Revue de Paris, 1*^ août
semble avoir d'abord subi Tinfluence de George Sand. Nous le verrons plus tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si malheureuse. — Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de conclure :
...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit fpas de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande ; dites qu'elle yfL de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une personne naturelle. — Vous m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité était l'effet du hasard et du désœuvrement. Je n'en sais rien ; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. 11 y a certainement un point par lequel nous nous comprenons : c'est l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi ; il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.
En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et allegi'i avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis près de lui entre deux écueils : celui d'être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et "celui de ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Gonstantinople, à Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que le hasard vous a amené auprès de son lit dans un temps où il avait la tête encore faible» et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre cœur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Diteslui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que votre compassion ou votre bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort^
Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné, elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue,
i. Revue de Paris du 1" août 1896.
Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute impardonnable :
Il faudra bien t'y faire, à cette solitude, Pauvre cœur insensé, tout prêt à se rouvrir.
Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,
La veille et le travail, ne pourront te guérir. Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n*as pas l'habilude D'attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l'auras perdue. Si tu vas quelque part attendre sa venue.
Sur la plage déserte en vain tu l'attendras.
Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée. Cherchant sur cette terre une tombe ignorée Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas*...
Voici qu'approchait l'heure de son retour en France. Après les orages probables qui l'assombrirent pour toujours, le pauvre enfant faisait un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait dans cette plainte douloureuse^ :
Toi qui me Tas appris, tu ne t'en souviens plus. De tout ce que mon cœur renfermait de tendresse. Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maltresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus !
1, 2. Vers publiés par la Revue de Paris du i" nov. 1896.
La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie, Et cet amour si doux qui faisait sur la vie Glisser dans un baiser nos deux cœurs confondus, Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus !
On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand devait partir avec lui, — sa lettre à Alfred Tattet en fait foi ; — le 28 il part seul . « Les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la Confession d'un enfant du ^zéc/(? donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice Clouard.
Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de Pagello*. » J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa vision de rhôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité. A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux deux, ils avaient « adopté » Musset. Et lui-même, Tinconstant poète, aux premiers jours de lassitude de son