Nous avons donné le passage, Introduction, p
... Que crois- tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton cœur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles insensible, un être stérile et maudit? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le cœur fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes je suis sorti. Eh ! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à autant de jolies petites poupées qui ne jne recevront peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une autre. « Aime -moi dans le passe, me dis-tu, mais non telle que je suis dans le présent. » George, George, tu sauras que la femme que j'aime est celle des rochers de Franchart, mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'ofiTense pas impunément.
... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le cœur. Je crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'estce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu. Je ne sais où j e serai ; n'écris pas, j e ne puis savoir.
Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc ? Mourir sans cesse ! Oh mon cœur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci ; mais pourquoi ra'as-tu écrit l'autre ? cette fatale promesse I Maudit soit Dieu ! J'espérais encore ; ah ! malheur et malheur. C'est trop !
Pagello élait allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il Tavait trouvé lisant une lettre d'EUe. — George vient d'écrire à Alfred que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce sol incident, c'est « qu'elle a rompu » avec cet homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...
... Que je revienne à Paris, cela te choquera peutêtre, et Lui aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, te voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles : « Je t'écris cela, afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en pnsses aucune idée de rapprochement avec moi, » Gela est-il dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre ! Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée ; puisqu'il est bien clair que toute cette amitié, toutes ces pro-
messes, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de la douleur, tombent net devant elle ; eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. mon Dieu! Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant cette lettre, il me semble que c'est mon cœur que je ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu. (Lettre de Baden, 4o septembre.)
La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir :
Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si je le veux ! Mais ne crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point Je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble ; parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dismoi ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux.
Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer.
Ton frère
Alfred.
— Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement amoureuse, n'est guère précisée que dans les lettres de George Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent y avoir souscrit aussi résolument.
Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris... Reprenons-le où nous l'avions coupé :
— Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.
Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De l)lus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer
208 UNE HISTOIRE d'aMOUU.
quelques mois dans la capitale de la France. — George Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors : « Les tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en fera sûrement Tacquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera l'argent. » Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les grands liôpi taux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la Revue des Deux Mondes. Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second volume de Jacques, écrit chez moi à Venise. « Elle est donc arrivée? dit Buloz. — Oui, répondit Boucoiran, — Depuis quand? — Depuis deux jours. — Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien. » Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue ; pendant ce temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz ; après quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie du seul œil qui lui restait, me fît les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises, et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant ;
puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une nomination de journaliste.
Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus agréable : qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les Lettres d'un vogageur. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un lact très fin, des manières franches, un excellent cœur et un rare bon sens.
... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses prime donne, ses contralti, ses basses, ses secondes parties et ses chœurs, c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa virtuose canaille et suivant les convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.
La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de l'auteur, — qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un an... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de loin les célébrités littéraires : j'ai su des choses à confondre, sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de ce siècle : il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle de ses œuvres... 11 se fait bâtir une maison délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce : il la perd également au jeu.
Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamar-
line?... Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même
genre.
Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable Consolation et je trouvais le courage de défier ma pauvreté et mon ténébreux avenir.
Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de mes tableaux pour 1 500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez George Sand oii Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent muets ; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était comme perplexe : je ne sais pas si elle souffrait; ma présence Tombai rassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître que j'avais profondément sondé son cœur plein de qualités excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette
connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez trouvé.
Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce cœur double par générosité qui ne pouvait se résoudre h sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. « Tout de moi le blesse et l'irrite, écrivait- elle au poète, et, faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le consoler; me justifier, non; le retenir non... Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi. »
Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait
de le revoir et de Tembrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son cœur simple, et Il la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet d'adieu : « Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec la George. — Je ne veux pas de vengeances. — Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme. — Ceci me fait oublier ma soufl'rance et ma pauvreté. — Adieu, mon ange. — Je vous écrirai de Venise. — Adieu, adieu. »
Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand et lui. « Jeunette encore, m'écrit M'"^Antonini, quand je m'exerçais dans la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels Daniel Manin. » — Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours devant son impérieux besoin d'amitié : sa bonté d'instinct, comme son génie, étaient des forces de la nature.
Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son cœur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste
plus faible qu'une femme. Un sentiment inné de rhonneur, du devoir, guide toujours son âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.
Pour le moment, il est heureux : il a retrouvé sa maîtresse. Un long bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs joies.
Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer... et se donner raison :
J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu I Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le ycolais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver ; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et ta colère.
...Le temps oii nous sommes redevenus frère et sœur a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, je4ui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon
goût de m'interroger sur toi? — Mais tu n'es plus mon frère, dis- tu ? Hélas ! hélas ! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal ! Ne t*ai-je pas dit tout ce qui nous arrive ! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à préseût que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu semblés me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder ? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop souffert. Ah ! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il faudrait te mentir, te dire : « Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu. » Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice ^
Des la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre amant lui demandait pardon. — Qu'a-t-il pu dire ! Quelle triste folie ! Il ne sait donc pas être heureux!... — Elle veut rentrer à Nohant?...
Est-ce possible que tout soit fini ! — Ecoutons ce touchant désespoir.
1. A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs lettres n'est datée.
... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi ! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais : et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peuxles souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe. mon enfant, mou âme ! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton cœur, quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. George, George'! Écoute, ne pense pas au passé, non, non ! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas^ Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, pendant un mois, quesais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, puais-moi, je t'en prie. Je suis un fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant un temps; tu n'es pas assez forte toimême pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime tant ! Oh, que je souffre, amie ! Quelle nuitje vaispasser ! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée ; comme je t'ai quittée; oh, in*
sensé I Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, ohl pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le cœur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur ! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon : je ne le mérite pas. Mais dis seulement : yattendrai. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes- tu de mon pauvre amour? mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. « — J'ai une fièvre de cheval... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez sa mère. Papet ou RoUinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, elle, « quand il n'y aurait personne ».
George Sand a entendu l'appel de « son pauvre enfant » ; elle ira le soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? « — Je peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta sœur ne me connaît pas; ta mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie. » — M"° Lardin de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.
Alfred Tattet avait déconseillé Musset de re-
nouer des relations qui brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à Taffection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet : « J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred. » Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi, et l'engage à venir causer. — Vraisemblablement, Tattet invoqua des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit.
Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.
Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique :
Monsieur,
Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous aviez tenu sur mon compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.
Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la suite qui me conviendra.
Je vous salue.
Vicomte Alfred de Musset.
Quai Malaquais, n" 19.
Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu.
Nous voilà informés que Musset habitait alors chez George Sand ; ils étaient pleinement réconciliés.
Ce bonheur fut encore de peu de durée.
Écoutons les pauvres amants se lamenter sur leur impuissance à conserver la paix :
De Lui à Elle ; Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse I Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les cii-je? Pourquoi suis-je dans la force de Tàge, sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres.
Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner!
Ce soir! ce soir!
6 heures.
D'Elle à Lui : Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui» et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si
je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi ; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut -il Taccuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est plus fort que Famour...
... L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.
... Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.
De Lui : Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais qnoi pour t'a voir là. Si je puis me levçr j'irai te voir.
De Lui : Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien ; adieu mes lèvres, mon cœur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu I
Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
D'Elle : Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre cœur et notre vie seront Tenjeu et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart ? Ce sera plus tôt fait I...
Elle songe réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin, leur sera Tapaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois pour toutes. 11 faut s'en donner le courage. — Une fatalité pesait sur cet amour : tous deux se débattaient dans une détresse invincible.
Descendez, descendez, lamentables victimes.
Descendez le chemin de l'enfer éternel. . .
Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette passion épuisante, il résolut de partir. — Le 10 novembre, il Tannonce à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à « son pauvre vieux lierre » une dernière entrevue, un dernier souvenir.
Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il veut fuir : « Tout est fini. — Si par hasard on vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour vous demander à vousmême si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non et soyez sûr que notre secret
commun est bien gardé de ma part*... » Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses parents.
De son côté, George Sand est partie pour Nohant, Elle y éprouve comme lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, Ten félicite et elle lui répond : « Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous [m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi^ »
Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se reprend à l'aimer, — comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.
Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset, Le poète touché-] va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.