SCENE XI Pierrot, Muguette
Muguette
Peut-être, me voici!
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Pierrot
Mon rêve recommence.
Perdus dans le désert immense, Les voyageurs, d'effroi saisis, Sentant la soif inextinguible, N'ont pas plaisir plus indicible, En voyant la fraîche oasis.
C'est vous, prenez toute mon âme!
A mon être qui vous réclame
Vous apportez tant de lueur,
Que les bienheureux, au ciel même,
Dans leur félicité suprême,
N'ont pas, plus que moi, de bonheur.
MUGUETTE
Oh! quelle passion ardente!
Même poète comme Dante, Ou rêveur comme Roméo, Pourquoi me placer dans la nue; Je suis pour vous une inconnue Que vous rend belle un domino.
Pierrot
Votre voix amie est si douce Que mon cœur sent une secousse; Soudain, vers vous, il prend son vol, Tout rempli d'amoureuses fièvres; Il voudrait se pendre à vos lèvres, Qui font pâlir le rossignol.
MUGUETTE
Quelle tendresse délicate, Pierrot est en vous ; elle éclate Dans tous vos gestes, dans vos yeux; Sous vos phrases, je la devine, Elle vient m'enlacer, câline, Avec des mots mélodieux.
Que suis-je donc pour vous?
Pierrot
Une amie, une fée!
Car vous donnez de l'air à mon âme étouffée Et qui se meurt sans vous; tout mon chagrin s'enfuit, Mon âme se réveille et la lumière luit. Muguette, pardonnez si mon ivresse est grande; Si mon esprit ravi, veut donner en offrande, A vous qui lui plaisez, un amour jeune et pur. Jetais triste et voyez, je nage en plein azur; Les gens gais me crispaient, je les trouve moroses; La joie et le bonheur font des métamorphoses Tout m'intéresse ici.
Muguette
Vraiment, Pierrot. Voyons, Le Carnaval n'a pas besoin de mes rayons Pour offrir aux regards un curieux spectacle. Plus à l'aise à l'abri, le rire, sans obstacle Se donne libre cours. Que de vifs quiproquos ! L'époux galant choisit dans mille dominos Une belle; il lui dit qu'il lui donne son âme ; Quand elle se découvre, il reconnaît sa femme! L'intrigue autour de nous naît, meurt, revit encor, L'heureux incognito lui donne un libre essor ; Dans ce local riant, plus d'une âme surprise A des distractions d'un imprévu qui grise.
{Elle fait voir des couples qui passent en dansant).
En voici se livrant aux vifs plaisirs du bal ; Terpsychore les mène, o bonheur sans égal,
Hommes, femmes, tourner dans la foule endiablée Avec une entraînante et joyeuse envolée. Plus à l'écart, ces deux,
(Elle les montre du doigt).
Qu'un doux rêve conduit, Montre des sentiments, qu'un chaud baiser traduit; Partout au Carnaval, Melpomène a sa place, Avec sa comédie active et jamais lasse.
Pierrot
Le bal s'est transformé, c'est un autre décor.
(// regarde autour de lui).
J'aperçois maintenant les seigneurs parés d'or; Charlemagne qui passe et les blonds fils des Gaules.
(// se rapproche de la salle de bal, qu'il examine avec Muguette).
Dans sa loge, étalant d'admirables épaules,
Diane apparaît belle, un diadème au front
Que termine un croissant; en bas, vif, leste et prompt
Un clown bondit soudain et sur ses mains gambade.
Que de vie et d'éclat offre la mascarade?
L'Espagnole, en un coin, danse le fandango ;
La Russe, pour un soir, a fui Monte-Carlo ;
Sous le coquet velours, où se voilent les faces,
Passe un long défilé de types et de races ;
L'Europe et l'Amérique y coudoient le Japon ;
La bergère Wateau, portant un court jupon
Se fait place, avec tant de souplesse et tant d'aise, Qu'on dit " C'est de Paris, que sort cette Française ! ., Eclatant de bonheur, dans leurs rouges habits Les gens du comité gros, maigres, grands, petits, Sont courtisés de près et de mille manières, Par les belles, voulant obtenir des bannières. Le spectacle est moderne et piquant à la fois.
(On entend les premiers sons d'un quadrille).
Entendez- vous ce bruit, formé de mille voix; On se presse, on accourt, le quadrille commence. La salle est trop petite et le tumulte immense. Retirons-nous.
(// s'écarte avec Mugnette de la salle de bal). Beaucoup s'empressent de sortir; Au Veglione, on vient pour bien se divertir. Des gens moroses ont des visages fantasques, Hilarants. Qui dira ce que cachent les masques! Que detres, venus pour distraire leurs ennuis, N'ont pas pu retrouver leurs beaux rêves enfuis; Au milieu des clameurs, dans cette joie émane Leur tristesse morose et bien lourde qui plane.
MUGUETTE
Ici, comme partout, le sort a ses heureux : Tout à l'heure, un Pierrot
Pierrot
Ecoutait, pauvre gueux, Les doux propos d'amour, tout pleins de jalousie
Et maintenant?
MUGUETTE
Pierrot
Au ciel, il boit de l'ambroisie.
Tantôt tout me semblait morne, mesquin, banal. Vous venez et tout change; aussi le Carnaval, La foule et la musique ont des grâces nouvelles. Je comprends maintenant le charme en les cervelles, Car ma Muguette est là.
La rencontre d'antan?
MUGUETTE
Mais, vous rappelez-vous
Pierrot
O souvenir bien doux Et qui ne sortira jamais de ma mémoire! Je veux vous en conter l'histoire.
Etant en Pierrot, l'an dernier, Je vous aperçus ô Muguette ; Vous me fixiez d'un air altier, Etant en Pierrot, l'an dernier, A l'écart et sans cavalier, Pleine d'une grâce coquette,
Etant en Pierrot, l'an dernier,
Je vous aperçus, ô Muguette.
Je m'approche et vous dis, riant :
— " Je vous reconnais sous le masque
" Rien qu'à votre coup d'ceil brillant. „
Je m'approche et vous dis riant :
" Vous avez un port élégant
" Et le caractère fantasque. ,,
Je m'approche et vous dis riant :
" Je vous reconnais sous le masque. „
" Vous êtes belle „.
Muguette
— " Je le sais. " N'avez- vous rien d'autre à me dire?
Pierrot
Je répète mais sans succès " Vous êtes belle, „
Muguette
— " Je le sais. „
Pierrot
" Vous avez le teint rose et frais, " Gorge et cheveux que l'on admire.
" Vous êtes belle.
Muguette
— " Je le sais. „ " N'avez-vous rien d'autre à me dire?
" Je vous quitte, Pierrot, bonsoir ; " Rien ne m'a séduit sur ma route, " Ni paru remarquable à voir.
a Je vous quitte, Pierrot, bonsoir. „
Pierrot
" Pas avant - dis-je plein d'espoir " De souper avec moi sans doute. „
MUGUETTE
— " Je vous quitte, Pierrot, bonsoir.
" Rien ne m'a séduit sur ma route.
" J'ai trouvé plus d'un soupirant " Charmé par ma coiffure blonde,
— A joutais- je en vous taquinant — " J'ai trouvé plus d'un soupirant.
" Votre empressement paraît grand, " C'est sur ma beauté qu'il se fonde; " J'ai trouvé plus d'un soupirant u Charmé par ma coiffure blonde.
Elle vient droit du perruquier, Elle me donne de l'allure, Un air attrayant et guerrier, Elle vient droit du perruquier.
Vraiment, à qui donc se fier?
Vous admirez ma chevelure.
Elle vient droit du perruquier, Elle me donne de l'allure. „
Pierrot
— " Parbleu, je n'en démordrai pas " Je vous suivrai, fussiez-vous laide. " Voulez- vous accepter mon bras?
" Parbleu, je n'en démordrai pas.
Je crois deviner mille appas;
Que Cupidon me vienne en aide !
D'ailleurs, je n'en démordrai pas.
Je vous suivrai, fussiez-vous laide.
MUGUETTE
— " Je vais très loin. „
Pierrot
— " Je vous suivrai. „
MUGUETTE
— " Et jusqu'où? „
Pierrot
— " Jusqu'au bout du monde; " Oui je vous accompagnerai.
MUGUETTE
— " Je vais très loin. „
Pierrot
— "Je vous suivrai, " Je sens que je vous aimerai; " Ma tendresse sera profonde. „
MUGUETTE
— " Je vais très loin. „
Pierrot
— " Je vous suivrai. ,.
MUGUETTE
— Et jusqu'où?
Pierrot
— " Jusqu'au bout du monde.
" Vers les deux heures du matin,
" J'arrive en une chambre blanche
u Où j'entre, l'esprit incertain,
" Vers les deux heures du matin.
" Accompagnais- je un doux lutin?
'' J'avais peur d'une laideur franche.
MUGUETTE Vraiment, si peur!
Pierrot
" Vers les deux heures du matin
" J'arrive en une chambre blanche.
" Jetais dans un exquis boudoir
" Auprès d'une femme divine;
" Quand elle ôte, enfin, son loup noir,
" J étais dans un exquis boudoir.
" Vous étiez si jolie à voir,
" Que tout le reste se devine...
" J'étais dans un exquis boudoir
" Auprès d'une femme divine.
" La nuit...
[Muguette, V interrompant)
N'en parlons pas.
UNE IDYLLE EN CARNAVAL 3g
Pierrot
S'envola comme un rêve.
Comment oublier des appas Si divins ? J'y pense sans trêve.
Le lendemain au point du jour Vous vous êtes enfuie, o belle, Riant du passager amour.
Et pour moi, l'ivresse éternelle N'a fait que croître, que grandir.
MUGUETTE
Et mes lettres de souvenir?
Pierrot
Vos lettres, exquise coquette, Ont tant achevé ma conquête, Que mes amis me disaient fou.
Les envoyant je ne sais d'où, De l'Espagne ou bien d'Italie, Comment donc vouloir que j'oublie, Quand votre esprit venait, charmant, Réveiller l'amour de l'amant.
MUGUETTE
Amour d'un instant, amour de folie, Amour que parfois, trop vite on oublie, Qui, né dans la nuit d'un gai carnaval, Pouvait ne laisser que trace légère!
Oui, j'ai craint pour lui, la vie éphémère Qui s'enfuit avec les échos d'un bal.
Pierrot
Merci, mille fois, Muguette adorée, Des dons de l'esprit et du cœur parée, Si, pendant un an tu m'as fait souffrir Et trop soupirer; j'ai senti ton âme Toujours échauffer mon ardente flamme.
J'espérais te voir à mes yeux t'offrir.
Muguette
Et Pierrot, je viens, car, Pierrot, je t'aime.
Pierrot
J'aime, quel mot divin qui vaut tout un poème. J'aime, moi, beaucoup plus qu'il ne faut l'avouer; J'aime, car tout en vous, me paraît à louer. Rien qu'à vous voir, il m'est venu, dans tout mon être Un sentiment profond, troublant, qui me pénètre. Belle reine d'amour, dont mon cœur a fait choix Parlez, j'écoute ému le son de votre voix; J'aime, — comment conter mes amoureuses fièvres ? Tout me plaît, vos cheveux doux au sentir, vos lèvres, La taille souple et fine et le cou pur et blanc Qu'on aimerait fêter par un baiser galant! Vous êtes ce qui fait le charme de ma vie, A vous serrer de près, le désir me convie Et rien ne m'est plus cher sur terre et dans les cieux, Que l'excitant rayon qui sort de vos beaux yeux.
(cAvec un accent de reproche).
Je vous aime et n'ai pu que bien peu vous connaître;
Jetais triste, en le bal, vous tardiez à paraître;
Je demeurais, sentant s'envoler mes espoirs,
Hébété, poursuivi par des papillons noirs ;
Et les rires d'autrui, sonnaient dans mes ténèbres
Lamentables, ainsi que de longs glas funèbres
Dans ce monde bruyant, le cœur sombre et trop seul
Est, comme enseveli dans un navrant linceul,
Accablé par l'ennui, l'absence de l'idole,
Quand alentour. l'Amour danse une farandole;
Les heures s'écoulaient mornes, tantôt, sans vous ;
Vous attendant, j'errais partout comme un jaloux.
MUGUETTE Tu ne courtisais pas, je sais, une autre dame.
Pierrot
Et que m'importe à moi, les beautés qu'on acclame,
Auprès du souvenir emplissant tout mon cœur!
Avec vous est la vie, avec vous le bonheur.
Je vois s'ouvrir pour moi des trésors d'allégresse.
Le Ciel, qui m'envoya la bienheureuse ivresse
Dut mettre une belle âme, afin qu'on puisse aimer
Dans ce corps jeune et souple et si fait pour charmer.
MUGUETTE
Espère une joie indicible.
Maimes-tu?
Pierrot
J'ai comme une cible, Mon cœur tout percé de tes traits.
MUGUETTE Me trouves-tu quelques attraits?
Pierrot
Je t'aime je t'aime, je t'aime; Et je prise ta grâce extrême Et j'admire trop ta beauté.
MUGUETTE
Je viens t'apporter la clarté; Je désire tes yeux en fête Et mon pouvoir est souverain. Pierrot prends entière Muguette, Reçois mon cœur comme ma main.
Pierrot Qu'entends-je?
Muguette
Vraiment oui. c'est la fin de l'épreuve. Voici bien plus d'un an, Pierrot, que je suis veuve Et veuve sans avoir aimé!
Pierrot
Béni le sort!
O Muguette, tu m'as frappé d'un coup bien fort. Il me semble marcher comme en une féerie.
1er™
Arlequin
[qui les a écoutés depuis quelque temps).
Si je venais, un peu, troubler leur rêverie?
Se dire, en Carnaval, que l'on s'aime! oh là, là?
(// rit).
Pierrot à Muguette
Quand j'étais près de toi, mon âme s'envola.
Arlequin (à part.) Son âme est un oiseau, mais où donc sont ses ailes?
Muguette à Pierrot
Nos deux cœurs connaîtront les flammes éternelles.
Arlequin (à pan.) Je voudrais, sur le gril, les cuire à petit feu. Pierrot à Muguette
Nous vivrons, plein d'amour, de rêve, en le ciel bleu
ARLEQUIN {s'adresse à Pierrot et à Muguette).
Alors, je n'irai pas m'asseoir à votre table. Je sentirais, trop tôt, la faim insupportable, Des huîtres, du Champagne, avec un bon poulet,
Voilà ce qui séduit pour un souper complet ;
Mais l'Amour, songe creux, ne remplit pas le ventre.
Arlequin vous le dit; si gouailleur il entre
Dans vos discours béats, c'est pour mieux les blaguer.
Dans les airs éthérés, je vous vois naviguer.
Je vous ramène à terre. En le triomphe antique,
Un insuit eur à gage ajoutait la critique;
Ici, je vous l'apporte et la livre gratis.
A l'Amour rabâcheur, on ne peut crier bis.
Il rend l'homme d'esprit fat, mesquin, ridicule ;
Il rit de Jupiter et rend petit Hercule.
MUGUETTE
Quelquefois, dans la vie, il mérite des bis :
Tu ne rappelles pas Philémon et Baucis,
Arlequin, et c'est d'eux dont nous suivrons l'exemple.
Nous mettrons l'Amour dans un temple, Et toujours nous l'adorerons.
De nos baisers, comme éperons, O Pierrot, nous l'exciterons.
Plus qu'un roi puissant dans son Louvre, L'Amour a mieux que les honneurs, Que désirent les grands seigneurs; Sa main contient tous les bonheurs, Il apporte le ciel qui s'ouvre.
(S' adressant à QArlequin).
Tes sarcasmes, brillants d'humour,
Ont distrait nos cœurs pleins d'ivresse ;
Mais, si tu m'en crois, fais ta cour
Et sois aimé d'une maîtresse.
Cela vaut mieux, pauvre Arlequin,
Que ton badinage taquin.
Quant à nous, Pierrot, le temps presse; Nous poursuivrons, plus tard, le voyage en les cieux. Dansons et mêlons-nous à ces masques joyeux.
(Ils s'en vont en dansant ; A rlequin les regarde partir).
Rideau