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Une heure trop tard

Il y avait dans le jardin d'Hélène une sorte de tonnelle, formée par quatre ou cinq grands acacias , qui mêlaient par le haut leurs branches mobiles , leur feuillage étroit et découpé... et déjà jauni par le soleil du mois de juin. Entre les acacias , des lilas d'un vert

sombre fermaient de leur feuillée épaisse les espaces vicies. — Un houblon serpentait autour d'un acacia, et étendait ses branches et ses feuilles semblabes à des feuilles de vigne , mais, d'un vert presque noir, sur les arbres voisins — trois ou quatre chèvre-feuilles grimpaient aussi dans les arbres , et retombaient en guirlandes parfumées .

Par Tentrée étroite laissée à la tonnelle on ne voyait rien, si ce n'est, à trente pas environ , un rideau de peupliers serrés les uns contre les autres , et se balançant au moindre vent. Devant les peupliers , quelques saules au feuillages bleu servaient à masquer entièrement la vue.

Dans l'espace compris entre les peupliers et la tonnelle, il n'y avait rien que de l'herbe, qui cachait presque entièrement un petit ruisseau , de telle sorte que les yeux ne voyaient que de la verdure, mais variée de toute les formes et de toutes les nuances. — Seulement le liseron grimpait après les joncs les plus élevés , et étalait ses grandes cloches blanches — une 'sorte de plante marine , dont le nom nous est inconnu , élançait une touffe de verges vertes , terminées par un épi de fleurs vio-

lettes, qui se découpaient avec une inconcevable richesse sur le fond vert de l'horizon.

Nous aimons les horizons bornés ; un horizon trop vaste nous écrase et nous rend trop petits à nos propres yeux : vis-à-vis d'un horizon semblable à celui de la mer , on est saisi par ridée du vague et de l'infini , et les pensées se pressent, rapides, vagabondes sans se présenter sous aucune forme convenue, et dont on puisse se servir pour les communiquer. Il nous serait impossible de travailler , ou même de méditer sur un seul sujet avec un horizon aussi vaste ; notre imagination alors s'échappe et s'étend jusqu'aux bornes plus larges qui lui sont permises — et les rênes dont nous nous servons d'ordinaire pour la maintenir sur tel ou tel sujet perdent promplement de leur force par la longueur qu'il faut leur donner , ainsi qu'il est connu en physique , et ne tardent pas à être rompues.

Maurice et Hélène sont assis sous la tonnelle , près l'un de l'autre, les mains dans les mains, les yeux sur les yeux.

Jusqu'ici ils ont parlé de choses presque indifférentes; il fait trop jour encore — der-

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rière les peupliers , à travers leur feuillage , immobile alors — car le vent se tait en même temps que les oiseaux , à l'heure majestueuse où le soleil se couche — on voit encore une bande d'un or pâle ; au-dessus pèsent tristement des nuages gris; au-dessus des nuages gris le ciel est bleu-clair et parsemé de petits nuages blancs en légers flocons.

Mais au zénith , le ciel est d'un bleu sombre et presque noir , et à l'horizon opposé , sur un fond noir commencent à scintiller les étoiles encore blanches.

C'est ce moment rapide, difficile à saisir , où le jour et !a nuit se partagent notre horizon, le jour à l'ouest , la nuit à l'est ; la nuit s'avance et gagne du terrain , et à mesure que le ciel noircit , les étoiles se multiplient à l'infini, et perdent leur clarté blanchâtre, pour en prendre une plus intense et plus bleue.

Maurice et Hélène parlent peu, et chacun d'eux aimerait mieux ne pas parler du tout , tant est puissante l'influence de cette heure , où l'eau même semble rouler plus doucement sur le gravier , où l'on ne peut s'empêcher de parler plus bas , tant l'homme a peu

Je forec contre le bonheur et s'en laisse écraser. S'ils disent quelques mots , c'est que ce ravissement inexprimable du cœur , qui ce replie et se renferme dans la contemplation de son bonheur , chacun d'eux ne sait pas que l'aulre l'éprouve en même temps , chacun croit que ce bonheur, il l'éprouve seul, et qu'il doit s'efforcer de le traduire en langage humain, pour le faire partager à l'autre.

Ces paroles inuliles, si pâles, si décolorées, ne sontqu'un effort impuissant que fait l'homme dans ces momens où l'amour lui fait entrevoir un bonheur plus grand que la nature, il voudrait confondre ainsi ses sensations avec celles de la femme qu'il aime; il voudrait réunir les deux âmes, il voudrait que chacun pût jouir de son bonheur et de celui de l'autre, et s'identifier ensemble , se perdre l'un dans l'autre , comme deux gouttes d'eau, comme deux, flammes.

Mais alors, comme l'ange déchu, c'est aux attributs de Dieu qu'il ose prétendre, en voulant confondre avec soi l'objet de son amour, en voulant tout renfermer en soi.

Ou peut-être, parcelle de la divinité, comme tout ce qui est, il aspire à se réunir aux aulres parcelles.

Désir qui suit l'homme partout , et qui se manifeste dans tous ses amours , dans tous ses bonheurs , dans toutes ses souffrances.

Quand l'homme aime et désire la femme, quand il contemple le ciel et le soleil , quand il s'enivre du parfum des Heurs et du feuillage, ce sont autant d'amours qui tendent au même but, à se compléter, — comme les tronçons séparés du serpent tendent à se réunir.

Car on dit Dieu est partout, il fallait dire Dieu est tout — Dieu est l'air et le soleil , et les arbres , et les fleurs , et les hommes, et les terribles lions , et les crocodiles du Nil , et le vent, et les parfums que le vent recueille dans les prairies le soir.

Dieu est à la fois l'étoile qui brille au ciel et le ver luisant qui brille dans l'herbe.

Dieu est aussi cette herbe et les violettes qui l'embaument , ainsi que les cèdres du Liban et les plus hautes montagnes.

Dieu renferme tout en son sein, et surtout tous les amours; ces amours si multipliés, dont chacun est si fort pour nous qu'il nous écrase — ces amours des papillons qui font ensemble frémir leurs ailes, et ressemblent à des églantiers dont les pétales se doublent par les soins

du jardinier — ces amours de fleurs qui se fécondent en mêlant leurs parfums — ces amours des tigres qui rugissent et se donnent avec leurs dents blanches et aiguës, des baisers sous lesquels le sang ruisselle — ces amours harmonieux des oiseaux — et ainsi des demoiselles qui , semblables à des saphirs , à des topazes , à des émeraudes vivantes , se poursuivent et se caressent, emportées par le vent sm leurs frêles ailes de gaze.

Dieu a tout cela en lui , — Dieu est lout cela.

Et l'homme est une parcelle de Dieu ; el dans les momens où l'amour le grandit, alor.-> ses yeux un instant s'ouvrent à la grandeur de Dieu , il la comprend , il la désire ; mais bientôt cet éclat trop fort l'étourdit, lui fait fermer les yeux, et il retombe comme foudroyé , et il reste ce qu'il était — parcelle de Dieu — sans avoir la conscience de ce qu'il est.

Nous ne vous dirons pas ce qu'éprouvèrent Maurice et Hélène dans cette soirée ; si vous avez des souvenirs, éveillez-les en vous représentant leur situation.

La nuit obscure, les arbres et leurs feuilles noires, parmi lesquelles brillent leséloiles,

l'ME IlliLKE TKOP TARD.

l'aie embaumé , la solitude , le silence et Tainour qui embellit tout cela., comme le soleil qui donne a tout la couleur, le mouvement et

la vie.

LVH.

Il s'éleva iw vent frais. Hélène eut froid et demanda à rentrer. Maurice fut choqué qu'elle s'aperçut de cette incommodité ; lui qui fût resté toute la nuit sur le pic d'une haute montagne , couché sur la neige , sans savoir qu'il fît froid, pourvu qu'Hélène fût auprès de lui.

Il sentit qu'il fallait là quitter , et , comme elle s'appuyait sur son bras pour traverser le

jardin, il marchait le plus lentement possible; de temps à autre , s'arrêtait pour la regarder , soupirait , et recommençait à marcher.

— Pourquoi nous quitter ce soir? pensait-il. Elle m'aime , elle est à moi ; pourquoi nous séparer quand nous sommes si heureux ensemble !

Cependant, il ne voulait rien dire, car, s'il eût demandé à Hélène à rester près d'elle , et et qu'elle l'eût refusé , ce refus l'eût profondément blessé, et d'ailleurs tant qu'il n'avait rien demandé , il pouvait espérer ce qu'il désirait ; en parlant il craignait d'avoir trop tôt la certitude d'une séparation qui lui était si douloureuse.

11 attendait , et cependant tirait du moindre mouvement d'Hélène des inductions favorables ou contraires. Il remarquait si le côté de l'allée qu'elle prenait était plus près de la maison ou plus près de la porte qui conduisait dehors — en approchant , un léger frisson d'Hélène fut par lui interprété de deux manières différentes.

Elle partageait son regret de cette séparation.

Ou elle éprouvait cette émotion mêlée de

crainte que toute femme ressent au moment de s'abandonner aux caresses de l'homme même qu'elle aime le plus.

Comme ils étaient arrivés au pied de l'escalier de pierre qui conduisait à la maison, Maurice s'arrêta, serra la main d'Hélène, et les yeux fixés sur les siens , avec un regard suppliant , il ne prononça qu'un mot :

— Hélène !

Mais , dans ce mot , il y avait et l'aveu de ses craintes et de ses désirs , et une prière élouente.

— Qu'avez- vous? dit Hélène. Faut-il nous séparer? dit tristement Mau-

£ I — Et pourquoi ? répondit-elle ; me croyez tJus une femme coquette et sotte qui, consiéi*ant comme une défaite le moment où elle se donne à son amant, le retarde par mille petits artifices, et se donne en détail, aujourd'hui la main, demain les joues, ensuite le cou, puis les lèvres !

Pour de telles femmes, l'amour n'a pas d'excuse, puisqu'il est si peu puissant qu'il leur permet de semblables gradations ; ce sont d'ignobles créatures qui donnent facilement leur

àme et marchandent pour donner leur corps.

Du moment où je vous ai dit : Je vous aime ! j'étais à vous, mon corps et mon âme , ma vie tout entière. Vous appartenir est un triomphe pour moi autant que pour vous ; loin de refuser de vous donner quelque chose, je voudrais être plus belle ; je voudrais réunir en moi les charmes de toutes les femmes, non. par vauité, mais pour te donner plus de plaisirs : je ne mettrai pas ma gloire à te résister, mais à l'appartenir, mais à le voir heureux. Quand je t'aurai tout donné, je gémirai de l'avoir tout donné mais parce que je n'aurai

plus rien à te donner. Cherche, imagine , invente des bonheurs que je puisse faire pour toi , et ce sera moi qui serai heureuse et (1ère , et qui te remercierai.

Ils entrèrent dans la maison ; Maurice marchait en suspendant ses pas pour empêcher le parquet de crier. Une femme de chambre entra. Maurice voulut se lever pour qu'elle ne le vît pas, Hélène le retint doucement et donna quelques ordres sans aucun embarras.

On servit une collation : puis Hélène passa dans un cabinet où une autre femme la déshabilla ; ensuite elle entra avec Maurice dans

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sa chambre à coucher. — La femme de chambre plaça les bougies et se retira.

Maurice ne comprenait pas qu'Hélène ne prît pas plus de précautions. Il s'attendait à entrer la nuit' mystérieusement, par dessus les murailles, et c'était à la connaissance des domestiques qu'il passait la nuit dans la chambre d'Hélène.

Les bougies s'éteignirent, et la chambre ne fut plus éclairée que par la clarté douteuse que jetait la lampe d'albâtre suspendue au plafond.

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