LA VICOMTESSE, LE CHEF
LE CHEF [à part y) apercevant la vicomtesse.
J'en étais sûr!
LA VICOMTESSE
J'avais oublié cette écharpe, monsieur, et comme nous nous sommes quittés un peu froidement, je vous
attendais, pour vous dire que je ne vous garde pas rancune.
LE CHEF
J'avais moi-même des regrets, madame, et je suis heureux de vous revoir, pour vous faire mes excuses... j'ai peut-être oublié cette supposition que nous étions dans votre salon...
LA VICOMTESSE
Plus de supposition. On peut être fort aimable dans le cabinet d'un ministre.
LE CHEF
Ah! si vous le vouliez bien, madame... je crois que les choses pourraient s'arranger très-heureusement.
LA VICOMTESSE
Et bien! voyons... cartes sur table.
Non; trompons-nous plutôt,maisde manière à rendre service h nos amis.
LA VICOMTESSE
Je ne puis pourtant pas vous révéler un secret de famille... Ce mariage sest rompu... parce qu'il s'est rompu... Que vous importe le motif?
LE CHEF
Mais... si lobstacle n'était pas invincible?... Voyons. Adolphe est au désespoir... S'il est si malheureux, c'est qu'il aime et qu'il se sait aimé. 11 s'agit donc du bonheur de mon ami et de la fille de votre amie... Vous n'avez pas un cœur d'airain.
LE DÉVOUEME?îT. 153
LA VICOMTESSE
Je plains ces pauvres enfants, assurément... mais... ( Se décidant, ) Donnez-moi votre parole que vous ne répéterez pas un mot de ce que je vais vous dire...
LE- CHEF
Je vous le jure.
LA VICOMTESSE
Vous connaissez le père et la mère deM.deVermonl?
LE CHEF
Je les ai entrevus.
LA VICOMTESSE
Vous ne les connaissez pas? M. de Vermont est un de ces hommes qui ne sont ni chair ni poisson, et qui, par hésitation ou par calcul, se tiennent toujours à cheval sur la frontière de deux partis. Il est fidèle à la branche aînée, mais il n"a pas de répugnance pour le nouveau gouvernement.
LE CHEF
J'entends. Un futur rallié qui désapprouvera le dévouement de madame de Morantais.
LA VICOMTESSE
Quanta madame de Vermont, ce^tune femme parlementaire, c'est-à-dire une bégueule. Dès qu'elle va apprendre dans son château ou à son retour la position de la princesse,' elle est femme à jeter la première pierre a ma malheureuse amie. Or, quand on craint une rupture, vous savez ce que l'on fait? on prend les devants. Voilà ce que vous vouliez savoir. — Maintenant, le remède?
LE CHEF
Rien de plus simple. Sept dames, par dévouement
OU par vanité, ont sollicité l'honneur de tenir compagnie à la princesse. On ne peut pas les lui envoyer toutes; elles forceraient la garnison. On permettra à trois tout au plus de se rendre h la prison en même temps. Elles resteront là quatre ou cinq mois. Alors, si la princesse le désire, sa compagnie pourra être renouvelée; mais cela n'est pas probable. D'ailleurs tout a un terme et sa captivité cessera sans doute. Or, je suis autorisé par le ministre à désigner les trois premières dames.
LA VICOMTESSE
Et vous ne désignerez pas madame de Morantais?
LE CHEF
Et plus tard, il n y aura pas besoin de la désigner... la prisonnière sera partie... Votre amie aura fait preuve de dévouement sans se compromettre.
C'est parfait!
LE CHEF
Mais alors, nous ne craindrons plus les pierres de madame de Yermont, et nous pourrons marier nos deux jeunes gens.
LA VICOMTESSE, SB teVUnt.
Vous m'amènerez votre ami ce soir. Mon amie sera chez moi et sa fille aussi. [Elle lui tend ta main.) Et tandis qu'ils s'expliqueront, vous me raconterez comment une femme peut faire., ce qu'a fait la princesse, par héroïsme. A revoir. [Elle sort,)