‹ Une histoire d'amour, les amants de Venise- George Sand et Musset, avec des documents inèditsChapitre 32 sur 67 · Lui et Elle, p · texte numérisé non relu

Lui et Elle, p

venait de perdre, pleurait en silence des larmes de sang.

(( J aime le docteur Pagello. » Que cette parole ait été ou non dite, Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes :

Je n'ai à te répondre que ceci : Ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je l'aimais peut-être, que c'était mon secret et que n'étant plus à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien, il s'est trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents quelconques. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'œil ou sur le fronts et je le défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. [Lettre d'octobre 1834.)

George Sand lui refusait donc « le droit de l'interroger sur Venise ». Bien plus, dans les

trois derniers chapitres de la Confession cVun enfant du siècle^ où il expose, n'accusant toujours que lui-môme, cette période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour moral entre Smith et Brigitte Pierson.

Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec désespoir?... — Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La jeune femme y apparaît à son tour très sincère — et bien misérable. Ce court fragment peut en donner Tidée :

Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore : « Ah ! l'on s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant] Eh bien, moi, je ne veux pas mourir ;

je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre! )) Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme : « Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien ; je ne vous connais pas; mais je vois votre douleur^ et je vous plains, et je vous aime. Je me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolezvous, vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un convalescent ; vous le suivrez au bout du monde ; mais vous ne l'aimerez plus, et vous reviendrez. Je crois en vous. » Un homme qui me disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce momentlà? Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par l'impalience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant qu'il fut trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme ; plus déUcats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne mr'a pas arraché un cri d'horreur ! Et pourquoi ai-je cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je ? Je sais que vous m'avez brisée ensuite, et que, si c'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.

— Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur le cœur du poète, une

visite inattendue vint tempérer ses amertumes. Il avait un grand ami, Alfred Taltet, le meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désœuvré, Tattet menait largement une existence de dandy cultivé, où, plus fortuné, Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.

L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse est immortalisée par les stances bien connues des Premières poésies:

Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté^fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile^ Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...

Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, comme en témoignent un billet de George Sand acceptant d'aller au théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte- Beuve, après avoir quitté son ami. — Elle nous

renseigne sur l'affectueuse sollicitude de Sainte-Beuve et Tétat précaire des pauvres Amants de Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse :

Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer quelques distractions à M""® Dudevant, qui n'en pouvait plus ; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.

Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve ; Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un ane qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route. M™® Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage ; dites-leur donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amilié trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien dévouée ^

George Sand avait oùvert son cœur à ce cher camarade de Musset. Pagello lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de leurs correspondances. Dans Topinion qu'il devait emporter, — à part soi, — de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet

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