pèlerinage pour les contrées environnantes, et y groupant plusieurs églises sous sa dépendance, l'abbaye de Saint-Roman finit par étendre ses possessions au point d'exercer une suprématie seigneuriale sur tout le territoire. Elle a trouvé de notre temps un historien (*> dont
(i) En 1355, la reine Jeanne avait donné à Raymond des Porcellets le bourg de Jonquières. — De Lalauzière, Abrégé chronologique de V Histoire d'Arles, 1808.
(2) C.-M. DoMERGUE, Saint-Roman en Argence, mémoire couronné par l'Académie de Nîmes. Avignon, Seguin, 188 1.
En 1102, Saint-Roman avait été réuni à l'abbaye de Psalmody.
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Térudidon a su nous intéresser, par le vivant tableau de ses époques de prospérité et de décadence. Chez elle, se produisirent en raccourci les vicissitudes que les institutions monastiques eurent à subir jusqu'aux mauvais jours du xvr siècle. Alors, ayant été aliénée, elle descendit au rang de simple prieuré séculier et de modeste chapellenie.
Construit sur un pic élevé, d'où lui est venu le nom de Saint-Roman de l'Aiguille ^*^, le monastère primitif devait subir de non moins grands changements. Sa sécularisation le transforma en un château fort avec créneaux, tourelle à plan demicirculaire, double enceinte, fossés, et sa porte extérieure pourvue d'une échauguette. Après l'exécution du duc de Montmorency, Richelieu le rasa. i< Il ne reste rien à la campagne et terroir de Beaucaire, » dit Vincent Sève, le plus ancien historien de cette ville, « qui soit plus de mémoire et considérable que Saint-Roman, qui est un vieux château depuis le christianisme, et où saint Roman et saint Rosier souloient habiter. Auquel lieu les chrétiens souloient porter leur vœux, à cause des fréquents miracles qui s'y faisoient et s'y font encore, où l'on confirme lesdits vœux et pèlerinages, servant de retraite aux pèlerins passants, ce que je témoigne pour l'avoir vu du temps qu'il étoit
(i) L'église, vénérable berceau de l'abbaye, était creusée dans le roc.
à aller bien loin : c'est tout près de Beaucaire, entre le Rhône, le petit Rhône e^t le Gardon. Avec elle, intéressante sera la promenade : plein de souvenirs est le pays, et le pittoresque du site suflSrait à nous y attirer.
On l'appelle le pays (ÏArgence. Il en est peu de plus fertiles, et les oignons de Jonquières, qui est un de ses nombreux villages ^'\ eussent pu rivaliser avec ceux d'Egypte. Ajoutons que le feuillage argenté des aubes (populus aîba), qui y croissent spontanément, et les efflorescences salines dont y est blanchi le sol, concourent à lui prêter une physionomie caractéristique.
Telle est sa fertilité que, dès les temps les plus anciens, des centres de population s'y multiplièrent. Parmi eux, Saint-Roman fut célèbre par son abbaye. D'abord simple maison de prière, autour de laquelle des moines agriculteurs établirent leurs cellules, puis lieu de pèlerinage pour les contrées environnantes, et y groupant plusieurs églises sous sa dépendance, l'abbaye de Saint-Roman finit par étendre ses possessions au point d'exercer une suprématie seigneuriale sur tout le territoire. Elle a trouvé de notre temps un historien (*^ dont
(i) En 1355, la reine Jeanne avait donné à Raymond des Porcellets le bourg de Jonquières. — De Lalauziére, Abrégé chronolo' gique de r Histoire d* Arles, 1808.
(2) C.-M. DoMERGUE, Saint'Roman en Argence, mémoire couronné par l'Académie de Nîmes. Avignon, Seguin, 1881.
En 1102, Saint-Roman avait été réuni à Tabbaye de Psalmody.
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état une de ses métairies, un Ma^d, qui menace ruine. Le jour est proche où s'ouvriront les mcrissons ; et alors nouvelles courses, de plus en plus matinales. i
i' Le 30 juin, je me suis levée de bon matin, pour aller voir au Mazet de Saint-Roman les réparations que j'y fais faire, et j'ay trouvé que cela va très bien...
H Le 4 juiUet, je suis allée de bon matin aa Mazct, où se foule mon bled de la disme de Sûot- Roman. Il j- a sept couples de mulets des gens de Comps, qui servent tomes les années à cet usage...
« Le 8 juillet, je suis 3
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un coin et les cordes de chanvre ou de tille tendues d'un mur à l'autre, et où, parmi les vieux meubles hors d'usage, se reposait pendant la saison d'été le moine avec son chaudronnais ; — la chambre à blé, munie de tous les instruments nécessaires pour remuer et mesurer le grain, au milieu de laquelle on voyait trois tas : un d'avoine, deux de blé, l'un de la récolte précédente et Tautre de la récolte courante. La chambre à blé est une division peu usitée dans les appartements modernes ; on conçoit son utilité et son importance pour des gens qui touchaient en grains une partie, non seulement de leurs revenus, mais de leurs honoraires ^*\ »
Eh bien! l'hôtel aristocratique des Brancas à Beaucaire nous ofFre également ses greniers, et une des sollicitudes de la maîtresse de maison est de les tenir en état. Entre deux de ses courses champêtres, Madeleine y emploie une journée.
« Le 6 juillet, je me suis levée de bon matin> pour faire préparer les greniers à recevoir les bleds nouveaux. Les rats ravageoient et gastoient nos grains ; on m'a fait apercevoir qu'ils venoient tous d'une cheminée, qui est au grenier du dessus de la petite écurie ; et je l'ay fait fermer par le maçon. »
Et ce qu'elle fait pour ses greniers, elle le pra-
(i) Adrien Delahante , Une Famille de finance au xvm* siècle (Mémoires, correspondance et papiers de famille). Paris ^ Hetzel» 1881, t. I, p. 87-88.
tique, s'il est possible, plus assidûment encore pour ses celliers, traitant même en personne avec les marchands. Renommés et très recherchés étaient les vins de Rochefort, de Tavel, et de tous ces pays des côtes du Rhône.
« Le 15 juin, Delor est venu goûter le vin ; je luy en ay demandé quatre Uvres le barrai ('\ — Le 20 juin, on a goûté tous les vins de ma cave. Il y en a vingt-deux tonneaux, ils sont excellens. J'ay résolu d'en garder trois pour l'arrière-saison, et de vendre les autres. — Le 12 juillet, j'ay visité mes caves, et, ayant fait goûter tous mes vins, j'ay marqué les meilleurs tonneaux, afin de les garder pour Monsieur, et deux autres pour le commun. »
En septembre, viendront les vendanges, clôturant la série annuelle des récoltes, et elle nous mettra au fait de l'ordre qui devra y être établi. D y a un ban des vendanges ; un baile, sous lequel fonctionneront douze courriaux, sera préposé à la perception des redevances pour les terres censives...
Mais restons-en là. Ne sommes-nous pas déjà allé trop avant ? Nos lecteurs partageront-ils l'intérêt que nous trouvons à analyser cette vie ru-
(1) Le barrai étant alors de quarante-cinq litres, le prix demandé pour rhectolitre n'aurait été guère inférieur à neuf francs, lesquels, au pouvoir que l'argent avait à cette époque, représenteraient environ vingt'-cinq francs de notre monnaie.
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raie, se prolongeant, se continuant dans le monde très différent de la ville, et ayant pour cadre un hôtel, siège d'une petite souveraineté seigneuriale fort éparpillée, où greniers et celliers ne sont pas très loin des salons à belles tapisseries, dans lesquels la meilleure société du lieu tient en quelque sorte ses assises ?
Ne terminons pas pourtant ce chapitre sans recueillir et noter un trait qui a bien son prix en un genre plus relevé. Ici, la femme d'intérieur, sans disparaître, s'efface un peu, et c'est la dame du château qui nous apparaît remplissant une mission, non plus seulement d'ordre domestique, mais de paix sociale.
En abandonnant les campagnes, une trop grande partie de la noblesse française les avait livrées à mille désordres, qu'elle avait charge de prévenir. Ce mal de l'absentéisme avait été inconnu avant le XVI* siècle. Qu'on se reporte aux plaintes émises, dans les états de 1576, contre l'émigration des seigneurs autrefois résidants ; les grandes dames de France, elles aussi, y étaient mises en cause. A cette date, le chancelier L'Hôpital, rappelant les mœurs du temps de Louis XII, disait : « Le villageois n'avoit aultre soucy que de son labourage et mesnage champestre... S'il survenoit quelque disputQ entre paysans, ils s'en accordoient dé voisin à voisin, ou le gentilhomme du village ou quel-
<jue aultre homme de bon sens les apaisoit pour la plupart ^'^. » Le retour aux champs qui se pro- -duisit sous Henri IV fut malheureusement éphémère, et il n'est pas besoin de redire ce que devint sous Louis XIV la vie de cour.
Toute notion de leur rôle social se perdit-elle chez les classes alors prépondérantes ? Non certes, et il nous en est resté un témoignage bien éloquent dans un écrit du prince de Conti, Armand <le Bourbon, frère cadet du grand Condé. Sous ce titre : les Devoirs des grands, il dressa une sorte <le formulaire des obligations strictes leur iijcombant : « Être principalement les hommes du prochain, pour le soulager dans ses besoins, le consoler dans ses afflictions, le corriger dans ses manquemens, lui rendre justice, le tirer de Toppression, le garantir et le venger de la violence <^\ » Et le prince de Conti avait prêché d'exemple. Dans ses gouvernements de Guyenne et de Languedoc, dans ses terres, deux fois par semaine, on l'avait vu donner des audiences populaires ; tous, jusqu'aux plus pauvres, y étaient admis, et, lorsqu'il ne pouvait les accommoder lui-même, il les faisait convenir d'arbitres et signer un compromis.
(r) Traité de la réformalion de la justice, édit. de 1824, t. I, p. 314, La Provence du xv* siècle nous a laissé des textes bien curieux sur le rôle de conciliateurs, alors rempli par les seigneurs dans les villages, souvent pour de minimes intérêts. Nous les avons mentionnés <Jans notre travail déjà cité sur les mœurs rurales de cette époque.
(2) Édit. de 1717, un vol. in-i8.
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De là naquit Tœuvre dont un prieur de Saint- j Pierre se constitua l'apôtre. Elle est aujourd'hui \ des plus oubliées, mentionnons-la pour l'honneur de la France du xvif siècle. Un programme expliquant la marche à suivre fut publié par lui, et il y précisait dans les termes suivants le but de la croisade à entreprendre : « Les grands seigneurs doivent se souvenir que leurs terres et fiefs ne leur ont été concédés par les souverains qu'à charge de rendre la justice à leurs sujets, et gratuitement, aux termes delà première concession... » Évêques, curés, gouverneurs de province, seigneurs de grands fiefs et autres, étaient pressés d'aviser aux moyens à prendre pour éviter les procès et querelles, ou pour les terminer promptement et sans frais^^K
Fénelon nous est un autre témoin de l'impulsion donnée par cette ligue de paix sociale. Voulant y entraîner les femmes, il écrivait ce qui suit dans son traité d'éducation : « Les filles qui ont une naissance et des biens considérables, ont besoin d'être instruites des devoirs des seigneurs dans leurs terres. Dites-leur donc ce qu'on peut fair^ pour empêcher les abus, les violences, les chicanes, les faussetés, si ordinaires à la campagne ^*\ »
Enfin, donnons la parole à notre comtesse de
(i) Petit in-4**, publié en 1668, avec gravures sur bois, et portant dans son intitulé les mots que nous soulignons. (2) De V Éducation des filles j chap. xii.
Rochefort. C'est elle que nous avions en vue dans tout ce qui précède ; elle aussi est dans le mouvement, et elle va nous le traduire en pratique.
« Le 26 juin, j'ay employé la matinée à faire mes dévotions ordinaires, et au retour d*icelles, j'ay trouvé au logis Jean Lagier de Saint-Hilaire, lequel m'a porté plainte, contre mes officiers de Rochefort, de ce qu'ils se sont taxés excessivement dans un inventaire de quelques effets appartenant aux neveux dudit Lagier. Sur ce, j'ay écrit à Redon ^^^ de surseoir à toutes poursuites et de m'instruire de quoy il s'agit, afin de le faire régler par personnes intelligentes. » Ce Lagier, parait-il, est d'un esprit difficultueux et processif. Quelques jours après, il faut encore s'occuper de lui. « Le 7 juillet, j'ay écrit à Palegay, de Rochefort, de venir icy avec Lagier de Saint-Hilaire, et la femme intéressée en leur procès, parce que je veux les tirer d'affaire par un accommodement raisonnable. » Elle aura le regret d'y avoir perdu sa peine. « Le 31 juillet, sur le soir, le baile de Rochefort arriva avec Lagier de Saint-Hilaire et Ricorde, du même lieu, à qui j'avois envoyé dire de venir, parce que je voulois les accommoder, Ricorde avec Lagier, et le baile avec le dit Lagier, pour les dépens que le baile a obtenus contre luy. Mais j'y travaillay inutilement, et aussi M. le procureur du roy, que
(i) Lieutenant de juge à Rochefort.