CHAPITRE Vil
Comment, apiis de cruelles épreuves, Madeleine des
Porcellets vit sea afFaires ec relever,
«t promit à Dieu de bien élever ses enfants.
SOHHAIKI
î : Feiveui religieuse de Madeleine. — Son culte des
:s domeniques. — Sa retiaite absolue du monde pendant
l'absence di
: son mari. — André de Brancas revieni de rattière-bao.
— Crise fi
nale causée i Madeleine par ses embarras d'affaires. —
Lent relève.
neni. — Promesse faite a Dieu par Madeleine de travailler
de m\tM e
□ rDieux à régler sa vie et sa maison, i bien élever ses
en&nls. —
Depuis cette époque jusqu'à la Révolution, semblable
esprit se m:
inifestant dans les familles soucieuses de leur avenir.
C'est ainsi que, sans trêve ni repos, au dehors comme au dedans, elle se multipliait, malgré une santé chètive, ménageant toutes choses, hormis ses forces, et, au milieu d'extrêmes soucis et tracas, allant toujours de l'avant.
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Une seule fois, bon gré malgré, il lui fallut s'arrêter. « 27 juin. Je me suis préparée à la saignée, que je dois me fiiire faire à la cheville du pied, à cause des grands maux de tête que je souffre depuis longtemps. » — « 28 juin. J'ay tenu le lit aujourd'huy, tant à cause de ma fluxion que parce que je n'étois pas remise de ma saignée ^'\ »
Le lendemain, elle se remettra au travail, comme si rien n'était.
C'est que, plus elle se dévouait à son œuvre, et mieux elle sentait le secours d'en haut venir à son aide; plus sa piété renaissait dans un travail intérieur, et mieux elle supportait tout ce qui la
(i) La saignée, sous toutes ses formes, était avec les purgations une des panacées de la médecine à cette époque. Dans la maladie que Louis XIV eut à Calais en juillet 1658, il fut saigné huit fois: six fois au bras et deux fois aux pieds, et purgé quatre fois. — Voir le très curieux journal de Vallot, publié par M. Le Roi dans le Journal de la santé du roi Louis XIV, de Vannée 164'j à Vannée ijii, (Paris, Durand, 1862.)
Les lettres de M"" de Sévigné sont pleines de semblables traits. « Un lavement, un lavement; une saignée, une saignée... J*ai vu de quelle façon les médecins font saigner une pauvre personne ; mais, sachant que je n'ai point de veines, je déclarai hier que, si je suis jamais en danger de mourir, je prierai de m'amener M. Sanguin dès le commencement. J'y suis très résolue ; il n'y a qu'à voir ces messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en possession de son corps. » (25 septembre 1676.) Mais elle avait affaire avec forte partie, et, quand lui revenaient ses accès de rhumatisme, il lui fallait se soumettre. • Ne croyez point qu'on n'ait pas eu soin de notre maman mignonne, « écrivait le marquis de Sévigné à M"" de Grignan ; « il y a à Vitré un très bon médecin, elle a été saignée du pied en perfection. » (21 janvier 1676.)
poussait à Textérieurj l'arrachant à une vie molle. Chez elle le ressort de l'âme soutenait la débilité du corps. Peut-être, à ses débuts, aurait-elle pu s'appliquer à elle-même ce que Fénelon ^'^ écrivait le 21 mars 1692, à la comtesse de Grammont :
« Vous êtes une bonne montre, mais dont la corde est courte, et qu'il faut remonter souvent. » Maintenant, si assidues étaient ses dévotions, que le remontage s'effectuait sans qu'elle y pensât.
Elle avait le culte des anniversaires : ceux de sa naissance <'^, de la naissance de ses enfants, et, par-dessus tout, de l'anniversaire de son mariage.
« Le 5 aoust, jour de Nostre-Dame des Neiges, je me suis levée de bon matin, pour faire mes dévotions. C'est le jour où j'épousay Monsieur de Rochefort, il y a six ans, » L'année suivante, comme elle continuera quelque peu son journal, mais plus brièvement, elle écrira : / aoust 16^0, Jour de mon mariage et jour mémorable pour moy. Si grands qu'aient été et que soient encore les embarras d'affaires où son mari l'a jetée, pas un mot de plainte; sous la plume de cette fidèle et tendre épouse, que ne nous dit pas le mot, le seul mot de mémorable^ profond comme le sentiment qu'elle a pour lui !
(1) Lettres spirituelles de Fénelon, publiées par M. Silvestre de Sacy, t. II, p. 365 (édit. Techener, 1856).
(2) * 28 aoust. Je me suis levée bon matin pour faire mes dévotions ; c'est la feste de St Augustin, qui est le jour de ma naissance. »
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Depuis qu'il est parti, elle a compté les mois comme autant de siècles. « 17 juin. Il y a un mois aujourd'huy que Monsieur de Rochefort est parti. » Le 17 août, après avoir marqué que trois mois ont passé, elle nous dira sa consolation : « J'eus des nouvelles de Monsieur de Rochefort qui me firent beaucoup de plaisir. » Le 21 août, un petit fait qui en dit long lui aussi : « On m'a porté deux paires de perdreaux de la chasse d'Estezargues. J'ay escrit que je n'en voulois plus que Monsieur de Rochefort ne fust arrivé. » Encore un rapprochement entre elle et Jeanne de Chantai qui se place en cet endroit. Madeleine de Chaugy nous dépeint cette dernière, pendant les séjours que le baron de Chantai faisait à la cour ou aux armées : « Quand il s'en alloit, elle luy laissoît emporter tous ses plaisirs... ; elle ne sortoit point de son logis pour aller en aucune visite, sinon de quelque proche voisine ; elle ne prenoit plus le soin de s'habiller, coëffer et agencer. » Sauf la loterie tirée le 5 juin dans les salons de Beaucaire, le journal de Madeleine ne porte pas trace d'un amusement, ni d'une distraction quelconque. La foire, où s'étaleront à ses yeux bien des objets tentants de toilette, la trouvera se refusant tout achat, hormis pour ce qu'elle appelle « ses nippes » à renouveler. Le seul luxe qu'elle se permettra sera de « faire emplumer et accorder son clavecin ». Par là nous apprenons qu'elle était quelque peu
musicienne. Ce clavecin lui était cher, comme confident de sa « mélancolie ».
Ce mot ne vient ici sous notre plume que parce que, dans un instant, il va éclater sous la sienne. Oui, elle est mélancolique, mais non à la façon dont le sera René, pour des peines imaginaires. Chez elle, c'est le chagrin d'une mère de famille, se demandant si, malgré toute la peine qu'elle se donne, elle mènera sa petite barque au port.
Enfin, dès les premiers jours de septembre, arrive la grande nouvelle : l'arrière-ban va être licencié ^*\ Alors elle se hâte : il faut que son mari trouve à Avignon tout ce qui lui sera nécessaire. « Le 6 septembre, j'ay envoyé à Avignon, à M*" de Saint-Martin-Pouzilhac , la veste rouge brodée de Monsieur de Rochefort. » Le 21 septembre, dépêche annonçant le retour; le 24, Sicard reparaît avec partie de Téquipage de son maître; le 26, rentrée au logis du comte de Rochefort en personne, et de son beau-frère Henry de Brancas, qui a fait campagne avec lui. Plusieurs jours durant, visites de tout le monde de Beaucaire, ré-
(i) L'arrière-ban du Languedoc fut gardé sous les drapeaux un peu plus longtemps que celui de Bretagne; mais, les régiments de milices levés par la province seuls pouvant être utiles, on dut finir par le licencier. « Nos gentilshommes envoyés en Guyenne sont rentrés dans leurs foyers sans s'être battus », écrivait, à la fin de 1689, Etienne Borrelly, le notaire et annaliste nîmois, dans son Livre de raison que nous avons plus d'une fois cité.
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ceptions auxquelles Madeleine a peine à tenir tête. Pour fêter l'événement, on n'a pas tué le bœuf gras ; mais une pièce de venaison qui, après avoir été commune au moyen âge dans ces pays comme dans toute la Provence, avait fini par devenir chose rare : un chevreuil, tué à Saint-Hilaire et porté par les consuls du lieu , figurera à l'un des festins.
Si Madeleine, en ce moment, nous eût donné l'état de son cœur, comme elle venait de nous traduire par le menu celui de ses affaires, quelle page débordante de joie n'aurait-elle pas confiée à son journal ! Mais elle en avait fait uniquement le livre du devoir, un règlement permanent de vie bien ordonnée; et c'est à ce titre que, toujours fidèle à ses habitudes de lever matinal, toujours au travail, elle le continuera, surtout pour le soin de son intérieur. Toujours aussi, même formule consacrée sous sa plume : Je me suis levée de bon matin, et me suis occupée dans la maison à mon mesnage. Cela lui est devenu un charme :
Je me suis amusée che:^ moy à mon mesnage. Quant aux intérêts de fortune, aux détails d'administration, elle ne cessera d'y veiller; dès lors, si les mentions qu'elle en fera seront plus brèves, c'est qu'elle n'en aura plus seule la charge. Son mari sera quelquefois appelé au dehors par des devoirs à rempHr; il lui arrivera parfois de la quitter quelques jours, pour aller rendre visite au comte
de Broglie ^'\ aux marquis d'Oraison ^^^ et deMontfrin^5)^ et autres gentilshommes du voisinage. Mais, d'ordinaire, ne sera-t-il pas là, qui lui allégera le fardeau qu'elle veut persévérer à porter? Puis surtout , dès sa rentrée au logis , Sicard n'at-il pas repris son intendance? n'est-il pas chaque jour encourse,àRochefort,à Arles, en Camargue, sur les divers points qui le réclament ?
Chez elle, cependant, les ressorts avaient été trop tendus, pour qu'elle n'en subît pas le contre-coup, le jour où ils viendraient à se détendre.
Bientôt, le lo novembre, la plume même lui tomba des mains , avec cts mots : « Je me trouvay incommodée... ». La crise éclate, et à une activité fébrile succède un mortel et long accablement.
Or, ne voilà-t-il pas que, pendant cette crise, par une sorte de prodige où elle voit une intervention directe du bon Dieu, ses affaires, elles, se relèvent! Madeleine ne nous dit pas comment cela se fit. Sans doute , à nous découvrir en entier
(i) Victor-Maurice, comte de Broglie, maréchal de France en 1724, mort le 7 août 1727. — Il commandait dans le Languedoc en 1689, et c'est sous lui qu'André de Brancas avait servi dansl'arrière-ban.
(2) André, marquis d'Oraison et de Cadenet. Sa seconde fille épousa le chevalier de Grignan-Adhémar. Sa maison avait prispour devise ces mots de l'Évangile : Domus mea, domus orationis,
(3) Hector de Monteynard, marquis de Montfrin, sénéchal de Beaucaire et Nîmes.
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l'abîme duquel elle était providentiellement retirée, il lui eût fallu révéler bien des choses que mieux valait passer sous silence.
Dès qu'elle fut un -peu remise , vite elle se réfugia au château de Lascours, près de Louise, sa sœur cadette, dans un ménage pleinement heureux. Mariée avant elle, le i8 novembre léSi, à Henry de Brancas, de la branche des barons de Villeneuve ^'\ Louise était en train de lui donner de si nombreux enfants, qu'ils finirent par être dix-sept, huit fils et neuf filles. A Lascours, quand elle eut tout à fait repris possession d'elle-même , en un jour de rassérènement, elle jeta sur le papier une sorte de confession qui, pour elle , fut un cri de l'âme. Son cœur, longtemps comprimé, y prenait sa revanche, et il lui dicta ce qui suit :
Le jo may 1690, à Lascours. — Depuis le dix de novembre jusques au premier de février, j'ay esté si fort accablée de mélancolie, par le mauvais estât où je voyois mes affaires, que je ne mangeoisnyne dormois; j'avois fort maigri, et j'estois asseur émeut dans le cas de tout craindre.,. La mélancolie n'est bonne ny pour le corps j ny pour l'âme. Après février , elle m'avoit laissé une telle indolence que je ne me souciois de rien que par raison; car je naurois rien fait sans cela.
(j) Henry de Brancas, des barons de Villeneuve, fut successivement viguier d'Avignon en 1692, premier consul de cette ville en 1701, et procureur du pays de Provence en 1705.
Présentement y cela nCa un peu passé, et je commence à revenir à moy. Je ne me pressais pas beaucoup, parce que Sicard fait des mémoires sur toutes les affaires ; ainsi, je m'en fiois à luy. Mais aujourd'huy je me remets à travailler.
Il ny a rien de meilleur , pour faire réussir ses affaires, que de les ofrir à Dieu et de mener une vie réglée, mais sur toutes choses, avant tout, de servir Dieu, le monde n'estant qu'une pompe où on ne reçoit que des amertumes par toutes les déraisons que Von y voit. Aussi le meilleur est de ne s'y point attacher.
Enfin, le bon Dieu nous a fait la grâce de remédier à restât de nos affaires, dans le temps que j'y pensois le moins. J'espère, moyennant sa grâce, de les régler dans quelques années. Mais il faut pour cela que la maison soit bien réglée; il faut même espar gner tout ce que Von peut; car, autrement, on ne sçauroit lier les deux bouts dans les mauvaises années. Et puis en doit se priver de bien des choses, pour donner aux pauvres.
Elle avait fait l'office de la femme forte, sans qu'elle le fût par tempérament^'^; et tant avait-elle
(i) Ses incommodités sont souvent notées dans la suite de son JQurnal, et avec elles reparaissent les saignées.
« Le 16 juin 1690, je me trouvay incommodée; l'on m'a saignée â la cheville.
« Les 18 et 19, j'ay été toujours incommodée; j'ai fait écrire nonobstant cela.
« Les 24 et 25, je fus incommodée ; on me resaigna.
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violenté sa nature, qu'elle avait failli y succomber. Se possédant mieux, sinon plus ardente à la lutte, devait se montrer une autre femme éminente, l'admirable mère de M. de Lamartine, dont le journal, celui-ci tout de conscience et où les affaires sont sur le second plan, traduit si bien !e haut degré de résignation chrétienne.
« 2 septembre 1801. — La volonté de Dieu soit faite ! Nous avons été hier horriblement maltraités par un grand onnge; la grêle a achevé de détruire toute notre récolte. Nous devions faire une année superbe; à peine nous restera-t-il de quoi subsister et fiiire exister nos pauvres familles de cultivateurs. J'en suis malade de saisissement et d'inquiétude. Ce malheur nous oblige à bien des retranchements et des privations : tous nos projets d'aller passer les hivers à Mâcon, pour l'éducation de nos enfants , sont renversés ; nous vendrons probablement notre cheval et notre charà-banc. Mais Dieu le veut : cette pensée doit me sufiSfe pour consoler de tout. Moins j'aurai d'agrément dans ce monde, moins je m'y attacherai,
(( Les 13 et 14 aoust, je me suis trouvée incommodée ; ainsi je n'ay rien pu y faire. »
Triomphant d'elle-même, elle n'était pas moins sur pied, quand il le fallait, et surtout au temps des moissons. «< Du i*' au 6 juillet, je me suis occupée à tout faire préparer pour la récolte. — Le 12 juillet, j'ay été au mazet de Saint-Roman, pour faire fouler nos bleds et faire un pigeonnier qui nous sera d'une grande utilité. — Du I 8 au 22, je me suis occupée à faire ranger la maison pour les bleds. »
plus je songerai au seul monde important et impérissable, le monde éternel Mon mari a eu
un bien grand courage, plus grand que le mien, bien qu'il souffrît davantage dans le moment. Il m'a dit : « Pourvu que toi ni nos enfants ne me « soyez enlevés, j'accepte tout : mes biens sont « dans vos cœurs ». Puis il a prié avec moi, au bruit des grêlons qui cassaient les branches et les vitres, et des sanglots des paysans qui se désespéraient dans la cour, o
« — 25 septembre i8oé. — Mon mari vient de subir une nouvelle banqueroute de 21,000 fr. de son marchand de vin. C'est un terrible coup qui nous frappe; mais mon mari le supporte sans se plaindre, parce que le marchand, qui est de Nuits, n'est que malheureux ; c'est un très honnête homme. Il est venu lui-même nous annoncer qu'il suspendait ses paiements, et qu'il convoquait ses - créanciers pour se partager tout ce qu'il a. Comment ne pas estimer une pareille conduite et ne pas plaindre celui qui nous ruine involontairement ? Mais nous allons être bien pauvres cette année; nous n'avions que cette somme, elle est perdue! La volonté de Dieu soit faite! J'admire le calme de mon mari dans ses revers; il souffre pourtant bien dans ses enfants et dans moi; mais c'est un homme d'acier pour les choses de la vie ('\ »
(i) Le Manuscrit de via mère, p. 102, 144.
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Si Madeleine des Porcellets ne trouvait pas près d'elle un homme d'acier, du moins, après avoir tout fait pour tenir sa place, elle avait la satisfaction de se dire que cette lutte contre elle-même l'avait bi^n servie, en la ramenant à la pratique de ses premiers devoirs. Lorsqu'elle le constatait dans son journal, comme M""*^ de Lamartine l'exprima plus tard dans le sien, sans doute avaitelle la pensée que ses enfants ne la liraient pas sans profit.
Nous ne voudrions pas trop moraliser à son sujet et à propos de sa conclusion. Pourtant, comment ne pas noter ici qu'elle avait toujours été et que, surtout dès cette époque, elle fut un texte à de pressantes recommandations, par lesquelles nous voyons de très nombreux pères de famille s'appliquer à prémunir leurs enfants contre les désordres du temps ? Cest alors que, dans ses Conseils aux demoiselles, M™*^ de Maintenon écrivait : « On manque aujourd'hui à tous sts devoirs par maxime ; c'est là le grand changement et la grande corruption du siècle.... On dit que la vie nest donnée que pour se divertir, quil ne faut point se contraindre, qu'un mari ne doit pas se soucier de la réputation de sa femme^ de la conduite de ses enfants et de la règle de sa maison ^*\ » Plus ces
(i) Conseils aux demoiselles, publiés par M. Th. La vallée, t. I, p. 144.
maximes-là prévalent, et plus, dans les familles soucieuses de leur avenir, on inculque aux jeunes gens les éternelles maximes de la pratique desquelles dépend le vrai bonheur.
« Vous ferez tous vos efforts, sans empressement, mais avec grand soin, ma chère fille, pour vous acquitter dignement du soin de votre ménage, » avait dit la duchesse de Liancourt à la princesse de Marsillac, « considérant le bien de vostre maison comme un dépost que Dieu vous a mis entre les mains, et dont vous estes responsable envers luy, envers vostre mari, vos enfans, vos domestiques et les pauvres... »
Et cela nous l'entendons répété à tous les degrés, sous tout-es les formes. Ainsi, en 1687, un modeste gentilhomme, nommé de Mongé, habitant Puy-Michel (Basses-Alpes), le mettra en tête de ses Conseils à ses fils :
« Ayez la prudence de conserver en hommes de bien ce que vous aurez, soit pour vous-mêmes, soit pour vos enfans qui vous feront revivre, soit pour les plus proches de vostre sang. Soyez toujours à Tabri d'emprunter... Souvenez-vous que qui ne vivra pas avec cinquante escus de rente et ne sçaura pas se mesurer là dessus, ne le sçauroit pas davantage avec cinquante mille. Soyez vertueux et contents avec ce que Dieu vous donne, et vostre conscience sera en bon estât, et Dieu,
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de qui tout dépend, donnera bénédiction et assistance à vostre maison; car il faut que tout vienne de là, c'est Tunique route qu'il faut prendre pour réussir....
« Soyez espargnans et ayez toujours de reste... Il n'y a pas de satisfaction et de quiétude plus grandes que celles, en premier lieu, d'estre dans la crainte de Dieu, et après bien dans ses affaires.
« Quand une maison est endettée, elle ne fait rien à son avantage, et, dès que la pauvreté la saisit, elle perd la qualité et laisse l'honneur de ses successeurs en risque. La bonne conscience et la quiétude des affaires sont d'un grand secours pour bien faire et bien dire ^^K »
Nos lecteurs n'ont pas oublié les belles instructions que, le 12 avril 1690, Antoine de Courtois de Beaucaire adressa à ses enfants ^*>. Achevons ici d'en donner un aperçu.
« Mes enfans espargneront autant qu^ils le pourront, sans bassesse, les premières années de leur mariage, et auparavant; car la famille, qui vient à augmenter, augmente aussi les dépenses auxquelles les rentes ne peuvent quelquefois suffire par la suite.
« Ils éloigneront leurs enfans des jeux, et leur
(i) Jules de Terris, Un Provençal oublié. — Mémoires d'un père de famille au xvii* siècle, p. 19-^2 (Forcalquier, 1889). (2) Ci-dessus, p. 166-168.
fairont bien tard manier de l'argent; et, quand ils leur en donneront, ils examineront soigneusement l'emploi qu'ils en font^^\ »
Vers le milieu du siècle suivant, Ange-Nicolas de Gardane, après avoir servi vaillamment la France comme consul à Tripoli, rentré à Marseille, écrira pour ses deux fils de beaux avis, qui sont tout un cours de science domestique :
« Ne rien devoir, n'avoir besoin de personne, avoir un revenu honnête, c'est la position la plus heureuse et la plus enviable; c'est celle où nous aurons, votre mère et moi, s'il plaît à Dieu, la satisfaction de vous laisser. Vous vous y maintiendrez, chers amis, et vous serez riches avec peu, si vous mesurez exactement votre dépense à votre revenu. Voilà la vraie science.
« Cette dépense ne consiste pas seulement dans l'entretien des personnes de la maison, mais dans celui du linge, des habits et ustensiles de ménage, ensuite dans les réparations et améliorations des capitaux qui seront les sources de vos revenus... Vous devez économiser un fonds , pour pour-
(x) Cette sollicitude paternelle, tous les descendants d'Antoine de Courtois, pénétrés des leçons de leur aïeul, l'auront de même. On les verra se faire les premiers éducateurs de leurs enfants, et l'un d'eux, Jean- Baptiste, né à Beaucaire, le 23 juillet 1763, écrira dans son Livre de raison : <r Je passai les premières années de ma vie sous les yeux de mon père. Il m'apprit à lire sur des cartes qu'il avoit faites lui-même, avec de petites allégories pour chaque lettre, et en s'aidant des mots commençant par cette lettre qui m'étoient familiers. »
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voir, en cas de besoin, à un cas imprévu. Un fermier, un rentier, pourront ne pas vous payer; un incendie, une inondation, viendront faire brèche à votre fortune. Comment ferez-vous, si -vous êtes sur le simple courant ? — Emprunter ? — Vous aurez le désagrément d'essuyer dix refus avant de trouver un prêteur. — Aurez-vous trouvé ? — Il ne vous faudra pas moins supporter les intérêts, retrancher d'autant vos revenus et payer le capital au terme.
« Ne soyez pas non plus avares, c'est le vice le plus détestable pour la société ; mais ayez de l'ordre et de la prévoyance. L'avarice est la soit insatiable de l'argent pour la possession de l'argent. L'économie au contraire est vertu, sagesse, prévoyance ; c'est à la vérité amasser de l'argent, mais pour en faire en son temps un digne emploi.
« L'argent est un maître abominable, il ne doit être que le serviteur.
« Qu'il, n'y ait pas chez vous un excès dans les dépenses de la table, et n'ayez pas ce genre d'ostentation. C'est l'argent le plus mal employé, lorsqu'on n'est pas en situation de représenter^*^. Recevez et traitez vos amis, soyez hos-
(i) On s'étonnerait de l'importance donnée à de telles recommandations, si l'on ne savait combien chers étaient aux Français d'autrefois les plaisirs de la table. Le luxe les avait rendus ruineux, et ce luxe était descendu des grands aux petits.
Là-dessus, une anecdote vient d'elle-même sous notre plume;
pitaliers pour les étrangers recommandés ; attachezvous alors aux convenances, à la délicatesse, à l'honnêteté, à Tamabilité et à la gaieté. »
Mais voici, se rapprochant beaucoup des résolutions prises par Madeleine des Porcellets, une sorte de confession inscrite à la fin d'un Livre de famille d'il y a cent ans.
« Que mes enfans et descendans apprennent, par le détail des dettes de ma famille que je viens de faire, à ne jamais se déranger. Qu'ils se fassent honneur de leur bien, sans le dissiper. Celui qui dérange ses affaires en est tôt ou tard la victime, surtout quand il avance en âge, parce que les besoins de Thomme augmentent dans la
elle a trait précisément aux Brancas, et^ parmi eux, à celui qui fut le père de notre comte de Rocbefort. Père prodigue, paraît- il, surtout pour sa table. Gouverneur d'Apt, le principal rôle d*Honoré de Brancas avait été d*y festiner ses administrés ; et il en avait tiré vanité au point de coiiîposer, sous ce titre : Les Plaisirs de la vie, un recueil de stances gastronomiques, sorte d'Iliade de ses dîners. N'osant toutefois s'en déclarer l'auteur, il le publia en 1655 (à Aix, chez Jean Roize, imprimeur de TUniversité), sous la signature de César Pellenc, son maître d'hôtel. Celui-ci le lui dédiait en ces termes :
« A Monseigneur Honoré de Brancas de Forcaîquier, haron de Villeneufve, Cereste, etc.
« Monseigneur, il y a trop longtemps que je voy comme vostre table est servie, et que je profite des restes de votre bonne chère, pour ne sçavoir qu'il vous plaist qu'on y mange des excellens ragoust. Vous avez cela de commun avec toutes les personnes du plus haut rang qui se piquent de bien traiter....
«r Ne voulant rien retenir à autruy, il faut que je vous restitue vos biens. Je les appelle vos biens. Monseigneur, puisque vous ne verrez que peu de stances dans ce recueil qui ne soient de vostre stile... «
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vieillesse. C'est par là que les familles tombent et se détruisent, et c'est ce qui seroit arrivé à la mienne, si, par la faveur du Ciel, je n'avois recueilli des successions qui Font rendue plus riche qu'elle ne l'avoit jamais été.
« Mes enfans et descendans doivent conserver avec grand soin les biens que je leur laisserai, en vivant pourtant honorablement, autant que leur revenu pourra le permettre, et en n'oubliant jamais qu'un bon père de famille ne doit pas dépenser tout son revenu, et qu'il xn doit épargner une partie, pour fournir à des dépenses imprévues qu'il faut faire, souvent, lorsqu'on y pense le moins, et pour s'en aider dans des événemens malheureux qui sont inévitables dans le cours de la vie de rhomme^'\
« Que mes enfans et descendans évitent surtout de s'adonner au jeu : c'est de toutes les passions la plus ruineuse, et celle dont il est le plus difficile de se corriger, quand on s'y est une fois livré. Ils peuvent s'en rapporter à moy pour tous
(i) La duchesse de Liancourt insistait sur ce point dans le règlement donné par elle à la princesse de Marsillac, sa fille : « La première chose qu'il faut faire est un état de vostre revenu certain. Vous ferez aussi Tétat des rentes que vous devez^ et celuy des dépenses et charges de chaque terre. Après, vous ferez ^ sur ce qui vous reste y un projet de la dépense de vostre maison ; et vous essayerez de la faire moindre, s'il se peut, que vostre revenu ordinaire^ à cause des hasards, des non-valeurs, des pertes et des diminutions qui arrivent^ outre les dépenses inopinées qu'on est quelquefois obligé de faire, ou par des voyages, ou par des guerres, ou par d'autres choses. »
les avis que je viens de leur donner, car j'ay toujours vu de près Thorreur du dérangement, quoique, grâce à Dieu, j'aye été toute ma vie fort rangé... <*> »
Tous ces enseignements paternels, si remarquablement concordants, se placent d'eux-mêmes au terme de cette étude, pour en fixer l'inspiration et le but. Us n'ont rien perdu de leur actualité : car, en nous révélant ce qu'il y a eu de plus vital dans l'ancienne famille française, ils nous montrent ce qui seul peut remettre l'ordre dans nos propres foyers, et rendre une vie durable à tant de familles profondément troublées de notre temps.
Le 30 mai 1690, lorsque Madeleine concluait de toutes ses épreuves que, pour faire Téussir ses affaires, « il n'y a rien de meilleur que de mener une vie réglée et surtout de les offrir à Dieu », elle ne disait pas assez. Peu de mois après, le
14 octobre 1690, elle reprenait la plume pour ajouter au sujet de son fils aîné : // faut tnain^ tenant songer à le bien élever ; car tout l'avenir des enfans est dans V éducation. Et le lendemain^,
15 octobre, fêtant sainte Thérèse, elle renouvelait une consécration faite précédemment : « J'ay
(i) Livre de raison de Honoré de Gras , conseiller au Parlement de Provence (1725-1799).
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voulu que mon fils le marquis reçut aujourd'huy le saint scapulaire. C'est de bonne heure que les parens doivent offrir leurs enfans à Dieu. »
La suite de son journal s'étant perdue, l'histoire de cette éducation nous manque, avec celle des résultats obtenus par le travail d'épargne qu'elle s'était promis de continuer. Dieu aidant. Nous regrettons non moins d'ignorer comment elle accomplit l'œuvre de conversion morale dont, à Saint-Remy, le 8 juin 1689, sœur Simone lui avait imposé la charge.
Tout semble indiquer qu'André de Brancas finit par se ranger. Deux ans après la terrible crise où les dettes causées par son inconduite avaient jeté sa femme, nous le voyons, certainement grâce à une meilleure vie, porté à de hautes magistratures : d'abord, en 1692, premier consul d'Aix et procureur du pays de Provence, il fut pourvu en 1697 du gouvernement de la ville et viguerie de Beaucaire, charge qui combla toutes ses ambitions et qu'il exerça jusqu'à sa mort (8 juin 1709).
Deux années avant cette dernière date, le 13 novembre 1707, André-Louis, Taîné de ses fils, avait épousé Jeanne de Tache. Gouverneur de Beaucaire, lui aussi, il maintint dans son pays la primauté que son père y avait acquise.
Son cadet, Henry- Antoine-Thomas , que nous
avons vu dans les langes en 1689 ^^ robjet des plus vives sollicitudes * de sa mère , prit la carrière des armes et s'y distingua. Successivement capitaine de cavalerie au régiment de Berry, colonel d'un régiment d'infanterie de son nom, en 17 10 il mérita, par sa belle défense de la ville d'Aire, que le roi lui donnât le régiment d'Aunis, et le fît brigadier de ses armées en 1721.
Aucun ne laissa de postérité; et, avec eux, vers le milieu du xviii® siècle, devait disparaître la branche des Brancas, comtes de Rochefort ^'\
Quant à Madeleine des Porcellets, à pardr du 30 décembre 1690, date où son journal finit avec la dernière page du registre^ nous ne savons d'elle qu'un fait : c'est qu'elle mourut le 12 décembre 1706, après vingt-trois années de mariage. Frêle avait toujours été sa santé, et son état maladif, s'aggravant avec l'âge, dut hâter sa fin. Admirable épouse, mère héroïque, plus que nulle autre femme, elle eût mérité la joie de se voir survivre dans des petits-enfants dignes d'elle. Elle eut du moins la suprême consolation de pouvoir se dire qu'elle avait en conscience rempH sa
(i) Les Porcellets se sont éteints, eux aussi, mais à une date plus rapprochée de nous. Le dernier de leur sang, Rodolphe, page de Charles X, passa en 1830 dans les cadets, au service du roi de Sardaigne ; et, mortellement blessé à la bataille de Novare , trois jours après il mourut dans une ambulance, des suites de ses blessures. « Je Tai beaucoup connu, » nous dit M. le baron d'Anglas, « et avec lui a fini noblement une grande race. »
250 MADELEINE DES PORGELLETS
tâche, accompli son oeuvre, et qu'elle ne s'était pas épargnée pour que les siens reçussent d'elle, intact, avec un patrimoine de vertu, l'héritage venu des aïeux.
Oubliée était-elle; nous avons essayé de lui donner la place à laquelle elle avait droit dans l'histoire de la famille provençale.
Il n'y a eu rien en elle d'éclatant, rien des précieuses de l'hôtel Rambouillet, ni des brillantes héroïnes de la Fronde ; mais elle a réaUsé et elle représente pour nous quelque chose d'infiniment plus solide et nécessaire, l'esprit et la pratique du devoir.
En un temps où la corruption avait envahi les hautes classes sociales, Madeleine des Porcellets, comtesse de Rochefort, fut une noble et touchante personnification de la vraie réforme, de cette réforme dans la famille et par la famille, pour laquelle les femmes d'aujourd'hui n'ont pas moins mission que leurs devancières.
Appendice.
Madame Calvet
■ (I7IS) rt »l.i
,fl, [,,„).
SoHMAUtE : L«s femmes de l'incieniie France el leur œuvre dans le goaveinemsnt de la famille, d'aptes les lextcs domestiques. — L« Calvet, vieille rjce de jurisconsultes de Villeneuve -lès- Avignon. — Mon iragique de Michel- Antoine Calvet, qu'un naufrage £iit péril dans le Rhâae. — Margueiîtï-Malhïlde de Cibassole, héroïne chrétienne. — Femme fotte dans son veuvage, élevant ses enfants, râlant les aStires de son mari, et y déployant des qualités maiitesses. — Célébrée pat un de ses éls comme une mire incomparable.
POUR l'honneur de notre pays et l'instruction des générations présentes, on ne saurait rappeler assez quelles admirables vertus ont recelé les foyers domestiques de l'ancienne France , assez
faire connaître les femmes éminentes qui les ont réellement illustrés. Souhaitons que beaucoup d'érudits s'appliquent à cette tâche ^'> : il n'en est point de plus féconde en enseignements utiles. Faisons des vœux pour que les familles ayant le privilège de posséder dans leurs archives des trésors de souvenirs veuillent y rechercher, avec ce qui constitue leur histoire Jntime , la meilleure partie de notre histoire nationale, celle qui éclaire la formation morale de notre pays et explique sa conservation à travers tani d'époques où le désordre des moeurs Ta jeté dans de si graves périls.
Ce travail de recherche , pratiqué dans chaque région, permettrait d'offrir de belles galeries de portraits, portraits plus précieux que ceux de nos
(i) Pour des temps très reculés, M. Edouard Bondurand, archiviste du Gard, vient de publier, sous les auspices du ministère de rinstruction publique et de TAcadémie de Nîmes, un texte du plus grand prix : c'est le Manuel de ùbuoda, remontant au ix* siècle, et édité pour la première fois d'après les fragments d'un manuscrit carolingien de la bibliothèque de Nîmes, combinés avec la copie d'un autre exemplaire du même document, laquelle fait partie du fonds latin de la Bibliothèque nationale, n^* 12293.
Le 24 juin 824, aux palais d'Aix-la-Chapelle, Dhuoda, noble fille de la Septimanie, avait épousé Bernard, duc de ce pays et allié de la famille de Charlemagne. Sa vie fut une longue suite d'épreuves. De 841 à 843, reléguée à Uzès et se sentant près de sa fin, elle rédigea pour ses deux fils, Guillaume et Bernard, des enseignements, à la fois des plus élevés et des plus pratiques^ sur les devoirs. Ils sont remarquables par leur valeur morale, et donnent une haute idée du savoir des femmes de sa condition^ à cette époque, en Septimanie.
MADAME CÀLVET. 255
musées, ceux-ci fussent-ils de peintres renommés. Les femmes y auraient une place digne d'elles et du rôle considérable qu'elles eurent, comme épouses et mères de famille , comme éducatrices par excellence, dans la société de leur temps.
« Le rôle des femmes chrétiennes ressemble à celui des anges gardiens ; elles peuvent conduire le monde, mais elles restent invisibles comme eux. » C'est une pensée de Frédéric Ozanam, et, depuis l'avènement de l'Évangile, elle n'a pas cessé d'être vraie.
A la distance où nous sommes, comment réussir à connaître celles dont on peut bien dire qu'elles ont fait la France ? Comment les retrouver, elles les bons génies du foyer, qui se plurent à s'y dérober d'autant plus qu'elles y étaient effectivement souveraines ? Des biographes n'ont pas manqué à plusieurs. Regrettons que, pour la plupart, ceux des xvn* et xviii^ siècles nous en aient donné des crayons effacés , sans relief et au fond très incomplets. En général, ces biographes attitrés visaient haut, si haut que le côté positif des choses domestiques et les détails d'intérieur leur eussent paru trop vulgaires <'\ Lorsqu'il arrive de
(i) n en est bien autrement pour les historiens et les biographes da XVI* siècle, dont la langue vive, simple, colorée, nous traduit tout cela avec tant de vérité et de saveur. Les Mémoires de Madeleine de Chaugy sur Jeanne de Chantai, auxquels nous empruntions plus haut quelques traits, sont à cet égard un chef-d'œuvre.
les relire aujourd'hui, on croirait qu'ils prirent à lâche de les supprimer par système. Combien ils se trompaient, en enlevant à leurs récits ce qui eût fait leur charme ! Peintres des plus appliqués à retracer des vertus héroïques ^'>, ils laissèrent dans l'ombre les vertus, souvent non moins difficiles, qui sont le partage de la vie commune, en sorte que, sauf quelques natures privilégiées, mises hors pair par des dons suréminents, quand on se reporte à la famille, là où est le fondement de l'ordre moral et le siège de la vie nationale, nous ignorons ce que furent tant de vaillantes femmes, ayant à y exercer, dans un oubli entier d'elles-mêmes, le premier et le plus important des gouvernements.
Or, à cet égard, une source sûre d'informations nous est ouverte, et elle est à nulle autre pareille. Comme expression de la substance des choses, rien n'est supérieur au témoignage de gens racontant ce qu'ils ont vu, dans la simplicité de leur langue pratique, sans prétentions littéraires et encore moins sans préoccupation de publicité. Il n'est pas de panégyrique, si éloquent qu'il puisse être, dont l'inspiration soit plus péné-
(i) L'héroïsme est essentiellement simple, et il est d'autant plus beau qu'il se produit dans la pratique et sous l'inspiration des vertus de famille. C'est ce que nous avons essayé de faire ressortir dans l'histoire de Deux Chrétiennes pendant la peste de l'jzo. (Paris, Baltenweck, 1874, un vol. in-i8.)
trante et réconfortante que celle de cette multitude d'éloges domestiques, où de bons maris, des fils ou filles reconnaissants, mettaient autrefois leur religion à consigner par écrit les qualités maîtresses de la sainte épouse, de la mère incomparable, dans laquelle ils vénéraient et admiraient une providence terrestre, qu'ils proclamaient un trésor surpassant tous les trésors ^'^ . A défaut de
(i) S*il ne fallait nous borner, bien des textes provençaux, et des plus remarquables, seraient à noter ici ; mais ils ont été déjà l'objet de nos précédentes études : Une FamilU au XVI* siècle ; Les Familles et la Société en France, etc... Une précieuse moisson d'autres, trouvés depuis lors en divers pays, pourraient également fournir matière à des citations très intéressantes. Mentionnons notamment le Livre de raison de la famille de Fontainemarie (1640- 1744) publié par M. P. Tamizey de Larroque (Agen, 1889) ; — Les Mémoires de Jean Maille fer, négociant et bourgeois de Reims au XVII* siècle, continués par son fils jusqu'en ijié, dont M. H. Jadart s'est fait l'éditeur (Reims, 1890). Il y a là de beaux portraits de mères de famille.
Pour une époque rapprochée de la nôtre, parmi nos Livres de raison de Provence, nous n'en connaissons pas de comparable à celui qu'écrivit en 18 12, dans la vallée de Sault (Vaucluse), Antoine de Courtois, dont il a été parlé ci-dessus (p. 166), à propos de son homonyme de Beaucaire. Avec quel cœur le père n'y adresse-t-il pas de pressantes adjurations à ses enfants, pour imprimer jusqu'au fond de leur âme le plus grand des respects I
« Je vous recommande à tous d'honorer d'un respect tout particulier votre bonne mère. Elle mérite de vous une tendresse sans borne et une soumission absolue. Vous lui devez tout ce que vous êtes et tout ce que vous avez. Par son économie, elle a conservé les biens de la famille ; par ses exemples et ses leçons, elle vous a donné toutes les vertus que vous pouvez avoir. C'est dans son sang que vous avez puisé vos bonnes inclinations, et c'est à ses soins in£sitigables que vous êtes redevables de la conservation de vos j ours.
« On n*a jamais vu une meilleure mère, ni une femme plus vertueuse ; elle fit le bonheur de ma vie et l'honneur de notre nom. A vous, maintenant, de la rendre heureuse ; vous devez accomplir à
biographies proprement dites, des traits fournis par les testaments seraient intéressants à recueillir, jusque chez des gens très modestes ; et c'est en les suivant à travers plusieurs géuérations, où ils se reproduisent toujours les mêmes, qu'on comprend par quelles forces morales certaines familles (on en aura bientôt un exemple chez les Grimoard de Beauvoir) étaient en quelque sorte, pour les populations au milieu desquelles se passait leur existence, de perpétuels modèles du bien.
D'autres fois, ainsi que nous Tobservions au début de ces pages, la femme en personne prend la plume : c'est dans son veuvage, en vue de nouveaux et plus ardus devoirs à remplir vis-à-vis d'enfants en bas-âge. Elle ne sera pas seulement leur tutrice et plus que jamais leur éducatrice. . Souvent, il advient que son mari lui a délégué, avec ses pouvoirs, la propriété du patrimoine; il l'en a rendue maîtresse, l'instituant provisoirement son héritière, afin qu'elle choisisse, pour succéder au foyer et dans le domaine de famille « celuy de ses fils qu'elle advisera ^'^».
son égard vos devoirs et les miens. Ah 1 que ne puis-je vous laisser mon âme pour l'aimer, comme je l'aimais I....
« Elle sera votre tutrice, elle exercera sur vous une autorité que vous respecterez toute la vie, j'en suis sûr.
« Votre mère a une prudence rare, mt-jugement infaillible. C'est elle qui doit vous diriger dans le choix d'un état, et c'est elle aussi
qui doit présider à votre mariage » — La Vie domestique, ses
modèles et ses règles, diaprés des documents originaux. (Paris, Baltenweek, t. I, p. 227-231).
(i) Les Familles, etc., t. II, p. 134 et suiv.
Et voilà la veuve commençant un Livre de raison ou continuant le Livre de son mari. Mille détails d'aflFaires la pressent. Avant de rien inscrire à leur sujet, son cœur aura besoin de s'épancher ; et, dans ces épanchements, avec quels talents innés, sans le vouloir, souvent ne se peindra-t-elle pas elle-même !
Jeanne Le Duc, fille de Pierre Le Duc, écuyer, seigneur de Compertrix, et de Marie de Bar, a épousé le 25 novembre 1630 Gilles Hennequin, seigneur de la Motte et de Cramant, conseiller du roi et président au grenier à sel de Châlonssur-Marne. Elle a la douleur de le perdre le 10 février 1661, et, bientôt après, elle ouvre son Livre de raison par les lignes suivantes :
« Je suis demeurée veuve avec cinq enfans, sans aucun secours humain, dans le plus pitoyable état où puisse être réduite, en un moment, une femme qui avait été trente ans fort heureuse. Mais Celui qui m'avoit donné ce bien, sans me le faire connoître au point où je pouvois le posséder, et qui m'a frappée par ce cruel coup de séparation, m'a aussi soutenue et protégée par une providence divine et par une bonté paternelle que je ne mérite pas. J'adore ses ordres sacrés, je consens à tout ce qu'il luy plaira de faire de moy et de la famille qu'il m'a fait Thonneur de me confier. Je ne veux d'autre pfotection pour
€ux et pour moy que la sienne. J'espéreray en Dieu seul, et je prie mes enfans de se tenir fermes sous cet asile, sans murmurer des fausses apparences de bien qu'ils verront aux autres. Mais, qu'ils attendent avec patience le moment du bonheur que Dieu a ordonné pour eux. Je les prie aussi de croire à une grâce que Dieu me fait ; elle n'est pas commune, et il m'inspire de la dire dans le plus sincère de mon âme : c'est que je les aime également tous avec tendresse, quoiqu'il semble qu'elle ne paroisse pas pour ceux que je veux mettre à leur devoir ; mais Dieu le veut. »
La Champagne et la Provence sont bien loin l'une de l'autre; et, cependant, on va voir à quel point, dans des situations semblables, de nobles femmes ont senti, écrit et agi de même.
Revenons à Rochefort, ou plutôt arrêtons-nous un instant tout près de lui, à Villeneuve-lès-Avignon, petite ville alors centre d'une société qui, sans égaler celle de la vieille cité des Papes^ ne manquait pas de distinction. Marguerite-Marie de Cabassole appartient au milieu où vécut Madeleine des Porcellets, et elle représente pour nous l'élite de la génération qui lui succéda. Donnonslui un souvenir.
Madeleine est la première à nous y inviter. Ne nous a-t-elle pas dit qu'un jour de cette terrible
année 1689, le 16 juillet, au milieu d'inextricables embarras d'affaires, elle députa un de ses agents à Villeneuve-lès-Avignon , pour y consulter très spécialement M. Calvet? L'année suivante, le I" septembre, étant à Rochefort, elle notera dans son journal que, de grand matin, elle-même est allée à Villeneuve pour lui demander encore une fois un de ces conseils qui en faisaient, en quelque sorte, un arbitre indiqué dans tous les cas difficiles.
Cet homme de loi, auquel on s'adressait avec tant de confiance et dans lequel elle voyait presque un oracle, personnifiait au plus haut point des races, de véritables dynasties de jurisconsultes, comme il y en avait beaucoup autrefois. Nul ne les a mieux dépeintes que le comte Portails, retraçant, dans des pages inspirées par la piété filiale, l'influence qu'avaient exercée sur son illustre père la famille dont il était sorti et l'éducation qu'il en avait reçue : « Il existait dans les bourgs et villages de Provence des familles indépendantes, dédaignant les spéculations du commerce et les ressources de l'industrie. Le modique produit d'un champ héréditaire, ou les honoraires bornés que procurait à leurs chefs un modeste emploi de judicature ou l'exercice de quelque profession libérale, suffisaient à leurs besoins. Elles jouissaient d'une considération fort au-dessus de la médiocrité de leur fortune, et se main-
tenaient , durant une longue suite de générations, dans la paisible possession d'une condition honorable. Jean-Étienne Portails appartenait à une de ces familles ..^'^ » Telle était la famille Calvet, à un niveau particulièrement élevé , et même , on peut le dire, supérieur. Des plus anciennes, elle n'était pas moins distinguée par les dons de Tesprit, devenus héréditaires chez ses divers membres ; et, jusqu'à nos jours, elle devait produire des savants, des érudits, des hommes remarquables par leur généreux attachement au pays natal.
Une de ses branches s'était consacrée aux lois. Chez elle, de père en fils, se recrutaient les juges de Villeneuve. Et quels juges! Nous ne saurions mieux les comparer qu'aux Courtois, de la vallée de Sault , lesquels y exercèrent sans discontinuité leur office pendant six générations, de 16 19 à 1790. Dans la première moitié du xvii* siècle, nous voyons, à Villeneuve-lès-Avignon, Pierre Calvet, vrai patriarche, après avoir eu vingt-deux enfants d'un seul mariage, recommencer une vie active dans les ordres sacrés et mourir sur la brèche, étant grand vicaire de l'évêque de Nîmes. Antoine, qui lui succéda dans son cabinet et dans sa judicature, fut un jurisconsulte célèbre, et dont ses contemporains nous racontent des merveilles.
(i) Notice biographique placée en. tête du livre de Portalis sur l'Usage et VAhus de V esprit philosophique durant le xviii^ siècle.
Il fut le conseil, non seulement de notre comtesse de Rochefort, mais des principales familles d'Avignon; on s'adressait à lui de tout le Languedoc, et des souverains même eurent recours à ses lumières ('>.
Enfin, nous arrivons à Michel-Antoine , fils du précédent, encore un jurisconsulte. Celui-ci épouse, en 171 1, Marguerite-Mathilde de Cabassole, d'une famille de Villeneuve très ancienne également, et, comme celle des Calvet, faisant de la pratique des lois un sacerdoce civil. Courte fut sa vie, et, sans qu'il eût eu le temps de mettre à profit les exemples paternels, tragique fut sa mort. Dans la septième année de son mariage, le 12 octobre 17 18, le Rhône, qu'il traversait avec sa femme et ses enfants, fut son tombeau.
Nous avons eu occasion de le marquer, de semblables catastrophes n'étaient que trop fréquentes <^\ En 1671, dès son entrée en Provence, et au moment de débarquer à Avignon, M™* de
(i) Dans son Dictionnaire historique du département de Vaucluse, M. Barjavel nous donne une intéressante notice sur ce jurisconsulte, et aussi sur un autre personnage de la même famille, Esprit-Claude- François Calvet , celui-ci médecin , savant distingué , et de plus poète, mort le 25 juillet i8io, après avoir légué à la ville d'Avignon, avec sa bibliothèque, un cabinet riche en antiquités et en curiosités d'histoire naturelle. De là le nom du musée Calvet qu'ont reçu ses collections, et qui a perpétué la mémoire du fondateur.
(2) L'abord de la ville des Papes par le Rhône semble avoir eu autrefois un fâcheux renom. « En arrivant à Avignon, nous pensâmes périr... », écrivait en 1635 Jean Maillefer, bourgeois de Reims, allant faire un voyage en Italie. — Mémoires déjà cités.
Grignan n'avait-elle pas failli se noyer? Vingt années après, en 1690, un de ses anciens domestiques est emporté par le fleuve. « Je n'eusse jamais cru pleurer, comme j'ai fait, le pauvre La Chau, » lui écrit M""* de Sévigné à cette nouvelle ; « mais il n'est pas possible de lire ce que vous mandez de la douleur, si vive et si naturelle, de sa pauvre femme, sans avoir le cœur touché et en même temps les larmes aux yeux... Tout le monde se retrouve dans cet accident et dans la douleur de cette femme ; comme nous sommes exposés à de pareilles détresses, c'est notre intérêt qui nous fait pleurer, quand nous croyons pleurer le malheur des autres. » (26 février). Or, le 12 octobre 17 18, tous les Calvet, père, mère, enfants, sont dans une frêle barque qui chavire; et c'est par miracle que, sauvés du naufrage où périra le chef de la famille, échapperont à la mort Marguerite de Cabassole, un de ses fils qu'elle a avec elle, et une fille qu'elle porte dans son sein.
Mais dans quelle situation cet affreux événement ne va-t-il pas la laisser ? Elle-même va nous l'apprendre.
« Mon époux est décédé le douzième d'octobre de la présente année 17 18, par le plus funeste des accidens, ayant eu le malheur de se noyer dans le Rhône, au retour de notre métairie de
Meynargues. Nous y estions allés en famille ; et ce fut sur les cinq heures et demie du soir que ce malheur arriva, par l'imprudence du patron qui nous conduisoit. Le bateau, a3'ant donné contre le pieu d'une pallière voisine, creva sur-le-champ, et nous fûmes submergés. M. Calvet fut noyé dans l'instant ; mon fils aîné, Jacques-Marie Calvet, qui n'avoit encore que cinq ans et cinq mois, fut heureusement sauvé par l'adresse de l'autre patron qui estoit avec nous. Le Seigneur permit aussy que je me tirasse'^de ce danger imminent, quoique enceinte d'environ cinq mois de ma fille, Marie-Thérèse Calvet.
« Je laisse néanmoins à penser dans quel pitoyable état je fus alors , et pendant un très long temps, d'avoir perdu un mari que je chérissois autant que je le devois, et surtout par une telle mort.
« Cependant, après avoir donné à la tendresse tout ce qui convenoit, il a fallu songer incessamment à remédier aux accablantes aflfaires que M. Calvet m'a laissées, et à payer les dettes considérables qu'il avoit contractées, soit pour les capitations, impositions ou ferme des greflfes dont il s'estoit chargé, soit pour autres causes ^'\
« J'y ay satisfait, comme il sera détaillé ci-
Ci) Michel- Antoine Calvet était alors consul de Villeneuve-les- Avignon .
après. Je marqueray de même, dans ce livre, les dépenses que je fairay à l'avenir, pour l'éducation de ma famille, laquelle consiste en deux fils et une fille, dont je vais faire mention avant de parler d'aucune affaire. »
Si tragique qu'ait été la catastrophe, si cruelle que soit la séparation, l'épouse a refoulé sa douleur au plus profond d'elle-même. Prenant la place du père, la mère de famille entre de suite en action avec une énergie toute virile, et, faisant de son Livre de raison le confident des moindres détails de son oeuvre, elle déploiera avec tant de dévouement des qualités maîtresses, que plus tard ses enfants ne trouveront pas de termes au niveau de leur admiration, lorsqu'ils voudront la louer.
Ses fils se sont levés et Pont proclama bienheureuse, est-il dit de la femme forte, à la fin du portrait qu'en trace la Bible.
Le journal de Madeleine des Porcellets n'est parvenu jusqu'à nous qu'à l'état d'épave, fragment isolé des archives d'une famille aujourd'hui éteinte. Tout au contraire, le livre de Marguerite de Cabassole, conservé pieusement dans sa descendance, se présente accompagné de celui que François Calvet, un de ses fils, devenu viguier royal de Villeneuve, consacra à sa mémoire, avant d'y enregistrer ses propres affaires.
Abrégé de la vie de dame Marguerite-Mathilde de Calvetj ma mére^^\
« Mon ingratitude seroit des plus notoires, si je n'apprenois à mes successeurs tous les mérites de dame Marguerite-Mathilde Cabassole de Calvet, ma mère, et si, en les instruisant de sa vertu et de sa conduite, je ne mêlois à mes éloges ceux du public. C'est à quoy je me sens obligé, sçachant combien ils sont légitimes et pouvant en parler avec plus de connoissance que tout autre, sans que ma qualité d'enfant, dont je me glorifierai toujours, me rende suspect.
« Oubliez, en lisant ces lignes, que c'est un fils qui parle d'une mère qu'il adoroit; apprenez cependant la vérité des faits par sa bouche.
« La sagesse que demoiselle Marguerite de Cabassole montra dans toute occasion, et surtout en étant auprès de sa mère, sa soumission à sa volonté, son respect pour ses ordres, son attachement, sa douceur et sa patience, étoient de sûrs garans d'une conduite sans reproche.
(i) Nos lecteurs partageront certainement tous nos sentiments de gratitude pour M. le baron de Roubin, descendant de Marguerite de Cabassole, qui a bien voulu nous communiquer ce texte domestique, où se révèle, avec une éloquence à la fois si simple et si pénétrante, le beau caractère de sa noble aïeule.
« Ce fut en 171 1 qu'elle épousa M. Michel- Antoine Calvet, son cousin, et qu'en quittant sa maison paternelle, elle vint manifester combien elle étoit propre à avoir soin d'un ménage et à pourvoir aux plus grands détails, combien elle étoit digne d'avoir des enfans, le seul but et la consolation du mariage.
« Retirée dans sa maison, elle se levoit chaque jour à quatre heures, et se couchoit après tous les domestiques, ne sortant de chez elle que quand la bienséance l'y obligeoit, et lorsque la politesse exigeoit qu'elle fit quelques visites. Elle nourrit et allaita trois enfans qu'elle eut^ après plusieurs fausses couches intermédiaires, et sans le secours d'aucune nourrice : chose bien rare parmi les mères d'un certain rang. Ce fut là un préjugé de sa grande affection pour ses enfans, ayant pour tous les trois la même amitié, la même tendresse, la même complaisance, prenant pour tous les trois les mêmes soins. Elle montroit à tous un cœur de mère , les prévenant dans leurs demandes, et se privant de bien des choses pour les satisfaire.
« Si elle ne vivoit que pour eux, elle avoit du moins la consolation de les voir unis et reconnoissans. Sa vie fut une succession de chagrins, de peines et de fatigues. Son naturel robuste la mettoit au-dessus de tout; et, dans ses plus grands déplaisirs, elle avoit, non un cœur faible comme son sexe, mais un cœur d'héroïne chrétienne.
tant étoit inébranlable sa soumission aux ordres du Seigneur, se disant à elle-même : Qu'avonsnous que nous n'ayons reçu de notre Dieu ?
« Les fâcheuses conséquences de la mort de son époux, dont elle se vit séparée par un naufrage des plus tristes et qui faillit luy être commun, ainsi qu*"à mon frère, mirent pendant de longues années son esprit à l'épreuve. Mon père mourut, chargé des papiers de la communauté par sa charge de consul. A peine la nouvelle de sa mort fut-elle répandue dans la ville, et ma mère étoit à peine de retour, qu'elle vit venir les huissiers, la justice et une foule de gens dont le seul aspect alarme les personnes les plus tranquilles. Elle subvint à tout malgré sa douleur, elle se comporta à l'égal des praticiens les plus éclairés. Elle étoit enceinte de ma sœur, quand des coups si accablants la frappèrent; elle en accoucha quatre mois après, elle l'allaita, et ne luy donna pas moins de marques de tendresse qu'à mon frère et à moy. « M. François de Mourgier, mon parrain, n'ayant aucun enfant, prit inclination pour moy, et sembla avoir puisé dans les eaux du baptême Tamitié que les autres ne trouvent bien souvent que dans le sang. Je suis contraint d'avouer que, si je luy ay succédé dans ses biens et en sa charge ^'\ c'est
(i) François de Mourgier avait été pendant plus de trente ans, de 1694 à 1725, année de sa mort, viguier royal dans son pays de Villeneuve; mais il s'était distingué auparavant sur un plus grand »
en grande partie aux soins de ma mère que je dois son hérédité...
« A son retour de Toulouse, où elle avoit terminé un procès de mon frère, dont elle étoit curatrice, procès qui duroit depuis près de vingt années, elle commença à ressentir la maladie qui devoit nous l'enlever. Elle la tint cachée pendant quelque temps; mais son visage s'amaigrissoit à vue d'œil.
« Elle alla consulter à Avignon, à Montpellier, à Paris; elle fut déclarée atteinte d'hydropisie. Les suites ne l'ont que trop appris : ce mal étoit sans remède. Elle en souSfrit pendant trois années, étendue sur une chaise, et donnant ses ordres pour ses affaires comme elle avoit fait jusque-là.
« Comme ses forces ne cessoient de diminuer, elle jugea à propos de marier ma sœur, et la
théâtre. Il avait commencé par servir sous les ordres de Maupertuis dans la première compagnie des mousquetaires à cheval du roi; puis il était entré chez le marquis de Seignelay, ministre d'État, pour y faire l'éducation du marquis de Lonré, son fils; et, devenu l'ami de la maison, il s'y était étroitement lié avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, ses beaux- frères. Nous empruntons ces détails à une biographie de François de Mourgier, que Marguerite de Cabassole a insérée dans son Livre de raison. « C'étoit un des beaux esprits du siècle, » nous dit-elle; « il étoit savant et profond pour les sciences; il avoit un génie supérieur pour les belles-lettres, et possédoit parfaitement l'Écriture sainte, dont les passages lui étoient si familiers qu'il en citoit fort à propos... Il avoit un goût merveilleux pour le dessin , et il excelloit en miniature... »
Providence luy fit trouver pour elle un époux, M. d'Alissac, bien fait pour la rendre heureuse.
c( La séparation qui s'en suivit, trois ou. quatre mois après le mariage, la plongea dans une très grande tristesse^ dont elle ne parla pas, selon sa coutume, ce qui ne contribua pas peu à l'augmentation de son mal. Le 9 décembre de la même année 1736, elle s'alita, ses douleurs devinrent des plus aiguës. Elle demanda qu'on lui portât le Viatique et qu'on lui administrât l'Extrême-Onction; elle pria qu'on exposât le Saint-Sacrement, pour donner ensuite la bénédiction des • agonisans. Elle resta pendant un mois dans cet état; elle dit à mon firère et à moy ce qu'il convenoit que nous fissions après son décès, qu'elle sentoit approcher. Elle se fit mettre de l'eau bénite auprès d'elle et porter un cierge bénit pour l'heure de la mort ^'\
(i) Les moindres détails, ici relatés, nous traduisent les rites de la mort, tels qu'ils étaient établis et pieusement observés comme coutumes dans les familles chrétiennes d'alors. Sur le cierge bénit, mentionnons le trait suivant, que nous trouvons dans un journal du xv« siècle, celui de Philippe de Vigneules, bourgeois de Metz, Philippe nous fait assister à la mort de son père : « £n cellui temps se réempiroit fort la maladie de Jehan ... ; et tellement qu'il fut aministré deux ou trois fois...; et, après qu'il eust receu les saincts sâcremens, et qu'il ne pouvoit comme plus parler, il dist à bien grant peine : Jbésus, Maria. Puis, quand il l'eust dit, il fist signe à Philippe son filz qu'il luy donnast le cierge en main; et, ce fait, le tint grant pièce tous jours en tirant à la mort, et rendit son esprit à Dieu. « Gedenkbucb des métier Burgers von Vigneules, a us den Jahren I4yi lis IJ22. Stuttgart, 1852.
Rapprocher du récit de la sainte mort de Marguerite de Cabassole
« La patience qu'elle montra dans ses souffrances, sa résignation à la volonté de Dieu, sa grande confiance à la sainte Vierge, firent l'admiration de M. Palpecœur, curé de cette ville, et de tous ceux qui l'approchoient. Elle parut un peu mieux l'avant-veille de sa mort, elle fit et vit finir bien des choses qu'elle avoit commencées avant de s'aliter. Cela nous donna quelque espérance, mais notre espoir fut bientôt renversé. Elle garda sa connoissance dans son agonie, elle eut son esprit présent jusqu'au moment où elle ej^pira et qui fut. à onze heures et demie du matin, le 10 janvier 1737. Dieu jugea à propos, en l'appelant à luy, de mettre fin à son martyre, pour la récompenser de ses vertus et la placer parmi ses élus. Ainsi soit-il.
« La mort d'une mère si tendre m'obligea de prendre l'administration de mon bien. L'on trouvera, dans ce cahier, ma dépense qui commence à l'année 1737. »
Calvet Mourgier de Montolivet.
celui qu'Albrecht Durer nous a laissé sur celle de sa mère. Voir notre travail. ; Lis Livres de raison en Allemagne et le Tagebucb d'Al brecbt Durer.
Les Grimoard de Beauvoir
SoHMAtKE : Les Beauvoir depuis le xi* siÈcle. — D'où leur vient )e nom de Grimoard. — Au xvt', se divisant en deux branches, doDtl'^uie reste catholique el l'autre se fait proieslanie. — Jacqnes Rprtsenunt lelle-eï. — Sa uaissance, son èdneation, son régime JColaiie. — Portrait de son gr»nd-p4re mourant. — Jacques d'iliord soldat, pois, redevenu un rural, épousant D"'deBoniol. — S'employant i établir ses SiEurs. — Avec tous les siens, se faisant catholique. — Son pire et sa mère, vrais patriarches; leurs dentiers adieai. — Femmes éminenles de sa famille. — Jacques, éducateur de ses enbnts. — La jeunesse abandonnant le travail scolaite pour la proleision des armes. — Crise qui en résulte pour les familles en général et chez les Beauvoir en particulier. — Le jeu dans l'armée. — Comment, s'adressanl au cœur et à la conscience de son (ils aîné, Jacques le rimine au bien.
TOUT un ensemble de textes on ne peut plus probants nous a représenté au vrai la vie rurale, telle qu'elle subsistait en Provence à la fin
du xvii° siècle, et aussi la terrible crise qu'elle subit à cette époque. Aller au delà serait étendre démesurément nos esquisses. Nous ferons cependant une exception pour une famille qui, dans un autre genre, est un type dont on n'a plus l'idée aujourd'hui.
Parmi les contemporains de Madeleine des Porcellets, vivant non loin d'elle, et même un de ses alliés par une de ses arrière-grand'tantes du XVI* siècle, Jacques Grimoard de Beauvoir mérite une place en, quelque sorte hors cadre, comme un des derniers témoins et comme peintre éloquent de mœurs restées jusqu'alors admirablement patriarcales.
Sans sortir de la région où nous avons conduit nos lecteurs, mais quittant les bords du Rhône, allons le rechercher dans la viguerie d'Uzès, à Barjac, lieu de sa résidence et siège d'une baronnie qui députait aux états du Languedoc.
Disons-le tout de suite, les Beauvoir avaient, on ne sait -à quelle date, embrassé le parti de la Réforme. Pendant que leurs cousins de la branche aînée, les comtes de Roure, demeuraient fidèles à l'orthodoxie et combattaient pour elle dans le Vivarais, eux s'étaient comportés toujours en zélés protestants ; ou plutôt ils appartenaient à cette catégorie de demi-protestants, comme il y en avait beaucoup de leur temps, gens religieux et pieux, pensant, avec Leibnitz, que la funeste
séparation dont souffrait la chrétienté « ne pouvait être assez pleurée de toutes leurs larmes » <'>, et sur lesquels s'exerçaient les efforts des Bossuet et des Fénelon pour les décider à la faire cesser. Des habitudes contractées dès l'enfance, le point d'honneur, plus encore que l'es questions de dogme, les retenaient. Inquiets et perplexes, ils bataillaient au sujet d'articles de discipline et avaient peine à se démêler au milieu de contradictions douloureuses. D'une part, nourris dans la tradition et sentant bien sa nécessité morale et sociale, ils s'appliquaient à en raffermir les fondements dans leurs familles par Tautorité paternelle; et, de l'autre, ils suivaient, en craignant toujours de se laisser entraîner trop loin, les hommes de nouveautés qui, sous le prétexte d'abus à réformer, travaillaient à la renverser dans le gouvernement de l'Église. Aussi ne voulaient- ils pas se reconnaître exclus de cette Église de la tradition. On en voyait plus d'un vivre en bonne intelligence avec le clergé ; parfois même, nous en serons témoins, ils ne craignaient pas de prendre des prêtres pour maîtres de leurs enfants. La plupart de ces protestants à demi catholiques finirent par le devenir tout à fait. De leur nombre fut Jacques de Beauvoir ; et en cela il fit, non spontanément, mais sincèrement et sans esprit
(i) Lettre de Leibnit^ à M""' de Brinon, 29 septembre 1691.
2y6 LES GRIMOARD DE BEAUVOIR.
de retour, ce dont son grand-père lui avait donné Texemple.
Combien de traits intéressants ne nous offrirat-il pas à recueillir sous ce rapport! Là, néanmoins, n'est pas ce qui nous fait aller vers lui. Le beau Livre de raison auquel il confia l'état de son âme et celui de ses affaires, est particulièrement remarquable dans ce qu'il nous apprend sur le milieu moral où il fut élevé, sur les patriarches et sur les femmes en tout point éminentes de sa famille, sur cette famille en elle-même, celle-cî étrangère à la cour et à l'esprit de cour, quant à la branche que Jacques représente.
La famille et le foyer, voilà le monde où se renferme Jacques de Beauvoir.
Petit est le monde de Barjac; mais comme il est plein de grandes choses !
Dès la première page du Livre de raison ('^, la pensée religieuse prend son vol avec ce verset du Magnificat, qui s'y trouve inscrit : Misericordia
(i) Nous devons la communication de ce précieux document à la bienveillance de M. le vicomte de Pontbriand, aux archives duquel il appartient, avec tous les papiers de cette branche des Grimoard de Beauvoir du Roure.
Domini a progenie in progenies timentibus eum. Dans les familles chrétiennes, les généalogies ne sont pas choses vaines ; elles se subordonnent à une idée supérieure : c'est Dieu qui fait, protège et conserve les bonnes races.
« Notre famille, du nom de Beauvoir, dont il paroît des actes depuis Guillaume de Beauvoir, seigneur du Roure, marié à Alix de Lagarde- Guérin en 1042, porte aussi celui du Roure pour se distinguer des autres du mesme nom qui existent en ce royaume. M. le comte du Roure, qui est le chef de nostre maison, prend aussi le nom de Grimoard, suivant volonté d'Urbaine de Grimoard, dame de Grisac, près Florac en Gévaudan , laquelle épousa Guillaume V, et, par son testament du 4 octobre 1530, institua pour héritier Claude de Beauvoir, seigneur du Roure, son fils, à condition de porter le nom de Grimoard et les armes de la maison de Grisac... »
A cet endroit, il y a une lacune frappante dans la généalogie.
Urbaine de Grimoard était petite-nièce d'un saint pape qui avait été l'un des plus grands hommes du XIV® siècle. L'illustration par excellence des Beauvoir du Roure, issus d'Urbaine, venait bien de ce Guillaume de Grimoard, qui, d'abord simple moine bénédictin, puis couronné en 1362, à Avi-
gnon, SOUS le nom d'Urbain V^*^, avait gouverné l'Église avec une sagesse exemplaire, réformant la discipline et les mœurs, fondant ou relevant une multitude d'universités, travaillant sans relâche à garder ou à rétablir la paix entre les princes chrétiens. « Le pape Urbain V », disait de lui Froissait, « fut vaillant clerc, preudom et bon françois ». Après huit ans de glorieux travaux, il était mort à Avignon, le 19 décembre 1370, en odeur de sainteté. Ses restes, transportés triomphalement le 5 juin 1372 à l'abbaye de Saint- Victor de Marseille, dont il avait été abbé, y étaient vénérés et entourés d'un culte ; des miracles sans nombre s'étaient produits sur sa tombe, et sa fête, du temps de Jacques, continuait à se célébrer tous les ans, le 19 décembre ^^^
Jacques se tait sur des souvenirs dont il devrait être fier : c'est qu^au moment où il commence son livre, il est encore protestant. Son calvinisme, si mitigé qu'il soit, le gêne. Même
(i) M. le vicomte de Pontbriand possède un portrait de ce pape qui est, lui aussi, tout un monument historique. La tête en est de grandeur naturelle, et remarquable par Ténergie de rexpression. Notons avec lui une non moins précieuse miniature, d'une exécution fine et soignée, qui nous a conservé également la figure d'un frère d'Urbain V, le cardinal Anglic, évêque d'Avignon.
(2) De nos jours, ce culte, longtemps populaire en Provence et au loin, a été l'objet des savantes études de M. l'abbé Albanès, dans son Abrégé de la vie et des miracles du bienheureux Urbain V (Paris, 1872). Le 10 mars de l'année 1870, cinquième anniversaire séculaire de la mort du saint pontife, un décret du pape Pie IX l'a solennellement consacré.
silence significatif sur un autre vénérable personnage de sa famille, contemporain d'Urbain V, dom Elzéar de Grimoard^'^, mort et invoqué comme un saint à la Chartreuse, dont il avait été un des prieurs.
Reconnaissons-le, du reste, les détails généalogiques qui le touchent directement ont un point de. départ beaucoup plus rapproché de lui, et c'est à eux qu'il s'attache d'une manière spéciale.
Claude, fils d'Urbaine, épousa en 1521 Florette des Porcellets de Maillane^*^; et en eut sept fils et trois filles. La fécondité était en honneur dans ces vieilles races chrétiennes ; alors , les familles nombreuses étaient chose générale, au lieu qu'elles sont aujourd'hui des exceptions.
Jamais peut-être, en Provence, cette fécondité ne se produisic au degré où nous l'y trouvons vers la fin du xv^ siècle et dans les premières années du xvi*^. Les Porcellets et les Grimoard n'en sont pas les seuls exemples, chez les classes
(i) Elzéar de Sabran était parent des Grimoard : de là, sans doute, Tadoption de son prénom par un de ceux-ci. Des historiens racontent qu'en 1310, au château de Grisac, il tint sur les fonts du baptême Guillaume de Grimoard, celui qui devait jouer un si grand rôle dans l'Église, et que, par un vrai miracle, ses prières sauvèrent Tenfant venu au monde non viable.
(2) Elle était le huitième enfant de Pierre II des Porcellets- Maillane, gouverneur de Beaucaire, qui en avait eu treize, et comptait parmi ses frères Jean des Porcellets qui fit la branche des marquis d*Ubaye. — Voir ci-dessus, p. $8.
féodales. Une multitude d'autres seraient à citer avec eux. Ainsi, rien qu'à OUioules, près Toulon, dont le fief se partageait entre deux coseigneurs, nous voyons Bertrand-Rambaud de Simiane, marié le 27 novembre 1509 avec Pierrette de Pontevès-Cabanes, en avoir dix-huit enfants, onze garçons et sept filles ; et Gaspard de Vintimille, qui avait épousé le 19 avril 15 18 Anne d'Arcussia, en compter un nombre égal, avec l'unique différence qu'il avait une fille en plus et un fils en moins. Dans le même temps, à Rognes, Foulquet Vincent d'Agoult, seigneur du pays, et Anne de Bonis, sa femme, pouvaient, non sans orgueil, montrer leurs douze enfants tous vivants ; en leur faveur même, ils jouissaient d'une exemption totale d'impôts ^*^. Nous avons eu déjà occasion de le dire : l'époque de Louis XII fut des plus prospères. Au sortir de longues calamités dont elles avaient cruellement souffert, les vieilles familles provençales, épargnées par les guerres et les pestes, ne se reprirent pas seulement à la vie ; elles la multiplièrent et Tessaimèrent autour d'elles, dans une renaissance rurale, qui, grâce à l'appel de nouveaux colons, allait bientôt transformer en contrées florissantes beaucoup de leurs domaines dépeuplés et laissés sans culture ^^\ Le séjour des
(1) Archives des B.-du-Rhône, série B, 24 (1380-1518).
(2) Ch. de RiBBE, La Vie rurale en Provence au temps du roi René.
villes et le luxe n'avaient pas encore changé leur mode traditionnel d'existence. Résidant aux cbamps ou au village, côte à côte avec leurs tenanciers, la plupart avaient gardé une grande simplicité de mœurs.
Antoine, l'aîné des fils de Claude, continua la branche principale ; de lui sortirent les comtes du Roure, avec lesquels notre gentilhomme nous fera bientôt faire connaissance, comme représentant les chefs de sa maison. Chevaliers des Ordres du Roi, ayant réuni et possédant trois baronnies des états du Languedoc, Barjac, Florac et Largentière, lieutenants généraux et gouverneurs du Pont-Saint-Esprit de père en fils , honorés de l'amitié de plusieurs rois de France, ils étaient de très grands seigneurs, et l'on en rencontrait peu dans leur voisinage de plus puissants.
Le second des fils de Claude, Louis, fut l'auteur de la branche cadette, dite de Saint-Florent, à cause du fief de ce nom, qui lui échut; c'est de celle-ci que descendait Jacques de Beauvoir, arrière-petit-fils de Louis.
Comment cette branche de Saint-Florent s'établit-elle à Barjac? et par suite de quelles circonstances, sans égaler la branche aînée, y prospéra-t-elle? Autrefois, on ne négligeait pas, et l'on regardait même comme un devoir de rappeler aux enfants l'histoire du patrimoine ; on leur expliquait les origines de la terre nourricière de
la famille. C'était le moyen de faire qu'ils en usassent bien et chrétiennement, et de les y attacher par le cœur non moins que par l'intérêt, en sorte que, dans les partages successoraux, ils respectassent d'autant mieux les volontés et dispositions paternelles. Telle est une des préoccupations exprimées, dès le début, dans notre Livre de raison : « Le dessein que j'ay de noter par année une suite des événemens survenus dans la famille, pour descouvrir d'une seule vue ce qui peut me satisfaire et servir à mes affaires et à celles des miens, a fait que j'ay réduit en sommaire ce que j'ay trouvé dans les papiers de mon grand-père et de mon père. Je souhaite que ceux qui viendront après moy suivent ce dessein, que je voudrois avoir entrepris plus tôt. Une telle conduite, en soulageant l'esprit et la mémoire, ne peut que tourner au bien des affaires de nostre famille et servir au principal intérêt, qui est celuy du salut... » Or, voici en substance ce qu'il nous apprend.
S'appliquant à lui-même une parole des Livres saints, il reconnaît et proclame que « de la vertu seule lui viennent tous ses biens. » Son arrièregrand-père, Louis de Beauvoir, n'avait été qu'un cadet; son grand-père, Jacques P% simple cadet aussi, n'avait eu en partage que la terre de Pazanan. « En 1 60 1, le 4 janvier, il se maria à Barjac avec demoiselle Gabrielle de Sautel... »
L'origine et Thistoire des Sautel nous sont brièvement retracées, et en eux est un exemple à citer, après beaucoup d'autres, de la manière dont les gens les plus modestes s'élevaient au premier rang des supériorités sociales. Le point de départ de leur fortune avait été également dans un cadet. Philippe Sautel, « né de parens peu distingués, mais honestes, du lieu et de la paroisse d'Assions ))^*^, s'était fixé à Barjac, et par son industrie et labeur, il y avait acquis la meilleure partie de la seigneurie du pays. Son fils acheva son œuvre : « toute sa vie, il s'occupa d'establir une bonne maison sur les fondemens jetés par son père. » A la terre de Barjac, il joignit celle de la Bastide-Virac ^^\ en prit le nom, et y fit construire ou agrandir une belle résidence rurale ^^>. « M. de la Bastide mourut le 7 may 1608, rassasié de jours et laissant l'odeur d'une bonne vie. Ceux qui l'ont vu en ont donné bon témoignage. Il estoit bienfaisant, s'intriguoit à la paix de plusieurs particuliers et au bien de leurs affaires; on déféroit beaucoup à ses sentimens. Il prestoit sans usure, s'estant acquis du bien considérablement et une estime singulière en ce païs... »
Ce sieur de la Bastide, homme riche, résidant
(1) Les Assions, commune du canton des Vans (Ardèche).
(2) Canton de Vallon (Ardèche).
(3) Ce château fut brûlé, en 1703, par les Camisards de Jean Cavalier.
284 l-ES GRIMOARD DE BEAUVOIR.
dans ses terres, qui s'intrigue à la paix de ses voisins, au succès de leurs affaires et à leur bon accord, et dont un des mérites est de prêter libéralement et sans usure, n'est-ce pas le type du pèr^ de famille exerçant noblement et chrétiennement son office de propriétaire foncier, tel qu'Olîvieî^ de Serres le décrivait sous Henri IV ^'^P Ce qii^ l'Angleterre a développé chez elle dans Tinstitui-'' tion des magistrales, la vieille France le possédai '•^ dans l'élite de ses familles rurales.
Du mariage de Jacques I" de Beauvoir ave^^ Gabrielle de Sautel naquit Claude, qui fut le pèr^ de notre gentilhomme.
Claude, jeune encore, s'engagea comme soldacr 1 et prit part aux diverses entreprises tentées par s^ coreligionnaires. En 1621, il servît sous lesordrer du duc de Rohan ; mais son ardeur guerrière n ^ tarda pas à se calmer. Bientôt après, en ié2f âgé de vingt-trois ans, il épousait N. de Broch( dame de Méjannes-le-Clap^^), qui en avait à pein-
(i) a Nostre père de famille adjoustera à ses œuvres charitabl de s'emploïer à pacifier les débats et querelles entre ses subjects voisins, les gardant d'entrer en procès, et à les en sortir s'ils sont, à ce que la paix estant conservée parmi eux , il participe lu' mesme à l'aise et repos qu'elle aura produits, imitant par son e: tremise plusieurs grands seigneurs et gentilshommes de ce roïaunc^ ^ lesquels avec beaucoup d'honneur ont telle exquise partie en icr'^ commandation. » (Olivier de Serres, Théâtre d'agriculture et M"^^ nage des champs, t. I, chap. vi.)
(2) Autrefois seigneurie, aujourd'hui commune située à 12 ki"^ * mètres de Barjac.
treize, « nourrie dans une maison champestre, mais bien élevée, et d'une famille honeste qui, depuis quatre cents ans, vivoit de son revenu et
' s*estoit provignée en branches également honestes. » Onze enfants, dont trois garçons et huit filles, furent les fruits de ce mariage, et se succédèrent du 26 juin 1627 au 9 octobre 1651. Jacques^ l'aîné des fils, fut le sixième dans l'ordre des naissances. Jusqu'à ce moment, il ne s'est agi que de ses devanciers ; maintenant, c'est de lui-même
qu'il va parler.
« 1638. — Dieu, dont je tiens l'estre et la vie,
le mouvement et la raison, et qui me donna part
au trésor de ses grâces par Jésus-Christ^ mon
Sauveur, et à celle de son enfant d'adoption par
1^ Saint-Esprit, me donna le jour au monde le
^2 de janvier 1638, un mardi, entre sept et huit
heures du matin. Mon parrain fut M. Christophe
"^ Cornet, mari de ma tante maternelle , duquel
le mérite m'a toujours esté en bon exemple et
flui m'a honoré de son amitié. Ma marraine fut
^ * Gabrielle de Beauvoir, ma tante paternelle. Je
fus baptisé par M.Rally et le nom de Jacques me
*ut imposé; c'estoit celui de mon grand-père... »
Q-Uel préambule ! quelle formule grave et solen-
nelle! A ce ton dogmatique, on reconnaît de suite la langue et la tradition des puritains du xvi* siècle. Jacques nous dira bientôt comment son père avait coutume de prier : Mon Dieu y tu es la vdc que je veux suivre, la vérité que je veux croire^ la vie dont je veux vivre... Dans ce petit troupeau choisi, tous se croyaient prédestinés, et, par TefFet d'une inspiration particulière du Saint-Esprit, appelés à rétablir dans sa pureté le culte dû au Dieu toujours présent et toujours vivant. Ne nous hâtons pas, cependant, de juger Jacques sur une première impression. Puritain, il l*est, mais des plus radoucis; et son Livre nous fera plus d'une fois penser au Journal du Genevois Casaubon^'^, qui, lui aussi, sous la raideur du calviniste, décèle une âme tendre, candide, expansive, aimant à se dilater en famille, au milieu des doutes et perplexités de conscience qui l'assiègent (*\ Le savant érudit fut père de vingt enfants; la naissance de
(i) Ephemerides Isaaci Casaubon , Oxford, 1850. — Voir l'article que Sainte-Beuve a consacré à ce Journal dans ses Causeries du lundi, t. XIV, p. 385 et suiv.
(2) a I*' janvier 1611. O Souverain Maître du monde, tu m*as donné, il est vrai, la volonté de diriger ma vie selon tes préceptes; mais au moment où je cherche ton propre vouloir, quelquefois je me sens incertain entre les variétés merveilleuses des opinions des hommes. Et sur ce seul sujet du ^aint mystère de rEucharistie, les choses en sont venues à ce point que les pieux et les sincères ont peine à fixer leur sentiment. Ce n'est point à de simples particuliers, en effet, à expliquer l'Écriture ; et, en ce qui est des docteurs du jour, ils ne nous enseignent pas de voie certaine. En une chose de cette importance, qui suivrons-nous. Dieu éternel? »
chacun d'eux est accueillie par de semblables actions de grâces. Un jour, le 12 avril 1597, pendant qu'il médite sur une maxime de Sénèque, on lui annonce un de ces événements qui se reproduisaient si souvent à son foyer. « Voilà », dit-il, « que, dans le temps où je me livre à mes pensées, je suis l'objet d'un nouveau don du Père très clément. Aujourd'hui, ma très chère épouse est accouchée sur les cinq heures et a augmenté ma famille d'une petite fille. Puisse-t-elle grandir et vivre un jour de telle sorte, ô mon Dieu, qu'elle règle toutes ses actions, ses paroles et ses pensées sur ta sainte parole ! »
Après sa naissance, Jacques de Beauvoir prend plaisir à rappeler quelques souvenirs d'enfance.
Un de ceux auxquels il s'arrêtait le plus volontiers lui venait du jour où, pour la première fois, il fut envoyé à l'école, en 1644. Un frère chéri, Hercule, de deux ans plus jeune que lui, était son camarade de classe et son meilleur ami. « Cestoit », dit-il, « un beau garçon, grand, blanc et blond. » Mais il fut atteint de la petite vérole et en mourut. Jacques en fut inconsolable : « Quoique enfant, j'en eus une mortelle douleur, qui fit désespérer de ma vie. »
En 1648, il est mis sous la conduite d'un précepteur nommé Ory. Il n'était pas rare alors que des jeunes gens pauvres, manquant des ressources nécessaires à l'achèvement de leurs études, s'en-
gageassent dans une maison riche, pour y commencer ou terminer l'instruction de fils de famille dont ils devenaient à la fois les surveillants, les répétiteurs et les compagnons de travail. Jeanne du Laurens nous raconte comment << son père ayant eu vent qu'un seigneur vouloit aller estudier à l'université de Paris^ l'alla trouver, s'oflfrit à l'y accompagner en qualité de précepteur, et s'acquitta si dignement de sa charge que cela jeta les premiers fondemens de sa fortune et de son advancement^*\ » Ory était dans les mêmes conditions et son élève lui demeura reconnaissant de ses services. « Mon cousin de Cornet et moy nous apprîmes de luy les principes de la grammaire latine. Ce jeune homme nous laisoit lire également de bons livres françois; il s'estudoit à nous faire bien prononcer les mots, et je crois pouvoir me vanter d'avoir conservé un peu de bon accent sans affectation... Ma vie estoit douce avec luy; il nous enseigna jusques à Pasques 1649, auquel temps mon père nous mena, mon cousin et moy, à Nismes. Notre précepteur vint avec nous; il nous estoit nécessaire pour nos répétitions et pour le soin de nostre conduite, et luy-mesme avoit moyen de continuer ses estudes ^^^ en nous menant
(i) Une Famille au XVI^ siècle, p. 36.
(2) « Mes premiers ans », dit Henri de Mesmes dans ses Mémoires (i 542-1 596) « passèrent sous la garde de ma mère, l'une des meilleures femmes et des meilleures mères de son temps. Puis mon père
au collège. Mon père nous establit en pension chez la veuve de Pelet, procureur. Nous fûmes leceus en cinquième par les Pères jé$uites. Le P. Bec régentoit cette classe, où nous demeurâmes quatre mois. Sur ce, le soupçon de peste ayant interrompu nos classes, nous allâmes à Bagnols, Le sieur Ory nous quitta, et il fut remplacé par le sieur Roure^ estudiant en théologie. »
L'éducation d'un protestant confiée à des jésuites paraîtra chose extraordinaire : aussi a-t-elle besoin d'être expliquée.
Le collège de Nîmes, fondé en 1539 par François 1% sous le titre de Faculté des arts, « avec tous les privilèges qu'avoient accoustumé d'avoir les universités de Paris, Poitiers, Tholoze », n'avait pas tardé à devenir florissant. Un Avignonnais, Jérôme des Laurens, qui, vers cette époque, terminait dans cette ville ses études de droit ('^, nous dit en latin les attraits qui y faisaient affluer les élèves ; In ea erant aeris salubritas, fructuum abundantia, aquce et fontes nttlli diilcedine similes, et,
me donna pour précepteur J. Maludan, Limosin, disciple de Dorat^ homme sçavant, choisy pour sa vie innocente et d'âge convenable à conduire ma jeunesse, jusques à temps que je me sceusse gouverner moy-mesme, comme il fist;caril advança tellement ses estudes par veilles et travaux incroyables, qu'il alla toujours aussy devant moy, comme il estoit requis pour m'enseigner. » — Voir l'intéressante étude de M. Edouard Frémy sur Henri de Mesmes, Correspondant, 10 juin 1881.
(1) Deux ifacultés de droit avaient été établies au treizième siècle, une à Alais^ l'autre à Nîmes.
quod cesîimari non poterat, jusiitia suum debitum obtinebat lociim. Mais bientôt, le protestantisme s'y étant rendu le maître, il ajoutait : « Quantum mutatus ab illo^^h^ » Un siècle après, le parti protestant ayant été défait en Languedoc, par ordonnance du 21 juillet 1633, le collège de Nîmes fut déclaré mi-partie. Les catholiques durent élire des sujets de leur religion, « capables de faire les fonctions de principal, régent, physicien^ premier, troisième et cinquième, et portier dudit collège. » Les sujets élus furent les jésuites, parce qu' « on « ne sauroit faire ung choix plus avantageux que « celuy des RR. PP. de la Compagnie de Jésus, « dont l'aptitude en l'éducation de la dicte jeu- « nesse estoit conneue par tout le royaulme. » Quant aux calvinistes, les chaires de régents pour la logique, la seconde, la quatrième et la sixième classe, leur furent attribuées ^^^
Notre esprit ne conçoit pas sans peine l'association d'éléments si dissemblables. Il fallait bien cependant qu'elle répondît jusqu'à un certain point aux mœurs, car elle fonctionna aussi longtemps
(1) Un siècle après, ce sont de nouvelles ruines. Les registres des délibérations de l'assemblée du clergé du diocèse d'Uzès portent à la date de 1622 : « Les décimes n'ont pu estre exigés, à cause de la misère en laquelle les prestres et bénéficiers du diocèse ont esté réduits par le malheur des guerres qui les avoient chassés de leur maison, pillé leurs meubles avec leurs rentes et desmoly la plupart des églises... »
(2) Détails communiqués par M. l'abbé René.
que subsistèrent les jésuites, c'est-à-dire jusqu'au 18 juin 1762. Des calvinistes, de la catégorie de ceux qui nous occupent, n'étaient guère séparés des catholiques que par le fait de leur naissance, et l'on comprend que, s'en rapprochant par la piété et de bons rapports journaliers, ils n'éprouvassent pas à leur égard de trop vives appréhensions. Mais une difficulté surgit du côté du consistoire. Celui-ci « fit quelque manière de censure » à Claude de Beauvoir de tenir son fils dans une classe où enseignait un jésuite, lorsqu'il y avait au collège un régent de la religion, nommé Dupont, pouvant remplir le même office. Le ministre Darvieu fut consulté, et les choses s'arrangèrent à la satisfaction commune. Jacques ne fut point tiré des mains du P. Bec; on se borna à lui donner le sieur Roure pour répétiteur.
En 1651, son cousin Cornet et lui reviennent à la maison paternelle; et, là encore, le même fait qui vient de nous frapper se reproduit. Moyennant soixante-quinze livres par mois, les deux cousins reçoivent les leçons de qui? d'un prêtre catholique. « J'employay bien le temps sous un prêtre, vicaire en ce lieu, et nommé Tournaire, qui venoit me faire leçon. »
L'humeur de notre jeune élève semble avoir été mobile. « Mon père me mena ensuite à Orange, chez le sieur de Sorbière, qui apprenoit en particulier à ses pensionnaires la géographie, la chro-
nologie et autres choses nécessaires, et je demeuray là jusqu'en septembre 1652. Je me trouvois assez prisonnier, je désirois un peu plus de liberté, et, le collège de Nismes estant pour lors assez bon sous M. Gui, régent de la religion, je priay mon père et ma mère de m'y envoyer, en me mettant dans une pension de cette ville. Leur indulgence les fit accéder à ma demande, et je termina)»^ en ce collège ma rhétorique. »
Les pensions domestiques ont une grande place dans la vie scolaire de Jacques. C'est qu'alors on ne connaissait pas les internats, ou du moins qu'ils étaient une exception ; les collèges étaient établis pour des cours que devaient suivre les élèves; mais ils n'étaient pas destinés à servir de casernes universitaires. Notre régime actuel et tout artificiel a couvert le pays d'une multitude de ces casernes, où l'enfant est soustrait à l'influence de la famille. Le régime traditionnel voulait, au contraire, que le jeune écolier, en quittant la maison paternelle, fût installé dans un milieu moral à peu près semblable, et où il pût travailler selon ses aptitudes. Cela se pratique toujours en Allemagne. « On s'enquiert de quelque famille de bonne volonté jouissant d'une réputation honorable, qui veuille donner à l'enfant le vivre et le couvert. Il y est reçu comme le camarade des enfants de la maison et il y a place au foyer. Beaucoup de familles bourgeoises, rentiers modestes.
petits employés, veuves ayant elles-mêmes des fils à élever, trouvent dans un ou deux pensionnaires un utile supplément de revenu ^*>. » En' Angleterre, des professeurs, maîtres de pension et chargés de cours particuliers reçoivent à leur foyer et à leur table de dix à trente de ces pensionnaires. « Ainsi, » a très bien dit M. Taine, « Tenfant transplanté dans Técole y retrouve une image de la maison paternelle ^^^. » Au dix-septième siècle, ces deux modes de régime scolaire coexistaient chez nous ^5)^ et Jacques continue jusqu'au bout de ses études à nous en fournir la preuve. A Valence, où il va faire son droit, il est logé chez le fils de l'illustre jurisconsulte Pacius.
« Ledit sieur Pacius et Messieurs ses fils prirent soin de moy et me mirent entre les mains de MM. Pan et Crozet, professeurs.
(i) Michel Bréal, Quelques Mots sur l'instruction publique en France. Paris, Hachette, 1872, p. 287.
(2) Notes sur V Angleterre.
(3) Un collège est fondé à Bagnols en 1661. Quelques élèves y sont reçus à une demi-pension.
Un Livre de la recepte et de la despense, commencé en 1680, porte comme « pensionnaires pour estudier : le fils de M. Vignal, régent du sel; MM. Rouvière, d'Ornac, Giraudi de Roquemaure, de Ribeyrat de Saint- Paul, Domergue de Gaujac, de Gayan, Loys de Robin, de Picmariel. » Ils sont reçus « à 4 ou 5 escus par mois; M. de la Faye, à 60 escus annuellement, se fera blanchir, se fournira de chandoiles {sic) et acheptera bois et charbons s'il veut faire du feu dans sa chambre. » (Archives de Bagnols, textes communiqués par M. l'abbé René.)
294 l-ES GRIMOARD DE BEAUVOIR.
« Je pris mes poincts en droit civil et canon. Pour le premier, j'eus à l'ouverture du livre la loy : In servili, disant que servus non polest dari iutor a judice me prasidcy bene autem a testatore. Elle me pleust assez pour y trouver à mon gré de quoy establir ma leçon. Je sçavois argumenter, et je réduisis les argumens en enthymêmes pour les répéter plus commodément. . . . J'avois aussi à rendre une leçon sur le droit canon, au sujet de la loy: Voventibus Deo virginitattm, non solum nuberCy sed etiam velle damnabile, . .
« On me donna mes lettres de docteur. Elles ne m'ont pas esté d'une grande utilité; je ne me piquoîs pas de me mettre au nombre des advocats , cette profession ne s'accommodant guère à celle de gentilhomme; mais le titre de docteur est toujours advantageux : Cédant arma toga. Ce fut le 25 aoust 1657 que je le receus dans ladite université de Valence. »
Jacques de Beauvoir nous dit si naïvement les choses, qu'il y a plaisir à surprendre sous sa plume, non seulement ses idées et aspirations personnelles, mais les mœurs du monde auquel il appartient. Le trait final est à recueillir et à retenir. Voilà bien le préjugé qui, de son temps, s'impose même aux meilleurs, et Louis XIV, en développant à l'excès dans la jeunesse l'esprit militaire, le rendra plus que personne tout-puis-
sant. — Un gentilhomme de vieille race croirait déroger, s'il se faisait autre chose qu'homme d'épée. — Et cependant Jacques est trop clairvoyant pour ne pas reconnaître que des hommes d'épée, sans fortune et sans moyen d'arriver à un commandement, lorsqu'ils sont dépourvus de crédit à la cour, font une triste figure; qu'il est bon de tenir par quelque côté à la robe. Il veut donc être et il sera docteur, au moins par le titre. C'est un reste de l'éducation qui avait été donnée jusqu'alors dans des familles telles que la sienne. Il fut une époque, et cette époque remplit plusieurs siècles, où, dans les plus hautes familles d'aristocratie, un stigmate de déchéance <*> «ût été attaché à quiconque ne se serait pas rendu îipte à exercer les diverses fonctions du gouvernement de l'État, et à manier aussi bien les affaires locales que les armes. Les chevaliers en lois ne le cédaient en rien aux chevaliers d'épée ^'^\ Combien
(1) « "Les non nobles ne nous estent les estats de judicature;
c'est rignorance qui nous en prive. La porte est ouverte à tous
Ceux qui font estudier leurs enfans. C'est honneur de plaider et
de juger. Les seigneurs romains s'en sentoient honorés. Sotte est
^'opinion que les présidens et conseillers ne sont gentilshommes.
ï*lusieurs sont de cette qualité; et c'est estre vraiment noble que
^e faire la justice. Ce sont eux qui ont puissance sur les biens et
*ïi vie des autres, et c'est estre serf que d'estre en estât privé de
ÎUdicature, qui est marque de supériorité et de souveraineté. » (Mè-
^*zoires de Gaspard de Saulx-Tavannej maréchal de France, éd. Buchon,
I836, pp. 42-43-)
(2) « Vous avez vu comme moi, dans une infinité d'actes des Xiii*, xiv* et XV* siècles, que les Villeneuve, les Glandevès, les
de testes domestiques en témoignent! Les parents faisaient une loi à leurs enfants de travailler de façon à recevoir le doctorat avec honneur, sous peine d'exhérédation ^'\ Notre gentilhomme de Barjac tient encore par un fil à cette tradition ; mais ce fil se brisera sous ses yeux dans sa propre famille, et de là lui viendront de véritables épreuves.
Notre jeune docteur, à peine sorti de l'université de Valence, ne brûlait plus que d'un désir : se mettre en état de s'engager dans les mousquetaires. Pour cela il lui fallait un appui, un protecteur, les circonstances allaient le lui offrir d'elles-mêmes.
Élevé à la cour de Louis XIII par les soins du maréchal d'Ornano son parent, ami et longtemps premier chambellan de Gaston d'Orléans, et plus tard établi sénéchal du haut Vivarais et du Velay, en récompense des services qu'il avait rendus pendant les guerres de religion, Scipion, comte du Roure, fut, sur ces entrefaites, nommé gouverneur de Montpellier. Il n'était pas tendre pour
Grasse, les Vintimille et autres, prenoient tous la qualité de professeurs et chevaliers en lois, comme le titre le plus honorable pour un citoyen qui ne défendoit pas d'ailleurs la république par les armes. » (Lettre de Saurin àDecormis, du 25 février 1721. — Voir notre étude intitulée: L'Ancien Parlement de Provence, Paris, Durand, 1861, p. 105.)
(i) Les Familles, t. II, p. 96 et suiv.
le parti que le protestantisme tenait organisé dans le pays; mais il avait toujours vécu étroitement uni à ses cousins de la branche cadette, et ceuxci ne perdaient pas une occasion de lui témoigner leur attachement et leur respect, comme au chef de leur maison. Son père av^it acquis d'eux, en 1609, la meilleure partie de la seigneurie de Barjac^'>; il prenait plaisir à y résider et à les y visiter ; il les recevait de même en Vivarais, à Bannes, superbe château fort planté sur des monts escarpés et antique résidence patrimoniale de ses devanciers, un des plus imposants des Cevennes, servant autrefois de défense contre les incursions des routiers qui descendaient par le Gévaudan, et dont il avait fait une maison d'habitaiion des plus luxueuses ^^> ; et c'est là
(i) Cette acquisition avait été faite moyennant 36,000 livres. Les Beauvoir de Saint-Florent s'étaient réservé tous les droits honorifiques, plus ceux de haute et basse justice et d'emphytéose, sur les domaines qu'ils avaient gardés dans le territoire de Barjac.
(2) « Ses proportions étaient immenses, » dit M. Firmin Boissin, dans ses souvenirs sur la Jacquerie dans le Vivarais de ijS^ à 17^3, « Long de 170 mètres sur 80 de large, il avait 365 fenêtres, juste le nombre des jours de l'année. Avec ses défenses, ses ponts-levis, ses donjons, sa grande tour carrée de 11 mètres 20 centimètres de rayon, il offrait un extérieur formidable. Sur le portail principal, on lisait ces deux vers d'Horace :
Si fractus illahaiur orbis, Impavidum ferient ruina.
' « L'intérieur était plein d'élégance, de splendeur et de confortable... Un grand escalier, allant du rez-de-chaussée au troisième étage, déroulait ses larges et molles spirales autour de colonnes en marbre admirablement sculptées. L'or brillait aux lambris, des fresques of-
ce
qu'en 1668, quelques mois avant sa mort, il ^^' vait proposer à Jacques et faire heureusert^^^^ aboutir le mariage de Marie, une des sœurs ^^ ce dernier, avec Jean d'André, écuyer et seign-^^^ de Montfort.
Bref, les du Roure pratiquaient noblemenC^ grand principe de solidarité par reflfet duquel ^^^ diverses branches d'une même famille étaient ^^* liées entre elles comme un faisceau.
Et maintenant, laissons Jacques nous racoirB-"^^ en quelles circonstances mémorables il fut rec^:^ ''^ mandé à Scipion du Roure et devint son proté^î^-
« Mon grand-père, âgé de quatre-vingt-dix ^tT^h tomba extrêmement malade. M. le comte ^" Roure fut le visiter, luy tesmoignant qu'il av^^^^ toujours fait considération de son mérite. A qu^^y
liaient les plafonds, dans la vjste cour s'élevaient des jardins et ''^ bosquets... Quand on parlait d'une merveille du pays, on disai '•' « le château de Bannes. » , ^
En 1792, cette magnifique demeure féodale ayant été abandoni»par Denis Auguste, descendant de Scipion , servit de forteresse ^'^'^ . grandes fédérations catholiques et royalistes du Bas-Vivarais ; même année, elle fut révolutionnairement incendiée, en suite d'u: motion faite le 20 mars, à l'Assemblée législative, par Lagrevol, ct^ puté de la Haute-Loire. — Le travail de M. Firmin Boiss contient un récit émouvant de ce mémorable incendie, qui du cinq jours et cinq nuits et laissa une impression profonde dans 1 imaginations populaires.
>n grand-père respondit qu'il estoit sensible à bonté, qu'il laissoit à sa famille l'inclination et tochement qu'il avoit pour luy, mais que, îlque élévation qu'il luy arrivât, il falloit compter honneurs de ce monde comme passagers, qu'il
souhaitoit une vie toujours heureuse et une :ité infinie. Il luy recommanda sa famille, et ppelant, il dit : Voilà un enfant que je vous te; il avoit mon cœur, j'en espère bien. Monsieur omte me fit Thonneurde me serrer la main, rn'assura devant mon grand-père qu'il auroit i de moy en tout ce qu'il pourroit. Après quoy, 1 grand-père m'appela encore et dit : Mon "fit , parh'tnoy toujours du bon Dieu, et, quand ^le verras plus mal, crie-moy fortement : Grande ^nce de nous-même, grande confiance en Dieu!
Mon grand-père m'ordonna d'aller visiter
Dugas et plusieurs honestes familles de cette -, de leur souhaiter de sa part mille bénédicts et de le recommander à leurs prières. Contre te apparence, il releva de cette maladie et eut encore trois ans...
Ce fut le 10 janvier 1660, un samedi, sur le àuit, qu'il décéda, âgé de quatre-vingt-treize , Il m'aimoit beaucoup; pourrois-je jamais l'ou- -r? De grande taille et de fort bonne mine, il Dit d'un tempérament robuste et d'un air éable. Très-estimé de la noblesse de ce païs, ''occupoit des affaires générales et particulières avec
beaucoup Je lumières. Il avoit de Testude, sa voit l'histoire, estoit versé dans la lecture des poètes, et sa mémoire estoit si bonne que ceux qui se piquoient le plus de dire des vers latins n'avoient jamais pu le gagner au jeu de commencer par la dernière lettre dont on les finissoit. Il connaissoit l'Écriture sainte en tous ses endroits et avoit lu les Pères. // se fit catholique dans ses vieux ans. »
Voilà encore un de ces récits et de ces portraits qui dispensent de tout commentaire. Déjà nous connaissons les Sautel ; les Beauvoir ne 1^^^ cèdent en rien , et plus nous fouillons jusqu ^^ cœur de la vieille France, plus nous demeurons confondu des iniquités commises contre elle en f^^^ d'histoire. Les gentilshommes, qu'on nous dép^^^^ mettant leur amour-propre à ne pas savoir sig^^^^ leur nom et leur orgueil à opprimer leurs pays^i^^^' furent l'opprobre de leur Ordre, de véritab^^^ fléaux publics. Mais pour un sot ou un crimin^^ combien d'honnêtes gens, et des plus intelligent:^. Les types du genre de Jacques P"" de BeauV^^^ abondent ^'\ Dans le Rouergue, vers la mèvi^^ époque, au sein d'une très ancienne famille ^" des Livres de raison ont été tenus et se sojfft conservés de père en fils depuis 1346 jusque
(1) Les Familles, t. II, liv. III, « le Ménage-rural », p. 29$ et suiv.
rs, Guillaume de Curières de Castelnau re exactement les mêmes mœurs. C'était K, k h tête du ban de la noblesse de sa î, lorsqu'il avait à la commander; sa it lui étaient la providence de la contrée, a'ils moururent, « on n'auroit su dire », leur fils, « où est-ce qu'il paroissoit plus ;ur dans le bourg ou dans nostre maison, t ils estoient adorés et chéris des paysans. » e personnage menait la vie d'un saint :
oit le cilice et la haire; sa dévotion estoit de toute affectation, et consistoit surrendre toutes les peines domestiques pour de Dieu.... »
ne perdons pas de vue notre Jacques et ie dans sa carrière. Le comte du Roure t pas engagé en vain : ce qu'il avait proe tint de suite.
1 père alla luy rendre son devoir à Montt prit la peine de m'y mener pour me \ luy('>. Il en fut receu avec beaucoup
:e-cinq ans après, le 26 octobre 1694, ua noble personnon loin d'Uzès, et ressemblant traits pour traits à notre le de Barjac, Gabriel de Rossel d'Aubarnes, baron de j, donnait des instructions à son fils aîné , . Claudeli allait terminer ses études à Montpellier.
écolier devait être reçu dans la maison de M. de Borncle. Le père lui recommande le plus grand respectpour
// sera dn'ant M. de Bornier comme un petit escalier devant uaître f et vivra de mesme avec les aisnés de ses cousins.
d'iimitic. Monsieur le comte me voulut près de luy et me fit recommander à M. de Vitrac, <jw tenoit une académie en cette ville. Mon père paya à ce dernier quatre louis par mois povr m'apprendre à monter à cheval, avec deux \ouis et demi par mois au maistre à danser, demi-lou'^ au maistre d'armes et autant à celuy qui m'efl' scignoit les mathématiques, arithmétique, géométrie, cosmographie , géographie. Je commençay i me bien servir d'un cheval, au gré de M. de Vitrac, et je faisois assez bien aux autres exercices. J'estois propre, on ne m'espargnoit rien pour cela; car j'avois un honeste homme près de moy pour me servir. M. le comte du Roure, estant venu à Barjac pour quelques mois d'esté, me laissa près de M"**^ la comtesse. Puis, celle-cy es-
Suivent des prescriptions détaillées sur la religion,^ les mœurs, le travail, les récréations , la tenue à garder... Il n'est pas jusqu'aux prières qui ne soient réglées.
// lie manquera jamais^ au sortir du lit, qui sera, pour le plus tard, il six heures f de se mettre à genoux et de prier Dieu, C'est ainsi qu'on attire des bénédictions et grâces sur ses estudes, et, sur soy, la miséricorde divine, sans laquelle l'homme est plus malheureux que la teste,..
En se mettant à table, il commencera par prier Dieu, et, à la fin du repas, il fera son action de grâces...
En prenant ses leçons et dans la classe, il fera cette petite prière à voix basse : <r O Jlex omnipotens, sempiterne Deus, Pater misericors et luminum, amentibus nostris depelle tenebras, corda sursum eleva^ voluntatem flecte, ut tuam sequi valeamus et vitam eternam assequi, per Jesum Christum, Filium tuum, Redemptorem nostrum. Amen » . En sortant, il remerciera Dieu en ces mots : « Soli Dco laas, honor et glorîa. Amen, m
// sera sage, soigneux, sobre, gay et dévot ; c'est le moyen de me plaire et de devenir honeste homme.
lES GRIMOARD DE BEAUVOIR. 303
tant allée aux eaux dans le mois d'aoust, le désir que j'avois d'entrer aux mousquetaires du roy me fit revenir à la maison. Alors, je priay mes parens de m'envoyer à Paris, ce qui estoit mieux pour moyque de rester à Montpellier... »
Chez lui, toujours même mobilité d'humeur, même fougue bouillonnante. Enfin, il est content : le voilà engagé. Mais voilà aussi que, peu après, la guerre soutenue par la France contre l'Espagne, et où il comptait cueillir une ample moisson de lauriers, s'arrête en 1659 par l'eff'et d'une suspension d'armes. Déçu dans ses espérances d'avancement^*^, il retourne auprès du comte du Roure, le suit en Provence, où le duc de Mercœur est envoyé avec 7,000 hommes pour soumettre les rebelles à Marseille, et assiste à la publication de la paix, qui est faite à Aix, dans les premiers jours de l'année 1660, en présence du jeune roi, de la reine mère et du cardinal Mazarin.
(i) A cette époque, il n*y avait, pas plus en France que chez les autres puissances européennes, de grandes armées permanentes. « Toutes les fois que les besoins de l'État exigeaient une augmentation de troupes, » dit M. Camille Rousset dans sa Vie de Louvois, « le secrétaire d'État de la guerre délivrait, au nom du roi, des commissions pour lever soit des régiments, soit des compagnies. » Sitôt la guerre terminée, les volontaires et la plupart des soldats engagés étaient licenciés, et les officiers sans emploi rentraient dans leurs foyers.
Ainsi on s'explique comment les dépenses militaires ne s'élevaient pas annuellement au-dessus de six millions de livres sous Henri IV. Elles furent portées à quarante-quatre millions en 1636, lorsque Louis XIII intervint dans la guerre de Trente ans. Elles prirent sous Louis XIV des proportions inconnues jusqu'alors et devinrent écrasantes.
Son père n'avait pas eu une plus longue carrière militaire, et, sitôt la première gourme jetée, il était rentré à Baijac pour s'y marier. Jacques aura la même destinée, et il ne s'en plaindra pas. Son inconstance de jeune homme a pris fin. Des devoirs auxquels il ne peut se soustraire le rappellent à la maison, où son père veut lui donner une tout autre besogne que celle d'une vie de garnison à mener. Peu après, nouvelle mort, nouveau vide dans la famille. Son grand-père maternel, M. de Broche, s'éteint au terme d'une belle et heureuse vieillesse. Chez des races moralement et physiquement si bien constituées, on vivait longtemps, et l'on ne quittait la terre qu'à Tâge des patriarches, après avoir réglé toutes choses au spirituel et au temporel. M. de Broche nous est dépeint sous des traits qui méritent également d'être reproduits :
« La famille doit en conserver chèrement la mémoire. Il avoit beaucoup d'économie pour Ken faire cultiver nos domaines , et mettoit beaucoup de soin dans toutes nos affaires. Il vivoit d'une étroite liaison avec mon père, et ne l'aimoit pas moins que ma mère, à laquelle il avoit donné par préciput la moitié de ses biens, et qu'il fit héritière pour le restant.
« Avant de mourir, il appela toute la famille et nous donna sa bénédiction. Il m'exhorta en particulier à remplir tous mes devoirs, surtout à ayder
mon père et ma mère dans le soin de leurs affaires ^ et à estre pieux. Il rendit l'esprit en récitant le Symbole des apôtres. Il avoit été toujours fort dévot et le fut jusqu'à son dernier soupir. »
Il n'en fallait pas tant pour achever de mûrir Tesprit de notre ex-engagé volontaire. Quels exemples ! quels enseignements ! quels sujets de réflexion! Aussi se met-il de suite à l'œuvre, et, dès lors, son journal personnel devient le livre terrier de la maison. Tous les actes principaux de la gestion de son père, les acquisitions ou échanges de parcelles, les améliorations apportées par lui aux terres de Barjac et autres, sont rappelés et notés. Ce n'est pas sans peine que Claude de Beauvoir, * tout grand propriétaire qu'il fût, avait à élever une nombreuse famille; il lui avait fallu doter deux filles ^'>, et, si petites que nous semblent aujourd'hui les dots (8,000 livres), elles lui créaient de la gêne pour le paiement des intérêts aux gendres. Nous rencontrons là, encore une fois, la description précise de l'existence la plus habituelle des races fixées au sol, et vivant presque exclusivement de ses produits. Toujours et partout, elles nous apparaissent les mêmes : c'est à
(i) Déjà nous avons parlé de Marie, qui, le 18 novembre 1668, avait épousé à Barjac Jean d'André, sieur de Montfort. Dix-sept ans auparavant, le 21 février 165 1, avait eu lieu le mariage de Marguerite, sœur ainée de Jacques, avec Scipion de Pons , de Beaumes de Transit, en Dauphiné.
force de venu , de travail et d'économie , et grâce à l'union des enfants, que les patrimoines peuvent suffire aux charges domestiques et se conserver sans trop souffrir des vicissitudes des temps.
Nous parlions plus haut des réflexions de Jacques à un tel spectacle : — « Comment », s'écriet-il, « eussé-je pu presser mon père de nouvelles dépenses? » Et il regrettait de lui avoir trop coûté jusque-là. Les années étaient souvent mauvaises, les récoltes des plus médiocres. « Nous estions en arrérage; mieux eust valu nous acquitter et^ vendant des terres; mais une diminution trop ap" parente de nostre bien eust pu porter préjudice ^ l'establissement de nostre famille... » Alors, poC*^ tout de bon, il résolut de se marier : avec la dc^^ en argent de sa femme, il solderait divers tvcx^ prunts et relèverait les affaires de ses parents.
Et, en effet, le i8 novembre 1669, un an aprè^ le mariage de sa sœur Marie, jour pour jour, Jacques de Beauvoir épousait M"® de Boniol de Saint- Ambroix, « fille protestante d'une mère protestante aussi et d'un père catholique ».
Un de ses premiers soins fut de s'occuper de ses sœurs. Il représentait à ses parents l'intérêt de les doter, et en même temps les difficultés de
lire en argent, si les légitimes n'étaient pro- ■.
ionnées aux ressources du patrimoine, dont '■
c-ci le constituaient le gardien. Sur huit filles, []
X se trouvaient établies, deux étaient mortes, " , j
i que son troisième frère; il importait que les '
i respectives des quatre autres fussent réglées ;
1 taux raisonnable, du consentement commun. '[■
même temps, il recourait à son beau-père,
qu'il lui fournît les moyens de les acquitter lus tôt possible. « J'avois en vue la satisfaction non père et de ma mère et le bien de la i\ - \
e. Mon beau-père y donna la main et tout s'ar- ^
;ea. »
Luatorze années s'écoulent, pendant lesquelles • une ménage s'éclipse en quelque façon, tant ibsorbe dans l'œuvre paternelle. Jacques, de- 1 aussi casanier qu'il s'était montré jusque-là uant, se voit de plus en plus dans la situation
au sein des familles où il y avait beaucoup fants, obligeait le fils héritier à travailler sans :he, non pour son propre avantage, mais pour rofit de la communauté ^'>. Puis vient le jour :ette charge retombe sur lui tout entière. « En 5, mon père, âgé de quatre-vingt-deux ans et ade, me remit la clef de son cabinet et le soin )lu de ses affaires, ne voulant s'occuper que de salut. » Dès ce moment, c'est lui qui veillera
Les Familles, t. II, liv. III, ch. v : « le Testament et THéri- », p. 315 et suiv.
aux moindres détails; mais passons à des chos^^ plus intéressantes, et arrivons de suite au gratB^^^ événement qui y est entremêlé.
Cet événement, on le devine, puisque noi l'avons déjà signalé, est le retour des Beauvoî au catholicisme. Pour des gens d'une telle hoi nêteté et sincérité, il ne pouvait y en avoir de pli sérieux^ de plus grave. Aussi Jacques, en l'inscri yant, comme on le pratiquait alors, même poi les actes les plus importants, au milieu de sts r faires courantes, semble-t-il s'être recueilli et avo: voulu y résumer la substance des choses. On dira— presque une inscription lapidaire.
Il n'était pas, nous le savons, homme à contri verses ; mais il avait lu Bossuet, et cela nous coi duit à fournir quelques aperçus sur ce qu'il borne à indiquer.
Dès ses débuts à Metz, Bossuet avait senti nécessité de donner plus de force et de précisic à la méthode suivie à l'égard des protestant Au lieu de multiplier les disputes, de compoî livres sur livres, c< qui font perdre la piste questions principales », il avait jugé qu'il et temps de s'attacher aux points « qui avoient été sujet de la rupture », et dans lesquels était « nœud des difficultés ».
Le plus sage et le plus réfléchi des protestan Turenne, l'avait exprimé à une époque où il cher-
chait la vérité avec la droiture de sa grande âme, luttant même pour cela contre les préventions de sa femme ^^K « Vous sentez bien dans le fond de la conscience », lui écrivait-il, « que Ton tourne un peu plus les esprits du côté de la dispute que de la vraie dévotion... Quand on nç veut point se préoccuper, on voit souvent, par les grands discours que l'on fait contre les catholiques, qu'on cherche noise, et, pensant réformer, on va bien au delà de la charité... Je vous diray franchement que beaucoup de nos ministres me paroissent pleins de préjugés, et n'avoir point cette naïveté qui persuade. C'est qu'ils ont accoustumé de voir des gens qui se contentent de termes, et qui ne savent pas que, pour satisfaire l'esprit, il vaut beaucoup mieux avouer son tort qu'esquiver une raison <^>. » — De son côté, Bossuet était de plus en plus saisi d'une remarque qu'il avait faite, disait-il, bien des fois dans ses rapports avec les hommes :
« L'aversion que Messieurs de la religion prétendue réformée ont pour nos sentiments est attachée aux fausses idées qu'ils en ont conçues, et surtout à certains mots qui les choquent tellement que, s'y arrêtant d'abord, ils ne viennent jamais à considérer le fond des choses ^^\ »
(i) Charlotte de Caumont, fille du maréchal de la Force.
(2) Divers extraits des lettres écrites par Turenne à sa femme sur ce sujet ont été publiés par le cardinal de Bausset dans son Histoire de Bossuet, t. I, p. 450 et suiv.
(3) Préambule de V Exposition de la doctrine de V Église catholique.
Cest sur ce fond des choses, obscurci par les invectives, « par les formes hideuses et terribles données dans les prêches aux sentiments et aux dogmes de l'Église », que Bossuet entreprit de faire la lumière. Pouf cela, écartant les raisonnements et surtout les aigreurs, n'ayant recours qu'à des « éclaircissements amiables » , s'arrêtant « aux explications les plus simples et les moins embarrassées, qui sont ordinairement les plus véritables », il écrivit un très petit formulaire intitulé : Exposition de la doctrine de l'Église catholique sur les matières de controverse.
Il l'avait composé pour Turenne et quelques amis. Bientôt, on s'en arracha les copies manuscrites (^>. Dans le temps où on ne le connaissait que par là, « on entendoit les protestants les plus honnêtes déclarer que, si ce livre étoit approuvé, il lèveroit à la vérité de grandes difficultés, mais que l'auteur n'oseroit point le rendre public, et que, s'il l'entreprenoit, il n'éviteroit pas la censure de toute sa communion, et principalement les foudres de Rome(^\ » — « Nous conjurons Mes-
(i) a J'envoyay les feuillets de cet ouvrage à M. de Turenne, à mesure que je le composois. Il en donna des copies... Quand il fut question de le publier, je fis imprimer une douzaine d'exemplaires pour ceux que je voulois consulter. J'ay profité des réflexions de mes amis et des miennes... On a pesé toutes les syllabes. » (Lettre au P. JoHNSTON. Œuvres de Bossuet, t. XIII de l'éd. Vives, p. 119.
(2) Avertissements mis par Bossuet en tête de Tédition de 1679.
sieurs de la religion prétendue réformée » , avait dit Bossuet, « de ne plus juger la doctrine de l'Église par ce qu'on leur en apprend dans leurs prêches ou dans leurs livres, où l'ardeur de la dispute et la prévention, pour ne rien dire de plus, font souvent représenter les choses autrement qu'elles ne sont, mais d'écouter cette exposition. C'est un ouvrage de bonne foi, où il ne s'agit pas tant de disputer que de dire nettement ce que l'on croit. » Et les ministres de lui répondre qu'il avait « adouci et exténué les dogmes de sa religion, en prenant des tempéraments propres à satisfaire tout le monde ». Les plus savants membres du clergé de France s'étaient montrés unanimes à célébrer Y Exposition, comme un moyen suscité par la Providence pour hâter une réunion si désirée par le monde chrétien. A Rome, le cardinal Bona en avait admiré « la méthode géométrique, pour convaincre les calvinistes par des principes connus et éprouvés ». Et le ministre Noguier de répliquer : « Je ne fais pas un grand fondement sur l'approbation que Messieurs les évêques ont donnée par écrit. Après tout, il faut que l'oracle de Rome parle en matière de foi. » L'oracle parla : le pape Innocent XI approuva et loua Bossuet d'avoir su, « par sa méthode, tirer des plus opiniâtres un aveu sincère des vérités de la foi ». UExposition fut imprimée et réimprimée coup sur coup ; pendant un an, l'Imprimerie royale, dirigée
par Anisson, ne publia pas d'autre ouvrage; des traductions allemandes, anglaises, flamandes, î retiennes, etc., en furent faites. Sans doute, elle ne désarma pas les Noguier, les Claude et les Jurîeu; mais elle gagna à elle les sages de l'école et ^^ la trempe de Turenne. L'illustre guerrier lui av^^^ dû sa conversion, et le nombre des protestants q ^V marchèrent sur sts traces, au témoignage d^^ contemporains, fut incalculable ^^h.
Jacques de Beauvoir devait céder, lui aussi, ^ Bossuet. Comme les plus éclairés de ses coreli'' gionnaires, il avait lu Y Exposition y et il en avait été si impressionné que, depuis lors, il l'avait « dans l'esprit ». De loin et du fond de ses terres de Barjac, il avait suivi ces grandes questions de conscience qui occupaient non seulement la France, mais l'Europe entière. L'approbation du Pape et des cardinaux avait achevé de l'ébranler. Déjà, du reste, avant que Y Exposition lui eût aplani la voie, un exemple domestique la lui avait frayée. Ne nous a-t-il pas raconté avec quels sentiments de religion son grand-père, homme savant et lettré, « connoissant TÉcriture sainte en tous ses endroits et ayant lu les Pères », s'était fait catholique dans
(i) Ce fut après avoir lu V Exposition qu'une des personnes les plus distinguées de la Réforme, M"* de Duras, pour résoudre ses derniers doutes, voulut mettre le ministre Claude en présence de Bossuet. Cette conférence, dont Bossuet nous a laissé Thistorique et le texte, ne tourna pas à l'avantage de son contradicteur.
ses vieux jours? Mais, s'il se dit définitivement convaincu et entraîné par le formulaire de Bossuet, il laisse assez entendre, par la seule inscription de la date mise en tête de sa déclaration de foi, combien il est ému des circonstances qui lui font faire, par contrainte, ce vers quoi il penchait depuis des années dans le secret de son âme. Cette date de 1685 est celle même de la révocation de rÉdit de Nantes.
^< 1685. — On nous parloit de TÉglise romaine comme d'une mère que nos pères avoient laissée. J'avois souvent pensé à son unité, à sa durée, à la succession de ses pasteurs. Je consultay, pour n'agir pas avec prévention. Je me jetay entre les bras de la miséricorde de mon Dieu, je lui exposay mes foi blesses ; et, raisonnant avec un homme d'âge et de mérite qui estoit d'une piété exemplaire, ce bon personnage disoit avec moy : Mmi Dieu! tu es la voie que je veux suivre y la vérité que je veux croire et la vie dont je veux vivre, J'avois dans l'esprit le livre de M. l'évèque de Condom et de Meaux, comme approuvé du Pape et des cardinaux. Il y propose chacun des articles controversés d'une manière satisfaisante, et, quelque attachement dont je fusse prévenu à l'égard des dogmes et des articles qu'on nous enseignoit, il m'imposoit beaucoup, en ce qu'il sembloit s'acommoder à la vérité de l'Écriture. Ceux qui luy
314 l'ES GRIMOARD DE BEAUVOIR.
avoient respondu ne Taccusoient que d'avoir déguisé la doctrine de l'Église. Assemblés, nous dressâmes un formulaire, et nous nous portâmes à le signer, si on nous le passoit. Je fis signer mes deux fils aisnés , mon père et ma mère y souscrivirent. Je n'ay pas vu de conduite plus assurée que de demander au divin consolateur, le Saint-Esprit, de remplir nos coeurs de sa grâce et de nous accorder les lumières de ses divines consolations. »
A partir de cette date, plus une réflexion sur ce sujet, pas un regard jeté en arrière, et même en 1702, lorsque éclatera la révolte des Camisards, il écrira : « Nous avons à redoubler de vœux et de prières auprès de Dieu, Nostre-Seigneur, pour qu'il touche les cœurs de ces malheureux et qu'il les fasse profiter du pardon accordé par nostre glorieux monarque, si digne de nostre zèle et de nostre fidéhté, à qui je suis dévoué selon les préceptes divins, et auquel ma famille est attachée, ayant perdu deux enfans à son service... » Tout au plus, en nous parlant de son père, et deux ans après la grande détermination prise, se rencontrera sous sa plume certain trait indiquant que, chez le bon vieillard, l'empreinte protestante ne s'est pas effacée tout entière, malgré une pureté d'intention exemplaire.
Notre manuscrit nous a déjà offert plus d'une scène de mort : scènes toutes bibliques, illuminées d'un rayon d'en haut, et où les tristes images s'effacent devant les perspectives célestes. Combien elles diffèrent de celles que le matérialisme de nos jours a remplacées par de hideux tableaux de désespérance et de dégradation ! Jacques de Beauvoir semble avoir en partage la mission et le don de les décrire, et il y met une simplicité, une délicatesse de touche vraiment merveilleuses. Nos lecteurs n'ont pas oublié les figures de ses deux grands-pères paternel et maternel, « mourant rassasiés de jours et laissant l'odeur d'une bonne vie». Puis, deux de ses sœurs, Suzanne et Louise, se sont éteintes jeunes : c'étaient des anges. « Elles donnèrent de si grandes marques de piété et de charité, que, sur l'ordre de mon père et de ma mère, je notay tout ce qu'elles avoient dit et fait pendant leur maladie, pour en laisser un miroir que nous garderions dans nostre famille. » Les serviteurs sont également l'objet d'une mention : « Le 19^ du mois d'aoust mourut chez nous Jean du Bois, nostre domestique depuis soixantedix ans et âgé de quatre-vingt-dix ans. Il n'avoit jamais été marié, il estoit dévot et attaché au bien de la famille avec beaucoup de fidélité. »
3l6 LES GRIMOARD DE BEAUVOIR.
Or, voilà que c'est le tour de sa mère et de son père.
« 20 mars 1686. — Cependant les incommodités de ma chère mère augmentoient avec des douleurs, des oppressions et une extrême maigreur. Elle estoit dans sa soixante-dix-huitiesme année; quant à mon père, il demeuroit très-foible depuis sa grande maladie. On les entendoit, dans un entretien plein de douceur, parler du ciel et prier Dieu assidûment. Mes sœurs de Pons et de Brés estoient souvent à la maison pour le service que nous leur devions. Mon bon père et ma bonne mère nous disoient souvent : Conserve:^ le bonheu r d'est re dans la grâce de Dieu . Nous prisons plus ce bien en vous et en vos enfans que tous les avantages du monde. Les années, qui afFoiblissent l'amour, loin de diminuer le leur, n'avoient fait que l'accroistre. Après nous avoir donné toutes ces marques de sa piété, elle dit à ma sœur de Pons qu'elle sentoit approcher l'heure où Dieu l'appelleroit. M. Fargier, curé, luy parla fort à propos et luy prononça l'absolution de ses péchés, dont elle témoigna beaucoup de contrition. Puis, réitérant les plus fortes preuves de sa dévotion,elle nous donna sa bénédiction. Elle dit à mon père « que la mort ne sépareroit pas leurs deux cœurs, que la grâce les avoit unis et qu'ils jouiroient bientôt de la mesme féhcité ». Elle éleva
son âme et ses yeux au ciel; elle me jeta un regard qui fut le dernier témoignage de sa tendresse, et j'en fus tendrement percé. Elle joignit les mains et expira avec la même douceur qu'elle avoit montrée toute sa vie, le 20 mars 1686, sur les six heures du soir.
« Mon père nous consola tous, nous disant qu'il avoit les pressentimens d'un bonheur infini, puisque le ciel avoit receu la chère moitié de luymesme.
« Je souhaiterois de pouvoir laisser à la famille le miroir de ses vertus. Je ne feray pas difficulté de dire que souvent, dans les meilleures compagnies, et parmi les personnes les plus sages de ce païs et du voisinage, ma chère mère avoit été déclarée estre au premier rang parmi les plus vertueuses et les plus estimées. Je dois bien marquer qu'elle avoit esté toujours douce dans ses paroles, paisible dans ses manières, vigilante dans le soin des nombreux enfans que Dieu luy avoit donnés, et dans celuy des affaires, ayant une grande force d'âme dans les divers accidens de la famille, dans nos maladies, dans les morts de mes frères et de mes sœurs. Après tous les secours qu'elle nous avoit prodigués pour l'âme et pour le corps, on la voyoit pleine de la grâce du Ciel et couronnée de gloire ^'>. »
(i) En regard de cette page, où la vieille France chrétienne revit dans ce qu'elle eut de plus pur, plaçons-en une autre, d'une rare
3l8 LES GRIMOARD DE BEAUVOIR.
Toute réflexion ne pourrait être que déplacée à côté d'un tel portrait. Admirons une nouvelle fois la femme chrétienne, la femme française : elle réalise simplement et sans bruit, selon le mot
beauté elle aussi, qui ne fait pas moins d'honneur à la vieille Allemagne. Nous l'empruntons au Tagehucb d'Albrecht Durer, Le grand peintre de Nuremberg nous a laissé des toiles immortelles ; mais aucune n'est empreinte d'une inspiration supérieure à celle qui éclate dans les souvenirs qu'il consacre à sa mère.
« Elle aimait, par dessus tout, à aller à l'église. Elle ne manquait pas de me reprendre, quand j'avais mal agi, et avait une grande sollicitude à nous préserver du péché, mes frères et moi. Que je rentrasse ou que je sortisse, son mot était celui-ci : Va au nom de Jésus-Christ. Elle nous donnait avec un grand cœur de pieux avis, et avait un souci incessant du salut de nos âmes. Je ne puis assez louer ses bonnes œuvres et sa miséricorde que chacun a pu éprouver, et aussi sa bonne renommée. Cette bonne mère a porté et élevé dix-huit enfents; elle eut plusieurs fois la peste et d'autres cruelles maladies ; elle eut. à souffrir une extrême pauvreté, des humiliations et des paroles pénibles, des contradictions, et cependant elle ne devint jamais ni aigre, ni vindicative
« Elle fut subitement frappée d'un mal mortel , et mourut
chrétiennement le 16 mai 1514, un mardi, deux heures avant la tombée de la nuit, après avoir reçu tous les sacrements et la bénédiction papale.
« Avant de mourir, elle nous donna sa bénédiction, et nous souhaita la paix de Dieu, avec beaucoup de touchants discours pour m'exhorter à fuir le péché.... Elle redoutait beaucoup la mort, mais elle disait qu'elle ne craignait pas de paraître devant Dieu Pendant que je récitais les prières des agonisants, elle expira. J'en ressentis une telle douleur que je ne puis l'exprimer. Dieu lui soit propice I car sa plus grande joie était de parler de lui, et elle aimait sa gloire
a Que le bon Dieu tout-puissant m'accorde à moi-même de faire une fin chrétienne I Et que Dieu, avec toute la cour céleste, mon père, ma mère, mes parents, mes amis, puissent assister à ma fin 1 Que le Seigneur nous donne la vie éternelle 1
« Et morte, elle parut plus aimable encore qu'elle ne Tétait vivante. » — Ch. de Ribbe, Les Livres de raison en Allemagne et le Tagehuch d'Albrecht Durer, p. 28-29.
de l'Écriture, « de fortes œuvres »; mais le voisinage (alors les rapports du voisinage étaient presque une institution) sait ce qu'elle vaut, et, lorsqu'on a dit d'elle, dans le pays, qu'elle y avait le premier rang parmi les personnes les plus sages, on a tout dit. C'est qu'à Barjac, comme dans les moindres localités régies par la tradition, il y a une opinion qui classe hors pair « les sages » et en fait presque des providences locales. La vieille France rurale, on la recherche dans des chartes moisies où elle est morte; ici, elle nous apparaît vivante. N. de Broche, lorsque, en 1625, âgée à peine de treize à quatorze ans, elle épousa Claude de Beauvoir, « sortoit d'une maison champestre ». Et son fils d'ajouter qu'elle n'était pas pour cela moins bien élevée. Au spectacle des moeurs nouvelles, qui font considérer la cour et la ville comme le seul monde habitable ^^\ Jacques prend plaisir à leur opposer les vieilles mœurs et les saines influences de la vie des champs. Quelques années après, il nous tracera un non moins bel éloge d'une sœur de sa mère.
(i) Au témoignage de Fénelon, que nous avons déjà noté làdessus, p. 184, est à joindre celui de Saint-Simon nous parlant de la duchesse d'Arpajon, belle et jeune, qui ne sortait pas de son château de Séverac, dans le Rouergue : « C'était une personne d'une grande vertu, d'une excellente conduite, qui avait grande mine. On ne l'avait jamais vue à la cour ni à la ville, et on l'y avait appelée la duchesse des bruyères, — T. I, p. 221.
« Nostre famille fut très sensible à la mort de M"* de Cornet, ma chère tante, sœur de ma mère. Sa fin fut semblable à sa bonne vie, pleine de piété et de charité. Elle avoit passé sa soixantedixiesme année et estoit veuve depuis quelque temps de M. Christophe de Cornet, cy devant capitaine très estimé au régiment de Montpezat, ayant bien fait ses affaires, estimé et considéré.
« Quel bonheur ne sentoient pas mon père et mon oncle en se voyant partagés de si dignes femmes ! et quelle douceur pour nos familles de les entendre célébrer les vertus de leurs épouses ! A ce propos, mon père disoit de ma tante qu'elle alloit à l'occasion , quand elle pouvoit, servir un malade, et que les bonnes œuvres, auxquelles elle se livroit avec tant de plaisir, n'avoient jamais préjudicié à l'économie qu'elle gardoit honnestement dans sa famille. M™* de Cornet chérissoit sx digne fille, M"*" des Granges ; elle lui fit un^ bonne dot, et celle-ci l'a bien employée à soutcniir une maison de qualité, où elle se trouve approuvée de tout son voisinage. M. de Cornet, mon germain, avec lequel j'ay esté élevé, est fort aimé, et je le chéris comme un frère ».
Mais revenons à Claude de Beauvoir : J'escris cecy, disoit Montluc, pour servir d'exemple à ceux qui viendront après moy , afin que les petits Montluc se puissent mirer en la vie de leur ayeuL Jacques,
que nous avons vu, sur Tordre de son père et de sa mère, noter tout ce qu'avaient dit et fait ses sœurs en leur dernière maladie, pour en garder un miroir dans la famille, veut aussi que ses enfants puissent se mirer en leur grand-père, qu'ils l'imitent dans sa vie et dans sa mort.
« II janvier 1688. — Mon père nous parais-
soit n'estre pas loin de sa fin. Il s'y disposoit
chrestiennement par des entretiens fort résignés,
et par la lecture, qu'il se faisoit faire tous les
jours par mon fils aisné, de livres pieux. Il fut
atteint de foiblesses, la fièvre le prit, et malgré
son mal, dans sa quatre-vingt-cinquiesme année,
îl garda toujours un sens net et une raison solide.
« Au commencement de l'année 1688, il se
xnit au lit, appela toute la famille, nous exposa
<iu'il se sentoit près d'entrer au repos éternel,
:fit sa prière en manière de confession devant nostre
3)ieu, pour qui tous les cœurs sont ouverts, et
:mous consola tous. Il nous dit, à ma femme et à
xnoy : Cest sur vous, mes enfans, de rechef, que je
'remets tout le soin et le souci des affaires de la fa-
'Tfnille, pour ne penser plus quà mon salut» Ses forces
xevinrent un peu dans une relâche du mal. Il
iaissoit venir tous nos amis, qui s'empressoient de
le visiter ; il parla très chrestiennement à M. le
comte du Roure, qui nous fit l'honneur de le voir
assez souvent, et qui s'en montra aussi fort édi-
fié. Il parut très raisonnable aux Pères capucins et à M. Fargier, curé, qui receut sa confession. Comme celui-cy luy portoit le saint sacrement de TEucharistie , il dit qu'il souhaiteroit fort que toute l'Église le receut sous les deux espèces sacrées du pain et du vin ^^\ le requérant ainsi, s'il estoit possible, pour son particulier, et demandant à Dieu de luy faire la grâce de recevoir ce divin sacrement comme les apostres l'avoient receu de la main du Sauveur ; invoquant le Saint-Esprit, comme il avoit accoustumé de dire : Mon Dieu! tu es la vote que je veux suivre, la vérité que je veujc croire ; et la vie, dont je veux par ta grâce commencer' de vivre, ne craindra pas la mort, dont je te supplie^ ô mon Dieu, de me faire surmonter les effets. Rempli,^ mon cœur, divin Esprit, de ta présence et de tes et — lestes consolations,
« Il appela de nouveau toute la famille, noir^ reconnut tous et nous bénit les uns et les autres • Il avoit quelque inquiétude de ne pas voir mo
(i) Depuis très longtemps, pour empêcher de graves abus, 1* communion ne se donnait aux laïques que sous une espèce. E— «s protestants prétendaient que les deux étaient également nécessaires, comme constituant l'essence du sacrement, et en faisaient un <l«s principaux sujets de leur rupture. En 1681, le ministre J^MÎeu x'eprit cette thèse avec une telle passion, qu'il émut des âmes pieuse** chez d'anciens coreligionnaires revenus au catholicisme. BosstJ«t, fidèle à sa méthode, lui répondit en exposant les principes et ia pratique de l'Église, et rappela comment, un siècle avant, avait été accueillie par les luthériens et était demeurée sans résultat la concession de la coupe, faite par le pape Pie IV à l'Allemagne. {Œuvres de Bossuet, t. XVI, p. 299.
aisné; il le fit chercher, et, lorsqu'il fut venu, il iui adressa des leçons dont je prie Dieu que nous puissions bien profiter. Il fut très consolé de ce que ma fille Claudine, à peine âgée de quatre ans, ^uî dit en son tendre caquet : Grand papa, Dieu nous fasse la grâce d'imiter votre bon exemple! Il ^e parla du caractère de chacun de mes enfans ^t leur souhaita toutes les bénédictions de leur Père céleste et du sien. Mes sœurs lui demandèrent, elles aussi, sa bénédiction. Je vous l'ay donnée par avance mes chères filles, leur répondit-il, ^orrinie je vous la donne à cette heure a vous et a vos ^^faris. Mes sœurs voulurent s'excuser de ce 9^*elles n'avoient pas fait tous leurs devoirs à ^gard d'un si bon père, quoiqu'elles y eussent ^sté exactes. Il leur témoigna d'en estre satisfait ^^ delà de ce qu'il pou voit leur dire.
« Puis, jetant les yeux sur moy : Voilà un bon
^^^fcLnt, leur dit-il en me regardant. A ce mot, je
^^ntis tous les mouvemens de la tendresse que je
^^Vois au meilleur des pères. Dieu me fit la
S^^âce de prier avec luy et de n'interrompre pas
^ exercice si nécessaire dans des momens si
•^^^ssans. Les religieux vinrent alors, il leur res-
I^^ndit. Je l'assuray que j'aurois le souvenir exact
^ tout ce dont il m'avoit chargé, pour la paix de
•^ conscience ; il me dit qu'il attendoit le moment
^^ sa félicité et me demanda encore de luy lire et
« Il prioit en effet, et, tombant dans un pa sible repos, il expira avec douceur sur les d heures du soir, le onziesme jour de janvier 168I en sa quatre-vingt-cinquiesme année. Cestoit septiesme jour de sa maladie. Les gentilshomm ^^s du voisinage assistèrent le lendemain à sa sépizmlture, qui fut faite en l'église de cette ville, pr^s de ma chère mère. M. le comte du Roure en px-ît le deuil et le fit prendre à toute sa maison. »
C'est une remarque à faire 1 le chef de la branche aînée est toujours présent dans ces grandes circonstances, et invariablement Jacques de Beauvoir ne l'appelle que « le comte du Roure ». Le désigner par son petit nom eût été presque un manque de respect. Pour nous, qui sommes <^* rieux des noms propres, notons que le comte du Roure dont il est ici question, était le fils aîn& ^^ celui dont il a été déjà parlé. Louis-Pierre-Scip^io'^ de Grimoard du Roure avait succédé à son gr^ère dans ses titres et dans sa charge de gouverr^^cur du Pont-Saint-Esprit. En i66é, âgé de dix-X^"if ans, il était un des plus brillants et des plus ric^'î^^ gentilshommes de France. M"® de la Vallièr^ ^^i fit épouser, à Paris, sa compagne et amie, M^rie du Guast d'Artigny ('>^ que le roi dota de 100,000 livres et à laquelle il donna un collier de perJes
(i) Saint-Simon, t. XI, p. 290.
^^ 30,000. En 1670, il remplit avec succès une fission difficile et concourut à soumettre les 'ebelles du Vivarais.
I^eu après la mort de son père, Jacques écri- '^it : « Nous eûmes la joie, en ce temps, de re- ^voir l'heureuse nouvelle du mariage de M. le "^^rquis du Roure avec M"* de la Force <*>. Le ^i^.l'avoit proposé à M. le comte du Roure et *V avoit envoyé à cet effet un courrier de cabi- ^t. » Le marquis du Roure (Louis-Scipion) était *s aîné du précédent. A peine entré dans la car- ^^re, il fut tué à Fleurus, en 1690, et Jacques ^scrivait encore l'événement dans son Livre, avec esprit de bonne parenté et d'affection dont ses Ousins lui avaient prodigué les témoignages.
Les plus belles parties du manuscrit de notre gentilhomme sont dans les tableaux qu'il vient de :xous esquisser, et où nous sont présentés comme ians une auréole ses grands-parents, son père, sa :tière, tous les patriarches de la famille. Telles étaient les fortes générations du temps de Henri IV et de Louis XIII.
Et lui-même ne s'y est-il pas dépeint ? lui aussi
(i) Victoire de Caumont la Force, fille d'honneur de la reine.
n'est-il pas un patriarche ? Né sur les confins l'ancienne société, en qui des mœurs simples pr duisaient tant de vertus éprouvées et solides, » de la nouvelle qui commence à surgir, légère ► frivole, avide de plaisir et de luxe, il est et d meure la vivante image des ancêtres. S'il a p la plume, c'est non seulement pour satisfaire leur sujet sa piété filiale, mais pour assurer da l'avenir, et sous tous les rapports, ce qui a con^ titué jusqu'à lui l'existence et l'honneur de su race. Y réussira-t-il autant qu'il l'eût mérité ?
Hélas ! désormais il ne nous entretiendra guère que de ses chagrins. Dans le cours de nos études sur Madeleine des Porcellets, nous avons vu au sujet des Brancas par quelle crise , à la fois mcy raie et économique, passèrent alors une multitude de familles. Entendons ici notre gentilhomme de Barjac nous retraçant celle dont la sienne n'allait souflfrir que trop cruellement.
Claude de Beauvoir avait eu onze enfants.
Jacques en eut douze de son mariage avec M"® de Boniol, huit garçons et quatre filles. L'histoire de ces éducations, les sacrifices qu'elles lui imposent, et aussi les difficultés que lui créent, pour ses fils, les influences venues du dehors et contre lesquelles il s'efforce de réagir, traduisent sous nos yeux les grandeurs et les misères de cette époque.
Le père fait pour ses fils ce qui a été pratiqué
de bonne heure pour lui-même. Une école existait non loin de Barjac, à Saint- Ambroix, et le sieur Gignoux y avait acquis une certaine réputation comme maître. C'est là qu'il commence par envoyer ses aînés pour les dégrossir; puis il prend chez lui un précepteur nommé Rivière, et le voilà tout occupé à réapprendre ce qu'il regarde comme devant être sa tâche personnelle : « Je leur faisois moy-mesme répéter leurs leçons, leur apprenant des mots de VIndiculus, quelques rudimens d'histoire et de géographie, avec le catéchisme ^^\ »
Cependant de nouveaux enfants lui surviennent; ils se succèdent même, presque régulièrement, de deux en deux ans : avec eux les charges s'accroissent et finissent par dépasser les ressources normales.
« Ma famille devenoit de plus en plus nombreuse. Je me voyois souvent obligé à des dépenses au delà de nos facultés et revenus. Quoique j'eusse bien à cœur de conserver nos biens, je ne pouvois pas éviter de faire assez souvent des coupes extraordinaires de bois, lesquelles s'ajoutoient à celles que j'ay déjà marquées comme eflfectuées par mon père; je les vendois avec fa-
(i) Dans Les Familles (t. I, p. 285-292), nous avons cité bien des exemples de pères qui se firent eux-mêmes les premiers instituteurs de leurs enfants.
culte de faire un bled, mais sans arracher les rejetons. »
En 1688, l'année même de la mort de son père, son fils aîné lui donna un sujet de peine auquel il fut très sensible. Qu'eût dit Taïeul, s'il avait vu la jeunesse se refuser au travail ?
« Mon fils aîné Louis grandissoit beaucoup ; et, quoiqu'il eût bien appris à lire et à écrire et qu'il possédât les principes de la langue latine, avec l'arithmétique et autres bons principes, il me fit connoistre que d'aller à l'Académie seroit mieux son fait, que la profession des armes estoit celle d'un gentilhomme. »
Près de trente ans auparavant, lui-même avait tenu un semblable langage ; mais il avait terminé ses études de latinité à Nîmes, son cours de droit à Valence, il venait d'être reçu docteur. Dans quel discrédit, dans quelle décadence n'était pas tombé l'arrière-ban ! Les contemporains nous l'ont assez raconté. La noblesse française, comme corps, ne peut plus fournir le service militaire; en se déshabituant de la profession des armes, combien d'héritiers des anciens preux y sont devenus impropres! Et voilà que, par contraire, un mouvement sans cesse grandissant y pousse une ardente jeunesse, non pas seulement entraînée par la passion de la gloire, mais plus encore peut-être pressée de s'émanciper. Aujourd'hui, les choses en sont au
point que les enfants de quinze ans (Louis n'en a pas davantage) ne se supportent plus sur les bancs du collège. « J'eus un extrême déplaisir », continue Jacques, « à luy voir discontinuer ses estudes; mais il se montroit si passionné que^ ayant alors l'occasion de l'envoyer à Besançon, près de M. de Moncaud, mon parent et mon bon amy, pour y faire son noviciat d'armes, je finis par luy donner mon consentement ^^\
Cette occasion était le départ de Louis-Pierre- Scipion, comte du Roure, pour la cour, où l'appelait le mariage de son fils avec M"® de Caumont la Force.
« Je fus donc, le 27° de février, mener mon fils à M"® de Boniol, sa grand'mère, à Saint- Ambroix, pour qu'il receut d'elle sa bénédiction. Elle luy fit ses bonnes admonitions, et il luy respondit avec les marques de bons sentimens. Sa mère et moy luy donnâmes aussi nostre bénédiction. Puis, ayant accompagné au Pont-Saint-Esprit
(i) Ne nous méprenons pas sur le sentiment d'où venait « le déplaisir yt de notre gentilhomme. Il gardait au |^us haut degré Tesprit militaire de sa race, et il ne pouvait s'étonner de le voir s'éveiller de bonne heure' chez ses enfants, comme il l'avait eu lui-même. Mais le régime nouveau ne ressemblait presque plus à l'ancien.
Autrefois, Taîné, le gardien-né du foyer, après avoir bravement payé de sa personne pour le service attaché au fief, y reprenait la charge qui lui incombait dans l'intérêt commun. Maintenant, c'était au sortir de l'enfance qu'il s'engageait pour un temps indéfini dans des armées permanentes, délaissant presque absolument la famille; et, si son exemple était suivi par les cadets, celle-ci était exposée à de grands risques^ et même à périr.
M. le comte du Roure, je recommanday l'enfant à mon cousin de Beauvoir, qui estoît du voyage, et le quittay après avoir prié Dieu de le faire croistre en vertus et en sa crainte. Il estoit dans sa quinziesme année etnedevoit la compléter que le 4 du mois de may... Mon cousin m'escrivit leur arrivée à Paris, le 29® du mois de mars; il me fit savoir que, l'ayant fait assez propre, il l'avoit présenté, le 29® du mois d'avril, et qu'après beaucoup de difficultés il avoit obtenu son entrée à Besançon. »
A ce moment-là même, les nouvelles écoles, de cadets créées par Louvois étaient dans tout leur éclat, et faisaient tourner les jeunes têtes d'un bout de la France à l'autre. »
« Le 12 juin 1682, les intendants avaient eu ordre de publier par tout le royaume que le roi venait d'instituer, à Metz et à Tournai, deux compagnies destinées à former au service tous les jeunes gentilshommes, de quatorze à vingt-cinq ans, qui voudraient bien y acquérir les connaissances et les qualités nécessaires pour devenir un jour de bons officiers. Il en vint une telle foule que, moins de trois mois après, le nombre des postulants dépassait quatre mille. Pour les recevoir, il fallut créer, non plus deux, mais neuf de ces écoles militaires. Elles furent toutes établies dans des places frontières, à Tournai, Cambrai,
5 les, Charlemont, Longwy, Metz, Stras-
isach et Besançon , et eurent pour capi-
:ommandants mêmes de ces places. Il ne
as s'arrêter au titre fastueux de compa-
jentilshommes qui leur fut donné. Elles
vertes presque à tous, si ce n'est à ceux
Dndition était tout à fait misérable. On
i mettre de Tordre dans ces écoles et à y
la place; mais, pour un qui sortait, il y
dix qui s'efforçaient d'y entrer. Les inten-
)erdant la tête, Louvois prit sur lui d'exa-
de décider sur toutes les demandes d'ad-
2st pas seulement le Journal de Jacques *
roiVy ce sont presque tous les Livres do- *2;
s de cette époque qui nous font assister ^
mblable entraînement chez la jeunesse. 4 ;
n de Barjac, à Pernes, dans le Comtat, ^,\
de dix-huit enfants, Joseph de Sudre, 'j7|"
tie également à ses peines. C'est en 1684; ( aîné, sur lequel il comptait pour perpétuer I e, vient d'achever ses études, me pria d agréer qu'il prit le parti des
ILLE RoussET, Histoire de Louvois. Paris, Didier, 1864, {oa et suiv. ~ ?.
chez cette jeunesse l'esprit de turbulence et d'indiscipline iprès la mort de Louvois, en 1692, les compagnies de ent être dissoutes. Elles ne furent rétablies qu*en 1726, i XV. — Albert Babeau, La Vie militaire sous V ancien Les Officiers (Paris, Firmin-Didot, 1890, p. 25).
armes. Sa résolution m'épouvanta, et je luy représentay tout ce que la guerre a de rude et de difEcile, mais inutilement. Puis, le voyant persister dans son dessein et ne voulant du tout poinct forcer les inclinations de mes enfans, je taschay de seconder les siennes, et, pour cet efFect, je voulus qu'il commençât d'abord à faire des armes, à danser, à monter à cheval, à dessiner, etc. Dans cette vue aussi, je pensay de l'envoyer à Paris, et cherchay les moyens de l'y pouvoir faire subsister. Et comme, il y a un an ou deux, le roy a levé des compagnies de jeunes gentilshommes, depuis l'âge de quinze ans jusques à vingt-quatre, lesquels sont entretenus par luy au nombre de deux mille dans les citadelles de Metz, Cambray, Longwy et Besançon, je crus que, si la chose m'estoit possible par le moyen de mes amis, je ne saurois mieux faire que de le placer dans une de ces compagnies, où l'on a de tous ceux qui y sont un soin tout particulier. Je m'adressay pour cela à M. Tabbé Fléchier, aumônier de M"*^ la Dauphine, un de mes bons amis. »
Jacques de Beauvoir, en perdant son fils aîné, avait reporté ses sollicitudes sur celui qui venait après ; il se flattait de trouver en lui plus de docilité, il en ferait w le soutien de la maison ».
« Mon second fils, que ma sœur d'André tenoit près d'elle avec la mesme bonté qu'elle avoit pour ses propres enfans, m'escrivoit souvent qu'en la
classe de cinquiesme, où il estoit chez les RR. PP. jésuites, il estoit souvent le premier et qu'il avoit le désir de me donner satisfaction. Je lui proposois pour motif de sagesse l'exemple de mes neveux, qui estoient à la vérité pour leur âge d'une conduite admirable. »
Mais bientôt, en 1690, celui-ci encore, à peine entré en troisième, renouvelant la scène qui a laissé le cœur du père transpercé, demande à partir sur rheure pour Besançon. Jacques résiste, il conjure son fils d'attendre la fin de ses classes; force lui est de céder.
Déjà il avait confié à son Livre les difiicultés financières que lui causait l'entretien de Louis. « J'avois esté obligé de demander le secours de ma belle-mère; je luy avois fait quittance et reconnoissance en faveur de ma femme, et en qualité de mari et maistre de ses biens, de toutes les sommes que j'avois receues d'elle comme héritière des biens de feu Jacques de Boniol, mon beaupère, pour les employer à l'acquit des dépenses que nécessitoit l'éducation de mes enfans, et de celles que je venois de faire pour envoyer mon fils aisné à Besançon. » Et il ajoutait : « Ma famille ne me reprochera jamais une mauvaise administration. Ces dépenses, je suis le premier à en soufi'rir la charge, comme devant tourner à son profit. » Le départ de son second fils pour Besançon le fait revenir sur ce sujet journalier de
préoccupations : « Mes dépenses viennent encore d'augmenter, et je n'espargne rien non plus pour mes autres enfans, que j'élève du mieux que je peux. » Et, en eflfet, il a chez lui, pour précepteur des plus jeunes, un ecclésiastique nommé Gand. Aussi se multiplie-t-il, il presse ses débiteurs « au-delà de ce qu'il eust voulu » ; mais il y est obligé pour suffire à ses besoins. Il revise ses baux avec ses métayers, et réussit à affermer sa terre de Méjannes à un taux plus avantageux.
Puis, lorsque ses deux fils ont obtenu une souslieutenance, il lui faut en débourser pour eux le prix, les équiper à grands frais, leur acheter trousseau et habits d'uniforme, leur procurer chevaux et valets. Le luxe avait pénétré dans l'armée jusqu'aux rangs les plus subalternes; ce n'était pas la faute de Louvois, qui souffirait avec peine les galons d'or et d'argent, même sur les habits des officiers : « C'est une chose ridicule », écrivait-il, « de songer à donner des parements de velours à des sergents, avec des gants et des cravates à dentelles ^'>. » Un livre de comptes renferme un inventaire des achats faits par une bonne mère de famille pour son fils aîné, qui vient d'être pourvu d'une sous-lieutenance dans le régiment d'Orléans. Nous y voyons figurer jusqu'à dix paires de bas de soie; plusieurs douzaines de chemises
(i) Camille Rousset, t. III, p. 294.
sont garnies de fine batiste, et le reste est à l'avenant. Joseph de Sudre écrit de même : « Mon fils m'a dépensé en habillemens, sans compter les nippes de la maison que nous lui avons données, 280 livres 19 sous, plus la nourriture de son valet et de ses chevaux. Je dois presque toute cette somme, à laquelle il faut satisfaire, quoique je sois sans argent. » Ne nous étonnons donc pas des plaintes semblables que Jacques de Beauvoir laisse échapper de sa plume. Mais ce n'est pas tout : sa bourse est également mise à contribution pour aider ses fils à faire des recrues.
Ici, nous devons indiquer le trait essentiel de la formation d'une compagnie dans l'ancien régime. Elle reposait toute sur le capitaine. « Celui-ci, une fois pourvu d'une commission pour la lever, était tenu de fournir au roi un certain nombre d^hommes en état de servir, habillés^ équipés, armés; et, de son côté, le roi s'engageait à payer au capitaine, pour chaque homme reconnu propre au service, d'ahord une prime de levée, puis une solde journaUère, soit en argent, soit en fournitures, dont la valeur serait imputée sur la solde... Puis, quand celui-ci avait habillé et armé ses hommes, il les conduisait à la monstre, devant un commissaire des guerres. Enfin, sa compagnie une fois agréée , il devait la tenir au complet ; et, pendant le quartier d'hiver surtout, il avait à se procurer le nombre de recrues nécessaire
pour remplacer les morts, les disparus ou les déserteurs (^). »
D'ordinaire, les capitaines chargeaient de cette besogne leurs lieutenants ou sous-lieutenants. Joseph de Sudre nous raconte que son fils, venu en 1688 à Pernes pour rétablir sa santé, eut une mission de ce genre à remplir. — « Nous travaillâmes à cette recrue », dit-il, « mais peu fructueusement. Pourtant, ayant fait dans le commencement de février neuf assez bons hommes. Je le fis partir d'ici le 14 avec sa recrue. Je luy donnay 57 livres 10 sous, outre 29 livres 10 sous que je luy avois déjà remis pour l'engagement de ces soldats. Ce ne fut pas encore toute la dépense ; il fallut que je payasse le cheval au maquignon, duquel il l'avoit pris, quatre louis d'or et demi, en sorte qu'il receut de moy, depuis son arrivée jusqu'à son départ, sans y comprendre la nourriture desdits soldats pendant deux bons mois, 1 62 Uvres 1 5 sous. » Jacques de Beauvoir eut à faire de même pour ses fils, qui venaient l'un de Digne et l'autre de Colmars, où leurs régiments tenaient garnison, passer une partie de leur quartier d'hiver à Barjac, dans la maison paternelle.
« Dieu nous faisant la grâce d'avoir en ce moment tous nos enfans près de nous, nos aisnés estoient témoins de nos soins pour eux. Je
(1) Camille Rousset, t. I, p. 18} et suiv.
travaillois à leur donner à tous les instructions que je pouvois ; ma belle-mère s'acommodoit aussi au soin de nos aflfaires et à aider nostre dépense. »
Dans un de ces quartiers d'hiver, son second fils, qu'il appelle le « chevalier », a une désagréable aventure dans son office de recruteur. « Il fut à la foire de Saint-Ambroix, et, comme il y estoit occupé à faire des soldats, il y perdit une bourse où il y avoit douze louis d'or^'>. Malgré mes charges, je luy donnay de quoy réparer cette
(i) MoNTEiL, dans son Histoire des Français (t. IV, p. 47), nous montre l'officier recruteur arrivant dans un village :
« C'était une espèce de réjouissance publique lorsque, dans les rues, le tambour annonçait que je venais faire des recrues. Il s'arrêtait dans les carrefours, et, après avoir battu les trois bans^ il portait la main au chapeau et disait, suivant la formule ordinaire :
« De par le Koi, on fait savoir à tout homme de quelle qualité « et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre <( parti dans le régiment de..., infanterie, qu'on lui donnera quinze « francs, vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé a au bout de trois ans. Argent comptant sur caisse I On ne demande « pas de crédit. Ceux qui sont portés de bonne volonté n'ont qu'à « venir. »
« Alors, il élevait et faisait sonner haut une grande bourse de soie grillée pleine d'or et d'argent. J'avais encore le soin de composer son cortège de plusieurs soldats portant sur leur épaule leur épée nue, à laquelle étaient embrochés des pains blancs , des gâteaux et des perdrix rôties. J'enrôlais quelquefois un assez grand nombre d'oisifs, d'écoliers libertins, de villageois fainéans, d'ouvriers sans travail, de domestiques sans maîtres. »
Rien de plus pittoresque que certains détails de ces scènes de racolage. On les trouvera , tout au long, dans un chapitre particulièrement curieux du livre que M. Albert Babeau vient de consacrera la Vie militaire sous l'ancien régime. — Les Soldats (Firmin-Didot, 1889).
perte ; il put faire sa recrue et repartit pour Colmars, en Provence, où le régiment de Bretagne estoit en quartier. »
Parmi ses enfants, le troisième, François, lui était particulièrement cher par ses qualités de cœur, et le consolait par ses témoignages de tendresse. Lui du moins resterait-il à la famille? Le père l'espérait et il attendait anxieux, car François allait avoir dix-huit ans. Mais une pression plus forte que toutes les affections domestiques devait le lui enlever comme les deux premiers. Ce n'étaient pas seulement les soldats qu'on recrutait souvent par contrainte. Les intendants des provinces faisaient de même pour la jeunesse des familles nobles. « J'ai vu Le Guerchois, mort conseiller d'État, lors intendant d'Alençon, » raconte Saint-Simon, « me montrer, à la Ferté, un ordre de faire rechercher des gentilshommes de sa généralité qui avaient des enfants en âge de servir et qui n'étaient pas dans le service, de les presser de les y mettre, de les menacer même, et de doubler et tripler à la capitation ceux qui n'obéiraient pas, et de leur faire toutes les vexations dont ils seraient susceptibles ^'\ » Un jour, en 1696, Jacques de Beauvoir vit François lui déclarer à son tour qu'il souhaitait suivre l'exemple de ses frères et de ses camarades. « Je lui achetay deux bonnes mules, des chevaux
(i) Saint-Simon, t. VIII, p. 109-110.
et tout le nécessaire pour servir en campagne. » Mais il dut pour cela vendre des coupes de bois : c'était son moyen habituel de sortir d'embarras.
Bientôt, quelques mois après, en octobre 1696, ce fils qui lui avait procuré le plus de satisfaction était tué d'un coup de canon, à la tranchée, devant Valence. « Ce fut ma sœur d'André qui receut la lettre du capitaine. L'ayant lue, elle m'appela le matin chez elle, et, comme elle m'apprit la mort d'un de mes fils^ je luy demanday de suite lequel. Quand elle me l'eut dit, ma douleur fut si vive que je ne pus verser une larme ; le coup qui venoit de frapper mon enfant me frappoit moy-mesme. Je gardois l'impression du tendre adieu qu'il m'avoit fait, lorsque, me tenant embrassé la nuit de son départ, il me répétoit qu'il s'en alloit avec la peine de me laisser indisposé. J'écris ces lignes pour mes fils et mes filles, afin que le souvenir de leur frère leur soit toujours un modèle d'honneur, et je les sollicite de garder à jamais entre eux la tendresse qui est naturelle dans nostre famille <*>. »
Là ne fut pas sa plus grande épreuve. A quel point la passion du jeu régnait alors^ nous le sa-
(i) Joseph de Sudre, dont le Livre domestique fournit de si nombreux sujets de rapprochement avec celui de Jacques de Beauvoir, nous a laissé aussi une page des plus touchantes sur la mort de son fils aîné , tué le 4 octobre 1693 , à Marsaglia. (Les Familles, l. I, p. 269-270.)
VOUS. Du monde qui donnait le ton, elle avait débordé dans l'armée. Aussi, quelles n'étaient pas les craintes des parents, lorsqu'une jeunesse sitôt émancipée les quittait pour aller aux camps ! C'était chez eux presque de l'épouvante.
De là, tant de recommandations, d'adjurations, accompagnées d'ordres formels, que nous trouvons écrites par eux en pareille occurrence. — Fuyex, le jeu et surtout les jeux de hasard^ disait le maréchal de Belle-Isle à son fils le jeune comte de Gîsors , nommé colonel à l'âge de dix-sept ans. Bannissex^ les avec soin de votre régiment ; ils perdent la plupart des militaires ^^K
Jacques de Beauvoir n'avait pas manqué de cette prévoyance, lorsque son fils aîné, Louis, était parti avec le comte du Roure. Plus tard, avisé par son parent, M. de Moncaud, que ses instructions n'étaient guère suivies et que le jeune homme s'abandonnait au jeu, il lui avait adressé d'amicales remontrances. Il les lui renouvela quand il eut sa sous-lieutenance : « Je luy représentay les mortifications qu'il m'avoit données et le bonheur qu'il avoit, malgré cette conduite, de recevoir un employ, qu'il devoit bien s'en acquitter... » Mais bientôt Louis rechute, il fait des dettes; le père, obligé de contracter un emprunt pour les acquit-
Ci) Instruction adressée par le maréchal de Belle-Isle à son fils, publiée par M. Camille Rousset. {Le Comte de Gîsors.)
ter, lui parle sévèrement. « Je lui fis savoir qu'il n'avoit plus à espérer mon indulgence ny celle de sa mère. » Enfin, comme malgré tout il ne s'amende pas, l'indignation paternelle éclate.
Les historiens qui font honneur à la Révolution d'avoir délivré la famille de l'insupportable sujétion exercée par des pères absolus, n'ont pas eu sous les yeux, comme nous, d'innombrables textes où, bien au contraire, éclate chez eux une bonté que rien ne peut lasser. Les Livres saints ont làdessus une belle maxime : « Corrige ton fils, et n'en désespère jamais, et ne prends pas une résolution qui aille à sa mort ^^\ » Jacques, pénétré de cet esprit, persévère à agir sur son fils, moins par la crainte que par l'amour, et voici ce qu'il lui écrit :
« Je veux espérer que la réflexion finira par vous ramener à ce que doit estre un honeste homme. Ce que je vous demande par un retour de tendresse, c'est d'examiner ma conduite à vostre sujet depuis vostre enfance.
« J'ay dû estre, et j'ay esté, votre pédagogue pour vous instruire sur vostre devoir. Dans vostre jeunesse, je vous ay mis dan$ une place qui vous convenoit pour vostre advancement, et je vous ay confié à mes amis, n'espargnant rien pour vous
(1) Prov., XIX, 18. '
satisfaire. Quand vous avez esté initié dans le service, vostre mère et moy, nous n'avons rien espargné non plus pour vous équiper. Quand vous vous estes jeté dans des embarras et que vous nous y avez mis avec vous, j'ai souflFert tout ce que peut souflfrir un bon père. S'il a fallu essuj'^er des reproches et estre en confusion avec vostre sujet, je les ay essuyés avec patience; et, si vous m'avez mis en peine et en queste, et que Dieu m'ait permis de trouver des amis pour m'aider à vous secourir, j'ay cherché dans le plus beau de mes biens de quoy les rembourser. Enfin, si vous m'avez dérangé dans mes aflfaires, comme lorsque je fus obligé de vendre une partie de mes terres pour réparer vos fautes, n'oubliez jamais que vous en avez esté cause. On ne pourra m'imputer d'avoir esté dissipateur. Si vous eussiez esté réglé, vous en auriez eu les fruits, et nous ne serions pas si éprouvés.
« J'écris cecy afin que vous gardiez le souvenir de la bonté de vostre père pour vous. Je n'iray pas plus avant sur ce sujet. »
Ses espérances ne furent pas trompées. Devant ce miroir qui lui était présenté, le prodigue se reconnut, se repentit, et bientôt donna à son père une suprême consolation. En 1701, Louis épousait à Privas Jeanne de Lauzéas. De ce mariage naquit une fille unique, Marguerite, qui devait être
le seul et dernier rejeton de la nombreuse famille de son grand-père ; et en elle, vingt-quatre ans après, le 27 octobre 1725, Guy- Joseph de Merle, baron de Lagorce et seigneur de Sizailles, épousait l'héritière de la branche cadette des Grimoard de Beauvoir du Roure ^'>.
Le manuscrit se termine par la mention de deux morts ; elles y sont relatées dans des termes d'une douleur poignante. En 1702, le frère cadet de Louis était tué à la bataille de Friedlingen, et, en 1703, le cinquième, nommé Charles, mourait chez les Pères doctrinaires de Beauçaire.
Quel fut le sort des autres ? eux aussi se firentils soldats ? Nous l'ignorons, car la suite de l'histoire de la famille nous manque.
Mais Jacques nous en a dit assez pour nous émouvoir et pour nous instruire. Son Livre n'est pas une œuvre didactique : c'est l'expression simple, sincère et écrite au jour le jour des deux grands principes, des deux sentiments qui, avec l'idée de Dieu, portent en eux l'honneur des races humaines et la vie des sociétés : le respect filial, l'autorité et le dévouement paternels.
Le respect filial commençait à s'aflfaiblir de son
(i) La maison qu'habitait Jacques de Beauvoir, ses terres de Barjac et de Méjannes, appartiennent actuellement à M"* de Merle de Lagorce, vicomtesse de Pontbriant, comme héritière de la famille de Guy- Joseph, baron de Lagorce, et de Marguerite de Beauvoir.
temps, et il semble s'être attaché à lui dresser un moDument domestique, en entourant d'une auréole les patriarches de sa famille. L'autorité paternelle, par le fait des circonstances qui viennent d'être indiquées, subissait de terribles échecs; et, il nous montre qu'elle demeurait sa puissance, grâce à un amour qui savait être patient. Enfin, lui et ses pareils, dont les fils moururent tous ou presque tous sur les champs, de bataille, nous rappellent où la patrie puisa alors les inépuisables réserves d'ardeur guerrière et de chevaleresque courage qui lui permirent de traverserj sans y succomber, quarante longues années de combats, et comment elle y trouva tant de gloire.
Document Justificatif.
Extraits du Journal
tenu par Madeleine des Porcellets, comtesse de Rochefort,
du 17 mai 1689 au 31 décembre 1690.
de tout ce que j'ay fait depuis le 17 may i6Sg, jonr du départ de Monsieur le Comte de Rochefort (>).
PREMIÈREMENT, le dit jour, je ne fis que me reposer tout le jour, après que je fus arrivée de Be'aucaire à Rochefort. Le lendemain, 18 may, je m'applîquay à faire ranger la maison, et j'en fus bien lasse le soir.
Le 19 may, jour de l'Ascension, je le consacray au service de Dieu et ne vaquay à autre chose. ^
Le 20 tnay, j'ay fait un traité avec Antoine Benoît, tapissier en cuir doré, d'Avignon, et luy ay commandé, pour le salon, une tapisserie ea cuir doré, qui doit être terminée le premier d'aoust.
Le même jour, j'ay été â la Bégudi avec ma sœur; et, en m'en retournant, j'ay remarqué une terre en èctthiM (inculte).
(1) Kftppckma que
u ds Rochefbn remplit qui
propre à être plantée en vignes, ce qui doit être fait dans la prochaine automne. Pour cet effet, il faudra préparer la dite terre, à la fin d'aoust, par un labourage. Un connoisseur m'a dit que cela ne cousteroit pas davantage de cinquante écus.
Le 21 may, je fus à Nostre-Dame le matin, pour commencer la neufvaine du marquis. Tout le reste du jour, je le passay à m'occuper dans la maison. Le soir, j'eus des nouvelles de M. le comte de Rochefort, de quoy j'eus un fort gros plaisir, car je commençois d'être inquiète. Je receus aussi des lettres d'Etal.
Le 22, j'ay continué ma neufvaine, et le Père prieur s'est fort justifié auprès de moy, m'assurant qu'il n'avoit aucune part à tout ce qui s'est passé et qu'il n'avoit pu l'éviter. Le sieur Falcon m'a dit ensuite qu'il savoit, par un de ceux qui étoient dans l'assemblée, qu'il avoit fait tous ses efforts pour empêcher qu'on ne me fist assigner.
Le 23, j'ay été à Nostre-Dame, en continuation de ma neufvaine, puis je suis allée à la Bégude, et y ay disné. Après disné, j'ay acheté du rentier une vache, un veau, et une nourrice de poulets, avec vingt-quatre nourrissons sive poussins. J'ay demeuré à la Bégude jusqu'au soir, et, en me retirant, j'ay passé à l'hermitage (0. Lorsque j'y ay eu fait la prière, le frère Pierre m'a demandé la permisssion de prendre de la broussaille dans la forest, et je la luy ay donnée.
Je me suis informée à la Bégude s'il y avoit quelque réparation nécessaire, et, après avoir visité la maison, je l'ay trouvée en bon état. Les rentiers m'ont dit qu'il y auroit à faire une glacière(*); je leur ay répondu qu'ils dévoient la faire eux-mêmes.
(i) L'ermitage de Saint-Pierre de Gajan (de Gajanis) est mentioànë dans une bulle d'Alexandre III (juin 1178), et dans une autre de Clément VI (septembre 1344). Il est à l'entrée du territoire de Rochefort, mais sur celui de Saze. (Communication de M. A. Canron.)
(2) 11 s'agit de la chambre froide où se conservaient pendant l'été les produits ou provisions alimentaires du ménage exposés à se corrompre.
Le 24, j'ay continué ma neuvaine à Nostre-Dame. Ce jour-là, M. le procureur du roy de Beaucaire est venu, pour terminer à Tamiable les affaires que nous avons avec la communauté ; mais, l'arbitre de celle-cy n'ayant pas paru , il ne s'est rien fait de tout ce jour.
Sur le soir, j'ay été à la Rotivière, et j'y ay remarqué que, si j'avois un troupeau pour engraisser mes champs, ils me rendroient une fort grande quantité de grains. On m'a fait aussi observer qu'il y a, dans une combe, une très belle source d'eau qui ne tarit jamais, et que, là mesme, se trouve un fonds de terre assez bon pour y faire un jardin. En construisant là un bastiment, on pourroit, de tous les champs qui sont dans ce quartier, former un tènement capable d'occuper un rentier, et qui seroit d'un plus grand rapport que ce que nous en percevons.
Le 25, j'ay écrit à M. Carretier, mon procureur au Parlement de Toloze , pour lui demander des nouvelles de la garantie de Mondragon.
Plus, j'ay écrit à M. Penaut, procureur à Montpellier, afin qu'il poursuive l'affaire que nous avons contre la communauté de Beaucaire.
Plus, le mesme jour, j'ay écrit à M. Belot, procureur au Parlement de Toloze, afin d'avoir des nouvelles au sujet de l'affaire de M. Brocardy.
M. Odoacre, arbitre de la communauté, est arrivé aujourd'huy. M. le procureur du roy et luy ont commencé de conférer après le disné ; je ne vois pas pourtant les choses bien disposées pour que nous en sortions à l'amiable.
Plus, j'ay été à la forest de MormonM pour voirie bois. J'ay trouvé qu'on l'avoit trop coupé ; quant à celuy qui reste, il revient très bien. Le quartier qu'il y a encore à vendre vaut plus de quarante écus, le bois étant fort épais à cet endroit-là.
(i) Aujourd'hui dite dt Malmont,
J'ay été ensuite jusqu'à la cabane des gardiens. Ils m'ont dit qu'ils ne pouvoient tenir leurs bestiaux là, si je ne faisois bastir une cabane.
L'on m'a dit que ce seroit une bonne réparation de faire planter des oliviers et des mûriers à Rochefort.
Le 26, de bon matin, M. le procureur du roy s'est assemblé avec l'arbitre de la communauté, afin de finir l'afiaire pour quoy je l'avois fait venir. Comme ils ne sont pas convenus de la manière de régler mes droits, il a proposé à la communauté de prendre un tiers, et celle-cy a renvoyé la proposition à un autre temps. Ainsi, les arbitres se sont séparés sans avoir rien conclu. J'ay fait mettre en mémoire les raisons produites de part et d'autre.
J'ay visité ensuite la maison, pour voir ce qu'il y avoit à faire. Le maçon m'a dit qu'il falloit de toute nécessité mettre une eticoule (contrefort ou mur butant) tout contre la chambre qui donne sur la cour, afin de soutenir la muraille. A la chambre où couchent les laquais, le couvert (toit), ne valant rien, est à refaire; il faut en faire un au poulailler, dont la voûte tombe en ruine; en la cave, il y a plusieurs ais à changer.
Plus, j'ay été voir l'écurie, et j'ay remarqué qu'il étoit tout à fait nécessaire de faire acommoder le couvert. Il faut, pour cela, trois doublis et quelques ais pour la porte.
Le 27, j'ay écrit à M. Postoly, mon procureur à Nismes, et à M. Bègue, mon procureur à Arles, pour les avertir que nous avons obtenu des lettres d'État.
M. le procureur du roy est parti aujourd'huy avec M. d'Icard, et, avant de partir, il fut à Nostre-Dame faire ses dévotions, en accomplissement du vœu que j'avois fait pour luy.
J'ay reçeu le même jour une lettre de M. Maliverni, prestre de Laudun. Il me demande si je ne veux pas le payer, et me marque qu'il a envoyé pour cela l'acte de la
mission à M. Sicard. Et moy je luy ay répondu que je ne pouvois régler son affaire, ni le payer, qu'au retour de Monsieur de Rochefort.
Le soir, je fus à VEstagnol, j'y vis les fossés qu'on a ouverts en mes terres, et je trouvay qu'ils étoient d'une grande utilité.
Le 28, j'allay continuer ma neufvaine à Nostre-Dame, et je m'amusay tout le jour à reconnoitre mes meubles. Le soir, je retoumay à Nostre-Dame, pour me préparer à me confesser en ces bonnes festes de la Pentecoste.
J'ay fait réparer la porte d'écurie de mon rentier de Rochefort et toutes les autres de la maison, avec les serrures.
Plus, j'ay pris un quintal de laine de ce rentier, à neuf écus le quintal, et un demi-quintal de ceux de la Bégude, au mesme prix. Tout cela est en payement de ce qu'ils me doivent. Mon dessein est d'en faire vingt cannes de serge, une vingtaine de cadis, huit de crespon, et aurant de burate en filozelle.
Le mesme jour, j'ay receu encore cinquante-neuf livres de laine du rentier de Rochefort. .
On m'a mandé de Beaucaire qu'on m'avoit fait une saisie pour vingt livres de dépens, du temps de la garnison des Isles; et j'ay répondu que je croyois avoir payé cette somme, avec les autres que je payay alors.
Sur une lettre des religieuses de Sainte-Claire d'Avignon, j'ay répondu qu'il m'étoit impossible de payer avant la récolte, et que, si l'on me presse davantage, je me serviray des lettres d'État pour arrêter les poursuites.
Le 29, jour et feste de la Pentecoste, j'allay de bon matin à Nostre-Dame, pour y achever ma neufvaine; et, comme j'avois obtenu par son intercession la santé de mon fils le marquis, j'en ordonnay une autre en action de grâces. Ensuite, je fus à la paroisse, j'y entendis les vespres et la prière pour M. le comte de Rochefort.
Ainsi, tout le jour s'est passé en dévotion.
Le 30, j*ay été le matin à Nostre-Darae, et y ay vu un très-grand concours de monde, venu non seulement du voisinage, comme les processions de Saze et de Roquemaure, mais encore de bien loin, de quoy j'ay été fort édifiée et touchée. Après disné, j'ay assisté aux vespres et à la prière qui s*est faite à la paroisse et en la chapelle, pour Monsieur et pour toute la famille. Après les vespres, j'ay été à Tavel('), et lorsque j*y ai eu visité Téglise, adoré le Saint-Sacrement, j*ay passé chez M. le prieur, où Mo»e de Cubières m'est venue voir, accompagnée de sa fille. Puis, nostre lieutenant d'office nous a présenté chez luy la collation.
Sur le soir, j'ay envoyé à la Bégude des gens qui examineront le bois à vendre. On m'a dit depuis qu'ib n'étoient pas connoisseurs de cela; mais mon procureur m'a promis de le faire estimer par un sien parent de Saze, qui s'y connoît bien, et ce sera sur le rapport de celuy-là que je règleray la vente à faire.
Le 3 1 may, j'avois le dessein d'aller aujourd'hui à la Bégude. La pluie m'en ayant empêchée, j'ay arrêté le compte du rentier du GrèSy et j'ay vu qu'il me devra encore de l'argent à la foire. J'ay arrêté aussi le compte du meunier, qui me devra encore. Je voulois faire un arrêté de compte , devant notaire, avec le rentier de la Bégude; mais j'ay jugé à propos d'attendre le retour de M. Sicard.
Aujourd'huy, en l'église, j'ay pris garde que M. le vicaire affectoit, par manque de respect, de ne pas me présenter l'eau bénite, comme il y est obligé, de quoy j'ay fait mes plaintes au prieur.
J'avois raison de dire que les frais de la garnison des Isles a voient été payés. On m'a écrit de Nismes que cela avoit été reconnu.
(i) Une des cinq paroisses qui dépendaient delà baronnie de Rochefort. Son prieuré éuit uni au monastère de Saint-André de VilleBCUvc-lès-Avîgnon .
Tout le reste du jour, je Tay employé à arrêter des comptes et à écrire des lettres.
Le ler juin, j'ay ordonné dans toutes mes terres de faire des prières pour Monsieur de Rochefort, jusques à son retour. Les Pères de Nostre-Dame se sont soumis agréablement à cet ordre, et diront chaque jour, comme tous les curés, les litanies de la Sainte- Vierge, avec Toraison pour la paix. Les mêmes prières, je les ay fait faire, tous les jours, dans ma chapelle, durant mon séjour à Rochefort, et on les continuera dans ma maison à Beaucaire...
J'ay reçeu du boucher de Rochefort 34 livres 10 sols, plus 71 livres de mouton, à 2 sols et 4 deniers la livre, et 1 5 livres de bœuf à 18 deniersCO. Le tout, joint ensemble, fait la somme de 43 livres 10 sols, que j'ay receue en déduction de plus grande somme qu'il me doit.
Le mesme jour, j'ay fait dire à Mademoiselle de Michel de me payer 50 livres qu'elle me doit. Elle m'a fait répondre qu'elle les payeroit en la récolte, et je les ay cédées à M^e de Sicard, pour pareille somme que je luy dois.
Sur le soir, étant allée à la Bégude, j'ay fait le tour de mes moissons, et je les ay trouvées fort belles. Néanmoins, le rentier m'a dit que, s'il avoit tout semé à la première saison, il y auroit plus de bleds et qu'ils seroient encore plus beaux. C'est pourquoy j'ay résolu de luy laisser la faculté de semer quand il le jugera à propos. Plus, il m'a dit que les fossés sont à récurer, et j'en ay reconnu la nécessité.
J'ay commencé aujourd'hui de tenir les cardeurs, pour
(i) Prix de la viande dans deux petites localités des Basses- Alpes à cette époque : — aux Mées, en 1664, la livre de mouton, de 2 sous 6 deniers k
2 sous 13 deniers; de bœuf, de i sou 9 deniers k 2 sous. — A Colmars, en 1689, la livre du mouton, 2 sous 5 deniers; de brebis, i sou 3 deniers; de veau, I sou 6 deniers.
Ces prix sont sensiblement plus élevés dans les villes : ainsi , à Aix, eu 1679, la livre de mouton s;: paye 4 sous ; de bœuf, 2 sous 6 deniers; d'agneau,
3 sous, et de porc, 3 sous.
travailler un quintal de laine lavée; de quoy je prétends faire huit cannes de crespon, quatorze de burate, douze de serge en filozelle, et trente de cadis.
Et, comme je suis à la veille de mon départ pour Beaucaire, j'ay employé tous mes momens, après les occupations ci-dessus, à reconnoitre les meubles de la maison.
Le 2 juin, ce jour d'huy, je me suis levée devant le jour et ay fait, en même temps, lever tous mes gens. Le Père Archias a dit la messe dans ma chapelle de Rochefort, et ensuite j'en suis partie avec mon fils le marquis et toute ma maison.
J'ay passé par le pont du Gard. Redon (lieutenant du juge à Rochefort) est allé m'y attendre avec sa femme, son fils, et les consuls de Saint-Hilaire '0, et là il m*a régalée d'un grand et splendide déjeuné, après quoy j'ay continué ma route. Je suis arrivée à Beaucaire vers deux heures de relevée, mais si lasse que j'ay été obligée de me mettre au lict. Néanmoins, à peine ay-je été couchée que Madame des Porcellets et une grande quantité de personnes des plus notables de la ville me sont venues voir.
Ce même jour, j'ay receu des lettres de Monsieur le comte de Rochefort.
Le 3 juin. J'avois oublié de marquer que, le premier de ce mois, je fis travailler au moulin de Rochefort, pour réparer le défaut d'une des deux pierres. C'étoit d'une grande conséquence; car le bled sortoit de dessous la meule tout entier. Je nourris le maistre qui le répare.
Tout ce jour d'huy, je me suis occupée à faire ranger les meubles de la maison, et j'ai receu, l'après-disné, quelques visites des personnes les plus notables de la ville. Sur le soir, on m'a fait assigner à la requeste de M. David d'Arles, et on m'a fait commandement de payer cent écus; mais j'ay
(i) Un des Yillages qui dépendaient de la baronaie de Rochefort.
répondu que j*ay des lettres d'État pour surseoir à toutes poursuites, et je ne pense pas qu'on bouge jusqu'au retour de Monsieur de Rochefort.
Le 4 juin, j'ay écrit à Monsieur de Rochefort, et à Sicard à Moissac, et ay receu une lettre de Madame de Cereste<0...
J'ay mandé à Rochefort, et donné ordre qu'on racommodât le pigeonnier.
J'ay acheté quelques livres d'étain et en ay fait refaire cinquante-cinq livres. Ma pièce de cordât a été partagée en six grandes nappes, six petites et deux douzaines de sacs ; j'ay moy-mesme coupé tout cela.
Le 5 juin, jour de la Trinité, j'ay été à la messe, et, à mon retour de l'église, j'ay fait divers mémoires de choses à faire à Beaucaire et à Arles.
Le rentier du Radau m'est venu porter plainte contre Barthélémy Chabaneau, le vieux rentier, de ce qu'il a coupé des saules, de quoy il faut faire informer.
L'après-disné , j'ay assisté à vespres et à la bénédiction, après quoy j'ay eu grande compagnie au logis. On a joué et refait la loterie qui se trouva fausse, la veille du départ de Monsieur le Comte. J'ay gagné une paire de gants et six pans de dentelle; M. de Boisverdun, de même; Monsieur le Comte, une paire de gants ; M. d'Ycard et M™e de Carrière, chacun aussi une paire. Ensuite, on a proposé une écharpe à loter pour le prix de six écus.
J'ay receu des nouvelles de Monsieur de Rochefort, qui m'ont fait beaucoup de plaisir.
(i) Dorothée de Cheilus avait épousé, le 28 avril 1671, Henry de Brancaa- Cereste, frère consanguin d'André-Joseph, né d'un premier mariage d*Honoré de Branca», leur père commun, avec Marie de Castellane-Adhéiiiar. Elle était donc la belle-sceur de Madeleine des Porcellets.
Des nombreux fils de cette dame de Cereste, Taîné, Louis, fut m'Uréchal de France ; un autre , J -B. Antoine , archevêque d'Aix ; et le dernier, Buffile- Hjpacinthe-Toussaiiit, ambassadeur en Suède et conseiller d'État d'épée.
Les Brancas-Cereste étaient éublis k Pemes.
Ayant fait visiter |>ar des inaistres le bois des cuves que nous avons fait défaire, on m'a dit que, pour la plus grande part, il ne vaut rien qu'à bnisler, et que le reste est bon seulement à faire des cuves à fouler les raisins.
Le 6 juin, je suis parti de Beaucaire pour Arles, et, à Fourques, j*ay trouvé M. de Boche et M. de Boisverdun qui me sont venus prendre. De là, j'ay été en Camargue, dans mon Grand Mas de Beaujeu, où Madame de Laugier nous a bien régalés. Après le disné, j*ay examiné ce qu'il y avoit à réparer ; les couverts l'ont bien été, et il n'y a qu'à mettre quelques ais au-dessus de la cuisine.
Plus, j'ay visité les terres, et on m'a dit qu'il seroit de toute nécessité de planter une vigne. Ensuite, j'ay été voir les hources (0, et j'ay trouvé que M. Laugier ne disoit pas la vérité, puisqu'ils reviennent fort bien et qu'il y en a très peu de morts.
On m'a dit qu'il falloit faire un levadon (petite digue) pour empêcher l'inondation des herbages ; cela, m'a-t-on assuré, coûteroit tout au plus vingt-cinq écus, puisqu'il n'y a que cinquante cannes de besogne.
Le mesme jour, je fus au Grand Mas de Sainte-Cécile, et il ne s'y trouva que M"« d'Esparvier. Après avoir examiné la métairie, je vis qu'il n'y avoit rien à faire. Ensuite, j'examinay les terres ; les bleds y étoient plus beaux qu'à Beaujeu ; et je reconnus qu'il falloit faire nettoyer la roubine du Corps de la Triquette (*).
L'on m'a donné des fromages à Beaujeu et à Sainte- Cécile.
Le meunier de Rochefort m'a donné en payement une
(i) L'anserine ligneuse, de la famille des chénopodées.
(2) En Camargue, on donne le nom de roubines aux canaux qui communiquent des étangs salés à la mer, ou par lesquels est introduite dans les terres Teau douce du Rhdue.
Quant au Corps de la Triquette, c'est un S3mdicat.
demy saumée de bled, qui m'a servi à nourrir les cardeijrs.
Le 7 juin, j'ay vu le Père Rupé, gardien des récollets d'Arles, qui m'a donné une lettre pour la sœur Simone, et après j'ay été ouïr la messe de M. l'abbé de Boche. Puis, je suis partie pour Saint-Remy. Je ne pus y voir ce jour mésme la sœur Simone, parce qu'elle étoit malade, et, sans M. le prévost de l'Isle, qui s'y trouva, heureusement pour moy, je ne l'aurois pas vue du tout.
Cela m'obligea de rester jusqu'au lendemain. J'ay couché chez M. l'abbé de Lubières, doyen de ladite ville (0, à qui M. de Boche a voit écrit.
Le 8 juin, je me suis levée à cinq heures du matin, j'ay été ouïr la messe au couvent de la sœur Simone, et, après la messe, j'ay vu cette sœur, qui m'a charmée. Elle m'a dit qu'il falloit songer à me convertir et Monsieur de Rocheiort aussi. Elle m'a fort assurée que Dieu me le feroit revenir en santé, et qu'il me conserveroit mes enfans. Elle me déclara ensuite que le mestier qu'il faisoit n'étoit pas propre pour un homme de son état, et qu'il l'apprendroit à ses dépens. Elle me dit cela par trois fois différentes, me. répétant toujours : Je veux qu'il se convertisse, et Noslre-Dame de Consolation le préservera de tout danger. Je le veux comme ça.
J'ay promis quelque chose à Nostre-Dame de Consolation, qui est dans le couvent de la dite sœur, pour le retour de Monsieur de Rochefort.
Le mesme jour, je suis partie de Saint-Remy pour venir à Arles. M. l'abbé de Lubières ne m'a point quittée que je n'aye été en carrosse. Je suis arrivée à Arles à midy, et, après le disné, je me suis occupée du contrat d'arrentement du grand mas de Beaujeu ; puis, je me fis donner, par
(i) Au xiv« siècle, un chapitre régulier, composé de douze chanoines, dont Xe chef portait le titre de doyen , avait été établi & Saint-Remy par les papes Jean XXII et Clément VI.
M. Bninet fils, notaire, celuy de Sainte-Cécile... J*arrêtay mon compte avec M. Michel, marchand d'Arles, et j*ay vu que je lui devois 1055 livres. M. Michel m'a promis de se contenter des intérêts pour cette année, ils se montent à 210 livres; je les luy ay cédés sur M. Esparvier, mon fermier de Sainte-Cécile.
Plus, les dames de Sainte-Marie m'ont demandé leur pension. Je la leur ay assignée également sur M. Esparvier.
Plus, j'ay fait marché de six chaises peintes de vert, à 3 livres 12 sols ; d'une table à écrire, à 8 livres. J'ay acheté deux paires de souliers à 40 sols la paire, et deux paires de bas de fil, du prix de 5 escus et demy les deux, pour Monsieur de Rochefort.
Le 9 juin. Mademoiselle d'Esparvier m'a réclamé sa pension. Je luy ay répondu que, si je le pouvois, je la payerois à la récolte.
Le mesme jour, j'ay receu de Monsieur le comte de Rochefort des nouvelles qui ne m'ont pas fait plaisir...
Le 10 juin, M. Jean Artaud m'est venu offrir d'affermer le grand mas de Beaujeu ; il ne veut me donner que 700 écus des herbes et le bled au tiers, ou, à rente fixe, S>ooo livres.
Le mesme jour, un. autre Artaud, fils d'Antoine, ne m'en a offert que 700 écus ; M. Esparvier étoit avec luy.
J'ay rendu mes visites à Arles et croyois partir ce mesme jour pour Beaucaire, mais la pluie m'en a empêchée. Je m'occupay à écrire à M^e de Tourves, ma belle-sœur (0, et la priay de me faire avoir une ordonnance du subdélégué de M. l'intendant de Provence, contre les consuls d'Arles, au sujet des 2,000 livres que je leur dois, pour la taxe des biens de la communauté, et que je voudrois éviter de payer. Je leur ay fait signifier mes lettres d'État.
(i) Gabrielle de Brancas, sœur d'André-Joseph, mariée à Joseph de Valhelle, narquis de Tourves, président au Parlement de Provence.
]*ay écrit encore à M. de Quinson d'Avignon, et luy ay demandé d'attendre jusques à la récolte les arrérages de pension que nous luy devons.
J'ay envoyé des lettres pour Monsieur de Rochefort et pour M. Sicard, adressées à la TayroureCO, et pour le maistre de poste de ce pays. J'ay écrit encore à M«»e la marquise de Brancas, à Avignon.
Le 1 1 juin, j'ay ouï la grand'messe à Saint-Trophime (*), où la musique m'a fort plû...
Le mesme jour, j'ay fait une signification de mes lettres d'État à M. Blanc, trésorier du Corps du Couronneu et de la Triquette.
Plus, j'ay vu M. Gondar, le confiseur, qui m'a promis de me faire vendre les terres de M. de Beaujeu, et de me faire affermer mes métairies... Il m'a dit qu'il parleroit à M. Michel, le marchand, pour acheter ces terres.
Ensuite, j'ay vu M. Bègue, mon procureur d'Arles. Il m'a dit que M. Roubian, bénéficier de Saint-Trophime, à qui je dois 1 70 livres pour le lôds de la collocation des terres de Beaujeu, ne veut point faire de grâce.
Puis, je suis partie d'Arles, MM. de Boche et de Boisverdun m'accompagnant en carrosse jusqu'à Fourques, et suis arrivée, grâces à Dieu, fort heureusement à Beaucaire, â sept heures du soir.
Le 12 juin, jour de dimanche, je me suis levée à sept heures. J'ay donné de petits ordres dans la maison, et ay été à la messe ; après disné, j'ay été aux vespres et à la bénédiction.
(z) Sans doute Lectoure.
(2) L'église métropolitaine de Saint-Trophime, à Arles, avec son beau portail' du XIII* siècle, représentant les principales scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, son cloître, véritable musée , qui a inspiré le peintre Granet , la tour romane de son clocher, etc., est un des plus anciens et des plus curieux monuments de l'art chrétien au midi de la France.
Le mesme jour, le Père Archias me dit que M. de Saint- Germain fut icy, pendant mon voyage à Arles, et que, parlant des terres de ma collocation d'Arles (O, il témoigna être dans l'intention de les acheter, parce qu'elles Tacommodoient, mais que, les biens ayant fort diminué, il falloit que je perdisse quelque chose. Le Père Archias luy proposa de les faire estimer par des experts amis communs ; quant à la manière du payement, il m'en feroit les interests, ou il accepteroit des indications que je luy ferois. Il trouva cela raisonnable, et le tout fut renvoyé à mon retour... Je feray écrire à M. de Saint-Germain que je suis bien aise de vendre ces terres de la collocation de Beaujeu, pour\'u qu'il me les paye raisonnablement. J'y ay déjà assez perdu pour n'j' vouloir pas perdre davantage.
Le mesme jour, j'ay été accompagner la procession des pénitents noirs. J'ay envoyé à l'ordinaire, pour voir s'il y avoit des lettres de Monsieur de Rochefort, et, comme il n'y en a point eu, cela m'a fort chagriné.
Je manday quérir à Rochefort du vin pour les valets, et j'écrivis qu'on fist ourdir quarante cannes de toile ou cordât, à Estezargues (2).
Le 13 juin, jour de saint Antoine de Padoue, — mon petit, le chevalier, s'appelle Henri-Thomas- Antoine, Ce jour-là
(i) Pour rintelligence de ceci, notons un des points les plus intéressants ie l'ancien droit provençal. Tandis que, dans les autres pays, en cas d'impuissance d'un débiteur, la vente et Tadjudication de ses biens devaient être effectuées en justice au plus offrant , en Provence la régie était que les créanciers s'y fissent colloquer sans frais ^ sur l'estimation des experts jurés des localités.
Cette régie fut appliquée aux communes impuissantes, lorsqu'aprés les dévastations et les désordres financiers de la fin du xvi^ siècle, il fallut au xvn* liquider leurs dettes. Leurs ciéanciers furent payés de la sorte, « en suite d'uH département, soit sur les biens communaux, soit à leur défaut sur les biens des particuliers, à proportion de la cote d'iceux. »
La coUoration de la comtesse de Rochefort, sur les terres voisines de Beaujeu, dont elle veut se défaire, avait l'une ou l'autre de ces origines.
(2) Un des villages qui formaient la baronnie de Rochefort.
est remarquable dans ma famille, puisque ce fut celuy de l'enlèvement de feu Monsieur le baron de Valérargues, mon frère (0. Aussi me suis-je levée de grand matin pour faire mes dévotions.
On a commencé aujourd'huy à tirer la soye.
La serge , la burate et le cadis, que j'ay fait tirer et préparer à Rochefort, tout cela est prest à travailler ; seul le crespon ne Test pas encore ; ainsi me Ta écrit Mademoiselle Sicard. Neuf livres de cocons ont rendu unejivre moins une once de soye fine.
J'ay écrit à M. Penot, pour Taffaire de Madame de Montanègue ; à M. Carretier, pour celle de Castagnier de Mondragon ; à Madame de Brancas, à Madame deFressieux. Le Père Resseguier allant à Paris, je luy ay donné la commission de troquer ma montre ou de me la faire racommoder, et luy ay envoyé par Monsieur de Tieuloy quatre pistoles pour cela...
Le reste du jour, je me suis occupée à achever mes dévotions et à donner des ordres dans la maison.
Le 14 juin, je me suis levée bon matin pour faire ranger les tonneaux dans la cave. L'on a fait les cuves et préparé les petites caves pour la foire. Je fais faire, pour fouler les raisins, une cuve de bois qui ne bougera pas de dessus les tinaux, et ainsi cela sera fort commode. On m'a conseillé de vendre les vieilles que j'avois; j'ay pourtant résolu d'en garder une pour mes lessives...
On m'a rendu un carafon d'étain que j'ay fait faire. J'ay aussi fait refaire des plats et deux douzaines d'assiettes ; tout mon étain a été rebattu, et je l'ay encore fait marquer.
J'ay envoyé quatre livres de savon 'à Pernes, où l'on me blanchit du fil ; on m'en blanchit aussi à Saint-Benoist.
(i) A Zutphen (Hollande), dans la campagne de 1672, où il servait comme capitaine de chevau-légers.
Le mesme jour, j*ay envoyé prendre le sieur Patron, passementier, pour savoir combien il £siudroit de galon pour ma livrée. Il m*a dit qu'il en falloit quatre-vingt cannes (160 mètres) des grands , et trente (60 mètres) des petits , et que , pour cela, dix livres de soye grosse, plus'huit livres de filozelle assez fine, etoient nécessaires...
J'ay baillé à Toumaire deux cannes de petit cadis rouge , pour acommoder les casaques des laquais, plus du cordât pour faire une casaque au cocher, et une canne de toile grise pour luy faire des chausses
Catin est arrivée aujourd'huy de Rochefort, où elle étoit depuis le départ de Monsieur pour faire travailler les cardeurs. Ils ont achevé, et on a baillé toute la laine à filer... Elle a apporté cent poulets qui restoient de ceux que j'avois achetés ; en y ajoutant les vingtrhuit que j'avois icy, cela fait cent vingt-huit. J'ay de plus quarante poules, un coq et dix dindons.
Le boucher de Rochefort a baillé trois livres à Catin.
Le mesme jour, j'ay fait oster le tambour de fer qui étoit en la fenêtre de mon cabinet, où il ne servoit à rien, et je Temploieray au Radau. Il pèse six-vingt livres et demy.
J'ay fait faire un lit de repos pour la salle basse, et des matelas pour le dit lit , par Gaspard Giraud , dit Cinq Soupètes (0.
Le nouveau rentier de VIsîe de Gueydan m'est venu représenter que l'ancien rentier, qui n'a plus que cette récolte à prendre, a par malice laissé croistre jusqu'à maturité la civadefère (folle avoine), afin que les terres en restassent ensemencées... Le Père Archias y a été pour voir s'il avoit raison dans ses plaintes, et il m'a rapporté que l'ancien rentier a eu tort de ne pas faucher toute une grande terre, où il y a incompa-
(i) Un des plaisants sobriquets populaires, si communs de tout temps dans le Midi.
rablement plus de civade fère que de bons épis de bled...
Le 15 juin, je me suis levée bon matin, et, après avoir donné de petits ordres, j'ay payé 51 livres à M. Juet ; ainsi, je ne luy dois plus rien. Je luy ay baillé toutes les piëœs de tapisserie à racommoder, après quoy il fera de mesme pour toutes mes chaises et autres meubles.
J*ay fait marché avec la femme du Picard , pour le racommodage de tous les points de France , moyennant huit livres.
On a achevé aujourd'huy les cuves. J*ay résolu de faire paver de cailloux la bucherie, parce que le bois ne sauroit y être bien rangé sans cela. Le même jour, j'ay donné ordre à mon garde de Rochefort d'y vendre tout mon vin. Il en a baillé deux tonneaux au boucher, et , l'autre tonneau qu'il y a, il le garde pour la moisson.
Delor est venu goûter le vin, je luy en ay demandé quatre livres le barrai (4$ litres).
J'ay envoyé Gibert à l'isle de Gueydan, pour faire informer du foin que le vieux rentier a laissé gaster par sa faute.
Je me suis beaucoup occupée à ranger des papiers , et, sur le soir, on m'est venu intimer une nouvelle arrestation que M. David d'Arles a fait faire entre les mains de mon fermier de Sainte-Cécile.
J'ay receu des lettres de M. Sicard. Il me marque que Monsieur m'a écrit par le même courrier, et me demande si je n'ay pas receu sa dépêche. J'ay eu beaucoup de joye d'apprendre par M. Sicard que la santé de Monsieur et celle de M. de Brancas sont bien établies , et c'est d'autant plus que je n'avois point eu de leurs nouvelles par le dernier courrier.
J'ay fait marché, pour avoir ïa Gaietie et le manuscrit, deux fois la semaine , moyennant sept écus ; on me les fera tenir à Tarascon.
Le 16 juin, dès le grand matin, j'ay donné à mon ordi-
naire les ordres nécessaires dans le logis ; ensuite j'ay écrit au sieur Esparvier, mon rentier de Sainte-Cécile, pour qu'il fasse intimer et signifier mes lettres d'État au sieur Blanc, trésorier du Corps de Couronneu , et au sieur David , droguiste d'Arles.
Gibert a vu , dans i'isie de Gaeydan , le dommage que le vieux rentier m'a causé, ou par sa négligence, ou par sa malice : 10 il m'a gasté mes terres, en laissant venir à maturité la civadefère, dont il y a une grande quantité ; 20 il m'a laissé gaster mon fourrage, pour lequel il y a lieu de se dédommager en prenant pour ma part tout ce qu'il y a de bon ; 30 il n'a point du tout sarclé les bleds...
J'ay acheté vingt-trois livres d'étain de Madame de l'Arche, à sept sols la livre.
Je suis occupée tout le jour à me préparer pour la foire.
Le 17 juin, je me suis levée de bon matin et me suis occupée à faire fermer des tapisseries.
Il y a un mois aujourd'huy que Monsieur de Rochefort est parti...
J'ay fait mettre deux serrures aux deux portes des écuries, afin que dans la foire elles ne soient ouvertes à tout le monde et à l'abandon.
M. le procureur du roy est venu me voir, pour me dire que dans le temps que je n'étois pas icy, le fermier du champart 0) s'est avisé d'y prétendre pour le bois ; et j'ay Tépondu que je voulois plaider, ayant ouï dire à M. Sicard que je ne le dois pas. Il m'a conseillé encore de traiter avec ces gens-là, en argent, afin de me délivrer de leur présence importune et de ne leur pas donner la connoissance de mes terres. J'ay déclaré vouloir traiter à des conditions raisonnables ; car, le bled étant à bon marché , et n'y ayant
(i) Le droit de champart, dont il s'agit ici, était une redevance due pour les îles du Rhône qui relevaient directement du domaine public.
DE LA COMTESSE DE ROCHEFOilT. 365
pas apparence que les grains augmentent de prix, il faut considérer tout cela en abonnant , en sorte que j'y trouve mon advantage...
M. Bourges, procureur au Parlement d'Aix, me mande que le subdélégué de l'intendant ne veut pas accorder l'ordonnance que j'ay fait requérir, pour surseoir aux exécutions des consuls d'Arles ; et c'est parce que le roy est intéressé en la cause.
Le 18 juin, je me suis levée bon matin, pour écrire à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard, et après disné je me suis occupée à faire préparer la maison pour la foire.
M. Dalbon a dit au Père Archias que les entrepreneurs du pont faisoient prendre du gravier à la cime du pré de la ville, et que cela pourroit porter préjudice à mon jardin; sur quoy Gibert est allé reconnoître ce que c'est, et, sur son rapport , je feray faire un acte aux dits entrepreneurs pour les faire cesser.
M. Aillaud m'a envoyé la quittance de Vaîbergue de Saint-Hilaire (0, et je la luy ay renvoyée signée de ma main.
J'ay receu d'Arles une table que j'ay fait faire exprès pour écrire.
Le 19 juin, au matin, j'ay fait mes dévotions au Pré, et ay continué la neu vaine que je commençay hier à Nostre- Dame de la Chapelle du Pré, pour mon fils le marquis.
Au retour de la messe, j'ay trouvé au logis la rentière de la métairie de Jonquières Elle m'a porté plainte de ce que le berger de Mme de Fabre, la conseillère, retient l'eau de ma dite métairie , de quoy mes rentiers reçoivent un grand
(i) « Le droit d'albergue (auberge) était celui par lequel les seigneurs pouvaient prendre g!te dans les maisons particulières, dépendantes de leurs seigneuries. Il ne fut pas longtemps payé en nature ; d'un commun accord, il fut rapidement converti en une taxe pécuniaire. » Hbnri Grégoire , Les Droits uignturiaux en Provenu. Toulon, 1870.
dommage. J'ay donné ordre qu'on allât sur les lieux et qu'on prist les moyens les plus expédiens pour faire cesser cette vexation.
J'ay fait marché avec maistre Pierre, pour refaire le plafond du salon et la cheminée, le plafond du cabinet, la porte et un cabinet, en mon arrière-chambre, au prix de 1 3 1 livres. Il m'a promis de m'achever tout ce que dessus , d'icy à la foire de la Madeleine, et même quelques jours devant la foire.
J'ay envoyé Chamboredon pour arrêter nos comptes avec M. des Porcellets de Beaucaire , lequel Iny a dit que Monsieur le comte luy devoit $00 livres, sur le capital de 30,000 que feu M. d'UbayeO) devoit à feu M. de Maillane, et les intérêts des dites 500 livres depuis trois ans. . .
J'ay mandé chercher tous les bailes (2) de mes métairies, et leur ay ordonné à tous de faire bien exactement leur devoir...
J'ay arrenté aujourd'hy la remise de mon carrosse au sieur Tourtau , avec diminution de deux écus , parce que je n'ay cru pouvoir faire mieux.
Le 20 juin, je me suis levée bon matin, j'ay ouï la messe au Pré, et ay été ensuite voir mon pré de Mau buisson. J'ay été un peu mortifiée de le voir si peu fourni de foin qu'à peine y aurons-nous douze charretées. Aussi n'en vendray-je point, craignant qu'il ne me manquât.
J'ay pris garde en ce pré que les termes n'étoient pas posés comme il falloit, puisque M™e de Mendre a planté quatre saules dans mon fonds, et j'ay résolu de luy en faire parler, en sorte qu'elle convînt avec moy de les remettre en leur lieu et place.
(i; Henry des Porcellets, marquis d'Ubaye, père de Madeleine.
(2) En Provence, dans le langage populaire, le bailli , ou juge du village, s'appelait un baile. On donnait également ce nom au maitre valet , conduisant l'ouvrage.
M. Falcon m'a écrit, de la part de Mademoiselle Sicard, qu'il seroit bon d'envoyer quelqu'un à Rochefort pour voir la récolte. J'ay cru qu'il n'étoit pas nécessaire de faire une double dépense, puisque, m'étant fié les autres années à Antoine, je puis m'y fier encore cette année-cy.
On m'a encore écrit que le rentier de la Bégude de Rochefort vouloit faire fouler le seigle, pour s'en aider à faire la moisson. J'ay répondu qu'en me laissant ma part il pouvoit se servir du reste.
J'ay fait acheter un rasteau et deux fourches , pour l'aire de Saint-Roman,
J'ay fait goûter tous les vins de ma cave ; on les a trouvés
excellens, il y en a en tout vingt-deux tonneaux J'ay
résolu d'en garder trois pour l'arrière-saison et de vendre les autres.
Mon cousin des Porcellets m'est venu voir, et, sur les affaires que nous avons ensemble, il m'a donné le mémoire qui s'ensuit
Le reste du jour, je m'occupay à couper et à faire travailler du linge pour mes enfans.
Le 21, je me suis levée à mon ordinaire bon matin, pour écrire à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard. Au retour de la messe, j'ay fait préparer les greniers pour mettre les bleds nouveaux ; le restant du vieux sera mis en farine pour les valets.
Puis, j'ay baillé à Cordredonne mes vieilles jupes, pour faire des robes à mon fils le chevalier.
M. Trevenan de Villeneuve m'est venu voir, pour me dire que, devant faire un voyage à Paris, la nécessité l'obligeoit à me demander luy-mesme de Targent , pour deux pensions se montant à 733 livres 6 sols 8 deniers. Je luy ay répondu que ce n'étoit pas trop la saison de demander de l'argent; que Monsieur de Rochefort avoit porté, pour faire sa campagne, tout celuy que j'avois ; et que mesme j'avois des lettres
d'État, pour me dispenser de payer jusqu'à son retour; mais que, puisqu'il en usoit si honestement avec moy, je ne voulois pas m'en servir pour luy. Je luy ay promis de le payer au i^r de juillet prochain...
Le 22 juin, je me suis levée bon matin à mon ordinaire, et j'ay donné ordre pour faire blanchir la voûte qui touche la salle basse. J'ay fait cette dépense, qui est de peu de frais, pour y pouvoir rester plus honestement , parce que cela la rendra plus agréable.
On a commencé aujourd'huy à charrier du foin du pré de Maubuisson; j'y ay employé le rentier qui sort du Radeau, parce qu'il me doit de l'argent. Ce sera autant de pris en payement.
Depuis hier, on a commencé à charrier des gerbes à Saint- Roman.
M. le procureur du roy m'a remis un état des terres devant le champart, qu'a dressé M. Rey, fermier; il y en a cent onze saumées (67 hectares 1/2).
M. Penot, mon procureur de Montpellier, m'écrit qu'il faira juger, au premier jour, l'affaire que nous avons contre la communauté de Beaucaire(0.
J'ay reçeu des nouvelles de M. de Rochefort et de M. Sicard, qui m'ont fait beaucoup de plaisir.
Le 23 juin, je me suis levée bon matin à mon ordinaire, et, après avoir ouï la messe et continué ma neufvaine à la Chapelle du Pré, j'ay mandé Gibert faire des informations contre le rentier de M. de la Vie, qui a emporté les gerbes de Saint-Roman sans avertir mon garde.
J'ay fait abattre la petite armoire qui étoit au coin du vestibule, attenante à la salle basse , parce qu'elle incommodoit les marchands qui la louoient pour y faire magasin, et qu'elle occupoit la place de trois ou quatre balles. •
(i) Voir sur ce sujet l'étude sur Saint-Roman en Argeme, publiée par M. C.« M. DoMBRGUE. (Avignon, 1881.)
J'ay fait faire un livre des domestiques , Tautre étant tout rayé et rempli, et dresser des mémoires de tout ce qu'il me faut acheter à la foire.
Le 24 juin, jour de Saint-Jean, je me suis levée à trois heures du matin, pour aller voir les réparations qu*il y avoit à faire au mas du Radeau. J*y ay mené avec moy le serrurier et le charpentier , et j*ay vu qu'il falloit nécessairement les faire achever après la foire.
Le rentier m'a dit qu'il seroit bon d'établir une pallière (digue faite avec des pieux) au bout de la muraille de la chaussée, et que, par là, nous gagnerions une grande étendue de terre. Il y a douze particuliers, le long de cette rive, qui y gagneroient beaucoup comme nous, et pourroient contribuer à l'exécution du projet
Au soir, j'ay été au Ma:(eti^) de Saint-Roman, et j'ay reconnu qu'il étoit de toute nécessité de changer la cheminée ; il n'y a pas moyen d'y habiter à cause de la fumée. J'ay vu encore qu'on avoit bien fait de transporter l'aire ailleurs : là où elle est présentement, elle est mieux située et mieux exposée au vent.
D'après ce que m'a dit mon garde de Saint-Roman, Gibert seroit cause que nous avons eu seulement vingt-trois écus du bois vendu par M. Sicard. Sans luy, on en auroit donné dix louis d'or; mais Gibert auroit dit à l'acheteur que, s'il le mettoit en portion, il le luy feroit avoir pour vingt-trois écus. Il faudra vérifier cela.
Le 25 juin, je me suis levée bon matin, selon ma coutume, et j'ay écrit à M. de Rochefort et à M. Sicard. J'ay encore écrit, après disné, à M. Linsolas de Villeneuve, pour le prier, s'il vient à la foire de Beaucaire, qu'if ait la bonté de faire un tour à mes isles, et de voir les réparations qu'elles demanderoient; je ne fairay que celles absolument nécessaires.
(i) Ma^etf diminutif de mas.
Gibert m'a remis le rapport des experts jurés (») de Beau- Caire, dans Taffaire de Tancien rentier de Tisle de Gueydan. Mes dommages et intérêts y sont liquidés à quatre saumées de bled. J'ay payé aux dits experts neuf livres, suivant la taxe faite par le sieur Darbon, juge de Saint-Roman.
Le 26 juin, j*ay employé la matinée à faire mes dévotions ordinaires , et , au retour d*icelles , j*ay trouvé au logis Jean Lagier de Saint-Hilaire, lequel m'a porté plainte, contre mes officiers de Rochefort , de ce qu'ils se sont taxés excessivement dans un inventaire de quelques effets appartenant aux neveux du dit Lagier. Sur ce, j'ay écrit à Redon de surseoir â toutes poursuites, et de m'instruire de quoy il s'agit, afin de le faire régler par personnes intelligentes.
Le 27 juin, je me suis levée bon matin, pour me préparer à la saignée que je dois me faire faire à la cheville du pied, à cause des grands maux de teste dont je souffre depuis longtemps...
J'ay passé aujourd'huy une convention avec M. Darles, mon chirurgien, pour me servir à cande, moyennant deux saumées de bled ou dix écus d'argent, à mon choix.
(iiintin Boussot, après m'avoir luy-mesme adverti que j'avois souffert une lésion énorme en la vente de partie du bois de Saint-Roman, m'a protesté qu'il se départiroit agréablement de son billet de vente, afin que le profit en revint à moy. Il m'a ensuite indiqué deux boulangers qui achèteront la coupe du dit bois, et en augmenteront le prix de neuf pistoles, et même de plus, si je leur prolonge le temps
(i) Si haut qu'on remonte dans notre régime communal» on y voit des ^obi homines, prod'homs estimadors^ continuateurs des agrimêusorts romains, exercer la magistrature la plus propre i. garder le respect de la propriété et la paix sociale. Nommés par les parlements publics des chefs de famille, c'est sur le terrain, sommairement, « sans figure ni forme de procès », moyennant de modiques honoraires, qu'ils réglaient les dommages faits aux champs et aux récoltes, les questions de bornage, les difficultés relatives aux murs mitoyens, rues, chemins publics, canaux d'irrigation, etc..
à le couper. — Le Père Archias est allé, ce matin, à Saint- Roman, pour reconnoître si ce qu'il y a de coupé Ta été comme il faut; et il m*a rapporté que les coupeurs, jusques à présent, ont agi en pères de famille
M. Aillaud arriva, hier soir, de Saint-Hilaire , où il étoit depuis mon retour d'Arles. Je l'envoie aujourd'hui visiter les terres du grand mas de Beau jeu et de Sainte-Cécile.
M. de Boche est arrivé avec M. Laugier, pour régler nos comptes et pour me parler de l'arrentement de ces deux mas.
M. Laugier s'est abouché avec moy, après disné, et est entré en conférence de plusieurs choses, touchant mon grand mas de Beaujeu. — Premièrement, il veut être dédommagé de l'inondation pluviale des herbages r à quoy j'ay répondu que je n'en devois point, selon le sentiment de plusieurs personnes intelligentes , que néanmoins j'en passerois par ce qu'en diroient les experts , au retour de M. Sicard. — Secondement, il m'a représenté que, pour son dédommagement, il souhaitoit se retenir vers luy quelque partie de la rente de cette année ; à quoy j'ay répliqué que, supposé qu'il luy soit dû quelque chose, je ne pouvois consentir qu'il se paye cette année , ayant le plus grand besoin de mes rentes pour fournir aux dépenses extraordinaires que M. de Rochefort est obligé de faire à l'arrière-ban.
Nous avons ensuite parlé de l'arrentement. Il ne m'a offert que huit cents écus des herbages de Beaujeu , et deux cents de ceux de Sainte-Cécile. Il ne veut pas les uns sans les autres. Je luy ay déclaré qu'il ne les auroit jamais à ce prix-là, et que fitois résolue à tenir la terre moy-tnesme.
J'ay achevé aujourd'huy de tirer ma soye. J'en ay eu vingt et une livres et demy ; il y est entré dix livres de cocons par livre.
Le 28 juin, Qjiintin Boussot s'étant démis du billet de vente, que M. Sicard luy avoit fait d'une partie du bois de
Saint-Roman, j'ay traité du même bois avec Claude Baume et Jacques père , boulangers de Beaucaire , et leur ay vendu soixante écus au lieu de six pistoles que ledit Boussot en donnoit. Ces boulangers acheteurs en augmentant le prix de trente-sept écus , je leur ay prolongé le terme , à le couper, d'un an entier.
En cette affaire, j'ay vérifié que ce qu'on m'avoit dit de Gibert étoit véritable , et , parce que Q^intin Boussot en a agi honestement avec moy, je luy ay donné un louis d*or d'étrenne
M. Aillaud est revenu d'Arles, et m'a rapporté les lettres d'État. Sur la signification à eux faite, les consuls ont répondu qu'elle étoit inutile, les biens d'Arles m'appartenant à moy en particulier et à mon propre.
Il m'a dit qu'il y avoit peu de bled au grand mas de Beaujeu et au mas de Sainte-Cécile. Dieu soit loué de tout !
J'ay tenu le lit, encore tout aujourd'huy, tant à la raison de ma fiuxion que parce que je n'étois pas bien remise de ma saignée du pied
Le 29 juin, M. Allègre, marchand de Nismes, m'est venu demander la pension de M™e de Vendargues. Je luy ay répondu que je ne pouvois la payer que dans le mois d'aoust.
L'après-disné, je me suis occupée à régler les comptes des rentiers, et après j'ay resté à vespres
Le 30, dernier jour de juin , je me suis levée bon matin, pour aller voir au mazet de Saint-Roman les réparations que j'y fais faire, et j'ay trouvé que cela va très bien.
J'ay mandé M. Aillaud, à BeUegaricy pour me rendre compte de l'état de la terre. Il m'a rapporté que la récolte n'est pas belle; le rentier me doit la rente de cette année et une partie de celle de l'année passée
M. Chamboredon m'a demandé grâce pour le rentier de la Vie, qui avoit enlevé les gerbes de ça terre sans payer mon droit; et je la luy ay accordée, moyennant qu'il paye
les frais de justice et qu'il donne trente sols pour les pauvres .
Le ler juillet, je nie suis levée bon matin pour écrire à M. de Rochefort, à M. Sicard, à M. d'Albenas, et à M. Carretier, mon procureur à Toloze. J'ay envoyé M. Aillaud à Villeneuve, pour porter sa pension à M. Trevenan.
J'ay fait aujourd'hui, avec M. Sellon, mon apoticaire, une convention par laquelle il devra désormais me servir à cande, pour cinq salmées de bled, ou bien vingt-cinq écus par an, à mon choix. M. Saint-Jean, mon médecin, me Ta conseillé pour bien des raisons
Le 2 juillet , feste de la Visitation , je me suis levée bon matin, pour faire mes dévotions. Après disné, je me suis occupée à faire secouer les habits de M. de Rochefort, et les ay ensuite fait enfermer dans le garde-meuble.
Le Père Archias et le sieur Chamboredon sont allés, au soir, à Saint-Roman, pour visiter une partie du bois que mon boulanger veut acheter
Le j juillet , je me suis levée bon matin , à mon ordinaire, ne pouvant pas dormir.
pay arrêté mes comptes avec les faucheurs et charrieurs du foin , et les ay payés. Il n'y en a eu que onze charretées.
Le 4 juillet, je me suis levée bon matin, pour aller au mazet voir fouler mon bled de la disme de Saint-Roman. Il y a sept couples de mulets des gens de Comps , qui nous servent toutes les années à cela.
L'après-disné, j'ay été à la Grande-IsUy et, comme je crains l'eau , pour traverser le Rhône avec moins de danger, j'ay passé par Comps et ay pris la traille de ValabrègueS. M'étant finalement rendue à la Grande-Isle, j'ay remarqué qu'il y a plusieurs réparations à faire. Si nous établissions une petite pallière (digue formée par àts pieux) en teste de l'isle, nous gagnerions tout le long du rivage pour le moins
quinze saumées (lo hectares) de terre, qui seroient d'un grand profit, tant en bois qu'en grains ; et , si nous manquons à (aire cette réparation , nostre isle , au lieu d'augmenter, dépérira, et le Rhône l'emportera par les inondations.
Il faut aussi réparer le couvert du mas, qui fut tout fracassé du grand vent qu'il fit le jour de Saint-Vincent dernier.
La rentière m'a représenté qu'il étoit nécessaire de faire un poulailler, et je luy ay répondu que cela se fera en son temps.
Le 5 juillet, M. Esparvier, mon rentier de Sainte-Cécile, est arrivé icy de bon matin , et nous avons fait nos comptes ensemble...
M. de Chasteuil d'Avignon m'est venu voir, pour me demander les arrérages de la pension que nous luy devons ; et je luy ay répondu que, par un effet de nostre malheur. Monsieur de Rochefort avoit été engagé, cette année-cy, à de grandes dépenses qui nous avoient mis dans l'impuissance de le payer. Sur ce, il, m'a dit fort- honestement que je payerois quand je pourrois, mais qu'il falloit souffrir un acte de demande des intérêts, par la raison que, en vertu des ordonnances du roy, on ne pou voit rien exiger après les cinq ans, si l'on n'avoit fait cette demande auparavant.
Nous convînmes donc ensemble qu'après la foire il me fairoit faire le dict acte, et que je luy répondrois, en vertu de mes lettres d'État , ne vouloir luy payer rien avant le retour de Monsieur de Rochefort, et que, cette formalité remplie, les choses resteront comme elles sont, sans aller plus avant.
Le mesme jour, les dames de la Miséricorde d'Avignon m'ont écrit , pour me demander leur pension et les arrérages. Je leur ay répondu que, si elles veulent avoir patience jusqu'à la récolte, je les payeray; sinon, je me serviray de mes lettres d'État, pour arrêter leurs poursuites.
Le 6 juillet, je me suis levée bon matin, pour faire nettoyer les greniers et les préparer à recevoir les bleds nou-
miidiitiTT"M
veaux. Les rats ravageoient et gastoient nos grains ; on m'a fait apercevoir qu'ils venoient tous d'une cheminée qui est au grenier, de dessus la petite écurie , et je l'ay fait fermer par le maçon...
J'ay écrit à M^ne de Sicard et lui ay donné des nouvelles de son fils. Je luy ay mandé de me faire avoir de la filozelle de M™e de Michel, de la bouchère et de la meunière, en payement de ce qu'elles me doivent...
J'ay passé le reste du jour à vérifier les meubles de bois, comme lits, chaises et autres choses semblables, afin que rien ne dépérisse en la foire.
J'ay receu de bonnes nouvelles de Monsieur de Rochefort.
Le 7 juillet, je me suis levée à mon ordinaire de grand matin, pour faire reconnoître le reste des meubles du logis avant la foire...
' Mon clavecin s'alloit gaster; j'ay fait marché pour le faire emplumer et accorder, moyennant trois livres et la nourriture du maistre pendant trois jours.
Le rentier de Tisle de Gueydan m'a représenté qu'il faut faire des réparations , pour la défendre des inondations du Rhône, et qu'il faut réparer aussi les couverts du mas... Il m'a promis d'y travailler gratuitement, deux journées en-r tières, avec sa charrette. Nous avons fait nos comptes, et nous sommes restés quittes...
J'ay écrit à Palegay, baile de Rochefort, pour qu'il vienne icy avec Lagier de Saint-Hilaire et la femme intéressée en leur procès, parce que je veux les tirer d'affaire par un arrangement raisonnable.
Le 8 juillet, je suis allée au Ma^et de Coquiîlade, dès les trois heures du matin , pour voir mes maçons et mon aire. Ces gens-là m'auroient gasté mon bastiment , si je n'y eusse été. Et, pour l'aire, j'ay ordonné qu'on passât mon bled dans un drageoir espaussadou (un van), afin qu'il n'y eust plus de la terre et qu'il fust d'une vente plus aisée.
Après disné, j'ay écrit à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard, à Cahors en Qpercy; à Redon, pour qu'il aille à Villeneuve reconnoftre Tétat des affaires de feu M. de Montanègue, lequel me doit 2150 livres; à MM. Carretier, Pcnot et Postoly, procureurs; à M™* de Brancas de Saînt- Barthélemy et à M. le marquis d'Oraison. Et ensuite, je me suis amusée à reconnoitre mes meubles.
Le 9 juillet , j'ay donné aujourd'huy à mon fils le chevalier l'usage des pieds, et l'ay mené aux Capucins, où j'ay fait dire une messe à son intention et l'ay consacré à Dieu avec mon fils le marquis.
Le P. Archias est allé au Mas de Jonquiéres pour faire mesurer le bled... M. Aillaud a été à Arles, pour voir M. Laugier et en recevoir de l'argent...
Le 10 juillet, j'ay receu une lettre de sœur Simone, mais n'ay point de nouvelles de Monsieur de Rochefort , de quoy je suis fort chagrine et fort inquiète....
Le rentier de Jonquiéres m'est venu demander si je voulois mon bled. Je luy ay dit qu'auparavant il falloit le faire retnonder (0 ; et j'ay résolu d'en faire de même en toutes mes métairies, afin que mon bled en soit plus beau et plus marchand...
Le 1 1 juillet, je suis allée dès l'aube du jour au Mazet, pour achever de faire fouler mes gerbes.
Je m'appliquay tout le jour à faire travailler les maçons , et , le soir, je fis mesurer le bled, et je trouvay qu'il n'y en avoit pas la moitié comme Tannée passée.
J'ay écrit à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard.
Le 12 juillet, je me suis occupée, dès le grand matin, à faire préparer les lits, pour les chambres à louer durant la foire...
MM. les consuls d'Arles ont fait commandement à M. Es-
(i) C'est-i-dire, passer une seconde fois au van.
parvier, mon fermier de Saînte-Cécye , de payer dans trois jours 7SO livres, pour les debtes de la ville, et, comme les lettres d'État sont inutiles, ainsi que me Ta écrit d*Aix Mme deBrancas, il faudra payer.
J'ai écrit à M. Postoly, mon procureur de Nismes, qui est toujours plus négligent.
L'après-disné , j'ay visité mes caves , et , y ayant gousté mes vins, j'ay fait marquer les trois meilleurs tonneaux ; ils seront gardés pour Monsieur, et deux autres seront pour le commun...
Le 1 3 juillet , dès le grand matin , j'ay fait nettoyer mes magasins. Ensuite, j'ay envoyé M. Aillaud à Arles, pour régler l'affaire que nous avons avec les consuls... M. Durand m'a apporté son rapport d'arpentage pour îe Pré de Maiîîane.,* J'ay ordonné à Redon de poursuivre l'affaire du rentier de Saint-Maurice.
Je receus sur le soir des lettres de Monsieur de Rochefort et de M. Sicard...
' Le 14 juillet, j'ay passé le contrat d'arrentement du pré de Maillane, pour être converti en luzerne... ; et me suis occupée, le reste du jour, à achever de préparer la maison pour la foire.
Le 1 5 juillet , dès le grand matin , j'ay été avec le Père Archias au Mazet , • pour reconnoître les réparations que j'y ay fait faire, et je les ay trouvées à mon gré.
M. Laugier, mon fermier du grand mas de Beau jeu, m'y est venu voir et a disné avec moy. Il m'a porté 300 livres, et m'a dit, touchant mon arrentement, que si je veux le tenir moy-même, il me fournira un instruc que je luy payeray à ma commodité, et que, quand je seray lasse de le tenir, il le reprendra, toujours avec Vinstruc qu'il m'aura fourni.
Le 16 juillet, j'ay fait dès le grand matin mes dépêches : 10 à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard ; 20 à M. Penot,
procureur; 30 à M™* de Paris. .^ J'ay envoyé M. Aillaud à Villeneuve pour prendre le sentiment de M. Calvet, touchant l'affaire Castagnier de Mondragon. Je luy ay dit de passer par Rochefort pour voir Tétat des récoltes.
Le 17 juillet^ j*ay logé dans mon magasin, dit la Grande Poster ie, des balles de laine de M. Ménard. Son facteur m*a prié de les remiser, et je Tay fait par considération pour M. Ménard qui a souvent arrenté mon magasin.
J'ay receu des dépêches de M. Sicard, qui m'ont fait plaisir. . .
Le 18 juillet, M. Falcon m'advertit qu'on a foulé l'avoine et un peu de bled à la Bégude de Rochefort ; sur quoy, j'ay écrit à M. Antoine, mon garde, de ne faire plus rien sans m'en avoir demandé la permission...
Sur le soir, j'ay fait le tour de la foire , et ay commencé d'y acheter quelques nippes dont j'avois bien besoin.
Le 19 juillet, j'ay écrit, dès le grand matin, à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard.
J'ay envoyé M. Aillaud au mas de Sainte-Cécile pour voir mesurer mon bled.
Le 20 juillet, M. Renaud, facteur de Me Pazery, marchand d'Aix, m'est venu dire que, si je ne payois pas pour la cession que la demoiselle Esparvier lui a faite, il me feroit des poursuites et des dépens ; et je l'ay renvoyé, en lui décla^ rant que , mes lettres d'État luy ayant été intimées, je ne l'appréhendois point et que je le fairois condamner à l'amende, s'il passoit outre...
Le maistre du bureau de Laiioure (Lectoure) me marque, par une dépêche, avoir envoyé par un exprès toutes les lettres que j'ay écrites à Monsieur de Rochefort, et qu'il ne s'en est égaré aucune.
Le 21 juillet, veille de la foire, je me suis levée bon matin à mon ordinaire , pour tascher d'affermer mes magasins.
J'ay changé une partie de mon étain commun pour deux
douzaines d'assiettes et quatre plats d'étaia cristallin. J'ay acheté une coutelière à douze couteaux d'ivoire , qui m'étoient d*une grande nécessité.
Le 22 juillet, jour et feste de la Madeleine, j'ay consacré tout ce jour à la dévotion de sainte Madeleine, comme je dois, puisque j'ay l'honneur de porter son nom.
Le 23 juillet, je Tay employé à faire des emplettes de diverses choses nécessaires à la maison.
Ce mesme jour, les Pères de Saint- Jean d'Avignon vinrent me faire honesteté, ayant résolu de faire arrestation, entre mes mains, de ce que je dois à M. des Porcellets de Beaucaire, de quoy j'ay fait advertir M. des Porcellets.
Le 24 juillet, je me suis retirée au Mazet pour éviter l'embarras de la foire, et l'ay fait bénir.
Le Père Archias a été à l'isle de Gueydan , pour vérifier quelque bois qui m'a été dérobé, de quoy j'ay résolu de faire informer contre le nouveau rentier.
J'ay eu de grandes inquiétudes de n'avoir point de nouvelles de Monsieur de Rochefort, depuis deux ordinaires.
Le 25 juillet, j'ay été ouïr la messe à Nostre Dame du Pré, et, à mon retour au Mazet , je me suis occupée tout le jour à écrire.
Le 26 juillet, j'ay arrêté les comptes de plusieurs de mes domestiques.
M. Esparvier a informé le Père Archias que, sitôt retourné d'ici à Arles, M. Laugier publia qu'il avoit arrenté les deux mas de Beaujeu et de Sainte-Cécile , et qu'en mesme temps il luy fit dire de ne pas le croiser en cet arrentement, mais d'aller de concert ensemble ; que , par là, ris me réduiroient à la nécessité de leur arrenter pour ce qu'ils voudroient...
M. Viliaire m'est venu demander son capital et ses intérêts ; je l'ay prié de me proroger son capital, en luy payant exactement les intérêts ; il me l'a accordé pour une année encore.
Le mesme jour, j'ay envoyé M. Aillaud à la Bégude de Rochefort, et Tay chargé de faire enfermer dans mes gre- ■îas tout le bled qu*il y aura; je prendray ce qu'il faudra en déduction de ce que le rentier me doit.
Le 28 juillet, j*ay payé à M. Viliaire les intérêts du capital de 1,100 livres... Le naesme jour, je revins du Mazet â Beaucaire, et je receus des nouvelles de Monsieur de Rochefort.
Le 28 juillet, dès le grand matin, jt m'occupay â faire ranger la maison, les embarras de la foire étant passés...
Le 29 juillet, M. Chison, le fils, d* Arles, m'est veno faire civilité de la part de M^i* d'Ambrun , sa belle-mère, et m*a prié d'agréer qu'il me fîst faire une attestation de ce que je dois à M^le Esparvier ; et j'y ay consenti agréablement.
Le mesme jour, j'ay arrenté à MM. Privât et €»«, de Nismes, les magasins qu'ils avoient tenus les années précédentes, savoir la cuisine , la salle basse , la voûte et la dépense qui est sous la voûte, avec la chambre de la Transfiguration et -ses deux autres chambres, pour le prix de 50 écus.
Le 30 juillet, je me lève bon matin pour écrire à Monsieur de Rochefort.
M. Julien, homme d'affaires de M« de Monpezat, me vient demander de l'argent , pour deux pensions que je luy devrois au mois d'octobre prochain. Plus, le mesme jour, les dames de Sainte-Claire, d'Avignon, m'envoyèrent leur aumosnier pour semblable demande. Je répondis que je les payerois lorsque je le pourrois, et que, si on me pressoit, je me servirois de mes lettres d'État.
Le 3 1 juillet, je m'occupay, presque tout le jour, à régler des comptes avec mes fermiers, et j'écrivis ensuite quelques dépêches.
Le ler jour d'aoust, je me lève bon matin pour faire ranger la maison, et, après, j'écrivis le reste de la matinée à M. Penot et à Madame de Brancas, ma belle-sœur.
Le dit jour, le tisserand d'Estezargues me vint porter deux
pièces de toile, Tune de vingt cannes, l'autre de quatorze ; celle-ci de cordât...
Sur le soir, le baile de Rochefort arriva avec Lagier, de Saint-Hilaire, et Ricorde, du même lieu , à qui j'avois envoyé dire de venir, parce que je les voulois acommoder : Ricorde avec Lagier, et le baile avec le dit Lagier pour les dépens que le baile a obtenus contre luy. Mais j*y travaillay inutilement, et aussi M. le procureur du roy que j'avois fait appeler pour cela.
Le 2 aoust, feste de Nostre-Dame des Anges, je me lève de bon matin à mon ordinaire, et je recommence à vouloir persuader à ces gens de Saint-Hilaire de se laisser ménager ; mais il n'y eut rien à faire à l'égard de Ricorde , et je pus régler seulement le baile de Rochefort avec Lagier, lequel convint avec moy devoir luy payer 116 livres.
Le 3 aoust, M. Falcon m'envoya un exprès de Rochefort, pour me porter un acte que les Pères de Nostre-Dame ont fait signifier à mon procureur ; c'est un appointement de condamnation, d'autorité du sénéchal, pour la somme de 2,300 livres avec dépens.
Le 4 aoust, le rentier de ma terre de Bellegarde me vint porter 63 livres, en déduction de ce qu'il me doit de sa rente ; et, après avoir fait nos comptes, il me déclara ne plus vouloir de cette terre, à moins que je ne luy diminuasse la rente de beaucoup. Il m'en ôtoit i $ écus. Je luy dis qu'il se moquoit de moy, et je renvoyay le tout au retour de Monsieur de Rochefort.
Je me suis occupée, l'après-disné , à régler des comptes et à faire des dépêches.
Le 5 aoust, jour de Nostre-Dame des Neiges, je me suis levée bon matin, pour faire mes dévotions. C'est le jour que fespousay Monsieur de Rocheforty il y a six ans»
Le reste du jour, je l'ay employé à faire des comptes et à écrire des dépêches.
Le 6 aoust, je me suis levée à mon ordinaire pour écrire à Monsieur de Rochefort et à M. Sicard ; j'ay recommandé l'affaire du dénombrement à M. Penaut, mon procureur de Montpellier, car elle est dangereuse. J'ay encore écrit à M»« de Paris, de Villeneuve , pour le règlement de mon affaire avec elle...
Je me suis occupée le reste du jour à faire des comptes, et à donner des mémoires à M. Aillaud, que j'ay envoyé en plusieurs endroits pour aller chercher de l'argent.
Le 7 aoust, je me suis occupée, la matinée, à faire écrire des dépêches, et, le reste du jour, je l'ay passé sans rien faire.
Le 8 aoust, je me suis levée à mon ordinaire ; j'ai ensuite compté avec maistre Pierre, le maçon, pour la dépense faite au salon, qui montera à près de 200 livres.
Le 9 aoust, je me suis occupée, la matinée, à faire ranger mes bledz.
Le 10 aoust, M"« de Lubières m'envoya un exprès pour me demander sa pension. Je lui fis réponse que je ne pouvois la payer, et que je la payerois dès que je le pourrois.
Le mesme jour, j'eus des nouvelles de Monsieur de Rochefort qui me firent beaucoup de plaisir.
Le II aoust, M. de Boche, en partant, m'a dit qu'il ne falloit pas se presser d'afiermer mes terres d'Arles, puisque j'avois encore deux ans devant moy, et que MM. Laugier et Esparvier faisoient les fins.
Le 12 aoust, j'ay receu une lettre des dames religieuses de Montpellier, qui me demandent leur pension. Je leur ay fait réponse que je les payerois dès que je pourrois.
Le reste du jour, je l'employay à faire ranger la maison, que les maçons avoient laissée en désordre.
Le 13 aoust, je me suis levée bon matin, pour écrire à Monsieur de Rochefort, puis à M. Penaut. Le reste du jour, je m'occupay à donner des ordres dans la maison.
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Le 14 aoust, j'ay écrit des dépêches et recéu la nouvelle de rheureux accouchement de ma sœur de Brancas d'un beau garçon. Il a été teneu sur les fonts de baptême par M™« de Cereste et par M. Tabbé de Cereste.
Le 1 5 aoust, jour de Nostre-Dame de TAssomption, j*ay fait mes dévotions et passé une partie du jour à l'église . . .
Le baile de la Bégude de Rochefort m'est venu dire que les rentiers ne vouloient pas le payer,- et qu'ils vouloient même ne plus semer. J'ay écrit à M>»e de Sicard de m'en chercher d'autres, et qu'a^ besoin je suis résolue de tenir la métairie moy-mesme. En mesme temps, je luy ay donné ordre de prendre garde aux effets des rentiers, afin que je puisse faire faire des saisies pour ce qui m'est dû. J'ay encore écrit d'autres dépêches.
Le 16 aoust, jour de saint Roch, je me suis levée bon matin pour écrire des dépêches, et le reste du jour je l'ay passé en dévotion.
Le 17 aoust, il y a trois mois que Monsieur de Rochefort est parti. Le mesme jour, j'en eus des nouvelles qui me firent beaucoup de plaisir . . .
Le 18 aoust, j'envoyay de bon matin à Saint-Roman, pour prendre la portion du bled du rentier de l'isle de Gueydan, laquelle me payera de ce qui m'est dû, puisqu'il sort de mon isle.
Le rentier de la Bégude est venu icy pour me dire qu'il n'en vouloit plus, si je ne lui retranchois quelque chose de ce qu'il me devoit, et si je n'avois esgard aux mauvaises récoltes qu'il a eues. Je luy ay répondu que, pour diminuer, je n'en ferois rien. Il m'a dit encore ne pas vouloir venir chercher la semence à Beaucaire, et je luy ay signifié que j'entendois absolument changer la semence. Avant de partir, il m'a dit qu'il sémeroit, mais à bonne heure.
Le 19 aoust, je suis allée de bon matin à Saint-Roman voir le bois que je fais couper, parce que je suis bien aise de faire, à cette heure, ma provision pour l'hiver.
Je me suis occupée ensuite à faire des dépêches et à régler des comptes avec des ouvriers.
Je receus hier le pain du foumage de Rochefort, que m'envovoit M™e de Sicard.
Il me faudra me résoudre à diminuer la rente, car je ne saurois que faire du pain.
Le 20 aoust, j*ay passé toute la matinée à écrire à Monsieur de Rochefort, et, le reste du jour, je me suis occupée à donner mes ordres dans la maison.
Le 21 aoust, je me suis levée bon matin à mon ordinaire... L'après-disné, on m*a apporté deux paires de perdreaux de la chasse d'Estezargues. J'ay écrit à M. Prat que je n'en voulois plus que Monsieur de Rochefort ne fust arrivé...
Le 22 aoust, M. Aillaud me fait savoir qu'il a arrêté le compte du boucher de Rochefort... Je vérifieray au retour de M. Sicard si le compte est exact.
Le 2.3 aoust, je me lève bon matin pour écrire , à cause que c'est jour d'ordinaire, et le reste de la matinée je l'emploie à faire des comptes.
J'ay receu des nouvelles de Monsieur de Rochefort.
Le 25 aoust, jour de saint Louis, patron du marquis, j'ay mené mes enfans à la messe, pour les consacrer à Dieu, et j'ay écrit des dépêches le reste de la matinée. L'après-disné, je la passay sans rien faire.
Le 26 aoust, je me suis levée bon matin pour écrire des lettres... L'après-disné, j'allay au Pré de Maillane pour voir le bois que je fais couper, et je donnay ordre de monder le bled de la Grande-fsle, parce qu'il se vend mieux lorsqu'il est net
Le 27 aoust, je me suis occupée à faire des comptes , puis à ranger les caves. Sur le soir, je fis encore des comptes avec des lettres.
Le 28 aoust, je me suis levée bon matin pour faire mes
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dévotions ; c*est la fesie de saint Augustin^ qui est le jour de ma naissance
Le 50 aoust, je me suis levée bon matin, pour aller voir au Pré de Maillane le bois que Ton veut m*acheter./.. J*ay reccu une lettre de M. Calvet de Villeneuve, pour Taffaire Castanier de Mondragon ; il nous conseille de ne pas la poursuivre ; ainsi il faudra la laisser là...
Le reste du jour je le passay à écrire des dépêches.
Le 3 1 aoust, j'ay été au Radeau, pour voir les réparations qui restoient à faire, et j'ay convenu avec Mille, le maçon, que moyennant 12 livres il acheveroit tout ce qu'il y auroit à réparer. Le rentier m'a dit que, de toute nécessité, il falloit faire récurer les fossés, et que, sinon, les bleds se noieroient. Comme je ne l'ay pas voulu pour cette année, il s'est montré décidé à le faire luy-mesme...
Le mêsme jour, j'ay passé une convention pour cinq ans avec Mille, le maçon. Moyennant deux saumées de bled que je lui donneray toutes les années, il sera dans l'obligation de racommoder tous les couverts de mes métairies du terroir de Beaucaire, et de fournir à tout ce qu'il faudra pour cela.
Le icr septembre, j'ay employé la matinée à écrire des lettres... J'ay payé 170 livres au fermier du champart, pour cette année, selon le traité que j'ay fait avec luy.
Le 2 septembre, le trésorier du Corps de la Triquette et Couronneu me vint demander de l'argent. Je luy devois, me dit-il, pour sept ans, trois de Couronneu et quatre de la Triquette, tant en intérêts qu'en principal, y compris k taxe de cette année, 951 livres.
Il me semble que me faire payer toujours de mesme, chaque année, est bien injuste, les dépenses n'étant pas semblables. M. Sicard devra examiner cela à mon retour.
Le 3 septembre, j'ay écrit à M. Sicard et à d'autres, et, l'après-disné, j'ay vendu le bois du Pré de Maillane.
Le 4 septembre. A propos de la nlaison que nous possédons à Rochefort, il faudra, dès que nous le pourrons, nous acommoder avec les créanciers ; car il n'est pas juste qu'ils souffrent pour nous...
Le 5 septembre, M. Bourbal me vient voir pour me prier de lui donner quelque chose, en déduction du légat de loo livres que ma mère doit à la confrérie du Saint-Sacrement. Il m'a si fort pressée que je luy ay cédé 3 5 livres, sur mon rentier de la Grande-Isle.
Le 6 septembre, j'ay passé toute la matinée à faire écrire des dépêches pour des affaires. L'après-disné, j'ay receu le contrat du four de Rochefort, que M. Aillaud a arrenté, avec une diminution de 20 livres.
Le mesme jour, j'ay envoyé à Avignon, à M. de Saint- Martin-Pouzilhac, la veste rouge brodée de Monsieur de Rochefort, et le reste du jour, je Tay employé à faire des comptes.
Le 7 septembre, j'ay fait un mandat de 750 livres sur M. Laugier à MM. les consuls d'Arles, à cause de la persécution qu'ils me font pour ce que je dois au Corps de Couronneu, de la Triquette et de la Roubine d'Arles... On me dit encore qu'à cause de mes biens paraphernaux, mes lettres d'État sont inutiles, parce que ces debtes me regardent et non pas Monsieur de Rochefort.
Le 8 septembre, jour de la Nativité de la Sainte Vierge, je me lève bon matin pour écrire des dépêches... On me mande de Rochefort que les rentiers de la Bégude ne veulent point semer du bled d'Arles, parce qu'ils se refusent à venir chercher ici la semence. Comme il me cousteroit trop de l'envoyer chercher à Arles, je leur laisseray semer de celle de Rochefort...
Le 9 septembre, je me lève bon matin pour aller voir î'Isle-Neuve, et, après l'avoir examinée et fait voir à des gens du métier, je l'arrente pour six ans à Lafon, le broquier,
moyennant la somme de 135 livres par an. On m*a dit que j'avois fait une bonne affaire...
Le mesme jour, j'envoyay chercher à Chateauren^rd, par M. Chamboredon, les 100 livres du péage de Valiguières (j) .
Le 1 1 septembre, j'ay envoyé quérir Picon, le haile de la vendange i^'^, et je luy ay recommandé de faire son devoir. Ensuite, j*ay examiné le rôle qu'il m'a donné des courriaux (3), et j'ay changé ceux qui n'avoient pas bien fait l'année passée. Il y en a douze en tout avec le garde. •
Le 12 septembre, je m'occupay à faire faire des comptes et à faire préparer les cuves pour la vendange...
Le 13 septembre, j'ay fait des mémoires pour mes affaires d'Arles. Le mesme jour, j'ay donné ordre d'ouvrir le bureau des censés de Saint-Roman, afin d'avoir de l'argent pour faire la vendange.
Le mesme jour, j'ay arrêté mon compte avec M. Pages. Je luy dois 1,572 livres de fonds ; l'intérêt de cela, au denier dix-huit (4), monte à 94 livres. Comme je ne voulois lui en
(i) Commune dépendant de la baronnie de Rochefort.
(2) Celui qui y remplissait l'office de préposé en chef.
(3) C'est le mot provençal courrieou, signifiant le coureur des redevances à percevoir en nature des tenanciers.
(4) En Provence, dans les commencements du xvu" siècle, on prêtait d'ordinaire au denier seize (6 1/4 pour cent); plus tard, ce fut au denier dix-huit
(S fr. S5)-
En 1689, telle fut la crise économique qu'on vit reparaître l'ancien taux. Le 11 décembre, M"* de Sévigné écrivait à M™« de Grignan, au sujet d'un emprunt effectué par celle-ci : « Je commence par me récrier sur le denier six ; je n'en avois point entendu parler, depuis l'emprunt que fait le fils de l'avare dans la comédie de Molière. Je crois que vous avez voulu dire 6 1/4 pour cent, qui est le denier dont j'ay entendu parler en Provence ; cela revient, ce me semble, au denier seize...»
Dans le cours du xviii* siècle, le taux de l'intérêt ne variera plus en Provence : il sera toujours fixé au 5 pour cent, pour les prêts faits aux particuliers ; mais il deviendra moindre pour ceux concernant les communautés et corporations. Un Livre de raison toulonnais de cette époque nous donne les chiffres suivants : capital sur la commune de la Garde, 4 1/2 pour cent ; — sur le corps des notaires de Toulon, id. ; — sur l'hôpital Saint-Jacques de Marseille, 4 pour cent ; — sur la ville de Toulon, 3 1/2 pour cent. Il y a cependant des emprunts faits au ; pour cent par cette dernière ville.
iloiincr que le cinq pour cent, il m*a dit que M. Sicard le luy avoit toujours payé à cela. Il faudra s'informer, à son retour, si cela est vray...
Le 1 5 septembre, je me suis levée bon matin , pour écrire des lettres d'affaires, et le reste du jour je Tay passé à m*occuper dans la maison.
Le i6 septembre, j'allay de bon matin au mas de Jonquières, pour voir les réparations qu'il y auroit à faire. Le rentier me parla d'une terre, comme ne valant rien en bled, et qui réussiroit très bien en vigne et en oliviers. Il me dit ne pouvoir se passer d'un poulailler et d'un garde-cochon ; et je lui répondis que, pour le poulailler, je le luy ferois, et de même pour le garde-cochon, s'il me donnoit un cochon toutes les années; sinon, non.
Le 17 septembre, je me suis levée bon matin, pour écrire à M. Sicard, et l'après-disné, je l'ay employée à des lettres d'affaires.
J'ay envoyé aujourd'hui à M. Trevenan les 120 livres d'intérêts que je restois luy devoir pour ces deux années. Je luy ay cédé la rente des herbages de Mormont. Les chartreux vouloient s'en saisir ; mais ils m'ont promis d'attendre encore un peu, pour les pensions que nous leur devons.
Le rentier de Jonquières me dit que M. de Lédignan, propriétaire d'un mas voisin, a usurpé des terres. Il faudra vérifier cela au plus tost...
Le 18 septembre, M. Esparvier m'écrit que M. Béchau attendra jusqu'à Tannée prochaine, pour son capital, mais qu'il veut être payé des intérêts. Je lui répondray qye je payeray au plus tost.
Le mesme jour, j'envoyay chercher Chamboredon pour luy recommander de faire informer contre tous ceux qui avoient vendangé, sans permission, au terroir de Saint- Roman. C'est une chose assez importante, et qu'il ne faut
pas négliger ; car nous perdrions par là nos droits, qui sont assez considérables.
Le 19 septembre, je me suis levée bon matin, à mon ordinaire, pour ordonner beaucoup de choses dans la maison.
Le 20 septembre, on a commencé à vendanger
Le 21 septembre, jour de saint Matthieu, je me suis levée à bonne heure, pour écrire des lettres d'affaires. L'aprèsdisné , j'ay continué d'écrire , et , le soir, j'ay receu la nouvelle du départ de Monsieur de Rochefort.
Le 22 septenibre, gn m'est .venu faire des plaintes de ce que M. Goqbier ne vpulçit pas, payer, le .droit qu'il doit poijr ses raisins , disant que les poules du mazet de Saint-Roman les luy avoient mangés. J'ay répondu qu'il ne falloit luy rien prendre pour les vignes qu'il a auprès du dit mas, mais qu'en justice il ne pouvoit ne rien payer d'ailleurs, puisqu'il a beaucoup d'autres vignes.
L'après-disné , j'ay écrit à M. de Qjiinson pour le prier d'attendre encore quelques jours, quant aux arrérages d'intérêts que nous luy devons , à cause que le bled ne se vend pas et n'a aucun prix.
Le 23 septembre, j'ay envoyé M. Aillaud à Arles, pour demander à M. Laugier ce qu'il me doit; mais il ne le trouva pas. Il doit encore la taxe de la ville d'Arles de l'année passée, et de celle-cy aussi; et c'est àquoy il faut prendre garde ; car je crains fort que nous n'ayons de la peine à être payés.
M. Aillaud me dit que M. Esparvier avoit affermé le mas de Gaut , mais que , dans le contrat , il s'étoit fait réserve que, s'il arrentoit mes métairies, il n'y auroit rien de fait; cela me fait croire qu'il a envie de les avoir.
Le 24 septembre, je me suis levée bon matin pour faire faire la moutarde et la confiture.
Le mesme jour, M. Sicard est arrivé de Cahors, avec une partie de l'équipage de Monsieur de Rochefort.
Le 25 septembre, j*ay payé ceux qui avoient porté la vendange, et j*ay donné ordre, en mesme temps, de poursuivre tous ceux qui n'avoient pas payé les droits de raisin. Je n'ay retiré que neuf écus des censés de Saint-Roman ; il fout qu'on soit négligent à les exiger...
Le 26 septembre, Monsieur de Rochefort est arrivé de Tarrière-ban, avec M. de Brancas.
Les 27, 28 , 29 et 30 septembre , j'ay été occupée à recevoir le monde qui venoit voir Monsieur de Rochefort , sur
son arrivée
Les 9 et 10 novembre, je me trouvay incommodée (*).
Le 30 may 1690, à Lascours. — Depuis le dix de novembre jusques au premier de février, j'ay été si fort accablée de mélancolie, par le mauvais estât où je voyois mes affaires, que je ne mangéois ny ne dormois; j'avoîs fort maigri, et j'étois asseurément dans le cascje tout craindre... La mélancolie n'est bonne ny pour le corps, ny pour l'âme. Après février, elle m'avoit laissé une telle indolence que je ne me souciois de rien que par raison; car je n'aurois rien fait sans cela.
Présentement , cela m'a un peu passé , et je commence à revenir à moy. Je ne me pressois pas beaucoup , parce que Sicard fait des mémoires Sur toutes les affaires; ainsi, je m'en fiois à luy. Mais aujourd'huy je me remets à travailler.
Il n'y a rien de meilleur, pour faire réussir ses affaires, que de les offrir à Dieu et de mener une vie réglée , mais sur
(i) Après le retour de son mari, Madeleine des Porcellets, toujours occupée du soin de son ménage, continuera son journal avec la même ponctualité, mais plus brièvement, y enregistrant les événements de sa vie quotidienne avec ses principales affaires.
(2) Ici, le manuscrit est interrompu jusqu'au 30 mai 1690.
toutes choses, avant tout , de servir Dieu , le monde n'étant qu'une pompe où on ne re(oit que des amertumes par toutes les déraisons que l'on y voit. Aussi le meilleur est de ne s'y point attacher.
Enfin , le bon Dieu nous a (ait la grâce de remédier à l'état de nos affaires, dans le temps que j'y pensois le mobs. J'espère, moyennant, sa grâce, de les régler dans quelques années. Mais il faut pour cela que la maison soit bien réglée ; il faut même espargner tout ce que l'on peut; car, autrement, on ne sçauroit lier les deux bouts dans les mauvaises années. £t puis on doit se priver de bien des choses pour donner aux pauvres
Le 5 août 1690, jour de mon mariage, et jour mémorable pour nioy. Je fis mes dévotions
Le 14 octobre 1690, nous avons mis les chausses à mon fils le marquis. Maintenant , il faut songer à le bien élever, car tout l'avenir des enfans est dans l'éducation.
Le i; octobre 1690, feste de sainte Thérèse, j'ay voulu que mon fils le marquis reçust aujourd'huy le saint scapulaire. C'est de bonne heure que les parens doivent offrir leurs enfans â Dieu
Introduction. — Le Journal âe la comtesse de Rochefort. i