Biographie, pp
2. Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues,, mais ne figurent pas dans les œuvres du poète.
malade en elle, son cœur, « n'était plus en danger de désespoir et de mort ». Elle récrivait, le 21 septembre, à son confesseur ordinaire :
...Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à lui; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir ; chaque jour je vois mieux briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse... Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre*...
Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de justification, elle n'hésitait pas à lui dire :«...// était déjà mort quand elle l'avait connu ! 11 avait retrouvé avec elle un souffle, une convulsion dernière^ !... »
Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment qu'elle n'aime plus...
La liaison d'Alfred de Musset était mainte-
\, Portraits contemporains, p. 546.
2. Publiée par M. de Lovcnjoul, Cosmopolis , naméro do juin 1896.
nant connue de tous. Installé à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement dans sa vie : il ne faisait plus chez elle que de rares apparitions*. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans ; son père était mort depuis dix-huit mois ; sa jeune renommée autorisait cette indépendance.
Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent à Franchard où il passèrent une quinzaine. « Laurent fut admirable, d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours de cette union, a écrit l'auteur d'Elle et Lui. Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin lamour vrai, chaste et noble qu'il avait tant rôvé... » Paul de Musset insiste également
1. M"" de Musset occupait avec ses enfants — Paul, l'aîné, Alfred et leur sœur Hermine, — 59, rue de Grenelle, une habitation entre coup et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de Bouchardon.
dans Lui et Elle sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les heures tristes de Musset : qu'était devenue « la femme de Franchard?... »
Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la foret, assombrit tout à coup le tableau par Texposé de querelles légères qui devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit son double, mais vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre profond du poète, le rendant incapable « de goûter la vie douce et réglée qu'elle voulait lui donner ». Musset racontait luimême cette vision singulière* ; mais rien n'autorise à croire que leurs joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue de dos, et à droite la croupe du cheval de son
\. Peut-être y fail-il allusion dans la Nuit de Décembre,
ami de qui le chapeau s'envole, — avec cette légende : « Admirable sang-froid du cheval nommé Gerdès, à la vue d'un danger imprévu.
— Scène des montagnes où Ton voit la qualité de mon chapeau et le derrière de monoisillon. »
Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens (« Don Stentor » ou « Hercule », dans Lui et Elle^ »), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant toujours.
Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
1 . Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonavcnture Laurens, de Carpcntras (1801-1890), je suppose, qui rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des Souvenirs d'un voyage d'art. On n'a rien écrit des relations de George Sand avec Laurens, tôt dispara de son orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le dévoué camarade^ « le terre-neuve » de Tétudiante {Lui et Elle, p. 19).
66 UiNE HISTOIRE d'aMOUR.
précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), contenant portraits et charges des habitués de la « mansarde » de George Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole* :
« Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées ; on pénètre, en les parcourant, dans l'existence même des deux amants ; il semble qu'on les aperçoive et qu'on les entende : Musset, gamin, rieur, nerveux à l'excès ; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a grif-. fonné des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre pittoresque et que je transcris exactement :
Le public est prié de ne pas se méprendre
CECI EST l'album DE GEORGE SAND
le réceptacle informe de ses aberrations mentales
et autres.
Je soussigné, Mussaillon 1°"^,
déclare que mon album n'est pas si cochoné (sic) que ça.
Celui qui a inscrit mon nom
sur ce siupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est
vexant d'être accusé des turpitudes de G, Sand,
Mussaillon I".
1. Prome7iades et visites : le vicomte de Spoëlberchde Lovenjoul, dans le Temps du 4 novembre 1896. — Faisons re-
« Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tan tôt à la française et tantôt à l'orientale . Le profil est nettement dessiné et très pur et,sans doute, très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, Tœil impérieux *. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents : la moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende : Carvajal renfonçant une expansion; la face chagrine et chafouine de Sainte- Beuve, et au-dessous : Le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunée. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, et il inscrit dans un coin : Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale (sic) et enfoncer Byron. Voici plus loin une sorte de rébus : un œil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par Musset ; Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide. Enfin, voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion du Chandelier et le futur baron d'On ne badine pas avec V amour... 2. Je copie : « Le chevalier Colombat du
marquer à M. Brisson que ralbum décrit n'est pas « l'album de Venise », lequel appartient à M"' Lardinde Musset.
1. Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à rénumération des suivants que va donner M. Brisson, — caricatures pour la plupart datées de 1834, — ceux d'Alexandre Dumas, « Antony-Louverture charpentant un viol » ; do Charles Didier, « Vadius enfonçant Lucrèce » et, trois charges de Paul Foucher.
2.Ces derniers dessins, — àlaplume,très 3oignés,serrés comme des illustrations duxvm" siècle — sont encore de l'automne 1833.
Roseau Vert et l'abbé Potiron de Vent du soir devisent en humant une prise de tabac ; le baron Prétextât de Clair de lune rêve en songeant à sa belle ; le marquis Gérondif de Pimprenelle erre dans ses jardins. Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était inflniment plus jeune de caractère que sa compagne ; elle le traitait en enfant gâté et le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de prendre trop au sérieux... ».
Mais bientôt cette vie leur sembla monotone ; le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir Tltalie. Ce projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa mère. Un matin, — nous venions de déjeuner en famille, — il paraissait préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fît part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. « Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposi- . tion sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission. »
Un moment, il eut Tespoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait se faire ; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmeâ, il changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets. — « Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi. »
11 sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma ; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.
Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure ^
Ces circonstances de mauvais augure, Paul de Musset les raconte dans Lui et Elle : ce n'était rien moins que le fait du treizième rang occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait George et Alfred,