‹ Une histoire d'amour: George Sand et de Musset. Documents inédits [et] lettres de MussetChapitre 40 sur 60 · Ici trois lignes supprimées à l'encre · texte numérisé non relu

Ici trois lignes supprimées à l'encre

i52 UNE HISTOIRE d'aMOUR.

découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de TautreîTu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (Lettredes 45-47 avril,)

Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si faible à la fois, si nativement généreuse :

... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je

que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parleraisje pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon cœur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête ! De quel rêve étrange je m'éveille !

Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.

Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le cœur ; tu avais depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer I Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'aije pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé ! Pauvre George, pauvre chère enfant ! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.

io4 UNE HISTOIRE d'aMOUR.

Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montages; elles ont volé l'une vers l'autre ; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un inceste que nous commettions.

Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Ohl mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le cœur est digne de toi. Brave jeune homme I Dislui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai [donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon cœur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons : une tristesse et une joie sans fin.

...Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importime. Respecte-la cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. {Lettredu4 avril»)

George était donc bien rassurée sur le cœur de son poète.

Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec Pagello, son installation complète chez lui :

« Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me

voir une demi-heure, le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce momentci, et son ancienne maîtresse [rArpalice) qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux... » Nous savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.

Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa douleur. Celle obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu s'était peu à peu effacé de son cœur, négligent certains vers de lui, non point parfaits mais précieux pour sa biographie, Souvenir des Alpes, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on

v sent des larmes.

Rappelons-en quelques strophes : ces vers

io6 UNE HISTOIRE d'amour.

sont parmi les derniers qu*ait publiés Musset :

Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui.

Marchait le voyageur dans la plaine altérée, Et du sable brûlant la poussière dorée Voltigeait devant lui.

Devant la pauvre hôtellerie Sur un vieux pont, dans un site écarté, Un flot de cristal argenté Caressait la rive fleurie.

Là le cœur plein d'un triste et doux mystère Il s'arrêta silencieux, Le front incliné vers la terre ; L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.

Aveugle, inconstante, ô fortune !

Supplice enivrant des amours !

Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours!

Pourquoi dans leur beauté suprôme.

Pourquoi les ai-je vus briller?

Tu ne veux plus que je les aime, Toi qui me défends d'oublier I

Gomme après la douleur, comme après la tempête, L'homme supplie encore et regarde le ciel,

Le voyageur levant la tête Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...

GEORGE SAND ET MUSSET. lo7

Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie, négociant la cession de son roman à* André à Buloz. Il rinformait du résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople et lui contait sa nouvelle existence à Paris. « Je suis arrivé presque bien portant », disait-il.

...Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne vie. Gomment te dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souiTert, et j'étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour.

Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, avant-hier, ime partie carréeavecD...Onm'avait mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (Lettre du 49 avril,)

La vérité est que Tinfortuné revenant apparut lamentable à sa famille. « Il nous arriva,

plus que jamais amoureux d'EUe, désolé de l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre enfant ! m'a conté M™® Lardin de Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses cheveux ; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées ; il se mit au lit. Nous lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont il avait envie, — qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de sa chambre trop triste.

« 11 fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une enfant... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète ^ !

« Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très malade. Alors Paul avait songé à partir pour ritalic; il m'en fit la confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit évasivement : il avait égaré la lettre; il la lui enverrait... Enfin, nous re-

1. M. Maurice Clouard a publié uae lettre de M™« Ëdmëe de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse, Revue de Paris, article cité p. 713.

çûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la Biographie, »

Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses nouvelles à sa mère. II affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à destination, alors que Buioz reçut toutes celles qu'on lui écrivait*.

La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des siens. — « Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour monter dans une voiture.

« Je vous apporterai, disait-il, un corps ma- « lade, une âme abattue, un cœur en sang, mais « qui vous aime encore. »

« II devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient point quitté son chevet

1. On a donné cette explication : que le -gondolier à qui étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à M"»« de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste...

jusqu'aujour OÙ la jeunesse et la nature avalent vaincu le mal.

« Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il en avait senti Tétreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait conserver Tordonnance. « C'est un puisce sant narcotique, ajoutait-il ; elle est amère, « comme tout ce qui m'est venu de cet homme : « comme la vie que je lui dois. » Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers d'Alfred de Musset. Elle est signée Pagello^. »

Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en syncope... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec unel'pacotille de parfumerie parisienne.. Musset, à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit sa vie ancienne.

Nous avons vu comme il contait à George Sand

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