Confessions d'A. Houssaye^ tome V
Nous avons vu dans le journal sincère du docteur la naissance de sa bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt ; mais comment lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux : la vision qu'aurait eue Musset, alors en grand danger, de Tétrange façon dont sa garde-malade remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans Lui et Elle : Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source^ croyait réelle la vision du poète ; la correspondance des deux amants prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son frère, oîi l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la force de celle-ci : a II n'appartenait
qu'à Edouard Falconey de raconter des événements qui ont exerce une influence considérable sur son génie et sur sa vie entière ; lui seul a pu recueillir les détails de cette singulière soirée... En voici la relation telle qiiil la dicta lui-même à Pierre [Paul de Musset) vingt ans plus tard. » Suit la scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons afi'aire à un roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans Tintéret de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le chapitre de Lui et Elle avec ce morceau inédit que M""^ Lardin de Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul :
DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SOxN FRÈRE, DÉCEMBRE d 8o2.
Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et G. S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un^ je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains ; par instants, ils résonnaient dans ma tète avec un bruit in- • supportable.
Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de
vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau. froide, et je sentis un peu de chaleur.
J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâla le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. 11 le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A. cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois ; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tète et je m'évanouis. 11 se passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe ; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. 11 me fallut une minute pour comprendre cette révélation ; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier :
(( Mes amis, je suis vivant! » Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit : « Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé ! » Je l'étais en effet.
C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être, que Pagello s'apprêtait à sortir lorsque G. S. lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. « — Quand donc, pensai-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je serai enterré. » Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. G. S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G. S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis à quatre pattes sur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu une tasse! Je ne m'étais pas trompé. Ils étaient amants ! Gela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si horrible !
Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées pourtant, nous éclaireraient pleinement
sur cette phase de leur amour. Pagello n'en voulait rien livrer : M. Maurice Sand lui avait toujours su gré de sa discrétion... Pourtant, après son Journal intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non sans quelques suppressions convenables^ la plus belle de ces lettres. J'en avais pris copie : c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son nouvel amant.
J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté du « continuel espionnage », trop justifié, de celui-ci. Pagello, attristé par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de lui pardonner. Elle y aurait consenti ce par faiblesse et imprudence », ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le repentir ! Elle eût préféré tout avouer à Alfred ; il eût d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour la France ; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement à Paris.
Pagello apparaît ici comme un honnête cœur qui a pu envisager chez son amie un complet pardon de l'amant trahi, — le pardon de