Publiée dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet
aimée des femmes, je te le jure sur mon père : si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années ;• d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves ; de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit ; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée : qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus ! 0 mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pas !... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir changé ta vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, hélas ! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: le bonheur ! 0 mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le cœur que se trouve le bonheur ? Qui sait pourquoi il souffre ?
... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au mi-
lieu de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette franchise ; pardonnemoi de ne pouvoir imposer silence à mon cœur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps ! Parlemoi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en puis plus ! [Lettre du IG juin.)
George rassure cet ami trop vite inquiet : son idée de suicide^ ce spleen toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un affront, « la suivra toujours probablement sans lui faire aucun bobo^ car elle n'a ici aucun chagrin de cœur ». Son Pagello est un ange; ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité : « ïu as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un s iuvenir plus sûr et plus précieux que tous l'^^h souvenirs de la possession. » [Lettre du ^6 juin.)
La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été détruite « parce
GEORGE SAxND ET MUSSET
qu'elle contenait une confidence ». On en a gardé du moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le « bon docteur », et ce trait qui nous prépare à la rencontre des amants :
(( — Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que (( M""^ Sand soit ime femme adorable? » Telle est riionnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne me Ta pas répétée moins de trois fois pour voir si je varierais mes réponses. — « Chante, mon (( brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me (( feras pas renier, comme saint Pierre. »
Après cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien : nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère — pour les autres — s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... — Déjà elle s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de Matriarche qui devait faire vénérer sa vieillesse.
Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses
ET
MUSSET
enfants — à retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même avait aimé jadis.
Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme tête-à-tête, nous apparaît pour lui, maussade et triste, mais pour elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles souffrances?... Reprenons le récit du docteur.
J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si ni quand je reviendrais.
De Milan, j'écrivis à mon père :
(( Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre avec une étrangère, pendant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent inculqués par la meilleure des mères ; je n'ai pas répondu à cette lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan : je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris où je quitterai la Sand, et je reviendrai t'embrasser, digne'de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à Paris. »
J'ai commencé mon histoire à contre-cœur; je la poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme
celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.
George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Ghamounix, où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du mont Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épais- 1 seur de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, nous sommes revenus à Ghamonix, laissant quatre gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes gens avait perdu deux doigts de pied par suite de la gangrène de la gelée. — Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous mettions en route pour Genève.
A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique, et beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux commençaità s'éclaircir. Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs^ et tout d'abord le lac : il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les poissons frétiller à 30 pieds de
profondeur, comme si on les avait dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays enchanté. Je n'oserais le décrire, d'abord parce que vous avez l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station, George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à i fr. 50 par jour.
La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer raffaiblissement de son amour.
Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation à Paris.
La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que cette étrange correspondance entretenue avec Musset, — et toujours exaltée, malgré Fespèce de lassitude que nous y avons constatée dès le mois de juin, — avaient préparé le refroidissement graduel des relations de Lélia avec le docteur Pagello.
A peine rentrée à Paris, George Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y consentir, s'y rési-
UNE HISÏOIKE D'AMOUR
gner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais tous trois étaient malheureux.
Dans le sensé rapport qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peuton soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.
Comme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les mains, je me dis à moi-même : (c Te voilà à Paris avec peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée. Elle succède en toi a'une passion mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires ? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; et^ tout en soulevant mon linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. Je me sentis renouvelé ; un courage spontané secourut mon âme abattue et une voix sembla me dire : « Tu retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours honorés et tranquilles ; ta conduite à venir tirera des enseignements de tes erreurs passées ; garde toujours
dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait ; — toutes les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront malheureux. »
J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre ; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran^ qui venaient me chercher pour m'emmetier dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha âprement à une tranquille joie de l'esprit^ et j'en fus presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner chez George Sand, qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour : ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette femme à Toeil de lynx épiait mon cœur ; mais elle en avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements, tous consécutifs d'un premier faux pas, elle gardait un cœur de femme tendre, compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le sacrifice...
Donc, à peine arrivée, et soudain presque iùdiflerente pour l'infortuné Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas
cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant, chez Musset. 11 souffre trop, il veut partir.
...J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le dernier coup.
J'ai à recommencer la triste tâche, de cinq mois de luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière épreuve : je sais ce qu'elle me coûtera ; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtrai devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse ; je t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
...Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière. Je pars aujaurd'hui pour toujours ; je pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçoismoi seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse ? Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi
sur ton cœur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l'éternité ! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. 0 ma fiancée ! Pose-moi doucement la couronne d'épines, et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. Il sera fort : sa résolution de partir est irrévocable.
... Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonhé avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude et dans la foule, depuis cinq mois que je sais qu'il est invincible^ mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par l'autre ; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout cela ; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de te voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois- sûre qu'il n'y a pas dans mon cœur une goutte d'amertume.
Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur ; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.
Mais Elle, maintenant, hésite à accepter ce rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, ou crainte de soi-même? Musset n'y tient plus; il supplie :
C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je l'en donnerai. Parle ou ne parle pas ; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, écoute^ George : si tu as du cœur, rencontronsnous quelque part, chez moi, chez toi^ au Jardin des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton cœur sans arrière-pensée ; écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le cœur; un dernier baiser, et adieu ! Que crains-tu? 0 mon enfant, souviens-toi de ce triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un ami.
C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de souffrances. Dieu m'accorde peutêtre la consolation de t'être bon à quelque chose. Soisen sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suisje destiné à te rendre encore une fois le repos.
Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes éternelles. Et puis, avoir tant souf-
fert pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu ! Ah ! c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc fait ?
Mais la pauvre femme se trouble : Pagello est malheureux. Elle répond à son amant :
Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas tort, puisque tu es si trouble, et il voit bien que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que^ cela ne m'en fasse pas ? Mais je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. 11 veut que je te voie sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps affreux. Ah ! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi !
Ecoutons, ici, la bien-disante M""^ Arvède Barine : « Elle dépérissait, en effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de la situation ; « Du moment (( qu'il a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris. » Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers : ce Le voilà qui redevient un être faible, « soupçonneux, injuste, faisant des querelles
(( d'Allemand et vous laissant tomber sur la tôte (( ces pierres qui brisent tout. » Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.
« George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont elle avait honte maintenante »
Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justitifier. la voilà qui se laisse prendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire un dernier adieu. — Cet adieu n'a pas été aussi triste qu'ils pouvaient, elle Tespérer, lui le craindre. Elle a cédé aux suprêmes désirs de